CHAPITRE IL
DES ALIMENTS ET DE l’ ALIMENTATION.
Il n’est pas possible de prescrire la quantité d’aliments qu’on doit prendre : cela dépend souvent du tempérament, de l’âge, de la saison et du climat. Chacun doit à cet égard consulter ses forces et sa raison. Lorsque après le repas on a la tête libre, le corps dispos, l’esprit sain et gai, c’est une preuVe qu’on n’a pas trop mangé; au contraire, lorsque après le repas le corps est lourd, l’esprit incapable d’application, et qu’on éprouve un gonflement et une plénitude d’estomac, c’est une preuve certaine qu’on a fait un excès dans le boire ou dans le manger. Une règle de santé qui regarde tout le monde, c’est de sortir de table avec un peu d’appétit. Il est bon de manger à des heures réglées, il ne faut pas prendre d’aliments lorsqu’on se sent l’estomac plein. Un repas passé de temps en temps rend les autres plus salutaires.
Ceci dit, nous allons passer en revue les aliments.
On entend par aliments toutes les matières qui peuvent s’assimiler à nos organes et se convertir en notre propre substance. La simplicité des aliments et la tempérance sont des sources abondantes de santé et de vie sans lesquelles on ne peut espérer la conservation ni de l’une ni de l’autre ; il ne serait pas difficile de prouver par une multitude de faits que la plupart des hommes périssent avant l’âge, ou traînent péniblement leur vie sous le poids de la douleur, pour s’être livrés habituellement et avec excès aux plaisirs de la table ; et ceux qui, au contraire, se sont contentés d’une quantité d’aliments simples, proportionnée aux besoins du corps, ont joui de la meilleure santé et vécu le plus longtemps. La nature et la qualité des aliments exercent une influence importante sur la santé. Une nourriture douce, légère et substantielle, convient aux personnes d’un tempérament délicat, aux convalescents, aux vieillards qui ne peuvent digérer sans être incommodés, des aliments trop lourds ; une forte nourriture convient, au contraire, à toutes celles qui sont robustes, surtout si elles se livrent à des travaux où le corps fatigue beaucoup. Lien ne contrarie la digestion comme un mélange d’aliments de nature fort différente; il est surtout mauvais de se charger l’estomac d’aliments crus, froids et venteux, comme choux, pois, haricots, salade, radis, petites raves, pain frais, fruits verts ou mûrs. La plupart des fièvres et des irritations d’entrailles qu’éprouvent les ouvriers des villes et des campagnes, viennent du peu d’attention qu’ils mettent dans le choix de leur nourriture ; en se chargeant l’estomac d’une foule d’aliments de mauvaise qualité, ils éprou-
vent de fréquentes indigestions qui sont la cause de la plupart de leurs maladies.
Les aliments les moins nourrissants sont les fruits, les racines, les tubercules, les légumes secs et les plantes potagères ; ces aliments conviennent, en général, lorsqu’on est échauffé par une nourriture trop succulente et toutes les fois qu’on est tourmenté par le sang et la bile.
La chair des animaux forme la nourriture la plus riche et la plus fortifiante : aussi convient-elle toutes les fois qu’on a besoin de réparer les forces; mais si on en fait un usage trop exclusif et trop abondant, elle augmente considérablement la quantité du sang, de la bile et de toutes les humeurs, rend le corps et l’esprit lourds, et dispose à une foule de maladies.
Il convient en général à la santé que la nourriture ne consiste pas entièrement en viandes ou en substances végétales, mais qu’elle soit variée autant que possible : cependant il est des personnes qui se portent mieux de manger plus de viande que de légumes, et d’autres chez lesquelles le contraire a lieu. C’est l’expérience de notre tempérament qui doit nous guider en cette circonstance.
Le pain, aliment le plus substantiel, le plus universel, ne saurait demander trop d’attention pour l’avoir bon et salutaire. Le pain le meilleur est celui qui n’est ni trop lourd, ni trop léger, qui est bien fermenté, cuit de la veille et qui est fait de bonne farine. Le pain de froment est préférable atout autre : le pain de seigle nourrit moins et lâche le ventre ; un peu de seigle dans le pain de froment le rend plus relâchant.
Les malades, les convalescents et tous ceux qui ont l’estomac faible ou souffrant ne doivent manger que du pain de froment.
Le 'pain chaud ou trop frais , mangé en certaine quantité, peut donner lieu à des indigestions très-graves, lors même qu’on a un bon estomac. Quant aux personnes qui ont l’estomac faible ou malade, elles doivent, à plus forte raison, s’abstenir d’une nourriture aussi lourde.
La soupe est un bon aliment, surtout pour les enfants et les personnes dont les travaux leur font éprouver de grandes fatigues. La soupe est nourrissante, rafraîchit le sang, calme et adoucit les intestins, contribue à la liberté du ventre ; on peut en manger une grande quantité sans inconvénient, c’est ce qui en fait un aliment précieux pour l’ouvrier. Cette nourriture est surtout utile aux personnes maigres, d’un tempérament sec et nerveux. La soupe et les potages ne conviennent pas aux personnes d’un embonpoint excessif, à celles qui ayant la bouche toujours humide n’éprouvent jamais de soif.
La soupe grasse , quand elle est bien préparée et avec de bonne viande, est agréable au goût et excellente à la santé ; aussi convient-elle à tous les tempéraments, aux convalescents, aux vieillards. Les pâtes, les fécules, le riz constituent les meilleurs potages.
La sou^e aux herbes est rafraîchissante et nourrit peu : elle ne convient point aux personnes qui ont des cours de ventre, à celles qui ont l’estomac froid ou qui sont sujettes aux aigreurs. Cette soupe est bonne à la santé des enfants, des jeunes gens ; elle convient aux
personnes d’un tempérament échauffé et allant difficilement du ventre.
La soupe aux haricots secs est venteuse : elle est une bonne nourriture pour les personnes bien portantes ; les malades n’en doivent jamais manger.
La soupe au potiron , dans laquelle on fait entrer une certaine quantité de lait, est sucrée et très-adoucissante ; c’est le meilleur potage dont puissent faire usage les personnes qui soat échauffées ou qui ont une irritation vive dans l’estomac, les intestins ou les poumons ; elle convient encore aux personnes excessivement nerveuses. Mais ses qualités très adoucissantes font aussi qu’elle gonfle l’estomac et donne des vents aux personnes faibles.
La soupe au lait est bonne pour les personnes qui ont la poitrine délicate, qui toussent habituellement et qui sont souvent enrhumées.
La panade convient beaucoup aux jeunes enfants. Les personnes indisposées, les convalescents et même les malades, trouvent dans la panade un aliment salutaire.
Les bouillies faites avec des farines de froment, de sarrasin, de pois, et avec lesquelles on nourrit généralement les enfants dans le bas âge-, sont une mauvaise nourriture qui, selon quelques médecins, et lorsqu’elle est excessive et longtemps continuée, favorise le développement des humeurs froides et toutes les difformités dont les enfants sont atteints. La meilleure nourriture pour cet âge est la panade claire, le vermicelle, la semoule, la fleur de riz.
Le café au lait est assez nourrissant et très-léger; mais au lieu de donner des forces, il relâche les or-
ganes : aussi son usage habituel ne convient pas aux personnes faibles, ni aux filles ou femmes qui ont les pâles couleurs ou les fleurs blanches.
Le chocolat convient en général à tous ceux qui doivent se priver de café au lait. Cet aliment est fortifiant et resserre l’estomac et les intestins ; mais son usage ne convient nullement quand il y a irritation dans les entrailles. •
Les mandes Manches sont moins échauffantes et plus légères que les viandes noires, mais ces dernières sont plus nourrissantes. Celle de cochon est la plus indigeste des viandes dont on fait ordinairement usage.
Les viandes noires ne conviennent pas aux nourrices, à ceux qui sont tourmentés par le sang et la bile, aux jeunes gens et aux jeunes enfants. Elles conviennent, au contraire, aux personnes épuisées par les excès ou par les grandes fatigues, à celles qui ont peu de sang ou qui sont d’un tempérament mou et relâché.
Le boeuf bouilli est un aliment sain et agréable au goût. Il est nourrissant.
Le mouton est d’une digestion assez difficile. Les malades ne doivent jamais en manger.
Le jporc frais ou le lard salé cuit avec une soupe aux légumes est un aliment indigeste et malsain.
Le veau , le <poulet, le dinde cuits à l’eau, afin d’en obtenir du bouillon, sont très faciles à digérer. Les malades mêmes peuvent en faire usage.
Des viandes rôties les meilleures, sont : le veau, le dinde, la caille, le chevreau. Elles sont d’une digestion facile et moins échauffantes que les viandes rôties.
La grillade de cochon est fort indigeste. On ne doit
jamais en manger quaud on éprouve une indisposition quelconque.
Le hifsteach ne convient pas aux personnes malades ou dont l’estomac est faible. Il est très-nourrissant pour celles en bonne santé.
Les viandes en ragoût sont malsaines pour tout le monde. Elles sont échauffantes et indigestes. Les personnes qui sont faibles ou mal disposées doivent éviter d’en faire usage.
Les viandes salées et épicées, c’est-à-dire conservées au moyen du sel, des épices, de l’huile d’olive, sont extrêmement échauffantes et doivent être mangées avec modération.
La fraise de veau est très-lourde, mais elle est trèsnourrissante et même adoucissante. Elle ne peut être un bon aliment que pour les personnes qui la digèrent bien.
Les viandes de charcuterie sont échauffantes et difficiles à digérer, et ne peuvent convenir qu’aux personnes robustes et bien portantes.
Les herles potagères que l’on accommode, soit au gras, soit au maigre, ont également leur manière d’agir sur la santé.
L'oseille assaisonnée au gras ou au maigre est rafraîchissante. (Test un aliment qui convient aux personnes robustes, aux jeunes gens et aux enfants. Elle est nuisible aux individus qui éprouvent des aigreurs, des coliques ou des cours de ventre, à ceux qui ont la poitrine délicate et aux nourrices.
L'épinard , la chicorée , la laitue cuits au gras ou au maigre, sont très-bons à la safôté. Ils sont adoucissauts,
calmants, faciles à digérer, et conviennent à tous les estomacs.
Le cresson qui ne se mange qu’en salade ou en garniture est un aliment très-échauffant. Les médecins en ordonnent l’usage dans presque toutes les maladies où il y a altération du sang.
L'asperge est un aliment salutaire et en même temps agréable, dont les malades et les convalescents peuvent faire usage.
L' artichaut , lorsqu’il est cuit, est nourrissant et de facile digestion : les convalescents peuvent en manger; mais à la croque au sel, il est indigeste comme toutes les crudités.
La pomme de terre est facile à digérer, surtout quand elle est cuite simplement dans son enveloppe, sans aucun assaisonnement. Les convalescents peuvent en faire un usage modéré.
La pomme de terre frite seule est indigeste, et les* estomacs fatigués ou échauffés, ainsi que les personnes qui ont la poitrine irritée, doivent s’en abstenir.
La carotte que l’on mange au gras ou au maigre, est la racine la plus salutaire dont l’homme puisse faire usage. C’est un aliment excellent pour les individus qui ont le sang échauffé, les intestins et l’estomac irrités, et le foie malade.
Le poireau a les mêmes qualités que la carotte.
L'oignon cuit au gras ou au maigre est extrêmement venteux. Les personnes délicates, dont les digestions sont difficiles, doivent s’en priver.
Les haricots sont d’un usage très-étendu. Les estomacs robustes et bien constitués s’accommodent bien
de ce légume assez difficile à digérer. Ceux à qui ils donnent des vents feront bien de s’en abstenir. Les haricots en purée sont moins sujets à occasionner des flatuosités.
Les lentilles ne se mangent que sèches. Elles sont venteuses, moins cependant que les haricots. Les personnes malades et celles qui souffrent de l’estomac doivent s’en abstenir.
Le lait est un excellent aliment. Il convient aux enfants, aux personnes d’un tempérament sec et nerveux, à celles qui ont l’estomac faible ou qui ont les entrailles irritées. Cet aliment est nuisible aux individus gras, aux vieillards, aux personnes qui se livrent à des travaux pénibles.
Les œufs cuits durs resserrent beaucoup et sont très-indigestes et échauffants.
Les œufs mollets sont, au contraire, très-nourrissants et conviennent à tout le monde sans exception, même aux malades qui peuvent prendre quelque nourriture.
Les œufs en omelette ne peuvent être une nourriture convenable que pour les personnes en bonne santé. Ils sont d’une digestion très-difficile.
Les œufs brouillés sont un mets léger et très-nourrissant. Les œufs cuits dans le vin sont échauffants.
Les œufs au lait et les crèmes de différentes sortes sont nourrissants et légers. Toutes les personnes faibles et souffrantes peuvent en manger avec modération.
Les poissons sont un excellent aliment même pour les personnes qui sont délicates et celles qui sont souffrantes. '
La grenouille est peu nourrissante et légère ; les médecins la permettent aux malades .dès que ceux-ci peuvent prendre quelque nourriture.
Les aliments que Ton met en friture, comme les pommes de terre, les salsifis, les beignets, les grenouilles, les poissons, sont indigestes et quelquefois malsains. Ils ne conviennent aux malades à aucune condition.
Les aliments assaisonnés avec de l’huile et du vinaigre conviennent aux tempéraments sanguins, aux individus forts et robustes, et aux ouvriers qui se livrent à des travaux qui les échauffent beaucoup. Ces aliments ne conviennent pas, au contraire, à ceux qui ont la poitrine délicate et qui toussent habituellement, à ceux qui digèrent difficilement parce qu’ils ont l’estomac et les intestins irrités.
Les herbes potagères que l’on met en salade ont aussi leur influence sur la santé.
Les salades de laitue et de doucette sont les plus légères de toutes celles que l’on fait avec les herbes potagères.
La salade de pissenlit est rafraîchissante, favorise la liberté du ventre et purifie le sang.
La salade de cresson est échauffante et difficile à digérer.
La salade (te haricots verts est très facile à digérer ; celle des haricots secs est très-lourde et très-venteuse.
La salade de gommes de terre cuites à l’étouffée ou dans la cendre est nourrissante et facile à digérer.
La salade de betteraves est^ sucrée et rafraîchissante, mais un peu relâchante.
Les fruits , à quelques exceptions près, sont calmants et rafraîchissants ; mais, mangés en trop grande quantité, ils produisent des indigestions, la dyssenterie, des fièvres intermittentes. Cês aliments, lorsqu’on en fait un usage modéré, sont bons à la santé et conviennent à tous les tempéraments.
Les amandes , les noix, les noisettes, ne doivent jamais être mangées que rarement et en petite quantité.
Ces fruits qui sont lourds et échauffant ont pour effet tout particulier de faire tousser. Aussi sont-ils contraires aux personnes qui ont la poitrine délicate, les entrailles malades, et à celles sujettes au rhume et à la toux.
Les marrons et les châtaignes sont des fruits lourds et un peu venteux; ceux qui ont l’estomac faible ne doivent en manger qu’avec modération.
On fait assez souvent cuire avant de les manger les pommes, les poires, les pruneaux.
La gomme' cuite est lourde pour les estomacs froids et affaiblis ; les personnes qui ont souvent la diarrhée doivent s’en priver. Elle est bonne au contraire aux personnes d’un tempérament échauffé.
Les foires cuites sont excellentes à la santé de tout le monde; elles sont rafraîchissantes et n’ont pas, comme les pommes, l’inconvénient de relâcher le ventre.
Les pruneaux cuits sont rafraîchissants ; ils conviennent aux convalescents chez lesquels il y a un grand
échauffement des intestins qui les empêche d’aller à la selle.
On doit bien broyer les aliments avant de les avaler. La digestion commence dans la bouche et se perfectionne dans l’estomac ; si les aliments sont mal triturés avant de descendre dans ce viscère, ils occasionnent des maux d’estomac, des vents, des glaires et toutes les suites funestes de ces incommodités.
Boissons. — L'eau est la première et la plus naturelle de toutes les boissons ; elle rafraîchit, humecte et aide à la digestion : il ne faut pas cependant en boire par excès, car elle débiliterait l’estomac et produirait beaucoup de maladies. L’eau, par les différents corpuscules étrangers quelle peut contenir, est capable de produire bien des maladies : c’est donc une grande imprudence de boire de l’eau crue. Les meilleures eaux pour boire sont celles de fontaine, de rivière et de pluie recueillies par un temps non orageux. Les eaux de mauvaise qualité altèrent promptement la santé, tandis que ceux qui font usage d’eau salutaire, sont forts et robustes. Il n’y a rien de mieux pour purifier l’eau que les fontaines filtrantes. On reconnaîtra la bonne qualité de l’eau dans celle dans laquelle les légumes cuisent facilement. et avec laquelle le savon s’incorpore aisément et forme beaucoup de mousse.
L eau sucrée froide rafraîchit le corps et favorise la digestion chez les personnes qui ont l’estomac très- nerveux et irritable ; lorsqu’on y ajoute quelques gouttes de fleurs d’oranger, elle est calmante.
L'eau sucrée chaude est bonne dans les indigestions de toutes espèces, dans les coliques d’estomac et des in-
testins occasionnées par le froid, ou bien par une nourriture ou des boissons irritantes.
L'eau miellée est une boisson froide, indigeste et très-relâchante.
Le vin est la première, la plus agréable et la plus saine de toutes les boissons fermentées. Le vin pris modérément fortifie l’estomac, augmente la circulation, favorise la transpiration. Le vin vieux est préférable au nouveau. Pris avec excès, le vin échauffe beaucoup, trouble le cerveau, dérange l’estomac, enivre et cause des maladies fâcheuses.
Le cidre est une liqueur saine, pectorale, rafraîchissante et nourrissante ; mais, bu avec excès, il cause de grands dérangements dans l’économie animale.
La bière bien cuite, ni trop nouvelle ni trop vieille, nourrit, engraisse, rafraîchit, tient le ventre libre, purifie la masse du sang et pousse aux urines. L’abus de cette boisson affaiblit l’estomac et peut causer différentes affections des voies urinaires, telles que catarrhe de la vessie, rétention et incontinence d’urine.
Le café à Veau dissipe les maux de tête, fortifie l’estomac, précipite la digestion, raréfie le sang, pousse aux urines : il est bon dans les coliques venteuses, dans les suppressions des règles; mais son usage journalier est toujours nuisible à la santé. Il faudrait regarder cette liqueur seulement comme un remède nécessaire contre les indigestions, les pesanteurs de tête, et en cesser l’usage aussitôt quelle aurait produit l’effet qu’on en attendait.
Le thé est diurétique, apéritif et astringent; il lave le sang , dissipe les maux de tête , facilite la digestion et
soulage les coliques d’estomac; il convient peu aux personnes maigres ou qui ont la poitrine délicate. Pris sans nécessité, il émousse les fibres de l’estomac et produit, à la longue, de fausses digestions, des vents et des glaires.
Les liqueurs rafraîchissantes , telles que l’orgeat, la limonade, les sirops de verjus, de groseilles, que l’on prend dans l’été entre les repas, sont plus propres à flatter la sensibilité qu’à contribuer à la santé. Ces liqueurs sont pernicieuses aux estomacs lents et froids.
Nous passons au régime.
§ 2. — Du régime.
Nous nous attacherons à prescrire le régime de l’adulte, de la femme enceinte, de la nourrice et de l’enfant.
I. Régime de V adulte. L’homme abuse des aliments, moins parce qu’il n’en connaît pas l’usage , que parce qu’il ignore les suites de cet abus; aussi les anciens disaient que les maladies aiguës viennent du ciel, et celles de longue durée de notre propre faute.
Quelques règles sont à observer à cet égard. La première est de ne jamais prendre d’aliments ni de boissons .sans y être sollicité par la faim ou toute autre sensation qui s’y rapporte.
La nature nous prévient, par cet instinct réparateur, des besoins quelle éprouve, et il y a souvent beaucoup d’inconvénients à boire et à manger sans qu’on y soit invité par elle. Plus périssent par la gourmandise que par le glaive, disait un ancien ; il arrive, en effet, plus de maladies mortelles par suite d’intempérance que par
d’autres causes. Les aliments pris sans appétit digèrent difficilement; l’estomac a moins d’activité; les sécrétions, qui abondent quand il est sollicité par la faim, sont presque taries, et n’imprègnent plus le bol alimentaire.
Une seconde règle à observer est de calmer la faim avant qu’elle se fasse sentir d’une manière trop pressante. On a vu différentes affections de l’estomac être déterminées par une abstinence trop prolongée. Les personnes faibles surtout doivent se hâter d’apaiser la faim quand elle se fait sentir. Il ne faut pas cependant confondre un désir peu accusé, un appétit factice, avec le véritable besoin d’aliments.
Quoique certains philosophes aient voulu assimiler en tout l’existence de l’homme à celle des autres animaux, il est cependant plus salutaire pour lui de s’habituer à un certain nombre de repas pris à des heures fixes et régulières, que de manger un grand nombre de fois dans la journée et à la plus légère apparence d’appétit. L’exemple de tous les temps, de tous les peuples, témoigne en faveur de cette disposition alimentaire. Trois repas par jour suffisent généralement aux travailleurs, dont le diner doit être le plus copieux.
L’homme des champs, celui qui se livre à un exercice très-actif, qui se lève dès le matin, sentira plus souvent la nécessité de réparer ses forces que le citadin oisif, trouvant le bonheur dans l’inertie et le sommeil!
Il est difficile de régler la somme de nourriture qui convient à chaque individu. On donne comme précepte à suivre dans ce cas , de inanger une quantité que l’on puisse digérer facilement.
Il existe un choix d’aliments propres à certains indi-
vidus plutôt qu’à d’autres. Ici, c’est encore l’observation particulière qui trace les préceptes à suivre. En général, les substances animales sont plus promptement digérées que les végétales ; les viandes passent mieux que les légumes, dont quelques-uns sont à peine altérés par l’estomac. Autant que possible, on étendra le cercle des aliments , afin de ne pas trop accoutumer l’économie à l’usage de la même substance.
Après les repas, il convient de faire un exercice modéré , une promenade au grand air, et l’on se gardera de se livrer au sommeil.
On évitera, immédiatement après avoir mangé, de se livrer au travail, aux exercices violents et au coït. Les bains, les lavements, les impressions vives troubleraient également la digestion quand elle est à peine commencée.
Enfin, pour peu que l’on soit indisposé, il est bon de diminuer la quantité des aliments et même de s’abstenir de toute nourriture. Les convalescents de maladies graves doivent s’en tenir scrupuleusement aux prescriptions du médecin ; plusieurs sont morts en peu d’heures pour n’avoir pas suivi le régime indiqué et pour avoir mangé plus qu’ils ne le pouvaient.
2. Régime des femmes enceintes. — Une femme enceinte ne peut se livrer aux occupations qui obligent de lever et d’écarter les bras, ou de les agiter violemment; elle ne doit pas s’adonner aux travaux pénibles qui exigent de grands efforts ; elle doit éviter tous les exercices qui impriment au corps de violentes secousses; se promener souvent à pied, et se livrer à tous les exercices doux et modérés ; avoir l’esprit calme; rechercher les distractions qui portent à
la gaieté; vivre sobrement, faire usage d’aliments légers ; boire peu de vin et couper cette boisson avec au moins moitié d’eau; s’abstenir de café à l’eau, surtout au commencement de la grossesse ; respirer l’air pur ; ne pas se faire ni saigner ni purger,, à moins que des circonstances impérieuses n’exigent l’emploi de ces moyens ; prendre souvent des bains tièdes, surtout les femmes nerveuses, et quelque légers calmants, comme infùsions de .violette, de fleurs d’oranger.
3. Régime des nourrices. — On donne le nom de nourrice à la femme qui donne son lait à un enfant.
La nécessité d’allaiter son enfant est actuellement reconnne par un grand nombre de mères ; mais des circonstances malheureusement trop multipliées, spécialement au sein des grandes villes, s’opposent à l’accomplissement de ce devoir. Cependant les mères dont la constitution est affaiblie, qui sont scrofuleuses ou scorbutiques, disposées à la phthisie pulmonaire ou atteintes de cette maladie, doivent renoncer aux douceurs de l’allaitement.
Le choix des nourrices est un objet de la plus haute importance. La femme qui se présente pour remplir cette fonction doit être saine, vigoureuse, âgée de vingt-quatre à trente ans ; il serait fort utile qu’elle fût accouchée peu de temps avant la femme dont elle doit prendre l’enfant. On doit rarement accepter les nourrices au delà de six ou huit mois après leur accouchement. La nourrice dont on a fait choix doit être propre, active, habituellement gaie, et entraînée, par son inclination, è soigner les enfants.
Les nourrices, pour que leur lait soit plus abondant
et de bonne qualité, doivent : 1° éviter les veilles trop prolongées et les grandes fatigues du corps ; 2° avoir l’esprit tranquille et fuir toutes les occasions qui peuvent faire naître du chagrin et des inquiétudes ; 3° se tenir toujours chaudement et éviter soigneusement de se baigner dans l’eau fraîche ; 4° ne jamais se faire saigner ou purger à moins de maladie sérieuse qui exige l’emploi de ces moyens. Elles doivent se priver de fruits verts et acides , des herbes et des racines qui se mangent en snlade , des herbes potagères cuites de nature relâchante, comme les épinards, l’oseille, la soupe aux herbes; des racines qui se- mangent crues, comme raves, radis, etc. ; des légumes venteux, comme le chou, l’oignon, les haricots secs; des ragoûts échauffants, des viandes de charcuterie ; du thé ou du café, soit à l’eau, soit au lait.
Les anciens ne doutaient pas de l’influence du moral de la nourrice sur le moral des enfants.
Non, tu n’es pas le fils de la tendre Vénus;
Non,, cruel, tu n’es pas du sang de Dardanus :
Le Caucase glacé te donna la naissance ;
Les tigres d’Hyrcanie ont nourri ton enfance.
(Virgile : Enéide, lib. IV.)
4. — Régime des enfants. — A peine le nouveau-né a t-il respiré, que des changements considérables doivent s’opérer dans l’ordre des fonctions qui constituent son être. Habitué à vivre comme une plante parasite, il se trouve subitement obligé de puiser ses moyens d’existence dans les objets qui l’entourent. L’estomac, les intestins, le foie, etc., doivent sortir de l’état d’inaction
dans lequel ils avaient été passivement jusqu’alors, et se disposer à remplir les fonctions digestives auxquelles ils sont destinés. Mais on ne pourrait impunément introduire les diverses espèces d’aliments dans des organes digestifs encore faibles, délicats et inliabitués aux impressions des corps étrangers. La nature a prévu les suites redoutables qui résulteraient d’une semblable transgression de ses lois ; c’est pourquoi elle a préparé dans les mamelles de la mère une nourriture appropriée à l’âge, identifiée à l’organisation du jeune être et analogue à celle dont il a fait usage depuis le principe de la conception. C’est ainsi qu’elle pare aux désordres qu’un changement subit ne manquerait point d’opérer sur des organes aussi frêles. Or, si on ne veut pas intervertir l’ordre naturel, contrarier les lois qui président à la vie organique et déroger gravement aux principes d’une saine physiologie, on ne doit donner à l’enfant naissant d’autre nourriture que le lait maternel. C’est en effet dans le lait de la mère qu’il doit puiser son unique aliment ; on ne peut en sécurité lui en substituer un autre. Il est digne de remarque que ce lait acquiert progressivement les qualités proportionnées aux besoins de l’individu. Les premiers jours de la naissance, le jeune être ne réclame qu’une légère alimentation ; aussi le lait est-il séreux et peu nutritif. Il possède en outre à cette époque une propriété bien précieuse : c’est celle de provoquer l’évacuation du mœconium , propriété à laquelle on ne peut que douteusement suppléer par l’art. Ce fait sanctionné par l’expérience infirme puissamment l’opinion desauteurs qui conseillent d’attendre la fièvre do lait avant de mettre l’enfant au sein ; d’ail-
leurs, cette fièvre n’est point une conséquence naturelle de l’accouchement : nous révoquons en doute la nécessité de son existence. Si l’accouchement a été naturel . si la mère a suivi un régime convenable, si l’enfant a été mis au sein dès les premiers moments de la naissance , toutes choses étant égales d’ailleurs, cette prétendue fièvre de l’ait n’aura pas lieu.
Au fur et à mesure que l’enfant croît, ses besoins augmentent. Le lait suit cette marche progressive; il acquiert de la consistance, il devient successivement plus substantiel et plus nutritif, de manière à suffire à la nutrition et au développement du nouveau-né jusqu’à ce que les organes de ce dernier soient capables d’opérer sans trouble la digestion d’autres substances alimentaires. Outre la grande propriété nutritive du lait maternel, il renferme un principe volatil vivifiant dont l’enfant s’empare par la succion, et dont on ne pourrait que difficilement rendre compte de la bénigne influence. Il est démontré que le lait doit être la nourriture exclusive destinée à la première enfance. Ce serait déroger aux lois de la nature que de lui en substituer une autre. Les auteurs les plus recommandables ont fait remarquer les maux que la bouillie, la panade et les autres aliments qui réclament un travail digestif, peuvent entraîner. Mauriceau rapporte l’exemple d’un enfant mort par la bouillie. Ce préjugé est cependant encore tellement répandu, que nous avons souvent la plus grande peine à persuader les mères du danger de donner de la bouillie à leurs enfants, le second jour de leur naissance.
Nous avons fait sentir toute . l'importance de regarder le lait comme l'unique nourriture appropriée à la pre-
mière période de la vie. Nous devons actuellement nous appuyer sur la nécessité de l’usage du lait maternel, afin de faire envisager les vices physiques et moraux que peuvent contracter les enfants confiés à des nourrices mercenaires , les dangers auxquels s’exposent les mères en négligeant ce devoir sacré , et les désordres que cette conduite dénaturée répand au sein des familles. Qu’on lise le passage dans lequel Rousseau s’exprime à cet égard avec les plus vifs mouvements d’enthousiasme. Les anciens philosophes avaient également très-bien reconnu ce devoir naturel, et Gellius, l’un deux, en donne la preuve en rapportant les pensées de Favorinus quand il dit: « Je te prie, femme, laisse être ta fille la seule mère de son fils ; car qu’est-ce qu’il y a de plus contraire à la nature que quand une mère fait, aussitôt après la naissance , éloigner son enfant encore imparfait qui, pour ainsi dire, n’a qu’une demi-existence; quand elle se refuse à le nourrir de son propre lait, comme un être qui est actuellement en vie, qui frappe ses regards, qui implore les secours de sa mère ; tandis qu’elle le nourrissait auparavant dans son sein, et sans le savoir, à son insu, dans son propre sang? Crois- tu donc que la nature n’ait donné aux femmes les mamelons que pour embellir et parer leur gorge , et non pour que l’enfant en tire sa nourriture ? Car il y a parmi les femmes des monstres de cette espèce, qui font tarir exprès ( ce qu’à la vérité vous ne faites pas ) la source destinée à la nourriture salutaire du genre humain, comme si l’allaitement faisait tort à leur beauté ; folie aussi grande que l’est le crime de ces femmes qui usent exprès d’artifices pour faire périr le fruit conçu, et vou-
draient dissiper ensemble et les rides qui sillonnent la surface de leur ventre, et le pesant fardeau qui y est renfermé, ainsi que les douleurs deîenfantement. Mais combien il est digne de haine et d’horreur cet artifice qui conduit à tuer sous l’égide puissante de la nature un homme qu’elle forme etqu’elle anime ! De combien d’horreur n’est-il pas plus digne encore, quand il conduit à priver un enfant parfaitement formé et venu à son terme, de l’aliment que la nature lui a destiné et qu’il est accoutumé à tirer du sang de sa mère? » (Franck, traduction de Bœhrer ,)
Les femmes énervées par le luxe, séduites par l’appât trompeur des faux plaisirs, encouragées par de honteux exemples, sont empressées de se débarrasser de leur enfants aussitôt qu elles les ont mis au jour, afin de pouvoir employer le temps ainsi gagné sur l’accomplissement de leur devoir, dans la dissipation et l’indolence. Les mères livrées à cette barbare conduite sont auteurs des maux qui pèsent sur leur misérable progéniture, et leur créent volontairement un essaim de maladies qui terminent souvent leur triste existence. On peut assimiler ces nourrissons, dit Franck, à ces plantes qui, transportées de leur sol natal dans un terrain étranger, y prennent lentement et difficilement racine, se flétrissent, se dessèchent et meurent, ou se transforment, par la grande abondance de sucs étrangers, en une sorte de champignon.
Qu’on ne dise pas que ces allégations sont exagérées ! ce sont des faits malheureusement trop réels pour le bien de l’humanité. Que l’on dise que lés animaux s’allaitent et se nourrissent mutuellement sans qu’il en résulte chez
eux la moindre détérioration de la constitution, on ne pourra nier la véracité de l’assertion, car ôn en observe chaque jour des exemples. En effet, les jeunes chiens tirent favorablement le lait des femmes récemment accouchées qui ont perdu leur fruit, ou lorsqu’un état morbide ne permet pas à ce dernier de remplir cette fonction. Ces petits animaux n’en ont point la santé altérée ; au contraire, ils prospèrent. C’est souvent une ressource précieuse pour certaines femmes qui préfèrent cette succion à celle d’une matrone qui leur inspire du dégoût.
Aucun esprit dégagé de prévention ne conteste la possibilité de la nutrition mutuelle de l’espèce animale. L’histoire rapporte que Romulus et Rémus, ces fondateurs de Rome, ont été allaités par une louve. Ce trait, plus fabuleux qu’historique, s’il était avéré , ne serait pas concluant, car nous reconnaissons que les mammifères peuvent mutuellement et impunément s’allaiter dans la classe des brutes ; mais ceux-ci ne sont point infectés des vices physiques et moraux qui affligent l’être raisonnable ou l’espèce humaine, vices que l’état social a engendrés et qui se transmettent indubitablement par l’allaitement. Ce serait sortir des bornes que nous prescrit notre travail, que d’entrer dans des détails physiologiques sur cette matière ; chaque jour nous en offre d’ailleurs des exemples irréfragables. Une nourrice fait-elle habituellement usage de substances acides , Tentant éprouve bientôt des indispositions d’estomac que Ton nomme vulgairement aigreurs a-t-elle employé une substance purgative, telle que la rhubarbe, etc. , le nourrisson partage l’action du médicament.
C’est parce qu’ils étaient basés sur la transmission des principes de la mère à l’enfant, que les médecins habiles et expérimentés ont conseillé de soumettre une ânesse ou un autre animal aux frictions mercurielles, et d’en faire boire le lait aux enfans atteints d’une maladie que les parents ont contractée par le libertinage.
On pourrait faire une seconde objection, qui, de prime abord, paraîtrait basée sur un sain raisonnement , mais qui n’en serait toutefois pas moins évasive que spécieuse. On dirait, par exemple, que beaucoup d’enfants qui ont été confiés à des nourrices, jouissent de la plus belle santé, et sont doués d’un intellect bien prononcé : on admet l’argument qui est incontestable ; on citera même pour exemple Alcibiade, qui était le plus beau et le mieux fait des Athéniens, et qui n’avait pas la mollesse des autres Grecs. On se rend compte de ce phénomène, quand on se rappelle que cet homme, type de perfection, eut pour nourrice la Spartiate Amicla, qui, comme toutes les femmes de sa nation, entendait parfaitement l’art de développer en liberté les facultés de l’enfance. Nous admettons, comme nous allons le dire, qu’au moyen d’une nourrice bien choisie, et des soins attentifs des parents, les tendres mères qui ne peuvent remplir ce devoir sacré que leur impose la nature, ne doivent point se désoler ; elles peuvent conserver leur fruit et leur procurer tous les avantages accordés à l’espèce humaine. Il y a plus : il y aurait du danger pour l’enfant et pour la mère, si celle-ci lenourissait, quçind des motifs graves de santé s’y opposent.
Si nous avons à blâmer le caractère dénaturé d’un grand nombre de mères, nous avons aussi la consola-
tion d’en rencontrer d’autres d’une conduite tellement édifiante, qu’elles préfèrent sacrifier leur santé et même leurs jours à l’accomplissement du premier devoir maternel. Cette induction nous fait réfléchir que toutes les mères ne peuvent nourrir, et que certains enfants doivent en conséquence être confiés à des nourrices étrangères. Mais que de réflexions ! que de précautions ! Ces considérations surpassent l’intelligence ordinaire des parents. C’est aux décisions des médecins éclairés qu’il faut s’en référer, tant sur la nécessité de suspendre l’allaitement maternel, que sur le choix de la nourrice.
Nous nous sommes appesanti sur la nécessité et sur l’influence salutaire du lait, comme premier aliment de l’enfant ; mais lorsque celui-ci s’est familiarisé avec les agents qui l’entourent, et qu’il commence à se développer, il convient, tant pour sa santé que pour celle de la mère, de lui accorder quelque nourriture artificielle, pour alterner avec le lait ; les légères panades à l’eau, les purées, ou les bouillies confectionnées avec des substances comestibles végétales qui ont subi une légère torréfaction, sont alors très-convenables. On les prépare assez généralement à Bruxelles, avec de petits pains qui ont été soumis à une seconde cuisson et que l’on appelle vulgairement Uscôtes ; ils forment une panade qui remplit très-avantageusement cette indication. Au fur et à mesure que l’enfant se fortifie et avance en âge, on rend l’alimentation plus abondante et plus consistante, sans cependant en changer la nature, afin de disposer graduellement le jeune être au sevrage.
L’époque du sevrage ne peut être précisée; elle est subordonnée à la situation individuelle de la mère et de l’enfant. Lorsqu’ils sont tous deux bien portants, c’est la sortie des dents qui en est le meilleur guide, mais il est prudent d’en attendre la parfaite apparition ; car, pendant la dentition, ces jeunes êtres sont communément malingres et quelquefois sérieusement malades. C’est à cette époque que l’on commet trop fréquemment une erreur qu’il est important de signaler. On décore ces petits individus d’un joujou que l’on nomme hochet ou dent de loup , dont l’extrémité est terminée en corail ou en cristal, dans l’espoir trompeur de mitiger les douleurs des gencives : l’enfant, par instinct, porte à la bouche les divers objets qu’il saisit, il appuie avec force sur ce corps résistant qui durcit les gencives et met ainsi obstacle à la libre sortie des dents. Il en résulte une congestion vers la tête qui est souvent la cause des convulsions. On est très-fréquemment forcé d’inciser les gencives pour favoriser cette sortie. On atteindra plus sûrement le but que l’on se propose en donnant la préférence aux substances susceptibles de s’imprégner de salive, telles qu’une croûte de pain, un fruit sec, une racine spongieuse, etc. Il nous paraît aussi qu’il est plus sûr et plus commode de vacciner l’enfant avant de le sevrer ; nous évitons toujours les saisons de la chaleur et de la froidure pour pratiquer la vaccination.
Lorsque la dentition est opérée, et le sevrage accompli, on accordeles diverses espèces d’aliments solides, sans en envisager scrupuleusement la nature, pourvu qu’ils soient digestibles ; on évitera toutefois l’usage
des substances grasses des assaisonnements, et particulièrement des pâtisseries et des sucreries qui engendrent la friandise et la gourmandise plus dangereuse encore, puisqu'elle porte les enfants à prendre une quantité d’aliments qui surcharge l’estomac et forme le germe de diverses maladies. Il serait avantageux de supprimer la diète animale au bas âge ; il est certain que la frugalité de Pytagore lui serait plus salutaire que la splendeur de la table de Lucullus. Pressavindit que l’art du cuisinier a fait plus de mal à l’humanité que la médecine ne pourra produire de bien. Il est reconnu que les jeunes gens nourris exclusivement de pain, de potages, de légumes et de fruits , sont les plus robustes et les mieux portants. L’enfant a un goût prononcé pour les fruits, on le voit s’en saisir avec avidité avant l’époque de la maturité. Il est quelquefois la victime de son ignorance à cet égard ; il cueille et mange sans discernement les diverses baies qui lui tombent sous les yeux et sous la main : si elles ne sont pas comestibles, elle peuvent produire les accidents les plus fâcheux et même la mort. C’est pourquoi il est imprudent de cultiver les plantes vénéneuses dans les lieux destinés à la promenade et aux jeux du bas âge. Toutefois il est certain qu’un bon fruit lui est plus agréable et plus salutaire qu’un bonbon. Il est également blâmable d’astreindre les enfants à des heures régulières de repas ; leur nourriture doit être fréquente et proportionnée, comme le dit Richerand, à l’activité de la digestion et au besoin qu’a l’individu de croître et de réparer ; mais, en général, il convient que les parents s’assurent que fe repas du soir soit léger. On remarque
journellement que des mères, dans l’intention de faire le bien, ou dans le dessein de se procurer plus de commodité, assujettissent leurs nourrissons à des heures fixes d’allaitement dès les premiers jours de la naissance. Cette pratique, aussi absurde que condamnable, .expose à de graves accidents. Lejeune être pressé par le besoin s’engorge d’une quantité de lait que l’estomac surchargé ne peut digérer; les résultats les plus légers et les plus ordinaires de cette conduite sont le hoquet, le vomissement, la colique, la diarrhée. Ce n’est qu’au sortir de l’enfance, ou lorsque le corps et l’intelligence sont suffisamment développés, que l’on doit, par le raisonnement, accoutumer les jeunes gens à la tempérance, à la régularité et à se conformer aux usages sagement établis dans la société.
Boissons. — Il est bien démontré que le lait maternel doit être la nourriture exclusive de la première période de la vie. Cette liqueur remplit le double office d’aliment et de boisson, et satisfait convenablement aux sensations de la faim et de la soif. Lorsque les premiers jours de la naissance se sont écoulés, on peut donner avec avantage au nouveau né l’eau d’orge légère et miellée ou l’eau sucrée. C’est lorsque le jeune être se développe que les boissons doivent particulièrement fixer l’attention des parens. Il est important de ne point l’habituer de bonne heure à l’usage des liqueurs fermentées, spiritueuses et aromatiques, telles que la bière, le vin, le thé, le café, substances pour lesquelles il a naturellement de la répugnance. L’eau pure, le lait de vache coupé, l’eau avec les sucs des fruits, etc., sont les boissons qui conviennent aux enfants; il faut les
leur continuer aussi longtemps que l’on pourra leur conserver ce régime salutaire. Il est toujours imprudent de leur accorder des spiritueux lorsque quelque motif de santé n’en réclame pas l’usage, et sans avoir pris préalablement l’avis du médecin.
Derniers préceptes. — Un des points capitaux qui méritent d’arrêter l’attention des parents dans l’éducationde l’enfance, c’estceluiqui concerne l’usage des médicaments : le préjugé vulgairement répandu de droguer les enfants est trop pernicieux à l’espèce humaine. Nous estimons, avec l’auteur de 1 ''Émile, que cette conduite intempestive peut entraîner des suites aussi graves que l’administration des poisons. On ne s’en formera point une autre idée, si l’on réfléchit que la médecine du bas âge est absolument abandonnée à l’empirisme, ou au charlatanisme. Les nourrices, les sages-femmes, les apothicaires, même les bonnes mamans, forts de leur expérience , les uns par vanité ou par pédanterie, d’autres par des vues répréhensibles d’intérêt, tous sans la moindre notion d’anatomie ni de physiologie, comme nous l’avons déjà exprimé plus haut, s’immiscent indiscrètement dans cette partie délicate de l’art de guérir, et prétendent se l’approprier. Les jeunes mères, séduites par les discours trompeurs de ces charlatans, leur accordent une confiance insensée, sans considérer que la médecine de l’enfance exige plus que celle de tout autre période de la vie des connaissances vastes pour établir un bon diagnostic. On nous objectera peut-être que l’état du fades et la nature des vagissements décèlent ordinairement l’indisposition de l’enfant ; nous ne nierons point la véracité de l’allégation,
mais nous répliquerons qu’il faut une étude approfondie pour en saisir les nuances, en déduire des conséquences précises et administrer méthodiquement les médicaments. Au demeurant, les praticiens habiles conviennent unanimement que l’usage prématuré des drogues peut causer des troubles funestes dans l’économie animale. Le célèbre Locke déclamant à cet égard : « Peutêtre, dit-il, s’attend-on que je vais indiquer quelques remèdes pour prévenir les maladies; je n'en connais qu'un seul qu'il faut religieusement observer : c'est de ne jamais donner aux enfants des médecines de précaution. » Il se présente, sans doute, des cas qui réclament l’usage des médicaments, et c’est principalement lorsque les jeunes gens sont affectés de maladies héréditaires, contagieuses, épidémiques ou produites par quelque lésion physique, un écart de régime, etc., mais ces circonstances sont au-dessus de la portée du vulgaire, et invoquent impérieusement les secours des hommes les plus versés dans l’art.
Un autre point. — La délicatesse du tact tend au perfectionnement du jugement. Ce n’est point particulièrement concernant les fonctions du toucher que nous devons ici envisager la peau ; cet organe contient les bouches des vaisseaux exhalants et des vaisseaux inhalants, dont l’exercice des fonctions est de la plus haute importance à la conservation de la santé. Ces trois fonctions départies à la peau rendent compte des nombreuses maladies générales et locales qui résultent de la lésion de cet organe. Ce n’est donc point sans raison que les auteurs conseillent de laver fréquemment les enfants, de leur passer souvent du linge propre et de les mettre au bain. Ces moyens
embellissent la peau et favorisent les fonctions de cet organe qui, suivant l’expression du docteur Hufeland, est le pilier fondamental de la santé. Il est certain que ces moyens préviennent un grand nombre de maladies. En conséquence, on nettoiera immédiatement après la naissance l’enduit gluant qui couvre la peau, au moyen d’eau tiède ; plusieurs personnes se servent de corps gras ; Baudeloque dit que l’eau tiède est préférable. On se gardera de ne point irriter la peau qui est alors très-délicate et très-tendre, par des frictions rudes ou trop prolongées. Nous avons observé plusieurs fois que cette conduite avait produit des inflammations qui se sont promptement terminées par gangrène. On aura soin d’entretenir la propreté de l’organe cutané pendant tout le cours de la vie, par les moyens que nous avons désignés plus haut. Il est particulièrement essentiel de veiller à la propreté de la tête, en la lavant et ayant l’attention d’y passer plusieurs fois chaque jour une brosse à barbes douces. Tout le monde sait que les humeurs ont une grande tendance à se porter vers la tête. La vive sensibilité du cerveau, sans cesse excitée par les impressions constamment renouvelées, et le travail de la dentition, rendent suffisamment compte des congestions cérébrales, des encéphalites, des convulsions, des éruptions, appelées improprement croûtes de lait, du suintement des oreilles. On ne peut donc apporter trop d’attention à tous les genres de soins qui concernent la tête des enfants. Il est à peine nécessaire de rappeler ici l’urgence de débarrasser promptement le jeune être des matières excrémentielles au fur et à mesure quelles s’évacuent ; car outre qu’elles peuvent
irriter et corroder la peau, elles altèrent la santé par les vapeurs qui en émanent, comme nous l’avons exposé en détail, en nous occupant de l’air que les enfants doivent respirer. Enfin, nous rappellerons encore que les enfants ne doivent pas être serrés dans leurs vêtements, et surtout dans leur maillot ; car la compression exercée sur le ventre ou la poitrine de ces jeunes êtres les empêche de respirer librement, occasionne de mauvaises digestions et nuit à la circulation du sang.
Ce que nous venons de dire du régime des enfants est bien digne de l’attention des parents. C’est par un bon régime qu’on procure aux enfants, non-seulement une dentition facile est une bonne santé mais encore une constitution robuste et toutes les qualités morales qui en dépendent.
C’est l’éducation qui rendit courageux,
De Sparte sans appui, les enfants vertueux ;
C’est elle qui rendit les Romains invincibles,
Et fit qu’aux plus grands maux ils furent insensibles.