MAISON DE SANTÉ
Lorsqu'on avait franchi la porte cochère, on se trouvait en face d'une
deuxième porte et d'un second mur parallèle au premier, dont un intervalle d'environ trois mètres le séparait, ce qui constituait autour de la propriété un chemin de ronde comme il en existe dans les places fortes et dans les prisons de l'État.
A droite de l'entrée principale le logis du concierge, petit pavillon carré, sans étage, composé seulement de trois pièces étroites et entouré d'un jardin plein de fleurs.
A gauche un pavillon semblable occupé par le jardinier de l'établissement.
De Tautre côté du second mur de clôture s'étalait un véritable éden, une réduction du parc Monceaux oh couraient des allées sinueuses et bien sablées, au milieu de pelouses d'un vert d'émeraude, bordées de corbeilles multicolores et ombragées par des arbres séculaires de toutes les essences, depuis la platane et le marronnier jusqu'au vernis du Japon et au cèdre du Liban.
Une nappe d'eau, s'irisant des couleurs de l'ar-en-ciel sous les rayons solaires^ jaillissait d'un amoncellement de roches moussues formant le point central de l'une des pelouses. — Cette nappe devenait un ruisseau serpentant au milieu des plantes aquatiques et laissant partout sur son passage la vie et la fraîcheur.
Sous les futaies, et faisant merveille dans le paysage, s'élevaient deux bâtiments coquets, en forme de chalets suisses, tapissés de lierre et de plantes grimpantes et entourés de fleurs éclatantes.
L'un de ces chalets, surélevé de quelques marches au-dessus du sous-sol, se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage.
Il était affecté au logement particulier du directeur.
Le second chalet, distribué d'une façon identique, contenait un salon d'attente pour tes visiteurs, le bureau officiel, la chambre du médecin en sous-ordre, et un appartement luxueux pouvant se diviser et servir à deux malades riches et spécialement recommandés.
Du premier coup d'oeil jeté sur le parc que nous venons de décrire sommairement résultait une impression vivifiante et joyeuse.
— Comme on doit être bien ici ! — pensaient les gens superficiels.
Ils n'avaient pas tout vu !...
Derrière le rideau de verdure lumineux et fleuri se trouvait le côté sombre, c'est-à-dire les bâtiments de la maison de santé proprement dite.
Ces bâtiments, reliés les uns aux autres et séparés des jardins par une grille, affectaient la forme d'une croix posée sur un carré.
Une telle disposition avait l'avantage de donner quatre cours bien distinctes, absolument indépendantes et plantées de grands arbres.
Dans ces bâtiments à deux étages, parfaitement aménagés pour les besoins du service, le rez-de-chaussée se composait de cellules à portes massives, garnies de guichets s'ouvrant à l'extérieur, et pourvus de doubles verrous.
— Voici ce qu'il vous faut, — dit-il, — je vous préviens que ce réactif est d'une grande
puissance. (Page 152.)
Les pièces du haut étaient meublées sans luxe, mais d'une façon gracieuse et confortable.
De solides crilla2:es "•arnissaient toutes les fenêtres.
C'est que celte maison de santé, dirigée par le docteur Frantz Rittner, spécialiste disting-ué, célèbre par ses cures dans certains cas d'aliénation moniale, était une maison de folles... — Nous disons « maison de folles », car on n'y recevait que des femmes.
Elle contenait environ quarante lits et jouissait d'une grande vogue, grâce
LiV. 19 F. ROY, éditeur.
au mode de traitement qui y était appliqué, à sa situation charmante au milieu de l'air le plus pur, et grâce surtout à la brillante réputation du docteur Rittnçr, qui, disait-on, ne vivait que pour la science.
Le docteur Rittner, — se prétendant Alsacien, en réalité d'origine berlinoise,
— n'avait pour l'assister comme praticien qu'un jeune médecin, Allemand comme lui, mais le reste du personnel était nombreux.
La consigne de la maison, sévère pour les employés, se montrait, ou du moins semblait se montrer toute maternelle pour la plupart des malades.
Notons en passant, — et afin de n'avoir plus à y revenir, — que, sur la lisière du chemin de ronde, derrière le bâtiment des folles, existaient deux petits corps de logis renfermant, l'un la buanderie, l'autre la salle de dissection.
C'est entre ces deux corps de logis que s'ouvrait la porte bâtarde donnant sur le boulevard Montmorency, presque en face de la passerelle du chemin de fer qu'on traverse pour aller au boulevard Suchet, à la hauteur du bastioncaserne n° 61.
Plus d'une fois le factionnaire, montant sa garde la nuit à l'entrée de la caserne, avait frissonné d'un vague effroi en entendant s'élever au milieu des ténèbres les plaintes bizarres, les gloussements étranges, les rauques clameurs de quelqu'une des malheureuses créatures que la folie rendait furieuse.
Les bâtiments des aliénées, divisés en quatre parties égales, formaient quatre sections distinctes :
L'une était réservée aux folies douces ;
La deuxième aux folies sombres ;
La troisième aux folies tournant à l'idiotisme ;
La quatrième enfin, aux folles agitées, celles dont la surveillance offrait le plus de dangers et la guérison le moins de chances.
Nos lecteurs connaissent désormais l'aspect général de la maison de santé du docteur Rittner.
Nous allons les mettre en présence du docteur lui-même en les introduisant dans le cabinet particulier de cet homme, dont beaucoup de gens vantaient le savoir, et dont tout le monde proclamait la conscience et le désintéressement.
Ce cabinet était situé au premier étage du pavillon dont nous avons parlé.
— On n'y pouvait arriver qu'en traversant la chambre à coucher, précédée ellemême d'un petit salon meublé avec goût, mais dans le style le plus sobre et le plus sévère.
Une telle disposition, qui peut et doit sembler incommode, n'avait point été adoptée sans intention. — C'était par un calcul du docteur qu'il fallait traverser deux pièces pour arriver à lui.
Quoique se croyant sûr de la discrétion absolue des gens qu'il employait, il n'abandonnait rien au hasard et prenait des précautions multipliées contre les oreilles trop curieuses.
Pourquoi cette prudence poussée jusqu'à l'excès? Le docteur avait-il doue quelque chose à cacher? Nos lecteurs ne tarderont point à être édifiés à cet égard... Frantz Rittner était un homme de quarante ans environ, au visage pâle, habituellement calme et froid mais doué par moments dune extrême mobilité j d'expression.
i Un cercle de bistre, résultant sans doute des fatigues du travail, entourait
l ses yeux dont les prunelles d'un gris d'acier très clair regardaient rarement en I face. — Une chevelure d'un blond roux, naturellement bouclée, couronnait son )' front haut. — Sa barbe peu fournie, qu'il portait entière, laissait voir la forme l carrée et lourde de son menton, annonçant l'énergie dans la volonté et presque \ l'entêtement.
Son nez fortement aquilin offrait le type juif, plutôt que celui des races du Nord auxquelles le docteur appartenait.
Au moment où nous franchissons le seuil de son bureau, Frantz Rittner se trouvait entête-à-tête avec un homme dune trentaine d'années, fort beau garçon, prodigieusement satisfait de sa personne et poussant la recherche dans l'élégance jusqu'à l'extrémité.
Ce visiteur se nommait René Jancelyn. — 11 était le frère de Mathilde Jancelyn, la maîtresse de Fabrice Leclère que nous avons vue à .Melun en compagnie de ce deruier.
i Les deux hommes, assis très près l'un de l'autre, parlaient à voix basse
; quoique, selon toute apparence, personne ne put les épier.
> — Ainsi donc, — demandait Rittner, — votre beau-frère de la main gauche
\ a voulu assister à l'exécution?...
\ — Il le fallait, — répondait René, — et je lui en ai moi-même donné le con-
\ seil.
; — Il le fallait ! dites-vous... Pourquoi ?
l — N'était-il pas à craindre qu'après le rejet du recours en grâce, le con-
damné, renonçant à son obstination, ne se décidât à parler?... ) — Qu"aurait-il pu dire ?
> — Il aurait pu dire au moins son nom...
> — Qu'importait cela?
\ — Il importait beaucoup... — Avec son nom on reconstituait son passé, on
suivait sa piste, on prouvait la réalité de sa présence dans le bois de Seineport.
I on obtenait de lui peut-être un signalement plus détaillé du bienfaiteur nocturne qui a mis dans ses mains le portefeuille de l'homme assassiné... — Le procès de ce malheureux a divisé le public en plusieurs camps ennemis... — Les uns voient en lui l'assassin... Les autres le croient seulement compUce.., D'autres enfin le déclarent innocent... :— Ces divisions existaient aussi parmi les jurés... — Sans l'obstination de l'accusé à se taire, son acquittement n'é-
tait pas douteux... — C'eût été là ua sérieux malheur... — La mort de cet homme esf nécessaire à notre repos.
— C'est vrai, et je ne respirerai librement que quand tout sera fini.
— Respirez donc!... — Tout est fini depuis ce matin... — répondit le visiteur.
— Tout est fini, — répéta le docteur Rittner. — En étes-vous bien sûr?
— Absolument sûr... — répliqua René Jancelyn.
— Il arrive parfois que, le jour et l'heure de l'exécution étant fixés, on accorde un sursis au dernier moment.
— Sans doute, mais cela ne s'est point produit aujourd'hui. — Si les choses n'avaient pas suivi leur cours ordinaire, j'en aurais été instruit avant de sortir de chez moi...
— Et comment?
— Par une dépêche de Fabrice...
— Quelle imprudence! — murmura le docteur. — Rien n'est plus compromettant qu'une dépêche !...
— Oh! les précautions étaient prises... — iNous étions convenus d'une phrase, intelhg-ible pour moi seul, qui ne pouvait éveiller aucun soupçon... celleci : Prévenez le docteur que l'état de notre malade me donne du souci. — Point de nouvelle, donc bonne nouvelle, comme dit le vieux proverbe... Nous n'avons plus rien à craindre...
— On a toujours quelque chose à craindre, — répliqua le médecin des folles, — et l'homme avisé se tient sur ses gardes, même quand tout péril semble conjuré... — Qui sait si le ministère public, subissant à son tour l'influence de ces courants d'opinion dont vous me parliez tout à l'heure, n'éprouvera pas quelque inquiétude au sujet d'une erreur possible, et ne tentera point, même après l'exécution, d'éclaircir ses doutes tardifs et de porter la lumière au milieu des ténèbres?...
René Jancelyn haussa les épaules.
— Le ministère public se gardera bien d'agir ainsi, — répliqua-t-il. — Ce serait crier par-dessus les toits qu'il a demandé une tête un peu légèrement!
— Le condamné étant un inconnu, et personne par conséquent ne lui portant un durable intérêt, avant huit jours on ne se souviendra plus de cette affaire...
— Chassez donc tout souci et, je vous le répète, dormez en paix...
— Je le voudrais... — répondit Frantz Rittner avec une moue significative.
— Baste ! vous êtes un trembleur... — Vous avez peur de votre ombre...
— Et vous vous rassurez trop vite, vous, mon cher! — Avez-vous découvert quelque chose, relativemeut à l'identité du singulier personnage qui vient de mourir?
— Rien... — Mes recherches personnelles n'ont pas été plus heureuses que celles de la police.
— Et devinez-vous quel mystérieux motif a décidé ce pauvre diable à cacher son identité? ••
— Une seule hypothèse me semble probable...
— Un immense dégoût de la vie.
— C'est inadmissible.
— Pourquoi?
— Si cet homme voulait mourir, il avait dix moyens, tous plus pratiques les uns que les autres, de se supprimer lui-même, sans passer par les angoisses effroyables d'une instruction criminelle et la honte d'une exécution... — Croyezmoi, Yx du problème est encore à trouver... Il existait certainement, dans la vie du condamné quelque secret terrible qui lui commandait le silence et qui nous a servis... Félicitons-nous de ce hasard...
— Et admirons le sang-froid de Fabrice et son énergie rare en toute cette affaire...
— Oh ! — dit le docteur, — je lui rends pleine justice ! Il est très fort ! . . .
— Sans lui, les soupçons naissants de Frédéric Baltus se changeaient en certitude, et nous étions perdus... — reprit Jancelyn. — Il nous a sauvés du bagne en risquant l'échafaud...
— C'était en vérité jouer trop gros jeu pour une misérable somme de vingtcinq mille francs... et cela par la faute de Fabrice... — Je voulais^ moi, mettre le chiffre de cent mille francs sur le chèque... — au moins cela valait la peine de s'exposer un peu.
— Oui, mais Fabrice connaissait mieux que nous les habitudes et la manière de vivre de Frédéric Baltus... — S'il a tenu bon pour un chiffre modeste, c'est qu'il savait qu'une somme plus importante semblerait invraisemblable...
— Peut-être, mais cela aurait remis quelques fonds dans notre caisse effroyablement anémique.
— Combien possédons-nous à cette heure?
— Cinquante mille francs à peine...
— Diable ! c'est maigre...
— Les plaisirs sont ruineux, mon cher ! — Nous dépensons sans compter, et les rentrées ne se font pas... — Mes livres sont d'ailleurs à votre disposition...
— Oh! docteur, j'ai toute confiance...
— N'était-il pas convenu que vous prépareriez un chèque signé du comte de Sommerive ? — Je vous ai expliqué la situation. . . — D'ici à un mois le comte sera
dans une maison d'aliénés. — Avant que le conseil de famille ait demandé et obtenu l'interdiction de ce gentleman, rien de plus facile que de toucher soixante ou quatre-vingt mille francs à la Société générale, sans qu'il y ait la moindre chance d'être éconduit ou suspecté. — Le comte est fou, c'est vrai, mais il n'est pas interdit, donc il peut souscrire.
— A l'ordre de qui ferai-je le chèque ?
— A l'ordre d'une femme à la mode, d'une cocotte en vue et menant grand train, Reine Grandchamp si vous voulez, l'ancienne maîtresse du petit Gavard, cet ex-gommeux, aujourd'hui dix fois millionnaire et mari de Dinah Bluet \ C'est Reine qui sera censée signer : pour acquit...
— Il me faut des spécimens des deux écritures.
— Se vous ai-je pas remis une lettre du comte ?
— Jamais.
— Je vais donc vous en donner une, ainsi qu'un billet de Reine Grandchamp... Je suis riche en autographes de ces dames...
Le docteur, à l'aide d'une clef d'acier microscopique suspendue à sa chaîne démontre, ouvrit un des tiroirs de son bureau et prit dans ce tiroir un énorme portefeuille en maroquin rouge, contenant une centaine de lettres dépliées et soigneusement étiquetées.
Parmi ces lettres il en choisit deux.
— Voici d'abord, — dit-il, — une fort longue épître du comte. Et il tendit une feuille de papier armorié à René Jancelyn.
— Ecriture facile à imiter... — murmura ce dernier après un instant d'examen. — La signature demandera plus de travail, à cause du parafet compliqué, mais on y arrivera...
— Voilà maintenant les pattes de mouche do la cocotte.
— Griffonnage enfantin... signature de femme de chambre dont l'éducation primaire laisse à désirer. — Cela ira tout seul.
— Ne nous arrêtons pas en si beau chemin et remplissons la caisse... — Examinez cette lettre... — Elle est de madame veuve Riquet de la Candèle... — Cette autre émane d'un certain Sigismond Badoul, poète mal apprécié, artiste lyrique incompris, désireux de monter par l'échelle des femmes et se faisant présentement appeler dans le monde vicomte de Saint-Médéric.
— Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?
— Une veuve et un intrigant, je viens de vous le dire. — La veuve est éprise de l'intriyant et le lui prouve... argent comptant... — Elle a des fonds dans la maison Tomlinson, de Londres... — Nous pouvons lancer sur cette maison un chèque de deux mille livres sterling, souscrit par ladite veuve Riquet de la Candèle, avec la signature Saint-Médéric pour acquit.
Les Tragédies de Paris. — F. Roy, éditeur.
— Il n'y a rien à craindre?
— Non... La fantaisiste et inflammable veuve sera dans une maison de santé avant quinze jours...
— Folle, elle aussi?...
— Non pas, — du moins dans le sens rigoureux du mot, — mais enfermée comme telle à la requête d'un parent qui voudrait hériter... — Qui sait si ce dernier chèque, qu'on mettra naturellement sur le compte de sa passion insensée, ne servira pas l'héritier...
René Jancelyn prit et serra dans sa poche les papiers que lui tendait le docteur.
— Et, — continua ce dernier, — Fabrice s'est-il décidé à vous remettre les pièces nécessaires à la confection d'un chèque de son oncle Maurice Delarivière, payable à Paris à la banque Jacques Lefeb\Te ?
— Il m'a remis, comme modèle, un chèque tout rempli pour une somme insignifiante, mais il me faut le temps de graver la planche.
— Ne pouvez-vous laver l'écriture ?
— Non, — elle est trop ancienne... — L'extrême violence des réactifs à employer ferait certainement subir au papier une altération compromettante. — Fabrice d'ailleurs ne se soucie guère que nous tentions la fortune de ce côté, et j'estime qu'il a raison. — Il craint que les soupçons de son oncle ne se portent sur lui.
— Ce serait sans grand danger, — M. Delarivière ne livrerait pas son neveu...
— C'est probable, mais il est non moins probable que dans ce cas il le déshériterait absolument. Or Fabrice tient beaucoup à l'héritage dont, parait-il, le chiffre est important.
— Et dont nous ne toucherons pas un centime, nous ! — dit Frantz Rittner avec amertume.
— Il est certain que Fabrice est un égoïste et qu'il nous lâchera sans hésiter, le jour où il pourra se passer de nous... — Mais, qu'y faire?... — Avez-vous autre chose en vue pour un prochain avenir ?
— Hélas, non!... — Nous vivons d'expédients... — Il faudrait mettre la main sur une combinaison hardie, qui nous enrichirait d'un seul coup.
— Je la cherche depuis longtemps... — fit René avec un sourire.
— La trouverez-vous?
— Je crois qu'elle est trouvée.
— Et c'est?...
— Je vous le dirai quand j'aurai la certitude que je ne fais pas fausse route... — Jusque-là je resterai muet ! — Avez-vous préparé le réactif que je vous ai demandé il y a trois jours ?...
— Oui.
— J'en ai besoin aujourd'hui même.
— Pour mener à bien la combinaison dont il s'agit ?
— Peut-être.
— Je vais vous le donner.
En prononçant ces paroles Frantz Rittner quitta son siège, s'approcha de la muraille et décrocha un tableau signé : Boucher, représentant de vieux satyres et de jeunes nymphes dialoguant sur des pelouses avec un entrain fort réahste.
Frantz Rittner aimait les scènes galantes.