LIV. 20. F. ROy. éditeur
— Qu'importe cela?... — répliqua la jeune fille avec exaltatiou. — Atte-ndre à demain serait un supplice intolérable pour moi... — Je ne vivrais pas jusquelà I... — Une maison de santé n'est point une prison... — Je supplierai tant ce
l docteur qu'il me permettra de voir et d'embrasser ma mère...
— Calmez-vous, chère cousine... — dit Fabrice. — si mon oncle le juge convenable, nous pourrons nous rendre à Auteuil, et le docteur décidera...
Edmée se tourna vers son père en balbutiant : \
\ — Tu veux bien, n'est-ce pas? — Me refuseras-tu la première chose que j'im- ^
plore de toi, et Dieu sait avec quelle ardeur?... \ Le vieillard ne se sentait plus de force pour la résistance, et puis lui-même
l avait hâte de savoir. \
l — Que ta volonté soil faite... — dit-ii d'une voix faible comme un souffle. \
■ La jeune fille se jeta dans ses bras et couvrit ses joues de baisers. ¥
— La question est tranchée, — reprit Fabrice après un silence. — Mainte- \ naut, cher oncle, et vous, ma gentille cousine, écoutez-moi, je vous en prie... — ;■ J'amve de Neuilly... ;
— Et l'habitation dont tu me parlais hier t'a semblé convenable? — demanda :■ M. Delarivière.
— C'est une merveille... — Le jardin, ou plutôt le parc, s'étend jusqu'à la j Seine... La villa, de construction moderne et d'une irréprochable élégance, est à ; vendre toute meublée, et le mobilier est du meilleur goût... — Cette demeure [■ appartient à un Brésilien millionnaire... — Il vient de quitter la France et ne < doit pas y revenir... — On peut donc prendre possession immédiatement.
— Tu as vu la personne chargée de la vente?. . . i • — Oui... — C'est M. Fovard, notaire, boulevard Haussmann. ■
— Tu as traité? :
— Non, mais j'ai pris l'engagement de donner une réponse définitive aujourd'hui même, avant six heures du soir...
— Il fallait en finir sur-le-champ...
— Je tiens à ce que vous visitiez d'abord la propriété. — Je veux aussi savoir j si le prix vous convient.. \
— Ne t'ai-je pas dit, hier, que je te donnais carte blanche?... — Une fois pour \ toutes, quand tu agiras pour mon compte, sache que je ratifie d'avance tout ce que tu feras...
— Votre procuration m'est indispensable...
— Je te la donnerai... — Nous irons chez mon banquier Jacques Lefebvre, où je t'ouvrirai un crédit, ce qui le dispensera de l'adresser à moi pour une foule de menus détails.
— Comme vous voudrez, cher oncle... Déjeunons donc, et après déjeuner nous irons à Neuilly visiter la propriété du Brésilien.
— Non... non... — dit vivement Edmée, — nous irons àAiiteuil d'abord... — Avant tout, je veux voir ma mère...
— Chère cousine, — répliqua Fabrice, — je vais vous expliquer pourquoi nous commencerons par Neuilly, qui d'ailleurs n'est pas loin d'Auteuil... — Les maisons de santé ont leur règlement intérieur... — Dans celle du docteur Frantz l Rittner, comme dans beaucoup d'autres, aucune visite n'est reçue avant deux i heures de l'après-midi... — Donc, en arrivant trop tôt, nous nous heurterions contre une consigne inflexible... — Etes-vous convaincue?... v
La jeune fille fit un signe d'acquiescement. \
— Et, résignée? — poursuivit le neveu du banquier... l
— Oui, puisqu'il le faut... l I — A deux heures précises, je vous le promets, nous sonnerons à la porte du
'i docteur Riltner. ' i
\ Edmée regarda la pendule. \
l — Dix heures seulement! — murmura-t-elle. — Ce sera bien long! \
Fabrice sortit de la chambre pour donner un ordre, et le déjeuner fut servi | I dans le petit salon de l'appartement. \
I Au bout de moins d'une demi-heure les trois convives quittaient la table. l
— Mon oncle, — dit alors Fabrice, — en attendant que vous ayez monté votre maison, j'ai loué pour vous un landau de grande remise... — C'est une voiture \ d'apparence confortable, parfaitement attelée, avec cocher et valet de pied de ? bonne mine et de bonne tenue : livrées bleues, chapeaux à cocardes noires, culottes blanches et bottes à revers...
ï — Tu as bien fait...
I — Ce landau est à vos ordres dès à présent et vous attend en bas... — Nous
I partirons quand vous voudrez...
I — A l'instant même.
\ M. Delarivière, sa fille et son neveu montèrent en voiture; — Fabrice donna
\ J'adresse au cocher; — l'équipage gagna les Champs-Elysées, suivit l'avenue de
la Grande-Armée, l'avenue de Neuilly, prit à gauche et s'arrêta à l'angle de la
rue de Longchamps et de la rue du Bois-de-Boulogne devant une grille à laquelle
pendait encore l'écriteau annonçant que la propriété était à vendre.
A gauche de cette grille se trouvait un pavillon occupé par le concierge servant en même temps de jardinier.
Le valet de pied ouvrit la portière et sonna. Le concierge accourut.
— Ah! c'est vous, monsieur!... — dit-il à Fabrice qu'il reconnut. — Vous venez visiter de nouveau?...
— Oui.
— Yous avez bien fait de ne point tarder...
— Pourquoi?
\u moment où monsieur sortait d'ici, un Anglais et sa famille sont venus
voir la propriété... — Elle semblait leur convenir beaucoup; ils ont demandé l'adresse du notaire...
j"ai vu M. Fovard, — répliqua Fabrice, — il m'a promis de ne rien terminer avant ce soir.
Dès que nous aurons visité, — fit observer le banquier, — tu enverras un
mot au notaire pour lui dire que tout est conclu.
— Hàtons-nous donc.
Le concierge avait respectueusement ouvert les deux battants de la grille.
Le jardin d'une contenance de dix mille mètres, planté d'arbres splendides s'étendait, nous le savons, jusqu'au boulevard de la Seine sur lequel il avait une petite porte en face de l'île Rothschild.
La villa, construite en pierres et en briques, et haute de deux étages, s'élevait au milieu d'une pelouse d'un vert d'émeraude, garnie de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbustes rares.
Les dépendances comportaient, outre le pavillon du concierge, des écuries, des remises, une serre, une orangerie et un joli chalet voisin de la petite porte pratiquée sur le boulevard de la Seine, et pouvant servir d'habitation à deux personnes.
La distribution intérieure était irréprochable et le mobilier, ainsi que nous avons entendu Fabrice le dire à son oncle, se recommandait par son élégance et son goût exquis.
M. Delarivière fut enchanté de tout.
Edmée, consultée par lui, s'écria :
— Avec maman, ce sera le paradis sur la terre!...
— Quel est le prix? — demanda le vieillard.
— Devinez, mon oncle...
— Cinq cent mille francs peut-être...
— Trois cent vingt, mobilier compris... — Qu'en dites-vous ;
Je dis que l'occasion me semble rare, comme à toi, et je suis étonné qu'elle
n'i.it tenté personne... — Yite un mot au notaire...
— Le concierge me donnera ce qu'il faut pour écrire...
On revint à la grille d'entrée. — Fabrice franchit le seuil du pavillon, demanda du papier et une plume et traça quelques lignes.
Monsieur veut-il me permettre de lui adresser une question?... — fit le
concierge au moment oii le jeune homme mettait son billet sous enveloppe.
— Parfaitement.
— Monsieur achète sans doute?...
— Oui.
Je suis concierge et surtout jardinier... Monsieur peut voir comment la
propriété est entretenue...
— On ne peut mieux... — Je vous rends pleine justice.
— Eh bien, je voudrais savoir si monsieur a l'inlention de me garder à son service?...
LU
— Depuis combien de temps soignez-vous ce parc ? — demanda Fabrice.
— Depuis trois ans,
— Étes-vous marié?
— Non, monsieur.
— Combien gagnez-vous ?
Le jardinier formula un chiffre,
— Il ne tiendra qu'à vous de garder votre place, — reprit Fabrice, — mais je dois vous prévenir que nous n'aimons pas les commérages.
— Alors monsieur sera content de moi, je ne voisine jamais...
— S'il en est ainsi, tout ira bien... — Yous allez maintenant me rendre un service...
— Aux ordres de monsieur... \
— Prenez cette lettre et portez-la, sans perdre une minute, au notaire chargé de la vente...
— J'ôte mon tablier, je passe une redingote et je cours...
— En revenant vous enlèverez l'écriteau.
— Oui, monsieur, avec empressement.
Fabrice mit deux louis dans la main du brave homme enchanté, et rejoignit
M. Delarivière et Edmée.
— Cher oncle, — dit-il, — c'est fini... Vous êtes chez vous.
— Plaise à Dieu, — répliqua le vieillard, — que nous soyons bientôt tous réunis dans cette maison... — Nous y pourrons être bien heureux...
— Maintenant, père, — fit la jeune fille d'une voix suppliante, — nous allons à Auteuil, n'est-ce pas?
— Tu le veux décidément?...
— Oui... oh! oui... je le désire avec ardeur... — D'ailleurs tu l'as promis...
— Chère mignonne, il eût été plus sage d'attendre à demain, mais que ta volonté soit faite!
On remonta en voiture, et le cocher reçut l'ordre de toucher à Auteuil, rue
Raffet.
Le landau gagna l'avenue de Madrid par la rue du Bois-de-Boulogne, traversa le bois jusqu'à la Muette, sui\it le bou^levard Suchet, franchit la passerelle du chemin de fer qui se trouve eu face du bastion-caserne n" 61, et s'arrêta devant la maison de santé du docteur Rittner.
ooo LE MEDECIN DES FOLLES
Pendant le trajet de Neuilly-Saint-James à Auteuil, pas une parole n'avait été échangée entre nos trois personnages, absorbés dans une rêverie dont l'entrevue prochaine était le sujet.
M. Delarivière se sentait profondément triste. 1 II se reprochait de n'avoir eu ni la force, ni le courage de résister au désir
d'Edmée. — Il craignait une secousse terrible, et dangereuse peut-être, pour l'enfant dont il connaissait la nature de sensitive. — Il redoutait pour lui-même l'émotion poignante qu'allait lui causer la présence de cette femme adorée et perdue, de cette morte vivante qui ne le reconnaîtrait pas et dont, malgré tout, il osait à peine espérer la guérison.
Edmée craignait que le docteur, sourd à ses supplications, insensible à ses larmes, ne refusât de lui laisser voir sa mère...
Les craintes de Fabrice étaient d'une nature bien différente.
— Tout est possible I — se disait-il. — Une grande émotion a causé la folie, une grande émotion peut la guérir... — C'est de l'homéopathie morale... — Si la vue d'Edmée allait produire sur Jeanne un résultat pareil, si la raison lui revenait, tous mes projets seraient entravés... anéantis peut-être...
Et il maudissait à la fois la ferme volonté de la jeune fille et la faiblesse du vieillard.
Le concierge ouvrit la grille, les visiteurs franchirent la première enceinte et se trouvèrent dans le jardin.
L'aspect de ce jardin et celui des pavillons que nous avons précédemment décrits étaient frais et gracieux et ne pouvaient inspirer de pensées sombres. — Edmée cependant sentait son cœur serré; un trouble profond l'oppressait; une sensation toute physique lui faisait croire que l'air respirable manquait à sa poitrine haletante.
Les deux hommes et la jeune fille furent introduits dans le salon d'attente que nous connaissons, et un coup de timbre apprit à Frantz Rittner qu'on y réclamait sa présence.
Il arriva presque aussitôt et fronça le sourcil en voyant Fabrice accompagné de son oncle et de sa cousine; — il avait été convenu la veille, — on s'en souvient, — que Fabrice, ce jour-là, viendrait seul...
— iSotre présence vous étonne, monsieur... — dit vivement le jeune homme. Le docteur, après avoir salué, répliqua :
— En effet, je ne comptais aujourd'hui que sur vous... — J'avais prié monsieur Delarivière d'attendre au moins deux jours avant de revenir...
— C'est vrai, — reprit Fabrice, — et cette recommandation était faite, nous le savons, ûùns l'intérêt de notre chère malade, mais tous les raisonnements ont échoué devant le désir impérieux, irrésistible, de ma cousine qui, séparée de sa mère depuis deux ans et brûlant de la revoir, n'admet aucun obstacle et n'ac cepte aucun retard... — Nous avons dû céder...
\ Frantz Rittner s'inclina devant la jeune fille, qu'il examina curieusement.
l — Votre impatience est légitime, mademoiselle, — répondit-il, — je suis
■; désolé, je vous l'affirme, de ne pouvoir la satisfaire.
{ Edmée attacha sur le docteur ses grands yeux pleins d'angoisses.
j — Vous ai-je bien compris, monsieur? — balbutia-t-elle. — Prétendez-vous
'. véritablement que vous ne pouvez aujourd'hui me laisser voir ma mère?...
< — Vous avez bien compris, mademoiselle, et je prétends cela en effet.
I La jeune fille s'avança vers Frantz Rittner en joignant les mains comme on
\ le fait pour implorer Dieu, et reprit :
j — Oh! monsieur, je ne puis vous croire! — Non, vous ne serez pas assez
\ cruel pour me refuser la triste joie que je sollicite !... — Le malheur qui nous \ frappe m'a blessée au cœur... — Voyez ce que je souffre!... ayez pitié... —
< Hélas! si vous ne pouvez me guérir, soulagez-moi du moins!... Soyez bon... i conduisez-moi près de ma chère... — Permettez-moi de la voir, ne fût-ce qu'une \ seconde!... Permettez-moi de l'embrasser, ne fût-ce qu'une fois!... — Vous \ consentez, n'est-ce pas? Oh! dites-moi que vous consentez!
\ Le docteur secoua la tête.
; — lime coûte de vous afflig-er, mademoiselle. — répliqua-t-il, — malheu-
; reusement ce que vous souhaitez est impossible.
l — Mais pourquoi, monsieur ? pourquoi?
;: -- Parce que le premier devoir d'un médecin est de soustraire à tout danger,
; autant que cela dépend de lui, les malades confiés à sa garde.
• — Et ma présence auprès de ma mère constituerait un danger pour elle?...
'. — demanda la jeune fille tremblante.
'< — Oui, mademoiselle.
— Lequel?
— Le plus grave de tous... — Madame votre mère, éclairée par ce vague instinct qui surnage quand Fintelligence a sombré, vous reconnaîtrait peut-être...
— Eh bien ! — interrompit Edmée. — Que pourrait-il arriver de plus heureux ? Si elle me reconnaissait, ce serait le retour à la raison, ce serait le salut...
— Ou la mort... — répondit le docteur d'une voix grave. Edmée poussa un cri.
M. Delarivière, frissonnant, cacha son visage dans ses deux mains. Fabrice, seul, demeura impassible. — Il supposait bien que son complice
jouait une sinistre comédie.
— La mort! — répéta la jeune fille avec une douloureuse épouvante.
— Oui, mademoiselle... — Dans l'état où se trouve madame votre mère, une émotion trop violente peut la tuer comme une balle de revolver... — C'est lentement, par gradations insensibles, que j'espère et que je compte ramener l'équilibre dans son esprit et soulever le voile qui fait la nuit dans sou cerveau...
Le neveu du banquier prit la parole.
— Monsieur le docteur, — demanda- t-il, — depuis hier, sans doute, vous avez étudié notre chère malade?
— Oui, monsieur, à plusieurs reprises.
— Avez-vous constaté quelque changement de bon augure dans sa situation mentale?...
— Cette situation ne s'est point empirée, voilà tout, et c'est beaucoup... — Le calme, l'isolement complet, triompheront du mal... — Ce qu'il importe en ce moment d'éviter plus que tout au monde, c'est une secousse brusque dont les conséquences, je vous le répète, pourraient devenir tragiques.
— Je vous comprends, monsieur... — murmura la jeune fille, très émue et les yeux pleins de larmes. — Je m'explique le péril que vous signalez et je n'insiste plus pour l'entrevue que je souhaite avec tant d'ardeur... mais il existe certainement un moyen de concilier la prudence et mes désirs.
— Connaissez-vous ce moyen, mademoiselle? — fit Rittner non sans une nuance d'ironie.
— La vue soudaine de son enfant chérie pourrait donner à ma mère un coup funeste, dites-vous, — poursuivit Edmée; — donc il ne faut pas qu'elle me voie ; mais, si mes yeux se reposaient à son insu sur son doux visage, le danger n'existerait pas. — Laissez-moi donc regarder ma mère de loin, par une fenêtre, par un guichet, sans que rien me trahisse; vous m'aurez donné un douloureux bonheur, et je vous jure de ne rien demander, de ne rien même ambitionner de plus...
M. Delarivière joignit sa voix à celle d'Edmée.
— Oh! oui, monsieur, je vous en prie, — dit-il, — accordez à la pauvre enfantée qu'elle vous demande... il me semble que vois le pouvez...
Un coup d'oeil de Frantz Rittner interrogea Fabrice à la dérobée.
— Docteur, — répliqua ce dernier, rassuré par cette entrevue à distance, — vous ne pouvez refuser cela...
Rittner parut hésiter encore, mais uniquement pour la forme, puis il se décida brusquement et répondit :
— Eh bien, venez donc I