LE MAJOR PASCAL
— Et que veux-tu donc faire de ce chiffon de papier? — me demanda Urbain avec un étonnement indicible.
— C'est mon secret, — répondis-je.
Urbain parut stupéfait.
— Mais il s'y rattache un autre secret que le mien, n'est-ce pas? Vous le savez, docteur, dites-le-moi.
— En effet ! mais ce secret ne m'appartient pas. Eu tout cas, mon enfant, aie bien soin que Pascal ne voie pas ce portrait.
— Oh ! soyez tranquille I — m'écriai-je. — Je vais l'emporter dans ma chambre, et je l'y cacherai à tous les yeux.
Mon parrain passa une journée extrêmement agitée. Le cerveau était complètement pris. Sur le soir, il eut un délire très violent, pendant lequel il prononça, plusieurs fois, un nom de femme qui faisait frissonner mon cœur.
Vï.
Durant un long mois, Pascal courut de sérieux dangers. Peu à peu, cependant, le calme lui revint ; el une après-midi, il se leva convalescent.
A quelques jours de là, j'étais, un matin, dans le cabinet de travail, assis devant une table, la tête appuyée dans mes deux mains, et dévorant d'un regard avide le portrait placé un peu au-dessus de mon pupitre.
iOO LE MÉDAILLIER.
J'étais tellement absorbé dans cette contemplation, que je n'entendis point marcher derrière moi. Je me retournai en me sentant frapper légèrement sur l'épaule, et je rougis jusqu'au fond des yeux, de me trouver face à face avec Pascal souriant d'un sourire amer et plein de tristesse, Mon premier mouvement fut d'essayer de cacher le portrait. Mon parrain m'arrêta le bras ; et, de sa voix la plus douce, il me dit :
— Il n'est plus temps, mon enfant, je sais....
Moi, les yeux baissés, la confusion au front, je n'osais plus prononcer une parole.
— Quand je dis que je sais — reprit Pascal, — je voudrais savoir.... Le docteur Urbain m'a seulement appris que ce portrait a produit sur toi une singulière impression....
La voix de mon pauvre parrain était très émue. Il séparait ses mots et ses phrases, comme eût fait quelqu'un dont la pensée est distraite par un objet étranger au sujet de la conversation. Il s'arrêta tout à coup. Je levai les yeux, alors, et je vis les siens fixés sur le portrait. Son visage était couvert d'une pâleur qui semblait le lard de la mort. Je suivais les mouvements de Pascal, avec autant de curiosité que d'inquiétude. Tout à coup son regard s'alluma, ses pommettes amaigries se colorèrent, ses lèvres se prirent à trembler ; il se leva brusquement, étendit les mains vers le portrait, en criant avec une joie étranglée :
— Laurence !... Laurence !... — Elle vit encore ! Elle