II
— Un affreux et injuste procès qui nous tneiiaçail, ma mère et moi, d'une ruine entière.
— Diable ! mais me voici, Dieu merci, pour l'aider à te faire rendre justice et dans loules ios démarches que doit te nécessiter cette fâcheuse affaire.
— Merci de ton offre amicale, mon cher Montigny; mais tout est terminé, grâce au soin et au zèle d'un puissant et habile protecteur que le ciel m'a envoyé inopinément
au moment où, repoussé par tous ceux à qui je m'adressais, je désespérais du succès de mon affaire et me croyais ruiné à jamais.
— Bravo ! Le nom de cet homme précieux et obligeant ? s'informa Montigny.
— Un nom obscur, monsieur Saint - Andry, petit officier de la maison du roi, dont le crédit, cependant, a été assez puissant pour anéantir les prétentions de nos ennemis et nous faire rendre promptement bonne et loyale justice de par le roi, oui, le roi qui, par la bouche de cet excellent homme, m'a fait en sus offrir un emploi important dans sa royale maison et auprès de sa personne...
— Ce que tu as accepté, sans doute ? demande vivement Montigny.
— Ce que j'ai refusé, désirant vivre au-
près (le ma mère el fuir la conr où j'aurais élé exposé à renconlrei l'indigne Denise el à èlre témoin de sa honle.
— Foi t bien : et si tu m'en crois^ après que j'aurai accompli certaine œuvre que je médite, c'est ensemble que nous rejoindrons notre chère province où nous vivrons toujours amis et inséparables, repritïMontigny qui, en train en ce moment de fouiller dans sa poche, laissa s'en échapper une lettre qu'il s'empressa vivement de ramasser pour en lire la suscriplion et reprendra aussitôten ces termes Ah' ah! voici ce que je ne dois pas oublier, une missive de la part d'un de mes compagnons de captivité; un pauvre diable qui dessèche d'ennui à la Bastille, et dans l'espoir de se faire un
protecteur d'iui sien cousin, gouverneur de Bicélre. m'a chargé de porter cette lettre à ce dernier et de l'intéresser sur son sort, conimission de laquelle j'espère demain m'acquitler fidèlement.
— Et si tu échoues auprès de ce cousin, lu me permettras de faire de mon [uotec- (eur le prolecteur de ce pauvre prisonnier, sans doute? dit Antonin.
— Certes ! je n'aurai garde de le refuser, ami , répondit Montigny en pressant la main du jeune homme.
Ils en étaient là de leurs causeries, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit et que parut Gobinac la figure sens dessus des-
sous, et donnant les marques du plus grand mécontentement.
— Hola- qu'avez-vous, cher hôte? s'informa aussitôt Antonin.
— J'ai^ que je suis furieux, sandis ! j'ai, que ma chaste moitié est une vieille folle que je donne au diable et qui mé fera mourir avec ses exigeances.
— Mais encore, que veut-elle? demanda Montigny.
— Une chose incroyable , ébouriffante, enfin, mé vouer au blanc d'après un vœu, dit-elle, qu'elle a fait cette nuit à la Vierge, sandis ! concevez-vous une semblable fan-
laisie? répliqua le gascon en frappant du i)ied avec colère.
— Idée toute ingénieuse couleur qui s'alliera parfaitement avec votre chasteté, votre innocence, cher baron, dit Montigny tout en riant aux éclats.
— Singulier et ridicule caprice que votre dignité d'homme doit repousser, fit entendre Antonin d'un ton sévère.
— Repousser, résister à cette femme, cadédis ! vous en parlez fort à votre aise, ami ; mais alors je serai tiraillé , mordu, abîmé et ruiné, rien que cela, sandis! Amis, venez dé grâce faire entendre raison à cette extravagante, ou je suis un homme
déshonoré, perdu, enloncé ! s'écria Gobinac désespéré.
Se rendant à cette prière du pauvre mari, de Courvale el Montigny suivirent Gobinac, qui les introduisit dans l'appartement de sa femme en qualité de visiteurs venant s'informer de l'état de sa santé, et Montigny comme désirant renouveler connaissance avec elle. La dame, assise en ce moment à sa toilette, congédia aussitôt la chambrière qui était en train de la coiffer, pour faire aux jeunes gens un accueil des plus gracieux , après avoir remplacé par le sourire i'air maussade qu'elle avait d'abord. Quelques instants accordés aux compliments de part et d'autre, à un entretien insignifiant, puis Gobinac, impatient d'en-
tamer le chapitre du vœu, de se risquer ainsi, fort de la présence des jeunes gens :
— Sandis ! messieurs, rendez-moi lé service dé faire entendre raison à ma tourterelle et dé lui dire si jamais vous avez rencontré, dans votre vie, mari que sa femme ait voué a la sainte Vierge,
— Jamais î s'empressa de répondre Antonin.
— Moi, de même, quoi que semblable idée soit digne d'une àme pieuse, dit à son tour Montigny, au grand méconlenlement de Gobinac.
— Eh pien! moi che havre fait celte vœu
à la ponne Vierge, bour la remercier d avoir donné à moi une belite mari pien aimable, dit l'allemande en fixant un regard amoureux sur le gascon.
— Capédious! vouez aux saints ou aux diables tout ce qu'il vous plaira, mais quant à m'habiller dé blanc dé la tête aux pieds ainsi qu'un poupard, je m'y oppose formellement, cadédis! s'écria Gobinac avec fermeté.
— Che crois que cette betite bonhomme s'avise de raisonner, Dieu me bardonne ! Taisez-vous, ingrate, et obéissez à ton femme sans murmurer.
— Cadédis! je n'en ferai rien! ou lé diable m'emportera plutôt.
— Et moi che dis que, dès demain, vous havre des habits planes, sous beine autrement d'encourir mon disgrâce.
— Du tout ! car je préférerais mille fois rompre avec une méchante femme que dé céder à ses ridicules caprices, ou je mé révolte, je suis à bout dé patience, je déviens un véritable lion^ sandis !
A peine Gobinac terminait-il ces mots, que sa femme, le saisissant par le bras, le pinçait d'une affreuse manière, ce qui fit pousser un cri épouvantable au pauvre mari.
— Ah! madame! s'écrièrent alors Anlonin et Montigny scandalisés.
— Pien. pien ' cette betite raisonneuse y havre l'hî^bitiide de cette traitement amical, répondit la dame rouge comme un homard, les yeux remplis de fureur quoique grimaçant le sourire.
Encore un long entrelien ou Antonin s'efforça de détourner la dame de son original projet, où Alontigny, après avoir plaisanté d'abord, finit par se ranger du parti de Gobinac en essayant de faire entrevoir à la femme du gascon tout le ridicule de la singulière fantaisie qu'elle prétendait mettre à exécution aux dépens de son infortuné mari, mais en vain, car l'entêtée comtesse tint bon, prétendant ne pouvoir ni ne vouloir manquer de parole à la sainte Vierge, à laquelle elle jura de nouveau et
à haute voix de vouer son mari, une année entière, en promettant que, durant tout ce tempsj il ne porterait autre que des vêtements d'une entière blancheur. Gobinac, à ce nouveau serment, allait se révolter de nouveau, et déjà sa bouche s'ouvrait pour parler, lorsque Montigny lui coupa la parole par un signe d'intelligence et en lui murmurant tout bas :
— Cédez et fiez-vous à moi du soin de vous tirer d'embarras.
Plaçant donc tout son espoir dans l'esprit de Montigny, Gobinac redevint calme, silencieux, et laissa sa iémme baragouiner longtempset loutàson aisejusqu'àl'heuredu diner, repas auquel prit part l'ex-mousque-
taire, d'après l'invitation des maîtres de la maison. Le iendemain malin, Antonin et Montigny étant réunis, recevaient de nouveau la visite matinale de Gobinac qui, échappé du lit et des bras de sa grosse moitié, venait, le visage soucieux, chercher conseil et consolation auprès d'eux.
— Quoi, mon cher, vous voici en robe de chambre jonquille ! y pensez-vous ? s'écria Montigny souriant en voyant paraître Gobinac.
— Celle dé mon valet dé chambre, encore, que je viens dé lui emprunter, sandis • né trouvant ce matin autour dé moi et dans ma garde-robe que les hardes blanches que ma vieille toile dé femme y a lait
mettre en place des miennes. Tour pendable , atroce qui , aujourd'hui , sera la cause d'une aiïreuse querelle entre ma légitime et moi.
Décidément votre femme lient bon? dit Antonin.
— Que dé trop , l'infâme ! ce qui mé désespère • répondit le mari abattu et consterné.
— Et vous cédez enfln ? interrogea Mon-
— Lé moyen dé faire autrement , avec une bagasse semblable ? répliqua Go binac en levant les yeux et les mains
au ciel pour ensuite supplier les jeunes gens de lenler une nouvelle démarche auprès de son épouse.
— Nous n'aurions garde, car ce serait en pure perte, répondit Montigny.
— Cadédis ! ainsi, vous m'abandonnez ?
— Non pas ■ car si vous consentez à suivre le conseil que je vais vous donner, je suis certain que votre femme s'empressera vivement de renoncer à la singulière de fantaisie faire de vous un sac à farine.
— Ah -parlez . mon cher Montigny, parloz vite! s'écria le gascon empressé, lequel, après avoir écouté Montigny^ partit d'un
grand éclat de rire pour ensuite bondir de joie dans la chambre.
— Au revoir, amis précieux, car je cours mettre aussitôt à exécution cet excellent conseil.
Cela dit, Gobinac, joyeux, s'empressa de quitter les deux jeunes gens.
— Ah ça ! ami , quand partons-nous,
puisque ton intention est, ainsi que la
mienne, de quitter Paris et de regagner
notre province ? interrogea Antonin après
le départ du gascon et en s'adressant à
Montigny.