‹ Le méchantChapitre 34 sur 46 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

ARISTE, VALERE \ paré.

"n m'évite; O Ciel ! je fuis perdu.

ARISTE

Réglez votre conduite Sur ce que je vous dis, & fiez-vous à moi Du foin de mettre fin au trouble où je vous voi, Soyez-en sûr, j'ai fait demander à Géronte Un moment d'entretien, & c'eft sur quoi je compte : Je vais de l'amitié joindre l'autorité Au ton de la franchife & de la vérité, Et nous éclaircirons ce qui nous embarraffe.

VALERE

Mais il a, par malheur, fort peu d'efprit.

ARISTE

De grâce, Le connoifTez-vous?

VALERE

Non : mais je vois ce qu'il cil, D'ailleurs, ne juge-t'on que ceux que l'on connoît? La converfation deviendroit fort ftérile : J'en fçais aflez pour voir que c'en" un imbécile.

ARISTE

Vous retombez encor, après m'a voir promis D'éloigner de votre air & de tous vos avis Cette méchanceté qui vous eft étrangère; Eh! pourquoi s'oppofer à fon bon caractère? Tenez, devant vos gens je n'ai pu librement Vous parler de Cléon : il faut abfolument Rompre...

VALERE

Que je me donne un pareil ridicule!

Rompre avec un ami !

ARISTE

Que vous êtes crédule!

On entre dans le monde, on en eft enyvré, Au plus frivole accueil on fe croit adoré, On prend pour des amis de fimples connoilTances, Eh que de repentirs fui vent ces imprudences! 11 faut, pour votre honneur, que vous y renonciez : On vous juge d'abord par ceux que vous voyez, Ce préjugé s'étend fur votre vie entière, Et c'eft des premiers pas que dépend la carrière. Débuter par ne voir qu'un homme diffamé!

VALERE

Je vous réponds, Monfieur, qu'il eft très-eftimé; Il a les ennemis que nous fait le mérite : D'ailleurs on le confulte, on l'écoute, on le cite, Aux Spectacles fur tout il faut voir le crédit De fes dédiions, le poids de ce qu'il dit : Il faut l'entendre après une Pièce nouvelle, Il règne, on l'environne, il prononce fur elle,

i3o LE MECHANT.

Et fon autorité, malgré les protecteurs, Pulvérife l'ouvrage & les admirateurs.

ARISTE

Mais vous le condamnez en croyant le défendre : E(t-ce bien là l'emploi qu'un bon efprit doit prendre ? L'Orateur des Foyers & des mauvais propos ! Quels titres font les fiens? l'infolence, & des mots, Les applaudiffemens, le respect idolâtre D'un effaim d'étourdis, chenilles du Théâtre, Et qui venant toujours groflir le tribunal Du bavard impofant qui dit le plus de mal, Vont femer, d'après lui, l'ignoble parodie Sur les fruits des talens & les dons du génie. Cette audace, d'ailleurs, cette préfomption Qui prétend tout ranger à fa décifion, Eft d'un fat ignorant la marque la plus sûre : L'homme éclairé fufpend l'éloge & la cenfurc; "11 fçait que fur les arts, les efprits & les goûts, Le jugement d'un feul n'eft point la loi de tous, Qu'attendre eft pour juger la régie la meilleure, Et que l'arrêt public eft le feul qui demeure.

VALERE

Il eft vrai : mais enfin Cléon eft refpeclé, Et je vois les rieurs toujours de fon côté.

ARISTE

De fi honteux fuccès ont-ils de quoi vous plaire?

Du rôle de Plaifant connoiflez la mifere :

J'ai rencontré fouvent de ces gens à bons mots,

De ces hommes charmans, qui n'étoient que des fots ;

Malgré tous les efforts de leur petiite envie,

Une froide épigrammu, uns bouffonnerie

A ce qui vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien, Et malgré les Plaifans le bien eft toujours bien. J'ai vu d'autres méchans d'un grave caractère, Gens laconiques, froids, à qui rien ne peut plaire : Examinez-les bien, un ton fententieux Cache leur nullité fous un air dédaigneux; Cléon fouvent auffi prend cet air d'importance; Il veut être méchant jusques dans fon filence : Mais qu'il fe taife ou non, tous les efprits bien faits Sçauront le méprifer jufques dans fes fuccès.

VALERE

Lui refuferiez-vous l'efprit? J'ai peine à croire...

ARISTE

Mais à l'efprit méchant, je ne vois point de gloire :

Si vous fçaviez combien cet efprit eft aifé,

Combien il en faut peu, comme il eft méprifé!

Le plus ftupide obtient la même réuffite :

Eh! pourquoi tant de gens ont-ils ce plat mérite.'

Stérilité de l'ame, & de ce naturel

Agréable, amufant, fans baffefle & fans fiel;

On dit l'efprit commun! par fon fuccès bizarre,

La méchanceté prouve à quel point il eft rare :

Ami du bien, de l'ordre & de l'humanité,

Le véritable efprit marche avec la oonte.

Cléon n'offre à nos yeux qu'une fauffe lumière.

La réputation des mœurs eft la première,

S-ns elle, croyez-moi, touLiuccès eft trompeur :

Mon eflime toujours commence par le cœur,

Sans lui l'efprit n'eft rien, & malgré vos maximes

Il oroduit feulement des erreurs & des crimes.

i32 LE MECHANT.

Fait pour être chéri, ne ferez-vous cité

Que pour le complaifant d'un homme détefté ?

VALERE

Je vois tout le contraire : on le recherche, on l'aime, Je voudrois que chacun me déteftât de même : On fe l'arrache au moins : Je l'ai vu quelquefois A des foupers divins retenu pour un mois : Quand il eft à Paris il ne peut y suffire; Me direz-vous qu'on hait un homme qu'on defire?

AJUSTE

Que dans fes procédés l'homme eft inconféquent! On recherche un efprit, dont on hait le talent : On applaudit aux traits du méchant qu'on abhorre, Et loin de le profcrire on l'encourage encore! Mais convenez auffi qu'avec ce mauvais ton, Tous ces gens dont il eft l'oracle ou le bouffon, Craignant pour eux le fort des abfens qu'il leur livre, Et que tous avec lui feroient fâchés de vivre : On le voit une fois, il peut être applaudi, Mais quelqu'un voudroit-il en faire fon ami?

VALERE

On le craint, c'eft beaucoup.

ARISTE

Mérite pitoyable!

Pour les efprits fenfés eft-il donc redoutable? C'eft ordinairement à de foibles rivaux Qu'il adreffe les traits de fes mauvais propos : Quel honneur trouvez-vous à pourfuivre, à confondre, A défoler quelqu'un qui ne peut vous répondre?

COMEDIE. i33

Ce triomphe honteux de la méchanceté

Réunit la baflefle & l'inhumanité :

Quand fur l'efprit d'un autre on a quelque avantage,

N'eft-il pas plus flatteur d'en mériter l'hommage,

De voiler, d'enhardir la foiblesse d'autrui,

Et d'en être à la fois & l'amour & l'appui?

VALERE

Qu'elle foit un peu plus, un peu moins vertueufe, Vous m'avouerez du moins que fa vie eft heureufe; On épuife bientôt une fociété :

On fçait tout votre efprit : vous n'êtes plus fêté Quand vous n'êtes plus neuf : il faut une autre Icéne Et d'autres fpedateurs : il paffe, il fe promène Dans les cercles divers, fans gêne, fans lien, Il a la fleur de tout, n'eft efclave de rien...

ARISTE

Vous le croyez heureux? Quelle ame méprifable

Si c'eft là fon bonheur ! c'eft être miférable,

Etranger au milieu de la fociété,

Et par-tout fugitif, & par-tout rejette :

Vous connoîtrez bientôt par votre expérience

Que le bonheur du cœur eft dans la confiance :

Un commerce de fuite avec les mêmes gens,

L'union des plaifirs, des goûts, des fentimens,

Une fociété peu nombreufe, & qui s'aime,

Où vous penfez tout haut, où vous êtes vous-même,

Sans lendemain, fans crainte, et fans malignité,

Dans le fein de la paix & de la fureté,

Voilà le feul bonheur honorable & paiiible

D'un efprit raifonnable, & d'un cœur né fenfible,

134 l-K MÉCHANT.

Sans amis, fans repos, fufpedt et dangereux,' L'homme frivole & vague eft déjà malheureux : Mais jugez avec moi combien l'eft davantage Un méchant affiché, dont on craint le paffage, Qui traînant avec lui les rapports, les horreurs, L'efprit de fauffeté, l'art affreux de noirceurs, Abhorré, méprifé, couvert d'ignominie, Chez les honnêtes-gens demeure fans patrie. Voilà le vrai Profcrit, & vous le connoiffez.

VALERE

Je ne le verrois plus, fi ce que vous penfez Alloit m'être prouvé : mais on outre les chofes, C'eft donner à des riens les plus horribles caufes; Quant à la probité, nul ne peut l'accufer : Ce qu'il dit, ce qu'iMait, n'eft que pour s'amufer.

ARISTE

S'amufer, dites-vous? Quelle erreur eft la vôtre!

Quoi! vendre tour-à-tour, immoler l'une à l'autre

Chaque fociété, divifer les efprits,

Aigrir des gens brouillés, ou brouiller des amis,

Calomnier, flétrir des femmes eftimables,

Faire du mal d'autrui fes plaifirs déteftables,

Ce germe d'infamie et de. perverfité

Elt-il dans la même ame avec la probité?

Et parmi vos amis vous fouffrez qu'on le nomme?

VALERE

Je ne le connois plus s'il n'eft point honnête-homme,

Mais il me refte un doute : avec trop de bonté,

Je crains de me piquer de fingularité :

Sans condamner l'avis de Cléon ni le vôtre,

J'ai l'efprit de mon fiécle & je fuis comme un autre,

COMEDIE. i35

Tout le monde eft méchant: & je ferois par-tout Ou dupe, ou ridicule, avec un autre goût.

ARISTE

Tout le monde eft méchant? oui ces cœurs haïfTables, Ce peuple d'hommes faux, de femmes, d'agréables, Sans principes, fans mœurs : efprits bas et jaloux, Qui fe rendent juftice en fe méprifant tous. En vain ce peuple affreux, fans frein & fans fcrupule, De la bonté du cœur veut faire un ridicule : Pour chaffer ce nuage & voir avec clarté Que l'homme n'eft point fait pour la méchanceté, Confultez, écoutez pour juges, pour oracles, Les hommes raffemblés : voyez à nos Spectacles, Quand on peint quelque trait de candeur, de bonté Où brille en tout fon jour la tendre humanité, Tous les cœurs font remplis d'une volupté pure, Et c'eft-là qu'on entend le cri de la Nature.

VALERÉ

Vous me perfuadez.

Vous ne réunirez Qu'en fuivant ces confeils : foyez bon, vous plairez; Si la raifon ici vous a plû dans ma bouc'ie, Je le dois à mon cœur que votre intérêt touche.

VALERE

Géronte vient : calmez fon efprit irrité, Et comptez pour toujours fur ma docilité.

i?6 L.E MECHANT.

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