I.' ÉCHELLE TROP COURTE- M
manches. Il m'a rappelé le temps où vous étiez, vous aussi, un pauvre écolier errant, et, comme cet enfant, manquant de beaucoup de choses.
— Et de quoi manque-t-il, lui?
— Juste de six mois de vos leçons pour qu'il devienne un homme, voilà tout.
— Mais a-t-il de l'argent pour payer ?
— Je ne le lui ai certes pas demandé.
— Voyons toujours, Betzy ; qu'il vienne.
Betzy sortit, puis rentra au bout de quelques minutes, tenant par la main un jeune garçon aux formes grêles et délicates, amaigri moins par l'étude que par les privations, aux regards timides et baissés. Bien que mistress Paddly lui eût dit de s'asseoir, il restait debout, chiffonnant entre ses doigts un livre latin sur lequel il s'attendait à être interrogé.
— Ton nom? lui demanda Henry.
L'enfant répondit qu'il se nommait Edouard Moore ; et il ajouta d'une voix tremblante :
— Voulez-vous bien me donner quelques leçons, et me permettre de suivre votre école?
— Et que me donnerez-vous en retour? demanda Paddly.
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— Je ne possède que fort peu de chose, monsieur. Ma mère a six enfants , mon père est au ciel , ma plus jeune sœur est infirme ; sans l'aide de quelques voisins, et surtout sans l'assistance du bon Dieu qui ne nous a jamais abandonnés, nous serions exposés à mendier sur la grand'route.
— Mais tout cela m'est parfaitement indifférent, répondit sèchement Paddly.
— Je le sais bien, murmura timidement l'enfant; mais je suis venu à vous parce que vos générosités sont proverbiales dans le pays. J'ai environ 23 schillings, dont cinq m'ont été donnés par le pasteur de ma paroisse qui m'a prié de les conserver pour le cas de maladie. Si vous en voulez prendre dix pour un trimestre, les voilà. Je sais que c'est peu payer la faveur d'être instruit par vous; mais, s'il vous plaît de m'examiner sur le latin, le révérend m'a affirmé que je ne pouvais, sous ce rapport, que vous faire honneur.
— Montrez-moi ce que vous possédez, dit le maître d'école.
L'enfant tira d'une poche de son gilet un mouchoir dont il dénoua le coin, et le présenta au maître d'école dont la main s'allongeait déjà. Mais Betzy se plaça aussitôt entre son mari et la tentation.
— Remettez cela dans voire poche, mou enfant, dit-elle: Le maître n'en a pas besoin, il voulait seulement s'assurer que vous disiez vrai.
l Ér.HiXLii mot» coirte. "il
Et se penchant vers Paddly, elle lui dit d'une voix brève et sévère :
— Abaissez votre main, Henry ; c'est le diable qui vous tente de prendre ces dix schillings, denier du fils de la veuve. Je ne vous reconnais plus, en vérité !
Puis se retournant vers l'enfant :
— Remettez cet argent dans votre poche, Edouard ; et revenez demain à la leçon.
Mais les schillings avaient frappé les yeux du maître d'école, et altéré son avarice. Il se leva soudainement, et d'un bras vigoureux, repoussant sa femme de côté, il déclara nettement qu'il voulait avoir de l'enfant tout ou rien, car sa résolution était bien arrêtée de ne plus prendre charge d'écoliers gratuits. L'enfant, sans murmurer, lui tendit le mouchoir et tout ce qu'il contenait; seulement il ajouta :
— Que le Seigneur m'envoie maintenant un ami qui me donne du pain et un abri !
Il sortit, pour aller pleurer dans un coin de la cour. Quand l'enfant fut parti, Betzy, toute tremblante d'émotion, se laissa tomber sur une chaise, et voila de ses mains son visage inondé de larmes.
Paddly, lui, s'était dirigé froidement vers une petite armoire creusée dans l'épaisseur de la muraille, l'avait ouverte et avait déposé dans un grand sac en cuir, déjà bien arrondi, le 23 schillings du jeune Moore.
En dépit du sang-froid et de la sécheresse apparente avec lesquels il avait accompli cette vilaine action, comme c'était la première fois qu'il manquait à son caractère, Paddly en ressentit une sorte de honte. Pour éviter de rencontrer les regards courroucés de sa femme, il lui tourna le dos en s'asseyant, et fit semblant de lire. Quelqu'effort qu'il tentât, ses souvenirs le ramenaient toujours au temps où il n'avait été qu'un pauvre écolier, et rien ne pouvait effacer de ses yeux l'image du pauvre enfant qu'il venait de dépouiller si inhumainement. Il crut avoir trouvé enfin un soulagement aux tourments de sa conscience et une excuse vis-à-vis de sa femme en lui disant :
— Vous voyez bien, Betzy, qu'il n'y a pas un seul de ces écoliers soi-disant pauvres qui ne possède au moins le double ou le triple de ce qu'il prétend avoir.
Betzy leva sur lui un regard plein de pitié, et lui répondit ces simples mots :
— Vous rangez vous aussi au nombre de ces écoliers là?
Paddly piqué au cœur se leva en renversant sa chaise, donna un coup de pied à son chat qui se frottait contre ses jambes, ferma brusquement la porte, et entra dans sa chambre. Il ne s'endormit ni promptement ni tranquillement. Il se remua tant et plus dans son lit ; au point que Betzy agenouillée au chevet , redoubla de ferveur dans ses prières, car elle croyait véritablement son
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mari possédé du démon. Elle demeura même à prier le restant de la nuit, et après que Paddly se fut endormi. Ce ne fut qu'au chant du coq et à l'apparition de l'aube qu'elle se leva pour aller vaquer aux soins ordinaires de la maison.
Aussitôt qu'il eut rouvert les yeux, Henry se dressa sur son séant, et appelant sa femme :
— Betzy, dit-il, d'une voix émue, Betzy...
— Quoi, mon ami?
— Donnez-moi votre main et parlez-moi que je m'assure si c'est bien vous qui êtes là.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc ? — fit Betzy en lui tendant la main et en le regardant avec un élonnement craintif.
— Betzy — reprit Paddly, — je suis un misérable, et toute la science que je possède ne me saurait laver de la mauvaise action que j'ai commise.
Betzy parut stupéfaite de l'entendre parler ainsi.
— Je suis calme et j'ai toute ma raison, en ce moment, chère femme. Tenez, voici la clé de la petite armoire ; allez y prendre l'argent de ce pauvre enfant, reportezle lui et dites lui que je ne veux pas recevoir un schilling pour les bons soins que je lui donnerai. Et si cela vous est possible, Betzy, faites le tour du village, en criant que je recevrai ici autant d'écoliers pauvres qu'il en voudra venir; car j'ai fait un rêve, Betzy, que je vais vous conter. C'est un avertissement céleste. Bemerciez tous
les saints du Paradis, Betzy, et écoutez sans m'interrompra.
— Parlez, fit l'excellente mistress Paddly, de plus en plus étonnée.
Paddly reprit :
— J'ai rêvé que j'étais mort. Je me voyais flottant au milieu des ténèbres, comme le navire vogue sur l'eau, comme l'oiseau vole dans l'air. J'avais grand' peur, et je voulais m'enfuir du milieu de ce chaos. Une force invisible, indéfinissable et puissante me retenait. J'essayai de m'élancer; mais je n'y pus parvenir, et autour de moi j'aperçus une multitude d'objets qui vaguaient dans l'espace. Une de ces choses sans nom vint à passer au-dessus de ma tête avec un bruit pareil à celui qu'eussent fait les ailes de quelqu'oiseau de nuit : c'était un volume d'Homère aux feuillets entr'ouverts. J'eus l'espoir que je pourrais m'en servir pour m'aider à m'élever; quand j'y portai la main le volume s'évanouit en fumée.
Alors m'apparut un grand fantôme blanc, avec des yeux rouges et flamboyant comme des' torches au milieu de l'obscurité; l'un de ces yeux était un volume de Virgile, l'autre un volume d'Horace. Ils lancèrent sur moi des éclairs, et le fantôme, après m'avoir fait une horrible
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grimace, disparut dans l'abîme sans laisser de traces derrière lui. Le temps me paraissait long, long comme l'éternité. Chose singulière ! tous les objets qui se trouvaient autour de moi parlaient un latin détestable et un grec qui mettait mes oreilles à la torture.
Je pensai que ce pouvait bien être le Purgatoire des maîtres d'écoles où j'étais plongé.
La scène changea tout à coup. Deux mille ans au moins s'étaient écoulés ; et je me trouvais au milieu d'un brouillard qui m'enveloppait de toutes parts. Mais les vapeurs en étaient transparentes, douces, légères et ne gênaient en rien mes mouvements parfaitement libres. Je fis quelques pas en avant ; le brouillard se sépara par le milieu comme un rideau qui s'entrouvre ; et devant moi je vis une haute montagne de feu. Je montai jusqu'au sommet, et je vis encore au-dessus de moi le plus éclatant foyer de lumière qui ait jamais ébloui l'œil humain.
Une voix vibrante et douce me souffla à l'oreille que c'était le ciel. Je tombai alors à genoux, et demandai comment j'y pourrais parvenir; car il y avait, Betzy, entre le ciel et moi un gouffre profond dont rien ne reliait les lèvres opposées. Devant moi apparurent tout à coup une foule de pauvres écoliers, tous ceux que j'ai élevés et qui, depuis, ont pris leurs diplômes. Je les reconnus tous et très bien. Abel était à leur tête.
— Le seul moyen d'arriver jusque-là, maître, me di-
>!> LE >1J DAiLLIhR.
rent-ils en chœur, c'est de vous servir de nous comme marchepieds.
— Gomment cela? leur demandai-je.
— Oui, reprirent-ils, nous sommes les échelons qui vous conduiront à ce bienheureux séjour. Toute cette science dont vous êtes si fier, votre algèbre, vos mathémathiques, votre grec et votre latin, voire votre hébreu ne vous serviraient de rien. Toute la science humaine ne vaut pas une bonne action. Nous sommes les preuves de vos charités. Nous , pauvres enfants, qui vous devons notre instruction , nous pouvons vous transporter là, et vous rendre heureux pour toujours.
— Je mis un pied sur l'épaule d'Abel, un autre sur celle de Blake, puis sur celle de Billy ; ainsi de suite, d'une épaule à l'autre, jusqu'à ce que je fusse arrivé à la dernière. Je m'aperçus alors qu'il s'en fallait de cinq ou six hauteurs d'épaules pour atteindre au terme de mon ascension. J'essayai de faire un saut pour m'élancer ; mais Abel me retint.
— 0 grand Dieu ! m'écriai-je, enfants, pourquoi m'avoir conduit à moitié chemin?
— Il paraît qu'il en faut un peu plus que nous ne sommes, maître pour vous faire arriver. Certainement vous avez commis quelque mauvaise action. En repoussant peut-être quelque pauvre écolier, vous aurez diminué les moyens de toucher au but.
— Eh bien! Belzv. mon cœur faillit éclater alors en me
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souvenant de ce que j'avais fait à l'égard du petit Edouard Moore....
Betzy tomba à genoux et fondit en larmes de joie, bien convaincue que c'était à ses prières que son mari devait cette vision inspiratrice.
— Maintenant, reprit Paddly, je vois qu'il faut profiter de notre vie, si courte qu'elle soit, pour faire le bien... Béni soit donc mon rêve !...
Une demi-heure après, le jeune Edouard Moore prenait sa place dans l'école de maître Henry Paddly.
Le public est, en général, sceptique et maussade à l'endroit des fantaisies et des bizarreries poétiques du cœur, de l'esprit et de l'imagination, — surtout quand il s'agit de contemporains. S'il admet quelquefois des faits en dehors du domaine vulgaire, c'est à la condition qu'ils s'accompliront sous un autre ciel et dans un autre temps.
Le bourgeois est réaliste par jalousie. Il ne l'est point par raisonnement, et par instinct littéraire encore moins. Le bourgeois a sa lourde vanité à sauvegarder. C'est une façon d'y parer que de ne vouloir pas reconnaître une supériorité quelconque sur soi aux gens qu'on est
60 LE MÉDAILLIEK.
exposé à coudoyer tous les jours dans la rue — peutêtre son voisin.
Les siècles de fictions mythologiques sont adoptés sans scrupule et sans contrôle, parce qu'ils se perdent dans les vapeurs du passé ; et Vénus n'est trouvée si belle par les femmes d'aujourd'hui, que parce qu'elle ne leur fait plus concurrence.
Ceux en faveur de qui l'égalité politique et sociale a été introduite dans nos mœurs, sous la cognée du bon sens, se sont mis sottement à rêver l'égalité du cœur. Ils ont conclu que les grands seigneurs du Sentiment et les aristocrates de la Poésie devaient abdiquer devant leur prosaïsme, comme les Nobles de l'ancien Régime se sont dépouillés de leurs privilèges.
C'est un sot travers, mais il existe ; qu'y faire ? On ne le peut affronter sans ameuter autour de soi toutes les colères de son quartier.
Par ces considérations, et afin de ne pas froisser mes contemporains (ce que je n'ai aucune envie de faire), je prends le parti bien simple de n'assigner pas d'époque à ce récit et de lui donner l'Allemagne, par exemple, pour théâtre. — Il est impossible, on en conviendra, de se montrer plus révérencieux pour les préjugés de son temps et de son pays.
Donc, au fond de la nébuleuse Allemagne vivait, il y a bien des années de cela — il aurait pu se faire aussi bien
que ce fût l'an passé et ailleurs qu'en Allemagne — un jeune et riche seigneur, le baron Franz de Spangenberg. Il menait clans la Résidence princière d'Yssembourg la joyeuse et heureuse existence que lui pouvaient assurer une grande fortune, une haute naissance, l'amitié du prince régnant, une grâce extérieure très appréciée des femmes , et une certaine exaltation poétique qui , en maintes occasions, avait dépassé, disait-on, les limites jusqu'où l'on permet aux gens raisonnables d'être un peu fous.
Dans le commerce ordinaire de la vie, Franz avait donné, pourtant, de constantes preuves de sens, et de droiture d'esprit. — Mais il était travaillé, paraît-il, de la monomanie de ne point voir les choses comme tout le monde, — les regardant, le plus souvent, par le petit bout de la lorgnette d'Apollon. — Et pour peu que le plus simple événement le surprît au milieu d'une strophe à la lune ou en rêveries sur quelqu'une de ces maitresses impossibles — comme les poètes se sont toujours arrangés pour en avoir aux trousses de leur imagination, — il était capable de commettre les actes les plus extravagants.
C'est ainsi qu'il se trouva, un jour, marié et retiré en son château de Spangenberg, un nid d'aigle construit en granit au sommet d'une montagne.
Comment cela arriva, et ce qu'il en advint par la suite, c'est ce que nous allons apprendre de la bouche même de Franz.
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C'était un matin de l'année... (qu'importe, puisqu'il est convenu que nous ne fixons pas de date.) —C'était donc un de ces matins habillés des plus beaux rayons d'un splendide soleil, et gais des belles chansons que les oiseaux chantent dans les touffes de fleurs. — Franz se promenait avec agitation dans une vaste galerie ouvrant de plain-pied sur un jardin. Un peu plus loin, les cimes des arbres dont les racines se perdaient à cent pieds au-dessous du niveau de la vaste plate-forme qui entourait le château, semblaient, jusqu'à deux ou trois lieues de distance, former un immense tapis de verdure frémissant sous les caresses de la brise.
Franz était pensif, et passait de temps en temps sur son front sa main brûlante de fièvre. — Un jeune homme, en tenue de voyage, comme l'était également le châtelain de Spangenberg, — attendait avec une patiente complaisance que celui-ci se décidât à franchir le seuil de la porte.
— Maintenant, tout est prêt, Franz; — disait-il d'une voix amicale. J'ai là, dans mon portefeuille, toutes les pièces du procès; aucune ne manque, il ne nous reste plus qu'à nous mettre en route.
— Est- il donc bien nécessaire que je vous accompagne, mon cher Reinhold? — répondit Franz, en s'as-
seyant avec humeur ; — un si habile avocat que vous n'a pas besoin de mon secours.
— Votre présence est indispensable, — répliqua Reinhold, — indispensable. Du gain ou de la perte de ce procès dépend une grande partie de votre fortune. Vous pourrez donner à la Cour Aulique d'Yssenbourg des renseignements précis ; et venant de vous même ils auront un grand poids auprès de Messieurs les conseillers.
Le jeune avocat n'était pas pour rien de son métier. Il continua bien, pendant un quart-d'heure au moins, à démontrer à Franz l'indispensabilité de ce voyage. — Il paraît que Reinhold avait trouvé de bonnes raisons ou qu'il était véritablement éloquent — ce qui arrive quelquefois aux avocats, — car Franz parut ébranlé et se levant avec cette vivacité nerveuse d'un homme qui prend une résolution désespérée :
— Allons ! — dit-il, — puisqu'il le faut, je partirai ! Mais c'est un sacrifice presqu'au-dessus de mes forces, Reinhold, que de laisser ce château.
— Pour huit jours seulement?
— Oui, même pour si peu de temps....
— Toujours fantasque ! — pensa l'avocat en haussant légèrement l'épaule.
— Cela vous semble étrange, n'est-ce pas? — demanda Franz, en s'arrêtant sur le seuil de la porte.
— Je l'avoue, — répliqua l'avocat déjà un pied dans le jardin.
f. ï LE MÉDAILLIEK.
— Tenez, Reinhold, dit Franz qui était enchanté de trouver une branche où se raccrocher , un prétexte pour retarder son départ, — tenez, Reinhold, nous sommes des camarades d'Université, nous avions coutume de nous communiquer nos soucis et nos secrets d'enfance. Rien ne s'oppose donc à ce que je vous confie le plus important mystère de ma vie.
— En voiture — interrompit Reinhold, qui fit un pas en avant....
— Non, ici, dans ce château même, — insista le baron, en entraînant le jeune avocat sur un canapé.
— Voyons, parlez alors, — soupira Reinhold qui sentait combien il aurait dificilement raison de cet entêté.
— On a dû, n'est-ce pas, — reprit Franz, traiter de fantaisie de l'autre monde, l'idée qui me vint d'épouser une muette?
— Rien qu'on vous tint pour un esprit passable:! eut aventureux, — affirma Reinhold, — et une imagination poétique à l'excès, cette résolution n'en parut pas moins étrange, en effet, de la part d'un homme à qui sa haute naissance et une fortune quasi-princière offraient de magnifiques alliances.
— Eh bien! voilà comme est le monde! — s'écria Franz en se levant irrité. — Il rit, se moque et condamne sans savoir!
— Vous conviendrez, cependant, mon cher ami... hasarda l'avocat.
FANTAISIE D AIXEUAM). (;>
— Que les apparences étaient contre moi ? N'allez pas vous imaginer, toutefois, que ce soit un pur caprice qui m'ait poussé à agir ainsi? Figurez-vous...
En ce moment, la parole fut coupée au baron de Spangenberg par un vieux serviteur qui entra dans l'appartement sans précaution aucune et avec une certaine autorité. Fritz, (ainsi il se nommait), s'avança jusque vers le milieu de la pièce, et dit en s'adressant à son maître :
— Mais la voiture de monsieur le baron est prête depuis une grande heure, et les chevaux piaffent d'impatience... comme nous, — ajouta-t-il mentalement.
— C'est bien, répondit Franz.
— Monsieur le baron avait demandé la voiture pour huit heures, — reprit Fritz sur le ton d'un homme qui désirait évidemment que son maître partît, — et il en est neuf bientôt, — continua-t-il en tirant de son gousset une belle montre en or.
— C'est bien, vous dis-je, c'est bien Fritz, — répliqua Franz ; — je sais ce que j'ai à faire, et laissezmoi, je vous prie.
Fritz tourna les talons en grommelant :
— Il n'en finira pas de partir !... et Madame est sur des charbons ardents...
Quand le vieux serviteur fut sorti, Franz se pencha vers Reinhold.
— Où en étais-je? demanda-l-il,
66 LE ML13A1LLIEK.
— Vous vous apprêtiez à me raconter... je ne sais
quoi...
— Ah ! dit le baron, retrouvant le fil de sa conversation, j'y suis. Je vous disais que vous alliez bien voir si j'avais agi en fou et en fantasque, comme on le croit généralement. — Il y a trois ans de cela, un soir d'été, je me promenais dans le parc de la Résidence d'Yssembourg, lorsque derrière une charmille écartée, j'entendis deux femmes qui causaient. L'une d'elles avait une voix d'un timbre angélique qui, en frappant mon oreille, frappa en même temps mon cœur. J'ai besoin d'insister, Reinhold, sur le charme, la douceur, l'idéal de cette voix, car elle a porté le trouble dans ma vie. Cette femme parlait notre langue vulgaire, et pourtant l'on eût dit que la musique du cie! se poétisait encore en passant par ses lèvres...
— Diable! fit Reinhold en regardant machinalement à sa montre.
— Le sujet de la causerie de ces deux femmes. — reprit Franz, — et dont je saisis à la volée quelque paroles, prêtait un accent plus vif et plus tendre à la voix de mon inconnue. Elle parlait avec une émotion que je ne saurais décrire, d'un jeune homme qu'elle aimait, sans espoir hélas!...
— Et cela vous émut, monsieur le poète — murmura l'avocat en croisant sa jambe gauche sur la droite.
— Peu à peu, — continua le baron, — je m'étais rapproché de la charmille, sans être vu, car elle était
fort épaisse et la nuit se faisait. La conversation devint de plus en plus rare, puis bientôt je n'entendis plus rien. J'écartai alors légèrement les touffes de feuilles et de fleurs ; hélas! la charmille était déserte ! L'oiseau qui y gazouillait, l'instant d'auparavant, s'était envolé...
— Allons, Franz, vous aviez fait un rêve entre deux strophes h la blonde Phœbé sur son absence du ciel.
— Plût à Dieu que ce fût un rêve ! —s'écria le baron. — Je me pris alors à parcourir le parc, épiant les promeneuses qui s'y trouvaient encore, me rapprochant indiscrètement des groupes, prêtant une oreille attentive à toutes les conversations. Hélas ! nulle des femmes que je rencontrai n'avait la voix de cette inconnue ! Je crus, fol espoir, que je parviendrais à l'oublier! Mais, nuit et jour, cette voix me poursuivait, chantant à mon oreille et à mon cœur je ne sais quel hymne de volupté que j'écoute encore.
— Prenez garde, — dit Reinhold en riant, — que Pygmalion ne vous attaque en contrefaçon !...
— J'avais bu, cher Reinhold, un mortel poison. Je restais le seul enfant mâle de ma famille, et le dernier rejeton chargé de perpétuer la race des barons de Spangenberg. Mon oncle, l'évêque de Cologne, me pressait de me marier. Je demandai et j'obtins un délai qui fut employé à retrouver cette voix angélique, ayant juré d'épouser la femme à qui elle appartiendrait, quels que fussent son rang, sa fortune sa beauté, son âge.
— Ah ! pardon, mon cher Franz, — fit observer Rein-
68 LE MÉDA1LLCER.
hold ; — quoi que vous en disiez, cela ressemble furieusement à un caprice.
— Trois années furent consumées en vaines recherches. Après quoi , j'avais renoncé sur serment à tout mariage, malgré les instances de ma famille. Un ordre formel du landgrave me condamna à violer mon serment. Mais j'obtins, pour rester fidèle à mon culte et à mon vœu, de n'épouser qu'une muette.
— Bon moyen, ma foi ! — s'écria Reinhold, — pour retrouver cette voix tant aimée !
— N'y ayant pu parvenir, je ne voulais qu'obéir aux ordres du prince. J'accomplissais un sacrifice, voilà tout...
— Mais... — commença l'avocat.
— Je devine votre pensée, Reinhold. Mon dévouement a été récompensé. J'ai rencontré dans Ànlonia tout ce qu'il est permis à un homme d'espérer qu'une femme lui apporte de beauté, de grâce et de vertu. Chaque heure de ma vie est consacrée à la bénir, à l'aimer, à la remercier !...
— Et comment avez-vous fait choix d'Antonia? — demanda Reinhold, qui ne songeait plus à regarder l'heure à sa montre.
— Si bizarre que parût un tel vœu, — reprit Franz, — le landgrave et ma famille, en voyant l'entêtement que j'y mettais, avaient, de guerre lasse, donné leur consentement. Le bruit de ce qu'on appelait une fantaisie de grand seigneur s'était répandu promptement dans la princi-
FAXTAISÏK t) ALLKMAM).
pauté et jusque dans les pays voisins. Comme bien vous le pensez, il se présenta bien des muettes, ambitieuses d'une telle alliance. Je vous l'avoue, mon ami, je répugnais à accomplir ce sacrifice, et la force me manquait toujours au dernier moment. Le hasard, ou plutôt la Providence me fit rencontrer, il y a trois mois, à Yssembourg, Fritz, ce vieux serviteur que vous avez vu tout à l'heure. Tl venait au palais toucher le montant d'une pension que le landgrave avait accordée à la fille d'un ancien officier, compagnon d'armes de mon père, qui lui devait même la vie, à ce que m'a raconté Fritz. Il me dit qu'il vivait dans un petit village non loin de la Résidence, avec Antonia, la fille du vieux lieutenant, et dont il était resté l'unique soutien. — J'avais connu Antonia dans mon enfance ; peut-être même l'avais-je revue depuis. Fritz me l'assura ; mais entraîné dans le tourbillon de ma vie luxueuse et dissipée, je n'avais, sans doute, pas pris garde à elle. Fritz m'apprit en même temps qu'Antonia était muette, depuis plusieurs années, des suites d'un accident qui avait même failli lui coûter la vie. Elle était sans fortune; son père n'avait été qu'un bas officier dans l'armée, qu'importe ! Je voulus que mon étrange vœu contribuât à faire une bonne action. Je partis donc avec Fritz pour le village où demeurait Antonia, je la trouvai belle au-delà de toute expression, et je l'épousai...
— C'est au mieux, — fit Reinhold, qui recommença de consulter sa montre.
.K MKDA1LLIKK.
— Mais, — continua le baron, — afin de n'être point exposé à voir mon bonheur détruit en entendant peutêtre cette voix, à jamais perdue, retentir tout à coup à mon oreille, je résignai toutes mes charges à la cour, et je me réfugiai avec Antonia dans ce château où nulle compagnie ne nous visite, où nulle femme surtout ne doit jamais pénétrer, et d'où enfin, j'avais résolu de ne jamais sortir de peur de rencontrer, par hasard, ce qu'aujourd'hui je redoute le plus au monde de rencontrer, cette voix mystérieuse. Voilà, mon cher Reinhold, comment j'ai épousé une muette, et pourquoi vous me trouvez si rebelle à vous suivre à la ville.
— Nous n'irons qu'à la Cour Aulique, — cher ami, — répliqua Reinhold, — vous n'y entendrez que des avocats et des juges. Ce n'est donc pas là que vous courez risque de tomber dans le piège si redouté. Ainsi, nous pouvons partir ; continua Reinhold en se levant,
— Puisqu'il le faut ; répondit Franz en se levant également.
— Et, dites moi, demanda Reinhold, la baronne Antonia sait-elle le motif qui vous a conduit à l'épouser?
— Dieu merci, elle l'ignore ! s'écria Franz, — et sur votre âme, Reinhold, gardez ce secret d'un ami.... Mais \oici Antonia qui vient de ce côté... je veux vous présentera elle, et lui dire encore une fois adieu'... .
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Antonia rougit en apercevant Reinhold, et lui rendit son salut avec une grâce charmante.
Antonia était en effet très belle : — une vraie fille de l'Allemagne poétique. De splendides cheveux blonds relevés sur les tempes et ramenés en diadème autour de son front bien fait pour embellir une autre couronne; — de grands yeux bleus mélancoliques et tristes, mais s'animant de bonheur quand ils se reportaient sur son mari, — des ondulations de taille et d'épaules à défier une plume descriptive, comme elles eussent fait le malheur ou le dépit du ciseau d'un statuaire ou du pinceau d'un peintre ; — tout autour d'elle un rayonnement éblouissant de toutes les séductions de la femme.
Franz était allé vivement au-devant d' Antonia. Il l'embrassa avec tendresse sur le front, puis la prenant par la main et la menant devant Reinhold :
— La baronne de Spangenberg, — dit-il avec fierté au jeune avocat. — M. Reinhold, mon ami d'enfance, — fitil en présentant celui-ci à Antonia, — et que j'aurais été heureux de pouvoir garder quelques jours auprès de nous.
Antonia répondit par un signe assez intelligible qu'elle eût bien voulu, elle aussi, retenir l'ami de son mari.
— Vous savez, Antonia, reprit la baron en pressant af-
"2 Lh M Kl) A ILLIER.
fectueusement les mains de sa femme, qu'if faut absolument que nous nous quittions. Mais mon absence ne sera pas longue, n'est-ce pas, Reinhold?
— Huit jours au plus...
— Vous entendez, Antonia. — Huit jours de ténèbres cependant dans ma vie ; — puis se retournant vers Fritz : — Je n'ai pas besoin de te la recommander, n'est-ce pas? — Adieu bien chère Antonia.
Franz et Reinhold sortirent laissant la jeune femme émue et pâle de ce départ qu'elle avait désiré, et qui pourtant l'effrayait à ce moment. Elle suivit par la croisée tous les mouvements de son mari, le vit monter en voiture, lui rendit du bout des doigts le nouveau baiser d'adieu qu'il lui envoya, puis en entendant le galop des chevaux et le bruit de la voiture, elle éprouva un tremblement nerveux et se laissa tomber tout en larmes sur un siège.
Quelques minutes après que se fut perdu le bruit de la voiture, roulant avec une vitesse extraordinaire à travers les chemins escarpés qui conduisaient du château au fond de la plaine, — Fritz entra. En le voyant apparaître, Antonia lui adressa un geste interrogateur pour se bien assurer que le baron fût réellement parti.
— Oui, chère enfant, — répondit Fritz, — et nous voilà libres et maîtres du château, à présent...
Antonia regarda autour d'elle avec précaution, s'appuya sur le bras du vieux serviteur ; et comme faisant un effort surhumain, elle embrassa Fritz en s'écriant :
FANTAISIE D ALLEMAND, to
— Oh! je puis donc enfin laisser déborder le trop plein de mon cœur.
Antonia s'arrêta tout à coup, comme frappée de stupeur. Par un mouvement aussi rapide que naturel, elle porta la main à sa bouche comme pour empêcher de nouvelles paroles d'en sortir. Puis, après avoir de nouveau examiné autour d'elle, de peur que quelqu'un l'entendît :
— C'est bien ma voix, n'est-ce pas, Fritz? — dit-elle au vieux serviteur tout rayonnant de joie. — Vous la reconnaissez? Vous me comprenez bien quand je vous parle?...
— Certainement... mais certainement! — répondit Fritz, en embrassant avec effusion Antonia, dont la figure était éblouissante de bonheur et d'une animation pour ainsi dire nouvelle.
— Ah ! — murmura-t-elle — voilà trois mois que ma langue est condamnée au silence, que mes lèvres sont muettes, que mes yeux et mes gestes traduisent seuls ma pensée. Dieu sait, pourtant, tout ce que mon cœur avait à lui dire, et à vous aussi, Fritz, — fit-elle en tendant au vieillard une main que celui-ci baisa avec tendresse. — Il fallait que j'aimasse Franz de cet amour profond et ignoré que j'avais enseveli dans mon âme pour me dévouer à un pareil sacrifice!...
— Vous n'aviez pas cru que ce fût si difficile !...
— Cet amour, qu'il eût traité du haut de sa grandeur, m'inspira un sentiment plus élevé encore : celui de la
74 LE MEDÀILL1ER.
compassion. Il ne me paraissait pas qu'un homme comme Franz voulant épouser une muette, ne fût pas fou. En effet , sa tristesse , ses constantes préoccupations, me confirmèrent dans cette pensée. D'autres qui avaient ambitionné son alliance par orgueil, en le voyant souffrir, l'eussent abandonné peut-être. Il fallait aimer de cette tendresse que j'éprouvais, pour entreprendre une pareille tâche. Je ne me repens donc pas de ce que j'ai fait, Fritz. Seulement, plusieurs fois, j'ai été tenté de tout lui avouer ; mais j'ai lutté contre ce désir. Je me sentais heureuse, même ainsi. Qui sait s'il ne m'eût pas accusée d'intrigue et de fourberie, s'il ne m'eût pas méprisée après ?.. . Qui sait si son bonheur à luimême n'eût pas été à jamais perdu ! Ce qui m'a coûté, je l'avoue, c'est de ne pouvoir lui dire ce que j'eusse été si fière de lui répéter : Franz, je t'aime !
— Je crois, — interrompit Fritz, — que cela ne peut pas être éternel. Si c'est un caprice, il passera; si c'est un vœu, il aura un terme.
— Que le ciel vous entende, Fritz ! Car je redoute qu'un jour il ne vienne à découvrir ce secret, et alors...
— Allons ! allons ! pas d'inquiétudes inutiles. Le baron vous adore, il a pu éprouver votre tendresse pour lui ; eh bien ! que cela arrive, le grand malheur ce sera pour lui, que d'avoir une femme charmante avec une petite voix douce comme celle d'un ange et qui chante comme un oiseau... Oubliez lout cela, pendant les huit jours que
M. le baron va être absent du château, prenez la revanche de vos trois mois de silence.
— Ces dames vont arriver bientôt, n'est-ce pas ?
— Il a été convenu qu'elles guetteraient au bout du chemin du lac le passage de la voiture de M. de Spangenberg, et qu'elles se mettraient en route pour le château immédiatement après....
— Alors, elles ne peuvent tarder, — fit Antonia en regardant par les croisées ouvertes sur le jardin. — Huit jours de bonne et franche causerie, — s'écria-t-elle en frappant dans ses mains avec une joie d'enfant, — comprenez-vous cela, Fritz ?
— Je le comprends à merveille, — répondit le vieux serviteur. — Quand on a l'habitude de causer avec des sourds, on en vient à casser les oreilles de ses voisins ; c'est l'opposé avec les muets. Moi j'ai pris la routine de ne parler que par gestes à vous, à M. le baron, à tout le monde au château ; si bien que depuis trois mois j'en ai des crampes dans les bras et au bout des doigts...
Quelques minutes après, un bruit de voiture se fit entendre dans la cour du château. Antonia courut à la fenêtre et poussa un cri de joie :
— Rosa ! Gertrude ! Marguerite ! mes bonnes amies ! Et elle se précipita comme une folle au-devant des
nouvelles arrivées.
Ce fut, pendant une demi-heure, un déluge de paroles, de questions, de réponses, de baisers échangés et puis de courses à travers le parc.
— Quelle joie, chères amies, — répétait Antonia à chaque instant.
— Sais-tu, — dit Rosa au moment où elles arrivèrent sous une magnifique tonnelle pour s'y reposer, — sais-tu que c'est un splendide château que celui-ci? Y es-tu bien heureuse ?
— Oh ! oui, bien heureuse ! — répondit Antonia, — puisque je vous y vois toutes réunies autour de moi.
— Ta réponse signifierait-elle que tu ne l'es pas toujours ? — interrompit Marguerite.
— Je n'ai point dit cela, chère Marguerite. J'ai tout le bonheur qu'une femme peut espérer.
— Tout, excepté le droit de parler... fit observer Gertrude avec une petite moue... Rien que cela me rendrait malheureuse... Ne pas pouvoir parler!...
— Et c'est pour cela que tu épouses un avocat ? — dit Rose àGertrude.
— Ah ! vraiment ? fit Antonia.
— Oui, répondit Gertrude, dans quelques semaines je sprai madame Reinhold.
— Tu épouses M. Reinhold ? — demanda Antonia.
— L'avocat de toute l'Allemagne le plus occupé... à bavarder. Le connais-tu ?
— C'est lui qui a emmené mon mari hors du château tout à l'heure. Savait-il que tu vinsses ici ?
— Non pas, — répondit Gertrude ; — ma mère m'a placée sous la sauvegarde de Marguerite.
— Allons, — dit Antonia, — voilà Fritz qui arrive avec une jolie collation, que nous allons prendre ici, sous cette tonnelle voisine de la maison où nous rentrerons ensuite pour nous reposer...
Fritz accourait, en effet, chargé d'un vaste plateau qu'il déposa sur une table autour de laquelle les quatre jeunes femmes se rangèrent, avec des cris de joie et des éclats d'un bruyant bonheur, et parlant toutes à la fois. La voix de Gertrude dominait le plus souvent ce quatuor.
Fritz de peur d'être indiscret, s'était retiré dans la grande galerie que nous connaissons déjà, et séparée à peine de quelques pas de la tonnelle où les jeunes femmes étaient réunies. Le vieux serviteur, heureux du bonheur de sa chère Antonia, s'était allongé paisiblement dans un fauteuil, où il savourait, dans la quiétude la plus complète, cette infraction aux ordres du baron. Par moment la conscience de Fritz éprouvait bien quelques scrupules ; mais il paraissait, au mouvement de ses épaules et de ses bras, qu'il y trouvait des accommodements.
— Huit jours de joie ! disait-il. — Ce n'est pas trop dans la vie ! Après quoi elle retombera dans ce silence et dans cette mélancolie qui sont encore du bonheur pour
elle, puisqu'elle aimait assez ce fou de baron pour s'être dévouée ainsi... Elle Ta voulu !... L'amour est quelquefois aussi sévèrement puni que l'ambition. *
Fritz en était là de ses réflexions philosophiques lorsqu'il entendit un bruit de pas dans la galerie. Il tourna la tête du côté de la porte.
— Grand Dieu î — s'écria-t-il en se dressant pâle comme un mort ; et il retomba foudroyé dans le grand fauteuil.
Franz et Reinhold venaient d'entrer.
— Qui vous ramène, monsieur le baron ? — demanda Fritz en se relevant.
— Un accident arrivé à ma voiture, à peine à quelques pas au-delà du lac, répondit Franz. Nous l'avons laissée entre les mains d'un ouvrier ; il s'agit d'une réparation d'au moins deux heures que j'ai voulu venir passer ici, d'autant plus que jai oublié un papier.
Et il alla ouvrir un meuble pour y chercher le papier. Pendant ce temps, Fritz s'était vivement rapproché de Reinhold et lui avait glissé ces mots à l'oreille :
— Au nom du ciel, monsieur, ramenez-le bien vite...
— Qu'y a-t-il donc ? — demanda Reinhold.
— Où est Antonia ? dit Franz en revenant vers Fritz.
— Ici, monsieur le baron... dans le parc... je suppose... Je ne sais pas précisément...
— Que signifie ce mystère ? — pensa Reinhold en observant le trouble ému de Fritz.
— Va la prévenir de mon retour ou plutôt non,
— ajouta Franz en arrêtant le vieux serviteur qui se bâtait de sortir, — non, je veux la surprendre.... Elle est dans le parc, dis- tu?... Accornpagnez-moi Reinhold; nous battrons les charmilles et les bosquets ; et puis je sais un certain réduit ombreux et poétique où je suis sûr de rencontrer Antonia.
— Oh ! monsieur Reinhold , — glissa de nouveau Fritz à l'oreille de l'avocat, — faites-le partir... ou retenez-le ici... pendant quelques instants.
Au moment où Reinhold prenait Franz par le bras pour l'entraîner, un immense éclat de rire des quatre jeunes femmes arriva de la tonnelle dans la galerie comme une bouffée de joie.
— Grand Dieu ! qu'entends-je là? — s'écria Franz en demeurant cloué à sa place.
Fritz et Reinhold échangèrent un regard d'intelli-4 gence.
— Fritz, — demanda le baron d'une voix suffoquée,
— qu'est-ce que cela? Je veux le savoir...
— Restez ici, Franz, dit Reinhold.
— Non... laissez moi, laissez-moi.
Il allait s'élancer dans la direction de la tonnelle, lorsque le son des quatre voix mêlées dans une convertion pénétra dans la galerie.
— Oh ! Seigneur mon Dieu ! — s'écria le baron consterné— je viens... je viens... de reconnaître sa voix ; Reinhold, c'est la voix que j'ai entendue à Yssembourg...
Franz voulut faire un pas ; ses jambes, tremblantes
80 LE MÉDAILLIEK.
d'éraotion, ne purent le soutenir. Il tomba sans force et abîmé sur un fauteuil. Au même moment, une de ces dames porta le toste suivant :
— Au bonheur de Gertrude !
— Gertrude ! — s'écria Reinhold stupéfait, — seraitce ma Gertrude, à moi ?
Franz tressaillit. Une autre voix proposa :
— Tous nos vœux pour Antonia !
Reinhold et Franz poussèrent le même cri concentré.
— C'est la voix de ma fiancée, — murmura l'avocat frappé du désordre qui venait de se produire sur le visage du baron.
— Antonia ! pauvre Antonia ! — fit le baron en cachant son front dans ses deux mains.
— Si c'était la voix de Gertrude.... — pensa Reinhold. — Allons! dit-il tout à coup en voulant entraîner
Franz.... vous vous êtes trompé l'heure s'avance,
parlons...
— Partir ! — s'écria celui-ci en se promenant avec une vive agitation... — partir! oh! non, non... je reste ici. Ah ! que m'importe à présent le gain ou la perte de mon procès!...
— Diable! — grommela Reinhold en crayonnant sur un morceau de papier... — moi non plus je ne me soucie plus de partir... — Puis s'approchant de Fritz : — Remettez ce papier à MUe Gertrude...
— Allez, allez seul à Yssembourg, reprit Franz en s'adressant à Reinhold... Vous avez mes pleins pouvoirs.
FANTAISIE D'ALLEMAND. Si
agissez comme vous l'entendrez... moi, je reste; mon bonheur est ici... Oh! ma tête s'égare... Elles sont là sous cette tonnelle... je veux les voir...
En même temps qu'ils allaient sortir tous les trois, Marguerite, Rosa et Gertrude entrèrent dans la galerie. En apercevant Reinhold et le baron, elles demeurèrent stupides. Sur l'invitation des deux hommes, elles s'assirent pendant que Fritz s'esquivait pour aller prévenir Antonia de ce qui venait d'arriver.
Franz contemplait les trois jeunes femmes qu'un secret instinct de défense mutuelle avait groupées au fond de la galerie, où ces seuls mots dits rapidement et à voix basse par Marguerite : — a Quoi qu'il arrive, ne » prononçons pas une parole, » — suffirent pour compliquer la déplorable situation dans laquelle se trouvait le baron.
Aucune de ces trois femmes, non plus que personne au monde, sauf Reinhold, à qui Franz l'avait confié, ne connaissait son secret. En prenant donc la résolution de ne point prononcer une parole, ces dames ne faisaient qu'accomplir un acte de prudence. Quant à l'avocat, il était préoccupé d'une seule idée, éloigner Gertrude du château.
Franz s'approcha lentement du groupe.
— Oh! parlez-moi, dit-il aux jeunes femmes... , que je sache laquelle de vous m'a ouvert le ciel du bonheur...
$2 Lfi MÉDÀ1LL1EK.
Toutes trois se regardèrent en posant un doigt sur leurs lèvres.
— Est-ce vous, mademoiselle? — fit-il en s' adressant à Rosa ; — un mot, dites-moi un seul mot, je vous supplie... ou bien vous, madame?
C'était au tour de Marguerite.
— Quoi ! vous restez muette ? — Vous alors, mademoiselle....
En même temps qu'il suppliait ainsi Gertrude, Reinhold disait tout bas à cette dernière :
— Ne répondez pas, Gertrude.
— Oh ! vous voulez donc me faire mourir de douleur ! — s'écria Franz en tombant sur un siège où il se tordait les bras de désespoir.
— J'avais chargé Fritz de vous remettre un billet, — glissa Reinhold à Gertrude ; trouvez-vous dans un instant sous la tonnelle, je vous dirai tout et je vous ferai partir d'ici...
Profitant de l'accablement du baron, les trois jeunes femmes s'enfuirent avec précaution pour aller se concerter en lieu plus sûr. Reinhold s'évada aussi de son côté.
— Vous me fuyez tous ! — s'écria Franz on se levanf furieux;— vous abandonnez le* pauvre fou... comme
FANTAISIE DAI.lEMXh 85
vous devez dire, n'est-ce-pas?... iWais vous ne partirez pas du château sans ma permission.
Sonnant vivement un domestique :
— Je vous défends, — lui dit-il, — de faire délivrer à qui que ce soit un cheval, entendez-vous? Personne ne doit sortir d'ici. Donnez cet ordre à Fritz de ma part, et si quelqu'un y désobéit, je le chasse à l'instant.
Resté seul, Franz se promenait dans la longue galerie, s'arrachant les cheveux, se frappant la poitrine, pleurant comme un enfant.
— Malheur ! malheur sur moi, maintenant ! s'écria-t-il ; et malheur sur toi, pauvre Antonia ! Voilà ta félicité et la mienne détruites; c'en est fait désormais. Cette voix que j'aurais peut-être oubliée... elle a ravivé ma folle passion.... Pauvre Antonia !...
Le baron fut comme épouvanté, en voyant entrer Antonia, pâle et confuse en même temps. La pauvre femme avait repris le triste rôle auquel elle avait condamné sa vie. Elle tendit à Franz une main que celui-ci porta en tremblant à ses lèvres, avec un respect mêlé d'hésitation. Antonia lui demanda par signes pardon d'avoir désobéi à ses ordres.
— Certes, je vous pardonne, Antonia... et pourtant.... La jeune femme lui fit comprendre qu'elle était inquiète de le voir ainsi sombre et ému.
— Je n'ai rien, Antonia..,. Je ne vous en veux point d'avoir fait ce que vous avez fait. Vous otes tristemeni. dans ce château, isolée, privée de distractions.... Pauvre
84 LE MÉUAILLIER.
femme ! — murmura Franz, comme s'il s'accusait. Puis il se leva, et d'une voix que les sanglots brisaient : — Non, Antonia, ma seule présence au milieu de ce désert ne peut suffire à votre bonheur. Je comprends, je vous le répète, que vous ayez voulu profiter de mon absence pour vous entourer de vos amies... mais....
Il s'arrêta et fit un violent effort pour ne point achever sa pensée. Antonia avait deviné que cette restriction mentale de son mari impliquait une condamnation. Elle porta ses deux mains à son visage, et appuya sa tête contre un meuble pour pleurer.
— C'est vous, — reprit Franz en sortant de la pièce ; — c'est vous qui avez tué votre bonheur et le mien !
Antonia se redressa devant ces paroles ; et, regardant dans le parc , elle vit son mari marcher comme un fou à travers les allées , regardant derrière tous les bouquets d'arbres, derrière toutes les charmilles.... Une idée fatale traversa l'esprit d'Antonia.
— C'est vous, a-t-il dit, qui avez tué votre bonheur et le mien ! — murmura la pauvre femme. — Que signifient ces paroles?... Oh ! il y a, de sa part, autre chose qu'un mécontentement contre moi pour avoir enfreint ses ordres. Il y a... il y a comme un souvenir qu'une de ces dames aurait réveillé en lui.
Lancée sur cette pente, l'imagination d'Antonia se mit à battre les champs ; et des buissons jusque-là impénétrables de son cœur, elle fit lever la jalousie, qui l'enveloppa comme la robe de Ncssus.
— Oh ! c'est certain ! — s'écria-t-elle en se laissant tomber tout en larmes sur un siège ; — c'est certain ; il aura retrouvé au milieu d'elles l'objet de quelqu'ancien amour. En effet, c'est moi qui ai tué mon bonheur et le sien !... Mais laquelle des trois? — reprit-elle en se levant tout a coup. — C'est ce qu'il faut que je sache....
Pendant qu'Antonia> le coude appuyé sur le bord d'une croisée, laissait errer son regard à travers le parc, réfléchissant par quel moyen elle arriverait au but qu'elle venait de marquer, Fritz, se traînait dans les allées, cherchant, au milieu des feuilles qui jonchaient le sol, le billet que Reinhold lui avait remis pour Gertrude et que, dans le désordre de la surprise, il avait égaré. Il était si préoccupé, qu'il ne vit point les signes que lui faisait Antonia pour l'appeler à elle.
D'un autre côté, Franz venait d'entrer sous la tonnelle. Il tremblait et paraissait craintif comme un enfant. Il s'assit sur un banc de gazon et porta la main à son cœur, dont les battements étaient si violents qu'il lui semblait que tout son sang allait déborder dans sa poitrine.
— Ce billet de Reinhold, que j'ai trouvé dans le parc, — dit-il enfin, —m'a révélé ce secret de ma vie!...
Et ses yeux, que les pleurs voilaient, lurent pour la vingtième fois, le billet suivant, crayonné de la main de Reinhold :
« Chère Gertrude, pendant que vous chantiez et par- » liez tout à l'heure. Franz a reconnu votre voix, C'est
86 I E MEDAILMER.
)> un mystère pour vous re que je dis là ; mais je vous le » conterai. J'ai vu Franz trembler et pâlir au moment » même où je vous entendais.
» Quoi qu'il arrive donc, n'ouvrez pas les lèvres dei> vant lui. Trouvez-vous, dans deux heures, sous la lon- » nelle qui est au bout de la grande galerie; je m'expli- » querai et aviserai aux moyens de vous éloigner à tout » prix de ce château. »
— Gertrude ! c'est donc elle, mon Dieu ! — murmura Franz ; c'est sur ses lèvres que repose le bonheur ou le malheur de ma vie !... Un mot, un seul, et le ciel s'ouvre à moi!
Des pas légers et furtifs se firent entendre autour de la tonnelle. Franz tressaillit et sentit une sueur froide inonder son visage. Il se dissimula derrière les bouquets de verdure, qui faisaient une palissade odorante autour de la tonnelle, en sorte que Gertrude, en y entrant, ne l'aperçut pas. La présence de la jeune fille émut le baron au point qu'il éprouva une véritable défaillance.
— Mon Dieu ! dit-il tout bas en faisant un suprême effort, donnez-moi la force d'affronter ce bonheur !
Dès que Gertrude fut assise, Franz vint tomber à ses genoux.
FANTAISIE l> ALLEMAND, 87
— Tout mon bonheur est en vous ! — s'écria-t-il. — Je le sais, vous ne pouvez le nier, Gertrude... Cette voix, à laquelle était suspendue mon existence, c'est la vôtre, je l'ai reconnue....
La jeune fille était attérée. Cette apparition inattendue du baron, sa révélation enveloppée d'un mystère dont elle n'avait point le mot, lui avaient coupé la parole et comme retiré les sens. Après quelques minutes, elle parvint à se remettre de sa surprise... Sa première pensée fut de fuir, mais Franz la retint.
— Oh ! vous ne pouvez nier, Gertrude. La preuve de ce que j'avance, la voici... dans ce billet de Reinhold.
Gertrude prit le billet, le lut rapidement, et ses lèvres pâles articulèrent pour elle seule ces mots :
— Je suis perdue !
Elle tenta un dernier effort pour s'enfuir; le baron l'arrêta de nouveau.
Pendant ce temps, Antonia, qui, de la fenêtre où elle rêvait, avait vu Gertrude entrer sous la tonnelle, s'était dirigée de ce côté.... Et bientôt entendant deux voix, elle se glissa avec précaution et prêta l'oreille.
— Ma vie, — reprit le baron, toujours aux pieds de^ Gertrude, — ma vie est suspendue à vos lèvres. Parlez... révélez-moi voire voix..,
818 ii. MÉUAlLLlËlt,
Gertrude était à bout de signes et de mimique. Elle trouva qu'il était plus simple de déguiser sa voix; c'est ce qu'elle fit pour répondre à Franz.
— Mais, monsieur, vous vous trompez...
— Pourquoi déguiser votre voix? Pourquoi me dérober ce que j'aspire le plus à entendre....
— Vous oubliez Antonia.
— Eh î qu'importe ! — s'écria Franz. — Vous ne savez donc pas que j'aurais donné la moitié de ma vie et de mon sang pour vous retrouver ! Vous ignorez l'étendue du sacrifice que j'ai accompli en renonçant à vous posséder pour ma femme...
Antonia étouffa un cri prêt à s'échapper de son cœur. Elle espérait encore, la malheureuse ! Pour croire au poison, elle voulut vider la coupe jusqu'au fond. Pâle, les mains et les bras déchirés, les cheveux en désordre, les yeux hagards, les lèvres blêmes et macérées... elle écouta encore.
— Venez, — dit tout à coup Franz en enlaçant la taille de Gertrude. — Si vous le voulez, nous fuirons au bout du monde. Pour vous j'abandonnerai tout, je n'ai plus de bonheur qu'en vous....
— Plus de bonheur qu'en elle, — murmura Antonia. — Oh! mon Dieu, pardonnez-moi, pardonnez-moi...
En disant ces mots, elle s'élança loin de la tonnelle, et courut comme une folle, le long d'un chemin qui conduisait au fond d'un petit bois éloigné de cinq r>nnts pas environ du château.
Gertrude épouvantée voulait sortir de la tonnelle où Franz la retenait toujours prisonnière... Enfin, Reinhold apparut. La pauvre jeune fille, comme si la présence de son fiancé lui eût donné une énergie qu'elle n'avait pas sentie jusqu'alors, courut à lui en criant de sa voix naturelle :
— Monsieur Reinhold, protégez-moi!
— Oh! — dit Franz en reculant stupéfait, — ce n'était pas elle !...
— Bah ! — fit Reinhold.
— Que veut-il dire ? — demanda Gertrude.
— Non, ce n'était pas elle ! — répéta Franz en entendant pour la seconde fois Gertrude. — Malheureux que je suis ! — ajouta-t-il en tombant dans un morne accablement.
— Voyons, mon ami, — reprit Reinhold en s' approchant de lui ; — croyez-moi, ne poursuivez pas cette vaine chimère. Vous êtes sous l'empire d'un rêve insensé....
— Un rêve? — s'écria le baron en se relevant vivement ; — un rêve, dites-vous, Reinhold?... Oh! non pas, et je veux savoir où est Marguerite, où est Rosa ?
— Toutes deux sont bien cachées, monsieur |Franz, répondit Gertrude, et bien résolues à ne pas rompre le silence devant vous.
— Je les y forcerai bien, — murmura Franz avec un geste de menace.
Il allait sortir de la tonnelle, lorsque la voix de Fritz se fit entendre tout près de là, appelant au secours !
90 LE >1ÉD A ILLIER.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda Franz en pâlissant.
Accompagné de Gertrude et de Reinhold, il se dirigea du côté de la galerie, où il entra en même temps que Fritz et deux hommes portant le corps inanimé d'Antonia, les vêtements trempés et tout verdis de plantes aquatiques qui l'enveloppaient de la tête aux pieds.
Aux cris de Fritz, Rosa et Marguerite étaient également accourues, et tous entourèrent le corps d'Antonia. Franz était à genoux devant la pauvre femme, dont il pressait la tête contre son cœur.
— Antonia ! oh ! pauvre chère Antonia ! — disait-il au milieu des sanglots qui l' étouffaient....
Les trois jeunes femmes, prosternées dans un coin, priaient et pleuraient.
Peu à peu les membres raidis d'Antonia parurent s'assouplir ; ses paupières, immobiles jusque-là, essayèrent de se rouvrir à la lumière ; une légère teinte de sang s'épanouit sur ses lèvres bleuies.
— Elle revient à la vie ! — murmura Fritz.
— Oui, oui ! — répondit Franz, qui couvrait de baisers le front glacé de la pauvre créature.
En effet, Antonia poussa un long soupir, parut aspirer l'air à pleins poumons et se dressa sur son séant. Elle fixa un moment ses yeux hagards sur Franz, puis se couvrit le visage de ses deux mains et se prit à sanglotter.
— Oh ! pardonne-moi, Antonia.
La jeune femme se leva tout à coup en apercevant
FANTAISIE D ALLlvMWD 5M
Gertrude debout à ses côtés ; et fuyant avec terreur jusqu'au fond de la galerie, elle la montrait du doigt sans que ses lèvres pussent encore articuler un son.
— Aurait-elle surpris votre entretien avec Franz? dit Reinhold à Gertrude.
— Oh ! tout s'explique alors, répondit la jeune fille qui voulut se rapprocher d'Antonia ; — mais celle-ci reculait toujours en la repoussant du geste , et montrant Franz, elle semblait lui dire : — Allez, allez à lui !...
Les autres témoins de cette scène en suivaient les péripéties avec une émotion indicible.
— Ma bonne Antonia , — dit Gertrude d'une voix douce et caressante, — tu te trompes bien.
Antonia tomba en ce moment sur un siège.
— Oh ! mon Dieu ! — murmura-t-elle, — pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir !..
— Ciel ! — s'écria Franz en tendant les bras vers Antonia ; et son émotion était si grande qu'il ne put faire un pas en avant.
— Moi, morte, — ils auraient été heureux ! continua Antonia.
Franz bondit de sa place jusqu'aux pieds de sa femme.
— Elle n'est pas muette , fit-il en enlaçant Antonia dans ses bras.... Elle n'est pas muette!... Et cette voix que je cherchais, mon Dieu ! c'est la sienne... Antonia, parle; oh ! parle toujours... Tu ne sais pas, tu me rends la vie, la joie, le bonheur.... Tu es pour moi plus que l'épouse aimée, tu es la femme rêvée... C'était toi que je
92 LE MÉDA1LUHR.
cherchais, toi que je croyais retrouver dans l'une de ces dames... toi, la jeune fille de la charmille du parc d'Yssembourg ; mon rêve! mon idéal!... merci, mon Dieu, merci !
Franz enleva Antonia dans ses bras comme un enfant, et la pressa contre son cœur avec ivresse.
— Oh ! continua-t-il, ils prétendaient que j'étais un fou, un rêveur, un poète, que je poursuivais un songe!... Dis-leur, dis-leur Antonia, que c'est bien toi qui étais dans cette charmille.
Franz alors posa question sur question à Antonia qui confirmait par ses réponses cette idéale chimère qui avait dévoré l'âme du jeune homme.
— Et maintenant, [mes amis, — s'écria le baron de Spangenberg — demain nous partirons tous pour Yssembourg !