UNE VARIÉTÉ DE CEMHMLLOX
promenai les rayons d'une lanterne sourde dont je m'étais muni.
J'aperçus à l'un des angles de la chambre, un piano entrouvert vers lequel je me dirigeai. Je posai les doigts sur les touches de l'instrument, elles rendirent les accords que j'en voulais tirer. J'acquis ainsi la certitude que de ce côté du moins, il n'y avait pas de fantasmagorie.
Je vous ai dit, je crois, que la chambre de ma tante attenait à cette pièce. Je plongeai les yeux à travers les fissures de la porte, et je ne vis que les rayons tremblotants d'une lampe de nuit. Tout était calme et semblait reposer dans cette chambre. Les rideaux du lit étaient exactement fermés, de sorte qu'il me fut impossible de distinguer si ma tante Gertrude était ou non derrière ce rempart de soie et de mousseline.
Je fis le tour de la pièce où je me trouvais, interrogeant les boiseries, les unes après les autres, ra'imaginant que j'allais découvrir des ressorts invisibles et des portes secrètes qui n'existaient point. A ma grande surprise, — peut-être aussi à mon grand regret — chaque objet me parut parfaitement naturel et à sa place.
Je regagnai mon pavillon ; et pendant plus d'un quart d'heure, je demeurai le coude appuyé sur le rebord de la croisée, attendant... Mais le piano resta muet. Je pris, alors, mon violon, en tremblant tout à la fois de crainte et d'espérance. J'avais eu, mainte fois, l'occasion de jouer
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devant de nombreuses réunions; jamais je ne m'étais senti intimidé comme je le fus en ce moment-là. Je parvins, cependant, après quelques hésitations, à tirer de mon instrument des sons qui me parurent merveilleusement purs. L'imagination peut faire de si grands écarts en pareilles circonstances, qu'il me sembla que mes doigts couraient malgré moi sur les cordes vibrantes.
J'entamai, sans savoir même ce que j'allais jouer, la romance du Saule; et je dois confesser que mon violon chanta ce chef-d'œure avec un sentiment, avec une âme, avec une passion que je ne lui connaissais pas.
J'attendis.
Le piano résonna à son tour, et fil pleuvoir une grêle de notes fines, nettes, bien accentuées qui ne pouvaient tomber que de doigts admirablement organisés. Je repris, ensuite, les premières mesures de la sonate pathétique de Beethoven. Le piano me rattrapa en chemin à quelques mesures plus loin ; et nous jouâmes ainsi cette délicieuse composition qui est tout un poërae, tout un rêve.
A peine la dernière note était-elle expirée que je posai mon violon sur le lit pour descendre précipitamment l'escalier ; puis je me dirigeai vers la chambre du revenant. — Comme la première fois, le silence le plus complet y régnait. — J'entrai dans la pièce, elle était vide. Le piano était ouvert, et l'air semblait imprégné des dernières vibrations de l'instrument.
J'allais me retirer bien triste et bien désespéré, lorsque j'aperçus, couchée sur la pédale... une petite
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pantoufle longue comme le doigt, et que le revenant avait sans doute oubliée dans sa fuite précipitée.
Cette pantoufle était brodée avec un rare talent. La soie y courait en tous sens, formant des dessins d'une exquise bizarrerie. Mon premier mouvement fut de la porter à mes lèvres et de la presser sur mon cœur. Puis à l'idée que cette pantoufle pouvait bien appartenir à ma tante Gertrude, et avoir été brodée par des mains mercenaires, mon enthousiasme se calma tout à coup. Mais je revins bientôt à ma première impression ; et me laissai courir à travers toutes sortes de rêves charmants.
Il n'était plus douteux pour moi qu'un être mystérieux habitat le château.
Ma tante Gertrude ne l'ignorait pas ; bien plus le til du secret devait être entre ses mains. L'inspection de cette charmante pantoufle me donna de chaudes hallucinations. En moins d'une minute, je taillai dans l'illusion, comme le sculpteur dans le marbre, la plus belle, la plus pure, la plus suave créature, telle que l'imagination la plus exaltée n'en a jamais pu créer une pareille.
Tout enivré de mon beau rêve, je m'en retournai au pavillon, où je jouai sur mon violon deux ou trois passages de Cendrillon, — ce qui était, on en conviendra, une allusion assez délicate ; — mais le revenant n'y répondit pas.
Avant de sortir de la chambre, j'avais crayonné sur un papier, que je laissai dans le piano, ces mots : « A demain, la symphonie pastorale ».
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Je passai une nuit de fièvre, tantôt me promenant à grands pas dans ma chambre, tantôt la tête appuyée sur mes deux mains, Fœil fixée dans une muette contemplation, sur les fenêtres impénétrables du château. Deux ou trois fois j'essayai de demander au sommeil un peu de calme. C'était au contraire appeler contre moi l'armée des rêves en délire, qui envahissaient ma couche, se cachant dans tous les plis de mes rideaux. La charmante petite pantoufle ne m'avait pas quitté d'une seconde ; son contact semblait allumer le feu sur ma poitrine où je l'avais enfermée.
Le lendemain j'apparus pâle, défait, et les traits bouleversés devant ma tante Gertrude. J'étais bien résolu à lui demander des explications. Il me sembla remarquer sur le coin de sa lèvre un sourire moqueur ; et son regard me paraissait plein d'ironie et de provocation.
— Chère tante, — lui dis-je sur un ton en apparence indifférent, — voulez-vous bien me prêter pour quelques instants le paquet de musique que je vous ai apporté de Paris?
— Qu'en veux-tu faire ?
— Y choisir un morceau que j'ai le désir de transposer pour le violon.
— Je n'ai plus celte musique.
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— Ah !
— Je l'ai envoyée chez un voisin pour qui était h* commission que tu fis.
— Et demeure-t-ii loin ?
— A trois grandes lieues d'ici.
— Je l'aurais cru plus voisin que cela.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai entendu... ces deux dernières nuits.., presqu'à mon oreille, ma foi ! les sons d'un piano...
— C'est probablement une erreur de ton imagination.
— Si bien, repris-je, qu'entrainé, subjugué, je me suis mis de la partie ; et que le piano en question et mon violon ont joué un duo.
— Rêve de musicien ! C'était probablement Marthe qui psalmodiait des cantiques en s'accompagnant sur une guitare. Et tu t'es laissé prendre à cela !
— Voulez-vous que cette nuit, ma tante, je vienne vous éveiller, et que je vous fasse assister à ce concert ?
— Non pas... non pas... — s'écria ma tante — à mon âge, on a besoin de repos et de sommeil ; et je te prie de ne point me déranger.
Il y avait tant de simplicité, de naturel, de nonchalance, je dirai d'aplomb, dans les réponses de Mme Gertrude, que je fus un moment dérouté dans mes soupçons ; je me laissai aller à croire qu'en vérité il y avait dans tout ceci de la magie, et que la bonne femme n'avait, réellement, rien entendu.
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— Mais, — repris-je, en allant plus droit au but, cette fois, — ce qui m'étonne, ma très chère tante, c'est que vous parliez de repos et de sommeil quand on jurerait que c'est dans la pièce voisine de votre chambre que se donnent ces concerts nocturnes.
— Bah ! c'est singulier ! — murmura naïvement Mme Gertrude. — Je ne m'en suis jamais aperçue... Bertrand et Marthe entendent-ils aussi ?
Cette fois, il y avait un certain ton de curiosité dans la façon dont ma tante me posa celle question.
— Parfaitement, — répondis-je ; — seulement ils attribuent cette musique à des revenants ; et, pour n'en être plus troublés, le soir, en se couchant, ils se mettent de la cire dans les oreilles.
— Ah ! les pauvres diables !
— Mais revenons à vous, ma chère tante ; je persiste à m'étonner de votre quiétude, attendu que je dois vous avouer que j'ai pénétré, sans trop d'escalade et d'effraction, dans la pièce d'où j'avais ouï partir cette délicieuse musique, et...
— Qu'y as-tu trouvé ?
— Un piano...
— Vraiment ?
— Mais de pianiste... point.
— Tu vois donc bien ! Ce doit être quelque vieux meuble oublié dans cet endroit.
— Que non pas ! Un magnifique et excellent piano d'Erard! puis les touches d'ivoire de l'instrument
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étaient tièdes encore de leur mélodieux travail. Et à moins que vous ne soyez complice, il y a de la magie dans la façon dont l'artiste parvient à s'évader, aussitôt que j'apparais.
— Tu es fou !
— Pour preuve que je ne le suis pas tout à fait autant que vous le croyez; c'est que, outre le piano... j'ai trouvé...
— Quoi encore ?
— Pardon, ma tante, voulez-vous me montrer votre pied ?
— Volontiers ! — répondit Mme Gertrude.
Ayant relevé le bas de sa robe, elle allongea vers moi et avec un peu de coquetterie, son pied encore bien conservé, et qui avait eu, je me le rappelais, une grande réputation d'élégance. Mais la petite pantoufle que je portais sur mon cœur n'eût pas contenu la moitié de l'un des pieds de ma tante. Je ne pus dissimuler une sorte de joie sur le résultat de cette comparaison.
— Où veux-tu donc en venir ? — me demanda Mme Gertrude.
— À ceci : que j'ai là, sur moi, les traces incontestables du passage d'une femme dans cette pièce ; et cette preuve la voici :
Je montrai , alors, la petite pantoufle que ma tante voulut me prendre des mains.
— Non pas ; — m'écriai-je en reculant, — je ne la rendrai qu'au pied mignon qui la chaussera, sinon....
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Mais, ma bonne tante, — repris-je, en m'asseyant à ses côtés, — si vous savez, et vous devez le savoir, le mot de ce mystère, dites-le-moi, je vous en supplie ! Je ne crois pas aux revenants, moi ; mais je crois aux anges,
aux femmes charmantes, aux pieds mignons
Et je partis de là pour parler de mon inconnue, en termes si passionnés, que ma tante, bien qu'elle ne prononçât plus une seule parole sur cette aventure, me parut émue.
Le soir vint.
Je me promenai avec agitation dans ma chambre, jusqu'à ce que sonnât l'heure de mon concert à l'orchestre invisible. — À dix heures précises, les gammes commencèrent d'éclater sur le piano. J'y répondis par quelques accords de mon violon ; puis de part et d'autre, nous entamâmes la symphonie pastorale de Beethoven, sur laquelle s'étaient donné rendez-vous nos âmes ignorées l'une de l'autre.
La première partie de ce morceau achevée, je me rendis comme la veille, avec précaution, jusqu'à la porte du sanctuaire. Je fus saisi alors d'un tremblement nerveux et d'une émotion si vive, que je dus m'asseoir sur les marches de l'escalier, pour ne pas rouler jusqu'au bas.