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jour où cette nouvelle me fut annoncée eût été un jour de complet bonheur pour moi si les deux grosses larmes qui sillonnèrent les joues de ma mère n'avaient glacé ma joie. Et comme nous redoutions tous les deux également le moment des adieux, l'heure de mon départ se trouva retardée de semaine en semaine, en sorte qu'après deux mois de préparatifs, je n'étais pas plus avancé que si jamais je n'avais du quitter Paris. Peut-être même eussè-je fini par renoncer à mon projet, tant ma mère par ses caresses s'efforça de me le faire oublier, sans une lettre qui m'arriva d'Allemagne un matin. Celle lettre était de mon ami Ulric de Guslemberg à qui j'avais annoncé mon arrivée, et qui m'écrivait pour connaître la cause de ce retard.
Ce fut pour moi comme un réveil ; trois jours après, j'étais en route.
Ulric de Guslemberg — reprit Henri — était un camarade de mes premières années de lycée. Aucun de vous ne l'a connu. Il avait montré, dès l'enfance, une imagination si ardente et si rêveuse que, au risque de lui faire perdre tout le bénéfice des excellentes études des universités allemandes, sa famille avait pris le parti, à l'âge de douze ou treize ans, de l'envoyer à Paris. Elle comptait que le changement de ciel chasserait de l'esprit d'Ulric les nuages fantastiques que l'atmosphère natale y avait amoncelés.
J'ignore ce que Ulric avait été en Allemagne ; mais au milieu de nous, il montrait une nature tout-à-fait execp-
M\ LE MËDA1LLIER.
tionnelle , porlée à la mélancolie et à la méditation ; sensible jusqu'à l'excès et tendre à conquérir tous les cœurs honnêtes au moindre contact.
Le côté le plus saillant de son individualité était une passion extatique pour la musique. Ulric jouait du violon et chantait — non pas en instrumentiste et en chanteur vulgaire, — mais en poète. — Sa voix était d'une pureté métallique. De ma vie, entr' autres, je n'oublierai l'impression profonde qu'il produisit sur tout le collège, au service funèbre d'un de nos camarades, lorsqu'au de Profanais sa voix s'éleva tout-à-coup, si pure, si fraîche, si émouvante, que les chantres s'arrêtèrent, — et que les plus indifférents se prirent à sanglotter, tant cette voix éclatait en notes déchirantes.
Quand Ulric eut fini de chanter, il s'évanouit et on le transporta hors de la chapelle, le visage baigné de larmes.
J'ajoute que cet incident lui arrivait fréquemment après chanter. — C'était un genre d'ivresse, — comme les buveurs ont la leur après boire.
Sous ses doigts les cordes du violon produisaient des effets non moins magiques. — On eût dit qu'il arrachait véritablement des sanglots et des gémissements à son instrument. Quand Ulric nous voyait tous ébahis et les yeux humides en l'écoutant, il nous disait :
— C'est l'archet qui pleure ! Ne l'entendez-vous pas ?
Nos sourires d'incrédulité le dépitaient sans l'irriter ;
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il pressait alors l'archet contre son cœur et s'écriait en se sauvant :
— Mes bons amis, que je vous plains de ne pas entendre ce que j'entends !
Ulric avait conquis sur nous, comme cela arrive à toutes les natures vraiment d'élite, un grand ascendant. Nul ne songeait à le plaisanter de ses fantastiques visions. Nous nous contentions d'être des sceptiques discrets; c'était bien assez. Quelques-uns d'entre nous avaient souvent supplié Ulric de leur permettre d'essayer son instrument enchanté. Il s'y était constamment refusé avec une fermeté inébranlable.
Un jour, cependant, il y consentit. Celui à qui il fit cette fatale faveur, était déjà, tout jeune enfant, un musicien consommé. Il a, depuis, empli le monde de sa réputation. Un cercle nombreux se forma autour de lui, et toutes les oreilles prêtèrent une curieuse attention.
Ulric se plaça à mes côtés ; il était pâle comme un mort, non pas de jalousie et de crainte, mais d'une émotion surnaturelle dont il n'était pas le maître. Il saisit mes mains dans les siennes qui étaient froides comme des mains de marbre. Et au moment où Léonard (c'est le
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nom sous lequel je vous désignerai notre camarade) leva le bras pour faire mordre l'archet sur la chanterelle, Ulric appuya sa tête sur mon épaule.
— Qu'as-tu ? lui demandai-je.
— Rien ! rien ! — me répondit-il d'une voix éteinte. Léonard, afin de tenter ce qu'il appelait le charme,
avait résolu de jouer un air fort gai pour faire pièce aux andante plaintifs de Fritz.
La première note que le violon rendit, malgré le mou vement vif et saccadé que Léonard avait imprimé à l'archet retentit à nos oreilles comme un long cri lugubre et déchirant qui se prolongea en sombres cadences. Llric releva sa tète rayonnante, et croisa les mains en les tournant vers le ciel, puis il m'embrassa avec une effusion fébrile.
Je ne saurais peindre notre étonnement à tous. Quant à Léonard, il était livide. Quelqu'efforts qu'il fît ensuite, l'instrument demeurait muet, ou ne poussait à intervalles mesurés que des sons douloureux pareils aux plaintes d'un enfant souffrant.
Ulric s'avança, alors, vers Léonard, se pencha et colla son oreille contre la boîte du violon insonore. Ses traits prirent, tout à coup, une gravité inhabituelle. Il se redressa, passa la main sur son front inquiet, et écouta avec une attention bien marquée comme si une âme, cachée dans le fantastique instrument, lui disait ou lui chantait des paroles mystérieuses. Son visage s'épanouit soudain. Il appuya gracieusement sa tête sur l'épaule de
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Léonard, et après avoir ballu avec la main deux ou trois mesures à quatre temps il entonna, à pleine voix, un chant superbe, mais d'un rhythme étrange, et qu'accompagnait une poésie cabalistique.
Le merveilleux de celte scène, c'est que Léonard sentit l'archet, rebelle jusqu'alors, obéir à ses doigts et se plier à tous les mouvements qu'il lui imprimait aussi bien que si Ulric lui eût commandé. Mais à mesure que Léonard avançait dans son morceau, ses yeux s'enflammaient, le rouge de la colère lui montait au visage, et ses bras qui s'affaiblissaient de minute en minute, retrouvèrent assez d'énergie après la dernière note de la dernière mesure pour frapper Ulric avec le violon qui rendit un son lugubre en faisant au front du pauvre enfant une large blessure. Ulric tomba sur le carreau sans connaissance, et baignant dans le sang.
Léonard nous jura, au milieu de ses sanglots, qu'il n'avait pas eu la concience de son action.
Une heure au moins s'écoula avant que Ulric eût repris ses sens. Sa première ] pensée fut pour son violon qu'il demanda à grands cris.
Mais quelle fut la douleur du pauvre Ulric, lorsqu'il trouva son violon muet. Il se dressa sur son lit, essaya
de nouveau... même silence. Alors, avec une précipitation inquiète, il démonta toutes les pièces de l'instrument, et en visita jusqu'aux moindres chevilles. Il le remit en état, et promena pour la troisième fois, l'archet sur les cordes.... Elles ne rendirent aucun son.
— Oh ! l'âme est partie ! s'écria-t-il, dans une sorte de délire poignant, l'àme est partie, il faut que je meure t
Quinze jours après, Ulric me manda à l'infirmerie, en me faisant annoncer qu'il désirait m'embrasser avant de partir pour l'Allemagne.
En entrant dans la chambre où il était couché, je fus ébloui par l'éclatante beauté d'une jeune fille qui, à moitié penchée sur l'oreiller d' Ulric, couvrait son front de baisers.
Elle était blonde, svelte, et accusait eaviron treize ans. Un diamant attaché à deux chaînons d'or noués derrière sa tête, resplendissait sur le front de la jeune fille, mais jetait moins de feux encore que ses yeux, bleus comme le ciel d'où cette enfant semblait tombée il y avait à peine un instant. A mon arrivée, elle se releva ; je me sentis battre violemment le cœur, et je fus tenté de m'agenouiller quand, à un mouvement qu'elle fit, deux longues et larges barbes de dentelles blanches qui pendaient de sa tête sur ses épaules, se déployèrent comme deux ailes d'ange.