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Georges, s'accoudant à la barre d'appui, s'abandonna à une sorte de rêveuse extase. (Page 140.J
— Et, en attendant, nous ne te voyons plus... — C'est si loin, Melun, pour un homme occupé comme toi!...
Georges embrassa sa mère.
— Ne me grondez pas! — dit-il. — Je vous promets de venir souvent.
— A la bonne heure ! — s'écria Robert Vernier. — Et maintenant — ajoutat-il —parlons un peu de choses tout à fait sérieuses... — Tu as vingt-sixans faits...
— Sans doute...
LlY. 18. F. ROy. éditenr
— Est-ce que cet âge-là ne te donne pas des idées? — La vieille Madeleine est une digne créature, elle t'aime et te soigne comme son enfant, mais elle ne remplit pas le vide de ta maison ainsi que le ferait une petite femme, aimante et douce, que nous appellerions notre fille et qui nous donnerait des petits-fils. — Hein ! que dis-tu de cela ?
— Mon père... — murmura Georges.
— Que diable ! — poursuivit l'architecte avec vivacité, — il est grand temps de te créer une nouvelle famille... — Quand j'ai épousé ta mère, j'avais juste ton âge, donc j'étais jeune... j'ai eu plus longtemps à être heureux... — Marie-toi!
Georges, en écoutant ces paroles, éprouvait une émotion presque douloureuse.
Il songeait à Edmée, l'adorable enfant qu'il aimait, et se demandait si cellelà, la seule qu'il voulût pour femme, serait jamais à lui...
— Tu ne réponds pas?... — reprit Robert Yernier, inquiet du silence de son fils... — Est-ce que le mariage te fait peur?...
— Non. mon père, pas en principe... — Mais je vous avoue qu'en ce moment je ne songe point à me marier...
— Je comprends ça, parce que tu n'as rencontré jusqu'à présent personne qui te convienne, mais j'ai un parti à te proposer, moi, el un fameux... — Jeune fille charmante, bien élevée, d'un bon naturel, et dot d'un chiffre superbe, sans compter plusieurs héritages à courte échéance... — On te connaît de réputation... On t'acceptera les yeux fermés, chose bien inutile d'ailleurs, car tu es bon à voir. — Est-ce entendu? — Veux-tu que demain je te présente?...
— rsou, mon père... — répliqua Georges avec mélancolie. — Je vous dois la vérité... — j'ai fait un rêve... — Si la réalisation de ce rêve est impossible, je ne jne marierai jamais. ..
— Cher enfant, — s'écria madame Yernier, — tu as donné ton cœur?
— Oui, ma mère...
— Et tu souffres?
— Non, car j'espère encore...
— Il s'agit d'une très riche héritière, sans doute?... — demanda l'architecte avec un sourire.
— Hélas! — murmura Georges, — j'ai grand'peur qu'elle ne soit trop riche... et mieux vaudrait qu'elle fût pauvre !
— J'aurais plus de chance de l'obtenir... — Mais ne me questionnez pas, je vous en supplie... je ne pourrais vous répondi'e aujourd'hui... — Et puis, il se fait tard... nous allons vous laisser prendre un peu de repos...
Il ajouta, en jetant les yeux sur la pendule :
— Onze heures déjà!... — Nous n'avons pas été raisonnables... — Vous avez sommeil, j'en suis sur...
— Dame ! un peu... mes paupières s'alourdissent.
— Donc, à demain, père... — J"irai dès le matin rendre visite au confrère qui vous a si bien soigné, et le remercier cordialement.
— Bonsoir, cher enfant !
Georges embrassa l'architecte et sortit avec sa mère.
— Je t'attendais d'un moment à l'autre, — dit celle-ci en ouvrant une porte ; aussi ta chambre est prête, et voilà sur cette petite table une collation de viandes froides pour le cas oti tu aurais faim...
— Bonne mère, tu penses à tout !...
Une minute plus tard le jeune homme, après avoir pressé sur son cœur l'excellente femme, refermait derrière lui la porte de la chambre pleine de souvenirs où il avait passé son enfance.
Georges se sentait presque calme.
Les craintes qui l'avaient assailli à son départ de Melun n'existaient plus ; son père était hors de péril, donc il pouvait laisser sa pensée suivre librement le chemin où son cœur la guidait.
Au fond de la chambre se trouvait une large fenêtre à tout petits carreaux.
Il se dirig-ea vers cette fenêtre et l'ouvrit.
Elle donnait sur un vaste jardin, ou plutôt sur un parc planté d'arbres séculaires.
Au fond de ce parc on entrevoyait vaguement, malgré les ténèbres, la façade sombre d'un grand bâtiment.
Çà et là des lueurs incertaines mettaient de pâles reflets sur les rideaux blancs, derrière les vitrages de quelques croisées.
Le parfum pénétrant des lilas en fleur, formant un véritable taillis le long de la muraille de clôture, montait dans la nuit sereine comme la fumée d'un grand encensoir.
— C'est là, —murmura Georges en étendant la main vers le parc, — c'est là que pour la première fois je l'ai vue... C'est là que pour la première fois son nom si doux a frappé mon oreille pour arriver jusqu'à mon cœur!... Edmée, chère Edmée !.. . comme je l'aime!
Puis le regard du jeune homme s'attachait sur une aile du bâtiment, et sur une de ces pâles lumières dont nous avons parlé.
— Et c'est là qu'elle repose... — ajoutait-il. — C'est là que son bon ance protège son repos béni !
Ensuite, s'accoudant à la barre d'appui de la fenêtre, Georges s'abandonna à une sorte de rêveuse extase.
Demain je la verrai... — se répétait-il. — Demain je saurai si elle est la
fille de ce riche banquier de New York... —Ah! plût à Dieu qu'elle fût pauvre...
Le temps avait passé.
D'un dernier regard Georges enveloppa le bâtiment sombre et les masses de verdure endormies dans l'obscurité, puis il referma la fenêtre et se jeta sur son lit.
Le sommeil n'arriva que bien tard et fut peuplé de songes bizarres, dans lesquels le jeune médecin vit passer tour à tour son père, Edmée et Jeanne, et le | condamné de Melun... \
A la fin d'avril l'aurore est matinale. >
Au point du jour Georges, réveillé par un joyeux rayon de soleil, fit rapide- \
ment sa toilette, revint à la fenêtre qu'il ouvrit de nouveau et s'enivra d'air pur ]
et de lumière. \
Tout était silencieux et calme dans le jardin du pensionnat. \
Une sorte de ruelle étroite, bordée par un grand mur, séparait ce jardin de \
la maison de l'architecte ; mais nous savons déjà que la clôture, malgré sa hau- ;
leur, n'empêchait point les regards d'arriver jusqu'aux pelouses. \
Depuis quinze jours Georges, n'étant point venu à Sfiint-Mandé, n'avait pas \
vu la jeune jeune fille. ;
Il interrogea sa montre. \
Elle marquait six heures et demie. \
A cet instant précis une cloche, sonnée à toute volée, résonna derrière les \
bâtiments d'habitation. \
C'était le signal réglementaire du réveil des pensionnaires. \
Chacune des vibrations de la cloche retentit dans le cœur de Georges et le \
fit battre à coups précipités. \
Dans trente minutes il lui serait permis de contempler Edmée !... .;
Chaque matin, après la toilette et la prière, et avant de gagner les salles d'é- \
tude, les jeunes filles, quand le temps était beau, jouissaient dans le jardin d'une \
demi-heure de liberté. \
La matinée ce jour-là était admirable, nous le savons déjà, et le soleil radieux >
dorait les cimes des grands arbres. j
Georges rivait ses yeux sur les marches du perron que les élèves descen- ]
daient en bon ordre pour se disperser ensuite dans les allées et sous les bos- \
quets comme un vol de passereaux. \
Chaque seconde lui semblait interminable, jBt cependant il n'ignorait point \ que son attente serait vaine jusqu'au premier coup de sept heures.
Enfin sonna ce premier coup si impatiemment attendu, et les deux battants \
de la grande porte qui dominait le perron s'ouvrirent à la fois. \
Alors s'éparpilla sur les marches un essaim de visages blancs et roses, une |
nuée de chevelures brunes et blondes, puis une clameur formée de mille notes confuses, gaies, fraîches, éclatantes, s'envola dans l'espace.
Les petites passaient les premières; — diables charmants mais tapageurs.
Les moyennes venaient ensuite, essaim bien bourdonnant encore, aussi vibrant que le premier, mais un peu moins tumultueux. — Ce n'était plus tout à fait l'enfance : — un commencement de réflexion mettait une sourdine aux voix glapissantes.
L'impatience de Georges grandissait tandis qu'il suivait du regard le flot descendant de cette foule juvénile aux yeux brillants, qui ne lui avait jamais paru si nombreuse.
Enfm commença le défilé des grandes demoiselles.
Celles-ci, gaies et souriantes comme leurs compagnes, mais convaincues que leur dignité ^Técoce les obligeait à paraître calmes, s'avançaient avec une gracieuse lenteur, tandis que les petites et les moyennes bondissaient déjà comme des balles élastiques dans tous les coins du jardin en commençant leurs jeux.
Georges examinait rapidement les jeunes filles une à une.
Edmée ne se montrait pas encore.
Le jeune homme se sentait envahi par une grande inquiétude à mesure que que le flot diminuait. — Le défilé cessa.
Les sous-maîtresses descendirent à leur tour.
Edmée n'avait point paru.
— Que se passe-t-il donc? — se demanda Georges avec anxiété. — Pourquoi n'est-elle pas là?...
Une foule d'idées confuses et contradictoires traversèrent son cerveau. La jeune fille avait-elle quitté le pensionnat? — Etait-elle malade?
— Si Edmée ne se trouve plus à Saint-Mandé, — se disait le docteur. — elle n'est point la fille du banquier de New York.. . — Aucun doute à cet égard ne me semble possible... — Si au contraire elle est malade, comment le savoir, et que faire?...
Georges se perdait en conjectures. — Son inquiétude devenait de l'angoisse. — Les suppositions les plus noires lui paraissaient devenir des certitudes.
Soudain une voix claire et perçante se fit entendre au milieu du jardin, jetant sa note aiguë au-dessus du joyeux tumulte.
— Edmée? — criait cette voix, — où donc es-tu? Viens vite! C'était une des pensionnaires appelant son amie.
En entendant ce nom chéri, Georges sentit son cœur soulagé d'un poids immense.
Aucune des conjectures funestes ne se réalisait.
Une jeune fille sortit du pensionnat et descendit à son tour les degrés du perron. — Elle tenait une lettre à la main.
— Enfin la voici I... — se dit le jeune homme avec ivresse.
Edmée avait un peu plus de seize ans.
Grande et svelte sans maigreur, elle était à la fois belle et jolie. — Sa beauté faite de charme et de grâce commandait la sympathie en même temps que l'admiration. — Elle semblait s'ignorer elle-même. — Son admirable chevelure du blond cendré le plus doux, retenue sur le front par un simple ruban de soie bleu pâle, s'épandait librement sur ses épaules et tombait plus bas que sa taille. — Ses grands yeux d'un bleu presque pareil à celui du ruban, ses longs cils, son visage ovale d'une carnation idéalement pure, lui donnaient une sérieuse ressemblance avec les vierges de Raphaël.
La candeur divine de son âme, mettant une sorte d'auréole autour de sa jeune tète , complétait cette ressemblance.
Au moment où Edmée quittait le dortoir avec ses compagnes, l'une des sousmaîtresses lui avait remis une lettre arrivée la veille par la dernière distribution du soir, — La jeune fille s'était arrêtée pour la lire, et son amie, une jolie brune aux prunelles vert de mer, s'impatientait de ce retard dont elle ignorait la cause.
Edmée se dirigea, souriante, vers la jolie brune.
— Que me veux-tu, Marthe? — lui demanda-t-elle.
— J'ai une bonne nouvelle à t'annoncer, — répondit l'enfant.
— Une bonne nouvelle? — Aurais-tu reçu, toi aussi, une lettre de ta mère?..
— Non, ce n'est point cela...
— Qu'est-ce donc?
Marthe se pencha vers Edmée, et mystérieusement lui glissa dans l'oreille ces mots :
— Il est revenu... Il est là...
Nous croyons inutile d'affirmer que Georges n'entendait point ces paroles, mais son instinct d'amoureux lui révélait qu'il était question de lui entre les deux pensionnaires. — Il n'en douta plus quand il vit les yeux de Marthe se diriger vers la fenêtre qu'il occupait, et ceux d'Edmée prendre la même direction.
Ce premier regard n'eut que la durée d'un éclair.
La jeune fille abaissa vivement ses paupières sur les saphirs de ses prunelles et devint tour à tour un peu pâle et toute rose, en appuyant sa main sur son cœur que sans doute une vive émotion faisait battre trop fort.
Au bout d'une seconde elle leva de nouveau les yeux vers la maison voisine, et timidement elle échangea avec Georges un de ce3 longs regards dont la muette éloquence est si pénétrante, et qui suppléent sans désavantage trop notable à des volumes de paroles.
Georges, s'armant de tout son courage, osa ébaucher un salut.
Edmée, d'un mouvement de tête à peine perceptible, le lui rendit, devint cramoisie et pencha vivement sa jolie tète sur sa poitrine gonflée de soupirs.
La pantomime, de part et d'autre, était expressive.
Le lien doux et fort unissant ces jeunes âmes s'affirmait.
Marthe passa son bras autour des épaules d'Edmée, et s'éloignant un peu avec elle lui dit tout bas :
— Tu l'aimes donc bien?...
Edmée garda le silence, mais sa main mignonne répondit pour elle en serrant à la dérobée celle de son amie.
Cette fois encore Georges comprit.
Marthe d'ailleurs, relevant la tète avec la naïve effronterie de l'innocence, et regardant Georges bien en face, d'un air joyeux, sembla vouloir lui transmettre par son sourire et la question et la réponse.
Le temps ne marche pas, il vole, quand sans rien dire on parle d'amour.
Un coup de cloche annonça la fin de la récréation matinale; — il fallait gagner le réfectoire, puis les salles d'étude, et les élèves se formèrent en deux files.
Avant de prendre place à son rang, Marthe dit à très haute voix :
— Le temps sera superbe tantôt pour la promenade au bois de Vincennesl... Ces paroles s'adressaient à Georges beaucoup plus qu'à Edmée.
Le jeune homme était prévenu par le charmant messag-er d'amour qu'il ne tiendrait qu'à lui, dans l'après-midi, de revoir sa bien-aimée.
Laissons Georges Vernier à Sainl-Mandé, oii nous ne tarderons point à le rejoindre, et prions nos lecteurs de nous accompagner à Auteuil.
Vers le milieu de la rue Rafîet, et non loin de son point d'intersection avec la rue des Fontis, se voyait en 1874 une haute muraille percée d'une porte cochère flanquée de deux portes bâtardes. — Des glycines aux grappes fleuries, des gobeas aux clochettes bleues et des touffes luxuriantes de chèvrefeuille, faisaient à cette muraille un chaperon de verdure.
De l'autre côté de ce chaperon moutonnaient les cimes de vieux arbres géants qui prouvaient l'existence d'une de ces vastes propriétés, pleines de soleil et d'ombre, comme il en existe encore beaucoup dans ces délicieux alentours du bois de Boulogne qu'on nomme Passy, Auteuil et Saint-James.
Cette propriété, qui ne se terminait qu'au boulevard Montmorency, était close de ce côté par une grille tapissée de lierre ; — une porte étroite, pratiquée dans cette grille, accédait au boulevard.
Sur le frontail de pierre de la grande entrée de la rue Raffet, ou lisait ces trois mots en lettres de cuivre verdies par les pluies :