LE MAJOR PASCAL
J'avais dix-huit ans quand je partis de Besançon, assez frais de cœur et d'imagination pour un jeune homme rassasié de grec et de latin. Je venais à Paris pour y compléter mon instruction classique par l'indispensable cours de philosophie, qui me devait conduire à prétendre au diplôme de bachelier-ès-lettres, dont, à la vérité, je me souciais fort peu. Mais ma famille y tenait, pour le moins autant qu'elle avait tenu à me donner un maître à danser et des professeurs dans tous les arts d'agrément. J'en avais même assez bien profité.
Cela joint à ce que ma mémoire avait retenu du grandiose Homère et du doux Virgile, me paraissait une pro-
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vision suffisante pour le rôle que je me promettais de jouer dans le monde. Mais ma mère me persuada que le titre de bachelier ne nuirait pas à tous ces avantages.
C'était aussi l'avis de M. Pascal.
Je me laissai donc convaincre. Je fis, un beau jour, mon paquet, j'embrassai ma mère et mes sœurs, et me voilà entrant dans Paris.
J'avais obtenu que l'on ne m'emprisonnerait pas dans un collège. Il fut décidé que j'étudierais sous la direction absolue de M. Pascal.
Peut-être désirez-vous savoir qui était M. Pascal?
Aussi bien dois-je vous le faire connaître tout entier ; — car le digne et cher homme est le héros de cet épisode de ma vie.
M. Pascal possédait toutes sortes de droits à exercer sur moi la souveraine autorité que ma mère lui déléguait. D'abord il était mon subrogé-tuteur, mon parrain et le cousin issu de germain de feu mon père. — Voilà pour le côté moral de cette autorité.
Comme pédagogue, ses titres étaient incontestables. M. Pascal, — ou plutôt Pascal tout court, comme il aimait que je l'appelasse, — était, pour tout résumer en un mot, un savant très savant sur toutes choses. II n'existait pas une science qu'il n'eût étudiée et approfondie : depuis la médecine jusqu'à la philosophie. Son cerveau était une vaste encyclopédie ; et à lui seul Pascal représentait toute la Sorbonne, — mieux que la Sorbonne n'eût été capable de le représenter.
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Il professait chez lui, — au coin de son feu, — gratuitement, — dix ou douze cours. — Assis dans un large fauteuil en vieille tapisserie à fleurs, fraîches comme en leur printemps, lequel avait appartenu au spirituel abbé de Voisenon, il tenait école tout le jour pour une demidouzaine de jeunes gens studieux, ses compatriotes presque tous, qui venaient lui demander des conseils.
Pascal, avant de devenir le savant obligeant que je vous dépeins, avait vaillamment porté l'épée. Il s'était retiré du service avec l'épaulette de major, la croix de la Légion d'honneur et une jambe de moins, qu'un boulet autrichien lui avait enlevée en plein champ de bataille et à la moustache de ses grenadiers qui en avaient pleuré.
Un amer et rude chagrin, dont la cause m'était inconnue — je vous la dirai quand il en sera temps, — avait conduit Pascal à rompre avec la vie des camps, et à se jeter dans la science à corps perdu, la tête la première. — J'aurais dû dire le cœur le premier, car ce furent des souffrances de cœur qui l'entraînèrent à l'amour de l'étude.
Le cabinet de travail de Pascal se composait d'une immense pièce très élevée et éclairée à la façon d'un atelier de peintre, — par le plafond. — Mon vénérable parrain n'avait pas, sans motif, ménagé à son appartement ce
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mode de lumière. Il prétendait que l'espace occupé par les six croisées qui s'ouvraient auparavant sur ce cabinet, était autant de pieds carrés perdus et que mieux valait remplir avec des tableaux et des livres. En raison de quoi il avait fait disparaître le plafond, dont l'utilité lui avait été démontrée en sens inverse de celle des croisées.
Bibliophile et collectionneur passionné, Pascal possédait certainement la plus riche et la plus précieuse bibliothèque de Paris. Elle occupait tout le tour de son cabinet, moins des intervalles, habilement ménagés, que remplissaient des statues, des souvenirs artistiques, et quelques toiles des grands maîtres de toutes les écoles, indistinctement.
C'était dans un coin de cette vaste pièce que je travaillais, depuis mon arrivée à Paris, avec l'ardeur qu'avaient encouragée la bienveillance de mon parrain et le charme de ses leçons.
Je ne vous décrirai pas le cabinet de Pascal, morceau par morceau ; — autant vaudrait tenter d'additionner la fortune de certains financiers centime par centime. Vous vous en ferez mieux une idée complète en vous imaginant ce que peut renfermer un cabinet où un érudit profond, un artiste enthousiaste, un poète, un soldat, un amateur d'antiquités, un homme du monde riche se mêle d'entasser Ossa sur Pelion. C'était beau et charmant à la fois. Cela satisfaisait l'œil, l'esprit, le goût et la curiosité. On se promenait de découverte en découverte dans cette sorte de Babel artistique.