‹ Le médecin Antoine MenjotChapitre 2 sur 4 · SUSANNE D'AUMALE · texte numérisé non relu

SUSANNE D'AUMALE

Menjot répondait par une lettre où les conseils du médecin se mêlaient aux regrets de l'ami :

L'extrême affliction que m'a causée votre départ de France, a été considérablement diminuée par la nouvelle de votre heureuse arrivée à Lisbonne ; mais il s'en faut beaucoup qu'elle en ait été guérie. Car je vous assure, Madame, qu'il m'est impossible de me consoler de cette privation douloureuse de vous aller rendre mes devoirs accoutumez ; c'est pourquoy je vous supplie très humblement d'agréer que mes lettres tiennent en quelque façon lieu de ma présence. Je vous conseille donc, Madame, d'être sur vos gardes contre la médecine sanguinaire de Portugal. Il vous souviendra que Monseigneur le Maréchal a eu

(1) Le célèbre Jean Daillé, pasteur de l'église de Charenton, mort en 1670.

(2) Opuscules yosthuines, p. 95: Leltre de Madrnne la Maréchale de Schomberg à Monsieur Menjot, du 17 juillet 1686 écrite de Lisbonne.

autrefois un commencemeot d'hydropisie ; que son estomach n'est pas des mieux conditionnez, et que son tempérament tient plus du plilegmatique et du séreux que du sanguin, de manière qu'il doit user modérément de la saignée. Et parce que les humeurs atrabilaires qui dominent en vous, ont leur siège, non dans les vaisseaux, mais dans la ratte qui en est la source, et dans le pancréas où ils regorgent, vous devez être plutôt avare que prodigue de votre sang, et préférer les purgations aux saignées. Munissez-vous surtout contre la fraîcheur des nuits de votre climat qui succèdent aux excessives chaleurs des jours, car un changement subit d'une extrémité à l'autre est très dangereux, principalement à vous qui avez les pores de la peau fort ouverts. Les demy bains tièdes vous sont salutaires, mais pas dans l'eau braque du Tage, mais dans l'eau douce des ruisseaux ou des fontaines qu'on aura fait auparavant bouillir pour en corriger la froideur et la dureté naturelle aux eaux du pays. Au reste il n'y a rien à changer dans vos médecines, ny dans vos autres remèdes ordinaires, non plus que dans votre régime de vivre. La visite de l'Inquisition chez vous m'a beaucoup surpris, ayant cru jusqu'ici que les personnes de votre rang étoient exemptes de ces sortes de recherches, surtout après les obligations extrêmes que cette couronne a à Monseigneur de Schomberg, son libérateur.

Je suis persuadé non seulement par la foy Evangélique, mais aussi par de fréquentes expériences, des ressorts impénétrables de la Providence. Sur ce principe, je ne désespère pas, quelque ancien de jours que je sois, que Dieu ne me fasse la grâce d'avoir encore une fois l'honneur de vous voir avant que d'aller en paix à la mort. Accordez moy, pour cela, Madame, le secours de vos prières, comme Monseigneur et vous êtes le principal sujet des miennes. Au reste. Madame, je suis parfaitement reconnaissant de votre obligeant souvenir, vos faveurs ne tombent pas dans

un cœur ingrat, quoy que stérile à l'égard des effets, et je serai, toute ma vie, Madame, avec un profond respect... (1)

Meiijot publia en 1687, d'après les bibliographes, une quatrième partie des Dissertallones pathologicae que Bayle annonça dans les Nouvelles de la république des lettres de février de cette même année, et certainement il donna en 1687 un supplément à cette quatrième partie que possède la Bibliothèque Nationale : Dissertationes pathologicae de passione uterina et de dolore.qua?'tae ac ultimae parti iJlssertationum pathologicaru7n adjiciendae, Antonio Menjotio scriptore, apud Sebastianum Mabre Cramoisy, Régis Typographum, via Jacobaea, sub Ciconiis, MDCLXXXVII, cum priuilegio Régis. L'exemplaire de la Nationale provient de la bibliothèque de Huet.

Menjot avait cette culture universelle, encyclopédique, des médecins du XVII« siècle qui avaient tous fait des études classiques prolongées par l'obligation où ils étaient de ne commencer leurs études professionnelles qu'après avoir obtenu la maîtrise es arts, et continuaient les traditions des humanistes du XVP siècle. Si rien chez eux ne correspondait à ce que nous entendons de nos jours par la « culture scientifique », ils pouvaient être facilement des érudits et des littérateurs agréables.

(1) Opuscules posthu7nes, p. 97: Réponse à la lettre de Madame la Maréchale de Schomberg .

Ils maniaient souvent le latin avec élégance, comme Menjot kii-mênie. Leurs études philosophiques dont ils devaient produire une attestation lorsqu'ils enti-aient à l'école de médecine de Paris ou de Montpellier, leur avaient donné l'habitude de la controverse, la connaissance de la philosophie scolastique et aristotélicienne. Aussi ne faut-il pas s'étonner que Menjot ait pu porter des jugements à la fois très spirituels et très indépendants sur les questions théologiques et philosophiques de son temps.

Menjot était l'adversaire de la philosophie de Descartes. Il était en relations avec Daniel Puerari(l), professeur de philosophie depuis 1650 à Genève où il mourut en 1692(^2) et qui a laissé quelques traités et discours académiques sur diverses matières de physique et d'histoire naturelle. Il lui exposait, dans une lettre « sur les opinions en général de M. Descartes », ses pensées et son jugement sur le cartésianisme, non sans se réclamer de ce que, dans ces pensées et dans ce jugement, il était d'accord avec « feu M. Paschal » qui a manifesté, dans ses Pensées, son dédain du sj^stème de Descartes par ces lignes batailleuses et tranchantes: «Ecrire contre ceux qui approfondissent les

(l)Cf. Lettres i7iédites adressées, de 1686 à 1737, à J.-A. Turrettini, publiées par E. de Buclé, Genève, Carey, 1887, t. 11, p. 208 el 214. — M. le pasteur Henri Heyer, BiblioLhécaire-Arcliiviste de la Compagnie des Pasteurs de Genève, signale, dans L'Eglise de Genève, Genève, Julien, 1909, p. 5'J7, deux Puerari, le père et le fils, qui, après avoir été pasteurs, renoncèrent au ministère pour devenir Conseillers d'Etat à Genève. Ce sont probablement les descendants de Daniel Puerari.

(2) Il y était né en 1621.

sciences: Descartes ». — « Descartes inutile et incertain ». Voici cette lettre de Menjot à Daniel Puerari :

J'ai reçu par les mains de Monsieur D. . . vos Thèses de Elemenf.is ; elles m'ont diverti et instruit tout ensemble. Car vous y expliquez avec beaucoup d'élégance et de netteté les sentimens de Monsieur Descartes, lesquels sont aujourd'huy soutenus par les uns avec une grande passion, et attaquez par les autres avec une aversion extrême, y ayant peu de personnes qui sachent se contenir dans de justes bornes. Pour moy je les considère comme des jeux d'esprit, et je les mets au rang de ces choses ingénieuses, qui sont bien trouvées, si elles ne sont pas véritables. Feu M Paschal appeloit la Philosophie Cartésienne, le Roman de la Nature, semblable à peu près à l'histoire de Dom Quichoti^l), et néanmoins depuis ce temps-là Messieurs de I^ort-Royal ses Confrères se sont avisez de l'adopter.

Autrefois il n'y avoit que des Pédans Péripatéticiens zélateurs jurez de la Physique d'Aristote, quelque défectueuse qu'elle soit : mais aujourd'huy certains nouveaux partisans Cartésiens se sont élevez, qui défendent avec un entêtement invincible toutes les visions de leur Secte. Pour Monsieur Gassendy qui devroit passer pour le Chef des Philosophes modernes, peu de gens le connoissent, parce que ses Oeuvres sont trop amples, et que nous vivons dans un siècle de paresse, où l'on veut devenir savant tout d'un coup, et sans presque étudier. Toutefois personne ne peut nier que M. Descartes n'y ait pris le fondement, et par manière de dire, la pierre angulaire de sa Physique, savoir que tous les Phénomènes de la Nature dépendent de cer-

(1) Don QulchoUe était connu à Port-Royal. Filleau de Saint- Martin, le frère de Filleau de la Chaise, l'auteur d'un excellent Discours suî^ les Pensées de M. Pascal qui devait primitivement servir de préface à l'édition de Port-Royal, avait traduit Don QuicJioUe, et publia cette traduction en 1677.

taines figures, et de certains mouvemens de petits corps imperceptibles. Gomme anciennement chez les Juifs il faloit être âgé de trente ans pour lire le Cantique des Cantiques, aussi seroit-il à souhaiter qu'il fût défendu de lire les Livres de Monsieur Descartes avant que le jugement soit formé, pour pouvoir en prendre le bon, et en rejetter le mauvais. Car nous remarquons tous les jours que les jeunes gens aisez à se préocuper, après avoir employé trois ou quatre mois à cette lecture, se persuadent aussi-tôt d'être très habiles, négligent les anciens Auteurs, et croyent avoir vu la Nature toute nue, ce qui les rend présomptueux à un tel point, que leur ignorance devient irrémédiable. S'il est vraye que M. Descartes ait eu la pensée de faire un Système de Médecine fondé sur ses Principes, il est bienheureux d'être mort avant l'exécution de ce dessein, car il auroit publié d'étranges chimères, qui auroient donné atteinte à sa réputation, et qui pis est, qui auroient coûté la vie à plusieurs malades. Ainsi M. Rohault, sur la fin de sa Physique, en parlant de la Médecine, a fait compassion à ceux du métier.

Mais laissons-là la Physique Cartésienne. Vous me parlez de certaines observations lesquelles vous avez dessein de communiquer aux curieux d'Allemagne ; que vous ont fait les François pour leur préférer les AUemans? Vous imaginez-vous que nôtre Nation ait moins de lumière et de bon sens que les Habitans du Nord pour juger sainement des choses ? Au reste, Monsieur, je suis ravi de l'honneur de vôtre connoissance, et je ne manquerai jamais dans toutes les occasions de la cultiver en vous témoignant que je suis, etc. (1).

Menjot adressa au même Daniel Puerari une autre lettre où il poursuivait son impitoyable critique de la

(1) Opuscules posthinnes de M. Menjot, V^ partie, p. 115.

philosophie, et en particuher de la physique cartésienne.

Je vous suis infiniment obligé de la continuation de vôtre souvenir, et de la part que vous m'avez faite de vos dernières Thèses. Monsieur Descartes ne s'est pas mieux entendu luj'-mème que vous le comprenez ; et j'ose dire comme il est récité d'un prophète, que faclus est in te duplex spiritas ejus, encore qu'apparemment vous ne soyez persuadé de ses imaginations que de la bonne sorte, et en galant homme. Permettez-moy donc aussi de vous déclarer avec une liberté Philosophique ce que je pense de quelques unes de ces nouveautez.

Ce seroit avoir une foy aveugle pour les sentimens de cet Auteur, que de croire tout de bon que le feu provient du troisième Elément, lequel nageant dans le premier Elément, savoir dans la matière subtile dépositaire du mouvement, en est fortement émù et poussé au dehors avec violence, après toutefois que le second Elément, qu'il appelle Globules, en a été chassé ; jusqu'à ce qu'enfin ce troisième Elément s'exalte en fumée, et que le second Elément ayant empêché la matière subtile de se mettre en la place délaissée par le troisième Elément, mais l'ayant occupée luy-même, il s'en ensuive l'extinction du feu. Ne diroit-on pas que Monsieur Descartes avec des yeux de Lynx, aidez de quelque Microscope inconnu au reste du genre humain, ait apperçu distinctement le manège qu'il fait faire à ses trois prétendus Elémens ?

Je ne m'amuserai pas icy à combattre sa matière subtile, laquelle il semble n'avoir forgée que pour l'opposer aux petits vuides d'Epicure défendus par Monsieur Gassendi, et de devenir par ce moyen Chef de parti, au lieu de se contenter d'être Disciple de ce Grand homme, qui est une qualité dont plusieurs Savans personnages de nôtre Siècle se sentent honorez. Il me suffira de remarquer présente-

ment, qu'il s'ensuit du raisonnenrient de Monsieur Descartes touchant le feu, que le Soleil doit, non pas moins brûler que nôtre feu ordinaire, mais ne point brûler du tout, et même qu'on seroit fort fraîchement daiis son voisinage, d'autant qu'il ne contient en soy aucune portion du troisième Elément qui puisse être lancée en dehors, mais qu'il n'est composé que de matière subtile, à moins que celle-cy par hazard ne s'encroûte, et ne perde son mouvement pour former les taches qui se remarquent quelquefois dans le Soleil.

Le comble de témérité est de croire que Monsieur Descartes a dévoilé la Nature par son Système, au lieu que jusqu'ici les Philosophes véritables et sincères, ont confessé de bonne foy, qu'ils ignoroient l'origine de plusieurs effets naturels. Car, je vous prie, peut-on par les Principes Cartésiens expliquer pourquoy dans la rage, l'animal est tourmenté tout ensemble et d'une extrême soif, et d'une adversion épouvantable contre l'eau ? Ou pourquoy l'Aspic par une morsure presque imperceptible, verse en un instant dans le corps humain, un poison, lequel en peu de minutes caille toute la masse du sang, d'où s'ensuit un assoupissement mortel ; vu qu'au contraire cette matière venimeuse ne pouvant être que très-déliée, et par conséquent très-agitée, devroit mettre le sang en mouvement plutôt que de le figer ? Il est donc vray que Monsieur Descartes et ses Sectateurs bien loin de nous découvrir les causes les plus secrètes des Phénomènes de la Nature, en ont obscurci les plus manifestes.

Voicy, par exemple, comment un Cartésien décrit la faim et la soif des animaux :

Quand le dissolvant , dil-il, qui est dans leur estomach ne trouve pas des viandes contre lesquelles il puisse agir, son action se tourne contre Vestoniacli même, et mouvant les petits fibres de ses ner^fs plus fort que de coutume, il ébranle le cerveau de la manière qui est

requise pour faire couler les esprits animaux dans tow^ les 7nuscles qui peuvent servir à transporter le corps vers les viandes qui sont nécessaires à le nourynr. Cest dans faction de ce dissolvant et dans le cours des esprits anijnauœ [qu'elle produit, que consiste la faim des Bètes\ Voicy comme il explique leur soif: Le dissolvant de Vestomach ne dissout les viandes qu'en les faisant feriyienter, ainsi il faut de nécessité que si les exhalaisons qui s'élèvent safis cesse de cette fermentation sont trop sèches ou trop acres, les fibres du gosier soient plus resserrez qu'à l'ordinaire, et par conséquent qu'elles ébranlent les nerfs qui y vont aboutir, de telle sorte qu'ils déterminent les esprits animaux à couler dans les muscles qui peuvent transporter le corps pour aller chercher à boire. C'est dans cette action des nerfs, du gosier, et des esprits animaux qu'elle produit, que consiste prop)remeni la soif des Bètes.

Si ce ne sont pas là des extravagances à faire rire, ou plutôt à faire pilié, il n'en faut plus chercher dans le monde. C'est dommage que la Physique Cartésienne n'ait paru au siècle de Rabelais, car cet agréable railleur n'eût jamais manqué d'en faire, s'il faut ainsi dire, un bon plat à la postérité, luy qui a si plaisamment appelé barbouillamenta Scoti, la doctrine des Scotistes.

Comme j'allois finir cette réponse à vôtre Lettre, j'en ay reçu une autre dans laquelle vous me parlez de l'anévrisme de Madame la Comtesse Dohna. On se moque de vouloir luy persuader que l'opération n'en est ny dangereuse, ny douloureuse, il suffit d'en espérer un bon succès si la malade est jeune et de bonne constitution.

A l'égard de l'eau stypique il y a longtemps qu'on en est désabusé à Paris, et la cabale de ceux qui en vantoient les merveilles, est présentement muette ; ainsi ce seroit une duperie que de vous en envoyer, si tant est que les Auteurs ayent encore le front de la débiter. Nous avons icy plu-

sieurs Chirurgiens très-adroits et très expérimentez, qui assurément feroient pour la guérison de cette Dame toutes les choses dont l'Art est capable, mais pour vous parler franchement si l'anévrisme est petit, et qu'il n'augmente pas, j'estime qu'il est plus seur de persévérer dans l'usage des défensifs et des ligatures ordinaires, et cependant ne pas négliger les remèdes généraux, et sur tout l'exact régime de vivre. Je serois ravi, Monsieur, de pouvoir donner à vôtre illustre malade, des marques de mon zèle et de mon respect, et à vous des preuves de la passion avec laquelle je suis (1). ..

Dans une autre lettre « à un de ses amis », Menjot aborde encore l'examen de divers points de « la ph^^sique de M. Descartes ». Il examine en particulier « si les animaux sont de pures machines destituées de sentiment (2) », et se prononce tout naturellement pour la négative. Pascal aussi, — bien que Marguerite Périer prétende qu'il était de l'avis de Descartes sur l'automate (3) — reconnaît que Ton aperçoit chez l'animal comme des traces ou tout au moins l'apparence de la volonté. « La machine d'arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu'elle a de la volonté, comme les animaux (4) ». Port-

(1) opuscules poslJiumes de M. Menjot, p. 118.

{l) Descartes a exposé ses idées à ce sujet dans la cinquième partie du Discours de la méthode (Œuvres de Descartes, publiées par Jules Simon, Paris, Charpentier, 1849, p. 37 et suiv.).

(3) Lettres, opuscules et mémoires de Madam,e Périer et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Périer, sa nièce, publiés par P. Faugère, Paris, Vaton, 1845, p. 459.

(4) M. Frantin, dans son édition des Pensées, Dijon, Victor Lagier, 1835, p. 506, Table des matières, résume fort bien ce

Royal, au contraire s'était engoué de l'idée des « bêtesmachines ». « En vertu de l'automatisme, on était à Port-Royal sans pitié pour les animaux ; on ne s'y faisait plus scrupule de disséquer les bêtes vivantes et de fouiller dans leurs entrailles palpitantes. ... 11 semble même que nul sentiment de Descartes n'ait été accueilli avec plus de faveur à Port-Royal. Arnauld le soutenait avec vivacité. .(1) ». Fontaine, dans ses Mémoires, coufirme cette vogue, à Port-Royal, de l'automatisme cartésien : « Combien aussi s'éleva-t-il de petites agitations dans ce désert touchant les sciences humaines de la philosophie, et les nouvelles opinions de M. Descartes! Comme M. Arnauld, dans les heures de relâche, s'en entretenait avec ses amis plus particuliers, insensiblement cela se répandit partout, et cette solitude, dans

pnssago : « Machine arithmétique, fait des effets qui app)rochent de la pensée, non de la volonté ». I\I. Havet observe très justement, mais avec timidité : « Il semble que ce fragment contient une objection de Pascal à la doctrine des animaux machines que Descartes avait accréditée» (Pensées, éd. Havet, Paris, Delagrave, 18S7, t. II, p. 141). C'est manifestement la signification toute naturelle de ces lignes. Certains commentateurs qui veulent toujours tirer Pascal à Port-Royal et le ramener en tout aux idées qui plaisaient aux jansénistes, ne veulent pas voir, aveugles volontaires, ce sens évident : « Il serait téméraire, dit l'un d'eux, de conclure de ce fragment que Pascal attribuât une volonté aux animaux à rencontre de la thèse cartésienne qui était en faveur à Port- Royal, et que Pascal semble accepter formellement dans d'autres fragments ». Port-Royal qui ne s'y trompait pas, avait rejeté de son édition cette pensée comme contraire à ses idées. Elle a été publiée pour la première fois par Bossut. Dans les autres fragments auxquels fait .allusion ce commentateur, Pascal oppose, en réalité l'instinct à Tintelligence, mais il ne suit pas de là qu'il considère les animaux comme dénués de sensibilité et coinme de pures machines.

(1) Francisque liouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, Delagrave, t. I, p. 156.

— voies heures d'entretien, ne retentissoit plus que de ces discours. Il n'y avoit guères de solitaire qui ne parlât d'automate. On ne se faisoit plus une affaire de battre un chien. On lui donnoit fort indifféremment des coups de bàion, et on se niocquoit de ceux qui plaignoient ces hétes comme si elles eussent senti de la douleur. On disoit que c'étoit des horloges ; que ces cris qu'elles faisoient, quand on les frappoit, n'étoient que le bruit d'un petit ressort qui avoit été remué, mais que tout cela étoit sans sentiment. On clouoit de pauvres animaux sur des ais, par les quatre pattes, pour les ouvrir t(»ut en vie, et voir la circulation du sang qui étoit une grande matière d'entretien (1) ». 11 y a là quelques traits de ces Jansénistes qu'un de nos contemporains a décorés si justement de Tépithète d'« acariâtres (2) », sur lesquels les actuels panégyristes de la secte n'insistent jamais. Menjot s'exprime ainsi (3) :

Il est constant qur^ si les P)ètes sont animées, ce ne peut être d'une ànie spirituelle et ininiortelle. D'autre coté il est

(1) Fontaine, Mémoires pour servir à Vliislolre de Port- Royal, Utrecht, 1780, t. Il, p. r)>-.53.

VZ) Renan, Saint Paul, Paris. Michel Lévy, IHiiO, p. 570. Le mê.ne auteur, enveloppant Port-Royal clans ce jugement, n'hésite pas à parler de cette « théologie féroce y\m damne et prédestine à la damnation ».

(3) Opuscules posl/iinnes, p. KU-Kil. — Cette lettre fut-elle aussi adressée à Daniel Puerari ? Pent-êlre. On lit dans les Lettres i)iédiles adressées de 1686 à 17 o7 à J. A. Turrettini, publiées par E. de Budé, Genève, Carey, 1887, t. II, p. 208 : « M'' Puerari, [aux Promotions de l'Académie de Genève], a eu pour sujet de son discours la question fameuse : si les botes sont capables de [lenscr, et rpieUe distincti(ji) Ton peut mettre entre leur àme et la nôtre ». Cette mention se trouve dans une lettre, en date du « 10 May 1091 », de l'Escot à Turrettini.

difficile de comprendre comment un mélange de corpuscules, qui sont matériels, pétris ensemble, il en peut résulter un être connoissant quoy que privé de raison. Pour sortir de cet embarras, les Cartésiens, comme de nouveaux Alexandres en Philosophie, coupent le nœud au lieu de le dénouer, en prononçant décisivement que les Animaux sont de simples machines destituées de tout sentiment, et dont tous les mouvemens par conséquent sont purement méchaniques, et nullement volontaires.

Mais est-il hoi's de la vraj^-semblance que Dieu ne puisse créer dans les Animaux au temps de leur conception uneàme corporelle et mortelle convenable à chacune de leurs espèces ? Et comment les Gartistes pourroient-ils le nier ? eux qui sans aucune nécessité font intervenir Dieu dans n«s opérations, comme Moteur unique et prochain. Ou bien qui a dit à ces Messieurs que Dieu au commencement n'ait pas créé les Animaux avec leurs âmes (1), lesquelles ensuite

(1) Sur cette question de l'âme des bêtes, cf. Em. Charles, Eléments de philosophie, Paris, Belin, 1884, t. I, p. 501, et t. IT, p. 511 ; et Lectures de philosophie, Paris, Belin, 1908, t. II, p. 375 ; Francisque Bouillier, Histoire de la pliilosophle cartésienne, Paris, Delagrave, 18GS, t. I, chap. V^ll, p. 147, et en particulier p. 1G2, note l ; Pan vert, Exposition et enchaîneynent du dogme catholique, Poitiers, Oudin, 1844, t. I, p. 3G7 et suiv.; Elie Blanc, Traité de philosophie scolastique, Lyon, Vitte, 1899. t. ir, p. 209 et suiv.; Very, Philosophie de la religion, Paris, 1838, p. 156, note 6 ; D"" G. V. Legros, La vie de J.-IL. Fabre, Paris, Delagrave, s. d. ; Bayle, Dictionnaire historique et critique, Amsterdam, 1730, t. IV, p. 7G, article Rorarlus ; P.-L.-G. Gin, De la religion du vrai philosophe, Paris, 1800, t. I, p. 306 et suiv. ; t. 2, p. 124 et passlm. ; la note bibliographique de Ch. Bénard, dans Questions de philosop/ile, Paris, Delagrave, 1872, p. 179; Kené Kerviller, Le chancelier Pierre Séguier, Paris, Didier, 1875, p. 463 (à propos de Marin Gureau de la Chambre). — La Fontaine a réclamé avec autant de bon sens que d'esprit en faveur de la connaissance et du sentiment des animaux dans Les deux Rats, le Renard et l'Œuf (livre X, fable 1). Huygens a traité de paradoxe ridicule les hèles-mnchivïes (Rema)'qucs sur la vie de Descartes, publiées par Kouclier de Careil). Lamotte appelle l'automatisme une «débauche de raisonnement ». Bossuet et Fénelon ont évité de se prononcer en faveur de l'automatisme.

ayent passé, extra ducon., d'Animal en Animal ? Est-il même impossible que l'àme des Bêtes ne puisse être journellement formée de la matière selon cet axiome de Physique, Plus est in mixto quaia in miscihili? Qui s'imagineroit jamais qu'un corps resplendissant comme est le Soleil, pût être engendré d'Elémens grossiers et ténébreux broyez ensemble d'une manière et en une dose à nous inconnue ? Lumen, dit Seneque, oculos nostros et implet et effugit. La lumière externe remplit tous les jours nos yeux, pendant que son essence se cache à la lumière interne de nôtre entendement. L'industrie humaine a trouvé le moyen de fabriquer du papier avec des haillons ; du crystal et des glaces de Venise avec de la cendre ; et des dentelles très-fines avec de l'herbe. Pourquoi donc refusera la Nature, d'ailleurs si ingénieuse, ladresse de construire l'àme des brutes d'une matière qui nous en paroît si éloignée ?

L'histoire des Animaux pi'ouve invinciblement que bien loin d'être des Automates, et piir manière d(^ diie des Idoles de la Nature, qui ont des yeux sans voir, des oreilles sans ouïr, et des narines sans flairer, quelques uns d'eux ont des connoissances approchantes du raisonnement. C'est donc une mai-que évidente de l'orgueil humain que de leur denier une àme véritable et connoissante, après toutes les marques qu'ils en donnent au dehoi'S, plutôt que d'avoû(4' de bonne foy qu'ils en ont une en effet, qui est la machiniste de leur machine, encore qu'il ne nous soit pas possible de la connoître distinctement.

Certes Dieu dans la N.iture, qui est sa puissaifce orainnire {\). \\ ses mystères, quoy qu'infiniment iiifèrieui s à ceux de la R"ligion. Et une paitie de la vei"ilal*le. Sci'nce consiste dans la confession d.' notre ignorance touchant plusieurs etïets naturels, sur lesquels il a plù à leur Auteur

(1) Scaliger.

-Sade tirer un voile, en intention de rabattre nôtre excessive curiosité ou nôtre présomption ; de sorte que dans la Physique aussi bien que dans la Théologie, oportet sapere ad sohrictatem, et non pas desipere ad ebrietatem, et s'entêter de chimères.

Après ma déférence à vos ordres, Monsieur, en répondant aux quatre questions que vous m'avez faites, je vous supplie à mon tour, toute complaisance à part, qu'il vous plaise de rectifier ces miens sentimens, car je cherche la vérité, et je me trouve fort empêché à la trouver, n'étant pas du nombre de ceux qui veritatern volunt esse quicquid amor partium saadet. Si vous m'accordez celte grâce, je serai d'autant plus obligé à être toute ma vie, etc. . .

Eq 1689, nous trouvons Menjot en correspondance avec Huet qui ne dédaignait pas de lui adresser sa Censure de cette philosophie cartésienne (1), dont l'ancien évêque d'Avranches n'ignorait pas sans doute que Menjot était l'acharné critique. Menjot l'en remercia par une lettre ou il exposait avec vivacité son peu de goût pour les principes de Descartes.

(1) « La suffisance de M. Menjot s'est fait connoître nu public par les excellens Livres de Médecine dont il l'a enrichi. Les marques fréquentes d'amitié et d'estime qu'il donnoit à M. Huet engagèrent celui-ci à lui faire présent d'un exemplaire de son hvre sur la philosophie cartésienne. M. Menjot lut avidement cet ouvrage, et plus d'une fois, et pour remerciement il écrivit à M. Huet une lettre où il lui expose avec candeur et avec chaleur ses sentimens contre cette nouvelle philosophie ». (L'abbé de Tilladet, dans la Préface des Disserta Lions sur diverses matières de religion et de philologie, Paris, Fournier, 1712, t. I, 23^ dissert.].

Je vous suis infiniment obligé, Monseigneur, de m'avoir mis au nombi'e de ceux que vous avez gratifiés de votre excellent livre contre M. Descartes. Vous avez détruit son système d'une manière nouvelle, et cela non seulement par des raisons invincibles, mais de plus en y découvrant plusieurs contradictions, et de fréquentes pétitions de principes.

Hippocrate met entre les marques infaillible du délire, de croire appercevoir des impressions dans nos sens qui n'y sont point, ou de ne pas remarquer celles qui y sont : Quicamque, dit-il, parle aliquâ corporis dolentes, dolorem non senliunl, us mens aegrotat. Al. Descartes exige d'abord que son Catéchumène commence par devenir fou, en doutant, par exemple, qu'il souffre de la douleur, quand on le pique vivement. Ainsi on peut dire sans offenser cet auteur que les Petites Maisons servent de vestibule à sa philosophie qui fait tant de bruit dans le monde.

L'àme étant réduite, selon le bon plaisir de M. Descartes, à une ignorance absolue, jusqu'à ne pas savoir si elle, et si Dieu nième existe, ne iieut en cet état pensf^r qu'à un rien ; c'est-à-dire franchement qu'il luy est du tout impossible de penser faute de niatiéi-e, de même que l'œil en l'absence des objets visibles, demeure nécessairement dans l'inaction : et partant il est impertinent de vouloir que l'àme plongée dans un si profond néant, se dise néanmoins intérieurement à ^\\\.\-\\\^m^, je pense, donc je suis i^l), et qu'elle soit pleinement persuadée de ce raisonnement.

Les Cartésiens, qui ont le don de hardiesse pour deviner tout ce qui hnir plait, préteu'K'nt que Dieu, après avoir créé la matière étiMidui*, l'a divisét» en une infinité de petits corps ciibi(iues, ou de quelque autre ligure, qui exclue le vide, (ju'il a fait ensuite toui'uer chacun sur son centre, et

(1) Cp. Saint Thomns, De verltale, 10, 12 : «...Anima non potest" cogitare se non esse. ..». — Etienne Gilson, Index scolasticocartésien, Paris, Alcan, 1913, p. '-^23.

que par leur mutuel frottement se sont formez les trois fameux élémens(l) qui composent l'Univers. La difficulté est de faire pirouetter des cubes entassés ensemble, sans qu'il y ait d'espace vuide entr'eux ; et même selon les hj^pothèses du Cartésianisme, sans qu'il s'j' trouve encore aucune matière subtile dans laquelle ils puissent nager. Il seroit assez surprenant que des harancs qui rempliroient un tonneau et y seroient pressés très étroitement, acquissent tout d'un coup la liberté de s'y mouvoir. Je me souviens d'un passage d'Aristote qui se peut appliquer icy fort à

propos, €u-fi6i; tb Tj{>i îù/ideii râv /o'ywv ).Tyv è^ard^nv (2).

Les abstractions métaphysiques employées par AL Descartes pour prouver l'existence de Dieu, sont si guindées et si embrouillées, qu'elles seroient capables de persuader le contraire, si les lumières naturelles de l'esprit humain ne s'y opposoiont pas. Et d'autant plus que cet homme, lumens suprà inensuram humanae superbiae, ose avancer fièrement ses prétendues preuves, comme étant les seu-

(1) La matière subtile, la matière globuleuse el la matière irrégulière. — Cf. le Dictionnaire de pJiysique portatif, 2= édition, du P. Aimé-Henri Paulian, de la Compagnie de Jésus, Professeur de Physique au Collège dWvignon, Avignon, V" Girard, 1760, p. 351, arl. Tourbillon, qui traite le système de Descartes de « romanesque », et Denys Cochin, Descartes, Félix Alcan, P.)|h, p. 172-173, qui rapproche ces idées cartésiennes des conceptions de la science moderne.

(2) « Il est absurde de trop approfondir les discours absurdes ». — Cette parole a quelque rapport avec le principe scolnstique : Uno absurdo dato, sequitur alteruin. Ce que Signoripllo dans son L^xicon peripa teticum philosophico-thpologicum, Nea[)o]i. 1906, p. 380, commente ainsi : « Modica transgressio principio a veritate discedentibus in fine fit longe decies millies maior. Exemplum esto de iter agente qui errât in principio itineris ; et ideo quo raagis pergit, eo magis in errore persévérât. Sic primus error in principiis fit maximus in fine. Hinc sanctus Thomas : « Ille gravissiine ignorât, et periculosissime errât, qui errât circa principia ». [Quaestiones diputatae. De inalo, q. III, a. 13 c.]. Et alibi : « In quolibet génère pessima est principii corruptio, ex quo alia dépendant [2* 2", q. CLIV, a 12 c.].

les capables d'établir la divinité, et qu'il ne fait nul cas des arguments produits jusqu'à présent par les plus savansThéologlens et les plus éclairés Philosophes, non pas même de ceaxdeDavidchantant,dans l'une de ses HyiunL^s sacrées '1 . que lesCieux racontent la gloire de Dieu, que le firmament publie l'excellence des œuvres de ses niains, et que toutes les nations entendent leur langage et leurs voix '2i. Mais les Cartésiens, au rebuurs du reste du genre humain, n'oyent pas ce son éclatant, de même que les Catadupes '3> sont sourds au bruit excessif des Cataractes du Nil. Saint Paul assure aussi que les ouvrages de E)ieu font voir couinie à l'œil la divinité v4j ; et l'on peut dire que ceux qui ne s'en apperçoivent pas, sont plus aveugles que ce Bartiniée de l'Evangile (5V

Cependant si Voii en croit nutre fastueux Philosophe, les Athées n'ont commencé d"avùir tort qu'au siècle auquel il a fait paroitre d'autres nouvelles raisons qui disputent

(1) Psaume XIX, l. d'a^u-ès la traduction de la Bible par L.jiiis Segond.

\-2) Pascal, d'ailleurs, comme Descartes, na tenu aucun compte de l'argument tiré de la contemplation de l'ordre du monde en faveur de l'existence de Uieu. C'est ii tort, comme le prouvent les citations bibliques de Menjot, que Pascal a dit que ces preuves physiques n'avaient jamais été employées pir aucun auteur canonique : « C'est une chose admirable que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature p<jur prouver Dieu >». « Comment, dit M. Havet, Pascal a-t-il pu écrire ces paroles ? ^.

{'M Caladupi est le nom donné par Pline l'Ancien (HisLoîre naturelle, liv. V. | X : trad. Littré. Paris. 1851. t. I. p. 216i aux tribus voisines des cataractes du Xil.

(-4) «...Les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éiernel'e et sa divinité se voient coaime à l'œil depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages ». (Saint Pau". Epitre a ICC Romains, c. I. v. -^i.»).

(5) Quel est ^ ce Bartia^ée de i EvangHe ? » Peut-être s'agit-il pour Menjot de ce Bar Jesu surnommé par les Acles des Apôtres (XIIT. ;i-l"^i Elymas. c'est-à-dire le magicien, faux prophète juif qui s'opposait à la prédication de l'Evangile, et que saint Paul priva de la vue à Paphos.

l'évidence aux démonstrations mathématiques. C'est pourquoi il prononce magistralement que tout homme aujourd'hu}' mériteroit de passer pour impie, lequel entreprendroit de suivre ou d'enseigner une autre route que celle qu'il a proposée pour persuader l'existence de Dieu. 0 nugas hullatas alque archelypas !

Ce saint Philosophe, après avoir rendu à la Religion un si notable service, tombe pourtant dans le blasphème en dogmatisant que l'àme ne remue pas les corps qu'elle habite ; mais que Dieu en est le moteur unique, et immédiat, lors même qu'il s'agit de l'exécution des volontés les plus criminelles de l'être pensant. Senteniias vestras prodidisse, superasse est. Palet prima fronte blasphermun. Non necesse Jiabet convinci, quod sua statim professione blaspheniuDi est (1). D'ailleurs y eut-il jamais de paradoxe plus absurde que d'affirmer que notre àme ne connoit tant de diverses mutations qui arrivent incessamment à nos corps, que par une espèce de révélation, ou si vous voulez par un avertissement secret de Dieu qui vellat et adnioneat, et enfin que nous avons une connoissance plus distincte de nos âmes qui sont invisibles et spirituelles, que de nos corps qui sont palpables et matériels. Certes si M. Descartes et ses Sectateurs sont doués d'une clairvoyance si pénétrante et si extraordinaire, il faut de nécessité que leur esprit soit d'une trempe sans comparaison plus noble que celle de l'esprit des autres hommes. Ne seroient-ils point descendus des Préadamites, et non de la race d'Adam, comme le reste du genre humain ?

Vous réfutez admirablement, Monseigneur, le siège prétendu de rame dans le Conarium (2) ; et quand on accorderoit a M. Descartes cette vision chimérique, il seroit du

(1) [SanctusJ Hieronymus, Eplstola ad Ctcsippum.

(2) Mot latin que Menjot forme du grec y.ovjdpiov, la glande pinéale, qu'on trouve dans Galien. . . -

moins obligé de la loger, non dans toutes les particules de cette glande pinéale du cerveau, mais seulement dans jon point central et indivisible, autrement l'àme se trouveroit une substance étendue.

N'est-ce pas une chicane de mauvaise foy, que d'admettre un milieu entre le fini et l'infini, savoir l'indéfini, comme si le nombre des grains de sable d'une horloge que nous ne saurions définir, cessoit pour cela d'être fini.

Vous avez avec une incomparable érudition, Monseigneur, montré que M. Descartes a, par manière de dire, écume les Philosophes anciens et modernes (1), mais ce qu'il y a d'étonnant, luy qui traite Aristote si fort de haut en bas, a cependant pris de luy les deux plus insoutenables opinions de sa Physique, l'une que la Matière est divisible à l'infini, et l'autre que le Lieu du corps naturel n'est pas l'espace qu'il occupe, mais la superficie concave du corps

(I) Menjot ne voit pas si mal, non plus que Huet, en admettant que Descartes « a, par manière de dire, écume les Pliiloso[)lies anciens et modernes ».« On sait que, pour la théologie, la base de l'enseignement de la Flèche était saint Thomas et que, d'ailleurs. Descartes n'a jamais cessé de le consulter. En ce qui concerne la philosophie proprement dite, à côté de saint Thomas qui là encore était le maître à peu près incontesté, il y avait Suarez. Descartes en a connu quckpie chose, et à coup sûr il en a été influencé indirectement. Les Metaphysicae dispulationes de Suarez étaient pour la métaphysique le « livre du maître » des professeurs de Descartes. Une source plus importante est cependant sans conteste l'ensemble des commentaires ou manuels alors utilisés dans l'enseignement. Descartes en cite un certain nombre qu'il dit avoir connus à La Flèche : ce sont les Commentaril collegii Conimbricensis, et les commentaires de Toletus et de Ruvio. A ces ouvrages composés par des Pères de la Compagnie, il convient de joindre le petit manuel du feuillant Eustache de Saint-Paul que Descartes a connu et qui résume, avec une concision rare pour l'époque, l'enseignement de l'école » (Gilson, Index scolaslico-cartésien, Paris, Alcan, 1918, Introduction, p. IV-V). Le P. Beurrier qui avait étudié ce manuel d'Eustache de Saint-Paul, dit qu'il est « fort bon, fort judicieux, et autant positif que scolastique » (E. Jovy, Pascal inédit, t. III. Les contemporains de Pascal et leurs sentiments religieux d'après les mémoires inédits du P. Beurrier, Vitry-le-François, 1910, p. 33).

dont il est environné (1) : de manière qu'un ver engendré dans un fromage de Hollande, et porté d'Amsterdam à Batavia, fait environ six mille lieues de chemin sans changer de place.

C'est un bonheur pour le genre humain que la mort de M. Uescartes ait prévenu la publication d'un corps entier de Médecine qu'il méditoit, conformément à ses principes(2). On en jugera par la manière bizarre dont il s'est traité de son chef dans une inflammation de poumons, qui l'emporta en peu de jours. H prenoit de l'eau de vie brûlée dans les frissons de sa fièvre, quoique des plus ardentes, sans vouloir jamais souffrir la saignée. Il est vray que sur la fin de sa maladie, et lorsqu'il n'étoit plus temps, il se fit de luj^ même ouvrir la veine par deux fois, et s'ordonna ensuite une infusion de tabac dans du vin blanc pour se provoquer un vomissement ; voilà les lumières admirables et heureuses de ce Philosophe dans l'art de la Médecine qui luy ont coûté la vie.

Au reste, Monseigneur, la République des Lettres vous est fort redevable d'avoir abbatu cette Idole philosophique que l'influence de quelque constellation maligne fait adorer dans certaines écoles. Ou, pour ne point chercher si loin la cause d'une telle fascination, des gens sensés esti-

(!) Cp. la Su7mna logicae, attribuée à S.iint Thomas (8. 6) : «... .Superficies corporis circumdanlis illam, quae contigua est i-orpori circuindalo, diciiur esse locus » (Cf. Gilson, Index scolastico-carlésicn, Paris, Alcan, 1913, p. \ôS}.

(2) Descartes s'était livré, pendant une partie de sa vie, avec une ardeur passionnée, aux études anatoaiiques. Il écrit, en 1689 au P. Mersenne : « .le crois qu'il n'y a guère de médecin qui y ait legardé de si pi'ès que moi ». Descartes a fondé une école en médecine. Il y a eu, en France, en Hollande, en Italie, des médecins cartésiens qui ont suivi le mécanis.ne de Descartes, uise école iatromécanique. Les plus illustres représentants de cette école ont été Horelli, Hoffmann, Bellini, Chirac et Hoerhaave (Cf. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, Delàgrave, 1868, t. I, p. 212-213 ; T. V. Charpentier, Essai sur la ?néthode de Descartes, Paris, Delagrave, 1869, p. 20 et 197-199).

ment que la cabale des Jansénistes a adopté la Philosophie cartésienne dans la seule veuë de contrecarrer les Jésuites qui ne la peuvent souffrir : de manière qu'elle n'a pris racine que par l'oxemple et par le crédit de Messieurs de Port-Royal. Il faut cependant donner celte gloire à feu Monsieur Paschal que ses grands engagements avec les disciplos de Jansénius, ne l'ont pas empêché de s'en moquer ouvertement, et de la qualifier de Roman de la Nature.

Monsieur l'Abbé Tallemant (1) ne m'a que depuis peu de jours mis es mains votre précieux présent, et il m'a fallu du temps pour le lire attentivement, et par deux fois. Ayez donc la bonté, Monseigneur, d'excuser le retardement de mon remerciement, aussi bien que les fautes contenues dans ma réponse écrite à la hâte. Je suis, Monseigneur, avec beaucoup de reconnoissance et de respect, etc.

A Paris, le 31 juillet 1689 (2).

Menjot, en écrivant cette lettre, est tout à fait, sinon dans la pensée, du moins dans les sentiments de Pascal, d'ordinaire silencieux sur les matières scientifiques, mais qui se laissait aller pourtant à railler ouvertement

(1) Probablement l'abbé Paul Tallemant, de l'Académie française. Il avait un grand zèle pour la religion et avait étudié à fond la th^'ologie et les matières de controverse, afin de ramener à l'Eglise ro naine ceux de ses parents qui étaient restés attachés aux doctrines de Calvin. Il venait sans doute, avec ces intentions, voir Menjot auquel il devait être (luelque peu apparenté par suite du mariage de Tallemant des Réaux avec Elisabeth de Rambouillet.

(•2) Opuscules posl,hu)n?s de M. Menjot, p. 139: Lettre à M. l'abbé Huct, nommé par Sa Majesté à l'Évéché d'Avranches, suï^ sa censure de la philosophie cartésienne. — On retrouve cette lettre dans les Dissertations sur diverses ynatières de religion et de philologie contenues enplusieurs lettres écrites par des personnes savantes de ce temps, recueillies par M. l'abbé de Tilladet, Paris, François Eournier, 1712, t. II. p. 258 : XXIII^ dissertation touchant la philosophie cartésienne ; lettre de M. Menjot, 7nédecin de Paris, à M. Huet.

« la philosophie de M. Descartes ». Pascal se moquait fort de sa « matière subtile ». « Il ne pouvait souffrir sa manière d'expliquer la formation de toutes choses, et il disait très souvent : « Je ne puis pardonner à Descartes : il aurait bien voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; après cela il n'a plus que faire de Dieu (1) ». Menjot, en 1689, se souvenait de cette antipathie prononcée de Pascal pour la doctrine cartésienne, et dans ses critiques humoristiques passent peut-être quelques souvenirs des plaisantes objections qu'exprimait librement Pascal.

Il y a plaisir à saisir comme les clignements d yeux souriants de celte physionomie discrète, mais non banale, du grand siècle. Menjot a vu clair dans le jeu janséniste, et se refuse à se laisser aller d'une façon moutonnière à l'universel engouement pour la discipline de Descartes. Brunetière, dans son célèbre article Jansénistes et Cartésiens, a bien aperçu comme Huet, comme Menjot, que la philosophie cartésienne plonge ses racines dans la philosophie ancienne : « Ce qui parfois me gâte un peu le personnage de Descartes, c'est la tranquille assurance avec laquelle, quand il se souvient, il prétend qu'il invente. . . Je ne répondrais pas qu'à la Flèche, ou ailleurs, Descartes n'eût lu les Barbouilla- 7nenta des scolastiques». Mais quand notre médecin dit

(1) Lettres, opuscules et tnémoires de Madame Perler et de Jacqueline, sœurs de Pascal et de Marguerite Périer, sa nièce, publiés par P. Faugère, Paris, Vaton, 1845, p. 459.

que Huet a « abbatu celte idole philosophique que l'influence de quelque constellation maligne fait adorer dans certaines écoles », quand il dit que, «pour ne point chercher si loin la cause d'une telle fascination, des gens estiment que la cabale des Jansénistes a adopté la Philosophie cartésienne dans la seule vue de contrecarrer les Jésuites qui ne la peuvent souffrir, de manière qu'elle n a pris » d'influence « que par l'exemple et par le crédit de Messieurs de Port-Iioyal », Menjot, contemporain et témoin impartial, projette la lumière la plus vive sur la question traitée par Brunetiôre. En quelques mots il détruit deux des assertions sur lesquelles est construite cette fameuse « étude (1) ». Le Cartésianisme, contrairement aux opiniâtres dénégations de ce critique, a joui de la vogue la plus grande dans le siècle même où il était né, et il a été soutenu, à ses origines, par le parti janséniste, par Arnauld, par Nicole. Quant à la lutte entre le cartésianisme et le jansénisme, c'est un pur roman dans lequel Brunetière ne peut alléguer qu'un opposant au cartésianisme, c'est Pascal ; mais Pascal « n'est pas de Port-Royal » ; il ne suit pas le mot d'ordre de la secte, et ses répulsions contre Descartes et son système lui sont toutes personnelles. C'est, dit Menjot, « la gloire » de M. Pascal de s'être moqué ouvertement de cette philosophie, bien qu'il ait été, à certains moments, très engagé vis à vis de Port-Royal (2).

(1) F. Brunetière, Eludes critiques sur l'histoire de la littérature fra7içaise, Paris, Hachette, 4« série, p. 110.

(2) F. Bouillier, dans son Histoire de la philosophie cartésienne, Paris, Delagrave, 18G8, Paul Lemaire, dans Le cartes ia-

Bossuet,au mêmemoment, répondait à l'envoi de cette même Censure de la philosophie cartésienne ^wt un autre ton et d'une autre encre que Menjot. L'évêque de Meaux qui n'avait pas encore lu le livre, mais avait parcouru seulemerit la préface, feignit de craindre que Huet ne suspectât sa foi, parce qu'il avait jadis émis quelques jugements favorables sur la philosophie cartésienne (1). Huet lui expliqua qu'il n'avait jamais eu l'intention de Tattaquer, et aussitôt Bossuet lui répondait qu'il n'3^ avait « rien de plus délicieusement écrit, ni d'une manière plus philosophique » que cette Censure. Etaitce donc la peine de prendre l'attitude d'un évêque profondément froissé dans la première lettre ?

L'année suivante, Huet faisait parvenir à Menjot ses Questions d'Aulnay sur la Concorde de la Raison et de

nisme chez les Bénédictins. Do7n Robert Desgabels, Paris, Alcan, 1902, etc., ont réuni un nombre considérable de faits qui vont contre les allégations aventureuses et systémaliques de Brunetière. C'est un bon janséniste, Adrien Baillet, qui, le premier, a écrit une biographie étendue de Descartes (1691, 'Z vol. in-i»;. Rappelons encore ces vers d'une pensée assez plate de Louis Racine, dans la Religion :

Rassurons-nous pourtant, le jour commence à naître. Nous allons tous penser, Descartes va paroître.

(1) Le texte de cette lettre dont l'original est à la Laurentienne, a été donné pour la première fois en 1877 par M. l'abbé Verlaque. On le trouve dans Gaston Laval ley. Les poésies françaises de Daniel Huet, évêque d'Avranchcs, d'après des documents inédits, Paris-Caen, s. d., p. r26-r28. Lavalley avait trouvé une copie de cette lettre à la Bibliothèque de Oaen, dans le manuscrit in-4°, n° 206, t. I, p. 268.

la Foi (1). Menjot le remercia de son livre qu'il approuvait, et Huet le remercia de cette approbation (2). Voici la lettre de Menjot :

Vos œuvres, iMonseigneur, nonobstant leur clarté, ne sont pas du nombre de celles qui se lisent rapidement. Elles sont pleines d'une érudition si exquise qu'on ne sauroit se résoudre d'en laisser échapper iinum iota, aut uniim

(1) Qaaesliones Alnetanae de Concorclia Ratlonis et Fidel, Paris, )('90, in-4».

(•2) L'abbé de Tilladet analyse ainsi ces deux lettres : « Le présent que M. l'Evoque d'AvraTiches fit quelque temps après au même M. Menjot de son livre de la Concorde de la Raison et de la Foy, lui donna occasion de l'exhorter par sa lettre que l'on représente icy. à travaillera la réunion des Catholiques et des Protestans : et pour l'y exciter davantage; il lui fit envisager la facilité de l'entreprise et les sentimens de Casaubon, homme illustre par son savoir, et estimable par sa modération et sa candeur ; qui quoif^ue né et élevé dans la Religion Protestante, n'en avoit pourtant pas pris lesprit contentieux et factieux, ni cette aversion implacable de son parti contre la Religion Catho- Jique. M. Menjot rapporte i('i quelques unes de ses lettres écrites d'Angleterre, dignes de quehjue attention, et principalement celles qui s'adressent au savant Grotius, qui concouroit de son côté en Hollande dans le même dessein, mais qui y trouva de grandes oppositions. L'on voit dans ces lettres de Casaub(m, que JacciuesP"" Roy d'Angleterre entroit avec zèle dans les mêmes vues, et désiroit ardemment de voir renaître la paix dans l'Eglise. Le savant Evêque répondit à la lettre et aux souliaits de M. Menjot, et lui fit connoître que des étrangers protestans, distingués comme lui par leur savoir et par leur mérite, lui avoient longtemps auparavant fait de semblables propositions, en lui représentant les apparences d'un heureux succès. Ces dispositions ilatteuses touchèrent Monsieur Huet ; il fit de longues et de séiieuses méditations sur les moyens de pacification. 11 lui semblait même avoir déjà fait quelque progrès ; mais, comme ce travail ne pouvoit réussir, s'il ne l'entreprenoit du consentement des deux partis, il trouva beaucoup d'indifTérence sur ce projet dans les Catholiques, et une entière opposition dans les principaux des Protestans qui se trouvoient alors à Paris. Ainsi il fut contraint de tout abandonner ». (L'abbé de Tilladet, dans la Préface des Dissertations sur diverses tnatières de religion et de philologie, Paris, Fournier, 1712, t. I, 24' dissert.).

apicem. Cette raison a retardé le remerciement que je vous rends aujourd'hui de votre admirable présent. Vous y avez avec votre style ordinaire, c'est-à-dire éloquent jusqu'à en être délicieux, confondu l'erreur des anciens Payens qui tournoient en raillerie nos mystères, nos miracles et nos histoires sacrées, en leur faisant voir que la vraye Religion est en quelque sorte enveloppée dans les Fables dont ils ont composé eux-mêmes leur fausse Théologie. De manière que, s'il restoit dans not^^e siècle de ces Gentils de vieille date, il y a grande apparence qu'après la lecture de votre livre, ils embrasseroient le Christianisme, bien loin d'en être les persécuteurs. Je ne fais même nul doute qu'un pareil ouvrage n'eût autrefois calmé la fureur de Julien l'Apostat contre l'Eglise, si plutost il ne l'eût absolument converti. A quoy auroit aiilé la conformité que vous remarquez. Monseigneur, de la morale humaine des Philosophes de l'antiquité, avec celle que les Ecritures divines nous ont révélée. J'ay souvent admiré dans Homère la doctrine de la prédestination appelée chez les Scholas'iques, volunkis dcc)'e/i, At3: s'irz'y.dsTo izo^j).->i. Oh y découvre aussi l;i Providence qui dispose secrètement et souverainement des causes secondes pour l'exécution des arrêts du Ciel éternels et irrévocables, rà-jra diCi-^ i-/ yo-^-jv.7i ;{£?Ty.i; laquelle expression du Poëte répond à notre commune façon de parler, taules choses sont entre les mains de Dieu, pour signifier qu'il n'y a rien qui ne soit soumis à sa puissance et à sa conduite. Car dans l'Ecriture les genous, comme les mains, sont considérés comme le siège de la force : Conforlate manus dissolutas, et genaa debilia r^oborate. Ce seroit pour le dire en passant une entreprise. Monseigneur, digne d'un savant et sincère Prélat comme vous, de monti'er que la Religion Catholique et la Protestante ne sont point si diamétralement op[)Osées que se l'imaginent les zélés de l'un et de l'autre parti, et qu'une réunion effective seroit très possible, pour peu que les parties voulussent écouter

raison et ne pas adhérer mordicus à leurs opinions ; mais consentir cliaritablement aux adoucissements qui s'y peuvent apporter, sans plus prétendre subjuguer leurs adversaires, in 7nanu robusta et in hrachio extento. Mais quoy ! cette heureuse paix entre les Chrétiens qui au fond sont tous frères, esou iv -joù-j-jai ;<£rTat. Continuez moy, s'il vous plaît, l'honneur de votre précieux souvenir, et me croyez avec un profond respect. Votre, etc. (1).

Menjot ajoutait en post-scriptum : « Personne ne doute que le savant Gasaubon n'ait été un des plus ardens zélateurs de la Réformation. Cependant voicy comment cet homme sincère et pieux s'explique dans quelques-unes de ses lettres sur la réunion des Catholiques Romains et des Protestans ». Et il joignait à sa lettre les parties importantes d'une lettre à Fronton du Duc, de lettres à Hugo Grotius, tirées de la correspondance de Casaubon (2).

Huet répondit ainsi à Menjot :

J'avois besoin, Monsieur, d'une approbation comme la vôtre, pour me mettre à couvert de la critique chagrine qui, à ce que j'apprends, s'est déchaînée cor^tre mon ouvrage. Vous êtes Philosophe, vous savez la Religion

(1) Opuscules posthutnes de M. Menjot, p. 29;^. — Cette lettre a été réproduite dans les Dissertations sur diverses matières de religion et de philologie, recueillies par M. l'abbé de Tilladet, Paris, Fournier, 1712, p. 266. — L'abbé Flotles, dans son Etude sur Daniel Huet, Montpellier, Séguin, 1857, p. 209, a cité un peu de cette lettre.

(2) Ces lettres se trouvent dans Ws Opuscules posthumes, p. 297, sous ce titre: Extrait d'une lettre latine de Casaubon au jésuite Ducë {sic, par suite d'une erreur sur la traduction convenable de Ducaeus) et de deux autres du même Casaubon à Grotius sur la réunion des Catholiques et des Protestans. On retrouvera ces extraits dans le recueil de l'abbé de Tilladet.

Chrétienne, et vous avez un grand usage de l'antiquité, vous avez par dessus cela de l'équité : et vous avez lu mon livre avec attention : voilà tout ce que je puis désirer dans un lecteur, et c'est ce qui manque à ceux qui m'attaquent. Ce sont gens enfarinés d'un peu de Scholastique, ne connoissant point d'autre Philosophie que celle du Collège, et sans aucune connoissance des Lettres humaines, prévenus, d'ailleurs, que quitter la route commune, c'est s'égarer. Avec ces belles dispositions, ils ont jugé de mon ouvrage sans le lire, et se persuadant quej'avois mis la Religion Chrétienne en balance avec les Fables des Payens, et par conséquent que je la faisois passer pour fabuleuse, il ne leur en a pas fallu davantage pour me condamner. Quoi qu'il soit toujours fâcheux d'être condamné, c'est néanmoins un grand sujet de consolation de l'être sans forme, sans preuve, et sur un malentendu ; et par des juges peu instruits. C'en est un plus grand encore de n'être condamné que par des Juges subalternes, et de se voir non seulement absous, mais même loué par un Juge supérieur tel que vous, Monsieur, dont les décisions sont des Arrests et des jugemens sans appel. Vous n'êtes pas le premier qui m'avez proposé de tâcher de rapprocher le Protestantisme du Catholicisme : j'en ay été sollicité il y a près de dix ans par des Protestans étrangers d'une grande capacité qui m'en faisoient espérer un heureux succès de leur part, et de celle de leurs compatriotes. Mais je ne trouvay pas les mêmes dispositions de ce côté cy, on ne me faisoit voir que des précipices dans cette entreprise : ainsi je fus contraint de tout abandonner. Conservez votre bienveillance à l'homme du monde qui en connoît mieux le prix, et qui est le plus véritablement, Monsieur, Votre, etc. A Paris, le 8 'Décembre IG'.Mj (1).

(1) Opuscules posthufn.es de 31. Menjol, p. "299 ; Dissertations sur diverses matières de religion et de philologie, recueillies par M. l'abbé de Tilladet, Paris, Fournier, 1712, t. II, p. 27-2-273.

Quelle était l'opiiiion philosophique de cet ami de Pascal, anti-janséniste, anti-cartésien, d'un protestantisme assez modéré pour chercher à rendre justice au P. Nouet et pour paraître désirer la réunion des Eglises ? Il était gassendiste. Nous l'avons vu par quelques mots de ses lettres sur Descartes. Une annotation de Vallant, dans ses manuscrits que nous avons été le premier à indiquer et à explorer (1) au fonds latin de la Bibliothèque Nationale, nous le confirme : « M'" Meniot escrit « à M'' Vallant sur l'escrit de l'épilepsie de M"" de la « Clausure. M'' Meniot est un très sçauant médecin, « bon ph3^sicien, attaché aux sentimens de Gassendy, « peu uersé dans la lecture d'Hypocrate, de Galien, (( mais par dessus tout cela, fort honneste homme, « beaucoup d'esprit (2) ».

La philosophie de Gassendi, telle était la doctrine, sinon professée très ouvertement, au moins intime, d'Antoine Menjot. Sans vouloir exposer ici quels étaient les principes de cette philosophie, nous pouvons rappeler qu'on a pu dire que la caractéristique de ce système était « l'union ouverte et déclarée, qui déjà s'entrevoyait chez Montaigne, du scepticisme avec l'épicurisme ». C'est précisément cette union que préconise Menjot

(1) (T. E. Jovy, P(fsc(U inédit, V, Notes pa'tholofjiqucs sur Pascal et non entourage, Vilry-ie-Franç(ùs, iv>r\ p. l^'B. J'ai apitelé ces manuscrits latins de Vallant : Notes de Vallant, pour les distinguer des documents des Portefeuilles.

(2) Bibl. Nat , Mss. lat., 14053, p. 661,

dans une piquante lettre à une demoiselle, conservée parmi ses Œuvres posthumes.

Lettre à une demoiselle d'esprit et d'érudition.

Vous avez seule plus de bon sens que tous les philosophes ensemble ; chacun d'eux est uniquement attaché à son sentiment, mais vous, Mademoiselle, en unissant leurs opinions, on peut dire que vous les perfectionnez et que vous avez découvert adroitement le secret de la félicité si difficile à trouver. J'admire l'association judicieuse que vous faites de l'Epicuréisme et du Pirrhonisme ; le premier vous fera goûter les voluptez qui vont le plus au cœur, et si par hazard vous avez quelque scrupule, le second vous en guérira aussi-tôt en vous faisant douter des plaisirs passez. Ces deux sectes sont dignes de vôtre choix comme étant les plus exquises de toutes. Car le Platonisme n'est qu'un amas de visions chimériques ; le Péripatétisme est un pur galimatias pédantesque ; le Stoïcisme ne fait que troubler ceux qui le suivent par une guerre intestine et continuelle contre les passions de l'àme. Le Cynisme, conformément à son nom, est une philosophie de chien aboyant contre le genre humain, et n'est bonne que pour les gueux ; ses sectateurs au travers de leurs haillons et de leurs habits déchirez par affectation, montrent effrontément ce qu'ils désirent cacher. Enfin le Cartésianisme, l'idole de nos jours, n'est composé que de paradoxes romanesques. Contentez -vous donc, Mademoiselle, d'avoir Epicure à votre droite et Pyrrhon à votre gauche et par une heureuse alternative après avoir satisfait entièrement vos désirs, si quelque remors se présente pour vous inquiéter, doutez que vous ayez ressenti aucune joye et traitez la d'illusion. S'il m'étoit possible de rappeller ma jeunesse, je serois ravi de courir avec vous dans une carrière si acrréa-

ble ; mais certains plaisirs qui m'enthousiasraoient autrefois, ne se trouvent plus que dans ma mémoire où ils me font enrager lorsqu'il m'arrive de les faire passer en revue (1).

Cette lettre nous montre que Menjot est bien de ce siècle où la philosophie ancienne était l'objet de tant d'entretiens et de dissertations, où les uns admiraient l'austérité et l'âpreté du stoïcisme, où les autres ressentaient l'agitation et l'ébranlement du doute universel et du conflit des opinions humaines, où les autres encore se laissaient aller à toute l'indolence de la sagesse épicurienne. Les conseils de pyrrhonisme voluptueux que donne Menjot, déjà âgé, sans doute, à cette demoiselle « d'esprit et d'érudition », ne sont pas fort chrétiens. D'après les paroles de ce billet, on pourrait s'accorder tout plaisir et toute satisfaction, et Ton devrait penser, si l'on a goùlé ainsi quelques plaisirs contre lesquels protesteraient la conscience et la morale, que ces plaisirs n'étaient que des illusions trompeuses et sans aucune réalité. Le doute deviendrait ainsi le serviteur de la liberté dans la volupté. INIais il ne faut voir là, croyons- nous, qu'un jeu d'esprit, une badinerie ratiocinante. De même que Gassendi, tout en portant très haut les enseignes de la philosophie ressuscitée d'Epicure, se montrait un catholique fervent, Menjot, épicurien sceptique en théorie et en paroles, n'en était pas moins dans la pratique un protestant sincère.

(1) Opuscules posthumes de M. Menjot, I" partie, p. 134-135.

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