XXXVI
\ Derrière le tableau se trouvait un placard fermé par une serrure à combi- ;
naisons. '
Le docteur ouvrit ce placard, et René Jancelyn put voir sur des rayons toute
une collection de bocaux de diverses grandeurs et de fioles de toutes les formes, i
bouchés à l'émeri, étiquetés avec un grand soin et rangés par ordre de taille. Ces nombreux récipients, ainsi soustraits aux regards, renfermaient des ;
produits chimiques et des substances végétales parmi lesquels les narcotiques et \
les poisons se trouvaient en majorité. ;
Dans quel but le docteur était-il en possession de cette riche variété de \
toxiques ? \
Nous le saurons certainement. |
Le propriétaire de la maison de santé prit une fiole sur l'un des rayons et la
tendit à son visiteur.
— Voici ce qu'il vous faut, — dit-il, — je vous préviens que ce réactif est d'une grande puissance et demande à être employé avec précaution.
— Merci, — répliqua René, en serrant la fiole dans une des poches de son pardessus ; — d'ici à peu de jours vous connaîtrez le résultat de mes opérations.
Par l'entretien qui précède nos lecteurs ont appris qu'ils se trouvaient en présence de deux coquins de la pire espèce, — l'un faussaire émérite; l'autre, habile médecin et chimiste de premier ordre, faisant de la science une arme pour le crime, et de la maison d'Auteuil une tombe pleine de secrets sinistres.
Fabrice Leclère, le neveu du banquier de New York, complétait cette trinité de bandits.
Nous l'avons vu déjà et nous le verrons encore à l'œuvre.
Ces trois hommes s'étaient associés pour s'enrichir, et tous les moyens d'arriver à la fortune leur semblaient bons, môme les plus infâmes et les plus dangereux.
— Où dînez-vous aujourd'hui? — demanda Rittner à Jancelyn. — Voulezvous partager mon frugal ordinaire ?
LE ^rÉDECrS' DES FOLLES
Le jeune ùoinme qniUa sa cacbetLe et s'avauça vers les deux amies. Page 163 )
— Cela m'est impossible, quoique je sache à quoi m"en tenir sur la frugalité (le votre table... — Vous êtes un gourmet distingué s'il en fut ! Mais j'ai rendezvous avec Fabrice, à sept heures, chez Brébant.
— Je vous y rejoindrai. — Fabrice nous racontera comment est mort le condamné de Melun. — Ce sera plein d'intérêt.
— A ce soir alors,..
— Ace soir...
Les deux hommes échangèrent une poignée de main. — René sortit dupa-
LrV. 20. F. ROy. éditenr
villon. traversa le parc, le chemin de ronde, et monta dans un coupé de régie qui l'alteiidait rue RalFet, à la porte de la maison.
— Où allons-nous, bourgeois? — demanda le cocher.
— Boulevard des Italiens, et du train... — trois francs de pourboire. Le cocher fouetta son cheval qui partit au grand trot.
\ Retournons à Saint-Mandé
< Eu voyant à l'improviste Georges Vernier dans l'encadrement de la fenêtre l qui donnait sur le jardin du pensionnat, Edmée avait sentit son cœur s'arrêleR, '< puis, sans transition, battre à coups rapides, et sa rougeur soudaine était venue
déceler son trouble.
i: La jeune lille aimait comme on aime à seize ans, d'une façon irréfléchie et
j par besoin, d'aimer. . .
^ Elle avait donné son âme à cet homme qu'elle entrevoyait de loin en loin à
^ une fenêtre, sans lui avoir jamais parlé, sans même savoir son nom. i Cet absurde petit roman, bien simple, mais bien dangereux si Georges n'eût
< pas été le plus loyal des amoureux, était très naturel au fond et presque inévitable dans la situation d'Edmée, qui n'avait pas eu de mère auprès d'elle pour la guider et la mettre en garde contre les périlleuses aventures de la vie.
Presque enfant encore et tout émue d'avoir déjà un secret d'amour, elle s'était confiée à Marthe, une enfant aussi quoique plus âgée d'un an, et Marthe heureuse et fière de se voir élevée par son amie à la dignité de confidente, s'é- \ tait empressée de bâtir un château splendide au pays du Tendre sur des fonda- { tions si frêles.
;■ Un semblable incident ne venait-il pas rompre dune manière délicieuse l'in-
i supportable monotonie de la vie de pension?
Rieuse et folle, très candide, mais pleine d'imagination, Marthe, ne pensant pointa mal, entrevoyait dans l'avenir une foule de péripéties plus attrayantes les unes que les autres pour son cerveau de gamine romanesque.
Elle rêvait correspondance clandestine, rendez-vous mystérieux dans le parc où le jeune homme descendrait à l'aide d'une échelle de corde, enlèvement nocturne au nez des sous-maîtresses, chaise de poste fuyant sur les grandes routes au galop de quatre chevaux, et mariage final, bien entendu !... Que d'ingénues ont rêvé celai...
Georges, d'une nature plus sérieuse, et surtout plus sérieusement épris, comprenait que cet amour n^^ pouvait conserver indéfiniment ces allures enfantines ; mais, étant données les circonstances que nous connaissons, il n'avait su jusqu'alors comment le faire passer du domaine du rêve dans celui de la réalité. L'occasion souhaitée se présentait peut-être.
— Aujourd'hui, — se dit-il quand les pensionnaires eurent disparu, — aujourd'hui, pour la première fois, je lui parlerai... — Dans cette promenade au \ bois de Yincennes, le hasard et l'amour me fourniront un moyen de m'approcher j d'elle... — J'oserai lui demander qui elle est... — Je saurai ce que je dois espé- > rer ou craindre... ]
Toujours immobile à la fenêtre, les yeux fixés sur le jardin désert, il se disait ces choses quand un coup frappé discrètement cà sa porte le tira de sa rêverie.
Il alla ouvrir.
Madame Vernier se présenta, souriante.
— Déjà levé! — s'écria-t-elle.
— Et depuis longtemps, bonne mère... — Comment va notre cherconva- ; leseent? i
— Très bien... presque trop bien, dans ce sens qu'il ne se souvient pas assez ^ d'avoir été malade... Il veut se lever... il a résolu de faire un tour de promenade, j et je viens te demander si tu n'y trouves aucun inconvénient. \
— Allons auprès de lui... — répondit Georges. — Je jugerai si la chose est \ possible et raisonnable, et en tout cas je l'accompagnerai dehors. i
La mère et le fils entrèrent ensemble dans la chambre de l'architecte, qu'ils \
trouvèrent assis sur son lit, un pied chaussé, l'autre nu, le visage reposé, les \
veux brillants, le sourire aux lèvres. i
— Tu vois, — dit-il, — je me lève... \
— Je le vois, mon bon père, mais je ne suis pas sur de l'approuver... — Ne \ préjugez-vous pas trop de vos forces? \
\ — Attends un peu!... \
I Et M. Vernier, descendant tout à fait du lit, se mit à parcourir la chambre à >
grands pas. \
\ — Eh! eh! — reprit-il. — Qu'en dis-tu?... Suis-je assez gaillard?... \
; — Tout va le mieux du monde! — répliqua Georges enchanté, \
\ — Le docteur me permet de sortir?... . ï
I — Le docteur vous l'ordonnerait au besoin. — Un exercice modéré ne peut \
\ que vous faire du bien, mais il faudra vous habiller chaudement... \
\ — • C'est entendu.
j M. Vernier fit sa toilette en quelques minutes, revêtit un palelot de drap mou-
\ tonné épais et chaud comme une fourrure, prit sa canne et son chapeau et dit : } — Me voilà prêt.
\ — Je vous accompagne, — répliqua Georges. — Partons...
; — Bravo! Nous allons faire une charmante promenade! — Surveille Victoire
j pendant notre absence, bonne Henriette! qu'elle soigne le déjeuner et mette les
petits plats dans les grands! Songe que Georges et moi nous aurons en rentrant
une faim de loup!...
15(j LE MÉDECIN DES FOLLES
— Sois tranquille, vous déjeunerez bien. L'architecte s'empara du bras de son fils, non pour se soutenir mais par un
sentiment de tendresse, et tous les deux quittèrent la maison.
— Où allons-nous? — demanda le jeune homme.
— Passons d'abord à la gare, nous y prendrons un journal.
— Ah çà, père, est-ce que vous ne détestez plus les journaux?... — fit Georges en riant.
— Si, parbleu, toujours I mais ce malheureux condamné de Melun m'intéresse... Je suis avide de nouveaux renseignements...
— Yous n'en aurez aucun ce matin, — interrompit Georges. — L'exécution a dû avoir lieu aujourd'hui au point du jour : les journaux n'en rendront compte que ce soir, en admettant qu'ils s'en occupent.
— Je donnerais quelque chose, — reprit l'architecte, pour savoir si l'homme de Millerie et le pauvre diable qui vient de mourir étaient le même personnag-e.
— Que vous importe cela?
— Oh! mon Dieu, curiosité pure... Voilà tout. La matinée était fraîche, un peu trop même pour un convalescent. Après une heure de promenade le docteur ramena son père à la villa, et
l'on ne tarda pas à s'asseoir en face d'un déjeuner confortable.
Edmée s'était bien rendu compte de l'intention de Marthe lorsque cette \
dernière avait dit au moment de quitter le jardin : \
— Le temps sera superbe tantôt pour la promenade au bois de Vincennes ! \ Elle savait que cette phrase, lancée tout haut par son amie, s'adressait au \
jeune homme delà maison voisine, et renfermait une indication très claire dont \ ce dernier ne manquerait point de faire son profit.
Elle pardonnait à Marthe cet avis indiscret, peut-être même en éprouvaitelle au fond une sorte de vague gratitude, mais elle appréhendait instinctivement la minute redoutable où il lui faudrait payer de sa personne, écouter et répondre, car elle ne doutait point que le jeune inconnu ne profitât de la promenade pour se rapprocher d'elle et pour lui adresser la parole.
Que lui dirait-il? — Débuterait-il par un aveu ?...
Edmée, en se posant ces questions, sentit courir sur son épiderme une sorte de petit frisson qui n'était pas sans charme...
Marthe et Edmée se trouvaient l'une à côté de l'autre sur les bancs des cours qu'elles suivaient ensemble.
Le degré d'instruction les rapprochait comme l'amitié.
< " Toutes les deux, ce matin-là, étaient singulièrement distraites et chuchotaient
l à voix basse en ayant l'air de travailler.
— Nous le verrons à la promenade... — disait Marthe à Edmée. I — Tu crois?
I — Je fais mieux que le croire, j'en suis parfaitement sûre... et loi aussi
d'ailleurs; — il a très bien entendu mes paroles, et son regard m'a répondu qu'il 5 les avait très bien comprises...
— Tu as tort d'être si hardie... — fit Edmée sans conviction. I Marthe haussa légèrement ses jolies épaules et répondit :
\ — Pourquoi donc? — Voyons, sois franche, ma chérie !... Est-ce que tu ne
I seras pas heureuse de le voir encore aujourd'hui... de le sentir auprès de toi... de
s lui parler peut-être ?
l — Lui parler ! — répéta la jeune fille avec un peu d'effroi.
I — J'ai dit : peut-être, — répliqua Marthe. — D'ailleurs, vous ne pouvez
passer votre vie à soupirer aux étoiles et à vous regarder par la fenêtre une fois
tous les quinze jours... — Est-ce vrai? I — Il me semble que c'est vrai...
\ — II est indispensable que vous fassiez un peu plus amplement connaissance
— poursuivit Marthe, — et que vous vous donniez l'un à l'autre quelques ren- \ seignements l'un sur l'autre... — Est-ce encore vrai? ( — C'est toujours vrai.
\ — Que sait de toi ce jeune homme?... — Rien sans doute, sinon que tu es
\ très jolie, ce qui saute aux yeux. — Que sais-tu de lui ? Fort peu de chose.
— Je sais du moins qu'il s'appelle Georges !... — fit vivement Edmée. — i Nous avons entendu cette bonne dame, qui doit être sa mère, le nommer de cette
façon.
l — La belle avance! — Lui aussi, à moins d'être sourd, connaît ton nom
I d'Edmée, car tout le temps des récréations je t'appelle dans le jardin. — Vous
êtes logés à la même enseigne, mais c'est insuflisant, et vous pourriez vous
donner vos petits noms pendant dix années sans être sûrs de vous marier
ensuite.
— Tu as raison...
— Patience donc, et à tantôt...
— Si nous connaissions au moins la profession de M. Georges... — reprit Edmée.
— Je la connais depuis ce matin... — dit Marthe triomphante, —j'ai questionné la femme du jardinier... Elle m'a répondu : C'est wi brave /iom??ie... il est très savant... il est médecin, et il n'habite point Paris.
— Voilà tout?
— Oui, tout absolument.
— Etre médecin, — dit Edmée, — c'est suivre une carrière libérale, et la plus
\ belle de toutes!... Se consacrer au soulagement, à la guérison des souiTrances,
' il n'y a rien au-dessus de cela. — J'aimerais mieux un colonel, ou même un
\ lieutenant, ma chérie, — répliqua Marthe, mais je ne fais pas du tout fi d'un
j médecm...
— Un peu de silence, s'il vous plaît, mademoiselle Marthe! — dit une sous- \ maîtresse d'un ton impérieux. — J'adresse la même requête à mademoiselle j Edmée I Vous causerez à la promenade, mesdemoiselles... à moins que votre l intempérance de lang'ne ne vous fasse priver de sortie.
i Les deux jeunes filles^ très effrayées par cette menace dont la réalisation cou-
'< perait court au plus joli chapitre du roman commencé, baissèrent les yeux et se
{ turent.
i Dans la maison voisine le déjeuner de famille était presque fini. ï
L'architecte avait savouré son café et dégusté le contenu d'un tout petit verre \
de vieille eau-de-vie, malgré la défense presque formelle de son fils. >, Georges tira sa montre. — Elle marquait midi trois quarts.
— Tu semblés préoccupé, mon enfant ?... — lui demanda madame Yernier. ; l — En effet, mère, je le suis un peu. ï I — Pourquoi ? i i — J'aurais dû visiter ce matin des clients à Melun, et je ne pourrai le faire que
\ ce soir. \
} ■ — Nous quitteras-tu donc aujourd'hui? — demanda l'architecte. \
^ — Il le faut, mon père... — Le devoir professionnel me l'ordonne... — Com- l
\ plètement rassuré sur votre compte, je n'ai pas le droit d'oublier que dautres i
l réclament mes soins... \
\ Georges venait, sinon de mentir, au moms d'altérer la vérité , pour la première \
fois peut-être de sa vie.
l Sa visible préoccupation ne se rattachait que d'une façon très indirecte à l'exer- \
î cice du devoir professionnel.
< Il pensait à Edmée, à l'heure probable de la promenade au bois, et il était \
l impatient de sortir. )
l — Je vais voir à Vincennes un de mes amis, un chirurgien militaire, — dit-ii >
i en se levant. Je viendrai vous embrasser avant mon départ. \
J — Au moins tu dîneras avec nous ?... — demanda tristement Robert Ver- ]
I nier. |
{ — Non, mon père... cela me mènerait trop tard... — J'irai à pied jusqu'à
i Charenton prendre le train qui passe à cinq heures. \
\ — Liberté complète, cher enfant... Tout ce que tu fais est bien fait.
'. Georges prit son chapeau et sortit.
j 11 gagna rapidement la grande rue, tourna à gauche et passa devant Tentrée
principale du pensionnat.
Une heure sonnait.
— Sont-elles déjà paiiies? — se demanda le jeune homme en interrogeant du
I regard la porte fermée. l
\ En ce moment s'éleva dans l'intérieur un bruit de Aoix qui répondit catégo- 5
I riquement et négativement à la question quil s'adressait.
Les jeunes filles causaient et riaient dans le jardin en attendant le signal de la I promenade.
l II ralentit sa marche, mais ne s'arrêta point et se dit :
l — Quel chemin prendront-elles? |
l Arrivée un coude de la rue, près de l'église, il se retourna. \
\ La porte bâtarde du pensionnat venait de s'ouvrir pour laisser passer des |
\ servantes chargées de corbeilles de provisions destinées à un lunch champêtre. | \ Elles prirent sur leur droite, montant la grande rue de Saint-Mandé. j
\ Yoilà les avant-postes... —pensa Georges. —Il est certain que. là où |
l s'arrêteront ces filles, les pensionnaires devront se réunir... — Je ne ferai pas | 'i fausse route.
\ Et il se mit à suivre les servantes.
i. De temps à autre il se retournait de nouveau.
j Rien n'apparaissait derrière lui.
I Les deux femmes, laissant à gauche la porte de Saint-Mandé, prirent à droite
I et suivirent l'avenue Saint-Marie, que Georges avait longée la veille pour venir \ chez son père.
I Arrivées au bois de Vincennes, elles gagnèrent les rives du lac qui fait face
l à la porte Daumesnil et déposèrent leurs corbeilles sous l'un des groupes de I grands arbres disséminés sur les pelouses.
l Georges se dirigea vers une allée couverte déjà touffue, et s'assit sur un banc,
l à cent pas environ de l'endroit où les servantes avaient fait halte. I Pour les meilleures raisons du monde,, le bois de Vincennes ne peut-être ,
\ comme le bois de Boulogne, le lieu de rendez-vous du h?(j/i life parisien. |
\ Séparé des grandes voies du Paris élégant et viveur par un quartier popu- \
leux où chaque maison est une ruche de travailleurs courageux et infatigables \ les routes et les rues qui y conduisent n'offrent rien d'attrayant aux amateurs >, du luxe à outrance ; aussi (sauf le dimanche) n'est-il habituellement fréquen- \ té que par quelques flâneurs échappés de Saint-Mandé, du Bel-Air, de Vin- \ cennes, et par les pensionnats qui fourmillent à Saint-Mandé, Vincennes |
Charenton, Joinvilie, Gravelle, Saint-Maur, etc. '\
De loin en loin on rencontre un promeneur solitaire qui semble s'être égaré au milieu de ce parc immense.
Georges était heureux du silence et de la solitude presque complète qui l'entouraient.
Edmée — (si elle se détachait des groupes de ses compagnes pour se pro-
mener à part avec Marthe) — suivrait certainement l'allée ombreuse oi!i il s'était placé et, par conséquent, le trouverait sur son passsage.
La stratégie amoureuse du jeune homme devait, selon toute vraisemblance, être couronnée de succès.
Incessamment il interrogeait du regard la roule de l'avenue Sainte-Marie, espérant y voir paraître les vedettes du bataillon féminin qu'il attendait avec impatience.
La route et l'avenue restaient désertes.
Enfin, loin, bien loin — (les petites marchant en tète) — un peloton de lutins roses, babillant à qui mieux mieux, déroula ses files animées qui soulevèrent la poussière du chemin.
Les moyennes suivaient, puis les grandes.
Cinq minutes s'écoulèrent, et les pieds menus de cent cinquante pensionnaires foulèrent le gazon des pelouses.
Les rangs se rompirent après quelques paroles de la directrice recommandant aux sous-maîtresses de veiller à ce que les élèves ne s'éloignassent pas trop du centre.
L'état-major de l'institution s'installa sous les grands arbres, sur des pliants apportés ad hoc, et se mit à exécuter divers travaux d'aiguille ou de tapisserie, tout en surveillant du coin de l'œil les pensionnaires éparses ou réunies par petits groupes, dont les jeux avaient déjà commencé...
Edmée et Marthe ne se quittaient pas. — La même pensée les absorbait toutes les deux.
Où était Georges?
Et leurs grands yeux quêteurs interrogeaient en vain toutes les avenues, tous les sentiers...
XXXYIIl
En voyant les pensionnaires envahir la pelouse, Georges s'était dissimulé derrière un massif de verdure où il se trouvait à l'abri des regards, et celte précaution nous explique pourquoi les deux amies le cherchaient en vain.
— Ne viendra-t-il pas? — murmura tristement Edmée.
— Un peu de patience, donc ! répondit Marthe.
— Nous sommes sans doute arrivées les premières...
— A moins qu'il ne nous guette du fond de quelque allée oii il s'est caché par prudence...
— J'ai regardé partout.
— Moi aussi... — fit Marthe avec un soupir.
Il se dirigea rapidement vers Sainl-Mandé, emportant plus de bonheur que son âme ne pouvait en contenir. (Page 166.)
Chose singulière ! l'agitation de Marthe était aussi grande et plus visible peutêtre que celle d'Edmée, et cependant la jeune fille ne pensait à Georges que pour son amie ; mais elle prenait tellement au sérieux son rôle de confidente, elle s'intéressait si fort aux péripéties du roman où elle jouait un rôle secondaire que l'absence du héros de ce roman lui causait une déception cuisante.
Les deux pensionnaires, abritées contre le soleil par de larges chapeaux de jardin ornés d'un bouquet de fleurs des champs et de longs rubans bleus flottants, allaient et venaient sur les gazons, préoccupées, anxieuses, désappointées surtout.
LiV. 21 F- ROy, éditeur.
Georges, de sa retraite, les coiilemplait avec ivresse. >
Il avait vu de loin leurs regards errants de tous côtés. \
Il était sûr qu'elles pensaient à lui, qu'elles parlaient de lui. ;
Il résolut de se montrer et, quittant son asile, il fit quelques pas dans l'allée l couverte en se donnant de son mieux l'allure distraite d'un promeneur nonchalant, i
Marthe l'aperçut, tressaillit, lui fit de la main un léger signe mystérieux; \ mais, ménageant un petit coup de théâtre, elle ne communiqua point sa décou- \ verte à Edmée. l
Certain que sa présence était connue, le jeune homme disparut de nouveau. ;
La jolie confidente s'assura que les sous-maîtresses s'absorbaient dans leurs > travaux d'aiguille ou causaient à voix basse. — La directrice avait le dos tourné \ et lisait. — Les jeux des petites et des moyennes allaient leur train^ accompa- l gnés de cris joyeux ou d'éclats de rire. — Les grandes se promenaient deux par l deux, avec la gravité de jeunes personnes bien élevées qu'on peut d'un jour à \ l'autre demander en mariage. i
Marthe prit le bras d'Edmée. ;
— Viens avec moi, — lui dit-elle. ;
— Où me mènes-tu ? ;
— Dans cette allée. l
— Pourquoi cette allée plutôt qu'une autre ? ]
— Une idée à moi.
— Est-ce qu'il y est ? — fit Edmée déjà bien émue.
— Je n'en sais rien, mais c'est possible.
— Je suis tremblante.
— A quel propos?...
— Songe donc! S'il est là, et si nous allons le retrouver, il me semble que ce sera très mal...
— Quelle folie !... — Me crois-tu capable de te conseiller une action peu convenable?...
— Non, mais...
— Mais, quoi?...
— Avoue que tu as vu M. Georges et que tu me conduis près de lui...
— Et quand cela serait? — AI. Georges, nous en sommes sûres, est un honnête jeune homme^ un médecin du plus grand mérite — (la femme du jardinier le sait parce que personne ne l'ignore...) Cet honnête jeune homme est passionnément épris de toi, et il ne t'est point indifférent... — Il brûle du désir de te parler, ayant beaucoup de choses à te dire.... — De ton côté, tu as plusieurs questions très sérieuses à lui adresser... — Vous êtes sur un terrain favorable, à l'abri des regards indiscrets... N'est-il pas naturel que vous échangiez quelques mots?
— Tu crois que c'est naturel ?
— Je l'affirme... — Rien de plus innocent que cette rencontre... D'ailleurs ma présence justifie tout...
En disant ce qui précède avec une extrême chaleur et une conviction absolue, Marthe entraînait doucement vers l'allée couverte Edmée qui ne résistait point.
l Elles y pénétrèrent ensemble.
5 A dix pas de l'endroit où Georges attendait sous son rideau de verdure,
I Marthe s'arrêta.
l Le jeune homme quitta sa cachette et s'avança vers les deux amies. — Il
I était d'une pâleur effrayante.
i Edmée, quoiqu'elle s'attendit presque à cette apparition, ne put retenir un
léger cri et serra fortement le bras de sa compagne.
î Georges salua.
— \ous ICI, monsieur!... — fit Marthe avec une expression d'étonnement | qui promettait pour l'avenir une comédienne d'une jolie force. — Quelle singulière rencontre I — Nous étions certes bien loin de nous attendre à ce prodigieux i hasard!... '>
— Un hasard en effet, mademoiselle... — balbutia le jeune homme... — | Mais je le bénis !... — Je passais... l
— Ah, vous passiez ! — répéta Marthe avec un petit rire innocemment mo- \ queur. — Comme on a raison d'affirmer que les montagnes seules ne se rencon- ï
i trent pas I :
'; En entendant pour la première fois la voix de Georges, cette voix douce et ï
\ grave quoique bien tremblante en ce moment, Edmée avait tressailli de tout son | ■/ corps. — Il lui sembla que le vide se faisait autour d'elle, que le sol manquait l sous ses pieds, et elle tendit les bras en avant comme pour chercher un point
d'appui. l L'une de ses mains rencontra celle de Georges.
\ La commotion fut violente et délicieuse.
; Du contact imprévu de ces mains brûlantes se dégagea une étincelle électrique
; qui fondit à la fois ces deux jeunes cœurs. ; Edmée chancela. — Marthe fut obligée de la soutenir.
\ Georges ne pouvait guère ne pas comprendre ce qui se passait dans l'âme et
j dans l'être entier de sa bien-aimée.
' Il secoua l'espèce de torpeur magnétique par laquelle il se sentait envahir et,
l s'adressanl à Edmée, il murmura avec un trouble profond, avec une émotion
\ immense :
l — Non, mademoiselle, le hasard, et vous le savez comme moi, n'est pour
rien dans cette rencontre...
« Je suis ici parce que vous deviez y venir, et, si court que puisse être le moment de notre réunion, il décidera de toute ma vie...
Edmée leva ses grands yeux limpides sur Georges enivré, qui continua :
— Ce moment, je l'attendais... je le désirais avec ardeur, tout en le redoutant, comme on désire et comme on redoute un arrêt sans appel qui peut faire de vous le plus heureux ou le plus désespéré des hommes... — Je me nomme Georges Vernier... — Je possède de bons parents entourés de l'estime universelle... — J'ai une carrière honorable que je suis avec ardeur et où il m'est permis d'espérer des succès... — Mes ressources matérielles sont suffisantes pour que rien ne manque à celle qui deviendra ma compagne... Je vous aime d'un amour loyal, infini, digne de vous... Mon plus ardent désir, ma plus chère ambition sont de vous nommer ma femme... — A votre tour, parlez-moi franchement... — Vous sera-t-il possible de m'aimer un jour?
— Bravo! — pensa Marthe enchantée. — Voilà ce qui peut s'appeler une déclaration bien en forme, et une demande eu mariage formulée dans toutes les règles. . .
Georges sollicitait un aveu...
La pauvre Edmée était bien incapable de prononcer deux paroles... — Elle
aurait voulu parler, mais les mots ne pouvaient s'échapper de son gosier serré
I \ et dn ses lèvres tremblantes.
l Pour toute réponse sa petite main serra faiblement celle du jeune homme, et
\ nous affirmons qu'aucune phrase n'aurait dépassé l'éloquence muette de cette
\ pression chaste et presque imperceptible...
L'accord parfait régnait à coup sur entre deux êtres charmants !... Les minutes passaient. l
D'un instant à l'autre les sous-maîtresses pouvaient interrompre le tête-à-tête l à trois. ;
Georges résolut de mettre à profit, pour éclairer ses doutes, les trop courts ; instants qui lui restaient peut-être. \
— Chère, bien chère Edmée, murmura-t-il, — un mot... une question... — i; Quel est le nom de votre famille?... |
— Delarivière... — répliqua la jeune fille d'une voix faible comme un souffle. \
— Votre père n'est-il pas banquier?... <
— Oui. I
— X'habite-t-il pas habituellement l'Amérique? |
— >'ew York, oui... |
— Gomment s'appelle madame votre mère ? \
— Jeanne... > Elle est blonde comme vous et vous ressemble beaucoup ? l
— On raffirme et je voudrais le croire, car elle me parait plus belle que tout | au monde. \
— N'attendez-vous pas bientôt vos parents ? |
— Oui... J'ai reçu ce matin une lettre de ma mère... une lettre datée de \ Marseille et qui m'annonce sa prochaine arrivée...
— Ah! — s'écria Georges, —plus de doute !... Celle élonnaute ressemblance m'avait fait pressentir la vérité... — Après la joie, voici la douleur !
— La douleur ! — répéta la jeune fille avec une expression d'eiïroi, —pourquoi la douleur?
— Hélas! mademoiselle, votre père est immensément riche...
— Eh bien ?
— Eh bien, sa grande fortune creuse un abîme entre vous et moi...
— Pourquoi donc ?
— Ne le comprenez-vous pas?
— Non, monsieur Georges...
Marthe intervint.
— Je sais que M. Delarivièro aime trendrement sa fille... — dit-elle avec chaleur. — Il fera tout pour la rendre heureuse... — D'ailleurs, au temps où nous vivons, la science peut très bien s'allier à la forlune... Le travail supprime les distances, et Téquihbre s'établit entre les millions et la célébrité... Or je suis sûre que vous serez célèbre!...
L'enthousiasme de la jeune Marthe et les phrases pompeuses sortant de sa jolie bouche avaient quelque chose de si piquant que, malgré la gravité de la situation, Edmée et Georges ne purent s'empêcher de sourire.
— Dieu veuille que vous ayez raison, mademoiselle ! — murmura le docteur.
— Elle a raison certainement... — dit la fille du banquier. — Mais cette ressemblance dont vous avez parlé, comment savez-vous qu'elle existe?...
— J'ai l'honneur de connaître madame votre mère.. . Edmée fit un geste d'étonnement.
— Quand donc l'avez-vous vue ?.,. — reprit-elle.
— Hier... à Melun, où je suis médecin...
— A Melun ! — répéta Edmée avec une stupeur grandissante. — Ma mère est à Melun?...
— Oui, mademoiselle. — Un malaise passager, dissipé bien vite, g-râce au ciel, l'a contrainte à s'arrêter pendant quelques heures dans cette ville, et j'ai été assez heureux pour lui donner des soins couronnés de succès...
— Mon Dieu I — balbutia la jeune fille épouvantée. — Ma mère, soulfranle ! ma mère forcée d'interrompre son voyage! — Mais du moins vous me jurez, monsieur, que ce n'était pas grave?
— Je vous raffirme, mademuiselle, et j'ajoute que madame Delarivière est enlièremeiit guérie, et pourrait dès demain se remettre en route,
Edmée respira.
— Eh bien, monsieur le docteur, — dit Marthe gaiement, — le premier pas est fait! Vous voilà le médecin de la maison, position excellente et dont vous profiterez d'autant mieux que vous avez une alliée dans la place.
Edmée, quoique l'affirmation de Georges la tranquillisât, allait questionner encore au sujet de sa mère. Elle n'en eut pas le temps. La voix glapissaute d'une sous-maîtresse s'éleva.
— Mademoiselle Marthe, mademoiselle Edmée, oii êtes-vous? — criait cette voix.
— Pas bien loin... — répliqua Marthe avec un éclat de rire.
— Revenez, s'il vous plaît...
— Vous le voyez, monsieur Georges, nous ne pouvons rester, — balbutia Edmée. — On nous cherche... on nous appelle...
— Je n'ose vous retenir, mais, je vous en supplie, donnez-moi votre main... Et le jeune homme appuya ses lèvres sur la petite main frémissante qui se
tendait vers lui.
— Je vous aime... — murmura-t-il. — A bientôt...
— A bientôt... — répondit Edmée, qui reprit avec Marthe le chemin de la pelouse oii la sous-maîtresse continuait à glapir.
Georges, pendant quelques secondes, les regarda s'éloig'ner sans se montrer lui-même ; puis, quand elles eurent rejoint les groupes, il se dirigea rapidement vers Saint-Mandé, emportant plus de bonheur que son âme ne pouvait en contenir.
Tout en marchant, il se disait :
— Ma résolution est bien prise. — Certain désormais que M. Delarivière est le père d'Edmée, j'irai loyalement à lui, en honnête homme... Je lui dirai que j'aime sa fille et que je me crois aimé d'elle... Je lui demandrai, non de me la donner tout de suite, mais de ne me la point refuser et d'attendre que j'aie fait mes preuves... Si sa réponse est bienveillante, soutenu par un tel espoir je me sens capable d'arriver à tout... Je n'hésiterai plus... Je quitterai Mclun pour Paris... Avant deux ans je serai célèbre...
Brusquement, au milieu de ce monolog'ue, Georges se souvint que M. Delarivière lui avait dit la veille qu'il viendrait chercher Edmée le lendemain, afin de la conduire auprès de sa mère...
Or la journée s'avançait déjà, et le banquier n'avait point paru...
Que se passait-il donc ?
Le jeune homme s'adressa cette question, et des inquiétudes vagues envahirent son esprit.
Madame Delarivière serait-elle plus souffrante? Une nouvelle crise aurait-
j elle déjoué les prévisions qu'il regardait, une heure auparavant, comme des
l certitudes ?
'/ — A quoi bon me créer des angoisses, me forger des chimères et raisonner
l dans le vide?... — se dit le docteur. — A Melun seulement j'aurai la solution
i de l'énigme... — jusque-là, du courage !
\ La demie après trois heures sonnait au moment oii il franchissait le seuil de
I la maison paternelle.
I — Que t'arrive-t-il, mon enfant ? — lui demanda madame Vernicr. — Tu es
tout pâle et tu as le visage bouleversé ! !
\ — Mère I — répondit-il, — je pressens un malheur... \
— Pour toi?
— Non, mais pour une personne qui tient dans mes affections sa place après \ vous et mon père... immédiatement après... l
\ — Que veux-tu dire? De qui parles-tu? j
[ — De la mère de celle que j'aime... \
\ — Je ne puis te comprendre, mais tu m'épouvantes ! Cher enfant, explique- \
[ loi mieux !... \
\ — J'ai laissé à Melun, en pleine voie de guérison, une malade qui se nomme ]
\ madame Delarivière et dont j'adore la fille... — Eh bien, je ne sais quoi me \
\ dit que mon absence a été fatale à cette pauvre femme... \
\ — Calme-toi, mon enfant, ton angoisse sans doute n'a point de raison d'être, \
\ surtout s'il ne s'agit que d'un pressentiment... \
\ — Je voudrais me calmer, ma mère, je ne peux pas... L'angoisse m'étreint \
\ malgré moi... — Si vo'us saviez ce que je souffre ! — Oii est mon père?... j ; — Au jardin.
\ — Je vais l'embrasser et je pars. \
\ L'architecte, tout à fait gaillard, lisait sous une tonnelle de vigne vierge dont \
\ le feuillage naissant laissait filtrer les rayons obliques du soleil. \
\ Georges couvrit de baisers sa bonne figure toute rayonnante de tendresse, \
< pressa contre son cœur sa mère qui lui recommandait de nouveau le calme, et \ '' prit au pas gymnastique la route de Charenton.
i II était quatre heures trois quarts à l'horloge du chemin de fer quand il entra \
\ dans la gare. |
;■ Le bureau de distribution des billets venait de s'ouvrir. — Il demanda un ?
ticket pour Melun, et il attendit. \
Le train venant de Paris siffla, puis stoppa. )
Georges monta dans un compartiment de première classe ; une heure après \
il arrivait à Melun, la tête en feu, l'âme bouleversée. i
— J'irai plus vite que l'omnibus... — se dit-ii en donnant son billet au con- '■ trôleur. — D'ailleurs j'ai besoin de mouvement... \
Et il se dirigea à pied vers la ville.
Il ne march;iit pas, il courait. — La sueur ruisselait sur son front. \
\ En un temps fabuleusement court il atteignit la place Saint-Jean et l'hôtel
I du Grand-Cerf.
Sans s'arrêter au rez-de-chaussée, où d'ailleurs il ne rencontra personne, il
i gravit l'escalier jusqu'au second étage et frappa doucement à la porte de la
I chambre n" 8 qu'occupait madame Delarivière.
I Celte porte ne s'ouvrant pas, au bout d'une seconde il frappa de nouveau.
1 Tout demeura silencieux.
\ Alors, ne pouvant commander à son impatience, il saisit le bouton de la
I serrure et fil jouer le pêne.
\ La porte tourna sur ses gonds. — Georges, usant de ses privilèges de mé-
\ decin, franchit le seuil.
\ La chambre était vide, les fenêtres closes, les rideaux tirés, le lit correcte-
\ ment fait et recouvert de la courle-pointe de cretonne. — Même solitude absolue
i dans la pièce voisine. — Pas un de ces menus objets qui témoignent par leur
présence que les locataires sont absents, mais qu'ils doivent revenir. \ Georges pâlit et frissonna.
\ Partis !... — balbutia-t-il. — Partis !... Cela semble impossible, et pour-
\ tant cela est!... — Qu'est-il donc arrivé?
\ 11 s'élança hors de la chambre, descendit l'escalier comme une trombe et fit
\ irruption dans la salle commune de l'hôtel.
\ Los jours se suivent et ne se. ressemblent pas ! — Cette salle, qui la veille
\ regorgeait de monde, ne possédait pas même sa clientèle accoutumée de joueurs
\ de bezigue et de buveurs d'a])sintho.
\ Madame Loriol trônait loute seule derrière son comptoir, une plume à la
main, relevant des chiffres et se complaisant dans d'interminables additions qui
témoignaient des grosses recettes encaissées grâce à l'exécution du condamné
mystérieux.
Au bruit que fit Georges en entrant, la bonne dame releva la tête, posa sa
plume et ébaucha un sourire.
— Ah! c'est vous, docteur! — dit-elle avec un salut affectueux. — Yous arrivez bien à propos... — J'allais envoyer chez vous...
— Chez moi ? — répéta Georges. — Pourquoi faire ?...
— Pour vous remettre cette lettre...
Et madame Loriol tendit au jeune homme une large enveloppe grise qu'elle
prit dans une case de son comptoir.
Georges la reçut d'une main tremblante et la regarda. — Elle portait pour suscription ces mots : M. le docteur Vrrnier et venait du père d'Edmée; le doute à cet égard paraissait impossible.
Cette lettre apprendrait sans doute à Georges ce qu'il voulait savoir, et pourtant il ne se sentait plus le courage de l'interroger, tant la sensation du malheur
Je vous en conjure, M-eLorioL abrégez mes angoisses!... Encore une fois que s'est-il passé? Page 170.)
prochain passait chez lui à l'état aigu, et il restait muet, immobile, les yeux fixés sur l'écriture longue et régulière du banquier.
— Qu'avez-vous donc, docteur? — lui demanda madame Loriol, étonnée de
cette attitude.
— Rien... —répondit-il, —je n'ai rien... — et il ouvrit fiévreusement Tcn-
veloppe.
Elle renfermait un billet de banque de mille francs ; mais pas une ligne, pas un mot, pas un adieu, pas un souvenir, n'accompagnaient ce billet de banque...
LiV. 2 . F. ROy. éditPnr
i Jamais déception ne fut plus cruelle. — Georg-es ne pouvait en croire ses
l yeux.
\ — Mon Dieu I — s'écria-t-il, — que s'est-il donc passé?
i — Comment, ce qui s'est passé ? — répéta madame LorioL — Mais c'est vrai,
\ au fait;, vous n'étiez pas ici ce matin...
\ — Non... j'étais à Saint-Mandé, près de mon père souffrant.
l — Ahl docteur, alors je comprends...
l — Mais, moi, je ne comprends pas'.... — Au nom du ciel, madame Loriol, ne
< me faites point languir !... Expliquez-moi tout ! Ce voyageur qui est descendu
hier matin dans votre hôtel avec sa femme... Cette malade que j'ai soignée...
\ que j'avais sauvée... Que sont-ils devenus?...
l — Ils sont partis...
I — Partis ! !
i — Oui, et c'est le mari de la dame qui m"a donné cette lettre pour vous.
l — Mais pourquoi ce brusque départ dans l'état de faiblesse où devait se
I trouver la convalescente?
i — Ah ! docteur, la pauvre dame ! Il eût mieux valu pour elle qu'elle ne mît
jamais les pieds à Melun et dans ma maison... — Même ça pourra me nuire
l auprès de mes clients, quoiqu'il n'y ait pas de ma faute...
i — Vous nuire?
— Hélas!... 5
— .Je vous en conjure, madame Loriol, abrégez mes angoisses?... Vous ■ voyez que je souffre... j'ai besoin de savoir... — Encore une fois que s'est-il passé? ;
— Une chose terrible^ docteur ! \ Georges frémissait d'impatience. — Il lui semblait que son crâne allait éclater,
— il crispait ses mains convulsivement, et ses ongles entraient dans sa chair.
— Vous me demandez pourquoi ce voyageur est parti ? — continua la maîtresse du Gm/irf-Ce//... Eh bien, c'est pour conduire sa malheureuse femme à Paris chez le docteur lîlanche, ou dans quelque autre endroit du même genre.
— A Paris?... chez le docteur Blanche ?... — répéta le jeune homme qui se croyait mal éveillé, tant ce qu'il entendait lui paraissait absurde et invraisemblable.
— Oui, monsieur Georges, car la pauvre dame est folle...
— Folle ! — s'écria le médecin avec une indicible terreur. — Est-ce vrai, ce que vous me dites, madame Loriol?... Est-ce possible?...
— Ce n'est que trop vrai. . . folle à lier ! . . .
Le docteur, anéanti par ce coup trop rude, tomba sur un siège. — Le chaos se faisait dans son esprit. — Ln sanglot s'échappa de sa poitrine. — Cependant il voulait espérer encore.
— Allons... allons... — dit-il d'une voix brisée, — il y a entre nous en ce moment un malentendu, une confusion... A coup sur nous ne parlons pas de la même personne !... — Du calme, madame Loriol, de la réflexion, et nous allons
l nous entendre... — Vous vous trompez, n'est-ce pas, ou plutôt c'est moi qui me trompe... Il ne s'agit point des voyageurs qui dans votre hôtel occupaient depuis \ hier les chambres n^s 7 et 8?...
i — Hélas ! je le voudrais, monsieur Georges, puisque vous prenez la chose si
'i fort à cœur... Mais malheureusement je vous dis la vérité pure... — C'est de ces l voyageurs qu'il s'agit...
{ Le jeune homme se leva et se mit à marcher de long en large dans la salle
I commune avec une agitation terrible. I Madame Loriol, très effarée, le suivait des yeux.
\ Tout à coup il s'arrêta devant elle.
\ Il avait le visage pourpre et les yeux injectés de sang.
— Enfin, — demanda-t-il brusquement, — cette folie, cette folie soudaine, n'a pu naître sans motif...
« Qu'était-il arrivé?
— Je vais vous raconter les choses en détail... Mais calmez-vous... Vous m'épouvantez.
— Je suis calme et je vous écoute.
Georges venait de faire sur lui-même un prodigieux effort ; rien ne trahissait plus la tempête qui grondait en lui.
— Vous savez, docteur, — commença madame Loriol, — que ce matin on a guillotiné sur la place, devant l'hôtel, l'assassin de M. Frédéric Baltus...
Le jeune homme répondit par un signe affirmatif.
— La place était littéralement bondée de monde, — continua l'hôtesse. — Il y avait des curieux partout, aux fenêtres, dans les arbres, sur les toits... — J'étais moi-même montée sur un banc, près de ma porte, afin de mieux voir...
« La voiture cellulaire arrive... — On l'ouvre et le condamné parait... — Alors on n'entendit plus aucun bruit... — Il se fit sur la place un silence qui donnait froid dans le dos...
(( Le condamné, soutenu par le prêtre, monta surl'échafaud...
« 11 embrassa le crucifix, il embrassa le prêtre, puis, après avoir regardé la foule, il dit d'une voix haute et tranquille, qu'il me semble entendre encore et que j'entendrai toute ma vie : Je meurs imiocent !
« En ce moment, tout à coup, et comme répondant à ces paroles, retentit un cri, un seul, mais si terrible, si effrayant, que les milliers de spectateurs fris-
s sonnèrent... Ce cri partait de ma maison... de Tune des chambres où se irou- \
} vaient le voyageur et sa femme malade... :
s « La tête de l'assassin venait de tomber dans le panier... j
j « Je m empressai, comme vous pensez bien, de rentrera l'hôtel ; je montai \ \ l'escalier quatre à quatre avec mes servantes, et je courus au n" 8...
î « J'ouvris la porte comme un boulet, et je vis au milieu de la chambre la |
\ malade étendue sans connaissance, à moitié habillée, ses grands cheveux blonds \
\ traînant sur le plancher, et à côté d'elle son mari à deux genoux, se tordant les >
mains et sanglotant à fendre l'âme. \
(( A ce moment précis arriva un jeune homme, M. Fabrice Leclëre, qui avait ;
passé la nuit dans une petite chambre du troisième étage, et qui s'écria : « Mon I
oncle 1... mon pauvre oncle 1... » /
Madame Loiiol s'interrompit, \
Georges, qui l'écoutait avec une attention haletante, demanda : ;;
— Que fit-on alors? \
— On prit la chère dame évanouie et on la porta sur son lit... \
— Et ensuite? î
\ — Le vovageur disait : — « Un médecin... vite un médecin !... » On courut... î
; — Oïl en ramena trois... Tous ceux de Melun, excepté vous... \
] — Ou'ont-ils fait? \
', — Ils ont examiné la malade avec beaucoup d'attention... — Ils ont voulu |
;■ connaître la cause de l'évanouissement, et ils se sont consultés... \
\ — Puis ils ont saigné cette dame, n'est-ce pas?... \
: — iS'on, docteur... ;
\ — Au moins ils ont employé sur l'heure de puissants réactifs?
: — Pas le moindre... sauf de leau fraîche sur les tempes, du vinaigre et de
la plume brûlée sous les narines...
•. — Quoi, cela seulement?
: — (Jui, docteur...
Georges frappa du pied avec une indicible colère.
— Mais c'est insensé ! — dit-il d'une voix sourde. — Lt je n'étais pas là !... ; — Ainsi, pendant cette crise terrible, ils restaient inactifs, n'essayant rien de sé-
j ') rieux pour rallumer l'étincelle de la vie dans ce corps, de l'intelligence dans
I 'i cette âme... \
I \ — Non, docteur... — Ils la regardaient et se regardaient ensuite avec une }
\ min»' de mauvais augure...
I \ — Et l'évanouissement durait toujours?
M — Il dura près d'une heure... — Enfin la pauvre dame s'agita... — Elle
i \ ouvrit ses yeux qui me parurent hagards... — Elle se souleva... — Sa figure
I \ était si changée que je ne la reconnaissais point... Elle tendait les bras du côté
\ de la fenêtre ouverte... Son mari et M. Fabrice lui Tiarlèreiit... Elle ne les enten- I î
dait pas... Elle ne les voyait pas... Elle ne voyait personne... — Elle descendit du lit, raide, tout d'une pièce, et se dirigea vers la fenêtre... — On voulut la retenir... Ah! bien oui!... Elle était, dans ce moment-là, plus forte que trois hommes!... — Elle arriva où elle voulait aller, et penchant la tête comme quelqu'un qui écoute, elle dit : — Entendez-vous ces coups de marteau?... — C'est Véchafaud quon dresse... là... sur la place... je le vois. — Un homme y monte... Qui donc? — // se tourne... C'est son visage... Il parle... C'est sa voix... C'est lui... C'est... Elle n'acheva pas... Au lieu de sa dernière parole ce fut un longéclat de rire interminable, saccadé, effrayant comme un râle, déchirant comme un sanglot... — Tout le monde avait une sueur froide sur les tempes... Mes dents claquaient. — Les trois médecins se regardèrent de nouveau. — Le plus âgé murmura : Elle est folle ! et les deux autres approuvèrent.
— Ah ! — fit Georges, — tout s'explique pour moi, maintenant ! — Réveillée par un bruit étrange, la malheureuse femme aura voulu voir... — Poussée vers la fenêtre par un instinct curieux, elle n'a pu soutenir l'horreur du spectacle qui s'offrait à elle... — L'aspect du condamné, ses dernières paroles, ont produit sur cette nature nerveuse à l'excès, affaibHe d'ailleurs par des crises précédentes, une foudroyante impression... De là l'évanouissement, le transport au cerveau, la folie... — Mais cette folie est-elle inguérissable?...
— Naturellement le pauvre mari se désespérait... — reprit madame Loriol. — Alors les médecins lui ont conseillé de conduire au plus vite sa femme dans une maison d'aliénés oii elle recevrait les soins que réclame son état. — Le conseil n'était pas mauvais.
— Un conseil !... — répéta Georges avec amertume. — Voilà tout ce que leur a suggéré leur science !...
— M. Fabrice Leclère, le neveu du voyageur, — un bien brave jeune homme, — affirma qu'il le fallait absolument... — Le mari ne pouvait se résoudre à rien. . . — Ses larmei? tombaient une à une sur les mains de sa femme qui ne les sentait point... ^ C'était, je vous assure, une scène à briser le cœur. . .
Georges avait baissé la tête et pleurait.
— Folle ! — répétait le jeune homme avec accaoïement. — Elle est folle !... C'est affreux ! Et je n'étais pas là pour veiller sur elle !... pour la sauver une fois encore!... — Oh! mes pressentiments I... Comme ils avaient raison !...
Après un court instant de silence, Georges releva la tête.
— Ainsi, — demanda-t-il, — M. Delarivière et sa femme ont quitté l'hôtel tout de suite après l'accident?...
— Tout de suite, non. docteur, — répondit madame Loriol. — Ces voyageurs dont j'ignorais le nom, car j'ai manqué au règlement en ne les inscrivant point sur mon li\Te de police, sont partis vers midi.
— Où allaient-ils?
— A la gare et de là à Paris. M. Fabrice Leclère disait à son oncle: — «Nous conduirons aujourd'hui même ma pauvre tante dans une maison de santé... »
— Une maison de santé I Laquelle ?
— Ça, je l'ignore.
— Savez-vous au moins l'adresse de M. Fabrice Leclère?
— Non, docteur...
Un découragement profond s'empara de Georges.
— Allons, — murmura-t-il, c'est la fatalité qui m'accable î... — Où les rejoindre ? — Comment suivre une trace perdue dans ce grand Paris?
Mais il se ranima presque aussitôt :
— Non, tout n'est pas désespéré... — reprit-il, — M. Delarivière ira voir sa fille... Par Edmée je saurai dans quel asile se trouve Jeanne... D'ailleurs le neveu, Fabrice Leclère, un Parisien celui-là, doit être connu... — Je découvrirai sa demeure... — Il me conduira près de son oncle... — La science aujourd'hui fait des miracles... — On guérira la pauvre folle, et le bonheur redeviendra possible...
Et Georges, se remettant à espérer, quitta l'hôtel du Grand-Cerf, laissant madame Loriol prodigieusement surprise de l'inexplicable émotion que causait au jeune docteur la catastrophe arrivée en son absence à des clients de passage qu'il ne devait jamais revoir sans doute.
— Jl a véritablement trop bon cœur, ce cher monsieur, — se dit-elle en forme de conclusion. — Il se fait du mal pour des étrangers, comme si c'étaient ses propres parents ! Ça n'a point de bon sens !
Le récit de la maîtresse d'hôtel à Georges Yernier était l'expression fidèle de la vérité.
Après la déclaration terrifiante des trois médecins, il avait paru nécessaire de prendre une décision immédiate.
Jeanne dont la folie, inoiïensive en ce moment, pouvait d'une minute à l'autre devenir furieuse, devait être conduite sans retard dans une maison de santé.
M. Delarivière — on le comprendra facilement — perdait la tête.
A peine remis des angoisses de la veille, il venait de recevoir à l'improvisto le coup le plus terrible qui pût l'atteindre.
Si la guérison n'était point possible, si Jeanne demeurait folle, tous les projets d'avenir du malheureux vieillard s'effondraient.
Le mariage de réparation ne pouvant s'accomplir, Edmée restait une bâtarde non reconnue et n'avait même pas le droit de porter le nom de son père.
Quel écroulement après tant d'espérances !
M. Delarivière. sentant son existence brisée, se trouvait sans force pour la lutte contre le malheur. — Il n'avait plus la conscience des choses et s'absorbait dans un muet désespoir.
Mais Fabrice était là, pensant et agissant pour lui.
— Vous avez confiance en moi, mon oncle, n'est-ce pas? — lui demanda-t-il. Pour toute réponse, le banquier lui serra la main,
— Alors, — reprit le jeune homme, — laissez-moi faire... abandonnez-vous à moi et reprenez courage... Rien n'est désespéré. — Il existe à Paris des médecins aliénistes de premier ordre... — Nous nous adresserons au plus habile, au plus célèbre, — il rendra la raison à ma chère tante, à votre bien-aimée femme...
— Crois-tu vraiment cela? — balbutia M. Delarivière.
— Sur mon honneur, je le crois...
Une idée soudaine, — que nos lecteurs devinent sans doute et dont ils ne tarderont point à voir l'éclosion complète, — venait de germer dans le cerveau de Fabrice Leclère.
Il prévint de son départ immédiat le petit baron de Landilly et mesdemoiselles Mathilde Jancelyn et Adèle de Civrac, née Greluche. — Il commanda une voiture fermée, régla la dépense de l'hôtel, puis, quelques minutes avant midi, l'oncle, le neveu et la malheureuse Jeanne s'installèrent dans la vieille calèche de louag-e qui les conduisit à la gare.
Un train arrivait.
Nos trois personnages prirent possession d'un compartiment de première classe que rendit inviolable l'écriteau réglementaire portant ces mots : caisse RÉSERVÉE, et le train roula vers Paris...
Jeanne, calme et douce, mais le regard vague,, murmurait des mots sans suite accompagnés de gestes bizarres... — Parfois de ses lèvres pâles s'échappait un long soupir, auquel succédait sans transition le rire intermittent des folles...
Après le départ de René Jancelyn avec qui, — on s'en souvient peut-être. — il devait dîner le soir chez Brébant, le docteur Frantz Rittner fit disparaître le portefeuille où il avait pris les lettres remises au frère de Mathilde, puis il tira. d'une cachette pratiquée dans le meuble, un mince carnet de chagrin noir qu'il ouvrit, et dont il étudia les feuillets avec une profonde attention.
Sur presque toutes les pages de ce carnet se trouvaient tracés à l'encre rouge, les uns au-dessous des autres, des noms suivis de brèves indications et, au bout des indications, des chilfres.
< Rittner lut successivement plusieurs noms qu'il accompagna de commen-
j liiires prononcés à demi-voix.
— Mademoiselle de Rével... — dit-il d'abord. — Soixante mille francs diio- I noraires à toucher pour mes bons soins de toute nature le jour où la pauvre ^ femme s'éteindra... — Ce jour est proche... — La folie augmente d'heure en \ heure, et la maladie de consomption arrive à son dernier période... — Je n'ai < rien à me reprocher... — j'ai fait ce que j'ai pu... j'ai même administré ces re- \ mèdes héroïques qui sauvent le malade... quand ils ne l'emportent pas... — I Tout cela en vain... — Avant un mois le frère de mademoiselle de Rével pren- I dra le deuil et sera mis en possession de l'héritage qu'il administre déjà légale- \ ment... Un héritage de huit cent mille francs!... — Joli denier 1... et qui viendra fort à propos, carie bac et les cocottes ont mis le vicomte à sec. — La
s reconnaissance est bien en règle...
\ Le docteur tira d'une poche du carnet une feuille de papier timbré qu'il dé-
\ plia et qui portait ces lignes tracées d'une main ferme :
\ Je reconnais devoir au docteur Frantz Rittner la somme de soixante mille
\ francs reçue comptant, que je m'engage à lui rendre le 2.5 juin 1874.
\ Vicomte Henri de Rével.'
Paris ^ le 20 décembre 1873. »
— C'est au mieux, et la date de l'échéance concordera merveilleusement avec I la date de l'héritage... — bonne valeur, qui sera payée à présentation... sans } protêt...
\ Le docteur remit la reconnaissance dans la poche où il l'avait prise, etpour-
{ suivit :
— Soixante mille francs, ce n'est pas trop pour tant de soins et pour tant de { risques; mais j'ai toujours été d'avis qu'il ne faut pas égorger les cHents... d'ail- \ leurs les petits ruisseaux font les grandes rivières... Pauvre mademoiselle de \ Rével... Je la regretterai... elle m'était sympathique...
\ Il reprit :
— Madeleine Scnsier. — Vingt-cinq mille francs touchés d'avance, et quatre I mille francs de pension annuelle... Folle à vingt ans, et pour toujours... C'est
triste! il y a des familles cruellement éprouvées. Rittner sourit.
I Ses yeux venaient de s'arrêter sur une ligne où le nom était remplacé par
; trois étoiles.
\ — Ah! — murmura-t'il, — à la bonne heure ! parlez-moi de cette cliente!...
I C'est une fortune ! cinq cent mille francs que je toucherai dans six semaines à î la liquidation d'un héritage immense... — Et point de risques à courir! — J'ai
juré de ne révéler à âme qui vive la folie de cette inconnue et sa présence dans r- ma maison... — Je garde le secret professionnel... — C'est mon droit et c est
Fabrice taisait de son mieux pour apaiser la crise de désespoir du banquier. (Page 188.)
mon devoir... On récompense royalement ma discrétion... — Personne n'a rien à voir là-dedans, et les motifs des gens qui me payent ne me regardent
pas...
Frantz Rittner continua l'examen des noms et des sommes inscrits sur son étrange mémorandum et, à mesure qu'il avançait dans cet examen, une expression de joie cupide illuminait son visage.
Quand il eut achevé, il prit une plume et une feuille de papier et il aligna,
LiV. P3 F". BOYj «ditflan
dans l'ordre où nous allons les reproduire, les initiales, les mots et les chilTres suivants :
E?i caisse. — 900,000
Vente de la clientèle. — 50,000
Immeuble. — 300,000
Il tira une barre au-dessous du dernier chiffre, fit l'addition, et s'écria :
— Deux millions cent trente mille francs, dont mes chers associés ne connaîtront jamais l'existence!... Avant quelques mois j'aurai liquidé... avant quelques mois je posséderai, à l'insu de tout le monde, plus de deux millions qui g-rossiront encore d'ici là, et je mènerai la vie comme je la comprends, large et joyeuse!
Le docteur en était là de son monologue.
Un coup de cloche retentit dans le jardin.
Frantz Rittner leva la tête et prêta l'oreille.
Un second coup de cloche se fil entendre.
— Une visite... murmura le docteur, — et elle nécessite ma présence au salon d'attente.
Il serra dans le tiroir secret du bureau le carnet de chagrin noir et la feuille de papier sur laquelle il venait d'écrire.
Il sortit de son cabinet dont il ferma la porte à double tour, traversa les deux pièces qui précédaient ce cabinet, descendit l'escalier conduisant au jardin, se dirigea vers le ])avillon de gauche, franchit le vestibule et entra dans un salon meublé avec un luxe sévère.
Les rideaux et les portières étaient en velours d'un vert sombre. — La même étoffe garnissait les sièges en poirier noirci.
Deux grands bahuts du seizième siècle, en ébène incrustée d'ivoire, occupaient deux panneaux et montaient presque jusqu'à la corniche. } Un lustre llamand, en cuivre, pendait à la rosace du plafond.
Un tapis de moquette d'un seul ton couvrait le parquet.
Quatre tableaux de vieux maîtres italiens complétaient un ensemble un peu sombre, mais qui ne manquait point de caractère.
Trois personnes se trouvaient dans ce salon : M. Delarivière, Jeanne et Fabrice Leclère.
Le docteur Rittner, en apercevant ce dernier, eut peine à réprimer un mouvement de surprise.
Jeanne, étendue à demi dans un fauteuil, avait l'immobilité d'une figure de
} cire.
\ M. Delarivière, assis à côté d'elle, tenait une de ses mains dans les siennes...
\ — Tl était mortellement pâle. — Ses yeux rougis n'avaient plus de larmes. '
\ Fabrice, debout derrière ces deux personnages, et le regard tourné vers la
i porte, attendait l'entrée du docteur dont il prévoyait bien l'étonnement.
\ A la minute précise où Rittner franchissait le seuil, les regards des deux \
I hommes se croisèrent. ;
l En même temps Fabrice mit un doigt sur ses lèvres. ''
\ Ce geste sig;nifiait clairement : \
> — Silence! Ni un mot ni un signe qui décèlent notre intimité!... — Nous \ \ ne nous connaissons pas !... — Nous ne devons pas nous connaître !... \ Rittner répondit par un imperceptible tremblement des paupières à cette \ recommandation muette, et Fabrice fut certain d'avoir été compris. \ Le médecin des folles s'inclina.
) Fabrice, quittant le second plan, vint se placer à côté de son oncle.
\ Ce fut à lui que le docteur adressa cette question.
— A quelle cause, monsieur, dois-je attrilwier l'honneur de votre présence
\ dans ma maison?...
> — A une cause bien douloureuse, monsieur, — répondit le jeune homme avec des larmes dans la voix, — Nous venons d'être cruellement frappés...
Il étendit la main vers Jeanne, toujours immobile, toujours inerte, et il ajouta :
— Voyez...
• — Ainsi, madame?... — demanda le docteur.
— Oui, — répondit Fabrice à cette question inachevée.
— Pauvre femme I... — murmura Frantz d'un air de compassion profonde. Fabrice poursuivit :
— La juste célébrité que vous avez conquise par le travail et par le succès est connue de tout Paris... — On m'a parlé de votre science et des résultats merveilleux, presque miraculeux, que vous avez souvent obtenus... et nous venons, mon oncle et moi, vous demander vos soins pour une personne qui nous est chère...
M. Delarivière se souleva.
I Oh! oui. bien chère!... — répéta-t-il d'une voix brisée, — plus chère que
\ la vie!...
Et un sanglot mal contenu souleva sa poitrine.
{ En entendant ces mots : m<9;ï o?icIe et moi, prononcés par Fabrice, Ritlner
j tressaillit involontairement, mais d'une façon si légère qu'elle devait passer ^
I inaperçue. l
l II rpparda le jeune homme bien en face.
\ Sous le choc de ce regard Fabrice demeura impassible. \
\ Uittner alors fixa son attention sur le banquier et l'étudia pendant une >,
\ seconde.
La douleur avait fait son œuvre. — M. Delarivière, les joues creusées et l
li\-ides, les veux caves, la lèvre agitée d'une sorte de tremblement, senablait l
avoir vieilli de dix ans depuis la veille. |
— Oh! oh! — pensa le médecin des folles, — si je devine juste, si mes j
i suppositions sont fondées, Fabrice est encore bien plus malin que je ne î
l croyais !.,. Il est tout à fait de première force ! j
I II s'assit à côté de Jeanne et prit une de ses mains, que la jeune femme ',
< lui abandonna sans même paraître s'en apercevoir. ;
\ Rittner la regarda fixement, pendant près d'une minute, avec cette volonté |
\ ferme qui donne une si étrange puissance au magnétiseur. j
I L'effet attendu se produisit. \
j Jeanne, obéissant à une pression mystérieuse, tourna lentement la tête, et \
\ ses prunelles bleues, sans expression et comme voilées, se fixèrent sur le visage ;
I du docteur, mais ne semblèrent point le voir. j
I Ce fut tout. >
\ Le médecin aliéniste eut beau plonger dans ces prunelles couleur d'azur le \
I courant magnétique, cherchant à pénétrer jusqu'à l'âme par le chemin des yeux, \
\ il ne parvint point à déterminer un seul tressaillement du beau masque marmo- ;
réen de la jeune femme qui continuait à le regarder d'une façon fixe, mais vague. ;
\ — Stupeur absolue!... — murmura Frantz Rittner, puis, jugeant Texpé- \
'' rience suffisante, il s'adressa à Fabrice et lui demanda : \
\ — Depuis quand madame est-elle dans cet état?...
/ — Depuis ce matin, — répondit le neveu du banquier.
\ — Et jamais, antérieurement, des symptômes d'aliénation mentale ne s'é-
; taient produits?
1 Fabrice se tourna vers son oncle.
\ - .Jamais... — murmura M. Delarivière. — C'est la première fois.
\ Le docteur reprit :
\ — La folie soudaine a-t-elle été déterminée par quelque violente douleur
\ morale, par J'annonce brusque d'un malheur inattendu?
\ — Non, monsieur... — répliqua Fabrice.
— Comment, il ne s'est produit ce matin, dans la vie de madame, aucun incident de nature à troubler sa raison ?...
— Pardon, docteur... — Sans le vouloir, et pour ainsi dire à son insu, madame s'est trouvée témoin d'une exécution capitale, ,.
— Une exécution capitale! — répéta Frantz Riltner étonné. — Et où cela?...
— A Melun...
Le docteur échangea avec son complice un nouveau coup d'oeil qui en disait long, et poursuivit :
— Veuillez, monsieur, me donner quelques renseignements sur la manière dont les faits se sont produits...
Fabrice fit un signe affirmatif et raconta par le menu tout ce que nos lecteurs connaissent déjà, apprenant ainsi au docteur ce que ce dernier ne comptait savoir que quelques heures plus tard, chez Brébant.
Après avoir écouté attentivement ce récit, Rittner demeura pensif pendant cinq ou six secondes.
— Et vous croyez, — demanda-t-il ensuite, — que la seule vue d'une exécution a suffi pour déterminer la folie ?
— Mais, sans doute !... — répliqua Fabrice. — Cela n'est-il pas prouvé par les faits, jusqu'à l'évidence?... — Le cri terrible poussé par madame et suivi d'un évanouissement, puis d'une crise de délire, a semblé répondre aux trois mots jetés par le condamné à la foule, du haut de l'échafaud : — Je suis innocent!.,. — Je ne comprends guère votre doute.
— Ah! — s'écria Rittner, — je ne doute pas de la folie, mais de la cause déterminante !
— Cependant... — commença Fabrice.
— Je me demande, — interrompit le docteur, — s'il est possible qu'un spectacle quelconque, — si terrible d'ailleurs que soit ce spectacle, — amène à sa suite de telles perturbations dans le cerveau?
— Voir tomber la tète d'un homme, — murmura M. Delarivière, — n'est-ce donc pas assez?
— A mon point de vue, non, monsieur... — répliqua le docteur, qui d'un nouveau regard interrogea Fabrice.
— C'est cependant l'unique cause, je l'affirme... — dit ce dernier.
— Vous le croyez, — poursuivit Rittner, — mais vous êtes certainement dans l'erreur. — Les maladies de l'esprit, comme celles du corps, ont leur logique... — L'épouvante, le dégoût, l'horreur, causés par la vue d'une scène terrifiante, peuvent amener une crise nerveuse, une congestion, une maladie, mais pour déterminer l'aliénation mentale, chez un sujet en pleine possession de ses facultés intellectuelles, il faut autre chose...
— Que voulez-vous dire *? — demanda Fabrice. — Je ne vous comprends pas...
— ^'i moi. .. — appuya le banquier.
— Je m'explique... ^ Le choc Lcrrible dont les conséquences ont élé si désastreuses n'est pas le résultat, selon moi, de la vue seule de l'exécuLion...
— Et de quoi donc alors?... — fit le jeune homme. — Que voulez-vous dire?
— Permettez- moi de vous adresser une question, et d'avance pardonnez-moi si cette question vous parait étrange...
— Faites, monsieur...
— Eh bien, le malheureux dont la tête est tombée ce matin sur Téchafaud ne connaissait-il point madame et n'était-il pas connu d'elle?...
M. Delarivière et Fabrice se regardèrent avec un étonuement plus facile à comprendre qu'à décrire.
— Eh! monsieur, t- s'écria le banquier, singulièrement choqué d'une question qui lui paraissait à la fois inconvenante et absurde, — comment admettezvous qu'un condamné à mort soit connu de ma femme? — Quels rapports croyez- vous qu'il puisse exister entre elle et ce misérable? — Que supposezvous donc ?
Frantz Rittner répondit avec le plus grand calme :
— Je ne crois rien, monsieur, je ne suppose rien... Je cherche... — Ma supposition est toute simple, et mes investigations sont non seulement naturelles, mais indispensables. — Je me trouve en face d'une malade dont vous allez me ^onfier la guérison. — Je suis étonné du résultat produit sur elle, selon vous, parla vue seule d'un spectacle sanglant... — Cette cause unique me semble insuffisante pour amener la folie... — Donc, il y a autre chose... — Quoi ? — Je l'ignore, et j'ai besoin de le savoir, donc je dois m'éclairer par tous les moyens pour être à même de combattre le mal... — Je ne puis ni ne veux marcher à tâtons, sous peine d'un insuccès complet... — Il faut que la lumière se fasse... — Ne vous méprenez point sur le sens de mes paroles qui, je vous l'affi rme, ne peuvent rien avoir de blessant...
— Pardonnez-moi, monsieur... — balbutia le banquier. — Vous avez raison, et j'ai tort... — Il faut être indulgent pour moi... je suis si malheureux...
Et M. Delarivière appuya son mouchoir sur ses yeux humides. Le docteur s'inclina.
— Vous n'avez aucun besoin d'indulgence, monsieur.,. — fit-il. — Voti.^ douloureuse position commande une respectueuse svmpathio... — A mon tour de vous dire : — Pardonnez-moi !... car il faut me répondre encore...
] — Je suis prêt... j
• — En ce monde, — continua Frantz Rittner, — tout est possible, même ce
^ qui paraît impossible... — Il existe dans les familles les plus hautement hono- \ :^ râbles des déclassés que leurs proches ont depuis longtemps perdus de vue et \ \ qui suivent les mauvais chemins par lesquels on arrive au crime... — Le comte | \ de Horn mourant décapité avait du sang- royal dans les veines, et le régent de I France l'appelait mon cousin... j
j — Oii voulez- vous en venir, monsieur? \
\ — A ceci : Avez-vous la certitude absolue que, de près ou de loin, il ne \
\ pouvait exister un lien de parenté entre madame et le condamné ?... \ Fabrice tressaillit. j
'; Le banquier répliqua vivement : \
— Aucun lien de cette nature n'existait, ne pouvait exister... — J'en ai la \ \ certitude absolue. \ \ — Étiez-vous à Melun depuis quelque temps déjà ? \ — Depuis hier matin seulement.
\ — Quel est l'âg-e de madame ?
— Trente-cinq ans.
— C'est bien, monsieur, je n'ai pas autre chose à vous demander, pour le \ moment du moins...
\ Frantz Rittner attacha de nouveau ses yeux sur le visage de Jeanne.
\ Mille pensées confuses, mais dans lesquelles il se réservait de mettre de l'or-
f dre, traversaient son cerveau.
Après quelques minutes de silence il reprit d'un ton grave, en s'adressant à M. Delarivière, mais en regardant Fabrice à la dérobée :
— Je crois la g'uérison possible...
Le neveu du banquier ne se démentit point et fut assez maître de lui-même
pour donner à ses traits une expression joyeuse.
En entendant ces mots : Je crois la guérison possible, le vieillard ranimé se leva brusquement.
— Ah ! monsieur, guérissez-la ! — dit-il avec une émotion débordante. — Rendez-lui la raison, vous me rendrez la vie, et tous les témoignages de ma reconnaissance seront trop peu de chose comparés à ce que vous aurez fait pour moi !
Et M. Delarivière, prenant Jeanne dans ses bras, la pressait contre son cœur.
La pauvre femme, sous cette étreinte chaleureuse, restait inerte et glacée comme une statue.
— Prenez garde ! — murmura tout à coup le docteur. — Une crise va se produire... ;
Le vieillard fit deux pas en arrière. \
Jeanne se dressa lentement.
Son regard, vague jusqu'alors, prit une effrayante fixité. Son bras droit se souleva, et sa naain étendue vers la muraille sembla désigner un objet visible pour elle seule.
En même temps sa figure devenait effrayante, tant elle exprimait d'angoisse j et d'horreur.
\ Frantz Riltner suivait tous ses mouvements avec une attention avide.
I Jeanne inclina la tête en se penchant du côté de la fenêtre comme pour per-
1 cevoir un bruit qu'elle seule pouvait entendre.
j — Chut!... — fit-elle alors d'une voix faible d'abord comme un souffle,
\ mais qui peu à peu devint distincte et pénétrante. — Chut! entendez-vous?... 5 — Ce sont des coups de marteau... le marteau qui cloue la machine... — Écou- I lez... Écoutez ce grand murmure... C'est le souffle de la foule sous cette croisée. l — Ce bruit de roues... C'est la voiture qui amène le condamné... — Il descend... il gravit les marches... 11 est sur l'échafaud ... — Faites-moi place !... ouvrez les rideaux... ouvrez la fenêtre... — Je veux voir!... La malheureuse femme s'interrompit.
Elle était haletante. — Sa gorge battait à coups inégaux et pressés. — Son front pâHssait de plus en plus. Ses tempes se mouillaient sous ses cheveux blonds frissonnants.
— Je ne vois pas bien... — reprit-elle. — Le prêtre me cache son visage...
— J'ai peur... — Si c'était lui!... si c'était lui!... — Ah! le prêtre s'efface... Le condamné se tourne vers moi... — Dieu vivant! c'est lui! C'est...
Elle n'acheva pas et s'immobiHsa, les yeux hagards, la bouche entr'ouverte, pétrifiée en quelque sorte par l'épouvante.
Franlz Riltner s'élança vers elle, lui prit les deux mains, l'enveloppa de son regard impérieux, et d'un ton de commandement, répéta :
— C'est!... — Qui est-ce?... — Vous le connaissez? — Je veux son nom!...
— Parlez! mais parlez donc! il le faut!... je l'ordonne!.,. Jeanne semblait fascinée par la puissance magnétique des yeux clairs du
docteur.
Un moment on put croire qu'elle allait obéir et prononcer un nom. I Ses lèvres s'agitaient.
1 Mais tout à coup son front se plissa. — Au lieu de la parole attendue, un
j éclat de rire strident et saccadé s'échappa de sa gorge, puis s'éteignit presque I aussitôt.
Ses bras étendus retombèrent inertes le long de son corps, et elle murmura 1 d'une voix sourde et sans intonations : i — Il meurt innocent... il meurt innocent... il meurt innocent...
— Pauvre femme ! — s'écria Frantz Rittner avec un geste de pitié ; il ajouta tout bas : — Elle allait le nommer... Elle le connaît... J'en étais sur I...
Edmée monta en voilure avec son père et son cousin.
M. Delariviëre vint au docteur et lui prit la main, en balbutiant :
— Vous êtes bon... — Vous comprenez ce que je souffre...
— Oui, certes, monsieur, je le comprends, et je vous plains de toute mon âme !
— Il ne faut pas seulement me plaindre, il faut me venir en aide ! ! — Vous avez dit tout à l'heure que vous croyez la guérison possible...
— Je l'ai dit et je le répète.
— Ainsi, vous sauverez ma femme?... — Vous lui rendrez la raison?...
— Je l'espère, oui, monsieur.
LrV. ^-4. F. ROy. édit«nr
i. 186 LE MEDECIN DES FOLLES
— Ne failes-vous donc que l'espérer? — demanda le banquier avec découragement. — L'espérance nest pas la cerlituJe... — C'est une douleur de plus si l'attente est trompée,
— Ehl monsieur, celui qui ne reculera't point devant l'affirmation de sa propre infaillibilité serait un orgueilleux ou un fou! ! — J'ai un sérieux espoir de succès, mais rien de plus...
— Et vous ferez tout au mon Je pour hâter la guérison?...
— C'est mon devoir... et je serai heureux de le remplir.
— Bien, monsieur... — J'ai confiance en vous... — Il nous reste une question à régler...
— Celle de la pension et des honoraires. Frantz Rittner jeta uu coup d'œil à Fabrice qui comprit. Le banquier poursuivit :
— J'ignore les habitudes de votre maison : mais, quel que soit le chiffre fixé par vous, je l'approuve d'avance... — Je suis très riche...
— Mon cher oncle, — interrompit Fabrice, — laissez-moi le soin de traiter ces détails avec M. Rittner... — Je le verrai demain, et la question d'argent qui vous préoccupe sera réglée à votre satisfaction mutuelle...
M. Delarivière inclina la tête en signe d'assentiment, puis reprit, en entourant de nouveau Jeanne de ses bras :
— Je vais, monsieur, vous confier ce que j'aime le plus au monde... — Pourrai-je voir souvent ma chère femme?
— Je ne jiuis, à mon grand regret, vous répondre de façon affirmative... — répliqua le docteur. — Lorsque le traitement sera commencé, moins vous verrez madame, mieux cela vaudra... ;
— Cependant vous ne me séparerez pas d'elle tout à fait?... Ce serait trop \ cruel!... \
— Vous pourrez la visiter une fois par semaine.
— Une fois seulement?... c'est bien peu! c'est trop peu !... ;
— Oui sans doute, mais, dans ma méthode curative, un isolement presque \ absolu est une des principales conditions de la réussite. ;
— Je me soumettrai donc, puisqu'il le faut, à ne voir ma femme que tous les huit jours... — Croyez-vous que la présence de sa fille soit un danger pour elle?
— Ah ! — fit Rittner, — madame a une fille?
— Une enfant de dix-sept ans, oui, monsieur, que nous venions chercher î en France et que nous nous réjouissions de ne plus quitter, au moment où cette effroyable catastrophe nous a foudroyés !... >
— Y a-t-il longtemps que la mère et la fille ne se sont trouvées en face l'une de l'autre? — demanda Rittner.
\ — Deux années environ... — répliqua le banquier.
; — Il est possible alors que la vue de cette enfant soit utile pour provoquer
; une réaction, mais je ne puis, quant à présent, rien affirmer à cet égard... —
\ Faites-moi l'honneur de revenir dans deux jours... — J'aurai sans doute décidé
\ quelque chose, mais il faut avant tout que je me rende compte du tempérament
j de la malade... Il faut que je sache si les crises seront fréquentes et si la folie
\ ne deviendra pas furieuse... \
\ — Craignez-vous cela, mon Dieu ? — balbutia M. Delarivière avec accable-
\ ment. — La folie furieuse vous semble-t-elle probable?
; — A cela je ne puis répondre, ne voulant ni vous inquiéter outre mesure ni vous rassurer sans motifs... mais il est à peu près certain que dans quarantehuit heures je saurai à quoi m'en tenir.
\ — Fasse le ciel que vous ayez à m'apprendre une bonne nouvelle ! — En vous
\ laissant ma femme, je vous laisse ma vie tout entière... — Songez, monsieur,
\ qu'après Dieu je n'ai d'espoir qu'en vous...
\ — Comptez absolument sur moi... — dit Rittner. — Je vous le répète, tout
} ce qu'il est possible de faire sera fait...
\ — Et ma reconnaissance. . . — commença M. Delarivière.
\ — Ne parlons pas de reconnaissance anticipée, — interrompit le docteur, —
\ et remplissons, je vous prie, une formalité indispensable.
\ Le médecin des folles se leva, prit sur une table placée dans un des angles du
\ salon un grand registre relié en basane verte avec des coins de cuivre et une ] j
\ serrure fermant à clef. \
\ Il ouvrit ce registre et poursuivit : ?
— Je dois inscrire sur ce livre le nom de chacune de mes pensionnaires, \ \ en même temps que la date de son entrée dans Ja maison de santé. — C'est une \ \ règle qui ne comporte pas d'exceptions. — Veuillez me dicter le nom de madame . ;
< — Jeanne Delarivière, femme de Maurice Delarivière, banquier à New York... \
— dit le vieillard. ;'
— Très bien, — fit Rittner, en écrivant : MADAMt: delarivière {Jeanne) trente- >
i cinq ans, entrée le 12 mai 1874. — Et mentalement il ajouta : — l'oncle d'A—
l mérique!... Je m'en doutais!... — Il y aura du nouveau à bref délai... '(
< Il referma le registre et frappa sur un timbre. \ Le médecin en second se présenta presque aussitôt. i — Monsieur le directeur a besoin de moi ? — demanda-t-il. \ — Oui, — répondit Rittner ; — vous allez, mon cher collaborateur, conduire l madame à la deuxième section... ;
^ Tout en parlant il désignait Jeanne. \ \
— Cellule du rez-de-chaussée?
Non pas!... chambre du premier élage, n° 5... c'est la plus confortable ■
de toutes. )
— Bien, monsieur le directeur. \
— Vous installerez madame et vous recommanderez à l'infirmière en chef ^ de la section de veiller à ce que la nouvelle pensionnaire soit traitée avec les plus o-rands éirards et environnée d'une sollicitude exceptionnelle... — Je lui renouvellerai d'ailleurs moi-même ces recommandations dans un instant, et je lui tracerai la marche à suivre...
Frantz Rittner se tourna vers le banquier.
— Madame aime-t-elle les fleurs?... — demanda-t-il.
— Passionnément, — répondit le vieillard.
— Alors, nion cher collaborateur, — poursuivit Rittner en s'adressant de nouveau au médecin adjoint, jeune Allemand dont nous avons signalé la présence dans l'établissement. — vous veillerez vous-même à ce qu'on place chaque matin des fleurs variées dans la chambre de madame... des fleurs sans parfum, bien entendu.
— Oui, monsieur le directeur. i
— Et maintenant, monsieur, — dit le docteur au banquier, — ayez beaucoup > de courage, beaucoup de calme, beaucoup d'espoir... — Il faut vous séparer de ? votre bien-aimée malade... i
M. Delarivière n'avait, hélas ! ni calme ni courage. l
Son visage était baigné de larmes. — Il tendit les bras à Jeanne, en balbu- j
tiant d'une voix brisée par les sanglots contenus :
— Adieu, chère compagne de ma vie... chère moitié démon âme... Adieu !... La jeune femme, plus que jamais pareille à une belle et insensible figure de
cire, ne fit aucun mouvement.
Le banquier, se penchant vers elle, lui appuya ses lèvres sur le front.
Elle demeura impassible, étrangère à tout, séparée du monde aussi complètement que si elle était morte.
Les sanglots du vieillard éclatèrent.
— Ah! — s'écria-t-il. — Emmenez-la 1... emmenez-la! — Elle ne me voit pas... Efle ne m'entend pas... Elle ne me reconnaît pas... Cela fait trop de mal ! . . .
Il cacha son visage dans ses mains et, pris d'une faiblesse soudaine, il serait l tombé sans doute si Fabrice n'avait été près de lui pour le soutenir. ;
Pendant ce temps, Frantz Rittner saisissait les deux poignets de Jeanne et la ; forçait doucement à quitter son siège. — Il fit un signe. — Le médecin adjoint i passa son bras sous celui de la jeune femme. \
— Venez, madame, — lui dit-il, — venez. '^ \ l Elle le suivit docilement, sans tourner la tète en arrière. $
\ Fabrice faisait de son mieux pour apaiser la crise de désespoir du banquier, \
dont les larmes et les sanglots ne tarissaient pas. \
— Cher oncle, — lui disait-il, — j'ai l'horreur des consolations banales, et \ votre blessure, je le sais bien, est de celles dont on ne peut point guérir. — Je I
{ dois vous répéter cependant les paroles si sages du docteur... Ayez beaucoup de \
i courage... beaucoup de calme... beaucoup d'espoir... — Souvenez-vous que ^
\ M. Rittner vous a promis de guérir ma tante... — La séparation est cruelle, mais l
i elle est nécecsaire... j
l — Ah! — balbutia M. Delarivière, — la force humaine n'est pas sans limite... l
\ — Je soutire trop... — Je voudrais mourir... \
I — Mourir ! — répéta Fabrice, — mourir lorsque rien n'est perdu ni même \
\ désespéré!... — Y songez-vous? — Oubliez-vous que vous avez une fille? — \
\ N'aimez- vous plus ma cousine Edmée que vous allez revoir et dont la tendresse )
j et les baisers seront pour vous un souverain remède ? ■;
I — Edmée... ma fille... — oui, tu as raison, Fabrice... j'ai des motifs encore \
\ de tenir à l'existence... Mais, que veux-tu? le chagrin me terrasse! Jeanne était >
{ toute ma joie... toute ma vie, et je sens qu'elle s'en va... >
j — Non, cent fois non, cher oncle, elle ne s'en va pas! Elle restera... elle ;
I reviendra bientôt, pour vous sourire et vous aimer comme autrefois... — Soyez
; homme ! Luttez ! — Vous n'êtes pas seul au monde... — Edmée est votre fille...
\ Je suis le fils de votre sœur... — Appuyez- vous sur vos deux enfants qui ne vous
\ quitteront plus, en attendant l'absente !
\ M. Delarivière prit la main de Fabrice et la serra convulsivement; puis,
\ galvanisé en quelque sorte par les encouragements du jeune homme et faisant
\ appel aux débris de son énergie défaillante, il arrêta les larmes dans ses yeux,
;■ il étoutïa les sanglots dans sa gorge, il releva la tête et parut soudainement calme,
\. mais ce calme menteur était peut-être plus effrayant encore que son désespoir.
I • Il lui aurait été impossible de prononcer une parole sans éclater de nouveau.
\ Fabrice le voyait bien ; il salua Frantz Rittner qui, silencieusement, accom-
\ pagna l'oncle et le neveu jusqu'à la grille donnant sur la rue Raffet, où la voi-
[ ture les attendait.
< — Au Grand-Hôtel!... — dit Fabrice au cocher, et la voiture roula vers
\ Paris.
I Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes pendant la première
\ partie du trajet.
j Enfin M. Delarivière poussa un profond soupir. \
\ — J'ai peur! — murmura-t-il d'une voix sombre. — En vain, je me rai-
I sonne... Malgré moi, j'ai peur...
} — Oue craignez-vous mon oncle?...
I — Que cette maison ne soit la tombe de Jeanne... qu'elle n'en sorte pas
\ guérie... qu'elle n'en sorte même pas vivante...
I — Un coup terrible vous a frappé, vous voyez tout en noir... — réphqua
5 Fabrice, — mais vous ne tarderez point à revenir à de moins sombres idées ; dès
les premiers syniplômes de la guérison, l'avenir changera d'aspect })our vous.
— Crois-tu vraiment que Jeanne guérira? — demanda M. Delarivière avidement.
— Je n'ai pas un doute à ce sujet.
— Tu as confiance en ce médecin?
— Eh I qui n'aurait confiance ? — Personnellement je ne le connaissais pas, mais sa réputation est telle que ses collègues eux-mêmes n'osent le dénigrer et parlent respectueusement de lui... — 11 s'impose par la profondeur de ses études spéciales, par l'étendue de sa science, et surtout par les magnifiques résultats qu'il obtient chaque jour... — On ne compte plus les folles auxquelles il a rendu la raison et les familles qui le bénissent I... — Vous avez vu sa simplicité... — Il ne vous a fait aucune phrase... il n'a rien voulu vous promettre... — 11 vous a dit seulement : espérez!... — Un infaillible instinct m'annonce qu'il ne vous l'aura pas dit en vain...
— Eh bien, oui^ je veux espérer! — s'écria le banquier. — Si le docteur Rittner me rend Jeanne, tu auras été mon bon génie !
Le silence s'établit de nouveau.
Nous savons à quoi pensait M. Delarivière.
Fabrice, lui, dressait un plan de conduite. — Il cherchait le moyen d'enchaîner plus que jamais son oncle à sa fortune, après les événements imprévus qui pouvaient changer du tout au tout les intentions du banquier et ses projets d'avenir...
— Mon oncle, — dit Fabrice, — la maladie de ma chère tante modifie forcément ou du moins recule le but de notre voyage. — Que comptez-vous faire?
— Me fixer à Paris, — répliqua le banquier.
— Complètement ?
— Oui.
— Mais la liquidation de votre maison de banque?...
— Nous irons tous deux à New York, et quelques jours nous suffiront pour la terminer.
— Renoncez-vous donc à l'idée de me mettre là-bas à la tète de vos aifaires?...
— Oui.
Le jeune homme eut un frisson d'angoisse. M. Delarivière ajouta :
— Sois tranquille d'ailleurs, lu n'y perdras rien... — nous reviendrons ensemble à Paris... — Le dévouement dont tu viens de me donner des preuves si
touchantes t'a conquis mon affection tout entière... — Je ne me sens plus le | courage de me séparer de toi... — Je veux passer mes derniers jours entouré | de ceux que j'aime. — Après la guérison de Jeanne, nous vivrons d'une vie > commune... — Il me semblera que j'ai deux enfants. — Edmée sera ta sœur et | tu seras mon fils... — Que dis-tu de ce projet? ',
— Je dis que mon bonheur passe mon espérance et surtout mon mérite!...
— s'écria Fabrice rayonnant.
— Je Suis heureux que l'avenir, tel que je le comprends, te plaise comme à moi... — Avisons au plus pressé... Je ne puis rester à l'hôtel, surtout reprenant Edmée avec moi... — J'étoufferais dans un appartement au cœur de la ville...
— Je voudrais acheter une propriété de quelque importance aux environs de Paris, et je sais que c'est aussi le désir de Jeanne.
— Qu'entendez-vous par les environs de Paris, mon oncle?
— Passy, ?Neuilly, Boulogne, Suresnes...
— A merveille... — Je connais à Neuilly une villa qui, je crois, pourrait vous convenir... Je sais qu'elle esta vendre... — J'irai la visiter demain si vous voulez...
— Je m'en rapporte à toi... — Ya, et traite en mon nom.
— Encore faut-il que vous connaissiez le prix.
— Je te donne carte blanche,
— Merci de cette confiance, mais je ne terminerai rien sans votre assentiment et sans que vous ayez vu la villa en question. — Il ne suffit pas quelle me plaise... il faut qu'elle plaise aussi à vous et à ma cousine Edmée...
— Pauvre Edmée ! — murmura le banquier — quel coup terrible va lui donner la situation de sa mère !
— N'êtes-vous pas d'avis, mon oncle, qu'il ne faudrait point lui apprendre de façon brusque cette triste nouvelle?
— Sans doute. — ?sous l'y préparerons graduellement, mais je n'en suis pas ; moins décidé à la retirer aujourd'hui même de sa pension. \
— Peut-être vaudrait-il mieux remettre de quelques jours... ï
— Non. — Jeanne a écrit de Marseille... — l'enfant attend notre visite. — \ En ne nous voyant point venir, elle s'inquiéterait... \
— Mais que lui dirons-nous pour expliquer l'absence de sa mère? \
— Je trouverai un prétexte dont il faudra bien qu'elle se contente.. — '', D'ailleurs j'ai soif de l'embrasser... — J'aurai du moins la fille, à défaut de la ; mère... en attendant que je puisse les presser toutes deux sur mon cœur... \
La voiture fit halte. |
On était arrivé. \
Le banquier, chaque fois qu'il venait à Paris, descendait au Grand-Hôtel. — ;
11 avait télégraphié de Marseille.
Son appartement habituel, un des plus" confortables du premier étage, était
à sa disposition depuis quarante-huit heures. \
Ainsi que cela se produit presque toujours quand le corps est brisé par la fatigue, et l'âme bourrelée d'inquiétudes, M. Delarivière n'avait aucun appétit. Fabrice obtint de lui cependant qu'il prît un peu de nourriture pour se soutenir.
Un employé de la maison reçut l'ordre de faire avancer une calèche de gi-ande remise et d'envoyer chercher les bagages à la consigne de la gare Paris-Lyon- Méditerranée.
L'oncle et le neveu prirent place dans la calèche, et Fabrice donna l'adresse du pensionnat de Saint-Mandé.
A six heures précises le jeune homme sonnait à cette porte en face de laquelle, dans l'après-midi de ce même jour, Georges Vernier avait senti son cœur battre si fort.
Le concierge vint ouvrir.
\ M. Delarivière demanda la directrice.
— Madame est au réfectoire avec les élèves... — répondit le concierge. — \ Mais le repas touche à sa fin, et si ces messieurs veulent entrer... ^ — Faites passer, je vous prie, ma carte à madame la directrice, — reprit
I le banquier.
\ — A l'instant, mais je vais d'abord avoir l'honneur de conduire ces messieurs.
l Fabrice et son oncle furent introduits au rez-de-chaussée du principal corps
\ de logis dans un salon d'attente où se trouvaient des sièges, une table ronde, l un piano à queue, et dont les murailles disparaissaient sous une profusion de I dessins, sépias, aquarelles, petits tableaux à l'huile, ouvrages des élèves et \ luxueusement encadrés.
I M. Delarivière se laissa tomber sur un fauteuil avec accablement, et le jeune
l homme respecta son silence.
\ Leur attente fut courte.
j Au bout de cinq minutes la directrice entra. — Elle avait la physionomie
I souriante d'une personne fort entendue et dont les petites affaires marchent à i merveille.
l — Notre chère Edmée, monsieur, m'avait bien annoncé ce matin votre
\ arrivée prochaine, — dit-elle au banquier en lui tendant la main, — mais l comme il est déjà tard, je ne comptais plus sur vous aujourd'hui... — Edmée l sera bien heureuse de vous embrasser... — Comment se porte madame Dela-
l rivière?
l — Ma femme est un peu souffrante... un malaise imprévu... — répliqua le
l vieillard avec embarras.
;: Cet embarras n'échappa point à l'œil perspicace de la directrice, frappée
î d'ailleurs de l'altération des traits du banquier, mais elle avait un tact trop
l exquis pour paraître s'apercevoir de quoi que ce fût, et elle reprit avec une
I expression de vif intérêt :
Voilà un gaillard qui Youdrait nous faire travailler pour lui et nous donuer le moins possible.
— Rien de grave, j'espère?
— Non, madame... rien de grave... — La fatigue d'im voyage très long a seule empêché madame Delarivière de m' accompagner... Elle regrette bien vivement celte occasion perdue de vous affirmer sa reconnaissance pour les bons soins donnés par vous à notre fille.
— Je vais faire prévenir Edmée...
— Permettez-moi d'abord de vous apprendre mon intention à son sujet.
— Allez-vous donc me l'enlever?
— Aujourd'hui même, oui, madame...
LiV. 25 F- ROY, éditeur.
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— Je me consolerai difficilement de son départ, car j'aime cette chère et douce enfant, qui d'ailleurs est adorée de tout le monde ici... mais je m'attendais à la jiei'dre d'un moment à l'autre, son éducation étant terminée, et d'une manière brillante, j'ose le dire... — Il m'est donc impossible, malgré mon chagrin sincère, de ne point approuver votre détermination... — C'est la vie de famille et la vie du monde qu'il faut maintenant à Edmée.
— Si vous voulez bien l'envoyer prévenir, je vous en serai reconnaissant. La directrice frappa sur un timbre et donna un ordre à la fille de service qui
se présenta.
— Je vous demanderai, en outre, — poursuivit le banquier, — de me permettre de régler avec vous les dépenses de la dernière année...
— Mais monsieur, rien ne presse... vous avez tout le temps...
— Je vous en prie...
En face de cette insistance, la directrice s'inclina et passa dans une pièce voisine pour établir le compte demandé.
M. Delarivière était très ému à la pensée de serrer dans ses bras sa chère fille, l'image vivante de sa Jeanne bien-aimée.
Fabrice, qui n'avait pas vu Edmée depuis quatre ans, alors qu'elle n'était qu'une enfant gracieuse, attendait avec une curiosité mêlée de haine l'arrivée de cette bâtarde qui lui volait — se disait-il — un tiers de la fortune de son oncle, et dont la part allait se grossir prochainement de celle de sa mère!
Une sous-maîtresse, prévenue par la servante, avait transmis à Edmée l'ordre de la supérieure.
La jeune fille — tout en obéissant — se demandait, avec une inquiétude voisine de l'efîroi, pourquoi madame la faisait appeler ainsi...
Son escapade de la matinée, sa causerie clandestine avec Georges au bois de Yincennes étaient-elles découvertes?
llien qu'à cette pensée l'innocente enfant se sentait devenir pourpre de confusion, comme si elle était coupable de quelque gros péché...
Ce fut d'une main tremblante qu'elle ouvrit la porte du salon où elle se croyait attendue par la directrice.
En franchissant le seuil, au lieu de la figure sévère de madame irritée, elle vit son père debout et lui tendant les bras.
Ses craintes se dissipèrent aussitôt. — Elle poussa une exclamation de joie et s'élança sur le cœur du vieillard.
— Papa!... cher papa!... — balbutia-t-elle, — que je suis contente! que je suis heureuse! que je t'aime! Embrasse-moi... — Encore... encore...
Et elle couvrait de baisers les joues de son père qui lui rendait ses caresses avec usure, en balbutiant :
— Ma chérie, ma mignonne, mon enfant bien-aimée, comme tu es grande!... comme tu es belle!
Et les baisers ne tarissaient pas.
] Edmée tout à coup dénoua son étreinte et, jetant autour du salon un regard
inquiet, s'écria :
— Mais pourquoi donc es -tu venu seul?... Je veux maman!... où est ^ maman?...
l II fallut au banquier une force surhumaine pour ne point laisser déborder ses :
larmes en entendant Edmée demander sa mère... — Il se contint cependant,
^ mais non sans peine, et son embarras se trahit par son silence. i — Pourquoi ne me réponds -tu pas? — reprit Edmée en se rappelant les
> paroles du docteur Yernier. — Maman est malade, j'en suis sûre... i
I — Chasse toute inquiétude, mon enfant, — balbutia le vieillard, — ta mère a
l été souffrante, c'est vrai, mais elle va beaucoup mieux... un reste de faiblesse
'< ne lui a point permis de m'accompagner et la retiendra pendant quelques jours
\ à Melun, où nous nous sommes arrêtés... — J'avais une telle hâte de t'embras-
î ser que je suis venu sans elle.
I — Alors nous allons partir? — fit impétueusement la jeune fille, — nous
i allons la rejoindre?
l — Ce soir, c'est impossible... l'heure est trop avancée. î
— Eh bien, demain? <
M. Delarivière hésita de nouveau.
Fabrice vint à l'aide de son oncle.
! — Oui, demain certainement... — répondit-il. 'l \
; En entendant la voix de cet inconnu, auquel jusqu'à ce moment elle n'avait '■
\ pas accordé la moindre attention, Edmée tressaillit et se tourna vers lui.
i Le neveu du banquier s'inclina devant elle en souriant.
; La jeune fille lui rendit son salut, puis attacha snr son père un regard qui
; signifiait clairement : ;
; — Quel est donc ce monsieur?... i
; Le vieillard comprit cette interrogation muette et répliqua : i
— Comment? Fabrice est-il si changé lui aussi, depuis quatre ans, que tu ne le reconnaisses pas?... i i
Edmée rougit. | j
— Pardonnez-moi, mon cousin... — iit-ellc, — j'étais une petite fille il y a M quatre ans!! — Il ne faut pas m'en vouloir si j'ai un peu oublié vos traits... i ' Mais je vous reconnais maintenant... \
— C'est moi qui suis coupable, ma cousine, — répondit Fabrice en serrant l
la main qu'Edmée lui tendait, — j'aurais dû vous habituer à voir quelquefois mon visage, et vous ne m'auriez point tout à fait oublié...
— Enfin, — reprit Edmée, — vous me jurez que ma mère est presque remise et que je la verrai demain?
— Oui, ma cousine.
— C'est bien, je vous crois.
La jeune fille se souvenait de nouveau de l'affirmation rassurante de Georges
\ Vernier.
j — « Madame votre )nère, — avait-il dit, — 7ie court aucwi danger. »
\ En conséquence, elle était facile à convaincre.
\ — Et c'est aujourd'hui que tu m'emmènes, père? — poursuivit-elle, en
\ jetant ses deux bras autour du cou de M. Delarivière.
\ — Oui, mon enfant... — Ya donc préparer ton petit bagage qu'on t'enverra
j ce soir même au Grand-Hôtel où je suis descendu, et dis adieu à tes compa-
\ gnes... Nous t'attendons.
''. — Mon bagage... des adieux... —répéta l'enfant, très surprise.
< — Mais, sans doute...
j — Est-ce que tu me retires de pension pour tout à fait?...
\ — Oui, chère mignonne...
\ — Et je ne vous quitterai plus?
'( — Je l'espère bien.
\ — Ah ! quel bonheur et que je suis heureuse ! — Près de maman et près de
\ toi, toujours ! C'est à en devenir folle de joie !... — Je cours à la lingerie et au jardin... — je ne serai pas longue, va! Je garde mon costume... — Avant un \ quart d'heure, je suis à toi...
\ Et, après avoir donné à son père une demi-douzaine de gros baisers bien
; sonores, Edmée sortit du salon en courant.
\ Les pensionnaires venaient de quitter le réfectoire et prenaient au jardin la
j récréation du soir.
J Edmée rejoignit Marthe.
j — Qu'est-ce qui l'arrivé d'heureux? — lui demanda cette dernière. — Te
voilà rayonnante !
— Mon père est là, il m'emmène !... — répondit la jeune fille, j — Aujourd'hui?
! — A l'instant.
\ — Pour te garder avec lui?
\ — Oui, ma chérie.
I Marthe fronça le sourcil.
\ — Qu'as-tu donc? — fit vivement Edmée. — Est-ce que tu ne partages pas
! ma joie?
— D'abord je ne suis nullement joyeuse de te perdre, toi ma seule amie, et puis je pense à M. Georges.
Edmée tressaillit.
— Que dira-t-il quand il apprendra que tu n'es plus ici et qu'il ne saura pas où te retrouver?... — poursuivit Marthe.
— Mais il le saura, — interrompit Edmée.
— Gomment?
— M. Georges est médecin à Melun, il nous l'a dit, et c'est lui qui soigne ma mère encore un peu souffrante... — Or, mon père me conduit demain à Melun, où je serai plus libre qu'ici... — Je pourrai causer à mon aise et sans me cacher avec M. Georges, et nous trouverons facilement quelque bonne occasion d'apprendre à mes parents que nous nous aimons...
— C'est vrai... — murmura la jolie brune en poussant un soupir. — Tu es heureuse, je le sens bien... — Mais que vais-je devenir ici sans toi? — Je mourrai d'ennui certainement...
— Je t'écrirai de longues lettres... — je te tiendrai au courant de tout... — Je viendrai te voir souvent et, quand arriveront les vacances, nous les passerons ensemble... Ce sera charmant...
— A la bonne heure ! cette perspective me console un peu...
— Allons, viens m'aider...
Les deux jeunes filles se rendirent à la salle d'étude où elles rassemblèrent les livres d'Edmée, puis au dortoir, où on réunit le linge et les vêtements qui devaient être empaquetés et envoyés au Grand-Hôtel.
Pendant ce temps M. Delarivière avait soldé le mémoire de la directrice, et laissé pour les filles de service une ample gratification.
Edmée arriva suivie de Marthe, qui ne voulait la quitter qu'au dernier moment et qu'elle présenta à son père comme sa meilleure amie.
La directrice adressa quelques paroles émues à l'enfant dont elle allait se séparer. On échangea des baisers d'adieu, accompagnés de larmes, puis Edmée monta en voiture avec son père et son cousin, et la porte du pensionnat où s'étaient écoulées son insouciante enfance et sa première jeunesse heureuse se referma sans bruit derrière elle.
Un peu avant neuf heures du soir, nos trois personnages arrivaient au Grand- Hôtel.
On dîna dans l'appartement du banquier, et Fabrice partit après avoir promis d'aller visiter le lendemain matin la propriété de Neuilly, et de venir ensuite déjeuner avec son oncle et sa cousine.
L'idée d'habiter une délicieuse maison, avec un grand parc, à la porte de Paris, enthousiasmait Edmée...
Fabrice occupait, rue de Clichy, le rez-de-chaussée d'uu pavillon situé au fond de la cour d'une grande maison de produit.
Il rentrait chez lui, brisé de fatigue, et comptait prendre un repos immédiat et réparateur.
Le concierge l'arrêta au passage.
— Monsieur Leclère, — lui dit-il en fouillant le casier dont chaque compartiment portait le nom d'un des locataires, — j'ai une lettre pour vous.
— De Paris ? — demanda machinalement Fabrice.
— Faut croire, puisqu'elle a été apportée ce soir par le chasseur d'un grand restaurant du boulevard... Je ne sais plus lequel.
Fabrice prit la lettre, jeta les yeux sur la suscription, reconnut l'écriture de René Jancelyn et, tirant un passe-partout de sa poche, gagna le rez-de-chaussée du pavillon.
Laurent, — ainsi se nommait son domestique, — dormait sur un fauteuil du quinzième siècle dans le vestibule.
Le jeune homme le réveilla, lui donna l'ordre d'allumer une lampe et franchit le seuil de la chambre à coucher où Laurent, les yeux gros de sommeil, ne tarda point à le rejoindre avec delà lumière.
— Est-il venu quelqu'un pour moi aujourd'hui ? — demanda Fabrice.
— Non, monsieur.
— Et hier, après mon départ?
— Personne. \ ||
— C'est bien... je n'ai pas besoin de vous. — Vous pouvez vous retirer. Laurent ne se le fit pas répéter, et Fabrice décacheta le billet de René Jancelyn, frère de Mathilde.
Il contenait ces lignes :
« Cher ami,
« Je vous écris de chez Brébant où le docteur m'explique que des raisons « très sérieuses vous empêcheront de dîner avec moi comme c'était convenu.
« C'est très bien, mais le docteur et moi nous n'en avons pas moins absolu- « ment besoin de vous voir aujourd'hui.
« En conséquence, nous vous attendrons jusqu'à onze heures et quart dans « le cabinet n" 5.
« Poignée de main,