DURVILLE, HENRIETTE, JOSEPHINE
JDURVILLE, tenant nne lettre ouverte , et entrant avec humeur sans • voir les autres.
Au fond d'une campagne , on se croit en repos ; Mais non, mille importuns vous tombent sur le dos.
HENRIETTE, basa Joséphine.
Mon oncle a l'air fâché.
JOSÉPHINE , de même.
Comme à son ordinaire.
DURVILLE
De monsieur de Limeuil, parbleu, j'ai bien affaire.
HENRIETTE , à Joséphine.
Il parle de Félix , écoutons avec soin.
DURVILLE
Je n'aime pas les gens dont je n'ai pas besoin, Et je ne veux leur faire aucune politesse.
JOSÉPHINE
II n'en fait à personne.
s E MÉCHANT
DITRVILLE.
Ah !... VOUS voilà , ma nièce I Eh bien, vous le voyez, trente fois je Fai dit : Rien n'est phis importun que d'avoir du crédit. Si j'on a le renom de pouvoir être utile , On attire bientôt et la cour et la ville. Parce que mon beau-frère est administrateur , Chacun voudrait en moi trouver un protecteur. Un monsieur de Limeuil , que je connais à peine, Vient chez moi s'installer , sans façon et sans gène.
Mon oncle , vous l'avez bien des fois invite.
DLRVILLE.
Il prend au sérieux une civilité Qui valait tout au plus sa carte de visite. •
Est-ce que l'on reçoit tous les gens qu'on invite ? Lorsque je n'ai pas dit : tel jour je vous attends : Il faut connaître peu le monde et le bon sens, Pour venir me trouver au fond de ma campagne. Sa malle et ses paquets , qu'un valet accompagne , Font voir que ce monsieur veut faire un long séjour. Que diabie ! chez les gens on vient passer un jour , Et l'on s'en va bien vite.
JOSÉPHINE
Eh mais, monsieur, j'y pense !
Un monsieur de Limeuil fut votre ami d'enfance.
DURVILLE
L'oncle de celui-ci. C'est un ours, un vieux fou , Qui fait le philosophe , et vit en loup-garou.
HENRIETTE
Oh bien! quant au neveu, c'est un jeune homme aimable,
MALGRE LUIc^
Il se met comme un ange , a le ton agTcable , Chante et danse fort bien. Je crois en vérité Qu'il n'a^'autre défaut que sa timidité.
DURVILLE
Il est timide, bon. Moi qui ne le suis guère ,
Je prévois qu'aisément je pourrai m'en défaire.
Le vieux Limeuil m'écrit, en l'envoyant ici,
De l'appuyer auprès de monsieur Doligny.
Certes il veut, à tort , qu'à lui je m'intéresse ;
On ne réussit pas avec de la faiblesse.
Mon beau-frère est imbu des principes du jour.
Ce n'est pas en tremblant qu'il faut faire sa cour.
On refuse celui qui demande une grâce ,
Et ce n'est que d'assaut qu'on emporte une place.
HENRIETTE
Mais quand on la mérite ?
DURVILLE
Oh! nous y voilà bien !
Songe, ma cbère enfant, qu'on ne mérite rien. Lorsque la place est bonne , on est toujours habile. Des hommes à talent:'... nous en avons par mille: Mais ce n'est pas le tout : il leur faut du bonheur, Beaucoup de hardiesse, et puis un protecteur.
HENRIETTE
Que n'êtes-vous le sien ?
DURVILLE
Y songes-tu , ma nièce ?
Et monsieur Saint-Albin n'a-t-il pas ma promesse ?
HENRIETTE
Votre vilain savant I... Je ne vois pas pourquoi Il quitte ses travaux pour briguer un emploi ?
10 LE MFXHANT
Quand la science est seule , elle est peu lucrative ; Avec elle , il est bon que la fortune arrive : Et lorsque tu seras madame Saint-Albin, N'estimeras-tu pas un revenu certain ?
HENRIETTE
Mon oncle , je n'ai pas une ame intéressée ,
La fortune jamais n'occupa ma pensée ;
Et je n'ai qu'un désir , c'est d'aimer mon mari.
Elle sort.