‹ Le médecin Antoine MenjotChapitre 3 sur 4 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Malgré sa conversion officielle et bien qu'il fût demeuré en France, Menjot paraît, en effet, avoir gardé intérieurement toutes ses croyances de réformé. La seconde partie des Opuscules qu'il voulut qu'on imprimât après sa mort, est composée de plaidoyers théologiques en faveur de ses coreligionnaires et de critiques à l'adresse des controversistes catholiques (1). Il s'attaque à Pellisson, parce qu'il prétendait, peut-être, après tout, avec raison, qu'il avait été surtout converti au catholicisme par le livre du ministre Aubertin sur V Eucharistie et V ancienne Eglise (2) qui, en effet, ramena les catholiques à une étude plus attentive de la patristique. Il multiplie aussi les remarques sur les Réflexions sur les différends de la Religion du même Pellisson. Il s'attaque aussi à Bossuet dans les Ueux

(1) Il malmène aussi la « Vie de Marc Aurèle Antonin » que publie Dacier en 1(591 et, en le critiquant, il cherche, par voie d'allusions et de comparaisons, à atteindre Louis XIV : « Entre plusieurs indiscrétions de l'auteur, en voicy deux considérables, la première de n'auoir point passé sous silence que la coutume d'Antonin étoit de construire.de superbes Edifices publics, mais par modestie de ne bâtir jamais de grands palais pour son usage particulier. La seconde que pour ne pas fouler ses Peuples dans les nécessitez de l'Etat, il vendit à l'encan ses pierreries, ses tableaux, ses vases, ses tapisseries, sa vaisselle d'or et d'argent, ses crystaux, ses meubles, et les habits d'or et de soye de l'Impératrice, et les perles qu'il avoit trouvées en grand nombre dans le cabinet d'Adrien ». Menjot en voulait sans doute à Dacier et à M'"" Dacier d'avoir fait ce qu'il aurait voulu lui-même ne pas faire, abjurer, et d'avoir, dit-on, entraîné par leur exemple une grande partie de la ville de Castres à devenir catholique.

(2) C'est le titre de la seconde édition en H>38. Le titre premier était Confonnité de la créance de l'Eglise et de saint Augustin sur le sacrement de l'Eucharistie, 1626.

manières de s'expliquer sur les paroles sacramentales, Cecy est mon corps, dans les Considérations sur l'action de saint Pierre qui coupa VoreiUe à Malchus. Dans les Brièves remarques sur la Préface de M. de Meaux mise à la tête de son Explication de l'Apocalypse, il cherche à ruiner le commentaire de l'évêque de Meaux : « La vision de M. de Meaux à l'égard de Rome saccagée par Alaric sur laquelle roule son explication apocalyptique, étant une fois détruite, son système se renverse de luy même comme une voûte qui n'est plus soutenue par sa clef (1) ». A la fin de ces œuvres posthumes on trouve une pièce épigrammatique de Menjot, encore contre Bossuet ; il dresse un Formulaire d'abjuration pour les prétendus réformés qui voudront embrasser la religion Romaine, conforynément à V Exposition de la Doctrine de V Eglise Catholique sur les matières de controverse, faite par Monsieur l'Evêque de Condom, aujourd^huy Evêque de Meaux, Parmi les traits du médecin théologien, signalons celui-ci : «.. [Je veux] montrer ma parfaite et aveugle soumission aux oracles de M. de Meaux, quoy que je ne sois pas moins fortement que lui et que Messieurs les Jansénistes ses très chers confrères, attaché au Cartésianisme... (2) ». L'ouvrage de Pellisson sur les Différends de religion (1686 et années suivantes), le commentaire de Bossuet sur l'Apocalypse (1689), parurent après la révocation de

(1) On retrouve l'explication de Bossuet dans [Cyrille Lefèvre], Heptaméron nouveau coin^nentaire littéral des prophéties de l'apôtre Jean..., Paris, Roret, 1821, p. 360.

(2) Opuscules posthumes de M. Menjot, 2* partie, p. 442.

l'édit de Nantes ; il est assez probable qae les observations sur V Exposition de la foi furent provoquées par la douzième édition publiée à Paris chez Cramoisy en 1686. Une telle application à combattre en silence les écrivains catholiques montre clairement quelle était la réelle situation d'esprit du prétendu nouveau converti.

Menjot mourut le 30 septembre 1694 dans sa maison de la rue de Cléry, sur la paroisse de Saint-Eustache à laquelle il appartenait par son apparente profession du catholicisme. Rochebilière a heureusement recueilli son acte de décès et d'inhumation :

Le vendredy premier [octobre 1694] deffunt Me Anthoine Menjot, conseiller et médecin ordinaire du Roy, âgé de quatre-vingts ans, demeurant rue de Cléry (1), décédé du trente et dernier septembre, a esté inhumé au cimetière de S* Joseph.

(Saint-Eustache, registre 168, pour l'année 1694, f^ 92) (2).

Menjot qui habitait rue de Cléry, était de la paroisse de Saint-Eustache. Les paroissiens de Saint-Eustache étaient inhumés, soit au cimetière des Saints-Innocents,

(1) La rue de Cléry, alors comme aujourd'hui, partait de la rue Montmartre, en face de la rue du Mail, et aboutissait à la porte Saint-Denis.

(2) Bibl. Nat., Nouv. acq. fr. 3620, Ancien état-civil de Paris, t. VI, fiches ()-284 et 0285.

commun à toutes les paroisses de Paris, soit au cimetière Saint-Joseph, spécial à la paroisse et situé à l'endroit où se trouvait il 3^ a quelques années —jusqu'en 1880, — le marché Saint-Joseph que bornaient une partie des rues du Croissant et Saint-Joseph et la rue du Sentier (1). Le cimetière Saint-Joseph dépendait d'une chapelle auxiliaire de Saint-Eustache ; le terrain avait été donné, vers 1630, par le chancelier Séguier en échange de celui que l'église Saint-Eustache possédait rue du Bouloi et qui touchait à son hôtel.

Ainsi Menjot, admirateur de Gassendi, dormit son suprême sommeil non loin de Molière (2), cet autre élève et admirateur de Gassendi, qui avait été, lui aussi, inhumé au cimetière Saint-Joseph après les funérailles étranges qui lui furent faites.

Il laissait un testament en date du 28 septembre 1698 et des codicilles en date du 9 avril et du 20 mars 1694 qui furent déposés le 8 octobre 1694 chez un notaire

(1) Louis Moland, Histoire poslhutne de Molière, p. 316-317.— et. le Moliëriste, t. VT [juin 1884], p. 71.

« La petite Eglise de Saint Joseph, h l'extrémité de la rue Montmartre, est une aide de S. Eustache. Le fameux Jean Baptiste Poquelin de Molière est enterré dans le cimetière de cette Eglise. Il mourut le IH de Février 1673, en faisant le premier rôle de la Comédie du Malade i'ïnaginaire qu'il avait composée » (Piganiol de la Force, Nouvelles descriptions de la France, t. IT, contenant la description de Paris, Paris, Florentin Delaulne, 17^<?, p. 246-2-17). — Cf. Paris chez soi, Paris, Paul Boizard, 1855, p. 120.

(2) Cf. Anatole Loquin, Molière à Bordeaux vers 1647 et en 1656, avec des considérations nouvelles sur ses fins dernières à Paris en 1673... ou peut-être en 1703, Bordeaux, 1898, t. I, p. 54S ; Karl Mantzius, Molière, Les théâtres, le public et les comédiens de son temps, trad. du danois par Maurice Pellisson, Paris, Armand Colin, 1808, p. 264-265.

parisien dont le successeur doit posséder encore les minutes de ces actes (1).

Menjot paraît avoir vécu avec dignité ; il n'avait pas une grande fortune mais cependant de la fortune. Il écrit lui-même à une Dame de la Haye, une protestante, sans aucun doute : « Je n'ay point de bien qu'un petit revenu d'immeubles dont je ne me saurois défaire quand même je le voudrois ». Nous savons par des reçus signés de lui et conservés au Cabinet des Titres de la Bibliothèque Nationale (2) qu'il avait « trois cent livres de rente constituée sur les aydes et gabelles de France le huict januier mil six cent quatre vingt un », et encore « seize cent vingt cinq liures de rente constituée le premier jour de septembre mil six cent trente cinq sur les gabelles (3) ». Ce qui nous porte à croire

(1) Voici ce que M. Rochebilière a consigné dans Tune de ses fiches : « M. Samuel Menjot d'EI benne, jeune étudiant en droit à Paris, me donne (1870) des renseignements sur son ancêtre le Docteur Menjot. Il me communique le testament d'Antoine de la Sablière, mari de Marguerite Hessein, dont la mère était Menjot, et l'acte de partage entre les enfants de Jean Menjot et d'Anne Maillard, du 3 mai 1655. Il me communique aujourd'hui (juin 1873) le testament et les codicilles d'Antoine Menjot, le premier du 28 septembre 1693, les codicilles du 9 avril et 20 mars 1094, et le dépôt du testament et codicilles le 8 octobre 1094. Ils sont maintenant (1872) dans l'étude de M« Trépagne, notaire à Paris, 8, quai du Louvre, près le Pont-Neuf ».

(2) Blbl. Nat. Cabinet des Titres, Pièces originales, 1924, 15-17. (8) La famille de Menjot est encore représentée aujourd'hui par

M. le vicomte Samuel Menjot d'Elbenne, ancien bibliothécaire au Ministère des Afifaires étrangères, au château de Couléon, par TuflFé (Sarthe), qui a jadis fort approfondi les origines vitryates et champenoises de sa famille. — Georges-Joseph-Auguste Menjot d'Elbenne, né à Blois le 15 novembre 1748, fils de « Charles-Paul- Antoine Menjot, chevalier, vicomte de Champfleur et Groustel, seigneur de Boismargot, Couléon, etc., et de dame Marie-Louise- Suzanne Courtin », fut élu député par la Sarthe au Conseil des Cinq-Cents, et siégea jusqu'à l'an VII.

qu'à un moment donné, tout au moins, il avait une large aisance, c'est une pièce que nous possédons (1) où nous voj^ons Antoine Menjot prêter, en juin 1666, quatrevingt dix mille livres tournois a « Elizabeth Blondeau, vefue de feu Messire Jean Phelippeaux, viuant seigneur de Villesauin et autres lieux, conseiller du Ro}^ en ses conseils » et à « Messire François Boutliillier de Chauigny, conseiller et aulmosnier du Ro}^ abbé des abbayes d'Oigny et de Scellières », petit-flls d'Elisabeth Blondeau, afin de permettre à François Bouthillier de Chavigny d'acheter de M. l'abbé Tallemant, apparenté à Menjot, la charge de « conseiller aulmosnier du Roy ». Peu après Elisabeth Blondeau et François Bouthillier de Chavign}^ empruntaient vingt deux mille livres tournois à « Vincent Nolet, conseiller du Roy en ses conseils, Secrétaire de Sa Majesté », pour commencer à se libérer envers Menjot, et, comme François Bouthillier n'était pas majeur, il y eut un conseil de famille où parurent, par procuration, tous les Bouthillier de Chavign3% afin de l'autoriser à commencer par cet emprunt de vingt-deux mille livres tournois à rembourser Menjot. Les affaires seront toujours les affaires ; il est assez plaisant de voir ce protestant modéré, mais fervent, aider à l'avancement d'un futur évêque de Troyes.

On imprima après la mort de Menjot les « Opuscules posthumes de M^ Menjot, conseiller et médecin ordi-

(1) Nous publions cette pièce en appendice.

naire du Ro3% à Paris, contenant des discours et des lettres sur divers sujets tant de physique et de médecine que de religion, divisés en deux parties, Amsterdam, dans le Kalverstraat, près le Dam, 1697(1) ». Nous avons fait, ainsi qu'on l'a vu, de nombreux emprunts à ce livre que le libraire a fait précéder d'un avis où se trouvent indiqués quelques traits de la vie et du caractère de Menjot. Nous ferons de cette préface comme l'épitaphe de Menjot :

Le LiBRAmE au Lecteur.

11 n'y a guère de gens de quelque distinction parmi les savans et les beaux esprits de notre siècle qui n'ayent connu feu M. Menjot, soit sur la réputation qu'il s'étoit acquise dans la Médecine dont il a exercé la Profession à Paris d'une manière fort honorable pendant tout le cours de sa vie, soit par plusieurs ouvrages et traitez en Latin qu'il a donnez au Public en divers temps sous le titre de DisseîHaliones Pathologicae dans lesquelles il fait paroître non seulement une grande pénétration dans les secrets de son art, mais en général beaucoup de littérature et d'érudition. Quoy qu'il ne fut Médecin que de la Faculté de Montpellier, il s'étoit tellement distingué parmi ses Confrères que Messieurs de la Faculté de Paris lui faisoient l'honneur de l'admettre dans leurs Consultations, privilège qui luy étoit particulier et qu'ils n'accordoient à aucun autre. Il étoit également estimé à la Ville et à la Cour, où il y a toujours eu d'étroites liaisons avec les premiers

(1) Il y eut une édition de ce livre à Rotterdam en 1696. Les frères Haag disent que Menjot ne destinait pas ces opuscules à l'impression. Cette assertion semble démentie par l'éditeur qui déclare n'avoir publié que les papiers que Menjot avait triés pour être imprimés.

Médecins du Roy au rang et à la dignité desquels il auroit pu lui-même parvenir, si sa Religion qu'il savoit parfaitement et dans laquelle il étoit ferme, n'y eut été un obstacle insurmontable. Il s'est contenté de l'honneur qu'il a eu, d'être l'un des médecins ordinaires de Sa Majesté dont il avoit des Lettres expédiées avec éloge. Ennemi déclaré de la servitude, et préférant la liberté à tous les autres biens, il avoit renoncé au mariage et a toujours vécu dans le célibat. Sa physionomie étoit heureuse et spirituelle, son humeur gaye et son air riant. La vivacité de son esprit qui, dans l'entretien, le rendoit si agréable, brille parlout dans ses écrits. On y voit un génie plein de feu et des traits si vifs, quelque matière qu'il traite qu'il n'en est aucun où sa plume ne divertisse le lecteur en l'instruisant. Le grand âge où il étoit parvenu, n'avoit point affoibli cette vivacité qui lui étoit naturelle. On la reconnoit encore dans ses dernières productions. 11 avoit mis à part plusieurs manuscrits originaux qu'il avoit revus et corrigez lui-même de sa main et qu'il a eu la précaution d'envoyer de son vivant en Hollande pour y être imprimez un an ou dix-huit mois après sa mort par les soins d'un ami à qui il les avoit addressez et qui me les a mis en main à cet effet. On en a composé ce petit volume auquel, suivant l'intention de l'Auteur, on a donné le titre d'Opuscules posthumes. Il est divisé en deux parties. La première contient des Discours et des Lettres sur des sujets de Physique et de Médecine où l'on peut voir, comme dans ses précédens ouvrages, son savoir, le brillant de son esprit, et, de plus, le commerce qu'il avoit avec les gens de lettres, les beaux esprits et plusieurs personnes de qualité de l'un et de l'autre sexe. On y peut remarquer aussi l'estime qu'on faisoit de sa personne, de ses lumières et, en général, de son mérite. La seconde contient divers écrits sur les matières de Religion où l'auteur ne paroit pas moins savant que sur les autres qui ont exercé sa plume. On y voit ses véritables

sentimens et, de la force qu'il combat ceux de la communion romaine, il est aisé de juger qu'il les condamnoit et qu'il est mort dans la Religion protestante où il étoit né et dont il avoit toujours fait profession ouverte jusqu'à la persécution de 1685. Alors le malheur des temps l'obligea, comme beaucoup d'autres, à renfermer dans son cœur le précieux trésor de la foy et de la vraye connoissance de Dieu auquel il a remis son àme paisiblement au bout d'une des plus longues carrières de la vie, n'ayant fait aucun acte en mourant qui ait pu faire soubçonner du changement dans ses sentimens, et de l'altération en sa foy qu'il a conservée pure et en son entier jusqu'à la fin.

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