LE MÉCÉNAT AU SIÈCLE D'AUGUSTE ET SOUS LES
PREMIERS ÉMPEREURS
Les peuples ignorents parfois qu'ils sont gouvernés par des personnages occultes. Certains hommes, parmi les puissants, ont coutume de dominer sans se révéler. Ils donnent aux souverains des conseils secrets, régulièrement suivis, et qui ressemblent souvent à des ordres. Mécène peut être compté parmi ces sages dont l'ambition se borne à préférer les charmes de la politique spéculative aux redoutables responsabilités de l'action personnelle. Sa naissance, sa culture, ses campagnes victorieuses aux côtés d'Octave pendant la guerre civile, tout semblait destiner Caïus Clinius Maecenas à accéder aux plus hautes charges de l'Etat romain définitivement soumis à Auguste. Celui-ci témoignait à Mécène une amitié que la mort seule devait briser ; mais il ne put le décider à accepter les dignités offertes. Mé-
cène refusa même de s'asseoir parmi les sénateurs ; et ce descendant des vieux rois éltrusques se contenta de porter l'anneau d’or des simples chevaliers.
L'influence qu'il exerçait sur l'esprit d'Auguste n’en était pas moins grande (1). Il empêcha l’empereur de rétablir les institutions républicaines ; et la perte définitive de cette Hberté si chèrement conquise par les Romains semble bien due aux efforts de Mécène, aristocrate altier et discret. D'ailleurs, lorsque les temps devenaient graves, le conseiller d'Auguste jetait le masque ; ce fut ainsi qu'il réprima avec une admirable adresse la conspiration de Lépide. À différentes reprises, Auguste le chargea d'administrer l'empire pendant son absence. L'empereur revenu, Mécène disparaissait à nouveau pour redevenir un simple citoyen, suivant des yeux le développement des événements politiques, ainsi qu'il assistait aux jeux du cirque, en spectateur bien placé. | La vie privée lui ménageait assez de voluptés pour que l’ambition politique ne le tentât pas. Sa fortune immense et sa philosophie épicurienne lui permettaient de goûter en paix les douces joies que la culture de l'esprit offre aux âmes bien nées. Erudit et fort délicat, il avait le vulgaire en horreur. Affectant une aimable nonchalance, toujours à la recherche d’une élégance un peu mièvre, on l'aurait, à notre grand siècle, qualifié d’honnête homme et de bel esprit. Aristocrate dans toute l’acception
(1) Tacite , Annales III, 30.
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du terme, il usait dans ses relations avec des inférieurs soigneusement triés d'un laisser-aller en réalité un peu étudié, qui n'était sans doute que suprême raffinement. |
Peut-être éprouvait-il aussi le besoin de braver l'opinion commune en montrant qu'il dédaignait les distinctions de caste et de rang. Mécène se plaisait à manier le paradoxe (2). Les paroles ne lui suffisaient pas et ses actes mêmes étaient parfois destinés à défier ses contemporains. Le choix de l'emplacement où il fit dessiner ses jardins de l’Esquilin le prouve suffisamment. C'était un terrain abandonné et insalubre d'où les passants s’écartaient soigneusement. Les condainnés y élaient mis à mort. L'on y enterrait de nuit les esclaves, pêle-mêle ; et les détrousseurs de cadavres élaient seuls à hanter ce lieu. Mécène, qui, comme le dit Gaston Boissier (3), «se plaisait à ne rien faire comme les autres », eut l’idée d'acheter le terrain. Il ne fut pas très difficile de l’assainir et d'y iracer des jardins magnifiques qui devaient pendant des siècles provoquer l'admiration des Romains.
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C'était sans doute en respirant le parfum de ses fleurs que Mécène devait composer ses poésies. Mais celles-ci furent plus sévèrement jugées que les
(>) Girard. Horace et Mécène. Revue politique et Parlementaire, 27 déc. 1873.
(3) Gaston Boissier. Nouvelles promenades archéologiques,
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beautés de ses jardins. Horace, toujours empressé à décerner des éloges à son bienfaiteur, garde un prudent silence à ce sujet. D’autres écrivains ont été plus acerbes. Tacite traite ces vers de colifichets (4) : Quintilien, en deux mots méprisants, condamne définitivement les vers de Mécène, qui «sautillent et folâtrent » (5) ; mais c'est surtout Sénèque qui marquera sans pitié Mécène de son mépris. Ni les mœurs ni les œuvres de ce jouisseur aimable ne devaient évidemment trouver grâce auprès du philosophe stoïcien. Celui-ci ne reproche pas seulement à Mécène son style, «aussi mou que sa personne » (6), mais également sa conception de la vie, de cette vie que Mécène aimait assez pour y tenir malgré les maladies et les infirmités, « souhait infâme » (7). Pourtant Sénèque sait également lui rendre justice et il reconnaît que Mécène a écrit au moins un beau vers (8), qui, dans sa ferme concision, révèle au contraire un aristocratique dédain de la mort et des rites funéraires :
Nec tumulum curo ; sepelit natura relictos.
Cette remarque nous prouve que Sénèque a été un juge sévère, mais impartial. L'opinion d’Augusie, le meilleur aimi de Mécène, nous montre d’ailieurs bien que les poésies maniérées de ce dernier n'ont jamais été prises au sérieux et qu: leur
(4) Tacite, Dialogue sur les orateurs XXVI.
() Quintilien, De l’Institution Oratoire IX, IV. (6) Sénèque. Epitres à Lucilius CXIV.
(7) Ibidem, CI.
(8) Ibidem, XCII. nan | ut
style, en nième leinps négligé et prétentieux. attirait des sarcasmes mérités (9).
Mais si Mécène ne fut jamais un véritable poète, il apparaît tout au moins comme un amateur d'un goût sûr. Il aimait les lettres pour elles-mêmes ; et il peut être compté parmi ceux qui, ne pouvant créer, obtiennent de l’art la satisfaction d’une voiuptueuse curiosité. Il ne faudrait pas croire qu'il tint table ouverte ; les mauvais écrivains n'étaient pas reçus chez lui. 11 n’admettait dans sa maisoa que es artistes au talent consacré, tels que Properce et Varius, ainsi que ceux chez lesquels il devinait une inspiration qui s'exprimerait un jour ou l’autre. Et il ne paraît guère s'être trompé à ce sujet. Il se lia avec Virgile au moment où celui-ci n'avait enccre écrit que les Bucoliques. Horace devint son anu alors qu il n'avait publié que les Epodes et quelques Salires. À travers les crépitements de l’œuvre de début dans laquelle le jeune artiste a trop de choses à exprimer pour pouvoir le faire d’une manière ordonnée et sous une forme assez pure, Mécène a su découvrir la flamme qui s'élève ; et il l’a entretenus d’une main adroite qui devait être très fine.
Les poètes qu'il protégeait ne trouvaient pas seulement chez lui un accueil souriant ; Mécène les faisait bénéficier de son crédit auprès d’Auguste. C'est ainsi quil donna à Virgile la somme nécessaire
(9) Suétone. Auguste, ch. XXXVI. 1 faut lire également dans Macrobe (Saturnales [1, IV) la parodie qu'Auguste fit du style de Mécène en écrivant à celui-ci une lettre d’une exquise ironie : « Porte-toi bien, miel des nations, o mon petit miel, ivoire d'Etrurie, perle du Tibre, etc... »
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pour s'acheter une petite maison et un esclave. L'histoire de ses relations avec Horace nous montrera mieux quels étaient les rapports du bienfaiteur et de l'obligé.
Les érudits se sont demandé si l'amour commun de la poésie avait suffi pour créer la durable amilié qui liait Horace à Mécène, ou bien si, au contraire, le poète des Epitres ne s'était pas attaché son protecteur au prix de basses flatteries. Il semble que Ja mémoire d'Horace n'ait pas à souffrir de ces soupcons (10). Evidemment, l’auteur des Odes n’oublia jamais que le fils d'un affranchi ne parle pas d’égai à égal à un grand seigneur ; et il sut de lui-même s'interdire de franchir certaines distances. Mais il n’y avait là aucune servilité ; il faut y voir simplemen: une familiarité respectueuse. Horace ne paraît d’ailleurs pas avoir abusé de la générosité de Mécène, I accepta de celui-ci le don de sa maison de campagne de la Sabine, et rien de plus, trouvant même que C'était déjà trop (11). De son côté, Mécène faisait preuve de tact. Pendant trente ans l’amitié des deux hommes devait subsister, confiante et pleine de charme. Mécène mourut le premier. Dans son testament, il demandait à Auguste de « se souvenir d’'Horace comme de lui-même ». Ce vœu fut presque inutile, car quelques mois plus tard Horace quittait ce monde quil avait tant aimé. Sa tombe fut creusée à côté de celle de Mécène, dans ces jardins de
(10) Girard. Article cité.
(11) Gaston Boissier. Ouvrage cité, p. 50. Voir aussi Horace, Epodes I, 37.
Esquilin où si souvent les deux lettrés s'étaient plu au libre jeu des idées et des chants harmonieusement
mêlés.
Il est pourtant nécessaire de noter que cette amitié légendaire de Mécène et d'Horace a subi quelques vicissitudes. Des nuages devaient inévitablement s'élever. Mécène aimait Horace à un tel point qu'il ne pouvait supporter son absence ; et le poète tenait à garder sa liberté. [Il sut la faire respecter en menaçant — adroitement, mais fermement — de renoncer aux bienfaits de son protecteur (12). Celuici dut céder.
Mais alors une question se pose : Si des discussions semblables pouvaient se produire entre Mécène et son ami le plus intime, ne peut-on pas
croire que d'autres écrivains — moins habiles ou moins épris de liberté — aient gardé silencieuse-
ment une attitude moins digne ? À certains moments, ie grand seigneur ami de l'empereur devait reparaître sous l'homme du monde amateur de helles-lettres ; et l'indépendance des poètes comblés de ses bienfaits risquait sans doute d’y perdre.
Ce qui semble bien le montrer, c’est l'influence politique que Mécène exerçait discrètement et efficacement sur l'esprit des lelirés qu'il recevait chez lui. Nous n'avons pas à. décrire les transformations
(12) Horace. Epitres 1, 7. — Odes II, 29.
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essentielles apportées aux institutions romaines par la concentration des pouvoirs en la personne d’Augœuste. Rappelons simplement que l'opinion publique, lasse des guerres civiles incessantes, était favoable à celui qui assurait enfin le règne de la paix romaine sur le monde antique soumis à la ville. L'on ferma le temple de Janus et l’on permit à l’impérator d’anéantir ce qui pouvait subsister des libertés publiques. Les grands étaient décimés. La masse populaire, dans son épuisement, laissa faire. L'hisioire offre malheureusement trop d'exemples de cette abdication d’un esprit public fatigué entre les mains d’un homme ou d'un gouvernement.
Chez les intellectuels seuls vivait encore cet amour désespéré de la liberté qui, parce qu'il était fondé sur des principes philosophiques plus stables que les intérêts ou les passions populaires, devait nécessairement faire batire plus longtemps le cœur des philosophes et des poètes, réduits à vivre sous le joug imposé à tous leurs concitoyens. Auguste distingua le danger. [ donnait au peuple des fêtes fastueuses, car il avait compris que c'était là un excellent moyen de gouvernement. Il prit les mêmes précautions à l'égard des poètes, et Mécène se chargea de veiller au péril (13). En attirant chez lui les écrivains les plus renommés, il les tenait sous son charme et savait leur faire accepter ses bienfaits.
(13) Victor Duruy. Etat du monde romain vers le temps de la fondation de l’Empire, p. 253.
Voyez aussi Friédlander. Civilisation et mœurs romaines
du règne d'Auguste à la fin des Antonins — tome 4, P. 54.
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(Beaucoup évitaient d’ailleurs de se faire prier.) Dans ces conditions, était-il possible aux poètes les plus épris de la liberté perdue de conspirer contre un prince ami d’un aussi galant homme ? Le dégoût des événements politiques finissait par gagner l'artiste, et celui-ci se consolait d’avoir pratiquement perdu ses droits de citoyen en écoutant déclamer au cours d’un festin une ode joyeuse d'Horace ou une plaintive élégie de Properce. Il nous paraît essentiel de bien marquer cette attitude de Mécène si nous voulons nous représenter véritablement ce que fut la protection un peu intéressée qu'il accorda aux lettrés.
La vie d'Horace va de nouveau nous donner un exemple de cette abdication, lentement et pour ainsi dire délicieusement consentie par les poètes républicains. L'on sait, en effet, qu'Horace avait été un adversaire d'Octave au cours des guerres civiles. IL avait même combattu comme tribun militaire dans l’armée de Brutus. Les années passent. L'amnistie est accordée par l’empereur triomphant, Horace devient l’ami de Mécène... et bientôt Auguste s'adresse au poète pour lui demander de lui dédier une de ses Ebpitres. La réponse ne pouvait être douteuse ; car l'empereur se serait bien gardé de s’exposer à un refus. Comme le fait remarquer Gaston Boissier (14), « de complaisance en complaisance, Horace se trouva conduit contre son gré à devenir le poète officiel de la dynastie ».
(14) Gaston Boissier. Ouvrage cité, p. 23.
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Une fois de plus, Mécène avait efficacement servi les idées politiques qui lui étaient chères. Mais l'indépendance du poète qu'il protégeait y avait perdu. Nous aurons à rappeler cet exemple lorsqu'il nous faudra juger de la valeur du Mécénat.
La délicatesse dont Mécène faisait preuve à l'égard des gens de lettres n'en était pas moins exceptionnelle pour l’époque ; et c'est à juste titre qu’elle a fait parvenir son nom jusqu'à nous. D’autres grands seigneurs protégeaient également les. poètes sans suivre son exemple. Les artistes n'étaient pas pour eux des amis, mais des clients, et souvent les plus humbles parmi ceux-ci. La plupart du temps, le patron se contentait de les recevoir lorsqu'ils venaient lui présenter leurs devoirs le matin, et il chargeaït l’intendant de leur donner une misérable sportule, six ‘ou sept sesterces — c'està-dire un franc cinquante environ (15). Il n’en fallait pas plus au poète pour acheter le frugal repas qui lui permettait de rêver aux étoiles sans préoccupations matérielles. Parfois, la bienveillance du patron était plus grande et le poète était de temps à autre invité à diner, en surnombre et par charité.
Mais à quel prix l’homme de lettres obtenait-il ainsi quelques os à ronger ? Il n’était pas seulement soumis à toutes les obligations du client : il lui fallait encore — en tant que poète — glorifier son
(15) Gaston Boissier. Ouvrage cité, p. 45.
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bienfaiteur dans ses vers ef se livrer continuellement à de basses flagorneries. Les poètes que nous considérons aujourd’hui comme les plus grands et Îles plus purs n’échappent pas à cette règle commune. Il faut se rappeler, par exemple, les louanges qu’entonne Tibulle à la gloire de son protecteur Messala (16).
C'était donc aïnsi que l’on concevait le mécénat du vivant même de Mécène. Il faut d’ailleurs reconnaître qu'à la morgue des mécènes-patrons s’adaptait fort bien l’obséquiosité des poëètes-clients. Peut-être quelques-uns parmi eux souffraient-ils secrètement de l’humiliation quotidienne qu'ils étaient obligés de subir ; mais la grande majorité
é semblaient s’y résigner facilement.
La dépendance à laquelle les poètes sont assujettis devient de plus en plus étroite au cours du premier siècle de l’ère chrétienne (17). La servilité des gens de lettres s'affiche sans pudeur. Elle apparaît tout particulièrement si l’on parcourt les œuvres de Martial et de Stace (ce dernier semblant cependant ne se livrer qu'à contre-cœur aux bassesses indispensables). Martial dans une épigramme (18) nous montre clairement et brutalement ce qu'il en est.
« Faustinus que j’ai loué dans mes vers fait comme s'il n'était pas mon débiteur ; il m'a escroqué ! »
(16) Tibulle. Elégies IV, r.
(17) Friedlander. Ouvrage cité, p. 83.
(18) Martial Epigrammes, V, 36.