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ces moments de préoccupation où l'esprit, pour se désennuyer, éprouve un penchant incontestable à s'attacher aux choses les plus niaises et les plus insignifiantes, Gabriel abaissa les yeux sur le livre d'office qui frappait à la porte pour demander de l'argent. — Son regard tomba sur un chapitre nouveau pour lui dans la nomenclature de ses festins, ce chapitre avait trait à un affreux légume : — les épinards. — Au dire du budget de la cuisine, la quantité d'épinards qui se consommait sur la table de Gabriel élait quelque chose de gigantesque, — Pourtant Gabriel se plaignait de n'en jamais voir paraître à l'horizon de son appétit ; car il avait le travers d'idolâtrer cette herbe pharmaceutique.
Il se souvint même qu'un jour il avait expressément recommandé à son cuisinier de lui en servir à diner, et que n'en voyant pas, il l'avait fait appeler.
— Joseph — lui avait dit Gabriel — je vous avais demandé des épinards à diner ; comment se fait il que vous m'ayez servi de l'oseille que je ne peux pas souffrir?
A quoi Joseph avait répondu avec l'insolente assurance d'un valet despote :
— Parce que je n'aime point les épinards, monsieur ; tandis que j'adore l'oseille.
Gabriel rapprochant cette réponse de la dépense énorme en épinards qu'accusait le livre de cuisine, en conclut que Joseph le pillait bien plus encore que son oncle. Cela joint à la réduction de deux mille francs sur sa pension, inspira à Gabriel l'idée de réformer sa mai-
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son. En conséquence de quoi, il eut avec Joseph la conversation suivante :
— Je vous donne, comme chef de mes cuisines, huit cents francs par an.
— C'est exact, monsieur.
— Combien me volez-vous, bon an mal an ?
— Monsieur plaisante....
— Combien me volez-vous, bon an mal an ?
— Je ne vole rien à monsieur....
— Je ne veux pas vous mettre à la torture, Joseph. Je sais la part que dans ce monde, il faut passer à la tradition de l'anse du panier. Voulez-vous faire avec moi un traité? Je vous donnerai douze cents francs par an, au lieu de huit cents ; mais à la condition que vous abjurerez l'anse du panier. — Cela vous va-t-il ?
Joseph réfléchit un moment, et répondit effrontément:
— J'essaierai, monsieur.
Au bout de deux mois, Joseph se présenta avec un paquet sous le bras et dans le costume d'un homme qui abandonne la place.
— Qu'y a-t-il Joseph ? — demanda Gabriel.
— Je viens prier monsieur de régler mon compte.
— Vous me quittez ?
— J'ai essayé du traité que monsieur m'avait proposé. . . .
— Eh bien ?
— Il ne m'est pas possible de continuer ; j'y serai de mon argent à la fin de l'année. Je préfère me retirer.
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— Bravo ! s'écria une maîtresse de Gabriel qui assistait à cette scène — ce mot vaut celui d'une femme de chambre qui s'est présentée, hier, chez moi. Comme je lui demandais le chiffre de ses gages ; elle me répondit :
— que madame me dise ce qu'elle donne, j'ai pour habitude de compléter la somme que je me propose de gagner.
— Ah ! madame, fit Joseph, si vous pouviez m'indiquer le domicile de cette fille ; moi qui cherche à me marier !
Malheur à qui se fera servir par leurs petits, s'ils en font!
En province, où l'on a encore quelque honnêteté, on professe l'erreur de croire que le domestique est un être, mâle ou femelle, qui, étant payé par un individu pour le servir, fait ce qui plaît, ce qui convient à cet individu.
Être servi — tel est le but que se propose le maître ;
— servir — tel serait le rôle du domestique.
C'est là un préjugé assez généralement répandu. Si le provincial veut se rendre un compte bien exact de tout ce qu'il y a de faux et de mensonger dans cette définition officielle, il n'a qu'à venir établir maison à Paris, et à prendre à ses gages deux ou trois domestiques. Il verra si ce n'est pas le cas de dire que le cœur est à droite et que le foie est à gauche ! Il entrera en plein dans le chapitre de la tyrannie des domestiques, de la soumission et du martyre des maîtres. Il comprendra toute la vérité des aphorismes suivants :
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(( La domesticité — c'est l'exploitation de celui qui paie pour être servi, par celui qui est payé pour servir. »
« L'origine de la plupart des guerres intestines quionl divisé les mariages le mieux assortis, se rattache à l'immixtion des domestiques dans les affaires privées. »
«. Les révolutions conjugales qui ont eu pour résultat l'expulsion par violence ou par voie judiciaire, de l'un des deux conjoints du territoire de la communauté, ont été le plus souvent produites par les causes ci-dessus. »
« D'où il faut conclure que le domestique est un serpent que tout ménage réchauffe dans les cendres de ses fourneaux. »
Le livre des dépenses, ces archives officielles du département de la cuisine, est un document fécond en révélations très curieuses. On en peut extraire les preuves authentiques de la participation de presque tous les domestiques à la dilapidation des deniers des époux, et souvent à leur ruine totale.
L'épisode des épinards dont il vient d'être question est un argument irrécusable à l'appui de cette assertion.
Règle générale : — le meilleur, quand on le peut, est de se passer de domestique.
Voici un trait merveilleux qui peint les mœurs familières de la classe des domestiques attachés au char doré de la jeunesse de Paris.
— Pierre — il se nommait Pierre — avait à son service un maître qui débuta dans la vie avec les allures d'un homme très disposé à se ruiner promptement. En
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effet, sa volonté s'accomplit. En moins de huit années, il avait dévoré une fortune et un héritage. Un jour donc le maître appela son domestique et lui dit :
— Pierre, je ne puis pas vous garder à mon service.
— Monsieur n'est-il plus content de moi. ?
— Si fait, toujours ; mais je suis ruiné, mon pauvre Pierre. Et jusqu'à ce que je recueille un second héritage que j'ai en perspective, je vais être obligé de vivre je ne sais comment.
— Oh! qu'à cela ne tienne — s'écria Pierre — puisque monsieur a un héritage en perspective je le servirai gratuitement jusque-là.
— Vous êtes donc millionnaire, Pierre?
— Pas précisément; mais pendant que monsieur jetait l'argent par les croisées et se ruinait, moi j'avais tendu un drap sous les fenêtres, et je ramassais... et j'amassais....
— Ah ! ah !
— Oui, oui ; et je possède aujourd'hui cent quatrevingt-deux mille francs en actions de la banque et en rentes sur l'Etat.
— Pierre, reprit le jeune homme, le jour où je ferai mon héritage, je remettrai ma fortune entre vos mains, et je vous demanderai de me prendre à votre service, à la condition que vous vous ruinerez comme je l'ai fait.
Le mélier de domestique d'un maître qui se ruine est donc le plus profitable de tous les métiers — surtout lorsque ce maître a, par-dessus le marché, un oncle qui y
aide en lui mangeant ses côtelettes et en lui détournant ses habits, — ainsi que faisait l'oncle Piclet, auquel nous voilà revenu.
Le surlendemain du jour où suivant le conseil de son ami, Gabriel avait payé au marchand de chevaux, 1,200 francs sur les 1,500 qu'il avait dans son tiroir, il ne lui restait plus que quelques miettes d'argent sur la cheminée de son salon. Pas un usurier ne s'était montré accessible; tous ses escompteurs habituels avaient bouché les oreilles à leurs caisses. Gabriel avait assisté à un nouvel enterrement du Crédit. Il ne lui restait plus qu'une ressource désespérée : l'oncle Piclet à qui il venait d'écrire. Gabriel eut mieux aimé affronter dix usuriers ; mais il était en train de se noyer, il s'était accroché à cette barre rouge.
Sur un mot d'appel, il se rendit, en toute hâte, rue des Postes où nous avons dit que, depuis quelque temps, logeait le bonhomme.
Piclet était, selon sa coutume , enveloppé dans une vieille redingote de castorine parvenue à un état de calvitie complète ; il portait aux pieds des chaussons de lisières aux semelles inusables, — comme si des chaussons de lisières s'usaient jamais — et sur la tête un bonnet de soie noire, blanchi par l'âge et les services.
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En voyant entrer son neveu , Piclet se leva de son fauteuil et se prit à marcher ou plutôt à tourner dans sa petite chambre carrelée, puis il revint s'asseoir :
— Savez- vous pourquoi je vous ai fait venir chez moi, Gabriel ?
— Sans doute, mon oncle, pour essuyer quelqu'un de vos sermons, à la suite duquel vous me remettrez, je l'espère, les deux cents louis que je vous ai demandés ce malin. Si vous m'en croyez, mon cher oncle, nous passerons par-dessus le sermon, et nous arriverons tout droit aux deux cents louis. J'ai des créanciers qui sont assez bons pour attendre, à l'exception d'un seul qui me poursuit, depuis hier, pour une misère ; et ilfaut absolument que je le satisfasse.
En disant cela, Gabriel tendit la main pour recevoir les deux cents louis.
Mais Piclet ne bougea point. Il n'avait interrompu son neveu ni d'un mot, ni d'un geste ; seulement il suffoquait de colère à en mourir d'apoplexie, s'il eut été moins robuste. Mais ses soixante ans étaient cuirassés contre toute maladie. Il était aussi bien portant que l'héritier futur. Il se leva , après un moment de silence , se dressa, avec intention, dans sa haute stature, et roidit son jarret, sur lequel il était aussi ferme qu'un vieux chêne sur ses racines.
Gabriel suivit du regard, un à un, tous les mouvements de son oncle, s'attendant à le voir ouvrir quelque cachette pour en tirer les deux cents louis. Gabriel sonda
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même le carreau du talon de sa botte à plusieurs endroits autour de lui, croyant à la possibilité d'un secret qui dénoncerait quelque caveau où se trouvaient enfouis tous les trésors de cent mille francs de rente entassés les uns sur les autres, depuis bon nombre d'années.
A la grande douleur de Gabriel, Piclet ne tira pas les mains de ses poches. — Certes ce n'était pas là qu'était caché le magot ; — et nulle trappe ne s'ouvrit sous ses pieds.
— Gabriel — dit tout à coup le vieillard en s'arrêtant devant le jeune homme — vous êtes un impertinent de me parler comme vous faites ; ou bien il vous reste dans la tête quelque chose du souper que vous avez fait hier.
— Mon oncle, croyez bien...
— Vous m'avez écrit ce matin — reprit Piclet — pour me demander deux cents louis ; et je vous ai fait venir chez moi, non pour vous les donner, mais pour vous faire part de la résolution que j'ai prise...
— De doubler ma pension, peut-être? — interrompit Gabriel.
— Non ; mais de la réduire de moitié.
— Mon oncle!... que dites-vous là? — s'écria Gabriel pâle comme un mort — Y songez-vous ?
— J'y ai beaucoup songé...
— Au fait, qu'importe ! — fit le jeune homme — Ce sera cinq mille francs de dettes de plus que je contracterai chaque année.
— Si cela vous plait, soit, répondit le vieillard; mais
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ce ne sera pas mon argent qui les paiera.... J'aurais pu et j'aurais dû vous déshériter, je ne l'ai pas fait ; à l'unique enfant de ma sœur, je voulais laisser ma fortune intacte et de quoi soutenir son nom. J'ai enduré toutes vos folies, toutes vos extravagances ; aujourd'hui c'est fini. Je ne veux pas que vous puissiez dire que j'ai signé un acte d'exhérédation. — Or, voici le moyen que j'emploie. Je me marie.... Cela vous étonne? Mais je suis encore assez jeune et assez frais ; et d'ailleurs je trouverai qui voudra de moi ; — j'ai même déjà trouvé.
— Vraiment ? fit Gabriel en souriant.
— Vous avez l'air de douter ?.. mais je puis vous nommer la personne... c'est Mlle Rayval. Et de plus, mon cher neveu, afin de vivre longtemps et dejouiravec usure de mon bonheur, je me retire à Coarazze.
— Qu'est-ce que Coarazze ?
— C'est un village où l'on observe que les longévités sont très fréquentes. On y cite l'exemple de nombreuses personnes qui y sont mortes à cent trente ans ; — cela me va. Encore avant-hier le journal parlait d'une femme de ce pays qui a cent quatorze ans, et sa petite-fille soixante-dix ans. — En me mariant et en me retirant à Coarazze, ma fortune vous est enlevée sans que vous ayez été déshérité, — d'une façon toute naturelle ; j'aurai des enfants qui jouiront de mon bien. Je vous assurerai cinq mille francs de rente.
— Mais, mon oncle, vous avez soixante ans, M11" Rayval en a dix-neuf, dit-on.
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— Eh ! parbleu ! croyez-vous que si elle en avait eu cinquante-cinq, j'eusse songé à elle?
— Et quand partez-vous? demanda le jeune homme.
— Demain.
— Et Mademoiselle Ray val vous accompagne-t-elle ?
— Elle partira après-demain.
— Et vous vous mariez?
— Huit jours après notre arrivée.
— Et mes dettes?
— Les paiera qui voudra.
— Mais les deux cents louis que je vous ai demandés et qu'un créancier attend chez moi?
— Faites attendre celui-là comme les autres.
— Mais mon oncle...
— Allons !... j'espère vous revoir avant mon départ...
— C'est-à-dire que vous me congédiez... fit Gabriel en prenant fièrement le chemin de la porte — et si je vais à Clichy ?
— Vous y resterez...
Sur cette réponse, Gabriel avait tiré rudement la porte à lui. Quand il se trouva dehors, il resta un moment debout et immobile sur la première marche, les deux bras croisés sur la poitrine, et la tête penchée.
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Après cinq minutes de réflexion il n'était pas plus avancé. Machinalement, lentement il compta marche à marche les escaliers des quatre étages. Et arrivé à la porte de la rue, il monta tout pensif dans son américaine; sa main laissa flotter les rênes sur le col d'un beau cheval alezan, lequel au contraire des coursiers d'Hippolyte, ne se conformant nullement à la pensée de son maitre, brûlait le pavé d'une façon effrayante. Et sans le secours du groom, le seul garde dont Gabriel fût entouré et qui, loin d'imiter son silence, criait : gare ! de toute la force de ses poumons d'enfant, il eût fait plus d'un malheur.
— Ce mariage est un coup de massue pour moi — disait Gabriel ; — et mon avenir est enveloppé de brouillards. Mon oncle est dans l'âge où l'on a quelquefois des enfants. Il n'a qu'à vivre encore dix ans, et il aura atteint celui où l'on en a toujours. Ainsi de toute façon, mon héritage est aux antipodes de l'espérance. Que faire? que devenir? Moi, réduit désormais à vivre avec cinq mille francs par an, sans possibilité de faire de dettes!... Ce serait curieux!... Mais non ! ce n'est pas possible. C'est un seau d'eau glacée que mon oncle a voulu me jeter sur la tête pour me faire peur...
Arrivé au Pont-Royal, une idée lui poussa sous le crâne.
— Si j'allais chez madame Ray val, m'assurer par moimême?... Mais je ne connais cette dame que de nom... je ne l'ai jamais vue... Bast, qu'importe!. .
Dix minutes après, Gabriel était introduit auprès de madame Rayval.
Il exposa nettement le sujet de sa visite, on lui répondit catégoriquement. Il n'y avait plus de doutes à avoir. Seulement il apprit que madame Rayval n'était que la belle mère de Clémentine, et il s'expliqua comment celte femme ambitieuse et avide de fortune se pouvait trouver sans entrailles et sans cœur devant un pareil mariage à consommer dans un village, où je ne sais quelle baroque et superstitieuse idée entraînait le vieillard.
Madame Rayval fut inflexible; mais Gabriel avait l'ouïe assez fine pour entendre dans la pièce voisine un sanglot à peine étouffé....
Il se retira donc bien convaincu qu'il était définitivement déshérité au profit d'une tante plus jeune que lui, et de futurs petits cousins qu'il se sentait disposé à étrangler comme une portée de louveteaux.
Rentré chez lui, s'il avait pu rester à Gabriel une dernière couvée d'illusions et d'espérances, il l'aurait vu s'envoler devant une demi-douzaine d'assignations, de significations et de menaces de saisie qui venaient, de fondre sur son mobilier comme une nuée d'éperviers.
Les huissiers ont un flaire à faire rougir le nez du plus fin basset. Perdez-vous en Chine un oncle à héritage? — A peine en avez-vous appris la nouvelle, qu'ils
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la savent aussi, et viennent vous déposer leur carte de visite sur papier timbré. — Vous arrive-t-il un accroc de fortune ? Dix minutes après ils vous apportent leurs compliments de condoléances, rédigés au nom de la loi, et placés sous le patronage des gendarmes, et de la force armée du pays.
Gabriel ne pouvait pas se rendre compte, comment déjà tous ses créanciers, doublés d'autant d'huissiers, avaient pu être informés que ses espérances d'héritage venaient d'être si complètement grêlées qu'il n'en restait plus, pour la moisson prochaine, un seul épi à glaner. Cela était pourtant. — Demandez, si vous le voulez, aux huissiers le secret de cette divination. Mais ils ne vous le confesseront pas. C'est ce qui a fait dire à quelqu'un : — que l'on naît huissier, comme on naît rôtisseur ou poète, et qu'on ne le devient jamais.
Gabriel comprit que c'était la ruine qui lui arrivait par tous les bouts. — Il se laissa cheoir dans une causeuse, la tête cachée dans ses deux mains. Il resta quelques instants dans cette attitude, puis se levant tout à coup :
— Au reste, dit-il avec une noble et fière énergie — j'ai du courage, et un peu d'intelligence encore, j'ose le croire. — Eh bien ! je travaillerai ! A quoi? — Je n'en sais rien... mais quand je serai au pied du mur, j'aviserai à trouver un moyen de le franchir. — Allons ! Adieu donc mes beaux tapis ! mes riches tentures ! ô mon Murillo, ômon Rembrandt, adieu ! — Adieu mes beaux chevaux ! plus de courses au bois, plus de voitures ! Mes
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chers vases, mes porcelaines, mes chinoiseries, mes antiques armures... Adieu!... Et là-dessus, allumons une pipe turque !
Gabriel fuma sa pipe, allongé dans un bon fauteuil, et sortit pour aller passer la soirée chez sa maîtresse.
Mais certaines maîtresses, comme les huissiers, devinent le moment où un homme hérite et celui où un homme vient d'être ruiné. Dans le premier cas il pleut des maîtrsses par toutes les portes et par toutes les fenêtres de la maison, — Dans le second cas on ne rencontre plus chez elle celle qui vous avait donné rendez-vous deux heures auparavant.
C'est ce qui arriva à Gabriel.
Il rentra fort maussade, et trouva heureusement son épagneul pour le consoler de l'ingratitude des femmes, de la voracité des créanciers et de la cruauté des oncles qui se marient à soixante ans et se retirent à Coarazze pour vivre centenaires, afin d'avoir plus sûrement des enfants.
Jusqu'à ce que le chien soit en état de rédiger des exploits, d'avoir des neveux, et de faire des infidélités, il restera ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité.
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Dix jours après, les huissiers opéraient la saisie des meubles de Gabriel, en lui faisant part que le surlendemain des affiches seraient placardées à la porte de la rue, annonçant la vente du mobilier.
On venait d'inscrire sur le procès-verbal de saisie le dernier de ses tableaux, lorsque le domestique de Gabriel lui apporta une lettre, timbrée de Coarazze, et écrite par une main de femme.
Cette lettre était deMme Rayval. Voici ce qu'elle contenait :
« En arrivant ici, nous avons trouvé votre oncle mou- » rant. A l'heure où je vous écris, il n'est plus de ce » monde. Au moment d'entrer dans Coarazze la voiture » a versé, et M. Piclet a eu la tête brisée contre une des » roues. Il venait ici chercher l'éternité de la vie, il y a » trouvé la mort. »
— Arrêtez, messieurs, — s'écria Gabriel — monsieur Gerdon, remettez donc mon Murillo à sa place. — Mon oncle vient de mourir....
— Ah bah ? ah bah ? ah bah ?
— Et me voilà héritier de cent mille livres de rentes au moins. — Au revoir, messieurs !
Et comme les huissiers sortaient faisant force saluta-
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tions, sa maîtresse que Gabriel n'avait pas revue depuis huit jours, entra en se jetant au cou du jeune homme.
Elle s'excusa en prétendant qu'elle avait obtenu du Gouvernement une mission scientifique sous la direction d'un professeur du jardin des plantes pour aller pêcher des grenouilles vertes dans la mare d'Auteuil, — d'où elle revenait en robe de Pékin et en capote cerise — la même toilette qu'elle portait au moment où elle avait donné à Gabriel le rendez-vous où elle ne s'était pas trouvée.
L'épagneul dormait béatement allongé sur la descente du lit. Au bruit que fit la jeune femme en entrant, le chien se leva, détendit ses membres, bâilla à pleine gueule, et vint, en battant de la queue, lécher les mains de son maître.
Le soir même Gabriel partit pour Coarazze. Dans la salle basse d'une petite auberge, il vit une jeune fille brune, svelle et blanche qui se chauffait devant un grand feu. C'était Clémentine Rayval. Elle ne sanglottait plus à ce moment-là.
Gabriel la contempla tout à son aise pendant deux jours qu'il resta à Coarazze. Puis au moment de partir, il lui dit franchement :
— Ma tante, voulez-vous que nous nous en retournions tous trois ensemble à Paris... pour ne plus nous quitter?
Clémentine rougit. — M,ne Rayval répondit pour. elle.
Trois semaines après, dans ce même appartement que les huissiers avaient failli dévaster, on voyait tous le*
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soirs, à droite de la cheminée une jeune femme arrondie dans un bon fauteuil, à gauche, unépagneul assis sur ses deux pattes de derrière, et au milieu, Gabriel tenant dans une de ses mains le bout des doigts roses et effilés de Clémentine. De l'autre main il caressait la tête de son chien qui s'était fait un oreiller du genou de son maître.
Gabriel disait souvent, depuis, en parodiant le mot qu'on a prêté au comte d'Artois :
— Rien n'est changé dans mon appartement. Il n'y a qu'un... épagneul de plus.