ULRIC ET HENRI
Un soir de décembre, nous nous trouvions cinq camarades de collège réunis chez Henri.
Nous avions conduit en terre, dans l'après-midi, un de nos vieux professeurs pour qui nous étions restés de véritables amis. Le deuil était donc dans nos cœurs comme sur nos habits.
Depuis que nousétionsrentrés chez Henri, au moment de la tombée de la nuit, pas une parole n'avait été échangée entre nous. Pipes allumées, nous faisions un cercle étroit autour du foyer ; l'obscurité était venue sans que nous eussions songé à éclairer les vastes ténèbres de la pièce.
Seulement la lueur vive de l'âtre projetait autour de nous une teinte rougeàtre qui, par moments, atteignait jusqu'aux tentures du fond ; et des langues de feu, mobiles, tantôt s' allongeant, tantôt se rétrécissant ou disparaissant tout-à-coup, suivant les caprices de la flamme dont elles étaient des reflets, dansaient sur le bois noir des meubles ou sur les vieilles tapisseries en se mêlant à leurs dessins déjà bizarres. On eût dit un bai de feux follets, ou une bande de petits démons jouant à se cacher et à se faire prendre les uns par les autres. Dans la pièce pas d'autre bruit que ce claquement des lèvres qui aspirent et renvoient la fumée d'une pipe ; par instants le pétillement du feu, et le grincement de la grêle qui fouettait les vitres des croisées. Puis tout-à-coup de sourdes gammes de vent — comme échappées d'un grand orchestre aérien, dominaient ces petites notes stridentes — ainsi que des raffales d'instruments de cuivre, accompagnent les cris aigus du fifre.
L'atmosphère de l'appartement surchargée de fumée de tabac agissait sur nos cerveaux, — comme l'atmosphère froide, humide et grise du dehors sur nos sens, s1 bien que ces deux influences combinées nous avaient poussés — les dispositions de nos âmes aidant — sur la pente des rêveries et de la mélancolie. Nous en avions atteint ce degré qu'on peut appeler l'effervescence et l'ivresse de la méditation.
Dans nos attitudes , dans notre silence, dans ces bizarres et soudains reflets de la lumière rouge du foyer,