‹ Le médaillierChapitre 15 sur 24 · UNE VARIÉTÉ DE CEXDRILLOX. H · texte numérisé non relu

UNE VARIÉTÉ DE CEXDRILLOX. H

Evidemment il manquait a mon existence quelque chose que je ne pouvais pas définir. C'est ce quelque chose que j'étais sur le point d'aller pêcher au fond du golfe du Bengale.

Mais au moment même où les chevaux de poste entraient dans la cour de l'hôtel — ce qui me donna un certain frisson — mon domestique me remit une lettre dont l'effet fut de changer mes résolutions, en me faisant tourner le dos aux grandes Indes. Cette lettre était fort laconique ; et au premier abord on ne comprendrait pas qu'elle eût pu exercer une si profonde influence sur moi. La voici d'ailleurs, on en jugera :

« Quand vous aurez le temps de songer à votre vieille » tante, mon cher neveu, vous lui enverrez les morceaux » pour piano, dont la note est ci-jointe. »

— De la musique pour ma tante Gertrude ! — m'écriai-je — Voilà du singulier ! Et depuis quand donc ma tante Gertrude est-elle devenue musicienne et louchet-elle du piano?

Vous comprendrez aisément la portée de mon exclamation, quand vous saurez que ma tante Gertrude avait sur la tête soixante-cinq bonnes années bien comptées ; et je ne m'imaginais pas que, depuis dix ans que je l'avais quittée, la fantaisie lui fût venue de se donner un professeur.

Cette lettre décida donc de la route que je devais suivre. Au lieu d'alier à Calcutta, je pris tout simplement le chemin des Ardennes. Ma tante y habitait un antique château, vaste comme un inonde.

Madame Gertrude était une sœur de mon aïeul maternel. Cette excellente vieille femme m'avait toujours aimé éperdument ; et jadis, elle eût vendu jusqu'à son carlin pour me procurer une boîte de dragées. Moi, je pensais à elle — ingrat que j'étais — quand il m'en restait le temps. Cette commande de musique cachait-elle un mystère, ou n'était-ce là qu'une façon délicatement indirecte de gronder mon insouciance ? Je ne savais que répondre ; mais comme je trouvais, en tout cas, dans ce voyage, un but et l'occasion de me distraire, je me décidai à partir pour les Ardennes.

— Si je m'ennuie là-bas, me dis-je en montant en voiture, il sera toujours temps que j'aille mourir à Calcutta ou dans quelqu'autre lieu. Mais au moins aurai-je fait mes adieux à ma tante, ce qui est convenable, et ce à quoi je n'avais pas songé du tout.

Je mis mon violon en parfait état, et fouette postillon !

Le troisième jour j'étais rendu au château de ma tante, lequel se trouvait à quelques lieues — comme on disait encore dans ce temps-là — de Laval-Dieu , en deçà de Monthermi, dans la partie la plus boisée du département.

Mon cœur se serra et battit d'une étrange sorte, quand j'aperçus les tourelles du château , s'élançant d'un massif touffu. Je ne pouvais, non plus, me rendre un

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compte exact de l'émotion que je ressentis en me trouvant plongé dans les bras de ma tante. Cette émotion était bien grande cependant. Je me contentai de l'attribuer aux caresses maternelles que les lèvres de la bonne dame me prodiguaient. Peut-être bien la devais-je aussi au souvenir des boîtes de chocolat praliné dont elle avait rassasié mon enfance. J'avoue que j'oubliai complètement les grandes Indes en ce moment-là.

Mon premier soin, en entrant dans le salon du château, avait été d'y chercher un piano. A ma surprise extrême, je n'en vis aucun. Je remis à ma tante le paquet de musique. Elle ne prit seulement pas la peine de le dénouer, et ne manifesta aucun symptôme de cette curiosité qui m'eût paru bien naturelle, en ce moment, de la paft d'une musicienne. — €ela ne laissa pas que de m'intriguer.

Ls fatigue de mon voyage me fut un prétexte excellent pour avoir le droit d'aller prendre un peu de repos. Ma tante sonna et ordonna qu'on me conduisît au pavillon.

Le château était fort délabré. Hors les pièces que Mme Gertrude occupait, il ne restait guère que deux ou trois chambres habi labiés dans un petit pavillon séparé de quelques pas du principal corps de logis.

La maison de ma tante se composait modestement d'une espèce de maître Jacques qui avait été le valet de chambre de feu M. le marquis — mon oncle — mort il y avait dix-neuf ans, et d'une vieille servante, sorte de Babet du même âge à peu près que ma tante.

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Le domestique s'appelait Bertrand . la servante , Marthe.

Quand le vieux domestique qui avait mission de me conduire dans mon appartement, passa devant l'aile gauche du château, — la plus voisine du pavillon, — il se signa dévotement.

— Savez -vous bien, monsieur le vicomte, — me dit-il — qu'il est bien heureux que Mn,e la marquise n'ait pas eu l'idée de vous loger dans cette aile, qui est assez propre, cependant, — à ce qu'il paraît.

— Pourquoi cela ?

— Parce que cette partie du château est visitée par des revenants.

— Vous plaisantez, Bertrand.

— Par ma foi, non, monsieur î — Et la preuve c'est que, tous les soirs, il s'y fait une musique diabolique, un vrai sabbat....

— Et de quoi se compose l'orchestre?

— D'un piano, monsieur, qui, toutes les nuits, gronde comme le tonnerre, à en casser les vitres.

— Et depuis quand cela dure-t-il ?

— Depuis deux mois, environ...

— Ah ! ah !... de la musique ! un piano!... Ma tante serait-elle donc complice des revenants?...

Cette réflexion, que je voulais faire à voix basse, fut entendue par Bertrand ; se rapprochant de moi, il me dit presqu'à l'oreille et d'une voix mystérieuse :

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— 11 faut que cela soit, monsieur Raoul ; oui, je soupçonne madame la marquise d'en être.

— Et qui vous l'ait supposer cela, Bertrand?

— C'est que madame, dont la chambre à coucher tient à cette aile maudite, et n'en est séparée que par une cloison, prétend ne rien entendre.

Je fis un mouvement comme pour me diriger vers la partie du château, objet de la terreur de Bertrand. Le vieux serviteur m'arrêta par le pan de l'habit en s'écriant :

— Au nom du ciel, n'entrez pas là !

Comme j'insistais, il laissa tomber la lumière et s'enfuit à toutes jambes. Je ne fus pas le maître d'une certaine émotion. Je me résignai cependant à gagner ma chambre, et je m'endormis, remettant à la nuit suivante le soin d'épier les revenants.

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Le lendemain, à peine après le dernier coup de dix heures, j'entendis de merveilleux préludes sur un piano, dans la direction que Bertrand m'avait indiquée.

Je me jetai en toute hâte à bas de mon lit, j'ouvris la croisée, et j'examinai le château qui était en face de moi. D'épais volets hermétiquement clos n'auraient permis à

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aucune lumière de trahir la présence de personne en ce lieu.

Le piano fit une halte de quelques instants, puis se remit à chanter avec une pureté et une netteté admirables. Je restai ravi, étonné, aspirant avec bonheur ces notes que le vent m'apportait un peu assourdies.

Le piano invisible jouait la belle et mélancolique sonate pathétique de Beethoven.

J'écoutai ce morceau tout entier dans une véritable extase, — en riant un peu de la naïveté de Bertrand qui attribuait cette musique céleste aux échappés de l'enfer. — Mon imagination s'exalta, et je refermai ma croisée en me demandant si, par originalité, il ne se pouvait pas faire que les revenants prissent parfois la forme des anges et toutes leurs séductions.

Au morceau succéda un assez long silence ; puis les chants recommencèrent aussi suaves, aussi poétiques que la première fois.

Je sortis alors du pavillon, et le cœur tout palpitant de crainte et de joie, je me dirigeai vers l'aile du château d'où ces sons partaient. Guidé par eux, je montai lentement et silencieusement l'escalier. J'arrivai ainsi à une porte contre laquelle j'appliquai mon oreille. Devina-t-on ma présence ou bien fis-je quelque bruit qui la trahit ? Toujours est-il que l'instrument se tut presque subitement. Je délibérai pendant quelques minutes, et je cherchai enfin à ouvrir la porte. Elle céda facilement. J'entrai alors dans une vaste pièce autour de laquelle je

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