‹ Le médaillierChapitre 7 sur 24 · LU MAJOR PASCAL. 9Ï · texte numérisé non relu

LU MAJOR PASCAL. 9Ï

ment tellement violent s'empara de tous ses membres qu'il ne put se tenir debout, et retomba.

— Vous voyez bien que vous me trompez !... Pascal, mon cher parrain...

En poussant ce cri douloureux que la tendresse m'arrachait, je m'agenouillai devant mon tuteur, et pressai ses mains dans les miennes.

— Vous suffoquez ! — m'écriai-je en essayant de détacher son manteau dont le poids paraissait l'accabler.

Pascal, à ce moment, retrouva toute son énergie. Il se dressa comme si un ressort invisible l'eût poussé, et ramena promptement les plis du vêtement que je venais d'écarter. Mais ce mouvement ne fut pas assez rapide, cependant, pour m'empêcher d'apercevoir sous le bras de mon parrain un petit carton vert que débordaient d'un pouce environ les marges blanches d'un dessin.

— Laisse-moi donc ! maib laisse-moi donc! — murmura Pascal d'une voix irritée, et en se dégageant de moi. — Va-t'en travailler, plutôt que de perdre ton temps à m'importuner de la sorte.

Je ne reconnaissais plus mon parrain. Pour la première fois je l'entendais parler de cette façon brusque, brève et colère. Ce ton de commandement, l'accent rude et fébrile de sa voix, glacèrent en moi tout élan, toute expansion de tendresse. Je sentis qu'une insistance de plus ferait éclater un orage.

— Puisque je vous gêne, monsieur Pascal, — lui dis-

je froidement — et en appuyant sur le mot monsieur — je me retire, même du cabinet.

Je sortis, les larmes dans les yeux, et je passai dans la pièce voisine, sans que mon parrain dît un mot qui me rappelât dans ses bras où je me serais précipité avec bonheur.

J'avais le cœur bien gonflé de chagrin, je l'avoue. Comme on est toujours enclin à s'exagérer ce que l'on ne peut expliquer, je me sentis bientôt sous le coup d'une certaine appréhension, — non plus en ce qui touchait la situation de Pascal, mais en ce qui me concernait personnellement. Et mon imagination se prit à battre la campagne, en compagnie des mille fantômes de la peur.

Voici quel était le sujet de mes craintes. Tout ceci se relie à ce récit, je ne dois donc rien omettre.

Depuis deux semaines environ, je m'étais tant soit peu relâché de mon assiduité à l'étude. Je m'absentais fréquemment de la maison, — le soir surtout. hy montrais de ces distractions nonchalantes qui sont filles de la rêverie et de la préoccupation. Mon parrain s'en était bien aperçu ; il m'avait même grondé déjà à ce propos, avec une douceur extrême, il est vrai. Mais

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jg me rappelai alors que ses sermons étaient aiguisés d'une petite pointe de raillerie.

Aussi ma situation me parut-elle, tout-à-coup, extrêmement grave, car hélas ! plus d'un feuillet de mes cahiers de philosophie, au lieu d'être barbouillé de discussions sur le moi et le non moi, et des querelles entre les réalistes et les nominaux, se trouvait, — j'osais à peine me le confesser en ce moment-là, — surchargé de vers brûlants, qui certes n'étaient pas du tout à l'adresse de Locke, ni de Condillac, ni de Platon.

Ai-je besoin de vous dire que c'était une femme qui me les avait inspirés? Pascal n'était pas assez... savant pour ne l'avoir pas deviné, s'il avait lu ces vers, — comme je ne le redoutais que trop.

Je me voyais donc perdu, malgré l'extrême indulgence du bon vieillard qui pouvait aimer la poésie, comprendre les aspirations de l'âme d'un jeune homme, mais à la condition, toutefois, que ce ne fut pas au détriment des devoirs de l'étudiant, dont Pascal ne cessait de me rappeler l'importance, eu égard à la responsabilité qui pesait sur lui.

— Sa conduite de tout à l'heure, pensai-je alors, est une façon de m'exprimer son mécontentement. Il aura sans doute surpris ce matin le sonnet que j'ai écrit hier -Y. et comme il sait que c'est une joie pour moi d'examiner les trésors artistiques qu'il introduit ici, pour me punir, il n'aura pas voulu me laisser voir le dessin ou la gravure qu'il a rapporté.. Or, il faut que ce soit bien beau

— ajoutai-je, — pour que Pascal soit rentré sans être allé à la vente des médailles !

Rien ne m'était plus pénible que de me croire coupable d'avoir affligé ce bon et vieil ami. Je pris donc bravement, et tout à coup, la résolution de lui tout confesser, espérant, à force de prières, — sinon de repentir, — lui arracher mon pardon.

Je poussai la porte aussi doucement que je pus, et j'avançai la tête avec timidité, — comme un enfant confus qui hésite encore à demander aux baisers de sa mère la grâce d'une faute. — Mais jugez de mon étonnement ! J'aperçus en face de moi, et me tournant le dos, Pascal monté à l'échelle de la bibliothèque, ce qu'il ne faisait jamais, — à cause de sa jambe de bois, — et tenant à la main un grand carton, dans lequel se trouvait sa plus belle collection de gravures. Il s'apprêtait, alors, à enfermer le carton dans une armoire supérieure.

Je ne pus pas pjaîtriser un cri de surprise et de terreur à la fois, en voyant mon parrain exposé à ce péril.

Au cri que je poussai, Pascal tourna vivement la tête. Ce mouvement lui fit perdre l'équilibre ; sa jambe glissa sur l'échelon, el il tomba à la renverse. Je m'étais élancé vers lui et j'arrivai a temps pour amortir sa chute

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en le recevant entre mes bras. Mais le carton de gravures s'était échappé de ses mains, et, en s'ouvrant, avait fait voler par l'appartement toutes les feuilles qu'il contenait.

Mon premier soin fut de soutenir Pascal pour le traîner jusqu'à un siège; puis, aidé par le valet de chambre, je le transportai sur son 'lit. On alla en hâte chercher le docteur Urbain, qui était un des amis intimes de Pascal — et son ancien camarade à l'armée.

Dès qu'Urbain fut arrivé et qu'il m'eut rassuré sur l'état de mon parrain, je retournai dans le cabinet pour relever les feuilles éparses qui avaient pris leur volée du carton. J'avais terminé ma récolte de gravures, lorsqu'en relevant la dernière de toutes , je reculai pâle et tremblant.

C'était un portrait de femme lithographie.

Je savais par cœur, — du premier au dernier, — tous les dessins que mon parrain possédait dans ses cartons. Il était donc évident pour moi que cette lithographie qu'il avait rapportée en rentrant avait produit en lui le trouble étrange où je l'avais vu. Le peu de valeur artistique de ce portrait, comparativement au soin extrême que Pascal avait mis à le dérober à mes yeux, me donna à penser qu'il s'y rattachait pour lui un tout autre intérêt que la possession d'une très médiocre œuvre d'art.

Pour moi, au contraire, ce portrait, tout palpitant de ressemblance, quoique n'étant que l'ombre des grâces et

de la beauté qu'il prétendait à représenter, avait un prix inestimable.

Tout un poëme s'ouvrait à mon âme.

Après le premier éclair d'étonnement et de stupéfaction qui m'avait ébloui, je m'agenouillai devant le portrait, et couvris de baisers ce front et ces joues — insensibles hélas ! à l'ardeur de mes lèvres.

J'étais dans cette position, — qu'un indifférent eût sans doute trouvée ridicule, — lorsque j'entendis les pas du docteur Urbain, sortant de l'appartement de Pascal. Je me relevai vivement et, rouge de confusion, j'allai au-devant de lui, après avoir déposé, avec une négligence affectée, le portrait sur une table.

J'interrogeai le vieux docteur sur l'état de Pascal.

— Ton parrain, me répondit-il, — est sérieusement malade.

— Il s'est blessé, sans doute, en tombant? — lui dis-je.

— S'il n'y avait que cela ! — fit Urbain, en levant les yeux au ciel. — Mais le cerveau est en congestion. Il faut donc lui éviter toute espèce d'émotion.

Puis, ayant aperçu sur la table le portrait lithographie, le docteur fit un geste de surprise, pâlit et s'écria d'une voix un peu tremblante :

— Surtout qu'il ne voie pas cela ! Et par mesure de prudence, jette ce portrait au feu, René.

— Au feu ! Moi jeter ce portrait au l'eu ! J'aimerais mieux m'y précipiter moi-même.

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