‹ Le medecin de mer, ou, Traité élémentaire de pathologie interne et externeChapitre 7 sur 25 · APPAREILS DES SENS · texte numérisé non relu

APPAREILS DES SENS

IÆSIOXS DES OIM4ANES DE LA VISIOA.

L’œil est l’organe essentiel de la vision; c’est un globe composé de membranes superposées les unes aux autres, offrant une cavité qui contient des corps transparens ou humeurs. La coque oculaire est formée par la sclérotique , membrane blanche et résistante; la choroïde , membrane vasculaire; la rétine , membrane nerveuse sur laquelle vont se peindre les objets en miniature. Ces trois membranes forment la plus grande étendue du globe de l’œil; en avant se voit la cornée, qui complète la sphère. Une membrane nommée iris est tendue transversalement dans T intérieur de l’œil ; elle offre à son centre une ouverture : la pupille. Dans la cavité formée par les membranes, on voit une humeur aqueuse ; une lentille transparente : le cristallin, entouré de sa membrane; et une humeur demiliquide très-abondandc : le corps vitré, contenu dans une membrane très-mince: Yhyaloïde. Un appareil

protecteur du globe oculaire est composé des sourcils, des paupières, des voies lacrymales.

Cette exposition succincte des parties qui constituent l’appareil delà vision porte à penser que de nombreuses maladies doivent les atteindre. Ce serait une vaste tâche à remplir que de décrire ces maladies; je me bornerai à signaler les principales.

Ophtalmie.

Sous le titre d ’ ophtalmie on range la plupart des maladies du globe oculaire et de ses annexes ; cependant bien des tissus différens peuvent être atteints par cette phlegmasie. Ce ne sont quelquefois que les paupières , ou la membrane muqueuse qui, sous le nom de conjonctive, s’étend de ces voiles mobiles au-devant du globe de l’œil, qui sont frappés d’inflammation; c’est d’autres fois cet organe luimême qui est affecté dans l’une des parties qui le constituent.

Combien de causes n’amènent- elles pas l’ophtalmie! Elle est idiopathique, dépend d’une excitation locale, d’une influence atmosphérique; ou bien elle est symptomatique, conséquence d’une lésion de quelque organe , notamment de ceux de la digestion ou de la sécrétion de la bile; elle peut être aussi spécifique, tenir à un principe vicieux inhérent à l’économie, tel que la scrofule, les dartres, la syphilis.

On sait que les sables brûlans d’Afrique occasionnent de violentes ophtalmies; il en est ainsi

quelquefois de l’atmosphère de la mer. J’ai vu à l’hôpital Saint-André tous les hommes d’un équipage qui avaient été frappés d’ophtalmie en revenant du Cap de Bonne-Espérance, L’état de ces malheureux était digne de pitié : ils avaient les paupières boursouflées ; la membrane interne était prodigieusement hypertrophiée; les yeux étaient enfouis, invisibles. Ces marins, se trouvant tous à la fois frappés de l’inflammation la plus intense, furent dans un embarras extrême pour diriger le vaisseau. J’opérai la résection de divers lambeaux des conjonctives, ce qui procura la faculté de voir à quelques-uns ; mais la plupart de ces infortunés demeurèrent frappés de cécité.

Dès qu’une ophtalmie se déclare , elle fait éprouver un vif picotement , puis une cuisson brûlante; l’œil devient rouge, larmoyant ; il s’opère une sécrétion de mucosité; les paupières adhèrent l’une à l’autre pendant la nuit; au réveil, on les trouve collées ensemble. Si l’ophtalmie est très-intense, tous les vaisseaux sanguins qui revêtent la sclérotique s’injectent, le blanc de l’œil devient rouge, il se forme un cercle boursouflé autour de la cornée : c’est le cliémosis. Dans les ophtalmies chroniques, il s’opère une dilatation des vaisseaux sanguins ; ils deviennent variqueux, et forment un faisceau qui s’avance à angle aigu vers la cornée : c’est le ptérygion, auquel on remédie par la résection. Il se forme des taches ou laies qui prennent le nom de nuages, d’albugo.

des seins. 213

de leucotna. Cette dernière espèce de taie résulte ordinairement d une cicatrice de la cornée.

Lorsque l’ophtalmie sévit sur le globe de l’œil lui-même , elle peut occasionner Yhypopion , abcès de l’œil, qui exige une incision pour l’évacuation du pus, et amène la perte de l’organe. Quelquefois il y a simplement inflammation de la membrane iris : iritisy ou bien l’inflammation attaque la rétine ou d’autres tissus constitutifs de l’œil.

La photophobie j ou horreur de la lumière, est un symptôme commun à toutes les variétés de l’ophtalmie ; elle est souvent accompagnée de douleurs pulsatives et de lièvre.

Lorsqu’une ophtalmie s’est déclarée, on doit se hâter de recourir à la méthode anti-phlogistique : la saignée des veines, ou du système capillaire, à l’aide des sangsues, est le plus puissant remède. Une diète rigoureuse est indispensable. Il faut tenir le ventre libre au moyen des lavemens, des purgatifs fréquemment réitérés ; opérer des révulsions par des bains de pieds irritons. H est nécessaire d’administrer des préparations d’opium, si les douleurs sont violentes. Mais une chose indispensable est le repos des organes malades : les yeux doivent être constamment à l’abri de la lumière.

Il est très-avantageux de faire des lotions adoucissantes, calmantes; aussi les collyres composés d’eau de guimauve, de laitue, de rose, sont trèssalutaires. L’immersion de la face entière dans un

mélange de ces liquides, afin de bien baigner les yeux, doit être préférée aux simples lotions.

Lorsque les ophtalmies ont passé la période d’acuité, on emploie avec avantage des collyres légèrement astringens, où l’on fait entrer quelques décigrammes de sulfate de zinc. Dans les ophtalmies chroniques, on obtient de bons effets d’une pommade composée d’onguent rosat et d’oxide rouge de mercure.

Pour combattre les taies qui résultent de la phlegmasie oculaire, on a recours au nitrate d’argent, à la tutie préparée, à d’autres modificateurs. On doit se défier de toutes les substances caustiques, il est une infinité d’autres médications qu’on peut mettre en usage, selon l’altération qu’entraîne l’ophtalmie. Certaines opérations chirurgicales deviennent indispensables ; mais lorsque la maladie dépend d’un vice spécial dont est imprégnée l’économie , tous les moyens généraux échouent , il faut nécessairement recourir à des remèdes spécifiques.

névroses oculaires.

La rétine, membrane nerveuse qui tapisse l’intérieur de la cavité du globe de l’œil , n’est pas toujours douée du même degré de sensibilité. Cette propriété vitale est sujette à éprouver de l’exaltation, de la diminution, de l’aberration. Une lumière faible ne peut quelquefois être supportée, tandis ([ue l’œil, d’autres fois, est frappé sans paraître

éprouver de sensation par la lumière la plus vive.

On nomme héméralopie cet état de la vue qui ne permet de distinguer les objets qu’à une vive lumière; nyctalopie, cet état contraire où la vision ne peut s’effectuer que pendant la nuit ou au crépuscule.

On comprend que, dans la première affection, la sensibilité est obtuse; que, dans la seconde, elle est très-vive. Les causes de ces deux genres de névroses sont très-variées : c’est la fatigue des organes de la vision, l’action d une lumière très-vive; c’est, d’autres fois, l’habitation de lieux obscurs, comme un cachot; c’est le dérangement dans un (lux périodique, qui amènent de telles lésions.

Y a-t-il une névrose plus bizarre que celle qu’on désigne sous le nom de berlue ? Des corps imaginaires voltigent au-devant des yeux : ce sont des mouches, des nuages, des étincelles, des gerbes de feu, des taches de toutes les couleurs. Il faut, de la part des malades, un effort d’imagination pour redresser la fausse croyance de l’existence des objets qui s’offrent à leurs yeux. Dans la berlue, on ne peut exercer librement la vision, exécuter certains travaux qui exigent un regard soutenu. Ainsi , veut-on lire, il arrive qu’une tache noire, semblable à une grosse punaise, suit la ligne que l’on parcourt, et couvre justement le mot que l’on fixe; écrit-on, cette tache incommode se trouve toujours placée au bout de la plume. Mais, au lieu d’une tache, il y en

a quelquefois plusieurs; elles se divisent et s’éloignent en représentant une gerbe ou d’autres formes extraordinaires. Mille autres visions fantastiques caractérisent encore la berlue , qui , pour cela , a été justement nommée imaginations , vertiges. La berlue peut être permanente ; elle est dans quelques cas le symptôme d’autres lésions du globe de l’œil, notamment de la cataracte. Mais aussi elle est passagère, elle dure quelques instans et se termine par une migraine.

La plus fâcheuse de toutes les névroses, c’est Y amaurose ou goutte sereine ; elle consiste dans l’extinction de la sensibilité de la rétine : alors la vue se perd , la cécité devient complète. Mais qu’on observe l’état de la pupille quand la vision est abolie : si elle est resserrée , l’amaurose est susceptible de guérison , parce qu’il y a irritation de l’iris ou delà rétine; si, au contraire, la pupille est largement dilatée, et que le centre de l’œil soit net, c’est l’amaurose avec extinction absolue de la sensibilité , celle qu’on nomme goutte sereine; il n’y a pas ordinairement d’espoir.

Pour combattre les névroses des yeux, il faut en rechercher les causes et les écarter. Il devient utile de modifier la nature des travaux, d’éviter l'influence d’une trop vive lumière, de changer la manière de vivre.

Si l’on pense que des écoulemens périodiques soient supprimés, comme les flux hémorrhoïdal ,

menstruel, on doit s’efforcer de les rétablir, ou de

leur suppléer par des évacuations sanguines, tantôt il convient de rehausser la sensibilité par des excitans, tels que des vésicatoires, des frictions, des ventouses; tantôt il faut la diminuer par des

saignées, le régime sévère, les purgatifs. On doit varier les moyens thérapeutiques à l’infini, selon la mobilité des symptômes. On ne peut donc raisonnablement établir d’une manière générale le traitement des névroses oculaires.

Strabisme.

On considère le strabisme comme une discordance entre les axes visuels, il serait plus exact de dire qu’il consiste dans le défaut de parallélisme de ces axes; car, dans le strabisme double convergent, il y a réellement harmonie, puisqu’il y a à droite et à gauche la même disposition. Ce n’est que dans le strabisme unique que l’on voit régner la discorde.

Les convulsions, notamment celles qui seraient produites par les vers intestinaux, peuvent bien amener le strabisme ; mais ceLte difformité est en général congéniale. On l’attribue à la vive impression de la lumière, qui entraîne d’un côté les regards de l’enfant naissant. Cette explication n’est pas pleinement satisfaisante; car, dans le strabisme double interne, on ne pourrait guère accuser l’influence de la lumière.

C’est à une contracture musculaire permanente,

ou à une brièveté congéniale de l’un des muscles de l’œil, principalement à cette dernière cause, qu’on doit attribuer le strabisme. On nomme louches ceux qui en sont atteints. Tantôt le strabisme est divergent, les yeux se portent en dehors; tantôt il est convergent, les yeux se portent en dedans; plus rarement ils sont entraînés en haut ou en bas. Dans ce dernier sens, le strabisme est nommé horrible.

De tout temps, pour corriger le défaut d’harmonie des axes visuels, on se bornait à appeler les regards vers un objet placé en perspective; à empêcher que la lumière ne parvînt latéralement sur les yeux; à faire porter des lunettes qui ne laissassent passer les rayons lumineux que par un point très-circonscrit. Mais les progrès de la ténotomie se sont étendus au strabisme , et la myotomie ou section des muscles raccourcis est devenue le mode nouveau de traitement.

Tout innocente que puisse être cette opération , elle n’est pas exemple de dangers. Ce n’est pas tou jours impunément que l’on accroche l’œil avec une érigne, que l’on incise la conjonctive, que l’on met à nu tel ou tel muscle de l’œil, qu’on le soulève avec un crochet mousse , et qu’on le coupe en travers avec un ténotomeou des ciseaux. On rencontre des vaisseaux quelquefois, et il y a hémorrhagie. On divise la conjonctive, et il se déclare une ophtalmie. Il se forme aussi des épanchemens de sang

dans l’orbite. L’opération, peu douloureuse chez les uns, est horriblement douloureuse chez les autres; et après la section d’ un muscle, on se voit lorcé d’en couper deux ou trois encore, et de laisser le globe de l’œil immobile et comme égaré dans l’orbite.

L’opération du strabisme a une grande vogue; on ne peut s’empêcher delà considérer comme rationnelle. Mais on ne doit pas en abuser, il faut la réserver pour le strabisme très-prononcé; car, à côté des accidens qui accompagnent fréquemment cette opération, on pourrait bien voir survenir par la suite, sur un œil opéré , un strabisme dans un sens opposé. Le temps seul fera juger de la valeur réelle d’une opération accueillie avec tant d’enthousiasme.

Cataracte.

L’œil renferme des corps globuleux diaphanes, susceptibles de devenir opaques. L’un d’entre eux est le cristallin, destiné à réfracter les rayons lumineux. Sans cause connue, il perd sa transparence. On aperçoit un point opaque, ordinairement nacré , mais pouvant prendre toute autre nuance; ce point s’étend en circonférence, et la totalité de la lentille cristalline se trouve bientôt frappée d’opacité. La marche de cette affection peut être lente, mais elle peut être prompte. Les malades voient mieux à une lumière faible, parce qu’alors la pupille dilatée laisse passer vers la circonférence

du cristallin les rayons lumineux; mais si la pupille se resserre, c’en est fait, il y a cécité.

Il arrive qu’on exploite la crédulité des malades, en leur faisant croire qu’on guérira la cataracte sans opération; on se borne alors à dilater la pupille avec une substance narcotique , telle que la bella-dona ; et comme les rayons lumineux parviennent à la rétine, les malades sont émerveillés; mais cette amélioration est fallacieuse et momentanée.

Pour guérir la cataracte , il faut déplacer le cristallin, ou l’extraire. Le premier genre de traitement consiste à introduire une petite aiguille aplatie , montée sur un manche , au travers de la sclérotique ou de la cornée ; on divise une capsule qui renferme le cristallin , on pèse sur ce corps avec l’aiguille, et on l’enfonce en arrière et un peu en bas de la cavité oculaire , dans le corps vitré. Si le cristallin ne remonte pas à sa place, s’il ne survient pas des accidens inflammatoires qu’on ne puisse heureusement combattre , la vue peut être parfaitement rétablie, l’obstacle qui s’opposait au passage des rayons lumineux étant enlevé. Par le second genre de traitement, on fait, avec un petit couteau, une section semi-lunaire à la cornée, on divise la capsule cristalline, et, par une légère pression, on chasse le cristallin au-dehors. Dans cette opération, le corps étranger est extrait; mais il y a une plaie et l’on a à redouter des accidens, surtout l’issue du corps vitré, d’où résulterait la perte de l’œil.

Glaucome.

Cette affection consiste dans l’opacité du corps vitré. Comme la cataracte , le glaucome peut se déclarer spontanément , mais il résulte fréquemment de l’inflammation des yeux. Un coup porté sur ces organes occasionne souvent une ophtalmie interne qui menace d’amener l’hypopion ou abcès de l’œil. Parvient-on, par un traitement énergique, à empêcher la formation du pus, les accidens diminuent d’intensité, l’inflammation se dissipe, mais le fond de l’œil conserve une opacité verdâtre, comparée à la couleur de l’eau de mer; le corps vitré et la membrane hyaloïde qui le renferme ont perdu leur transparence, les rayons lumineux ne peuvent parvenir librement à la rétine : il y a confusion de la vue ou cécité absolue. Le plus souvent cette affection est irrémédiable , rien n’étant capable de rétablir la diaphanéité du corps vitré et de l’hyaloïde.

Fistule lacrymale.

Je signale cette affection , afin qu’on puisse la distinguer des abcès, des furoncles, des tumeurs diverses qui se forment au voisinage de l’œil. C’est à l’angle interne de l’orbite que s’établissent les fistules lacrymales; elles consistent dans un petit trajet ulcéré qui s’étend de la peau au sac lacrymal. Une tumeur rouge, luisante, disparaissant

par la pression, et renfermant une humeur purulente qui sort par les points lacrymaux et par le canal nasal, est le premier degré de la listule lacrymale. Cette tumeur se perce-t-elle, la listule est complète et s’entretient par elle-même.

Pour guérir une telle listule, on procède par des injections dans les conduits lacrymaux ou le canal nasal ; on désobstrue à l’aide de stylets; on passe des sétons ou des mèches. Tantôt c’est par les points lacrymaux qu’on procède, tantôt c’est par le canal nasal, après avoir fait une incision préalable à la partie antérieure du sac. On peut se borner à pousser, par la listule un peu élargie, une corde à boyau ou un petit cylindre de plomb, et par cela seul on dilaterait le canal nasal et l’on guérirait la listule. En plaçant une petite canule à demeure, on établit une voie pour le cours des larmes; mais on expose les malades à des accidens consécutifs C J’ai obtenu de nombreux succès par la méthode qui consiste à faire déployer par la narine un ressort élastique, à amener un fil dans le canal nasal pour y entraîner des mèches de charpie, et à opérer par ce moyen la désobstruction de cette partie des voies lacrvmales.

1 Pour extraire les canules, j’ai imaginé et appliqué le procédé suivant : Je fais passer dans la canule un cordonnet de soie qui sort par la narine; je fais plusieurs noeuds à ce cordonnet , de manière qu’en le retirant en haut, les nœuds, ne pouvant passer dans la canule, la soulèvent et l’ entraînent.

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