LUI
Un flot de sang colora le visage d'Edmée: — l'unique joie qui pût naître et se manifester dans de si lamentables circonstances la fit tressaillir.
— Venez... — répéta le docteur, — mais vous me promettez d'être calme?
— Ah! je vous le promets, monsieur... — répliqua la jeune fille en seroidissant contre son émotion écrasante. — Comptez sur ma volonté!
fiîlc souffle léger qui soulevait sa gorge n'avait prouvé la vie, on aurait pu la croire morte. (Page 227.)
— Je vous montre le chemin... — dit Rittner en quittant le salon d'attente.
Edmée, s'appuyant sur le bras que Fabrice venait de lui offrir, suivit le docteur.
M. Delarivière marchait derrière eux.
Tous les quatre traversèrent le jardin.
La jeune fille, silencieuse et recueillie, regardait ces grands arbres pleins de chants d'oiseaux, ces allées ombreuses aussi belles que les avenues du petit parc de Neuilly, ces pelouses d'un vert d'émeraude, entourées de fleurs aux tons écla-
LiV. 29 f- ROY, édit ur.
tants. ces eaux limpides que les feux du soleil faisaient chatoyer. — Tout ce gracieux ensemble coutrastait de façon étrange avec la nature même de l'établissement ; on s'expliquait mal un cadre si radieux pour un tableau si triste.-.
Soudain l'aspect se modifia.
Après avoir franchi le dernier rideau de verdure, on arrivait aux bâtiments de la maison de santé proprement dite.
Là plus de gazons, plus de fleurs, plus d'eaux jaillissantes.
En voyant ces vastes constructions mornes, en forme de croix, et dont tontes les fenêtres étaient garnies de harreaux solides, comme celles d'une prison, Edmée chancela: une sorte de brouillard obscurcit ses regards, un frisson nerveux courut sur son épiderme.
— Courage, chère cousine !... — murmura Fabrice à son oreille.
— OJi! — rép.ondit-elle, — j'en ai, du com-age... Mais tout cela est étrangement lugubre...
Et il lui fallut faire un Tâolent effort pour empêcher ses larmes âe jaililîr.
Rittner ouvrit une porte pratiquée dans la grille gui séparait le parc de l'habitation des malades.
Il prit à sa chaîne de montre un petit sifflet d'argent dont il tira à deux reprises un son bref et très doux.
C'était le signal en usage pour appeler riinB des infirmières de la deuxième section.
Une jeune fenmie en robe brune, portant un grand tablier blanc à poche sur la poitrine, ainsi que les infirmiers des hôpitaux, s'empressa d'accouni% un trousseau de clefs à la main.
Elle s'arrêta devant le docteur, dans une attitude interrogative.
— Nous allons à la chambre n° o... — lui dit Rittner... — Passez devant... Elle fit volte-face et, marchant la première, s'engagea dans un vaste couloir
qui divisait chacune des travées du bâtiment en deux parties.
A droite et à gauche «e voyaient, à intervalles égaux, des portes numérotées.
On suivit ce couloir, on gravit un large escalier et on arriva à la galerie du premier étage, semblable à celle du rez-chaussée et garnie comme elle de nombreuses portes numérotées et munies de guichets s'ouvrant depuis le dehors.
— La pensionnaire du cinq est- elle calme depuis ma visite? — demanda Rittner à l'infirmière qui répondit :
— Oui, monsieur le docteur... — Elle n'a pas boagé... Je crois qu'elle dort...
— Ouvrez le guichet, — reprit Frantz en faisant halte en face delà porte sur laquelle se voyait le numéro désigné.
L'infirmière choisit dans son trousseau une sorte de clef, ou plutôt d'instrument que les serruriers nomment carré et qui servait pour tous les guichets.
Elle l'introduisit dans la serrure et fit jouer le ressort; le guichet, dont les serrures étaient huilées soigneusement, s'ouvrit sans bruit.
Le docteur s'approcha de l'étroite ouverture et jeta un coup d'œil dans l'intérieur de la chambre.
Ce fut l'affaire d'un instant.
— Elle dort, — dit-il à voix basse, en se tournant vers la jeune fille. — Venez et regardez, mademoiselle...
Edmée ne se le fit pas répéter et bondit au guichet.
— Pas un mot... — ajouta vivement Rittner, — et sui^toutpas un cri!... — Soyez maîtresse de vous-même !
L'enfant, collant son visag-e à l'ouverture béante et ne respirant plus, regardait avidement sa mère.
Jeanne à demi couchée dans un large fauteuil, juste en face de la porte, et les deux mains croisées sur sa poitrine, dormait d'un calme sommeil.
Elle était vêtue d'un peignoir de laine blanche sur lequel s'épandaient comme un flot de soie ses grands cheveux blonds épars.
La blancheur d'ivoire de ses joues donnait à sa beauté un caractère bizarre et pi-esque effrayant. — Un cercle de bistre entourait ses paupières. — Ses lèvres n'avaient point de sang.
Si le souffle léger qui soulevait sa gorge n'avait prouvé la vie, on aurait pu Il croire morte.
Pendant deux ou trois minutes Edmée dévora des yeux sa mère.
Tout à coup, brusquement, elle quitta le guichet, vint à Rittner et lui prit les mains.
— Docteur, — dit-elle, — vous l'avez vu, je suis très calme, je suis trèsforte... Aucune parole n'a décelé mon émotion, et pas un cri n'a trahi ma douleur, donc, vous voyez qu'on peut compter sur moi...
î — Aussi, mademoiselle, — répliqua Frantz, — j'ai fait ce qui dépendait de
moi pour vous satisfaire.
— Sur la vie de ma mère, — poursuivit Edmée, — je vous jure de ne pas prononcer un mot, je vous jure de ne pas pousser un soupir, de ne pas verser une larme... — Docteur, ouvrez-moi cette porte.
En disant ce qui précède, la jeune fille était bien pâle, — aussi pâle que Jeanne, — mais son regard était tranquille, sa voix ferme, — elle ne tremblait plus. M. Delarivière tressaillit.
Le docteur et Fabrice se regardèrent stupéfaits.
— Que me demandez-vous là, mademoiselle? — balbutia Rittner à qui son sang-froid habituel faisait défaut pour une seconde.
i — Je vous demande de m'ouvrir cette porte.
— Eh ! mademoiselle, c'est impossible !
— Yous me disiez déjà cela tout à l'heure quand il s'agissait de me laisser voir ma mère... — C'était possible, cependant!... Ce que j'attends de vous l'est aussi,,.
— Mais, — reprit le doctcar, — si je consentais, que voulez-vous donc ?
— Je veux embrasser ma mère, ou plutôt je veux effleurer de mes lèvres non pas son front, mais ses cheveux... oh! si légèrement qu'elle ne sentira rien... Une mouche, en volant, l'éveillerait plutôt... Voilà ce que je veux, docteur. Ouvrez-moi cette porte !
— Edmée... Edmée, prends garde!... — murmura M. Delarivière avec angoisse. — Sois prudente !... Souviens-toi que le docteur a parlé d'un péril...
— Ah! — répliqua la jeune fille, sois sans crainte ! Est-ce que je voudrais tuer ma mère?... — Je vous répète que je n'interromprai pas son sommeil!... — Docteur, au nom du ciel, ouvrez-moi !
L'œil de Rittner interrogea de nouveau Fabrice.
Le jeune homme répondit par un haussement d'épaules qu'on pouvait interpréter de cette façon :
— Laissez-la faire ! advienne que pourra...
Du moins Frantz le comprit ainsi, car il dit à l'infirmière :
— Ouvrez!...
La jeune femme prit une nouvelle clef dans le trousseau dont elle ne se séparait point, et la porte tourna sur ses gonds silencieusement, comme avait joué le guichet sur ses charnières.
Jeanne ne faisait pas un mouvement.
Edmée allait franchir le seuil. — Frantz l'arrêta par le bras et lui glissa dans l'oreille ces mots :
— IN'oubliez pas qu'un brusque réveil serait peut-être la mort pour elle !
La jeune fille secoua la tête pour indiquer qu'elle n'oubliait rien, et marchant sur la pointe des pieds, foulant à peine le tapis dont l'épaisseur assourdissait encore le bruit si faible de sa marche, elle entra dans la chambre et se dirigea vers le fauteuil oii reposait Jeanne endormie.
Les quatre personnages restés dans la galerie offraient en ce moment des attitudes bien dissemblables.
La physionomie de Fabrice exprimait une sombre inquiétude. — Il lançait au docteur des regards furibonds. — Frantz, en effet, l'avait mal compris. — Son mouvement d'épaules ne signifiait point : — « Laissez-la faire! » mais : — « Gardez-vous bien de céder au caprice de celte enfant! n'ouvrez pas ! »
Rittner regardait curieusement, comme s'il allait assister à quelque expérience intéressante.
L'imfirmière, absolument blasée sur les scènes dramatiques dont les maisons de santé sont si souvent le théâtre, suivait d'un œil distrait les mouvements d'Edmée.
M. Delarivière, se cramponnant des deux mains aux montants de la porte, avait le visage bouleversé ; — les veines de ses tempes se gonflaient; — à mesure
que la jeune fille se rapprochait de Jeanne^ il semblait .s'absorber lui-même un \ peu plus dans une douloureuse agonie... j Trois pas à peine, désormais, séparaient Edmée de sa mère...
\ Edmée avança de deux pas encore puis, se laissant tomber à genoux, fit le
\ signe de la croix et se mit à prier tout bas.
\ La douce enfant, dans un élan d'ardente foi, demandait un miracle au Dieu
< de miséricorde et de bonté.
I M. Delarivière, imitant sa fille, avait ployé le genou comme elle sur le seuil
j de la chambre et priait aussi.
l Fabrice, dominé malgré lui par la grandeur inattendue de ce spectacle, s'in-
i clinait dans une attitude respectueuse.
I Quand Edmée eut fini sa prière courte et fervente elle se releva et, s'appuyant
i d'une main sur le bras du fauteuil, elle pencha sa tête blonde et effleura des
'i lèvres une des mèches de cheveux épars qui couvraient à demi le front de sa
' mère.
Le contact était si léger que l'aile d'un papillon, prise entre la bouche de la \ jeune fille et la chevelure de Jeanne, n'aurait pas perdu un atome de son duvet, et cependant l'effet produit fut instantané.
La folle tressaillit de tout son corps, comme sous le jet d'un puissant fluide I électrique.
I Elle ouvrit les yeux, fit entendre un gémissement sourd et se dressa tout
d'une pièce.
Son regard avait une expression étrange.
Edmée frissonna.
1 — Ce que je craignais !... — murmura Frantz.
I — Que faire? — demanda Fabrice à voix basse.
— Silence? — commanda le docteur.
M. Delarivière semblait anéanti.
L'infirmière se tenait prête à intervenir si la crise inévitable tournait à la folie furieuse.
Edmée, immobile et muette, tendait vers sa mère ses mains jointes avec un geste suppliant.
Pendant quelques secondes les yeux de Jeanne se fixèrent sur sa fille. — Son front était plissé ; — ses lèvres s'agitaient; — on eût dit qu'un grand travail se faisait dans son esprit.
\ 230 Lt: MÉDECIN DES FOLLES
— Si Dieu laissait le miracle s'accomplir!... — se disait Edmée. — Si elle allait me reconnaître !...
Tout à coup le regard de Jeanne, se détachant du visage de son enfant, effleura successivement sans les voir les personnages groupés sur le seuil, parcourut rintérieur de la chambre et se dirigea vers la fenêtre garnie de barreaux par où la lumière et le soleil entraient à flots.
Elle marcha vers cette fenêtre, lentement et dupas automatique d'une somnambule; elle fit le geste de l'ouvrir; puis, penchant un peu la tète, elle parut prêter l'oreille à des bruits perceptibles pour elle seule, tandis que son visage pâle exprimait une attention profonde.
Ses lèvres s'ag-itaient toujours.
Un murmure s'en échappait, vag'ue d'abord comme les bégayements inarticulés d'un petit enfant, mais dans lequel il fut bientôt possible de distinguer des mots.
— Écoutez! — disait-elle, — écoutez! Entendez-vous? Quel estcebruit?pourquoi ces coups répétés qui sonnent si lugubrement dans le silence de la nuit?...
— Ah! vous ne savez pas?... — Eh bien, regardez et vous comprendrez... — Voyez-vous ces hommes noirs faisant leur œuvre de ténèbres sous les feux tremblants des torches ? — Ce sont les aides du bourreau dressant la guillotine...
— Regardez... écoutez encore... La foule se tait... les roues grincent sur le pavé... la voiture s'arrête... le condamné monte àl'échafaud... le condamné... le condamné... l'homme qui va mourir...
Jeanne s'interrompit.
Ses yeux s'étaient détournés de la fenêtre et se fixaient maintenant sur le tapis de sa chambre, presque à ses pieds.
Ce spectacle hideux auquel la pauvre femme croyait assister, c'est en ellemême qu'elle continuait à le voir...
Elle reprit :
— L'homme qui va mourir !.. . Quel est-il? — Si je pouvais contempler son visage... — Mais je ne peux pas... je ne peux pas... — Ah! le prêtre s'écarte..
— Je vois l'homme!... Dieu du ciel !... C'est lui!... Non, ce n'est pas possible, et c'est vrai cependant... C'est lui! — Il va parler... — Quel silence!... — il parle... — Innocent!... — Je le savais bien !... — Entendez-vous? il est innocent! — Ne le tuez pas! ne le tuez pas!... — - Le bourreau s'empare de lui! — C'est une infamie I... C'est un crime!... L'innocent va mourir et le bourreau sera le meurtrier! Non! non!... je ne veux pas...
Jeanne était haletante; —sa voix rauque s'échappait avec des sifflements de sa gorge contractée ; — de grosses gouttes de sueur coulaient sur ses tempes; — ses mains s'agitaient dans le vide.
— Tous l'abandonnent! — balbutia la malheureuse femme. — Eh bien, moi, je le défendrai !... Bourreau, je t'arracherai ta proie !»*.
Et dans le paroxysme du délire, secouant ses cheveux autour de sa tète ainsi que des serpents, elle engagea une effroyable lutte contre un adversaire invisible, se glissant comme une couleuvre, bondissant comme une panthère, se heurtant aux murailles, poussant de sourdes plaintes et de rauques exclamations, tantôt victorieuse et tantôt vaincue, mais effrayante de force nerveuse.
Soudain les hasards de cette lutte imaginaire la mirent en face de sa fille.
Elle s'arrêta, vibrante, et avec une indicible expression de haine, elle c'écria :
— Bourreau, te voilà donc!... Ah! cette fois je te tiens, et tu ne m'échapperas pas !
Et elle s'élança sur Edmée qui, changée en statue par la terreur, ne fit pas même une tentative pour éviter le choc.
La pauvre enfant était en péril de mort.
Le souffle haletant de la folle l'effleurait déjà. — Ses mains crispées allaient la prendre à la gorge et l'étrangler. — Une lueur d'infernale joie s'allumait dans les prunelles de Fabrice...
Frantz Rittner se jeta, prompt comme la fondre, entre la mère et la fille.
— Il saisit les bras menaçants de Jeanne, il la réduisit à fimpuissance, quoiqu'elle tentât de lui résister, et, plongeant dans ses yeux le regard fixe et magnétique du dompteur imposant sa volonté aux bêtes fauves, il la contraignit à s'abattre, haletante et brisée, dans le grand fauteuil où quelques minutes avant cette hideuse scène elle dormait.
— C'est fini, — dit-il alors. — La crise est passée, mais jamais mademoiselle ne verra la plus mort de plus près.
— Décidément, — pensait Fabrice avec rage, — mon cher associé commettra toutes les maladresses aujourd'hui!... — Il lui suffisait de s'abstenir, et la mère me débarrassait de la fille, et la fortune de mon oncle était à moi tout entière !...
M. Delarivière avait pris dans ses bras Edmée défaillante, et la serrait sur son cœur à l'étouffer.
Jeanne, renversée en arrière, grelottait comme un fiévreux de la campagne de Rome...
La nature de son égarement venait de changer. — Ses traits n'exprimaient plus la colère, mais une douleur poignante.
— Dieu est sans pitié... — balbutia-t-elle, — ils ont tué l'innocent...
Les pleurs inondèrent son visage ; un long sanglot souleva sa poitrine et s'acheva dans un éclat de rire.
— Avant cinq minutes elle sera tout à fait calme... — reprit Frantz Rittner.
— Les nerfs sont détendus... le sommeil va venir. — Je me reproche amèrement ma faiblesse. — Rien de tout cela n'aurait eu lieu si j'avais résisté, comme je le devais, à des prières insensées... — Retirons-nous... — Pour les maladies de. l'intelligence, la solitude est le grand remède.
Le banquier s'empressa d'entraîner, ou plutôt d'emporter sa fille hors de la cellule qui, maintenant plus que jamais, lui faisait l'effet dune tombe.
Frantz les suivit et l'infirmière, impassible et docile, referma silencieusement la porte et le guichet.
Nos quatre personnages regagnèrent le salon d'attente à pas lents et sans échanger une parole.
Edmée, pâle comme une morte, se soutenait à peine et de grosses larmes coulaient une à une sur ses joues.
— Mademoiselle est très ébranlée... — dit le docteur, — je vais lui préparer un cordial qui la remettra sur-le-chanp.
Il entra dans un petit laboratoire attenant au cabinet du médecin adjoint et il en ressortit presque aussitôt, portant sur un plateau de métal un verre rempli d'un liquide transparent et faiblement rosé qu'il présenta à la jeune fille. l Edmée but ce liquide jusqu'à la dernière goutte et fut aussitôt soulagée. —
{ Elle respira librement ; les couleurs revinrent k ses joues.
^ — Ne vous alarmez point outre mesure, maderùoiselle, — reprit Rittner; —
l la crise dont vous venez d'être témoin, crise provoquée par votre imprudence et I par la mienne, est la conséquence naturelle de létat de votre chère malade... — < Il n'en faut rien conclure de funeste... — La situation reste la même et ne s'est point aggravée...
— Ainsi, — demanda le banquier d'une voix émue — l'espoir est encore permis?
— Sans doute...
— Et vous croyez toujours la guérison possible?
— Ce que je pensais hier, je le pense aujourd'hui...
— Ah! que vous me faites de bien en me parlant ainsi 1 — s'écria le vieillard ; — tout me semblait perdu...
Frantz Rittner prit M. Delarivière par le bras, l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre, de manière à n'être entendu que de lui seul, et répliqua :
— Rien n'est perdu, je vous en donne ma parole; mais je vous dois l'entière vérité sur un autre sujet... — Mademoiselle votre fille me cause une sérieuse inquiétude. — Sa nature impressionnable et nerveuse ressemble à celle de sa mère... — Cette enfant vient de recevoir un coup dont l'impression persistante deviendrait bientôt dangereuse...
— Obi mon Dieu, — balbutia le vieillard avec effarement. — Faut-il trembler aussi pour Edmée?...
Çn lisant le nom tracé sur la carte il s'écria, rayouuaut de joie ;
Le médecin des folies secoua ia LùLe.
— Ne vous alarmez point sans raison. . pris dès son origine, est vaincu d'avance, bien...
dit-il; — un mal de cette nature, | - combattez l'idée fixe et tout ira 5
LiV. oO. F. liOV. éditeur
— La combattre? — répéta M. Delarivière. — Et comment?
— Par le plus simple de tous les moyens...
— Lequel?
— La distraction.
— Je vous comprends... —murmura le banquier ; — mais ce moyen, si simple en apparence, est en réalité d'une application bien difficile...
— Pourquoi?
— Après la scène désolante dont nous venons d'être témoins, et dans la disposition d'esprit où se trouve la pauvre enfant, voudra-t-elle se distraire?
— Il faut l'y contraindre...
— Eh: monsieur, puis-je offrir à ma fille des plaisirs bruyants, puis-je l'accompagner à des réunions joyeuses, quand nous portons dans notre cœur le deuil de sa mère vivante?...
— Je ne vous parle point de fêtes mondaines... — répliqua le docteur, — votre présence en ce moment y serait choquante, j'en conviens... — Il suffira d'éviter l'isolement, d'entretenir des relations fréquentes avec quelques amis, et d'occuper l'esprit de mademoiselle Edmée des choses brillantes et futiles qui
\ plaisent tant aux jeunes filles, les modes, les chevaux, la musique et les arts...
I — Votre grande fortune rend tout cela facile...
\ Merci de ces conseils, monsieur... je vous promets de les suivre docilement.
Envoyez-moi votre neveu chaque jour... — continua Frantz. — Il vous
donnera des nouvelles de votre chère malade ; mais ne revenez vous-même que
\ sur mon invitation formelle... — les résultats d'une imprudence peuvent être
J désastreux... — vous en avez eu la preuve aujourd'hui...
t M. Delarivière promit de se soumettre, et les trois visiteurs quittèrent la
maison de santé.
! Où allons-nous maintenant, mon oncle? — demanda Fabrice en remon-
tant en voiture.
— Mais d'abord, —répliqua le vieillard, — chez quelque couturière en vogue. — Tu dois en connaître...
— De réputation, oui, mon oncle...
Conduis-nous chez la plus célèbre... — ta cousine a besoin d'une demidouzaine de costumes plus coquets les uns que les autres...
— Père, — murmura timidement Edmée, — si tu voulais me faire un grand plaisir, nous remettrions cela à plus tard...
— Pourquoi remettre, ma chérie?
— Le moment est-il bien choisi pour nous occuper de toilettes?
— Mais oui, mignonne... — Oh! je devine ta pensée et voici ce que j'y réponds : — Je veux, quand ta mère bien-aimée reviendra près de nous, ce qui ne tardera guère, qu'elle puisse être orgueilleuse non seulement de ta grâce et de ta beauté, mais de ton élégance... — Ai-je raison?...
— Oui, père, et, puisque tu le désires, commandons des costumes... Mais je n'aurai de plaisir à les porter que quand ma mère pourra les voir.
La séance chez la grande couturière dura près d'une heure.
Il s'agissait de choisir les étoffes, les nuances et les façons, ce qui n'était point une affaire de peu d'importance : — toutes mes jolies lectrices seront de cet avis.
Edmée, presque à son insu, oublia momentanément sa préoccupation douloureuse, et cette pensionnaire à peine émancipée fit preuve du goût le plus sûr et du tact le plus exquis.
La g'rande couturière daigna s'écrier :
— Je serai vraiment heureuse d'habiller mademoiselle!... — Mademoiselle est une cliente qui me fera beaucoup d'honneur ! !
En quittant les salons installés avec un luxe princier, et qu'on aurait nommés jadis : Le temple de la mode^ Edmée était un peu moins triste.
Frantz Rittner avait eu raison.
La coquetterie chez les filles d'Eve est une passion innée qui, lorsqu'elle trouve à se satisfaire, triomphe de tout, même du chag^rin. — Les exceptions ne font que confirmer la règle.
Plus d'une jeune femme, pleurant sincèrement unmari très aimé, s'est avoué mentalement que le noir ne l'enlaidissait pas, et n'a pu s'empêcher de sourire à sa gracieuse image habillée de grand deuil.
Pour la seconde fois Fabrice demanda :
— Où allons-nous, mon oncle?...
— Chez mon banquier, qui est en même temps mon vieil ami... — répondit M. Delarivière, — Il te faut de l'argent pour payer aujourd'hui même, entre les mains du notaire, l'acquisition de Neuilly...
— C'est juste... — fit le jeune homme, et il donna l'adresse au cocher.
La maison de banque Jacques Lefebvre était située rue Saint-Lazare dans un vaste hôtel dont les bureaux occupaient le rez-de-chaussée tout entier. — M. Delarivière descendit de voiture avec sa fille et son neveu. Sous le vestibule un huissier en habit noir et en souliers à boucles d'argent lui posa cette question :
— A qui monsieur a-t-il affaire? au caissier? au fondé de pouvoirs? ou à M. Lefebvre lui-même?
— A M. Lefebvre lui-même... — répondit le visiteur, — remettez-lui, je vous prie, ma carte...
Le patron de la grande maison connue du monde entier travaillait dans son cabinet.
En lisant le nom tracé sur la carte il s'écria, rayonnant de joie :
— Maurice Delarivière!... — Amenez-le sans perdre une minute...
Et, quittant son siège, il attendit le nouveau venu sur le seuil du cabinet, lui saisit les mains, et les serrant à les briser balbutia avec émotion :
Comment, c'est toi, mon cher vieux camarade ! Ah! quelle bonne surprise
et que je suis heureux de te voir ! Entre vite! Il s'interrompit pour saluer Edmée.
— Mademoiselle Delarivière, sans doute? — reprit-il.
— Oui, cher ami... ma fille.
— Adorable ! une fleur à peine éclose ! un boulon de rose ! Mes compliments ! . . . Oh! ce joli petit ange-là sera facile à marier... Si tu veux, je m'en charge...
Edmée devint pourpre.
i — Rien ne presse... — répondit son père en souriant.
î — Oiiand tu voudras... — poursuivit Jacques Lefebvre. — Dispose do moi
à ton heure, tu me feras plaisir... — Ah! voilà Fabrice... — Bonjour, Fabrice... — Une poignée de mains, neveu de mon ami... — Mais oii est madame Delarivière? Comment va-t-elle? L'as-tu laissée, cette fois, à New York?..,
î Le vieillard s'attendait à cette question, aussi put-il répondre sans trop d'em-
barras :
— Ma femme est venue en France avec moi, mais n'a pu m'accompagner
jusqu'à Paris... Je l'ai laissée chez des amis, dans le Midi... — Elle est un peu \
souffrante... j
— Rien de sérieux, au moins ? \
— Je l'espère...
— Maudite soit l'indisposition qui me prive du plaisir de lui faire ma cour, car je lui fais la cour à ta charmante femme. — Prends garde à toi, mon vieil > ami ! \
Jacques Lefebvre eut un éclat de rire bon enfant et poursuivit :
— Est-ce que tu es souffrant aussi, toi, Maurice? — Je te trouve pâle... |
— Souffrant, non... — fatigué, oui... — Le voyage a été pénible. \
— Deux ou trois jours de repos, et il n'y paraîtra plus... — Sais-tu bien que l je n'aurais point reconnu ta fille Edmée, quoiqu'elle ressemble beaucoup à sa > mère!! — Comment, cette belle demoiselle est la petite espiègle qui piétinait ^ dans mes plates-bandes et fourrageait mes roses il y a quatre ans?... — Oui, ] mademoiselle, oui, vous étiez la terreur de mon jardinier, et aujourd'hui vous \ voilà bonne à marier... l
Edmée rougit de nouveau. \
— Ah çà ! — demanda M. Delarivière, — tu es donc encore le marieur infa- ,; iigable que j'ai connu jadis?...
— Plus que jamais!... — J'aurais dû me mettre à la tête d'une agence ma- | Irimoniale. — C'était ma vocation! — Gagner des millions et marier ses amis, | les enfants de ses amis, les parents de ses amis, et les amis de ses amis, voilà le 5 but (le la vie!...
Jacques Lefebvre eut un nouvel accès de son bon rire jovial, et Fabrice fit écho.
— Prenez garde à vous^ Fabrice ! — lui dit le banquier eu le menaçant du doigt, — Vous y passerez aussi... — Vous serez marié de ma main... — Que voulez-vous, mes chers amis, je suis si heureux en ménage que Je voudrais donner à l'univers entier un bonheur pareil au mien.
— Eh bien, mais, — répliqua Fabrice, — mariez votre fils.
— Je le voudrais! Ah! je le voudrais! mais il met une étonnante mauvaise volonté à se laisser faire...
— Je ne t'ai pas encore demandé des nouvelles de madame Lefebvre et de Raoul... mais ta gaieté me prouve que les nouvelles sont bonnes...
— Excellentes, grâce à Dieu! Ma femme est toujours vive, toujours alerte, toujours joyeuse... Elle ne change pas... Elle ne vieillit pas... Tu la verras !... — Je ne sais si je me trompe, mais telle elle était le lendemain de notre mariage, telle la chère créature est encore aujourd'hui... Quant à mon fils^ c'est un mauvais sujet! Il est en ce moment en Russie, pour nos affaires... — Il travaille comme un cheval... autant que moi... Ce qui n'est pas peu dire...
— Et tu l'appelles mauvais sujet?
— C'est un mot d'amitié! et puis pourquoi ne veut-il pas se marier? — Ce \ garçon est étonnant... Il est aussi malin que moi en affaires, et il n'a que vingtquatre ans... — Ah! il ira loin! — Ah çà! vous dînez avec nous... — C'est entendu, je n'admets aucune fin de non-recevoir...
— Cependant... — commença l'oncle de Fabrice.
— Il n'y a pas de cependant! — interrompit Jacques Lefebvre — Si tu refuses, nous nous brouillons! Voilà mon ultimatum!...
— Mais, — fit observer M. Delarivière, — Edméc est en costume de pension et n'aura ses toilettes nouvelles que dans quelques jours.
— Qu'importe le costume? — s'écria JacquesLefebvre. — Mademoiselle Edmée est charmante ainsi; — il s'agit d'ailleurs d'un dîner absolument intime... — J'ai hâte de présenter ta fille à ma femme, que je vais faire prévenir à l'instant même...
— Allons, puisque tu le veux, c'est convenu...
— A la bonne heure!... — Naturellement Fabrice est des nôtres... — Ah! ah ! mon cher Fabrice, vous avez mené pas mal la vie à grandes guides !... — on parlait de vos escapades ! — Ceci n'est point un reproche, il faut que jeunesse se passe, mais, comme on chantait au Gymnase dans je ne sais plus quelle vieille pièce :
S'il est un temps pour la folie Il en est un pour la raison!...
Le temps de la raison est-il venu pour vous?...
— Je le crois... — répondit Fabrice.
— Il fait mieux que le croire, — appuya M. Delarivière, — il le prouve...
— Allons, tant mieux 1 — reprit Jacques Lefebvre. — Bravo, Fabrice! — votre oncle vous aime tendrement.. . j'en sais quelque chose, moi. . . —11 m"a parlé de vous assez souvent... Vous le comblerez de joie, j'en suis sûr, en faisant un bon mariage...
— Ah! — dit Fabrice en riant, — nous y voilà...
— Certainement, nous y voilà... — il faut toujours en arriver là... — Le mariage est la fin nécessaire... hors du mariage rien de sérieux... — Votre oncle se chargera de la dot, et moi je vous trouverai la femme... — Mais j'y pense, justement j'ai votre affaire..
— Sous la main?...
— Vous croyez rire?... — Eh bien ! oui, sous la main... — Et la preuve c'est que vous verrez ce soir la personne...
I — Bah ! ce soir?...
— Oui, à dîner... — C'est une orphehne... charmante sous tous les rap- \ ports. . . — Elle a eu de grands malheurs de famille et mérite autant d'intérêt et de \ sympathie que d'admiration... — Superbe parti d'ailleurs et jouissant dès aujour- \ d'hui de toute sa fortune dont le chiffre est imposant... — Vous ferez connaisj sance... vous lui plairez, car vous êtes très bien, mon cher Fabrice, oui, très bien, l sans flatterie... — Vous deviendrez éperdument amoureux d'elle... le contraire
me semble impossible, et d'ici à deux ou trois mois nous serons de noce... l Edmée souriait malgré sa tristesse et M. Delarivière lui-même suivait
î l'exemple de sa fille, tant l'entrain matrimonial de Jacques Lefebvre offrait un
côté réjouissant et d'un irrésistible comique.
— Peste! — s'écria Fabrice. — Comme vous y allez!...
— Oui... oui... je suis ainsi, moi!... — jamais une minute de perdue!... il faut que ça marche carrément...
l En disant ce qui précède, le banquier traçait quelques lignes sur une feuille
\ de papier à lettre.
Il mit cette feuille sous enveloppe et frappa sur un timbre. '. Un garçon de bureau parut.
Jacques Lefebvre lui tendit l'enveloppe, en disant :
— Ceci à madame... vite !... Prenez une voiture...
— Rapporterai-je une réponse à monsieur?
— Non... Allez...
Le garçon sortit. 5
— C'est pour prévenir ma femme qu'elle aura trois convives, reprit le ban- i
l quier.
Madame Lefebvre n'est donc pas ici?
— Non... Elle adore la campagne... Moi aussi d'ailleurs... — Dès le I.d avril, \ même s'il gèle encore, elle va s'installer dans notre villa du parc des Princes, \ avenue des Princes, n° 1, oii je la rejoins chaque jour aussitôt que mes affaires } sont finies. — C'est là que nous dînerons ce soir. l
— Mon cher ami, — dit M. Delarivière, — ma visite d'aujourd'hui avait un | double but, te voir d'abord, et te demander de l'argent ensuite... \
— Parfait. . . — Combien te faut-il ? i
— Une assez grosse somme... — Je viens me fixer à Paris... ^
— Excellente nouvelle! — Alors, tu liquides là-bas ? \
— J'en suis bienheureux! — On ne passera plus deux ans sans te voir!... >
— Certes, nous nous verrons souvent... — Je vais monter ma maison, et ^ mon neveu Fabrice veut bien accepter la surveillance des moindres détails d'une installation fort coripliquée... — Il se charge de tout, ce dont je lui sais un gré infini. — Je te prie donc de mettre à sa disposition tout ce dont il aura besoin... — En un mot, je lui ouvre un crédit sur ta maison...
— Jusqu'à concurrence de?...
— Je ne formule aucun chiffre... Crédit illimité.
— C'est entendu, — As-tu donné procuration à Fabrice?
— Pas encore, mais je la donnerai.
— Il le faut pour la régularité des affaires... En attendant je payerai sur sa simple signature.
Jacques Lefebvre tira de son bureau un carnet qu'il tendit au jeune homme, en lui disant :
— Voici un carnet de chèques en Ijlanc qu'il vous suffira de remplir et de faire présenter à la caisse.
Fabrice mit le carnet dans sa poche avec un frémissement de joie. M. Delarivière reprit :
— Nous avons acheté ce matin une ravissante propriété à Xeuilly-Saint-
James... — Nous devons la payer ce soir avant six heures; il s'agit de trois
cent vingt mille francs...
— Il suffira de signer un chèque... i
— As-tu mon compte sous les yeux? — poursuivit l'oncle de Fabrice. \
— Je l'ai dans la mémoire, à une fraction près... |
— Pour quelle somme suis-je crédité sur tes livres? l
— Pour trois millions six cent vingt-cinq mille francs... — Yeux-tu une \ ï centaine de mille francs en billets de banque?
— Non... je n'ai pas besoin d'argent.
— Et vous, Fabrice?
— Moi, j'accepte... — Je vais avoir beaucoup de comptes à régler pour mon oncle...
— Alors, en me quitlant, vous passerez à la caisse... Jacques Lefebvre écrivit sur un carré de papier : « Cent mille francs, compte Delarivière, sur acquit Leclère. — Payez. » Et il sig-na.
— Yoilà les cent mille francs demandés, — dit-il ensuite. Fabrice plia le papier en quatre et quitta son fauteuil.
— Tu pars? — lui demanda M. Delarivière.
— Oui, mon oncle... je dois aller chez le notaire du boulevard Haussmann.
— Est-il déjà l'ht'ure?
— Aon, assurément, mais j'ai à m'occuper du tapissier pour compléter certains arrangements intérieurs ; j'ai à voir le carrossier, le marchand de chevaux; — il faut aussi que je trouve cocher, valet de chambre, cuisinier, valet de pied, femmes de chambre, etc.
— C'est juste... tu penses à tout! — Ya donc, et souviens-toi que ce que tu feras sera bien fait...
— rs 'oubliez pas que nous dînons à sept heures et demie précises... — dit Jacques Lefebvre.
— Soyez sans inquiétude...
— Et ne vous mettez pas en retard !... i — Je n'aurai garde...
— Parc des Princes... avenue des Princes, n° 7... vous savez?...
— Je connais votre villa...
I — Parfait! A ce soir donc...
\ — A ce soir...
Fabrice donna des poignées de main à son oncle, à sa cousine, au banquier, \ sortit du cabinet, toucha cent mille francs à la caisse, puis,, lesté de cette somme \ et du carnet de chèques, se dirigea vers la rue de La Rochefoucauld où demeu- \ rait Mathildc Jancelyn. — Chemin faisant il s'arrêta chez un bijoutier, i Au moment de commencer une existence nouvelle, il jugeait à propos de
\ rompre avec sa maîtresse.
j — Comment prendra-t-elle la chose? — se demandait-il, non sans un peu
d'inquiétude.
I 11 s'alarmait à tort.
\ La rupture, — ainsi que nous le verrons bientôt, — devait être d'autant
\ plus facile que Malhilde, de son côté, souhaitait la fin d'une liaison oîj la lune ! rousse, depuis longtemps déjà, remplaçait la lune de miel.
Nous prions nos lecteurs de précéder Fabrice rue de La Rochefoucauld et de
franchir avec nous le seuil d'un appartement situé au second étage d'une assez
belle maison.
Mathilde, à demi couchée sur une chaise longue dans un petit boudoir tendu,
murailles etplafond, d'une étoffe de soie d'un bleu pâle à rayures gris-perle semées
Mathilde, à demi couchée, sur une chaise longue dans un petit boudoir tendu de soie bleue...
de boutons de rose, avait un roman nouveau ouvert sur ses genoux, mais l'intérêt de ce roman ne devait pas lui sembler bien vif car elle ne lisait pas, elle rêvait, et dans son rêve passait l'image d'un charmant jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux bleus, gracieux de figure et de manières, très élégant, trop élégant peut-être, au demeurant fort distingué.
Ce jeune homme, — le compatriote et le camarade d'enfance du petit baron Pascal de Landilly, — se nommait le vicomte Paul de Langeais.
Il achevait sa vingt-troisième année.
LiV. 31 F- ROY, éditeur.
M.is en possession par la mort de son père, dix-huit mois auparavant, d'une fortune considérable, il s'était empressé de venir habiter Paris pour y mener Il vie à grandes guides.
Quoiqu'il vécût dans le monde oii l'on s'amuse, parmi les gommeux, h s
I o odettes et les cocottes, il existait de sérieuses dilféreuces entre lui et son ami Pascal.
L'ivresse du plaisir ne l'entraînait jamais plus loin qu'il ne voulait aller. —
II apportait dans la passion même une sorte de froideur réfléchie. — Craignant par-dessus tout dètre dupe des femmes, il ne se livrait qu'à demi. — Beau joueur, il s'arrêtait dans la perte, juste à la somme fixée d'avance... — Il était à la fois généreux et calculateur...
LYII
Paul de Langeais, malgré ses allures de viveur émérile, conservait une forte
dose de timidité.
; Le sans-gêne absolu du gommeux lui faisait défaut, — il traitait malgré lui
les femmes galantes en femmes du monde, ce qui d'ailleurs ne leur déplaisait pas.
Ayant vu Mathilde plusieurs fois autour du lac et au théâtre, il s'était épris
\ de cette jolie personne et recherchait les occasions de se trouver sur son passage,
mais il ne savait comment l'aborder.
Un jour il la rencontra par hasard en compagnie de mademoiselle de Civrac, née Greluche, et du petit baron Pascal de Landilly. ; Il saisit l'occasion aux cheveux, se fit présenter par son ami, fut accueilli
avec bienveillance, et commença le siège d'une place assez mal défendue qui ne demandait qu'à capituler.
' Mathilde, habituée aux façons rarement courtoises et parfois brutales de
Fabrice, trouva charmant d'être prise au sérieux par un vrai gentleman, cour- \ tisée avec une nuance de respect, et de recevoir chaque malin un bouquet magnifique, ni plus ni moins qu'une jeune fille recherchée pour le bon motif. Paul arrivait d'ailleurs au moment favorable.
Fabrice commençait à montrer beaucoup de froideur, et Mathilde offensée rêvait une de ces faciles vengeances que les femmes ont toujours à leur disposition.
; Or, le complice de cette vengeance se présentant sous la forme d'un beau
i garçon, bien né, bien élevé, fort aimable, et très riche — ce qui ne f-âtait rien 1 — Mathilde s'avouait tout bas que ce beau garçon s'attardait trop aux préli- .' minaires et manquait de hardiesse un peu plus qu'il n'aurait fallu.
Pour l'encourager en lui prouvant que sou cœur était libre, elle ne manquait aucune occasion d'attaquer devant lui Fabrice, dont il se mon trait fort jaloux.
La veille du voyage à Melun, à un déjeuner chez Adèle auquel assistait Paul de Langeais, elle avait parlé avec enthousiasme d'une parure remarquée par elle, deux jours auparavant, chez un bijoutier de la rue de la Paix, et qui lui tournait la tète au point de l'empêcher de dormir.
— Eh bien, macbère, — s'était écriée la jeune Adèle, — que ne demandestu cette parure à Fabrice ? — Son devoir est d'aller au-devant de tes désirs...
Paul écoutait en fronçant le sourcil.
Mathilde, haussant les épaules, avait répliqué :
— Demander à Fabrice une parure de ving-t-cinq mille francs!.., — Comme on voit bien que tu le connais mal ! — Fabrice est lange de l'ég-oïsme, ma chère ! D'ailleurs, il est avare !... — Ah ! je m'étais bien trompée sur son compte...
Et la jeune femme poussa un soupir.
Le surlendemain, en revenant à Paris, très blessée, nous le savons, de la manière dont Fabrice venait de la quitter à Melun pour se mettre à la disposition de son oncle, Mathilde trouva dans son boudoir, outre les deux bouquets apportés eu son absence, une enveloppe carrée de papier vélin, fermée par un large cachet de cire rouge armorié.
Cette enveloppe contenait deux choses : un carré long de papier rose et une carte de visite.
Le papier rose était un chèque de vingt-cinq mille francs, à vue et au porteur, sur une maison de banque de Paris.
La carte de visite était celle de Paul de Langeais, avec ces mots tracés au crayon au-dessous du nom :
« Puissiez-vous accepter les bijoux de la rue de la Paix avec autant de joie que j'en éprouve à vous les offrir. »
— Il est décidément très gentil, ce pa'ivre Paul! — pensa Mathilde. — Parole d'honneur il me semble que mon cœur bat... — Serais-je amoureuse, par hasard? — Eh! mon Dieu, pourquoi pas? — Ça serait drôle, et peut-être amusant...
Elle ghssa la carte dans son corsage et mit le chèque dans un petit meuble.
Au moment où nous venons de trouver la jeune femme inoccupée et rêveuse sur une chaise longue de son boudoir, il était euviruu quatre heures de l'aprèsmidi.
Le timbre de l'appartement résonna
Mathilde tressaillit.
— Si c'est Paul de Langeais, — murmura- t-elle, -- il sera le bienvenu!...
La femme de chambre montra son museau fùté dans 1 entre-bâillcment de
la porte. \
Oui donc est là? — lui demanda vivement Mathilde. l
< "*■ > l — C'est le frère de madame... \
\ — Qu'il entre... — fit la jolie blonde avec un désappointement visible. î
\ René Jancely franchit le seuil.
I — Tu vas bien, petite sœur?... — dit-il en s'asseyant. \
I — Xi bien ni mal... — répliqua Mathilde d'un ton presque maussade \
\ — Ce n'est pas moi que tu attendais, peut-être?... |
\ — Je n'attendais personne. i
I — As- tu vu Fabrice aujourd'hui ? \
I — >si hier ni aujourd'hui... et je suppose qu'à l'avenir je le verrai fort peu... i
\ — xVh bah ! de la brouille?
\ — Non, une séparation pure et simple. — Fabrice a des devoirs à remplir; |
< il se consacrera désormais à son oncle, le banquier de New York, et à sa tante | de la main gauche, la folle de Melun ; je l'abandonne à sa destinée... \
— Tant pis ! l
— Pourquoi ? s
— Fabrice était un bon garçon. | \ — Eh! non, pas si bon garçon que ça, mon cher... | i — Vous vous aimiez... | î — Nous l'avons cru, mais nous n'en avons jamais été sûrs. — La chaîne \ \ rompue nous soulagera tous deux... l
< — Veux-tu être franche avec moi, petite sœur? ] l — Ça dépend... la franchise est parfois dangereuse... \ 5 — Pas en ce moment... — Eh bien, entre nous, si Fabrice n'est plus bon \ \ qu'à pendre, c'est qu'il y a un amour sous roche...
l — Et quand cela serait?... | I — Cela est... Et puis jeté nommer l'heureux vainqueur... i — Je t'en défie !
\ — Paul de Langeais... |
Mathilde rougit jusqu'au blanc des yeux et garda le silence. >
j — Ainsi, tu l'aimes? — fit paternellement René. |
I — J'en ai grand'peur... — soupira la jeune femme. j \ — l*rcnds garde, petite sœur!...
< — A quoi?... j
{ — 11 est bien jeune, ce gommeux !... j
/ - Qu'importe?... — On se corrige de ce défaut-là... on s'en corrige même \
; trop vite... ^
— Est-il vraiment sérieux?
— Oh! ça, oui! — s'écria Mathilde avec un entraînement involontaire.
— Comment le sais-tu?
— J'en ai la preuve...
— Quelle preuve?
— Ça ne te regarde pas! — fit la pécheresse en riant, puis sans transition elle ajouta : — Veux-tu me rendre un service ?
— Parbleu ! . . .
Elle se leva, prit dans le petit meuble le chèque qu'elle y avait serré, et le
tendit à son frère.
— Fais-moi le plaisir demain matin, — continua-t-elle, — de toucher pour moi cet argent?... Quand une jolie femme se présente avec un chèque, tous les employés la regardent et chuchotent... c'est très gênant...
Une lueur s'alluma dans les yeux de René.
— Bien volontiers... — répliqua-t-il en prenant le papier rose; et il poursuivit avec un sourire, après l'avoir examiné: — Ah! ah!... vingt-cinq mille francs! Peste, tu n'avais pas tort! Ce gommeux fait galamment les choses !... — Voilà donc pourquoi le pauvre Fabrice a perdu ses grandes entrées !
— Et ses petites...
— S'il vient te voir, le consigneras-tu sans pitié?
— Nullement... je le recevrai très volontiers, mais en camarade...
— Tu auras raison, — il ne faut jamais se brouiller avec ses anciens amis...
— à un moment donné, ça peut être utile. — Fais-lui bonne mine... — Si tu lui fermais carrément ta porte il serait furieux et m'envelopperait dans sa rancune...
— Or, j'ai des raisons pour rester bien avec lui.
- Sois tranquille... — En lui rendant sa liberté je lui rendrai service... — Nous resterons les meilleurs amis du monde...
— A quelle heure veux-tu ton argent, demain? |
— Dans la matinée... ]
— A onze heures sera-ce assez tôt? l
— Parfaitement!
— Eh bien, attends-moi à onze heures. — Je viendrai déjeuner avec toi... | si tu es seule, bien entendu. \
— Je serai seule, sans le moindre doute... <
— Eh bien, mais Paul de Langeais?... | Mathilde se mit à rire.
— Si Fabrice n'a plus ses grandes entrées, Paul de Langeais n'a pas encore \ les siennes... — répliqua-t-elle.
René se leva.
— Tu pars si vite?
Oui... je voulais te dire bonjour, mais j'ai ce soir beaucoup d'affaires.;.
— A demain, petite sœur :
— A demain!...
Cinq minutes après le départ de René, le timbre retentissait pour la seconde fois.
LYIII
En entendant résonner le timbre, Mathilde tressaillit de nouveau.
— Ah ! — murmura-t-elle avec un fort battement de cœur, — cette fois, c'est Paul de Langeais...
La femme de chambre entr'ouvrit la porte du boudoir.
— Madame, — dit-elle, — c'est monsieur...
Dans le langage du monde interlope monsieur tout court signifie le protecteur régnant, donc il s'agissait de Fabrice.
— Faites attendre au salon... — répliqua la pécheresse désappointée.
— Bien, madame.
— Tant mieux, après tout 1 — pensa Mathilde. — Voilà l'occasion d'en finir.
Elle ajusta devant im miroir de Venise les mèches folles de ses cheveux car, même pour une rupture, il faut être jolie, — les filles d'Eve le savent bien, — et elle rejoignit le visiteur.
— Comment, c'est vous, mon cher! — s'écria-t-elle avec ironie. — Savezvous que je ne comptais plus vous voir!...
Fabrice avait pris une physionomie mélancolique.
— Ma chère Mathilde, — répondit-il en poussant un soupir, — ne m'adressez point d'injustes reproches que vous regretteriez tout à l'heure... — Je suis plus à plaindre qu'à blâmer, et je sollicite de vous quelques minutes d'attention pour un entretien sérieux...
La jeune femme fit un signe affirmatif et Fabrice continua :
— Si j'étais libre d'écouter exclusivement la voix de mon cœur, mon unique ambition serait d'éterniser l'existence charmante dont je vous dois la meilleure part... — 11 n'en est malheureusement point ainsi... — Je n'ai plus de fortune^ je n'ai pas de carrière, et j'arrive à l'âge où l'homme, à moins d'être un peu fou, doit songer à son avenir... — Le rapprochement opéré àl'improviste entre ma famille et moi, et la catastrophe qui vient de frapper mon oncle, me forcent à suivre un nouveau chemin...
— Un chemin qui vous éloigne de moi!... — interrompit Mathilde, — A
quoi bon tant de périphrases, mon cher, quand deux mots suffiraient?... Dites tout de suite que vous me quittez !...
— C'est une nécessité de la situation, — murmura Fabrice, en poussant un nouveau soupir, — et je n'en connais pas de plus douloureuse... — Je la subis, mais je la déplore...
— Ce que c'est pourtant que la sympathie! — fit Mathilde en riant. — Yous venezm'annoncer une rupture, juste au moment où jecherchais le moyeu de vous apprendre que nous devions cesser de nous voir...
— Est-ce la vérité, cela? — demanda le jeune hoinme
— Foi de Mathilde ! Et vous savez que je ne suis pas menteuse!
— Mais alors nous resterons amis, puisque nous ne pouvons désormais être que cela?
— J'y compte bien!...
— El vous accepterez volontiers ce petit souvenir que je vous offre avec l'espoir qu'il vous portera véritablement bonheur?
En parlant ainsi, le neveu du banquier tirait de sa poche un écrin dont il faisait jouer le ressort, et qui renfermait, sur un fond de velours bleu, un bracelet/^/or/e-Z^ow^eî/r enrichi de trois diamants.
Il venait de payer ce bracelet cinq mille francs. \
Mathilde frappa dans ses mains.
— Ah ! que c'est joli ! ! — s'écria-t-elle, — Fabrice, vous êtes un garçon | charmant!. . 11 faut absolument que je "vous embrasse ! !
— En amie?
— Bien entendu !... > Et la jeune fenmie lui mit deux g-ros baisers sur les joues. >
— Prenez garde ! — dit Fabrice avec un sourire.
— A quoi ? I
— S'il vous voyait, il serait jaloux... | -Qui, IL? \
— Mon successeur, parbleu !
— Croyez-vous donc que vous en ayez un ? ']
— J'en suis absolument convaincu, et je crains même que pendant mon \ règne il ait été mon coadjuteur, avec promesse de future succession... ;
— Ah' pour cela, non. parole d'honneur! — répliqua vivement Mathilde. l — Je suis une honnête fille !... j
Fabrice ne broncha point. >
— Dites-moi son nom... — reprit-il.
Mathilde secoua la tète. >
— Pas aujourd'hui... — répondit-elle. — Devinoz-le si vous pouvez... \
— Est-ce que je le connais? î
— Un peu... ]
— 11 est jeune et beau, je suppose?
— Ah ! je crois bien ! et riche par-dessus le marché ! 11 a tout pour lui !
I — Peste ! — fit gaiement Fabrice, — je vous complimente, ma chère, et je
vois avec joie que mon porte-bonheur a d'avance produit son effet ! I L'entretien se prolongea quelques minutes encore d'une façon toute amicale,
et les deux jeunes gens se séparèrent en échangeant la poignée de main d'une \ camaraderie plus sincère que ne l'avait été leur amour. \ En sortant de chez Malthide, Fabrice gagna le numéro 92 du boulevard
Haussmann.
Le notaire avait reçu le billet apporté par le jardinier de Neuilly, il attendait I dans son cabinet et l'acte de vente était préparé. \ Fabrice, n'ayant pas encore de procuration, ne pouvait signer cet acte, mais
il remit un chèque de trois cent vingt mille francs, payable le lendemain chez l Jacques Lefebvre, et reçut en échange un reçu motivé,
' M. Delarivière pouvait prendre possession de l'immeuble quand bon lui sem-
\ blerait.
i II était six heures et demie lorsque le jeune homme quitta le boulevard
\ Haussmann.
^ — Au parc des Princes... — dit-il au cocher en remontant en voiture. —
Marchez bon train. — Cent sous de pourboire ! I Cette promesse eut pour effet de communiquer au cheveil de fiacre une partie
; de l'ardeur dont son maître se sentit animé tout à coup.
; A sept heures vingt minutes, le pauvre animal s'arrêtait blanc d'écume dans
1 l'avenue des Princes, en face la grille portant le numéro 7. l Ce fut madame Lefebvre, en compagnie d'Edmée, qui reçut Fabrice au salon.
— Les deux vieux amis causaient d'opérations de banque en faisant le tour du
jardin.
Le jeune homme alla les rejoindre.
— Eh bien! — lui demanda M. Delarivière, — est-ce fini?
— Oui, mon oncle... — Voici le reçu du notaire... — Jl ne vous reste qu'à signer les actes et vous signerez en même temps la procuration que j'ai donné l'ordre de tenir prête pour demain.
— As-tu passé au Grand-IIôtel?
— Non, mon oncle... — Dans quel but y serais-je allé?
— Dans le but de voir s'il est arrivé pour moi, de New York, une lettre ou un télégramme.
— Vous ne m'avez rien dit à ce sujet.
— C'est juste... — Peu importe d'ailleurs... — Je saurai ce soir à quoi m'en tenir...
— Est-ce demain que vous prendrez possession de votre villa? — demanda Jacque Lefebvre à son ami.
Le dîaer fini, on prit le café dans un jardin d'hiver. (Page 252).
M. Delarivière se tourna vers Fabrice et l'interrogea du regard.
— Non, si toutefois mon oncle le permet, — répondit le jeune homme ; — j'ai besoin de la journée de demain pour certains détails d'org-anisation intérieure; mais après-demain...
— Alors dans trois ou quatre jours nous irons vous y rendre la bonne visite que vous nous faites aujourd'hui... — reprit le banquier.
— Et votre incomparable orpheline, monsieur Lefebvre ? — dit Fabrice. — Vous ne nous en parlez plus... — Est-ce qu'elle vous manquerait de parole ?
LlV. 3^. F. ROy. éditftnp
— Ah I ah I mon gaillard, votre imagination travaille !
— Vous avez piqué ma curiosité, je l'avoue...
— Eh bien, rassurez-vous, mon incomparable orpheline ne se fera point attendre... Nous la verrons certainement avant quelques minutes...
— Et d'où arrive cette merveille ?
— De province...
— Une merveille de province, alors ? — fit le jeune homme avec une petite moue significative.
- Que voilà bien nos Parisiens d'aujourd'hui, blasés et dédaigneux ! — s'écria le banquier. — Rien que sur ce mot : provinciale , vous vous figurez une petite personne gauche et sans tournure, johe peut-être, mais empruntée, ne connaissant point le monde, n'ayant rien vu, s'étonnant de tout, ne sachant ni causer ni s'habiller, une sorte de poupée mécanique disant papa et maman quand on appuie sur le ressort... — Est-ce vrai?
— Dame, à peu près...
— Eh bien, vous vous trompez du tout au tout, mon cher garçon!... D'abord le type dont il s'agit n'existe plus depuis longtemps... — Les jeunes filles de province aujourd'hui sont charmantes, et mon orpheUne rendrait dts points, pour l'élégance et la distinction, à plus d'une Parisienne... — Vous en jugerez bientôt par vos propres yeux... — Il est sept heures moins cinq minutes, rejoignons ces dames...
Les trois hommes reprirent le chemin de la villa et rentrèrent au salon, où la conversation devint générale.
Sept heures sonnèrent.
On entendit dans l'avenue le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la
grille.
— La voici certainement... — dit Jacques Lefebvre.
Presque en même temps la porte s'ouvrit, et le valet de chambre annonça:
— Mademoiselle Paula Baltus...
En entendant ce no.ii, auquel il s'attendait si peu, Fabrice sentit un frisson courir sur sa chair et devint d'une pâleur mortelle.
M. Delarivière, lui aussi, tressaillit et changea de visage.
L'exécution du meurtrier de Frédéric Baltus, — il ne pouvait l'oublier, — avait été la cause déterminante de la folie de Jeanne I
Paula, portant le grand deuil comme toujours, traversa rapidement le salon
I pour se rapprocher de madame Lefebvre, qui de son coté marchait à sa rencontre
j et qui l'embrassa maternellement.
\ Elle serra d'une façon très affectueuse les mains du banquier, puis elle salua
; avec sa grâce habituelle les trois personnes formant un groupe un peu en arrière.
' Fabrice avait dominé son trouble et reg^ardait la jeune fille avec une admira-
\ tion manifeste.
; Jacques Lefebvre le guettait du coin de l'œil, voulant juger de l'impression
\ produite sur lui par la nouvelle venue.
'' En apercevant Fabrice, Paula rougit légèrement.
< — Ah ! monsieur Leclère ! — dit-elle.
;■ Le jeune homme, à son tour, la salua en souriant. — La rougeur fugitive de
\ mademoiselle Baltus ne passait point inaperçue pour lui.
^ — Vous vous connaissez donc ? — s'écria Jacques Lefebvre avec désappoin-
\ lement. — Alors, va te promener, mon effet est manqué ! î...
\ — De quel effet parlez-vou?, cher monsieur ? — demanda Paula.
\ — J'intrig-uais Fabrice à votre sujet, sans vous nommer... — Je vous pei-
\ gnais à lui comme une petite provinciale bien g-auche... — Je comptais jouir de
I sa surprise et de son éblouissement, quand il vous verrait si dissemblable de
\ mon portrait de haute fantaisie! — Vous entrez et, patatras, c'est moi qui me trouve mystifié, puisque vous et Fabrice n'êtes point des inconnus l'un pour
I l'autre...
î — Cher monsieur, dit le jeune homme, — j'ai eu Thonneur d'être présenté
\ à mademoiselle chez la baronne de Braisne, où je l'ai rencontrée plusieurs
I fois...
\ — Quatre fois... — murmura Paula.
— Bref, vous vous connaissez... — reprit le banquier d'un ton de bonne
\ humeur. — Eh bien, tant mieux en somme... Tout ira sur des roulettes I
; — Quoi? Tout? — demanda la jeune fille en rougissant de nouveau.
; — Chut! ne me questionnez pas... — une idée à moi... — C'est mon secret.
\ — En vérité, cher monsieur Lefeb\Te, vous êtes une énigme vivante! — fit
\ mademoiselle Baltus en souriant.
\ — Oui, oui, une énigme dont on connaîtra la solution quelque jour. — En
; attendant, ma chère fille, permettez-moi de vous présenter l'oncle de Fabrice,
< mon plus ancien et mon meilleur ami : Maurice Delarivière, banquier à ?sew \ York, qui, fort heureusement pour nous, quitte les affaires oia il a gagné une dou- ; zaine de millions et vient se fixer à Paris.
\ M. Delarivière s'inclina.
; Jacques Lefebvre prit Edmée par la main et poursuivit :
s — Je vous présente aussi la fille de mon ami, la cousine de Fabrice, la gen-
; tille Edmée qui serait, le cas échéant, une ravissante demoiselle d'honneur!...
I \ — Comme ça nous pousse, ces gamines !... — Hier en cage dans un pension-
nat !... aujourd'hui bonne à marier!... J"ai dit que je m'en chargerais!... Paula, je vous demande pour Edmée toute votre sympathie. — Petite Edmée, aimez bien Paula... c'est un cœur d'or!... — Je prétends qu'avant ce soir vous soyez une paire d'amies...
— Je ne demande qu'à commencer tout de suite... — répondit Paula en embrassant sur les deux joues la jeune fille qu'on lui présentait, et qui se santit conquise aussitôt par cet affectueux accueil.
Le valet de chambre ouvrit à deux battants la porte du salon et prononça la formule consacrée :
— Madame est servie...
Jacques Lefebvre se trouvait près de Fabrice.
— Oiïrez-lui votre bras... — lui dit-il à l'oreille en le poussant du côté do Paula. I
Après avoir hésité pendant le quart d'une seconde, le jeune homme se décida à s'approcher de mademoiselle Baltus. \
Leurs yeux se rencontrèrent. — Ce fut avec une étrange émotion que l'orphe- j line appuya son bras sur celui de Fabrice qui le sentit frissonner, en frissonnant \ lui-même.
M. Delarivière conduisait madame Lefebvre.
Le maître du logis servit de cavalier à Edmée.
On prit place autour d'une table merveilleusement servie.
Avons-nous besoin d'affirmer que Fabrice se trouvait le voisin de Paula?
La présence dans cette maison de la sœur de Frédéric assassiné lui semblait inquiétante et de mauvais augure, et cependant il subissait d'une façon presque irrésistible la puissante attraction de la jeune fille, et il ne cherchait pas à lutter contre le sentiment nouveau qui s'emparait de lui.
Pdula, de son côté, sans se rendre compte de ce qui se passait en elle, éprouvait vaguement, à l'endroit de Fabrice, une attraction semblable.
Ni M. Delarivière ni Edmée ne pouvaient être gais, on le comprend trop bien ; — malgré eux leur pensée se reportait sans cesse vers la maison de santé d'Auteuil où ils avaient été témoins d'un si navrant spectacle.
Fabrice et Paula s'absorbaient dans des préoccupations d'un autre genre.
Le repas fut animé cependant, grâce à Jacques Lefebvre dont la bonne humeur communicative ne tarissait pas et qui faisait oublier, par des propos plaisants et par de joyeux i-acontars, le mutisme presque absolu des convives.
Peu à peu la physionomie du banquier de New York devint moins sombre. — Edmée sourit de ce qu'elle entendait. — Fabrice entourait d'attentions délicates sa voisine, qui leva sur lui avec moins de contrainte ses grands yeux à la (ois si doux et si mélancoliques.
Le dincr fini, on prit le café dans un jardin d'hiver que des palmiers de haute tige et des plantes grimpantes montant jusqu'à la voûte de cristal transformaient
en une véritable salle de verdure, et ces dames permirent aux hommes d'allumer des cigares.
De même que pour aller à la salle à manger, Fabrice avait offert son bras à Paula.
La jeune fille en posant sa main sur ce bras le sentit tressaillir. — Son cœur alors battit dans sa poitrine avec une vitesse anormale, mais elle ne songea même pas à se demander si la joie ou la crainte en précipitait les battements.
Fabrice n'était g-uère moins ému, mais, lui du moins, savait bien pourquoi...
— Mes bons amis, — dit Jacques Lefebvre en sucrant son café, — parole d'honneur les mots me manquent pour exprimer à quel point la réunion de ce soir me rend heureux !...
— Nous comprenons ce bonheur à merveille, cher monsieur ! — répliqua Fabrice. — Nous n'avons pour cela qu'à nous interroger nous-mêmes... — Je déclare, quant à moi, que cette soirée est une des meilleures entre celles dont je garderai la mémoire...
— Yous m'avez fait presque oublier mon deuil et ma tristesse... — murmura Paula Baltus. — Depuis bien longtemps je n'avais souri comme ce soir...
— Ah ! chère enfant, — s'écria le banquier en prenant la main de la jeune fille, — que nedonnerais-je pas pour effacer tout à fait de votre esprit le souvenir du malheur qui vous a si cruellement frappée...
En entendant Jacques Lefebvre prononcer ces paroles, Fabrice pâlit pour la seconde fois; un nouveau frisson effleura son épiderme, et il lui fallut une grande force de volonté pour conserver son calme apparent.
Paula secoua la tète et répondit :
— Je ne puis certes m'immobiliser dans ma douleur, et faire éternellement, de mes vêtements noirs une barrière entre le monde et moi... — Mais ne comptez point sur l'oubli... Je n'oublierai pas celui qui n'est plus... Je ne l'oublierai jamais...
— Il ne faut point l'oublier, chère Paula, — dit madame Lefebvre à son tour; — mais il faut que son image évoquée par vous puisse vous apparaître sans vous arracher des larmes et sans raviver votre blessure... — Le souvenir d'un mort bien-aimé ne doit pas vous empêcher de songer à l'avenir.
— Ah ! j'y songe! — fit la jeune fille d'une voix sombre ; — l'avenir, Dieu nous le donne pour venger ceux qu'on nous a pris !
— Prenez garde, mon enfant... — poursuivit la femme du banquier, — c'est là une pensée dangereuse, et la vengeance est mauvaise conseillère...
— Et d'ailleurs vous êtes vengée ! — dit à son tour Jacques Lefebvre, — l'assassin a payé la dette du sang...
— En êtes-vous sûr ? — demanda l'orpheline avec une expression étrange.
— Le meurtrier n'a-t-il pas été exécuté il y a trois jours?
— C'est-à-dire qu'un homme est mort, frappé par la loi ! — Mais qui vous prouve que cet. homme était le vrai coupable ?...
Les auditeurs de Paula se regardèrent les uns les autres.
La voix de l'orpheline, cette voix harmonieuse devenue stridente et métallique tout à coup, faisait vibrer dans leur âme une corde douloureuse.
Fabrice, livide, attendait avec angoisse ce qu'allait ajouter la jeune fille?
Ainsi donc, elle aussi, — comme Claude Marteau, — pensait que la justice venait de commettre une erreur et que l'assassin restait impuni !
Le bateher de Melun s'était-il donc rapproché de mademoiselle Baltus et avait-il fait passer sa conviction dans l'esprit de la jeune fille?
Cela paraissait invraisemblable, mais l'invraisemblable est bien souvent vrai.
Fabrice eut peur.
Jacques Lefebvre reprit :
— Je ne vous comprends pas, ma chère fille, ou du moins je vous comprends mal... — Vous me demandez si je suis sur que le véritable assassin a payé sa dette?
— Oui... — qui vous le dit? qui vous le prouve?
— Comment, qui me le dit? — Comment, qui me le prouve? — s'écria Jacques Lefebvre.
— Oui.
— Mais, tout absolument... ;
— Précisez! — fit Paula. ■
— D'abord, et avant tout, le verdict du jury, le jugement rendu par le tribunal après un examen sérieux et attentif des faits de la cause... ;
— Preuve insuffisante! — Dieu seul est infaillible... — Les jurés sont des hommes, par conséquent sujets à l'erreur... — Certes ils ont prononcé en leur : âme et conscience, mais des apparences menteuses les abusaient... — Innocent j ou coupable, rinconnu frappé par la loi avait un complice, et ce complice est vivant : et libre... ;
- Un complice?... — répéta le banquier stupéfait. \
— Oui, un complice mystérieux dont je devine l'existence au sein des té- ■ nèbres oîi il se cache, et du fond de sa tombe la voix de Frédéric me crie : — \ Cherche mon assassin^ Paula! Trouve-le!... Livre-le au bourreau^ et que je sois l venrjé!... \
L'orpheline s'était levée, l'œil en feu, le geste menaçant, splendide dans sou \
exaltation. \
Fabrice jouait rétonnement pour cacher sa terreur.
M. Delarivière, sur qui la croyance si ferme et pour ainsi dire inspirée de la jeune fille produisait une impression très vive, prit la parole à son tour.
— C'est étrange!... — dit-il. — La veille de l'exécution j'ai causé longuement avec un jeune médecin de Melun, très remarquable et très distingué...
On devine si le petit cœur d'Edmée se mit à bondir...
Le jeune médecin dont il était question ne pouvait être que Georges Vernier.
Le banquier de New York poursuivit :
— Il me parla du pauvre diable qui devait mourir le lendemain, et me donna sur son compte de nombreux détails... — Eh bien, il manifestait^ au sujet d'un comphce probable, la même conviction que mademoiselle...
L'épouvante de Fabrice grandissait. — Des gouttes de sueur mouillaient la racine de ses cheveux.
Il fit bonne contenance cependant.
— Je me permets d'être d'un avis opposé... — dit-il d'un ton presque railleur. — Le crime était très simple et point prémédité... — Il avait le vol pour mobile et pour mobile unique...
— J'affirme que non! — répondit Paula.
— Le portefeuille a été volé cependant...
— Pas pour l'argent qu'il contenait...
Jacques Lefebvre intervint.
— Mais alors, — demanda-t-il, — que sont devenus les quinze mille francs remis par moi, quelques heures auparavant, à notre cher Frédéric, et serrés par lui dans le portefeuille qu'on a saisi aux mains du meurtrier et qui ne contenait plus alors qu'une somme insignifiante?
— Ce qu'ils sont devenus? s'écria l'orpheline. — Là est le problème dont la justice a cherché vainement la solution... Je trouverai, moi, le mot de la sombre énigme!.,.,.,,,., ,^.
— Se vous aaimez pas ainsi, je vouk en supplie, mon enfant ! — dit le banquier avec intérêt. — Vous vous êtes mis en tête une idée impossible... — Vous poursuivez une chimère...
— Eh ! — répliqua Paula, — cette idée impossible, d'autres l'ont comme moi, M. Delarivière vient de vous le dire... — cette chimère je ne la poursuis pas seule.
— Ainsi, — reprit le père d'Edmée en s'adressant à son vieil ami, — la veille du crime tu avais compté quinze mille francs à M. Baltus?
— Il pouvait être environ trois heures de l'après-midi... — répondit Jacques Lefebvre. — Frédéric comptait partir pour Nice avec sa sœur le lendemain ou le surlendemain, il avait besoin d'argent...
Le banquier se tourna vers Fabrice qui, malgré son trouble croissant, conservait une physionomie impassible.
— Ah ça! mais, — lui dit-il, — vous devez vous souvenir de tout cela aussi bien que moi... — Vous étiez rue Saint-Lazare, dans mon cabinet, au moment où le pauvre Frédéric est entré...
— Parfaitement, — répliqua le jeune homme, — je serrai la main de M. Baltus, qui me faisait Thonneur de m'appeler son ami. — Pour vous laisser causer ensemble, je passai dans le petit bureau attenant à votre cabinet, et je me mis à écrire une lettre pressée...
— C'est bien cela... — fit Jacques Lefebvre. — Un peu avant quatre heures Frédéric me quitta fort en colère.
— En colère ? Pourquoi ? — demanda Fabrice effrontément. — Aviez-vous eu quelque discussion d'intérêt?...
— Jamais de la vie !... — Mes comptes sont trop exacts pour qu'on puisse les discuter. . . — Il s'agissait de ce chèque dont on a parlé au procès. . . — En même temps que les billets de banque, j'avais remis à Frédéric un chèque de vingtcinq mille francs, signé de lui ; mon caissier en avait payé le montant à un inconnu quelques jours auparavant... — Or ce chèque était faux, ou du moins falsifié... — Frédéric reconnaissait sa signature, mais la main d'un faussaire avait modifié les chiffres.
— Lejouroîi nous saurons le nom de ce faussaire, dit Paula lentement, nous tiendrons l'assassin !
— Bref, — continua Jacques Lefebvre, le pauvre Frédéric était hors de lui et voulait retarder d'un ou deux jours son départ pour Nice, afin d'avoir le temps de saisir de sa plainte le procureur de la République...
— Et alors, — interrompit l'orpheline, — le faussaire, voulant à tout prix supprimer la preuve accusatrice, et gagnant de vitesse mon frère, est venu l'attendre au lieu même où le crime a été commis... — N'est-ce pas logique?
— Ce serait logique si c'était possible... — répliqua Fabrice.
— Où donc est l'impossibilité? — demanda la jeune fille.
— Dans ceci que, pour que le faussaire pût préparer son guet-apens, il' fallait qu'il fût averti de fimminence du péril...
— Il l'était certainement.
— Et par qui, grand Dieu?
— Par quelqu'un, sans doute, dont on ne se méfiait point...
— Tandis que M. Baltus causait avec notre hôte, il n'y avait là personne...
— Vous y étiez bien, vous, monsieur Fabrice... et cependant on ne vous voyait pas...
Le jeune homme baissa la tête sans répondre et, dans l'excès de son trouble, fut au moment de se trahir.
Paula ne lui en laissa pas le temps.
Elle reprit avec impétuosité :
— Oui, cent fois oui, il y a un complice, et je jure ici tout haut, comme je
Le frère de MathilJe, vêtu d'uue blouse blanche, tenait de la main gauche une petite lampe. (Page 262).
l'aijuré déjà d ans mon cœur à Frédéric, de découvrir ce misérable et de le jeter au bourreau !
— Chère enfant, — dit Jacques Lefebvre, — savez-vous bien que votre exaltation m'inquiète ... — La justice peut mettre en mouvement les rouages infinis de la grande machine policière... — Elle a les agents de la sûreté, elle a les gendarmes, elle aies gardes champêtres, elle a le respect et la terreur qu'elle inspire... — Elle a mis tout en œuvre pour arriver à un résultat que, selon vous, elle n'a pas obtenu... — Ferez-vous mieux?... — Vous croyez-vous plus forte que la justice.
LïV. 38 f- ROY, éditeur.
Paula regarda son interlocuteur bien en face et répondit :
— La justice n'a pas ma volonté !
— Elle est d'acier, votre volonté, parbleu ! je le sais bien — répliqua le banquier. — Mais à quoi sert l'acier dans le vide? — L'assassin de notre cher Frédéric n'est qu'un vulgaire bandit... — Il avait un complice, soit! — S'il a lefusé de le nommer, c'est que, se voyant perdu, il n'a pas voulu le perdre avec lui. Certains scélérats, prêts à tous les crimes, reculent devant la délation.
— Ah! — murmura la jeune fille, — vos arguments semblent invincibles, mais ils ne peuvent rien contre moi... — Je sens la vérité...
— Si du moins, pour entreprendre l'œuvre de vengeance que vous rêvez, vous vous appuyiez sur une preuve quelconque, si minime fùt-elle... — Mais rien !
— Cette preuve, je la trouverai.
— Où?
— Dans les quinze mille francs remis par vous à Frédéric la veille de sa mort, et aussi dans le chèque volé... — Ces quinze mille francs, l'homme exécuté les a eus entre les mains... — Que sont-ils devenus? — Cet homme a dû les donner ou les envoyer à quelqu'un, et écrire en les envoyant, ou parler en les remettant... — Qui avait intérêt à supprimer le chèque? — La lumière jaillira de là...
— Mais pour suivre une piste, — en admettant que cette piste puisse vous conduire utilement quelque part, — il faudrait savoir le nom de l'homme exécuté, et la justice l'a cherché en vain...
— Je le saurai, moi!...
— Gomment, mademoiselle? demanda Fabrice.
— Je ne puis vous le dire, mais je le saurai... et, une fois en possession de ce nom, j'aurai bien vite celui du complice... ou plutôt de l'assassin...
Fabrice eut froid dans le dos et n'interrog-ea plus.
L'entretien précédent (il est presque superflu de l'affirmer) avait singulièrement assombri la réunion.
Jacques Lefebvre le comprit et se hâta de rompre le silence qui suivit les dernières paroles de l'orphehne.
— Je vous en supplie, chère Paula! — dit-il, — laissons de côté ces souvenirs sinistrcset, à défaut de la justice des hommes, comptons sur celle de Dieu... — Edmée va nous venir en aide et ramener le sourire sur nos lèvres en se metlant au piano, et en nous jouant avec sa bonne grâce habituelle quelques-uns de ses morceaux les moins mélancoliques...