‹ Le médecin des follesChapitre 12 sur 36 · RENÉ · texte numérisé non relu

RENÉ

— Que le diable les emporte ! — murmura le jeune homme en regardant sa montre.

Elle indiquait onze heures moins un quart.

XLYII

l Fabrice remit son chapeau, prit ses gants et quitta sa chambre.

l Dans le vestibule il trouva Laurent fermant à double tour la porte qui don-

', nait sur la cour.

i — Ne fermez pas, — lui dit-il, — je sors.

l — Mais monsieur rentre à peine ! — s'écria le domestique.

i Fabrice ne répondit pas.

I — Faudra-t-il attendre monsieur? — reprit Laurent d'un ton mélancoli-

{ que... — Monsieur m'avait permis d'aller me coucher...

l — Et je vous le permets encore...

I — Alors, bonsoir, monsieur... — Si monsieur va jouer, comme c'est pro-

bable, que monsieur tâche au moins d'avoir de la veine et de gagner une grosse somme, car le service de monsieur est bien difficile quand monsieur a perdu... — Monsieur a l'air de s'en prendre à moi. ce qui me semble une grande injustice...

— Ne craignez rien, — fit le jeune homme en souriant malgré lui Puis il gagna lestement la rue.

Un coupé de régie passait à vide.

Il y monta et il arriva chez Brébant en moins d'un quart d'heure, après

avoir examiné sous toutes les faces, chemin faisant, les événements accomplis depuis la veille.

Il se fit ouvrir la porte du n° 5, et trouva ses deux associés les coudes sur la table, en face d'un dessert au pillage.

Une bouteille de vin de Champagne presque intacte se congelait dans un rafraîchissoir en plaqué, à côté du café, des liqueurs et des boîtes de cigares.

Frantz Rittner et René Jancelyn fumaient, et cette béatitude extatique qui suit un bon dîner se peignait sur leurs visages,

— Bravo ! — s'écria le frère de Mathilde. — Il n'est pas encore onze heures cinq minutes ! Vous êtes exact comme un huissier ! — Nous avions un peu peur que vos nouvelles occupations de ffuide de l'étranger dans Paris ne vous permissent point de répondre à mon appel.

— Votre lettre était pressante, — répliqua Fabrice, — je suis venu, mais en vous maudissant, car je meurs de fatigue et de sommeil... — J'allais. me mettre au lit...

Et il se laissa tomber sur le classique divan qui joue un rôie sérieux dans les cabinets particuHers.

— Vous avez dîné ? — demanda Rittner.

— Oui.

— Youlez-vous souper?

— Non! — causons tout de suite, je vous prie, puisqu'il paraît que nous avons à causer; — entre nous, j'ai le vif désir de vous fausser compagnie le plus tôt possible.

— Mais, — répondit Jancelyn, — il me semble que c'est à vous de nous donner des nouvelles, et c'est pour en avoir de toutes fraîches que nous vous avons convoqué à bref délai. i

Le visage de Fabrice s'assombrit. ;

— Parbleu ! — dit-il, — vous auriez aussi bien fait de me laisser dormir... ; Les nouvelles que j'apporte ne sont point d'une nature bien réjouissante... '

— Gomment cela ? — reprit le docteur Rittner. — Tantôt, chez moi, à Auteuil, en me renseignant sur les causes probables de la folie de votre tante de

la main gauche, vous m'avez raconté l'exécution du condamné de Melun. — ; Vous a-t-il fallu taire quelque particularité importante et fâcheuse ? ',

— Au sujet de l'exécution, non. — Les choses se sont passées exactement comme je les ai dites... — Là n'est point le danger. . î

René Jancelyn pâlit. \

— Le dang-er! — répéta-t-il. — H y a donc un danger? x

— Je le crains... ou plutôt j'en suis sûr. \

— Lequel? Expliquez-vous ! ! — fit Rittner inquiet. \

— Versez-moi d'abord un verre de Champagne frappé... — Je crois que j'ai ; la fièvre, et ma gorge est en feu. ;

René mit une coupe devant Fabrice, Frantz la remplit et le jeune homme ; but avidement. !

— Et maintenant, — reprit le docteur. — parlez vile ! — S'il existe un ; danger, où est-il? De qui viendrait-il?

— Il se trouve à Melun... — 11 se produit sous la forme d'un certain matelot employé chez une loueuse de canots qui se nomme la veuve Gallet. ;

— On réclame le mot de l'énigme. ..

— Le voici : — Ce matelot, à l'époque de... de l'accident, habitait de l'autre . cô é de la Seine, presque en face de l'endroit où j'ai fait... ce que notre salut ; me commandait de faire... {

— Et — demanda vivement René — l'homme vous a vu ?

— Non...

— Il vous soupçonne, cependant?

— Pas davantage...

— Eh bien, alors, où est le péril?

— Attendez ! — Ce matelot,, un ivrogne, une sorte de brute, a été mis par le haî^ard, ou plutôt par certains indices, sur les traces de la vérité... — Hier, pendant une promenade en bateau, il m'a fait part de ses idées relatives à la ma-

M, Delarjvière tressaillit. Il des-iuait la pensée de sa fille et pressentait son but. (Page 211).

nière dont les choses ont eu lieu... II affirmait l'innocence du condamné, ou tout au moins réduisait sa part à une complicité aveugle et inconsciente... — En l'écoutant, je frissonnais... — Il me fallait, pour ne pas me trahir, une jolie dose d'énergie...

— Qu'a découvert ce matelot?

— L'empreinte des semelles et des talons de chaussures fines — les miennes — sur la neige gelée au fond d'un canot confié à sa garde et dont je m'étais servi pour traverser la rivière, afin d'éviter le pont et d'arriver plus vite. ..

— Ces empreintes ne prouvent rien contre vous... D'autant qu'il a suffi du

LrV. 26. F. ROy. éditeur

I dé^el pour les effacer... — L'homme a-t-il raconté au juge d'instruction sa ; } petite trouvaille et ses commentaires? ;

i — Non. — Il s'est tenu coi... — Il craint la justice comme le feu, et les |

g-ons de loi lui causent une horrible frayeur... |

— Ah ! bah ! — Et pourquoi donc çli? \

— Je l'ig^nore, mais il sera facile de le savoir et je le saurai...

— Eh bien, mou cher, — reprit le docteur, — je crois que vous vous alar-

i mez sans motifs et que vous pouvez dormir en paix, s'il n'y a pas autre chose j

I que votre histoire de talons de bottes... ;'

l — Malheureusement il y a autre chose, — dit Fabrice d'une voix sourde. \

< - Quoi? l

\ — Le matelot nous avait laissé comprendre qu'en dehors de ses conjectures,

I et les corroborant, il était en possession d'un indice grave, d'une sorte de

i preuve matérielle de l'existence d'un complice...

i — Ah diable !

j — Pressé par moi de s'expliquer à ce sujet, il crut que je me moquais de

^ lui, ou il comprit qu'il avait déjà trop parlé... — Toujours est-il qu'à partir de

I ce moment il me répondit d'une façon évasive et qu'il me fut impossible d'en

l tirer quelque chose.

^ — Bref, il a refusé de s'expliquer au sujet de lindice grave?

\ — Oui... — J'ai eu beau le questionner très habilement, il est re.^té muet,

et ce mutisme même me fait croire qu'il a positivement dans les mains une

preuve dangereuse.

— Mais son premier récit et ses soudaines réticences auraient pu vous mettre sur la voie du secret qu'il voulait cacher... — dit René Jancelyn.

— J'ai cherché, je n'ai pas trouvé.

Après un instant de silence et de réflexion profonde, Ilittner prit la parole,

— Procédons un peu à la manière du romancier américain Poë, et du romancier français Gaboriau, c'est-à-dire par introduction... — fit-il. — C'est dans son canot que le matelot a relevé les empreintes de vos bottines?...

— Oui...

< — Après vous êtes servi de l'embarcation, vous l'avez ramenée à l'endroit

< où vous l'avez prise ?. . .

— Sans doute, et rien qu'à la physionomie fort peu marine de mon nœud d'amarre, le matelot a compris qu'on avait, pendant la nuit, détaché et rattaché le canot.

j — Diable! ce gaillard-là, que vous disiez une brute, me semble furt malin!

\ — Brute comme écorcn... intelliçrent au fond...

\ — Dans le bateau, — continua Frantz Uittner, suivant toujours le fil de sa

< pensée, — n'auriez-vous pas laissé tomber par mégarde un objet quelconque ; vous appartenant?

— Je n'avais rien sur moi...

— Rassemblez vos souvenirs... — Vous avez suivi les débats, vous avez eu sous les yeux les pièces à conviction... — Demandez-vous si Je tout cela aucune lueur ne jaillit.

Fabrice songeait.

— Non, — dit-il au bout d'un instant, — aucune, j'en suis sûr. — Le mi- \ nistère public n'a produit que trois pièces à conviction : le portefeuille, le billet j de banque qui restait à Pierre, et le revolver...

I — Et, — poursuivit le médecin des folles, — aucune observation n'a été

faite pendant les débats au sujet d'une de ces trois pièces, soit par le président, l s )itpar le ministère public, soit par un dos jurés... b Fabrice devint livide.

I — Si!... — balbutia-t-il avec épouvante, — une observation a été faite...;

i — Je me souviens... je me souviens... l

\ Frantz Rittner et René ne respiraient plus, tant la frayeur de leur complice

î était intense et communicative.

I — Parlez ! mais parlez donc ! — dit enfin le docteur d'une voix mal assurée.

— Sur la crosse du revolver dont je me suis servi, — répliqua Fabrice, — — existait un petit écusson en argent, portant gravées mes deux initiales, un F et un L. — Or, cet écusson avait disparu quand on a ramassé l'arme sous la neige ; le procureur de la République en a fait la remarque, et je m'en suis félicité, car j'avais commis une imprudence inouïe, incompréhensible, sans excuse, en oubliant de détruire ces initiales qui pouvaient mettre sur mes traces.

-^ Ah ! — s'écria René, — le matelot a trouvé l'écusson dans son canot... — Voilà l'indice mystérieux dont il voulait parler...

— Ça me paraît certain... — appuya Rittner.

— Mais alors, — balbutia Fabrice avec accablement, — je suis un homme perdu!... Me voilà sur la route de l'échafaud.

Le docteur haussa les épaules.

— La chose est fâcheuse, en effet, — répondit-il, — et vous avez commis un acte de folie que la plus inguérissable de mes pensionnaires pourrait vous envier, mais vous n'êtes pas perdu pour cela!... — Envisageons froidement la situation... — C'est pendant les débats surtout que le péril était imminent... — Aujourd'hui, il est bien amoindri...

— Pourquoi? — demanda Fabrice.

— Pourquoi? — répéta le frère de Mathilde.

— Parce qu'un homme a été déclaré l'auteur du crime et condamné comme Ici ! — reprit Franlz. — Parce que la sentence est exéculée... — L'homme est mort, la dette payée, la justice satisfaite, tout est fini !...

— Mais tout peut recommencer... — murmura Fabrice.

— Comment?

— Si le matelot répète à d'autres l'histoire qu'il m'a racontée, et si ses paroles arrivent à l'oreille des magistrats, ceux-ci n'ordonneront-ils pas de nouvelles recherches ?

— Jls se garderont bien d'avouer leur erreur en se déjugeant, — dit René Jancelyn. — Le danger est ailleurs... — Si la famille de Pierre existe, si elle apprend ce qui s'est passé, si elle a connaissance des racontars du matelot, elle aura le droit de poursuivre la réhabilitation du condamné en apportant des faits

] nouveaux et en provoquant une instruction nouvelle pour rechercher le vrai meurtrier ; mais tout cela est bien improbable et ne me paraît pas fort à craindre... — Il faudrait cependant s'assurer si c'est positivement l'écusson que le matelot a trouvé dans sa barque...

— Je le ferai sans retard, — répliqua Fabrice, — et bien malin sera Bordeplat s'il vient à bout de garder son secret!

Frantz Rittner avait écouté René Jancelyn sans l'interrompre. Il réfléchissait, le front dans ses mains, le regard sombre, les sourcils contractés.

— A quoi pensez-vous ? — lui demanda Fabrice. Le docteur releva la tête et se tourna vers René :

— Vous avez bien dit, n'est-ce pas, — fit-il, — que, d'après la loi française, la famille du condamné pourrait, en apportant des faits nouveaux, provoquer une nouvelle enquête?

— Oui, mais qu'importe cela, puisqu'il y a cent contre un à parier que cette famille n'existe point?

— Qu'en savez vous?

— Ah ça! docteur, avez-vous fait des recherches de votre côté, et ces recherches vous ont-elles appris des choses que la justice ignore?

— Je n'ai fait aucune recherche, je ne sais rien de positif, mais une lueur m'a traversé l'esprit...

— Au sujet delà famille de l'inconnu?

— Oui.

— Vous croyez qu'elle existe?...

\ — Peut-être...

\ — l'^xpliqucz-vous! !

; — Pas en ce moment... — Je veux avant tout éclaircir mes doutes.

} — Un mot seulement... — Si vos suppositions étaient fondées, en résulte-

} rail-il un danger pour Fabrice et pour moi ?...

— Oui, el terrible, mais le hasard a mis dans mes mains la créature de qui viendrait ce péril... — J'en suis le maître absolu, et du jour au lendemain, d'une heure à l'autre, je puis l'anéantir...

I — De qui parlez -vous ? — s'écria Fabrice.

I — Ne m'interrogez pas et contentez-vous, quant cà présent, de veiller sur le

\ matelot...

I — Ah ! soyez tranquille !

— Autre chose I — reprit Frantz en chang-eant de ton et en versant du vin j de Champagne dans les coupes. — Je propose de porter la santé de nolie ami ' Fabrice, le futur millionnaire !

! — Comment, miUionnaire? — murmura le jeune homme.

î — Eh ! oui, pardieu, mon cher! — dit René. — Il parait que votre voyage

/' à Melun sera pour vous une source de fortune!... Vous voilà le benjamin dun

oncle richissime qui ne voulait plus entendre parler de vous! \ — Mon oncle s'est en etfet rapproché de moi, grâce aux circonstances, mais

j il ne dénoue pas pour cela les cordons de sa bourse...

\ — Allons, allons, mon cher Fabrice, — fit le médecin des folles, — ne nous

j traitez pas en naïfs, ce qui nous humilierait fort... — Vous avez sur l'ospril du i banquier de New York un empire absolu, ce dont je vous félicite sincërem^iit, \ et vous êtes bien trop habile pour ne pas lui faire payer un bon prix les larmes ] sympathiques et les sages conseils que vous lui prodiguez... — Convenez donc, { en bon garçon, qu'il vous confie les clefs de sa caisse, et vous ouvre sur sa

maison un crédit illimité...

Fabrice poussa un soupir et répliqua :

— Ah! mes amis, que n'en est-il ainsi!... Malheureusement, vous vous trompez du tout au tout ! — Mon oncle est un brave homme, mais égoïste et personnel autant qu'on le puisse être ! — Il se propose d'user et d'abuser de moi... — Je ne suis pour lui, en réalité, qu'une façon d'intendant, de secrétaire et de conseiller...

— Eh bien ! — dit René en riant, — conseillez-lui de tester en votre faveur. . . ce qui serait pour nous une excellente affaire, puisque nous avons juré sur l'honneur de tout mettre en commun, et qu'entre gens de notre sorte un serment vaut une signature, parfois même un peu mieux...

Fabrice secoua mélancoliquement la tète.

— Je ne vous conseillerais pas — fit-il — d'acheter bien cher ce qui me reviendra de l'héritage !

— Bah ! deux ou trois millions, au moins...

— Trois millions! — répéta le jeune homme. — La fortune entière de mon oncle dépasse à peine ce chiffre !

— Eh bien! vous pouvez être légataire universel..

— Vous oubliez que M. Delarivièrc possède une maîtresse et une fillo natu-

relie, et justement il a résolu d'épouser la mère pour légitimer la bâtarde...

— La mère est folle... — répliqua le docteur avec un mauvais rire.

— Elle peut cesser de l'être.

— Si j'y consentais, oui... — dit RiUner en riant toujours, — et je n'y con- I sentirai qu'à bon escient...

j — Mon oncle peut vous reprendre Jeanne et la conduira; dans une aulre

I maison de santé...

I — Je l'en défie !...

> — Pourquoi ?

^ — Parce que votre intérêt étant do me prévenir, quand le vieillard urrive-

\ rait il arriverait trop tard...

; Ceci fut dit sèchement et d'un ton sinistre, capable de glaoer le sang dans

J les veines du plus intrépide.

\ Fabrice et le docteur se regardèrent en silence pendant uu moment, puis le

docteur reprit :

— Croyez-moi, cher ami, la succession ne vous échappera pas.

— A défaut de la mère, il restera toujours la fille, — murmura Fabrice. — ,Ses droits sont limités...

— Mon oncle est le maître, en la mariant, do lui donner toute sa fortune...

— C'est possible en effet, et ce serait fâcheux, mais nous aviserons...

— Je n'ai pas confiance... — dit Fabrice, — le succès me paraît douteux...

— Je le regarde comme assuré... — répliqua le docteur. — Vous hériterez... fût-ce malgré vous... — Je m'en charge !...

— Prenez garde. \

— A quoi, s'il vous plaît?...

— Je devine vos plans... — Ils sont bien dangereux.., \

— Soyez paisible! Je suis un homme pratique, moi, et je n'oublierais pas, comme vous l'avez fait, de supprimer l'écusson d'un revolver avant de m'en > servir! — Surveillez le matelot, mon cher Fabrice! Surveillez-le de près ! ^ \ Voilà mon dernier mot!... Sur ce, vous tombez de sommeil, nous nous ferions \ scrupule de vous retenir plus longtemps... — Un dernier verre de vin de Cham- \ pagne, et bonsoir...

Le neveu du banquier quitta son siège. >

— Bonsoir... — répéta-t-il après avoir bu et en allumant un cigare. — > Demain, docteur, dans l'après-midi, j'irai vous serrer la main à Auteuil... \

— J'y compte. \

— Quant à vous, René, à bientôt... i

— A bientôt, cher ami... — Si vous voyez Mathilde, embrassez-la pour \ moi... \

Après un échange de poignées de mains, plus cordiales en apparence qu'en ] réalité, Fabrice sortit.

— Yoilà un gaillard qui voudrait nous faire travailler pour lui et nous donner le moins possible en échange!... — dit René Jancelyn, les yeux fixés sur la porte qui se refermait. — Est-ce votre avis, docteur?

— Absolument! — Je lis dans son jeu... Ce garçon nous cache quelque chose et rêve de nous exploiter, mais qui compte sans son hôte risque fort de compter deux fois... — C'est un vieux et sage proverbe en qui j'ai confiance...

— Si Fabrice, croyant à l'héritage dont, quoi qu'il dise, le chiffre est énorme, voulait rompre l'association et se soustraire aux engagements pris?... — demanda René.

— Il n'y réussirait point! — Se séparer de nous, malgré nous, est pour lui une chose impossible... — Nous le tenions déjà par l'affaire de Melun, et je le tiens de plus par la folle qu'il a eu l'heureuse idée d'amener chez moi... — En le menaçant de la guérir et de la rendre à son oncle, je ferais signer à ce cher Fabrice tous les engagements nécessaires. — Nous lui tirerons les millions du feu, mais nous en aurons notre part... et ce ne sera pas la plus faible...

Frantz sonna.

— L'addition — dit-il au garçon, — et qu'on s'informe si ma voiture est arrivée... — La voilure du docteur RiLtncr.

Le coupé du médecin des folles, — un petit coupé noir, point voyant, mais bien tenu et admirablement attelé, — stationnait devant la porte.

RitLner solda l'addition, reconduisit à son logis René Jancelyn qui demeurait rue Taitbout, et reprit le chemin d'Auteuil.

Pendant ce temps Fabrice, singulièrement pensif, regagnait en fiacre la rue de Clichy.

— ils me tiennent! — murmura-t-il, — et je commence à croire qu'ils m'exploitent. — A Melun je jouais ma tète dans l'intérêt commun, et ils ne risquaient que le bagne! — - Ils jettent aujourd'hui leur dévolu sur l'héritage de mon oncle, dont heureusement ils ignorent le chiffre véritable... — Comment me passer de Rittner, ou plutôt comment me servir de lui et de R : - .' t'.omment les faire travailler à mon profit en les exploitant à mon tour?... — La nuit porte conseil... — Nous verrons demain...

Malgré ses préoccupations de toute sorte Fabrice, écrasé de fatigue, dormit d'uîî profond sommeil jusqu'à huit heures du malin.

Il se réveilla complètement reposé, de corps sinon d'esprit, et sonna son domestique.

Laurent était levé. — Il n'en fut pas moins stupéfait d'entendre retentir la

sonnette à cette heure matinale, sachant que d'habitude son maître, qui se couchait fort tard, ne quittait le lit qu'à onre heures ou midi. ^

— Il faut que monsieur soit malade... — se dit-il avec inquiétude; et il ] alla frapper à la porte de Fabrice.

— Entrez! — lui cria ce dernier d'une voix sonore.

Laurent franchit le seuil et se sentit rassuré en voyant le jeune homme frais j et dispos.

— Monsieur est déjà réveillé? Monsieur a besoin de moi ? — demanda-t-il. ï

— Oui... — Ouvrez les rideaux, et préparez tout ce qui m'est nécessaire pour m'habiller.,. — je vais sortir...

— A huit heures et demie ! — murmura le valet d'un air de stupeur si \ comique que Fabrice ne put s'empêcher de rire en répliquant : <

— A partir d'aujourd'hui, je serai debout à huit heures tous les matins.. \

— Même lorsque monsieur aura passé dehors les trois quarts de la nuit?... |

— Je ne passerai plus les nuits dehors. — Ma position va changer... Mes \ habitudes ne seront plus les mômes... — J'ai le projet d'habiter la campagne... 5

— La campagne ! — répéta Laurent. — Monsieur qui ne pouvait se passer du ; boulevard ! ! j

— Je m'en passerai à l'avenir...

— Monsieur se passera-t-il aussi de la vie de Paris, du cercle, des théâtres, S de l'Opéra, des soupers, des cocottes ?... ;

— Parfaitement bien, — répondit Fabrice ; — mais, si l'existence retirée qui ; sera la mienne désormais n'est point de votre goût, vous serez libre de me ; quitter.,. i

— Quitter monsieur, jamais! — Je suis depuis six ans au service de monsieur, je m'y trouve bien et j'y reste. — Je suivrai monsieur partout...

— A votre aise... d'ailleurs nous n'irons pas bien loin...

— Avec monsieur, j'irais au bout du monde...

Tout en parlant, Fabrice avait fait ses ablutions et commencé sa toilette. Il donna l'ordre à Laurent d'aller lui chercher une voiture ; — pendant

l'absence de son domestique il s'assit à un petit bureau, prit une feuille de papier à lettre et écrivit les lignes suivantes :

« Paris, 26 avril. »

« Mon cher Léon,

« Demain, à dix heures et demie précises, j'irai vous prendre au ministère. (( — Nous déjeunerons ensemble.

u A vous,

« Fabrice Leclère. »

La villa cousLruile en pierre et en brique s'élevait au milieu d'une pelouse d'un vert d'émeraude.

Il mit sous enveloppe ce billet laconique et traça l'adresse :

Monsieur Léon Hardy, sous-lieutenant d'infanterie de marine au ministère de la marine.

'^— La voiture est là, monsieur... — fit Laurent en ouvrant la porte.

— Je pars... — Voici une lettre que vous porterez tantôt.

— Bien, monsieur... — Y a-t-il une réponse?...

Liv. 27 F. ftOY, éditeur.

— Non. I

— Monsieur rentrera-t-il pour déjeuner? i -Non. \

— Et pour dîner? >

— Pas davantage... — Disposez absolument de votre journée... l

— Merci, monsieur. ..

Fabrice sortit, monta en voiture et dit au cocher: |

— A Neuilly, rue de Longchamps. \

M. Delarivière, dans son luxueux appartement du Grand-Hôtel, avait très peu et très mal dormi. — Des rêves sombres, des visions sinistres, dont on devine la nature, étaient venus troubler son sommeil et rembourrer d'épines l'oreiller sur lequel s'appuyait sa tête. — Vers le point du jour seulement il avait pu goûter quelques heures d'un repos bien nécessaire.

Edmée de son côté, pour des motifs d'un autre genre, ne pouvait se féliciter beaucoup de sa première nuit passée à Paris.

Le mouvement perpétuel et le bruit incessant de l'immense caravansérail du boulevard des Capucines, succédant au profond silence nocturne du pensionnat, lui avaient à peine permis de fermer les yeux.

Pendant ces longues heures d'insomnie, tout une lésion d'images évoquées par son jeune cerveau s'étaient déroulées comme en un rêve dans les demiténèbres qui l'entouraient.

Parmi ces images avait passé plus d'une fois celle de Georges Yernier qu'elle comptait revoir, ce jour même, dans une hôtellerie de petite ville et près de sa mère.

Sa mère ! — Pourquoi sa mère était-elle à Melun? — Sans cesse elle se posait cette question inquiétante... — Elle aurait voulu croire à l'explication donnée par son père à ce sujet... — Elle ne doutait pas, ou du moins elle tâchait de ne pas douter, mais une voix intérieure, qu'elle essayait en vain de ne point entendre, lui répétait qu'on l'avait trompée et qu'on lui cachait quelque chose...

Il lui semblait invraisemblable, inadmissible, impossible même, que son père fût près d'elle, à Paris, tandis que sa mère souffrante restait seule à Melun...

La nuit presque entière s'écoula dans ces vagues alarmes, dans ces angoisses indécises...

Habituée depuis son enfance à se lever dès l'aube, au premier appel de la classe, avant huit heures Edmée fut sur pied.

Elle peigna sa splendide chevelure blonde qui, déroulée sur ses épaules

virginales, les couvrait cruii voile d'or pâle ; elle ouvrit sa malle, apportée de Saint- jLaudé la veille au soir par le concierge du pensionnat; elle revêtit sa plus jolie robe, la toilette des grandes fêtes, et elle alla frapper discrètement à la

porte voisine, en disant: ^

— Père^ c'est moi... — Puis-je entrer?... ?

— Oui, certes, chère mignonne... — répondit le banquier. — Entre vite!... i },L Delarivière, assis près de son lit, mettait en ordre de nombreux papiers et \

des titres tirés d'une petite valise. \

Il avait quitté son siège en entendant la voix d'Edméc. |

La jeune fille lui sauta au cou. j

— Père chéri, bonjour! — dit-elle en l'em.brassant. — As-tu bien dormi? l

— Non, mignonne... assez mal... et toi? - i

— Tout à fait mal... j

— Pourquoi donc? \

— Le bruit de l'hôtel me tsnait éveillée... — Je croyais me trouver dans une > ruclie immense, oii les abeilles bourdonnaient sans cesse... j

— Nous resterons fort peu de temps ici... — répliqua le banquier. — Fabrice ; ce matin même, tu le sais, s'occupe de nous trouver une habitation confortable i et je ne doute pas qu'il y réussisse... — As-tu besoin de quelque chose, mi- '/ gnonne?... ?

— Non, père... |

— Tu sais, chérie, qu'ici tout le monde est à les ordres. . . — Tu n'as qu'à poser l le doigt sur le bouton de cette sonnerie électrique... On s'empressera devenir j ton appel et tu diras ce que tu veux... ]

— Mais, je ne veux rien. i

— Je croyais qu'on avait l'habitude, à la pension, de faire un premier repas i presque en se levant. |

— Oui, père, mais aujourd'hui, par exception je n'ai pas faim... — J'atten- j drai le déjeuner... Mon cousin Fabrice a dit, si j'ai bonne mémoire, qu'il vien- ', drait déjeuner avec nous... ;

— Oui, et nous rendre compte, en même temps, des démarches qu'il fait à | notre intention...

Pendant deux ou trois secondes aucune parole ne fut échangée entre le père | et la fille.

Les lèvres d'Edmée remuaient. \

A coup sûr la douce enfant avait grande envie d'interroger, mais ne sachant j

comment aborder la question, elle hésitait. ■■

Enfin, elle prit son parti. \

— Et après déjeuner, père, — demanda-t-elle timidement, — où iions- î I nous?... I l M. Delarivière tressaillit \

I l II devinait la pensée de sa fille et pressentait son but.

I — Mais, chère mignonne, — répondit-il, — nous sortirons... — J'ai à régler

1 plusieurs affaires importantes et pressées... — Nous passerons aussi chez une

I grande couturière... — Il faut remplacer tes vêtements de pensionnaire par des

I costumes un peu moins simples... — Tu as besoin d'un trousseau complet... —

\ Cela te fera plaisir, n'est-ce pas ?

^ — Oui, père, seulement, rien ne presse...

< — Je ne suis pas de cet avis... — Des toilettes élégantes te rendront encore

\ plus jolie, et ma vaniteuse tendresse paternelle y trouvera son compte...

\ Edmce hésita de nouveau puis, s'armant de courage, elle balbuti* :

5 — Tu m'as promis hier que nous irions aujourd'hui àMelun... •«*- A quelle

i heure partirons-nous?...

M. Delarivière sentit une sueur froide mouiller ses tempes en voyant la jeune fille arriver à son but.

— Ai-je dit aujourd'hui? — murmura-t-il.

— Oui, père, positivement... ou du moins mon cousin l'a dit devant toi, et I tu n'as pas répondu non...

l — J'avais donc oublié ces affaires importantes dont je te parlais tout à

'. l'heure...

^ Edmée regarda le banquier avec étonnement.

\ Pouvait-il exister en ce monde quelque chose qui fût plus important que

\ d'aller voir sa mère?...

I Elle poursuivit :

\ — Eh bien, père, s'il est impossible aujourd'hui, absolument impossible de

j quitter Paris, pourquoi n'irais-je pas à Melun avec mon cousin Fabrice qui se

l chargera bien volontiers de m'y conduire?...

Le banquier, pris au dépourvu, gardait le silence.

— Songe donc, père, — continua l'enfant, en entourait de ses bras le cou du vieillard, — songe donc, ma mère est faible encore... — Elle a besoin de nous... — Elle souffre certainement de ton absence, et de la mienne aussi... — Voilà deux longues années qu'elle n'a vu sa fille!... — Avec quelle impatience elle doit m'altcndre! — Nous irons aujourd'hui, tu me le promets?

— Aujourd'hui c'est presque impossible, chère mignonne... — murmura M. Delarivière.

— Rien de ce qu'on veut absolument n'est impossible, — répondit Edmée; — nous irons, n'est-ce pas? nous irons?

Et la jeune fille, suppliante, embrassa de nouveau son père avec une adorable et irrésistible câlinerie.

Le vœu si légitime d'Edmée, exprimé d'une façon si touchante, mettait le banquier dans un immense et cruel embarras.

Que dire et quel parti prendre?

Avouer la vérité terrible ? — il ne l'osait pas. — Comment donner une explication vraisemblable de son refus? — L'effrayant secret, il le sentait bien, était prêt à s'échapper de ses lèvres malgré lui.

La jeune fille, torturant le vieillard à son insu, reprit d'une voix pleine de larmes :

— Pourquoi gardes-tu le silence? — Ne comprends-tu donc pas que je ne puis être tout à fait heureuse avant d'avoir embrassé ma mère? — Encore une fois, si tu ne peux quitter Paris aujourd'hui, permets à Fabrice de m'accompagner à Melun.

— T'éloig-ner de moi seule avec Fabrice, — balbutia le banquier, sachant à peine ce qu'il disait. — Ce ne serait pas convenable.

— Pas convenable ? — répéta l'enfant. — Pourquoi? — Fabrice est le fils de ta sœur... il est mon cousin... presque mon frère... — Il me laissera près de ma mère et reviendra tout de suite te donner des nouvelles... Rien n'est plus convenable, je t'assure... — Réponds bien vite que tu consens...

— Je ne peux pas... Non, je ne peux pas... — s'écria le banquier avec une sorte d'égarement; et ses larmes long-temps contenues, jaillissant de ses yeux malgré lui, inondèrent sa figure.

Edmée, pâle d'épouvante, regarda le vieillard. Une pensée sinistre traversa son esprit.

— Ah! — fit-elle d'une voix étranglée, — tu pleures! — Quel motif fait couler tes larmes? — Je veux savoir la vérité! — Tu me caches quelque chose !... — Que me caches-tu donc? Si tu te tais, je puis tout supposer... — Il est arrivé malheur à ma mère?...

Le banquier, étouffé par les sanglots, ne put qu'ébaucher un geste vague de dénégation.

Edmée poursuivit enjoignant les mains :

— Ma mère est morte peut-être...

M. Delarivière se mit à trembler de tout son corps et devint livide.

— Morte! répéta-t-il. — Quelle effroyable idée!... — Non... oh! non, ne crois point cela !...

— Je le crois cependant et, si tu veux que je ne le croie plus, répondsmoi.

— Ne m'interroge pas, je t'en conjure !

— Je t'interrogerai jusqu'à ce que tu m'aies répondu!... — Je te dis que je veux savoir! — Que se passe-t-il donc? — Quel obstacle se dresse entre ma

\ mère et moi?... — L'incertitude m'étouffe I la force me manque pour souffrir

î ainsi!... — Ma mère est à Melun, m'as-tu dit... — Ma place est auprès d'elle...

! — Tu refuses de m'y conduire... — J'irai seule, et non pas demain, mais aujour-

'< d'huil non pas ce soir, mais à l'instant 1 — J'y vaisi

i Et la jeune fille, faisant preuve d'une énergie qui semblait inconciliable avec

; sa nature délicate et presque frêle, se dirigea vers la porte.

\ Le banquier courut à elle et l'enveloppa de ses bras en balbutiant :

I — Edmée... ma bien-aimée, ma chérie, reste auprès de moi, je t'en supplie, >

reste, il le faut...

I — Mais alors, — reprit l'enfant dont les sanglots déchiraient la poitrine, — \

\ mais alors dis-moi donc oîi est ma mère et dis-moi ce que fait ma mère! — Si I elle est vivante, conduis-moi près d'elle... si elle est morte, montre-moi sa \ \ tombe, et qu'à défaut de mes baisers je puisse au moins lui donner mes larmes!... \ \ — Ton silence me tue! — Ma mère est-elle morte?... — Je veux savoir!... \ j Chasse le doute de mon cœur et l'ansroisse de mon âme!... — Père, à mon tour \ \ je te supplie... jeté supplie à deux genoux! .. |

I Et la jeune fille, s'ag-enouillant en effet sur le tapis, les yeux noyés de larmes,

< le corps secoué par des frissons nerveux, tendait vers son père ses mains \ \ jointes.

\ Le banquier, haletant, mais ne pouvant prendre sur lui de parler, endurait |

\ l'un de ces supplices dont la parole aussi bien que la plume tenteraient vaine- ] \ ment d'exprimer l'intensité... ',

\ — Mon père, — poursuivit Edmée en se tordant les bras avec un désespoir

; qui grandissait de seconde en seconde? — réponds-moi... réponds-moi, ou tu ;■ me rendras folle!... Entends-tu, folle?... Je deviens folle... j A ce terrible mot prononcé par sa fille, M. Delarivière chancela, et porta ses

\ deux mains à son cœur prêt à se briser.

I — Tais-toi... — fit-il d'une voix éteinte, — tais-loi... par pitié... ou je

; meurs...

\ Il était, — on le voyait bien, — au moment de tomber, terrassé par une

\ défaillance, i Edmée se releva d'un bond, le soutint et le conduisit jusqu'à un siège où il

s'abattit comme une masse..

La jeune fille s'agenouilla de nouveau devant lui et prit sa main froide qu'elle

couvrit de baisers, qu'elle inonda de larmes, en balbutiant :

— Oh! mon père... mon pauvre père! quel coup terrible nous a donc frappés pour t'anéantir ainsi, toi courageux et fort?

— Ah! je n'ai plus ni force ni courage... — répondit le vieillard, parlant si bas que c'est à peine si Edmée l'entendait en se penchant vers lui. — Il est des douleurs, vois-tu bien, qui donnent le vertige, et rendent aussi faible qu'un

\ enfant l'homme le plus résolu. — La mienne est de celles-là ! — Tu veux savoir...

— Je cède... Écoute-moi donc et tâche d'être forte, car un grand malheur a

I fondu sur nous...

I -Ma mère est morte! — interrompit Edmée. — Elle est morte, je le sentais

^ bien!

I — Je te jure que non...

l —Où est-elle?

{ — Dans une maison de santé.,.

S — Bien malade, n'est-ce pas?...

i — Oui, bien malade, mais non comme tu l'entends... — C'est l'esprit chez

\ elle, qui souffre, et non le corps.

^ — Je ne comprends pas bien, mais je suis rassurée... — Grâce à Dieu, ma

; mère est vivante...

i — Vivante... hélas!... et folle...

f Edmée poussa un cri déchirant et mit ses mains devant ses yeux comme pour

'; échapper à la désolante vision qu'évoquaient les paroles du vieillard.

'i — Folle!... — répéta-t-ellc. — Folle! oh! mon Dieu!... Pauvre mère!...

] pauvre mère!...

l Pendant un instant elle sanglota avec amertume, puis elle reprit :

5 — Voilà donc pourquoi vous m'éloignez d'elle?... Voilà donc pourquoi vous

l refiftez de me conduire à Melun?...

'< — Ta mère n'est plus à Melun... — balbutia le banquier.

'< — Où donc, alors?

I — Tout près de Paris, à Auteuil...

j — Combien faut-il de temps pour aller à Auteuil?

j — Une heure à peine...

\ — Eh bien, père chéri, nous irons tout à l'heure, n'est-ce pas?... Si tu savais

; comme j'ai hâte, maintenant que je sais tout, de voir et d'embrasser ma mère

; bien-aimée!! — Peut-être mes baisers feront-ils un miracle... peut-être lui ren-

; dront-ils la raison...

j — Ah! si Dieu daignait le permettre ! ! — murmura M. Delarivière.

l — Mais ne suis-je point ta fille? — reprit Edmée. — Ne dois-je point avoir

l ma part de tes chagrins? — Pourquoi me cachais-tu si obstinément la vérité?...

l — Je voulais te préparer à cette effroyable douleur... — La pensée de ton

l désespoir me faisait trembler...

Edmée appuya ses lèvres sur les cheveux blancs du banquier en murmurant :

; — Pauvre père, comme tu as dû souffrir ! Pardonne-moi ces questions qui

( faisaient saigner ta blessure...

M. Delarivière, pour toute réponse, prit l'enfant dans ses bras, la serra contre

i sa poitrine, et pendant quelques secondes la jeune fille et le vieillard mêlèrent

leurs larmes et leurs sang^lots.

; En ce moment on frappa doucement à la porte.

Edmiîe releva la têle.

— Père, — dit-elle, — tu entends?

Oui, mignonne... — C'est Fabrice sans doute... — Fais entrer...

La jeune fille courut à la porte qu'elle ouvrit.

C'était bien Fabrice, en elîet.

En voyant Edmée pâle, les yeux rouges, les joues humides, la poitrine soulevée par des sanglots, tandis que M. Delarivière gisait dans un fauteuil avec l'aspect d'un homme anéanti, le jeune homme comprit ce qui venait de se passer.

\h! mon oncle, qu'avez-vousfait? — murmura-t-il avec une savante intonation de tristesse et d'inquiétude.

J'ai été faible... — répondit le vieillard, — et qui donc, à ma place, ne

l'aurait été comme moi?... — Edmée devinait un malheur... — Elle croyait sa mère morte... — Elle suppliait... elle pleurait — J'ai parlé...

Fabrice prit les mains de la jeune fille et les serra entre les siennes, d'un air de compatissante affection.

Ma chère cousine, ma pauvre cousine!! — disait-il en même temps. —

Ainsi donc vous savez?

— La vérité terrible, hélas! — Ma mère bien-aimée a perdu la raison.

— Elle la retrouvera, — répliqua Fabrice.

Le croyez-vous? — demanda vivement Edmée. *

— Je fais plus que le croire. — J'en suis sûr.

Le charmant visage d'Edmée s'illumina d'un rayon de joie.

Elle prit à son tour les mains de Fabrice, en s'écriant :

Ah! mon cousin, que vous me rnub'z heureuse !... — Vous ravivez mon

âme abattue!... Vous me rendez le courage en me rendant l'espérance... — Mon père ne m'avait pas dit cela...

En avais-je le temps?... — murmura le banquier. — Et puis, que veuxtu?... Malgré moi je doute... j'ai trop souffert... Il me semble que la joie ne reviendra plus jamais... jamais...

Vous avez tort, cher oncle... — répliqua Fabrice. — Le docteur s'est prononcé d'une façon presque positive, vous le savez bien... — Le nombre des \ chances favorables l'emporte tellement sur celui des mauvaises que la guérison \ me paraît certaine...

— Puisse Dieu t'entendre !

— Il l'entendra, père! — reprit Edmée. — Dieu est bon! Pourquoi frapperait-il sans pitié ceux qui ne l'ont point irrité et qui mettent en lui toute leur

Edmée, s' appuyant sur le bras que Fabrice venait de lui offrir, suivit le docteur. [Page 225.)

confiance'?... — Plus d'obstacles maintenant, n'est-ce pas? — Nous allons partir pour Auteuil... Nous allons voir ma mère... M. Delarivière regarda son neveu.

— Chère cousine, — répondit le jeune homme, — mon oncle a raison d'hésiter... j

— Pourquoi? |

— Le docteur attend ma visite aujourd'hui, mais il désire que celle de mon oncle n'ait lieu que demain, car demain seulement, croit-il, il sera fixé sur l'épo- | que plus ou moins prochaine d'une guérison complète.

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