ÉCHELLE TROP COURTE
Dans le riche et beau comté de Cork, en Irlande, on rencontre, en quittant les bords si pittoresques du Lee pour s'enfoncer dans les terres, un petit village appelé Donnybeg, perdu comme un nid d'oiseau au milieu des touffes de bois qui l'enveloppent de tous côtés, et lui font un rempart contre les bruits et les tumultes qui ont si souvent agité toutes les autres parties du pays.
Dans une des maisons de la paroisse de Donnybeg, voici, férule en main, un vieux maître d'école du nom de Henry Paddly.
Son portrait :
Henry est grand, maigre, un peu voûté des épaules ;
Iront carré, crâne complètement chauve jusqu'à r occiput. Des deux longues mèches de cheveux d'un blanc jaunâtre, réservées pour garnir ses tempes, celle de droite flotte obstinément à l'arrière de sa tête, comme l'aile d'un oiseau que le plomb mortel aurait frappé. Ses yeux, caves et pensifs, sont surmontés d'épais sourcils roux mélangés de quelques poils gris. Tous les traits de son visage allongé et décharné portent les ravages de la souffrance et les traces d'un travail lent et patient. Le désordre et le peu de propreté de sa toilette trahiraient, dans tous les pays du monde, un avare — ou un savant.
Or Paddly était devenu, tout-à-coup, un peu avare, et il avait toujours été un homme d'étude. Voilà qui explique suffisamment et doublement la négligence de son costume.
C'était un esprit solide et un homme d'une grande science. Aussi son école était-elle la plus suivie à cinquante milles à la ronde. Cette réputation, — chose assez peu commune, — était bien méritée à tous égards. Les bons fermiers de Donnybeg et des environs tenaient maître Paddly pour un oracle. Il leur disait, en toutes sortes de langues, qu'ils n'entendaient pas, tant de choses profondes ! — Ils ne les eussent pas mieux comprises sans doute, s'il les leur avait dites dans leur langue natale ; mais c'était une raison pour qu'on l'entourât d'une grande considération.
Henry Paddly était né de parens pauvres;... et honnêtes? nous ne saurions le dire. Mais il avait appartenu.
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dans son enfance, à cette classe d'écoliers connus en Irlande sous le nom d'écoliers errants, sorte de petits vagabonds qui s'en vont, d'école en école, mendiant l'instruction jusqu'à ce qu'ils rencontrent un seuil charitable qui leur fasse, en même temps l'aumône du pain de l'esprit et du pain de l'estomac.
Henry Paddly avait été assez généreusement favorisé par la Providence, sous ce double rapport. Si bien qu'après quelques années d'études, il avait, haut la main, remporté tous ses grades dans un collège célèbre. Les obstacles qu'il avait vaincus, les luttes qu'il avait soutenues contre la misère, la supériorité qu'il avait la conscience d'avoir acquise dans l'étude approfondie des langues anciennes avaient inspiré à Henry Paddly une énorme confiance en son propre mérite, et une reconnaissance sans bornes pour les choses qui l'avaient fait ce qu'il était devenu. C'est-à-dire que pour lui, hors du grec et du latin, il n'y avait pas de salut ; et il déclarait formellement que nul n'était digne d'être appelé un homme qui n'avait appris et ne savait au moins l'une de ces deux langues. Aussi professait-il un souverain mépris pour ceux des enfants de son école qui se contentaient d'apprendre l'anglais, l'écriture et l'arithmétique. Un écolier ne comptait pas pour lui avant qu'il expliquât Virgile. Quant à ceux qui en étaient à Homère, ils tenaient, je vous assure, une large place dans son cœur. La vue d'un virgilien faisait briller ses yeux de joie ; devant un home rien c'était bien autre chose !
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Ce côlé du caractère de Paddly étant bien connu, on s'étonnera peut-être qu'il se fût décidé à épouser miss Betzy Parker qui n'avait jamais pu ou voulu achever d'apprendre son alphabet. Mais l'amour ne fait pas plus grâce aux maîtres d'école, si savants qu'ils soient, qu'aux autres mortels ; et Paddly s'était épris pour les charmes de Betzy d'une passion au moins égale à celle qu'il éprouvait pour Virgile et Homère. Il en avait été quitte de prendre texte de la simplicité de miss Betzy pour démontrer l'infériorité intellectuelle de la femme, et l'inutilité des efforts qu'on pouvait tenter pour l'élever au niveau de notre sexe.
Mais n'est-ce pas en amour, et surtout en mariage, que les compensations sont invoquées le plus souvent ? Betzy rachetait donc, par une foule d'excellentes et solides qualités, par une raison et un sens droit et juste qu'elle devait aux inspirations de son cœur, tout ce qu'elle n'avait pas voulu demander à la science, tout ce qu'elle n'avait pas pu en obtenir.
Paddly, du jour de son établissement à Donnybeg, s'était montré d'une chanté sans égale pour les écoliers errants comme il l'avait été lui-même. Son école était le refuge de tous les enfants pauvres, qui y recevaient gratuitement l'instruction du maître, en même temps que des tendresses et des soins infinis de la part de la bonne mistress Paddly.
Cette générosité, qui n'avait point les apparences d'un calcul, en avait rapporté tous les bénéfices. La réputa-
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tion de Henry Paddly s'était accrue considérablement d'abord, en sorte que de tous les coins du comté, — part faite à l'ingratitude, — il lui arrivait un nombre de bénédictions à peu près égal au nombre d'enfans pauvres qui trouvaient l'hospitalité au seuil de sa maison et de sa science. Ensuite, comme il faut bien que toute chose en ce monde ait son côté profitable, tous les riches fermiers du voisinage, et même ceux de plus loin, en envoyant leurs fils à l'école de maître Paddly, payaient grassement, l'éducation classique, et grassement encore les accessoires. Il en résulta qu'au bout de quelques années, la balance, qui avait longtemps penché du côté pauvreté, bascula, et que le plateau aisance se trouva en bas. Paddly se voyait donc à la tête d'une fortune qu'il n'aurait jamais osé rêver.
On a souvent observé combien le cœur de l'homme se modifie dans la transition lente de la pauvreté à la richesse; tandis qu'il reste intact, avec tous ses vices ou toutes ses qualités, quand il franchit subitement, et d'un bond, i'abime qui sépare l'extrême misère de l'extrême fortune. Dans le premier cas, on se figure parfois que c'est peut être un excès de vertu qui empêche le bien-être d'arriver ; en sorte qu'à mesure que ce bien-être se fait
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sentir, on est plus disposé à rompre avec ses instincts les plus sympathiques. Ou bien les douleurs de la pauvreté aigrissent l'âme et la rendent malade ; alors l'aisance progressive est un baume qui soulage, jour par jour, et calme l'irritation des plaies du cœur. La fortune subite, au contraire, ne laisse pas au cœur le temps de se modifier ; armé tout à coup de ce levier puissant, il s'en sert avec tous les instincts bons ou mauvais que la nature lui a donnés.
Telle était la situation dans laquelle se trouvait notre ami Paddly, que, le bien-être étant venu lentement, à force de travail et de patience, le maître d'école avait conçu graduellement une certaine foi religieuse pour cet argent qu'il avait eu tant de peine à amasser. Aussi, arrivé au but, se trouva-t-il que quelque chose était dérangé dans son cœur. A mesure que les couronnes, les schillings et les guinées s'entassaient dans sa poche, sa profession perdait a ses propres yeux du prestige qu'il y avait attaché. Paddly commençait à considérer l'enseignement exclusivement comme un moyen de gagner de l'argent. Il l'avait peu à peu déconsidéré ; et, chose horrible ! il en était tombé à regretter ses générosités passées qui lui avaient valu cette réputation dont il tirait un si grand profit. Paddly était ingrat, même envers la vertu et le bonheur ! Il ne se montrait plus gracieux et affable que pour ses écoliers riches, et brutalisait les autres, particulièrement son plus fort homérien qui n'était qu'un écolier pauvre.
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Ce sentiment, faible d'abord, s'était accru peu à peu au point que maître Paddly avait fini par se poser souvent cette question :
— Pourquoi continué-je à faire tant de bien ? Et pourquoi me montré-je encore si généreux envers ceux qui ne me rapportent rien ?
Il n'avait confié cela à personne, bien entendu ; mais il se l'était si fréquemment répété à lui-même, que cette mauvaise pensée avait comme pris racine en son cœur, puis s'y était incrusté tout à fait. Il n'était plus le maître de s'affranchir de ce joug.
Un soir en entrant dans sa cuisine, il vit Betzy occupée à préparer une tisane qu'il savait être destinée à son homérien, fort souffrant depuis quelques jours. Après avoir secoué les cendres de sa pipe, et avoir fermé avec humeur son fidèle Homère qu'il tenait à la main :
— Betzy, dit-il, pouvez-vous rester ainsi devant vos fourneaux, quand la journée est close et que la nature invite au sommeil.
— Dans un instant j'en aurai fini, mon cher ami, répondit mistress Betzy; c'est pour ce pauvre Abelqui est très souffrant....
— Pourquoi n'en finissez-vous pas tout de suite ? A quoi bon perdre ainsi votre temps à préparer du lait sucré, et je ne sais quelles autres choses pour un individu qui ne nous rapporte rien !...
— Qui ne nous rapporte rien? répéta Betzy stupéfaite, ■et en retirant la casserolle du feu, — qui ne nous rap-
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porte rien!... mais je vous dis que c'est pour Abel, le grècien, comme vous l'appelez, votre écolier favori, celui dont la grand'mère a fait, l'an passé, dix milles pour venir le voir couronner à la tête de sa classe, afin de mourir le cœur content, ainsi qu'il lui arriva, hélas !...
— Je le sais parbleu bien, que c'est pour lui! mais je vous dis Betzy que, sans être vieux, nous avons atteint le milieu de notre vie, et que nous ne pouvons sacrifier ainsi notre bien-être pour des individus de l'espèce d'Abel.
— Henry ! s'écria Betzy d'un ton de sévère reproche.
— Oui, Betzy, oui je le dis ; et j'ajoute que je n'entends plus, désormais, prendre d'écoliers pauvres.
— Oh ! Henry, murmura l'excellente femme, ne dites donc pas des choses pareilles ! Jamais un écolier pauvre n'a franchi le seuil de notre maison sans qu'il m'ait semblé apporter avec lui un air du ciel. Le morceau de pain que je lui donne ne nous a jamais fait faute. Mon cœur palpite au doux bruit que font ses pas sur le pavé de notre cour, et notre porte s'ouvre comme d'ellemême pour laisser entrer quiconque se présente.
— Tout cela est bel et bon, répliqua Paddly d'un ton sec et décidé ; mais il est temps que nous commencions a songer à nous.
Betzy, pour toute réponse, couvrit la tasse dans laquelle elle avait versé la tisane ; puis, appelant un jeune enfant qui traversait la petite cour de l'école :
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— Porte ceci à Abel, lui dit-elle; et recommande-lui de le boire après avoir fait sa prière.
S'asseyant, alors, en face de son mari, les mains croisées sur ses genoux :
— Je croyais, Henry, continua-t-elle, que Abel était un de vos privilégiés, et que vous l'aimiez en raison de l'honneur qu'il vous fait.
— Tout ce que je sais, c'est qu'il ne me paie pas...
— Mais ce langage est étrange, Henry ; moi qui vous ai toujours vu si fier et si touché des bénédictions que nous attirent les soins prodigués à ces pauvres enfants! Et que vous coûte donc, à vous, l'instruction que vous leur donnez ? La science que vous semez au-dehors est comme le miel que l'abeille dépose dans sa ruche. Elle n'en est pas avare ; quand on a récolté le miel , l'abeille recommence son travail, sans s'inquiéter du nombre de personnes qui viennent puiser à son trésor inépuisable. Votre science , à vous , c'est le trésor de l'abeille....
— Betzy, vous êtes une folle ! fit Henry en souriant. Le vieux maître d'école était homme ; et comme tous
les hommes , chatouilleux à la flatterie , lors même qu'elle vient de leur propre femme.
— Donnez, donnez donc un peu de votre science à ceux qui en ont besoin! Cela leur fait du bien et ne vous fait, à vous, aucun mal.
Le maître d'école ne répondit rien. ïl était évident qu'il éprouvait une sorte de retour sur sa conscience et
un remords. Betzy s'en aperçut; et comme c'était une femme franche, d'une grande énergie de sentiment, elle profita de cet ébranlement pour poursuivre son œuvre.
— Je suis d'autant plus affligée, dit-elle, de vos étranges paroles, Henry, que j'avais, à l'instant même, une proposition à vous faire.
— Laquelle ?
— Je vous avais ménagé, pour vous reposer des fatigues de la journée, une bonne action à accomplir. Je comptais pour cela sur votre générosité habituelle.
Paddly eut un geste d'impatience.
— Cette après-midi, continua Betzy', il s'est présenté ici un petit garçon qui, par une singulière coïncidence, ressemble au portrait que vous m'avez fait de vous pendant votre enfance. Il a, comme vous les aviez, les cheveux roux, signe de bonheur et d'intelligence, à ce que vous prétendez souvent...
— Il est de fait, affirma Henry, que les anciens prisaient très fort cette couleur. Je puis vous citer à cet égard...
— Je m'en rapporte à vous, interrompit Betzy. De plus, cet enfant a, comme vous, une protubérance à l'os frontal, au-dessus de l'œil gauche. Vous m'avez dit que c'était là un signe de grande aptitude.
— Cela est exact ; et qui est cet enfant ?
— Une pauvre créature sans père, ni mère. Il portait un petit paquet de livres sur son dos, et un petit paquet de linge sous le bras pour se faire beau les di-