‹ Le médecin des follesChapitre 15 sur 36 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

— Si vous le désirez, j'y consens bien volontiers... — répondit la jeune fille, surprenant un regard de son père qui l'invitait à accepter. — Je vous préviens seulement que je ne suis pas forte.

Elle se mit au piano en s'avouant tout bas qu'elle n'avait guère le cœur à la musique ; mais, hélas! la pauvre petite commençait le dur apprentissage de la vie, où trop souvent les convenances forcent à sourire quand l'âme est remplie de tristesse et les yeux gonflés de larmes.

Après un prélude qui dénotait une habileté réelle, Edmée joua un morceau brillant accueilli par des bravos unanimes et sincères.

M. Delarivière, très ému, se sentait orgueilleux de sa fille.

— Si Jeanne était là pour l'entendre, — se disait-il, — comme elle serait ftère et contente!...

Fabrice seul n'écoutait pas. — Il song-eait.

Au premier morceau en succéda un deuxième, puis un troisième.

Le temps passait. — Onze heures du soir allaient sonner. — Le moment de se séparer était venu.

Paula ne devait point quitter le parc des Princes. — Madame Lefebvre lui donnait l'hospitalité pour la nuit^ et le lendemain seulement elle regagnait sa villa des bords de la Seine,

— Je suis bien heureuse, monsieur, de vous avoir rencontré chez nos amis communs... — dit-elle à M. Delarivière. — Votre chère Edmée m'inspire dès à présent une tendresse de sœur, et j'espère qu'elle éprouve pour moi des sentiments pareils...

La jeune ûlle ne répondit qu'en embrassant Paula avec clfusion. Mademoiselle Battus se tourna vers Fabrice et lui lendit la main. Fabrice, malgré lui, recula d'un pas : l'idée de toucher la main loyale de la sœur de Frédéric assassiné lui causait une involontaire épouvante. Un vague étonnement se peignait déjà dans les yeux de l'orpheline.

j Le neveu du banquier comprit le péril, redevint maître de lui-même et, à l

\ son tour, tendit sa main tremblante.

I — J'espère, monsieur Fabrice, que nous nous reverrons... — dit Paula f

i d'une voix dont les cordes graves semblaient s'attendrir. — Si le hasard >

vous conduit à Melun, souvenez-vous que ma demeure est voisine de la ville... \

Vous y serez reçu par une amie...

Elle appuya sur cette dernière phrase, de manière à la souligner en quelque ■>

sorte.

t l J'irai, mademoiselle... — répliqua le jeune homme avec entraîuement.

J'irai, je vous le promets, et ce sera bientôt...

Mais, j'y songe... — reprit Paula souriant à demi, — c'est aujourd'hui

jeudi, n'est-ce pas?

— Oui.

— Eh bien, donnons-nous rendez-vous chez moi, pour dimanche...

— Une partie de campagne !... Excellente idée!... Ce sera charmant! — s'écria Jacques Lefebvre. — Tu acceptes, Maurice, c'est entendu? — ajouta-t-il en frappant sur l'épaule de son vieil ami.

— M. Delarivière accepte certainement, — fit l'orpheline. — Il ne voudrait pas me causer un vif chag-rin en déclinant mon invitation.

Le vieillard était au moment de refuser.

Dans la situation d'esprit où il se trouvait, toute idée de plaisir, on le comprend, lui paraissait odieuse.

Mais il se souvint des conseils du docteur Rittner. — Il fallait à tout prix distraire Edmée... — L'hésitation cessait d'être possible.

— Comptez sur nous, mademoiselle... — répondit-il. — Nous serons, ma fille et moi, vos hôtes ravis et reconnaissants...

L'excursion projetée causait à l'enfant une joie profonde.

— Georges habite Melun... — se disait-elle, — je le verrai peut-être.

— Ainsi, c'est convenu, — reprit Paula, — j'irai avec un breack-omnibus vous attendre à la gare de Melun à l'arrivée du train de neuf heures... — Nous déjeunerons à onze heures... — Point de toilette, n'est-ce pas, madame Lefebvre?... Aucune cérémonie... vous viendrez en vrais campagnards chez une campagnarde...

— Soyez tranquille, ma mignonne...

On prit rendez-vous le dimanche matin, à la gare de Paris-Lyon-Méditerranée, on échangea de nouveaux adieux, et M. Delarivière, Edmée et Fabrice regagnèrent le landau dont on voyait les lanternes étinceler dans l'avenue.

Jacques Lefebvre avait passé son bras sous celui de Fabrice.

— Mon jeune ami, — lui dit-il à l'oreille en le reconduisant jusqu'à la grille,

— ou je ne m'y connais guère, ce qui m'étonnerait fort, vu ma grande habitude de ces sortes de choses, ou mademoiselle Paula Baltus ne vous voit point du tout avec indifférence... Avant huit jours la chère enfant sera folle de vous.

— Avant trois mois, nous publierons les bans ! — Mes compliments, mon bon! ! — Paula est une fille adorable en même temps qu'un riche parti !... — Malepeste ! Vous êtes né sous une heureuse étoile ! !

Fabrice sourit sans répondre.

Il avait la fièvre et ne parvenait point à se rendre exactement compte de ce qui se passait dans son âme.

Le landau prit le chemin du Grand-Hôtel.

— Viendras-tu déjeuner demain avec nous? — demanda M. Delariviëre à son neveu quand l'équipage fit halte.

— Non, mon oncle.

— Pourquoi ?

— Je dois aller dans la matinée à Auteuil régler avec le docteur certaines questions que je n'ai pu traiter aujourd'hui... — Il faut m'occuper, en outre, de votre installation à Neuilly.. — J'aurai beaucoup à faire.

— C'est bien, mon enfant, mais nous te verrons à l'heure du dîner?

— Sans aucun doute...

Fabrice serra la main de son oncle, celle de sa cousine, et monta dans une de ces voitures de remise qui stationnent à toute heure aux environs du Grand- Hôtel et du café de la Paix.

— Rue Taitbout... — dit-il au cocher.

En face du numéro 9 il fit arrêter, descendit et sonna.

Quoiqu'il fût près de miniiit le gaz brillait encore sous la porte cochère, dans les escaliers et dans la loge.

— M. Jancelyn est-il chez lui ? — demanda Fabrice au concierge qui le connaissait bien.

— Non, monsieur.

— Vous en êtes sûr ?

— Oh? parfaitement sûr... — M. Jancelyn est sorti entre quatre et cinq heures... — Il a dit qu'il ne rentrerait peut-être qu'au milieu de la nuit... — Sans cela je proposerais à monsieur de monter et d'attendre.

— Merci !

Fabrice visita successivement Tortoni, le café Riche et une sorte de tripot clandestin du boulevard Montmartre où le frère de Mathilde allait de temps en temps perdre quelques billets de banque.

Nulle part on n'avait vu René.

— Il faut cependant que je le trouve ! — murmura-t-il, — il le faut !

Et, remontant en voiture, il donna l'ordre de le conduire à l'angle du boulevard Reaumarchais et de la rue Saint-Gilles.

— Gré nom ! — grommela le cocher, — la course est de longueur !'

— Alle^ bon train, — vous serez content.

A l'endroit indiqué Fabrice descendit, paya largement l'automédon qui s'éloigna au pas pour laisser souiller son cheval, puis, — certain que personne ne faisait attention à lui, — il remonta lentement le boulevard dans la direction de la Rastille et fit halte devant une grande et vieille maison qu'un jardin séparait du boulevard, et dont l'entrée se trouvait dans la rue des Tournelles.

A l'une des fenêtres du cinquième étage de cette maison brillait une lueur assez vive.

— Ron ! — pensa Fabrice, il est là.

I II prit la rue des Vosges que coupe en deux la rue des Tournelles, s'engagea

j dans celle-ci et mit en branle énergiquement la sonnette d'une porte étroite et

I vermoulue qui ne s'ouvrit qu'au quatrième appel.

I Derrière cette porte les ténèbres étaient profondes.

I — Qui va là? — demanda la voix hargneuse d'un concierge mal éveillé,

— Ami de Landrinet... — répondit Fabrice en s'enfonçant dans lo couloir obscur qui conduisait à une cour assez spacieuse.

Le nouveau venu devait connaître de longue date les distributions intérieures de la maison, car il tourna du côté gauche sans hésiter, gravit à tâtons un escalier noir à rampe de fer, et ne s'arrêta que sur le carré du cinquième étage.

Là il fit craquer une allumette-bougie et s'assura que le nom de Landrinet., tracé au charbon avec un parafe compliqué, ornait le panneau central de l'une des deux portes.

Il éteignit son allumette, inutile désormais ; il frappa trois petits coups secs à intervalles inégaux, et il écouta.

Au bout d'une seconde, le bruit très faible d'un pas furtif se fit entendre à l'intérieur et cessa brusquement.

Selon toute apparence le locataire du cinquième prêtait l'oreille à son tour. Fabrice se mit à siffler du bout des lèvres l'air de la Fille de madame Angot :

Quand on conspire, Quand sans frayeur, On veut se dire Conspirateur, Pour tout le monde Il faut avoir Perruque blonde Et collet noir...

Puis il frappa de nouveau deux coups, suivis d'un troisième séparé des premiers par un intervalle d'un quart de seconde.

Une clef grinça dans la serrure, la porte fut eutre-bàillée, et René Jancelyu parut sur le seuil...

< Le frère de Mathilde, vêtu d'une blouse blanche d'ouvrier et coiffé d'une cas-

quette, tenait de la main gauche une petite lampe. \ Il se servit de la main droite comme de réflecteur pour diriger la lumière de

\ cette lampe sur le visage du nouveau venu. \ — xVh? c'est vous... — dit-il. — Entrez...

Et, après avoir refermé la porte sans bruit, il ajouta ;

— Qui vous amène si tard ?

— Des motifs sérieux... — répondit Fabrice.

— Il y a du nouveau ?

— De quoi s'agit-il ?

— Je vais vous mettre au fait...

Les deux hommes, quittant l'antichambre étroite oii s'étaient échangées les paroles précédentes, entrèrent dans une pièce qui mérite les honneurs d'une courte description.

Un petit papier commun à dix sous le rouleau, défraîchi par un long usage, couvrait les murailles.

Le mobilier consistait en une grande armoire de chêne brut, une toilette de noyer garnie de ses accessoires, une longue table de bois noirci, un vieux fauteuil, deux chaises^ et un poêle en fonte pareil à ceux dont se servent les blanchisseuses pour chauffer leurs fers et qu'elles ont baptisé du nom de « mécanique ». — Une demi-douzaine de caisses vides s'entassaient dans un coin.

La chambre était en outre garnie de tablettes de sapins disposées comme les rayons d'une bibliothèque.

Sur ces rayons se voyait une collection de pierres lithographiques, de plaques de cuivre, de bois à graver; des dossiers pleins d'anciens billets à ordre; des reçus de divers maisons de commerce de Paris; des lettres de change portant l'acquit de la Banque ; des passeports tout usés ; des actions de sociétés industrielles et des chemins de fer français et étrangers ; des carnets de chèques de plusieurs grandes administrations; le tout en paquets ficelés, étiquetés et numérotés.

La table offrait un inextricable fouillis de fioles, de pinceaux, de plumes, de bouteilles d'encre de toutes les nuances, de loupes, de burins, de grattoirs, de boîtes à couleurs, etc..

Une petite imprimerie portative et une presse grande comme un joujou occupaient un des angles de cette table.

Un feu de charbon de terre mêlé d'anthracite brûlait dans le poêle et chauffait sept à huit fers.

René .lancelyn semblait parfaitement à son aise au milieu de ces mille objets hétéroclites.

Nos lecteurs ont deviné déjà que la pièce oii nous venons de les introduire était le cabinet de travail du faussaire émérite.

Fabrice se laissa tomber sur une des deux chaises et essuya son front où perlaient quelques gouttes de sueur.

— Voyons, — lui dit René que la pâleur et l'attitude abattue de son complice inquiétaient, — expliquez-vous, mon cher 1 Qu'il y a-t-il?

— Un danger de plus... — répliqua le neveu du banquier.

— Quel danger ? — Ne parlez point par énigmes ! — S'agit-il encore de cette maudite affaire de Melun?

— Oui, encore !

— Nous cmpêchera-t-elle donc toujours de dormir en paix?,,.

— Elle nous portera malheur!... — murmura Fabrice d'une voix sourde.

— Nous étions convaincus, n'est-ce pas, qu'il n'existait qu'un être dangereux pour nous, Claude Marteau, surnommé Bordeplat^ le batelier de la veuve Galle t?

— Oui, et nous vous avons engagé, le docteur et moi, à vous occuper de cet homme d'une façon sérieuse.

— Ohl je le ferai, soyez tranquille, mais en ce moment ce n'est pas lui qu'il faut craindre surtout...

— Et, qui donc?

— Une femme.

— Tonnerre du diable, mauvaise nouvelle ! — Quand on a une femme dans son jeu, tout va bien!... Quand on a une femme contre soi, tout va mail...

— Et de toutes les femmes celle-là est la plus redoutable, — poursuivit \ Fabrice, — car elle a soif de vengeance... |

— Son nom? . \

— Paula Baltus. | René Jancelyn pâlit à son tour.

— La sœur de Frédéric?... — balbutia-t-il. >

— Oui... I

— Mais que sait-elle? \

— Rien, et tout! — Son instinct lui crie que la justice a fait fausse route... \

— Elle devine l'existence du meurtrier resté dans l'ombre... — Elle a juré de le \ retrouver et de venger son frère !...

— Qui vous a dit cela?

— Elle-même... [ Et Fabrice raconta ce qui venait de se passer chez Jacques Lefebvre au parc

des Princes. |

René l'écoutait avec stupeur et ne se dissimulait point que la situation devenait grave.

Après une minute de silence, il releva la tête. 1

— A coup sûr cette femme a vu le batelier de Melun! — murmura-t-il. \

— Non! — répondit Fabrice, — Je l'ai cru d'abord comme vous, mais j'ai réfléchi,.. — Son exaltation farouche larendait incapable de toute prudence... — D'ailleurs elle ne se défiait point... — Elle aurait précisé...

— Soit! mais si elle ne l'a pas vu, elle peut le voir... — 11 suffirait d'un hasard pour les mettre en rapport, et sur les conjectures du matelot Paula édifie

— Voilà comment eu dix iniuutes ou gague vingt mille francs! (Page 27ft.)

rait un monde! — Il faut que cet homme soit à nous ou mieux encore il

faut qu'il disparaisse I

Fabrice regarda René en face.

— C'est bientôt dit! — répliqua-t- il froidement. — Vous chargez-vous de le faire disparaître ?

Le frère de Malhilde changea de visage.

— Moi... — balbutia-t-il. — Moi... le...

— Eh! oui, le supprimer... — appuya Fabrice. — C'est bien à cela que vous pensiez...

Liv. ;l;4. F. HO

^'. éditeur

— Non... non... — Je ne suis pas un homme de sang...

— Pardieu! vous êtes un poltron, mon cher, poussant les autres en avant [ et restant à l'abri... — C'est votre tempérament, et je ne vous adresse à ce | sujet aucun reproche, mais laissez-moi libre d'agir à ma guise... — Je ne veux

' plus de meurtre inutile... — J'ai dans ma besace quelque chose de mieux |

l qu'un crime, et surtout de plus adroit...

j René approuva du geste, et reprit :

l — Ainsi Paula Baltus affirme qu'elle découvrira la vérité?...

^ — C'est chez elle une conviction absolue.

5 — Mais, pour arriver à ce but, quel moyen compte-t-elle employer?

^ Fabrice haussa les épaules.

j — Si nous le savions, — répliqua-t-il, — nous creuserions une contre-mine

< et le danger disparaîtrait... — C'est justement ce qu'on appelle à la guerre en

j terme de tranchée : Do7i?ier le camouflet.

\ — Il faudrait connaître le secret de Paula Baltus... — continua René.

— Oui, parbleu!... Mais comment?...

— Ah ! comment? — répéta René avec un geste vague. — Vous pouvez mieux que moi répondre à cette question... Cherchez.

— Je chercherai.

Un long silence suivit ces paroles, puis le faussaire émérite, comme pour

éloigner de son esprit la préoccupation qui l'obsédait, tenta de modifier l'entretien.

— Que faites-vous de Mathilde ? — demanda-t-il.

— Nous sommes bons amis et rien que bons amis... — répondit Fabrice. — La chère enfant a un amour en tête... Elle me semble un peu folle...

René savait à quoi s'en tenir et n'insista pas.

— Avez-vous vu le docteur aujourd'hui? — continua-t-il.

— Oui, mais dans, des conditions qui ne me permettaient pas de lui parler à cœur ouvert... — Je le verrai demain, ou plutôt ce matin, car il est minuit passé.

— Mettez-le au fait de la situation... — Il est de bon conseil... — Peut-être nous donnera-t-il une idée pour combattre Paula Baltus sans trop de désavantage...

— Ce sera difficile... — Paula Baltus a des armes puissantes, la volonté, la soif de vengeance, et la fortune qui rend tout possible.

— Elle est très riche?

— A millions...

— Jeune?

— Oui.

— Jolie?

— Belle, jolie, éblouissante...

René se leva brusquement.

Il s'approcha de son complice et le regardant à son tour bien en face, les yeux dans les yeux, il lui dit :

— Fabrice, notre salut est entre vos mains ! — Voulez-vous que le danger s'évanouisse comme un brouillard ? — Youlez-vous que Paula perde jusqu'au souvenir de ses rêves de vengeance ? — Voulez-vous qu'elle nie l'évidence et qu'elle traite la vérité de mensonge si quelqu'un, par hasard, vient un jour la lui révéler?

— Certes, je le voudrais !...

— Cela dépend de vous... absolument de vous...

— Je ne comprends pas...

— Je vais m'expliquer... — Avez-vous vu Rmj-Blas?

— Singulière question! — Qui ne l'a vu?

— Eh bien, souvenez-vous de la scène qui termine le premier acte, et des deux derniers vers de cette scène... — Ruy-Blas dit à don Salluste :

Que me commandez-vous, seigneur, présentement?

Don SaUuste répond à son valet, en lui montrant la reine ;

De plaire à cette femme, et d'être son amant 1

Fabrice sourit.

— J'y ai déjà pensé, croyez-le bien... — fit-il.

— Alors, — reprit René Jancelyn, — vous comprenez comme moi qu'une fois maître du cœur et de l'âme de Paula Raltus, vous dominerez sa volonté...

— C'est indiqué d'avance.

— Ètes-vous décidé à tenter l'aventure?

— Parbleu !

— Pourrez-vous arriver facilement à cette jeune fille?

— Oui. — Je n'ai qu'à vouloir pour être bien reçu...

— Comment vous semble-t-elle disposée pour vous?

— Elle me témoigne une bienveillance exceptionnelle.

— Mais alors vous avez des chances sérieuses de réussite!...

— Je l'espère et j'y compte...

— Quand commencerez-vous le siège de Paula?

— Dans deux jours.

— A merveille! Voilà ce que j'appelle ne point perdre de temps! — Songez aussi au batelier de Melun.

— Je m'occuperai de lui dès demain...

— Quand vous aurez conduit à bonne fin ces deux entreprises, il me semble que nous pourrons dormir en paix.

— Je ne demande qu'à le croire.

Tandis que s'échangeaient les paroles qui précèdent, Fabrice laissait ses yeux errer sur les objets disparates chargeant la grande table auprès de laquelle il était debout.

Son regard tomba sur un carré long de papier rose, imprimé en partie et portant, tracés à la main, des chiffres et une signature.

Ce papier attira son attention.

— Tiens, — dit-il, — vous avez un chèque de Paul de Langeais, ce gommeux millionnaire qui fait parler de lui depuis quelque temps dans le monde du sport et des femmes... — Yingt-cinq mille francs ! Peste! le chiffre est rond!...

— Ce chèque n'est pas à moi... — répliqua René.

— A qui donc?

— A ma sœur qui m'a prié de le toucher pour elle...

— Ah! — s'écria Fabrice en riant, — ce chiffon vient de Mathilde!... — Très bien! — Je sais maintenant le nom qu'elle refusait de m'apprendre... — Mon successeur est un gentleman de très haute et galante allure !... — Ditesmoi, cher ami, est-ce que vous allez vous servir de ce chèque?...

— Comment Tentendez-vous?... — Je me suis chargé de le présenter... donc je le présenterai...

— Tel qu'il est?

— Oh I que nenni ! . . . pas si sot !

— Ainsi, vous allez le surcharger?

— Pour gagner ma commission, oui, mon bon... — De vingt-cinq mille, je le porterai à quarante-cinq mille... — Rien n'est plus simple...

— Prenez garde !...

— A quoi donc?

— C'est un fait du même genre qui, rendant nécessaire la mort de Frédéric Baltus, m'a conduit au pied de l'échafaud, et le docteur et vous à la porte du bagne...

— Basle. — répliqua René Jancelyn. — Vous êtes vivant, et nous sommes libres.

— Prenez garde ! — répéta Fabrice. — Cessez ce jeu terrible ou, malgré votre habileté, vous finirez par perdre...

— Vous en parlez fort à votre aise ! — Si je renonçais à l'usage de mes petits talents, que me resterait-il? — La vie de plaisir, à Paris, est hors de prix!...

— Mais songez donc, moucher, que vous allez commettre une maladresse insigne!... falsifier ce chèque est de la folie pure!

— Pourquoi ? \

— Parce que Paul de Langeais ayant donné cette valeur à Mathildc, qui | vous l'a remise, on saura qu'elle a passé par vos mains, et la piste du faussaire ^ deviendra facile à suivre... \

René haussa les épaules. x

— Laissez donc! — répondit-il. — Je ne suis ni un sot ni un enfant! — Mes ;■ précautions seront prises et bien prises... — Je n'agirai qu'à bon escient... — \ On soupçonnera l'univers entier avant de songer à moi! — D'ailleurs mettons \ tout au pis : jamais Paul de Langeais, passionnément épris, ne se décide- \ rait à porter plainte contre le frère de Mathilde. \

— On s'endort en croyant ces choses, et le réveil arrive, emportant les illu- \ sions!... \

— Ah! — dit René avec impatience, — je vous répète qneje n'ai rien à | craindre et que vous tremblez sans motifs... — La besogne sera si bien faite \ que M. de Langeais lui-même en pourrait être dupe... — Vous allez voir de \ quelle façon je procède. \

Le faussaire émérite aviva le feu du poêle sur lequel nous savons que chauf- \

faient plusieurs fers. ^

Il revint s'asseoir et choisit deux fioles bouchées à l'émeri parmi celles qui ^

couvraient une partie de la table. \

Le contenu de la première était limpide comme de l'eau de roche. ]

La seconde renfermait un liquide couleur d'or et d'une merveilleuse trans- \

parence. ;

René déboucha ce flacon, y trempa un petit pinceau fait de fils d'argent aussi \

minces que des cheveux, et passa légèrement ce pinceau sur les mots vingt-chiq \

mille écrits en toutes lettres, et sur les chiffres indiquant la même somme. \

Il referma le flacon, prit un fer sur le poêle et, après s'être assuré du degré ;

de chaleur en l'approchant de sa joue, il l'appuya sur le chèque préalablement \

recouvert d'un carré de papier brouillard. \

— Ce réactif puissant, — dit-il, — va faire disparaître l'écriture. \

— Sans altérer le papier? — demanda Fabrice. )

— En l'altérant d'une façon momentanée, mais je lui rendrai dans un ins- | tant sa couleur primitive et sa solidité, — le liquide dont je viens de faire usage \ n'agit que sur l'écriture... — l'encre d'impression lui résiste. |

René enleva le fer. \

Il ne restait en effet nulle trace d'écriture, mais le papier était devenu grais- \

seux par places. \

A l'aide d'un second pinceau saturé du liquide incolore de la première fiole, ', le jeune homme imbiba le papier, puis il appliqua un fer plus pesant que le premier.

Au bout de quelques secondes l'opération était finie.

Le chèque, parfaitement frais et d'un rose immaculé, ne conservait, outre

les lignes imprimées, que les mots : Payez à vue et au 'porteur, et la signature |

Paul de Langeais. \

— Maintenant, — reprit René, — il ne s'agit plus que de remplir les blancs, et ie vais le faire avec un chic dont vous me donnerez des nouvelles... — Le créateur du chèque n'y verrait que du feu...

Le frère de Mathilde prit une plume d'oie, bien supérieure pour la sou- \ plesse aux meilleures plumes de fer, la tailla lui-même lentement, minutieusement, la trempa dans l'encre, essaya sur un morceau de papier les pleins et \ les déliés et, d'une main ferme et sûre d'elle-même, écrivit quarante-cinq mille \ < francs en lettres et en chiffres. ; ; — Là ! — fit-il en jetant sa plume sur la table. — Voilà comment en dix mi- \ \ nutes on gagne vingt mille francs ! j \ — Et le bagne... — ajouta Fabrice. | \ — Allons donc! Est-ce que le bagne est fait pour les habiles?... — Pourquoi \ ; d'ailleurs ces suppositions désobligeantes en face d'un si joli travail? — A quoi \ [ diable allez-vous penser?

\ — Est-on maître de ses pressentiments? — Il me semble que ce chèque nous \

portera malheur à tous deux...

\ — De la superstition 1 — fit René en riant. — Eh bien, tout peut s'arran- \

', — Comment? \

\ — Donnez-moi quarante-cinq mille francs et le chèque est à vous... — Vous ;

; le brûlerez si bon vous semble... — Une fois réduit en cendres il ne vous inquié- \

\ teraplus... \

\ Fabrice avait en poche une grosse somme... \

\ Il fut au moment de s'écrier :

\ — Marché conclu!... \

<) Mais il se ravisa et répondit tranquillement : \

S — Vous êtes fou! — Est-ce que je suis riche?... '

\ — Vous le serez un jour, heureux neveu d'un oncle millionnaire! — Moi je ;

; n'ai que ma modeste industrie ! — Votre lot vaut mieux que le mien ! — Sur ce, '

; mon cher^ il est deux heures, et je tombe de fatigue... j

j — Vous ne partez pas avec moi? ' ;

\ — Non... — j'ai dans l'autre chambre un canapé-lit sur lequel je vais me ;

\ jeter... Laissez-moi dormir, s'il vous plaît.

\ — Bonne nuit, alors!... ;

; — Bonne nuit! et tenez-moi au courant des moindres incidents qui pour-

: raient survenir... ;

''. — Soyez tranquille... — Oii vous verrai-je?... \

\ — Où vous voudrez, sauf ici cependant... — Je compte n'y pas remettre les \

pieds de longtemps... — Si vous m'écrivez, rien de compromettant surtout... — Pour signature X. Y. Z. — On ne saurait agir avec trop de prudence.

— C'est mon avis...

— Descendez sans bruit et, pour vous faire ouvrir la porte, frappez trois petits coups au carreau du concierge... — Il croira que c'est moi qui sors et ne questionnera point.

Fabrice suivit les recommandations de René, descendit sur la pointe des pieds, frappa trois coups et se trouva dehors.

A la hauteur de la place du Ghâteau-d'Eau il héla un fiacre attardé, et quarante minutes plus tard il rentrait dans son appartement de la rue de Clichy.

Après le départ de Fabrice, René Jancelyn referma sa porte à double tour, mais, au lieu de se jeter sur son canapé-lit, il revint s'asseoir dans la première pièce, le visage sombre et le front traversé par une grande ride qui dénotait sa préoccupation profonde.

— Tout va mal!... — se dit-il. — Cette jeune fille me fait peur !,.. Sa volonté ferme, ses millions, sa soif de vengeance, la rendent bien autrement redoutable que la justice! — Fabrice réussira-t-il ? — Qui pourrait l'affirmer? Or, s'il échoue, le péril est imminent!... — Prudence est mère de sûreté... — Dès demain mes mesures seront prises et, à la moindre alerte, je mettrai la frontière entre les curieux et moi...

lyant ainsi monologué, le frère de Mathilde quitta son siège, ouvrit la grande armoire de chêne, fit glisser sur ses rainures un panneau mobile au fond de ce vieux meuble, démasquant ainsi une ouverture étroite, une sorte de niche pratiquée dans la muraille.

Il y prit un coffret de fer qu'il ouvrit et dont il renversa le contenu sur la table.

C'étaient des liasses de billets de mille francs.

René les compta.

Il y en avait trente, de vingt-cinq billets chacune.

Le jeune homme eut un sourire aux lèvres.

— L'industrie était bonne ! — se dit-il. — Sept cent cinquante mille francs dont mes chers associés ne soupçonnent point l'existence ! Avec cela je vivrai n'importe où, très heureux et très considéré.

Il serra cette fortune dans un sac de cuir, avec le chèque qu'il venait de surcharger, puis, passant dans la pièce voisine, il éteignit sa lampe, s'étendit sur le

\ canapé en se faisant de sa gibecière un oreiller, tt dormit jusqu'au point du 5

\ jour. 1

I La première clarté de l'aube l'éveilla. — 11 fut aussitôt debout et se mit à î

1 emballer tout son arsenal de faussaire dans les caisses vides dont nous avons \

j signalé la présence et qu'il cloua soigneusement. l

l A huit heures du matin, il avait fini. \

I II se lava les mains, revêtit un paletot quelque peu démodé, noua autour de \

\ son cou un foulard rouge par-dessus sa cravate, se coiffa d'un chapeau mou, mit j

l en bandoulière le sac de cuir, descendit et entra dans la loge. \

l — Tiens, c'est vous, monsieur Landrinet! — s'écria le concierge stupéfait. |

I — Pourquoi cet étonnement, père Philippe ? l

— Je croyais vous avoir entendu sortir cette nuit... — Un locataire a frappé ; les trois coups à son carreau pour demander le cordon.. . et c'est votre habi- j tude... l

i — Ce n'était pas moi, vous le voyez... — Papa Philippe, je déménage... ;

l — Tant pis, monsieur Landrinet, tant pis! — Et quand est-ce que vous quit- ;

; tez la maison?... \

i — Tout de suite. \

I — Mais vous n'avez pas donné congé !... >

— Aussi vais-je vous payer le terme qui court et le terme suivant... ; ' — Comme ça vous serez en règle, et libre comme l'air... — Seulement, vous ; ; comprenez que je n'ai pas vos quittances... ) l — Un reçu de vous me suffira... — Yoici deux cents francs pour les deux ', l termes... \ I René étala dix louis sur la table. j \ Le concierge écrivit un reçu. j { — Et j'ajoute vingt francs pour vous... — continua le jeune homme. { i — Grand merci, monsieur Landrinet !... Ah ! je regrette de vous voir par- l \ tir... — Sans vous commander, où allez-vous? \ \ — A la campagne... \ < — Loin de Paris? \

— Non, tout près... à Fontenay-aux-Roses. — Quand je passerai par ici j'en- \ \ trerai vous dire bonjour. Au revoir, papa Philippe... j I René quitta la maison, revint au bout d'une heure avec une tapissière et \ \ deux hommes, fit charger le modeste mobilier et les caisses que nous connais- \ \ sons, monta sur le siège à côté du conducteur, et lui dit : j \ — La place de la Bastille, la rue Saint-Antoine et la rue Saint-Paul pour ; \ gagner les quais... i

Fabrice s'était mis au lit en rentrant chez lui, mais il avait dormi d'un mau-

— Etre ialendant, c'était mcn idéal, mais je serai digne des grandeurs! ^Page 275. j

vais sommeil, hanté par des cauchemars dans lesquels passaient tour à tour le condamné de Melun dont il voyait rouler la tète, Paula Baltus dont il fallait voler Je cœur, Jeanne folle enfermée dans la maison de santé d'Auteuil, et Maurice Delarivière entassant des millions qui formaient une pyramide éblouissante...

Puis le sang- et l'or se mêlaient et devenaient un fleuve où Fabrice se sentait périr, poursuivi saas relâche par Paula Baltus secouant derrière lui la tète du décapité.

Au point du jour il s'éveilla comme s'était éveillé René rue des Tourneiles, et sonna son valet de chambre à deux ou trois reprises.

LiV. 3ô f- ROY' û<^i'^'^

Laurent se leva tout endormi et surtout complètement ahuri.

Comment pouvait-il se faire que son maître réclamât ses services à cinq heu- | res du matin ? \

Que se passait-il d'anormal ?

Que signifiait une si étrange et si complète perturbation dans les habitudes | du jeune homme ? — Un cataclysme se préparait-il? \

Le valet de chambre s'empressa d'accourir en se frottant les yeux et en se po- ^ sant ces questions. \

Fabrice se promenait de long en large, un cigare aux lèvres, |

— Monsieur est debout ! — s'écria Laurent avec cette familiarité dont nous savons que son maître lui laissait prendre l'habitude. — Monsieur ne sait donc j pas l'heure qu'il est ? \

Pour toute réponse Fabrice indiqua du doigt le cadran de la pendule. l

— Hier à huit heures ! — continua le valet de chambre. — Aujourd'hui à | cinq ! Alors, demain, monsieur ne se couchera plus du tout ? j

— Peut-être... ■:

l — Le service de monsieur deviendra bien difficile... — Enfin, je ferai démon

( mieux... — Que désire monsieur?...

; — M'entretenir avec vous, Laurent, de choses sérieusement intéres-

! santés...

j — C'est beaucoup d'honneur que me fera monsieur... — Aux ordres de

monsieur...

— Combien gagnez-vous chez moi, Laurent?

— Monsieur le sait bien... soixante francs par mois, et ce n'est pas trop... — ; Vous économisez cependant...

— Un peu, monsieur, mais en me privant sur le vin...

— Sur le vôtre, peut-être... mais sur le mien?... Laurent fit le geste éloquent de l'innocence injustement soupçonnée.

— Oh! monsieur, — s'écria-t-il, — voilà quinze jours que notre cave est à sec. . — Je voulais même en parler à monsieur.

— Comment à sec?...

— Monsieur peut voir...

— Il y a un mois environ, vous m'avez accusé la présence d'un assez joli nombre de bouteilles...

— Il y a un mois, oui, monsieur, elles y étaient... — Mais monsieur doit se souvenir qu'il y a quinze jours il a donné un déjeuner oti on a bu pas mal.

— Enfin, passons... — dit Fabrice.

— Oui, c'est ça, monsieur, passons, — appuya Laurent avec conviction, et tout bas il se demandait : — Où monsieur veut-il en venir? — Je suis peut-être allé un peu vite avec le vin... — Cependant monsieur n'a pas la mine d'un homme en colère.

^ Fabrice reprit en souriant :

\ — A partir d'aujourd'hui, Laurent, vous toucherez cent francs par mois.

; — Cent francs ! — répétale valet de chambre ébloui. — Cent francs ! —

Est-ce que monsieur hérite?

— Non, mais je vous ai dit hier que ma position se modifiait... — il en résulte que la vôtre suit une marche ascendante... — Yous allez devenir intendant.

Laurent prit l'attitude fière d'un suisse de cathédrale, redressa la tête et mit son poing- droit sur sa hanche.

— Monsieur me comble et m'honore ! — s'écria-t-il. — Etre intendant, c'était mon idéal, mais je sereii digne des grandeurs I

\ — Grandeurs qui ne vous empêcheront point, je pense, de rester mon valet

\ de chambre.

— Monsieur, ce cumul est mon rêve... — Est-ce ici que je dois fonctionner? I — Non, c'est à Neuilly, dans la propriété que j'ai achetée hier pour mon \ oncle et que je vais habiter avec lui... \ — A Neuilly, sur la Seine ?

— Oui. — Notre parc longe la rivière... \ — On pourra donc aller à la pêche, monsieur ?... — taquiner le goujon et I l'ablette ?

\ — Parfaitement !

\ — Et quand entrerons-nous dans ce paradis?...

\ — Aujourd'hui même... — 11 s'agit de monter la maison de mon oncle... —

\ Connaissez-vous des gens sûrs, bien au fait du service?...

\ — J'en connais, oui, monsieur, j'en connais... — Quels domestiques faut-il

\ à l'oncle de monsieur ?

', — Un cocher^ un palefrenier, un valet de chambre, un valet de pied, un

\ groom, un cuisinier, un aide de cuisine et deux femmes de chambre.

— Total, neuf personnes... — Avant midi j'aurai tout cela, et de confiance... — Quels seront les gages, s'il vous plaît, monsieur?

> — Les gages habituels... arrangez cela... — Il faut que tout ce monde soit

> à son poste ce soir... — Vous vous installerez demain... — Vous distribuerez \ les logements des domestiques... — Vous ferez apporter du vin dans la cave et ; garnir les greniers de fourrage et d'avoine... — Voici l'adresse de la maison et \ un mot pour le concierge, qui est en même temps jardinier... — Il mettra des | ; fleurs dans chaque pièce...— Je veux que l'intérieur ait un air de fête... — \ \ Ces deux mille francs vous suffiront pour les premières dépenses ... — Vous paye* | I rez tout comptant, et vous me remettrez les factures acquittées... \ — Oui, monsieur...

; — J'irai moi-même à Neuilly dans l'après-midi, — coatinua Fabrice, — et je

; m'assurerai que mes instructions ont été bien comprises... — Allez, Laurent, et ^ ne perdez pas une minute.,.

Que monsieur soit tranquille ! — s'écria le valet de chambre promu à la î \ i dignité d'intendant, — monsieur sera content de moi. ; ^

\ Fabrice s'habilla, sortit, prit une voilure, et se rendit avenue des Champs- J

I Élysées chez un grand marchand de chevaux avec lequel il avait eu des rapports > '. \ antérieurs. ; '

[ Il fit l'acquisition d'une paire de carrossiers anglo-normands, d un vigoureux ■

\ cheval de coupé, d'un cheval de selle pour Edmée, et d'un joli cob à deux fins \ '• dont il comptait se servir lui-même pour la selle et l'attelage. \

Kellner, le célèbre fabricant de voitures de l'avenue Malakoff fournit un lan- \ \ dau, un coupé trois quarts et un poney-chaise, trois merveilles. ■

i Le ieune homme se fit conduire rue Le Peletierchez le fournisseur attitré du

t khédive, tapissier sans rival dont chaque création est un objet d'art. \ — Cher monsieur, lui dit-il, — je viens vous demander l'impossible.

— Le mot impossible n'est pas français, — répliqua Fleuriot. — De quoi ; s'agit- il?

— D'installer complètement d'ici à demain trois pièces : un salon, une cham- : bre à coucher et un cabinet de toilette, — tentures, tapis et mobilier, — et de

faire un de ces chefs-d'œuvre dont vous avez l'habitude.

— Comptez sur moi...

Et le grand artiste partit pour Neuilly avec une escouade d'ouvriers.

; Une fois ces courses faites et ces détails réglés, il était tout près de dix heures

cl demie.

Fabrice gagna le ministère de la marine et renvoya sa voiture.

— Où allez-vous, monsieur? — lui demanda le concierge en l'arrêtant au passage.

I — Au bureau de 3L Raoul Hardy...

\ — Pas encore arrivé, le lieutenant Hardy, mais il ne tardera guère.

\ Il ne tarda guère en effet, car au moment précis où s'échangeaient ces pa-

\ rôles, il franchissait le seuil de la porte cochère donnant sur la rue Royale, et

i tendait la main à Fabrice en s'écriaut :

\ — Bonjour, cher ami, suis-je en retard? \

j — Nullement... — J'arrive... \

\ — A quel propos le rendez-vous que m'a donné ta leltre?... \

\ — Je te dirai cela toul à l'heure, mais d'abord allons déjeuner. ^

j Les deux jeunes g-ens se dirigèrent, bras dessus bras dessous, vers la place ;

\ de la Madeleine et entrèrent au café Durand où Fabrice commanda un menu de ;

< gourmet que le lieutenant apprécia en connaisseur. | \ — Présentement, — fit-il après avoir calmé la première fougue de son appéj tit, — le moment de t'expliquer est venu... — Ton billet laconique m'a fort I intrigué... — De quoi s'agit-il?

\ — De la chose du monde la plus simple... — répéta Fabrice. — J'ai besoin

que tu me rendes un service...

— Dispose de moi... si c'est possible ça se fera...

— C'est possible et facile.

— Alors, c'est fait...

— Un ancien matelot m'a été recommandé chaudement... — Je songe à le placer comme batelier et gardien d'une flottille d'embarcations chez un parent à moi qui habite le bord d'une rivière et qui a la passion du canotage ; mais, avant de donner à cet homme un poste de confiance, je tiendrais à avoir des renseignements au sujet de sa conduite pendant son passage dans la marine.

— Tu as très bien fait de t'adresser à moi... — Je suis attaché au bureau des archives et il me suffira de cinq minutes pour te donner satisfaction pleine et entière... — Tiens-tu à être renseig'né aujourd'hui même?

\ — Oui, beaucoup.

\ — Tout à l'heure nous irons ensemble aux archives et je chercherai ce qui

\ t'intéresse...

< Le déjeuner s'acheva gaiement, car Fabrice savait mettre de cùté ses préoc-

j cupations quand il le fallait, et les deux amis reprirent le chemin du mi-

\ nistère.

\ Raoul Hardy gagna son bureau, se munit d'une clef et se dirigea, suivi

\ de Fabrice, vers la salle des archives située dans les combles du bâtiment.

i. Là d'innombrables in-folio, classés avec ordre, étaient rangés sur des ta-

\ blettes.

\ — Le nom de ton ancien matelot? — demanda le lieutenant.

\ — Claude Marteau.

\ — A quelle classe appartenait-il?

{ — A celle de dix-huit cent cinquante-neuf.

\ — Bien.

\ Raoul Hardy explora un rayon où se trouvaient les répertoires entassés là

i depuis des époques reculées, et prit celui dont le dos parcheminé offrait le mil-

\ lésime de 1859.

11 ouvrit le répertoire à la lettre M, et, suivant du doigt la colonne Je noms,

il les lut à voix basse l'un après l'autre.

— Marteau... — dit-il enfin, — Claude Marteau... — C'est singulier... iVous

avons ici trois Marteau, portant tous trois le prénom de Claude... — Connaistu le lieu de naissance de celui qui t'occupe? — Oui... — il est né à Melun...

— A Melun... — répéta le lieutenant, parcourant de l'œil la colonne parallèle à celle des noms, — parfait! — Melun. ,, — Je tiens notre homme... — Passe-moi un carré de papier, une enveloppe de lettre, n'importe quoi...

Fabrice arracha une feuille de sou carnet et la tendit à Raoul avec un crayon.

Le jeune homme y inscrivit un numéro d'ordre qui le renvoyait à l'année 4859, livre 4, folio 06.

Il s'approcha d'un autre rayon, y prit le volume désigné par le répertoire et l'ouvrit à la page indiquée.

Cette page était la feuille matricule du matelot.

Il lut à haute voix :

— Claude- Pierre Marteau, fils de Julien- Antoine Marteau, serrurier, et de Catherine Houët, son épouse, né à Melun, Seine-et-Marne, le 13 janvier 1839. — incorporé à la 3* compagnie des marins de la /lotte à Cherbourg, le ijui/i 1860...

— Cela nous importe peu... — dit Fabrice, — vois aux états de services...

— M'y voici... — « fait la campagne de Cochinchine... »

— Passe aux punitions...

Raoul Hardy tourna le feuillet.

« Quinze Jours de salle de police... — continua-t-il. « Quatre Jours de salle de police.

« Huit Jours de prison...

— Est-ce tout?

— Non pas, diable! — s'écria le lieutenant, en posant le doig sur une an'uotation à l'encre rouge. — Voici qui devient sérieux !

— Qu'est-ce donc ?

— Ton matelot avait, paraît-il, la main légère...

— Une punition grave?

— Fichlre, je crois bien! « Condamné en I860 à cinq années de réclusion pour vol... » — qu'est-ce que tu dis de ça?...

— Je dis que je devinais vaguement quelque chose de ce genre...

— A quel propos ?

— Le gaillard avait trop peur des gens de justice...

— Ah çà ! tu le connais donc personnellement, ce Claude Marteau ?

— J'ai eu l'occasion de le voir une fois, et de causer avec lui.

— C'est un piètre sujet dont il faut se défier...

— Aussi ne donnerai-je aucune suite à mes projets... — A-t-il fait ses cinq ans?

Raoul Hardy consulta de nouveau le registre.

— Non, répondit-il.

— Comment cela?

— Sa bonne conduite lui a valu sa grâce au bout de deux ans... — Il est sorti de prison en 1867... — A tout péché miséricorde. — Peut-être le pauvre diable s'esl-il amendé. . .

— Je ne m'y fierais pas... — La bonne conduite des détenus n'est bien souvent que de l'hypocrisie... — Ils ont soif d'une réduction de peine et se donnent l'air de petits saints... — Dans aucun cas je ne me chargerais de placer un repris de justice... Tout ceci me met dans l'embarras... Je dois une réponse à la personne qui compte sur un batelier.

— Eh bien, la réponse est toute simple... — Elle n'est même que trop simi pie... — Ilsuffit d'exposer catégoriquement des faits qui parlent d'eux-mêmes...

— Sans doute, mais je dois également répondre à l'ami qui m'a recommandé Claude Marteau... — Je tiens à lui prouver, pièces en main, qu'il m'est impossible de recommander à mon tour son protégé... — Bref je voudrais avoir un relevé de tout ceci, avec les dates... — Une pièce authentique enfin .. Peux-tu me la donner ?

Raoul Hardy hésita pendant une seconde.

— Je ne sais trop si j'en ai le droit, — dit-il ensuite, — et, entre nous, j'en doute un peu... mais pour toi qui es un ami, je le ferai, quoique ce soit irrégulier.

— Merci, mille fois... — T'est-il possible de me remettre ce relevé tout de suite ?

— Non, car j'ai sur mon bureau un travail pressé dont je dois m'occuper sans retard, mais la pièce demandée sera chez toi ce soir, sous enveloppe.

— Tu me le promets?

— Absolument.

Fabrice remercia de nouveau le jeune attaché, lui serra la main et quitta le

ministère.

En foulant le trottoir de la rue Royale, il se disait :

— Je te tiens, Claude Marteau ! Quoi qu'il arrive, désormais tu n'es plus à craindre... — A Auleuil maintenant, chez Rittner!!...

Le médecin des folles se trouvait dans son cabinet, où Fabrice fut introdui sur-le-champ.

Les deux hommes se serrèrent la main.

— J'étais sûr que vous viendriez aujourd'hui, — dit Rittner, — et j'avais donné l'ordre de ne pas vous faire attendre... — Y a-t-il du nouveau?

— Il V en a beaucoup, — répliqua Fabrice ; — je vous apporte des nouvelles graves.

Graves pour vous? — demanda le médecin avec une physionomie presque

moqueuse.

— Pour vous aussi, mon cher... Et ce n'est pas la peine de sourire comme vous le faites, car il s'agit de choses sérieuses.

— Ah bah! vous êtes un trembleur...

— Attendez une minute et nous verrons si vous garderez cette belle insouciance.

Rittner ne souriait plus. — Il était devenu tout d'un coup très attentif.

— Expliquez-vous... — fît- il, — vous m'intriguez beaucoup. — De quoi est-il question ? Allez-vOus me parler encore du batelier de Melun ?

— Non, mais d'un ennemi bien autrement à craindre.

— Quel est cet ennemi?

— Paula Baltus.

— La sœur de Frédéric! — s'écria le docteur.

— Oui...

Et Fabrice répéta ce qu'il avait raconté la nuit précédente à René Jancelvn, c'est-à-dire la scène dont il avait été témoin la veille au parc des Princes, chez le banquier Jacques Lefebvre.

Frantz Rittner écoutait avidement, pesant chaque parole, selon son habitude, afin d'en tirer une déduction.

— C'est grave, en etfet... — murmura-t-il, quand Fabrice eut fini; — il fallait questionner cette jeune fille et lui arracher le secret du moyen infaillible qu'elle compte mettre en œuvre pour découvrir la vérité...

— Je ne pouvais que me compromettre en insistant...

— Qu'avez-vous résolu?

— De me faire aimer de Paula Baltus, si je puis, et de la dominer ainsi...

— Espérez-vous réussir?

— Au risque de vous paraître singulièrement fat, je répondrai : Oui, je l'espère...

— Tant mieux, cent fois, car Paula Baltus est dangereuse et je la crois capable d'atteindre le but qu'elle poursuit... — Il y a dans toute cette affaire d'étranges complications que je soupçonne et que vous n'entrevoyez point... — La sœur de Frédéric connaît-elle madame Delarivière?

— Je suis certain qu'elle ne l'a jamais vue...

— Sait-elle que madame Delarivière est folle et que l'exéculiuii de Mcluu a été la cause déterminante de cette folie?...

— Elle l'ignore...

— Vous en êtes sûr?...

— Absolument.

Le domestique tenait un magnifique bouquet des plus belles fleurs du jardin. (Page 286.)

— Eh bien! qu'elle ne le sache pas! — dit Frantz d'une voix sourde; — qu'elle ne le sache jamais !

— Pourquoi donc? — demanda Fabrice, étonné de l'expression des traits du docteur.

— Parce qu'une pensée qui m'est venue lui viendrait certainement,, et qu'une fois cette énergique créature sur la bonne piste, il ne nous resterait qu'à faire nos paquets et à partir pour l'étranger par les trains les plus rapides...

— Je ne comprends pas... — Expliquez-vous. Au lieu de répondre le docteur interrogea.

LlV. Si). F. ROy. éditfiiir

> Qu'est-ce. au juste, que celte femme inscrite sur mon registre d'entrée

I sous le Kom de madame Delarivière? — demanda-t-il.

I Eh! vous le savez bien... C'est Jeanne Taillandier, la maîtresse de mon

; oncle...

5 — Jeanne Taillandier a-l-elle une famille?

l Je l'içinore et j'en doute... — Je la crois orpheline et de très humble ori-

i gine... — Quand mon oncle l'a connue et s'en est épris, elle était quelque chose

l comme institutrice, donnant des leçons de grammaire ou de piano, et courant le

l cachet pour vivre.

l __ Bref, vous n'avez jamais entendu dire qu'elle eût un frère?

I — Jamais... — Mon oncle ne parlait point de cela, vous le comprenez, et

; peut-être d'ailleurs lui-même ne le savait-il pas.

I — Bien... — Je vais maintenant vous poser une question très carrée, à

\ laquelle je vous prie de répondre très carrément...

' — Quelle est cette question?

'< — Jeanne Taillandier doit-elle vivre?

I Fabrice regarda Rittner avec un involontaire effroi ; un petit frémissement

\ agita ses paupières.

l — Doit-elle vivre? — répéta le docteur.

I — Oui, certes... quant à présent, du moins... — murmura Fabrice... —

\ Qu'elle vive, mais qu'elle reste folle... — Elle n'est pas à craindre...

I — En avez-vous la preuve?

< — Que voulez-vous dire? . î { — Ce que j'ai dit déjà, et fort imprudemment, devant votre oncle qui par {

< bonheur n'a point compris où j'en voulais venir... — Je répète que la terreur j s,'ule n'a pas causé la folie de Jeanne Taillandier... — Votre tante de la main ; gauche connaissait certainement l'homme exécuté, et de plus cet homme, je \ l'affirme, était son proche parent...

1 Fabrice haussa les épaules.

I — C'est bien invraisemblable ! — fit-il.

— Invraisemblable peut-être, mais positif...

— Supposition pure...

— La preuve matérielle me manque, il est vrai, mais les preuves morales' suffisent à formerina conviction... — Comprenez-vous maintenant pourquoi il faut que Paula Ballus ignore la folie de Jeanne et la cause de cette fohe?... — La sœur de Frédéric, deviriant des liens du sang entre Jeanne et le condamné, chercherait dans cette voie... — A l'aide du nom elle retrouverait la famille... — Elle saurait à qui ont été envoyés, avec une leltre sans doute, les quinze mille francs disparus... — Elle tiendrait enfin le bout du fil d'Ariane, et il lui suffirait, de dévider l'écheveau pour arriver au meurtrier et à ses complices...

Fabrice était paie-

— Ah ! — vous avez raison, — dit-il. — Mais rien de tout cela n'est possible si Jeanne reste folle.

— On sort de la folie, on ne sort pas de la tombe... — Aussi, je vous demande encore : — jeanne Dorr-ELLE vivre? — Que voulez-vous ! A mon tour, j'ai peur...

— Eh bien, nous verrons... il sera toujours temps d'agir et, si le péril devient menaçant, d'en supprimer la cause.

— Soit! Attendons, — répliqua le docteur; en ajoutant tout Las : — Si tu hésites trop longtemps j'agirai sans te consulter ! — Chacun pour soi, morbleu !

Fabrifce reprit :

— Mon oncle va m'accabler de questions. — Il faudra lui répondre de façon pertinente. — - Comment va la folle ?

— Mieux... — Le traitement agit... — Elle est très calme... — Dans quelques jours la vue de sa fille ne provoquerait aucune crise nouvelle... — • Ah 1 je me chargerais volontiers de la guérir en moins de trois mois...

— Gardez-vous-en bien ! — s'écria Fabrice... Le docteur se mit à rire,

— Recommandation naïve, cher ami ! — dit-il un peu railleusement. • — Parlons d'argent... — reprit Fabrice.

— Je ne demande pas mieux...

— Combien prendrez-vous à mon oncle pour soins donnés à votre pensionnaire ?

— Quinze cents francs par mois, est-ce trop ?...

— Ce n'est pas assez... Mettons deux mille...

— Peste ! vous agissez en prince !...

— J'agis en ami, ce qui vaut mieux... — Et, comme la maladie sera de longue durée, voici six mois d'avance...

Le jeune homme prit son portefeuille et en tira douze billets de mille francs qu'il aligna devant Rittner.

— Je vais vous donner un reçu... — dit ce dernier.

— S'il vous plaît... — Entre nous je n'en aurais pas besoin, mais je fais fonction d'intendant et j'ai des comptes à rendre.

Le médecin des folles écrivit un reçu motivé, qui prit dans le portefeuille de Fabrice la place des billets de banque.

— Quand vous reverrai-je? — demanda Rittner.

— Mais tous les jours, excepté dimanche où nous devons aller à Melun... — Mon oncle ne voudra certainement pas rester quarante-huit heures sans nouvelles. . .

— A bientôt donc !...

— A bientôt I

Fabrice remonta dans la voiture qui l'attendait à la grille de la rue Raffet et se fit conduire à ?seuilly.

Une activité de fourmilière régnait dans la propriété nouvellement acquise.

Le jardinier et deux aides pris pour la circonstance ratissaient les allées et tondaient les gazons.

Le tapissier et ses hommes exécutaient dans l'intérieur de la villa les travaux commandés.

Les chevaux amenés depuis un quart d'heure piaffaient dans leurs boxes sur la litière épaisse.

Les panneaux vernis des voitures neuves étincelaient sous la remise.

Laurent, plein de dignité dans ses fonctions d'intendant, surveillait les domestiques enrôlés par lui et qui s'escrimaient de leur mieux à grand renfort de plumeaux et de balais.

— Tout va bien ici... — pensa le jeune homme. — Je puis aller au Grand- Hôtel où mon oncle m'attend...

LXYII

En entrant chez M. Delarivière, Fabrice sut donner à sa physionomie mobile une expression joyeuse.

— Ah! — s'écria le vieillard, — je vois à ton visage que tu nous apportes une bonne nouvelle...

— Vous ne vous trompez pas, cher oncle, — répondit le jeune homme, — je viens en effet d'Auteuil et les nouvelles sont excellentes...

— Ainsi, ma bien-aimée Jeanne?...

Va mieux... beaucoup mieux... — Aucune crise ne s'est manifestée... le

calme se maintient et le docteur est rempH d'espoir...

— Si vous saviez comme vous me rendez heureuse, mon cousin ! — dit Edmée vivement; — certes, je vous aimais déjà bien, mais je vous aime cent fois davantage !

M. Delarivière reprit :

— Le docteur est content de sa malade, c'est beaucoup, ce n'est pas assez... Dans combien de temps siippose-t-il que la guérison sera complète?

— Il m'a parlé d'un laps de trois mois au plus... Lt; vieillard poussa un soupir.

— Trois mois! — répéta-t-il. — Comme c'est long!... Songe donc que je ne me suis jamais séparé de ma chère Jeanne depuis dix-huit ans !... — Que vais-je devenir pendant ces trois mois?

— Nous sommes près de vous, mon oncle... — répliqua Fabrice, — nous vous donnerons, Edmée et moi, à force de tendresse, le courage d'attendre avec patience le jour de la réunion...

— C'est vrai... je suis ingrat... — Au lieu de me plaindre, je devrais remercier Dieu de la part de bonheur qu'il me laisse... — Dis-moi, Fabrice, pourrai-je au moins voir Jeanne quelquefois !

— Le plus rarement possible... dans les premiers temps surtout... l'opinion de M. Rittner à cet égard ne s'est point modifiée...

— Et moi ? — demanda la jeune fille, — le docteur me permettra- t-il de visiter ma mère?

— Il répondra lui-même à cette question d'ici à peu de jours, et je crois pouvoir vous promettre que sa réponse sera favorable à vos désirs...

Le visage d'Edmée s'empourpra.

— Quel bonheur! — balbutia-t-elle. — Maintenant que ma bonne mère est calme, ma présence lui fera du bien, j'en suis sûre... \

— Mes enfants, — dit M. Delarivière, — j'ai une recommandation impor- \ tante à vous adresser à tous deux.., \

— Vous savez d'avance, mon oncle, qu'elle sera religieusement suivie... |

répliqua Fabrice. — De quoi s'agit-il? î

— De garder l'un et l'autre un silence absolu au sujet de la terrible mais \ passagère maladie de ma chère Jeanne, et du lieu de sa retraite. — J'explique- > rai son absence, comme je l'ai déjà fait au parc des Princes, par une station de | quelques semaines dans la famille de l'un de mes correspondants du Midi, sta- > tion qu'une faiblesse momentanée a rendue nécessaire... — Je ne veux pas | qu'on dise un jour en parlant de Jeanne : — « C'est madame Delarivière... vous savez bien... madame Delarivière quia été folle... » — j'en mourrais de chagrin, ) je le sens...

— Soyez sans inquiétude, mon oncle! — s'écria Fabrice. — Personne au \ monde ne connaîtra par moi le secret fatal. — Je serai muet... \

Edmée ajouta : \

— Et moi j'aurais gardé le silence, même si tu ne m'avais pas dit de me taire...

— Bien, mes enfants, — reprit le banquier, — je suis tranquille... — Où en sommes-nous à Neuilly? — ajouta-t-il.

— Tout marche à merveille, cher oncle... et je crois que demain vous serez. surpris, vous et ma cousine, de ce qu'on aura trouvé moyen de faire en si peu de temps.

— Ainsi notre installation aura lieu demain, positivement?

— Oui, mon oncle...

— A quelle heure?

— Dans l'après-midi... Nous déjeunerons ici, et nous dînerons chez vous, à Neuilly...

En deux jours tu auras monté la maison de façon si complète ! — s'écria |

M. Delarivière étonné. — Est-ce possible? j

— Ne me questionnez pas... — Vous verrez... — Je veux jouir de votre sur- \ prise. \

— Décidément, Fabrice, tu es un précieux neveu ! \

— Dites un neveu très affectionné, cher oncle, j'aime mieux cela. \ M. Delarivière, fort ému, serra la main du misérable fourbe qui, comblé de \

ses bienfaits, ne songeait qu'à le trahir. l

Sept heures sonnaient. — Un maître d'hôtel vint annoncer que le dîner était |

servi dans le petit salon. \ '■ Après le repas Fabrice, fatigué d'une journée si laborieuse, prit congé de son

oncle et de sa cousine et regagna la rue de Clichy. |

Il trouva chez son concierge, sous une enveloppe portant le cachet du minis- i tère de la marine, la feuille des états de services et des punitions de Claude Marteau.

Le lieutenant Hardy avait tenu parole. |

Cette nuit-là, Fabrice dormit d'un profond sommeil et ne se réveilla qu'à j

huit heures. \

Il s'habilla rapidement et partit pour Neuilly. ;

De la cave au grenier la villa était en ordre, et prête à recevoir ses nouveaux \

maîtres. l

Le jeune homme complimenta de nouveau Laurent, monta au premier étage, >

visita l'appartement d'Edmée oii les tapissiers venaient d'achever leur besogne, > puis, très satisfait, se rendit au Grand-Hôtel.

Le déjeuner fut relativement gai. \

L'espérance, depuis la veille, rendait à M. Delarivière une partie de ses forces |

épuisées par la douleur. |

Edmée avait un double sujet de joie, d'abord l'amélioration survenue dans ]

l'état de sa mère dont la guérison prochaine lui semblait assurée, puis elle \

pensait à Georges Ycrnier et sentait son cœur battre en se disant que le len- \ demain elle se rapprocherait de lui, et que peut-être elle le rencontrerait à Mc- ]u,i. — Il convient d'ajouter que ce peut-être lui paraissait infiniment probable. — On croit toujours ce qu'on désire.

On quitta le Grand-Hôtel vers une heure. \

Laurent vêtu de noir, cravaté de blanc, très digne et très correct, ayant l enfin la mine importante d'un intendant de bonne maison, attendait auprès de la

grille ouverte, en compagnie du concierge-jardinier. ]

Ce dernier tenait à la main un magnifique bouquet composé des plus belles fleurs du jardin et des serres.

— Mademoiselle, — dit-il en présentant ce bouquet à Edmée, — c'est pour ;

< avoir l'honneur de fêter votre bienvenue... — Dieu veuille que vous soyez heui reuse ici comme nous le souhaitons de bon cœur...

\ La jeune fille remercia gracieusement, puis le lanJau franchit la grille, dc-

I cri vit une courbe autour de la pelouse et s'arrêta devant le perron oii tous les

< domestiques attendaient, très curieux de voir la figure de leurs nouveaux \ maîtres.

Fabrice les présenta à sou oncle et à sa cousine ; la visite de l'intérieur com-

l mença aussitôt après.

} Les modifications apportées dans l'ameublement des salons, de la salle à

l manger et de la salle de billard, n'étaient ni nombreuses ni importantes.

i C'est au premier étage que de grandes surprises attendaient le père et la fille.

I Après avoir traversé l'appartement de M. Delarivière on entra dans celui d'Edmée qui, nous l'avons dit, se composait d'une chambre à coucher, d'un

\ salon, et d'un cabinet de toilette.

L'enfant poussa un cri de joyeux étonnement.

Les collaborateurs de l'artiste Fleuriot, sous l'habile direction du maître,

\ avaient réalisé le chef-d'œuvre promis.

! D'anciennes tapisseries de Beauvais, divisées en panneaux, formaient la ton-

l ture.

I Des tapisseries pareilles couvraient les meubles, du style Louis XVI le plus

\ riche et merveilleusement sculptés. — Les rideaux de Beauvais étaient doublés

\ de taffetas blanc. — Les pieds foulaient un tapis d'Aubusson.

\ Edmée étant blonde, on avait tendu la chambre à coucher de crêpe de Chine

i bleu turquoise, rehaussé d'une peluche fleur de pécher. — Le plafond, en crêpe

.i semblable, mais de nuance fleur de pêcher, offrait l'aspect d'un vélum antique.

I Le crêpe de Chine bleu se retrouvait dans les rideaux des fenêtres.

j Le lit, reproduction exacte d'une couche pompéienne, disparaissait à demi

5 sous un nuage flottant de crêpe.

I Le tapis, avec ses dessins d'un inimitable relief, était de provenance in-

\ dienne.

l Des étoffes brodées, des cachemires des Indes du plus fin tissu, recouvraienl

l les sièges moelleux comme le duvet du cygne.

\ Sur la cheminée se voyait un cadeau de Fabrice à sa cousine, un ravis-

; sant éventail, signé du favori du monde de high-life, d'Ernest Keés^ l'évan-

; tailliste célèbre dont les œuvres exquises luttent de grâce et d'élégance avec

; les plus adorables modèles du dix-huitième siècle.

\ Décrire les merveilles du cabinet de toilette nous entraînerait trop loin.

\ Dans la tenture du salon d'Edmée on devinait une issue, masquée à

\ demi par une flottante draperie de crêpe.

— Oli conduit cette porte? — demanda M. Delarivière.

— Voyez, mon oncle... — répondit Fabrice.

Le vieillard tourna le bouton et entra suivi d'Edmée. — Fabrice resta de quelques pas en arrière.

La pièce dont le père et l'enfant venaient de franchir le seuil était une chambre à coucher d'un grand style. — Les rideaux de lampas épais, abaissés devant les fenêtres, la rendaient un peu sombre...

LXYIII

Au bout d'un instant les yeux du vieillard et ceux de sa illle s'habituèrent au demi-jour et purent distinguer les détails.

Des vêtements appartenant à Jeanne se trouvaient disséminés çà et là comme si la jeune femme les avait quittés une heure auparavant.

Des jardinières pleines de fleurs saturaient l'atmosphère d'un parfum faible et doux.

Enfin, sur la cheminée, on voyait la photographie de la pauvre folle en un cadre d'argent niellé.

Fabrice s'était adroitement emparé de cette épreuve que M. Delarivière gardait dans un grand portefeuille, et l'avait fait encadrer la veille.

Edmée s'agenouilla devant le portrait de sa mère. — Le vieillard inclina la tête, tandis que des larmes d'émotion roulaient une à une sur ses joues.

Il prit les mains de Fabrice et les serra en balbutiant :

— Merci, mon enfant... merci du fond du cœur... — Tu es bon... tu as pensé à tout. — Voici la chambre de l'absente... — Dieu veuille qu'elle y entre bientôt !

Le lendemain était le jour fixé pour la visite à Paula Baltus.

Il fallait se trouver à la gare du boulevard Mazas à sept heures quarante-cinq minutes.

On quitta la maison de Neuilly à six heures et demie du matin, et on rejoignit M. et madame Jacques Lefebvre dans la salle d'attente où ils venaient d'arriver.

Le train partant à sept heures cinquante-six, la distribution des billets commiînçait.

Le cocher demanda des ordres.

Fabrice, ignorant l'heure du retour, lui dit de laisser ses chevaux à l'écurie... — Le trajet de la gare à Neuilly s'effectuerait le soir en voilure de place.

Jucqut's Lefebvre eutraîuait la jéuuo tille en avaut des groupes. ;Page 292.;

Les cinq voyag-eurs montèrent dans un compartiment de première classe où ils se trouvèrent seuls.

Edmée prit le coin de gauche et madame Lefebvre celui de droite.

La jeune fille semblait heureuse malgré son chagrin, bien atténué d'ailleurs, depuis la veille, par l'espérance.

Le train qu'emportait la vapeur allait à chaque tour de roue se rapprocher de Melun, où vivait Georges Yernier...

Une fois à Melun, elle comptait qu'un hasard heureux mettrait le docteur

LiV. o7 ^- i^OY, cdit Hf.

sur son passsage... — Elle pourrait le voir et, qui sait, échanger peut-être avee lui quelques mots...

Pendant qu'Edmée s'absorbait dans ce rêve qu'elle se plaisait à nommer un pressentiment, madame Lefebvre souriait en entendant son mari caresser, sans perdre une minute, la marotte que nous connaissons déjà.

— Eh bien, mon cher Fabrice, — demandait le banquier au jeune homme en lui frappant gaiement sur l'épaule, — avez- vous pensé à mon orpheline depuis l'autre jour ?

^- J'y ai pensé certainement, — répliqua Fabrice — Mademoiselle Baltus n'est pas de celles que l'on puisse oublier.

— C'est vrai... Qui ne se souviendrait de sa grâce accomplie et de son charme incomparable ?... Car elle est charmante, n'est-ce pas?

— Absolument charmante !

— Enfin, elle vous plaît?

— Beaucoup, je vous assure.

— Comme jeune fille, je n'en doute pas; mais vous plairait-elle comme femme ?

— Vous me faites cette question sérieusement?

— Oui, pardieu !

— Eh bien, je vous réponds non moins sérieusement qu'épouser mademoiselle Baltus serait pour moi l'idéal du bonheur, mais qu'un tel mariage me semble trop beau pour être possible...

— Allons donc! — s'écria Jacques Lefebvre. — Rien n'est impossible quand je m'en mêle !... — Je me charge de mener à bien votre affaire... — Une jolie affaire, mon gaillard ! — Savez-vous que, depuis la mort de son pauvre frère, Paula possède trois millions...

— Trois millions!.., — répéta Fabrice.

— Assurément c'est une belle dot, — dit M. Delarivière, — mais l'union dont parle notre ami me paraît d'autant plus réalisable que ta fortune égalera tout au moins celle de mademoiselle Baltus...

— Je sais combien vous êtes bon, cher oncle, mais vous connaissez mes intentions... — Je me suis promis de me consacrer à vous et de ne vous quitter jamais.

— Où estl'obstacle ? — fit vivement Jacques Lefebvre. — Vous épousez Paula sans vous séparer de votre oncle, et vous formez une seule famille, très unie et très heureuse.

— Certes ! — s'écria M. Delarivière.

— Il me semble, — répliqua Ftibrice en souriant, — qu'avant toutes choses il faudrait savoir si mademoiselle Baltus songe au mariage...

— Quelle jeune fille n'y songe pas? — répliqua le banquier.

— Admettons cela, — poursuivit Fabrice ; — mais il faudrait savoir en outre

si Imademoiselle Baltiis, voulant se marier, m'accepterait pour mari ; en un mot, |

si je lui serais agréable. ',

— La question me paraît résolue d'avance... — Pauhi vous a témoigné l'autre soir une sympathie particulière. >

— De la sympathie à l'amour il y a loin. |

— Pas toujours! Enfin, je vous le répète, donnez-moi carte blanche et lais- \ (scz-moi faire... Je me charge de tout arranger. >

On avait pris énornément de monde et perdu beaucoup de temps aux sta- |

tiens intermédiaires. — A Krunoy s'était arrêté le train ayant plusieurs minutes \

IJe retard. j

I Au moment où il se remettait en marche, un autre en train, venant de Fon- ;

i itaiuebleau, entrait en aare et se croisait avec lui... ]

i Un espace de cinquante centimètres, tout au pins, séparait les portières des

) wagons du double convoi.

> Edniée, nous le répétons, avait pris place dans le coin de gauche, c'est-à-dire

\ du côté où le train marchait à contre-voie. \

l Elle regardait machinalement filer les voitures.

\ Tout à coup une exclamation s'échappa d'un compartiment en face duquel

^ la jeune fille venait de se trouver pendant la vingtième partie d'une seconde. ;

Elle tressaillit et toute son àme passa dans ses yeux; mais le train en desti- ;

nation de Paris glissait sur les rails ; le compartiment était déjà loin. j

Edmée se pencha au dehors, espérant qu'une tète apparaîtrait dans l'enca- \

drement du châssis.

\ Elle ne vit rien et se laissa retomber à sa place avec un grand trouble. —

j Son cœur battait à coups pressés. — Elle se croyait sûre que ce cri, retentissant \ j encore au plus profond de son âme, venait d'être poussé par Georges Yernier, \ \ et que le jeune docteur s'éloignait de Melun, tandis qu'elle-même s'en rappro- ; chait. ]

• Cette déception fit éprouver à la pauvre enfant une profonde angoisse. — |

Elle eut beaucoup de peine à retenir ses larmes. \

l A neuf heures treize minutes le train fit halte de nouveau, et les employés \

\ circulèrent le long des wagons, en répétant : |

\ — Melun! Melun !... /

) — Cette arrivée rappelait à M. Delarivière des souvenirs récents et profon-

\ dément douloureux. — lient la force de cacher à tous les regards sa poignante j émotion.

I Paula Battus attendait sur le quai.

> Elle fit à ses hôtes le plus gracieux accueil, embrassa Edmée et madame Lei febvre, tendit la main aux hommes et rougit d'une façon presque imperceptible l lorsque Fabrice pressa légèrement ses doigts effilés. j Fox, le beau lévrier gris de fer que nous connaissons, acco mpagnait sa maî-

! l tresse et se montrait fort accueillant avec les nouveaux venus, à l'exception de

1 Fabrice dont il ne subissait point les caresses sans un sourd grondement et un

\ plissement des lèvres qui découvrait ses dents blanches et pointues.

\ Mademoiselle Baltus avait amené un break attelé en poste dans lequel tout

I le monde s'installa et qui prit au grand trot, sur la rive de la Seine, le chemin

: ■ conduisant à l'habitation,

1 i Fabrice aperçut de loin la cabane de la veuve Gallet et la flottille de petites

■ l barques amarrées à l'embarcadère... — 11 songea à Claude Marteau, qu'il comptait bien voir le jour même.

i' I En longeant le bouquet d'arbres auprès duquel Frédéric Baltus, frappé do

j trois balles, s'était abattu dans la neige, le neveu de M. Delarivière détourna la

tête, ferma les yeux et pâlit.

\ Enfin le break franchit la grille et fit halte au bas du perron de la villa.

\ Fabrice, en pénétrant pour la première fois dans la demeure où avait vécu lo

frère de Paula, sentit un frisson courir sur sa chair. — Tout son être se révolta

malgré lui, mais il avait un cœur de bronze et un front d'airain. — 11 s'était im-

I posé une tâche qu'il fallait accomplir pour" le salut commun, et d'ailleurs une

violente attraction le poussait vers la jeune fille... — Il commanda donc à sa | figure de rester impassible, et rien ne vint trahir le terrible combat qui se livrait en lui. i

L'heure matinale ne permettait pas de se mettre immédiatement à table. \ Mademoiselle Baltus fit servir des rafraîchissements sur la terrasse du haut <

\ de laquelle, la veille de l'exécution, elle avait rendu le salut que Fabrice lui 5 i adressait.

l Jacques Lefebvre proposa de visiter le parc avant déjeuner. — Cette motion |

] obtint un succès complet; tout le monde descendit et s'engagea dans les allées \ l nombreuses.

M. Delarivière causait avec madame Lefebvre. |

Fabrice servait de cavalier à Edmée.

Jacques Lefebvre avait passé le bras de Paula sous le sien, et il entraînait la jeune fille en avant des groupes, dans l'unique but de se ménager avec elle uu entretien confidentiel dont nous devinons le but.

Fabrice avait remarqué le manège du banquier, et il s'en félicitait, sachant bien que l'excellent homme allait travailler pour lui.

— Ah çà! cher monsieur Lefebvre, — dit mademoiselle Baltus en souriant, — est-ce que vous avez juré de faire en ma compagnie la tour du parc au

pas de course ? — Quelle mouche vous pique, et d'où vient cette hâte ?

— J'ai hâte en effet de me trouver loin des oreilles curieuses... — répliqua \ le banquier. — Maintenant nous sommes abonne dislance... personne ne peut

nous entendre... profitons-en...

— Que de précautions !... Vous avez donc à me révéler quelque important secret ?

— Ne plaisantez pas, et écoutez-moi...

— Je ne demande que cela... — Parlez, cher monsieur, je serai muette.

— Muette!... Gardez-vous eu bien!... II faudra me répondre, au contraire, avec une entière sincérité...

I — Un interrogatoire ! Vais-je être mise sur la sellette?

\ — A peu près...

\ — Soit. — Je me résigne... — Questionnez !

\ — Avez-vous réfléchi à ce dont nous avons causé chez moi. l'autre matin,

< avant votre départ de Paris?...

l Paula rougit et, fronçant un peu le sourcil, parut interroger sa mémoire.

I — Mais, — dit-elle au bout d'une seconde, et non sans hésiter, — nous

I avons parlé de beaucoup de choses, ce me semble...

\ — Allons... allons... pas de faux-fuyants! répliqua le banquier. — Vous

\ savez fort bien à quelle partie de notre entretien je fais allusion...

— Non, en vérité... — répliqua la jeune fille avec plus d'assurance que de \ franchise. — Aidez-moi donc, s'il vous plaît...

j — Il était question de Fabrice...

I Paula eut un éclat de rire qui sonnait faux, et ses joues, de roses qu'elfes

\ étaient déjà, devinrent pourpres.

\ — Ah! bon! — fit-elle, — oui... oui... j'y suis... votre marotte, votre toquade

\ comme vous dites...

( — Marotte ou toquade, comme vous voudrez — reprit Jacques Lefebwe. —

< Le nom importe peu, mais dans tous les cas, chère enfant, mon unique toquade I est d'assurer votre bonheur...

i — J'en suis certaine, mon excellent ami, mais reste à savoir si, pour arriver

\ à ce but, vous ne vous trompez point de chemin...

I — Ce n'est pas répondre... — je précise : — Avez-vous songea nos pro-

1 jets?

— C'est-à-dire aux vôtres... — Fort peu...

— Et à Fabrice?

— Un peu plus peut-être...

— Et que vous disiez-vous en pensant à lui?

— Mais c'est ma confession que vous me demandez ! !...

— Parfaitement !

— Eh bien , puisqu'on ne saurait se dérober à vos indiscrétions, je me disais

que M. Fabrice me semble un galant homme, un gentleman accompli, et qu'il a toutes mes sympathies... Je Tai prouvé d'ailleurs, ce me semble, en l'engageant à vous accompagner ici où vous savez que je ne reçois jamais personne.

— A merveille ! — Bref, il vous plaît?

— Sans doute ..Je ne lui marchande point mon amitié.

— Il s'agit bien d'amitié, vraiment!... — Vous plairait-il, non seulement conime ami, mais comme mari?...

— Ah! vous voulez en savoir trop long!

— Paula, je vous en prie, répondez-moi nettement.

— Je n'ajouterai pas un mot.

— Alors, ça me suffit... — Votre refus de répondre est un aveu très clair. La jeune fille allait répliquer sans doute.

l Elle n'en eut pas le temps.

I La cloche de la villa, sonnant à toute volée, annonça que le déjeuner atten-

i dait les convives.

I Paula fit faire volle-face à Jacques Lefebvre, le contraignit à rejoindre avec

j elle ses autres invités, et nos cinq personnages regagnèrent la maison.

Chemin faisant, le banquier trouva moyen d'envoyer à Fabrice un coup d'œil qui signifiait :

— Tout va bien !

Le déjeuner était excellent, mais, malgré les efforts de Jacques LefcbM'e à

qui sa femme donnait cependant la réplique, une gaieté bien vive ne régna point autour de la table.

Le voisingge de Melun et les souvenirs évoqués par ce voisinage inspiraient \ à M. Delarivière une invincible mélancolie.

Edmée se sentait triste en pensant à Georges. — L'occasion de le voir ce jour-là étant perdue, quand une semblable occasion se représenterait-elle?

Paula, plus silencieuse que de coutume, tournait parfois du côté de Fabrice ses grands yeux humides, le contemplait à la dérobée, et s'isolait sans le savoir dans son naissant amour.

Fabrice, entrevoyant le succès de son entreprise, éprouvait une joie profonde, mais il jugeait utile à ses intérêts de se donner une apparence absorbée et rêveuse, et il y réussissait merveilleusement.

Après le déjeuner on alla prendre le café sous une véranda à l'italienne, garnie de treillages et de lierres et dominant les jardins, puis la maîtresse de la maison laissa pour un instant les hommes causer avec madame Lefebvre, glissa son bras sous le bras d'Edmée et la conduisit dans le parc.

Jacques Lefebvre s'était montré bon prophète en annonçant que les deux jeunes filles deviendraient amies. — Dès leur première entrevue au parc des Princes, une commune sympathie les avait entraînées l'une vers l'autre. — 11 leur semblait qu'elles s'étaient toujours aimées.

Edmée oublia sa trislesse en se voyant seule avec Paula. — EUjC brûlait Ju désir de lui parler de Georges et de trouver en elle une seconde couPidente, maintenant que sa compagne de pension, la gentille Marthe, lui manquait.

Mais comment aborder ce sujet délicat?

La jeune fille se dit tout bas que le hasard lui viendrait en aide.

— Chère Edmée, — lui demanda mademoiselle Bal.tus, — ma modeste do meure est-elle de votre goût?

— On n'en saurait rêver de plus charmante... — répliqua la blondo enfant.

— Il est impossible de ne pas s'y plaire...

■ — Je m'y plais en effet beaucoup, et je ne la quitterais qu'avec un vif chagrin.

— Y a-t-il longtemps que vous demeurez ici?...

— Environ quatre ans.

— Vous devez alors connaître tout le monde à Melun.

— Détrompez-vous... — Mon pauvre frère et moi nous vivions très retirés.

— \ous nous suffisions l'un à l'autre... .Vous préférions notre intérieur aux réunions mondaines, et je sais qu'on nous accusait d'être un peu sauvages...

— Ce doit être bien bon, la vie intime !...

— Pour moi c'est la meilleure de toutes les existences... Un jour, vous en connaîtrez le charme...

— Est-ce une jolie ville, Melun?

— Un peu sombre, un peu triste, comme la plupart des petites villes de province, mais les alentours sont délicieux...

— Vous les parcourez souvent?...

— Presque chaque jour... — Un de mes grands plaisirs est de visiter les chaumières... — Tous les pauvres sont mes amis... — Je suis la sœur de ceux qui souffrent...

— C'est bien, cela ! — C'est beau ! . . . — fît Edmée avec enthousiasme.

— Qu'y a-t-il de plus naturel ? A quoi servirait la fortune si l'on n'en consacrait pas une bonne part à soulager de secrètes misères?

— Ah I vous avez raison, mais j'ai grand'peur quf tous les riches ne pensent pas ainsi...

— Tant pis pour eux... — Ils se privent d'une jouissance incomparable...

— Mais, dites-moi, — reprit timidement Edmée, — au chevet de vos malades, vous devez rencontrer parfois des médecins...

— Sans doute, et je les fais appeler moi-même quand la situation me semble grave.

— Y a-t-il plusieurs médecins à Melun? poursuivit Edmée qui touchait a son but.

— Oui, plusieurs... — répliqua mademoiselle Battus, un peu surprise des questions de sa nouvelle amie.

— Vous «avez leurs noms?

— Oui, ma mignonne... Mais pourquoi me demandez-vous cela?

Une rougeur brûlante couvritles joues d'Edmée, qui balbutia avec un trouble visible :

— Pour rien, mon Dieu... pour savoir... curiosité pure...

Paula, qui commençait à soupçonner vaguement quelque petit mystère, sourit et répondit :

— Ils se nomment le docteur Leroy, le docteur Delabaye, le docteur Stanley; ce dernier est un médecin anglais homéopathe dont on vante beaucoup le mérite.

Mademoiselle Baltus ne prononçait point le nom de Georges.

Un désappointement profond, presque douloureux, s'empara d'Edmée.

— C'est tout?... — murmura-t-elle. — Mais, il me semble... Edmée fit un violent effort, et demanda, en baissant les yeux :

— Ainsi vous ne connaissez point, à Melun, le docteur Georges Vernier? Le sourire de Paula s'accentua.

Elle comprenait tout à fait.

Elle prit les mains d'Edmée dans les siennes, et attachant son plus doux regard sur le visage empourpré delà jolie enfant, elle répéta :

— Le docteur Georges Vernier... En vérité, je suis bien distraite!... J'oubliais le plus distingué et le meilleur de tous!...

En entendant la réponse de mademoiselle Baltus, Edmée releva vivement la tête.

Sa figure rayonnait.

— Vrai? bien vrai? le plus distingué? le meilleur de tous? — fit-elle, sans parvenir à cacher son trouble joyeux.

— Certes! — répHqua Paula. — Tout le monde sait cela à Melun... — Le docteur Vernier a sa place marquée d'avance parmi les illustrations de notre époque... Et l'on n'exalte pas seulement son profond savoir, on vante l'élévation de son caractère, sa loyauté, son humanité... — Ce jeune homme est entouré de l'estime universelle, et je suis sûr qu'il la mérite.

— Le connaissez-vous personnellement? — reprit Edmée dont l'émotion grandissait.

— Fort peu... — Je me suis rencontrée avec lui deux ou trois fois seulement dans la chaumière d'un de mes protégés, mais si je n'ai pu apprécier le savant en

Je vous répondrai avant ce soir... répéta Paula en tendant la main à son interlocuteur. (Page 307.

de si rares et si courtes entrevues, j'ai pu juger l'homme du monde et dev l'homme de cœur.

Paula s'interrompit pendant une seconde et ajouta :

— Est-ce que vous le connaissez, vous, Edmée?

— Oui... — répondit la jeune fille d'une voix faible comme uu souffle.

— Vous n'étiez jamais venue à Melun... — Où donc l'avez-vous vu?

— A Saint-Mandé...

— Comment?

iner

LlV. 'àS. F. ROV. édit*^nr

— La famille de M. Georges habite Saint-Mandé où j'étais en pension... — \ La maison de ses parents touche au jardin du pensionnat, et les fenêtres de sa \ chambre dominent ce jardin... \

— Ah! ah!... — Et lorsque le docteur était dans sa famille, il passait beau- <, coup de temps à la fenêtre, n'est-ce pas?... j

—Oui... i

— Et tout s'est borné, entre vous et lui, à ces conversations muettes où les f regards suppléent aux paroles... \

— Non... — Une fois, une seule fois et pendant cinq minutes, un jour de promenade au bois de Yincennes, nous avons causé un peu...

— Le docteur a profité de ces cinq minutes pour vous dire qu'il vous aimait?. .

— Et qu'il ne désirait rien tant au monde que de m'avoir pour femme, oui...

— Vous lui avez répondu que vous l'aimiez aussi?

— Je ne m'en souviens plus... Mais je n'oserais affirmer que non... Edmée, vaincue par l'émotion, se jeta dans les bras de Paula et appuya sa

tête sur son épaule.

— Mais votre père? — demanda mademoiselle Baltus.

— Il ne sait rien... — Plus tard, bientôt, je lui dirai tout... L'entretien des deux jeunes filles en était là lorsqu'une voix sonore l'interrompit en résonnant au tournant de l'allée.

C'était la voix de Jacques Lefebvre, accompagné de sa femme, de M. Delarivière et de Fabrice.

— Qu'est-ce que j'avais prédit il y a trois jours? — s'écria le banquier. — Voilà les futures inséparables dans les bras l'une de l'autre... — Elles viennent de se faire, je le parierais, de charmantes confidences ! — Peut-on savoir ?...

Edmée serra vivement la main de sa compagne pour lui recommander la discrétion.

Paula répondit au banquier en riant :

— Nous parlions de vous, cher monsieur Lefebvre.

— De moi 1 et qu'en disiez-vous?

— Que, si vous êtes le plus aimable des hommes, vous en êtes le plus cuiieux.

— Méchante !... Mais rira bien qui rira le dernier ! — Ah çà !... ma railleuse amie, quand reprendrons nous l'intéressante conversation coupée en deux par un coup de cloche?...

— Plus tard... — Pour le moment je propose une promenade en canot.

— Oui... oui... — fit Edmée toute joyeuse comme une enfant qu'elle était encore. — Une promenade sur la rivière...

— Ce sera délicieux... — appuya madame Lefebvre.

— Je vais donner l'ordre d'aller nous chercher une embarcation... — reprit Pnula.

— Charg;ez-moi de ce soin, mademoiselle^ — dit Fabrice qui trouvait à la

fois le prétexte de s'absenter et le moyen de voir Claude Marteau. — Je suis expert en fait de sport nautique, et je pourrai choisir un canot solide et convenable, j

— Faites donc, monsieur Fabrice... — Nous vous remercions d'avance. [ Le jeune homme quitta la villa et se dirigea vers l'établissement de la veuve \

Gallet. I

Chemin faisant son esprit inventif et toujours en travail lui suggéra un 1

plan ingénieux. \

— Ce qu'il faut avant tout, — se dit-il, — c'est d'éloigner de Melun ce dan- \ gereux personnage. — Une fois qu'il sera sous ma main et dans ma dépendance, \ je saurai le faire parler... ou, s'il le faut, le contraindre à se taire... , \

Il arriva chez la loueuse de canots. \

Claude Marteau, debout et appuyé à un des montants de la porte, fumait sa \

courte pipe amplement culottée. \

Du premier coup d'oeil il reconnut le nouveau venu et, retirant sa pipe, il |

souleva son béret de marin pour saluer.

— Ah ! ah ! c'est vous, monsieur... — dit-il. — Quel bon vent vous \ amène ?... — Je ne suppose point que vous veniez aujourd'hui par ici pour voir \ couper le cou à quelqu'un. — Ça n'est pas tous les jours fête. \

— Non, — répliqua Fabrice, — je viens à Melun exprès pour vous. \

— Pour moi ? — répéta le matelot stupéfait. \

— Parfaitement, \

— Monsieur plaisante ! \

— Vous verrez bien que non... — Mais choisissez d'abord un canot large et \ solide. — Vous allez me conduire chez mademoiselle Baltus.

— Chez mademoiselle Baltus ! — s'écria Claude, qui marchait de surprise en surprise.

— Sans doute... — Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?... \

— Rien du tout, bien sur... — La chère demoiselle est bien libre, si ça lui j pMt, de recevoir chez elle un beau garçon comme vous... mais... \

— Mais, quoi?

— Dame! depuis l'assassinat de son frère elle ne recevait âme qui vive... et x ie ne croyais pas qu'elle avait fini son deuil... — Mais ça ne me regarde point... — Prenons-nous la Belle Lisa, monsieur?... — Yous la connaissez d'ailleurs... C'est une embarcation à gros ventre et d'aplomb sur sa quille.

— Peut-elle contenir sans danger six personnes?... — demanda Fabrice.

— Six... huit... dix au besoin...

— Alors, va pour la Belle Lisa...

Claude se disait, en faisant jouer la serrure du cadenas qui maintenait la

chaîne au poteau :

— Il me prend pour un imbécile, ce moderne-là ! — Plus souvent que je vais

\ croire qu'il vient à Melun exprès pour moi!... — Ces Parisiens, faut toujours

que ça se moque! — Ya-t-il me bassiner de questions comme l'autre jour? î Tâche, mon bonhomme ! tu n'en sauras pas plus long que je n'en veux dire... —

Embarquez, monsieur! nous sommes parés! — ajouta-t-il tout haut en prenant

les avirons.

\ Fabrice sauta dans l'embarcation et dit :

I — Laissez le canot s'en aller au fil de l'eau. — Il nous faut le temps do

< causer.

I — Causer? — répéta le matelot en bourrant sa pipe. — Ah i;a! ce n'est donc

pas une blaffue?

\ — Je vous ai déjà répondu que non. et vous allez en avoir la preuve.

I Claude Marteau fit craquer une allumette sur le fond de son pantalon, alluma

son brûle-gueule et répliqua :

— Eh bien, causez, monsieur... — Je vous écoute...

— D'abord, voiis plaisez-vous à Melun? — commença Fabrice

— Dame ! il y a du pour et du contre... — Vous savez, monsieur, ça ne vaut pas un beautrois-mâts en pleine mer, quand on ne voit que le ciel et l'eau... Ah !

\ fichtre, non!... il est vrai qu'en pleine mer ça manque de jnasiroquets... Mais à

\ Melun on étoufF(^, un peu, faute d'air... les rues sont trop étroites...

\ — Bref, — continua Fabrice, — vous n'avez pas pris racine ici de façon

\ qu'on ne puisse vous en arracher?...

I — M'en arracher? — j*' 'i^^ dis ni oui ni non... il faudrait savoir pourquoi...

— Je vais préciser... — J'ai un oncle qui arrive de New York et qui est très riche...

— Un oncle d'Amérique, connu! — j'en ai fais mes compliments à monsieur...

— Cet oncle vient d'acheter une propriété sur les bords de la Seine ; il me laisse absolument libre de monter sa maison à ma guise. — Or j'aime beaucoup le canotage... Je voudrais avoir trois ou quatre embarcations, et surtout un yacht ou un sloop.

— Fameuse idée! — C'est toujours ag-réable de se dire qu'on peut navig^uer... Même sur une coquille de noix... — Moi, si l'eau me manquait, — pas pour boire, par exemple, oh ! non ! — mais pour filer dessus avec n'importe quoi, you-you ou périssoire, — il me semble que j'avalerais ma gaffe...

— Vous comprenez, — poursuivit Fabrice, — que désirant une llottille, j'aie besoin d'avoir auprès de moi un homme du métier qui sache gréer un sloop et le gouverner... \

— Parbleu !... — Quand on n'est pas ferré là-dessus, on risque de boire la l goutte de ratafia de rjrcnouilles i^wi souvent qu'à son tour... \

— Eh bien, Claude Marteau, voulez-vous entrer à mon service comme matelot ?

— Au service de monsieur ! moi?

— Oui, vous, parbleu ! — Je vous offre cent vingt-cinq francs par mois, la lable et le logement, et vous serez exclusivement chargé des acquisitions à faire pour toutes les embarcations de ki iloUille... Réfléchissez etrépondez ..

— Tonnerre de Brest ! — s'écria le mitolot. — C'est assez souriant, ce que vous me proposez-là... Le logement, la table et cent vingt-cinq francs pas mois, ça représente un joli capital...

— Acceptez-vous ? — demanda Fabrice.

- — Si j'accepte? si j'accepte?...— répéta Claude Marteau en se grattant l'oreille. — Est-ce à l'ani-ée que vous me prendriez, s'il vous plaît, ou seulement pendant Ja saison?

— A l'année, — répondit le neveu de M. Delarivière ; — j'ajoute que vous aurez à votre dispositiou un bateau plat, et que vous pourrez faire la pèche dans vos moments de loisir si cela vous amuse, ce qui vous duuuera de petits bénéfices àjoindre à vos appointements.

— Ah! oui, ça me connaît, la pêche! J'y suis même un malin. Un épervier, des nasses, des verveux... ça devient de plus en plus souriant.

— Vous vous équiperiez à mes frais, bien entendu... et si votre conduite est bonne^ il ne tiendra qu'à vous de passer de longues années dans la maison de mon oncle.

— Eh bien, monsieur, c'est entendu, et je vous garantis qu'on n'aura rien à me reprocher...

— Alors, dès demain...

Claude Marteau se donna sur la tête un grand coup de poing et son visa^-e s'assombrit.

— Minute, monsieur... — dit-il, — j'accepte, oui... mais ça dépend de l'endroit oii vous m'emmènerez...

— A Neuilly...

— Dans quel département c"est-il, Neuillv?..,

— Dans le département de la Seine.

La figure du matelot s'allongea.

— Alors, monsieur, — murmura-t-il, — .\ L NI, c'est fini... — Impossible... — N'en parlons plus...

— Vous ne voulez pas venii' à Neuilly?

— Non, monsieur.

— Mais pourquoi?...

Uneidéeà moi... el quand j'ai une idée dansla caboche, ça tient ferme...

Fabrice sourit.

— Vous prétendez ne pas uoîf/o//' venir à Neuilly... — 'reprit-il. — Ce n'est pas exact... — Il faudrait dire que vous ne pouvez pas...

Claude Marteau regarda d'un air stupéfait son interlocuteur.

— Et je sais ce qui vous en empêche... — continua ce dernier...

— Vous savez?

— Tout. — Le séjour dans le département de la Seine vous est interdit parce que vous êtes sous la surveillance de la haute police.

Ah ! monsieur, taisez-vous, je vous en supplie ! — s'écria le matelot rou-

i \ o-issant et pâlissant tour à tour. — Pour l'amour de Dieu, ne parlez pas de cela!

— Rassurez-vous, personne ne peut nous entendre, et je vous garderai le secret.

— Mais, monsieur, qui vous a dit?

— Oue vous aviez été condamné à cinq ans de réclusion pour vol?... — Peu importe... — Je suis d'avis, moi, qu'une faute, quelle qu'elle soit, se rachète par le repentir et par une conduite irréprochable, et que le devoir de tout honnête homme est de tendre la main au coupable repentant. — Les difficultés qui motivent votre refus peuvent s'aplanir ; d'ici à quarante-huit heures, j'aurai obtenu pour vous un permis de séjour dans le département de la Seine, et je me ferai votre répondant.

— Ainsi, monsieur, — balbutia Claude Marteau les yeux pleins de larmes,

— vous connaissiez ma condamnation... vous deviez croire que j'étais uu misérable, et vous êtes venu à moi tout de même...

— Je suis venu, convaincu qu'un grand changement s'était fait en vous...

— Ah ! monsieur, je ne suis pas un malhonnête homme... — Si vous saviez quel était ce vol pour lequel on m'a condamné... — Je serais mort plutôt que de toucher à une somme d'argent... — J'avais pris un pain, monsieur... rien qu'un pain, je vous le jure... — D'ailleurs le jugement existe... — lisez-le... vous verrez que je n'ai pas menti...

— Le code militaire est inexorable, je le sais et je l'approuve... — La faute était commise, il fallait la punir, mais je suis loin de vous mépriser, et ma démarche vous le prouve...

— C'est vrai, monsieur, et puisque vous vous chargez d'avoir le permis de séjour, j'accepte plutôt cent fois qu'une... et je vous remercie du fond du cœur...

— Je suis un ignorant... Je ne sais pas bien parler, mais demandez-moi de me jeter dans le feu pour vous, ou de me faire couper en quatre morceaux... vous verrez si j'hésite.. . Ah ! vous êtes un vrai homme...

L'émotion du marin était évidemment sincère. — L'ombre d'un doute ne pouvait s'élever sur sa bonne foi.

; Fabrice, tout en se disant qu'il venait de s'assurer le dévouement absolu de

; Claude Marteau, tira son portefeuille et traça quelques mots sur une carte de l

i visite. ^

i — Vous savez lire ? — demanda-t-il ensuite au batelier. |

; — Oui, monsieur. |

! — Prenez cette carte, et, dès que vous aurez reçu votre autorisation, venez

\ à l'adresse que je viens d'écrire. — Je vous installerai aussitôt. \

\ — Bien, monsieur.

j — Et prenez ceci en même temps... — ajouta Fabrice qui joignit à sa carte

'< deux billets de cent francs.

i — Ces billets de banque? — balbutia Claude ébahi ; — pourquoi faire ?

\ — Pour vous vêtir convenablement... — Vous devez avoir besoin de beau-

; coup de choses...

\ — Dame !... il est sûr et certain que je manque un peu de linge...

l — A votre arrivée à Neuilly je vous remettrai l'argent nécessaire pour

\ acheter les embarcations... — Je m'en rapporterai à votre goût pour ]e choix

\ des modèles... — Je tiens essentiellement à posséder dans ma flottille un yacht

< ou un sloop fin voilier.

; Les yeux du matelot étincelèrent.

\ — Ça me connaît, monsieur! — dit-il. — Soyez tranquille, vous serez con-

l tent...

\ — J'y compte... — Maintenant une recommandation...

\ Claude Marteau prit un air attentif.

{ — Inutile de dire à qui que ce soit, — continua Fabrice, — que je m'occupe

\ devons et que je vous emmène à Paris. — La moindre indiscrétion à ce sujet

\ pourrait m'empêcher d'obtenir le permis de séjour... — Je vous recommande

; le silence^ dans votre intérêt...

; — Je serai muet comme un poisson.

\ — C'est bien... — Nous voici presque en face de la villa... — Prenez les

I avirons et nagez vigoureusement, car ces dames doivent être impatientes...

I Le matelot rayonnant aborda en quelques coups d'aviron, à la minute pré-

\ cise où Paula et ses hôtes, ayant vu venir l'embarcation, sortaient de la grille.

I Les dames s'étaient munies d'ombrelles et les hommes de larges chapeaux

\ de paille.

\ Paula en avait pris un pour Fabrice, à qui cette attention délicate parut à

\ bon droit significative.

\ Tout le monde s'embarqua.

\ Claude Marteau gagna le large et ramalenlemenl.

— Tonnerre de Brest! — se disait-il en pensant à Fabrice. — Oui. ce parti-

I culier-là est un vrai homme !... — Moi qui le prenais l'autre jour pour un sour-

I nois et pour un pas grand'chose de bon !... — Ça prouve bien que je suis une

fichue bête ! — Mais, as pas peur! on lui revaudra ça... — Si jamais je me grise, je veux ne plus boire que de l'eau jusqu'à la fin de ma vie !

Le canot glissait entre les deux rives vertes et fleuries au-dessus desquelles se montraient les blés naissants, émaillés de bluets, de marguerites et de coquelicots.

Les haies, les prés, les arbres, tout était en fleur.

— Mes amis, — disait Jacques Lefebvre, — voilà ce que j'appelle la campagne... la vraie campagne... — Mettez des squares dans tous les coins de Paris, embellissez le bois de Boulogne, le bois de Yincennes, faites des parcs, plantez des arbres, creusez des rivières et des lacs, jamais vous n'obtiendrez l'air pur, l'aspect pittoresque, la g-randeur vivifiante de la vraie campagne que le bon Dieu tout seul a pris soin d'arranger...

Edmée témoigna le désir de faire un bouquet.

Le canot aborda. — Les promeneurs descendirent, et, au risque de se voir chercher noise par quelque garde champêtre malencontreux, foulèrent le tapis d'émeraudes des belles pelouses qui s'étendaient à perle de vue.

Fabrice avait offert son bras à mademoiselle Baltus, et tous deux marchaient en silence, un peu à l'écart, s'absorbant ou tout au moins paraissant s'absorber dans la contemplation du paysage.

Etait-ce bien la contemplation de la nature qui les rendait silencieux ?

jXous croyons, nous, que Fabrice pensait au passé plein de ténèbres et de sang, à l'avenir plein de lumière et d'or, et que Paula pensait à Fabrice.

Le grand lévrier Fox les suivait la tète basse.

Le neveu de M. Delarivière fut le premier à rompre le silence.

— Ah ! — murmura-t-il tout à coup d'une voix qu'il sut rendre tremblante, — M. Lefebvre a mille fois raison !... Que la campagne €st belle !... Comme on serait heureux de vivre ici, loin du monde, au milieu de ces champs fleuris et de ces eaux Hmpides, n'entendant que le bruit de deux cœurs qui battent l'un près de l'autre et l'un pour l'autre...

Paula, très émue, leva sur Fabrice ses grands yeux empreints d'une indéfinissable langueur.

— Aimeriez-vous vraiment une telle existence ? — demanda-t-elle.

— Ah ! de toute mon âme !

— Oui, pendant quelques jours peut-être, mais pour quiconque est habitué à la vie de plaisir, la fatigue résulte vite de la solitude...

— J'ai parlé de la solitude à deux...

— On se lasse aussi de celle-là... — Un jour vient où le monde oublié reprend ses droits et s'impose de nouveau...

— Jamais ! — répliqua Fabrice avec feu. Paula Baltus secoua la tête.

Un voyage sur la rivière, en de telli-< conditious, réalisait un rêve adorable. Page 310.

— Doutez-vous donc? — demanda le jeune homme.

— Non de votre bonne foi, — répliqua mademoiselle Bal tus, — mais de la persistance du bel enthousiasme qui vous anime en ce moment... — L'aspect

LiV. 8) >•'• R'OY, cditour.

enchanteur de la nature qui nous entoure vous exalte aujourd'hui... — Demain \ sans doute le Paris bruyant et joyeux vous aura reconquis tout entier. ' ;

— Ah ! — murmura Fabrice, — que vous me jugez mal ! >

— En êtes-vous bien sur? — fit laieune fille en souriant. i

— Ne croyez-vous donc pas qu'une heure puisse suffire pour modifier un ] homme?

— Je crois que c'est possible, mais qu'il faut à ce changement des motifs plus sérieux qu'un paysage entrevu et admiré.

— Si ces motifs existaient pour moi, que répondriez-vous ?...

— Ne les connaissant pas, que pourrais-je répondre?...

— Et, — poursuivit Fabrice avec chaleur, — si je vous disais franchement, loyalement, que cette métamorphose de mon âme, c'est à vous qu'elle est due tout entière?... — Si j'ajoutais qu'en vous voyant j'ai compris pour la première

j fois le vide de mon cœur et le néant des joies mondaines où l'on g-aspille folle- ; ment les plus belles années de sa jeunesse?... Si je balbutiais enfin à vos pieds : ; — « Paula, je vous aime, ou plutôt je vous adore... En vous je mets tout mon l espoir, tout mon bonheur, tout mon avenir,... me repousseriez-vous? » ; Etonnée, tremblante et joyeuse, mademoiselle Battus, les yeux baissés, les

l joues en feu, avait écouté Fabrice avec un trouble plein de ravissement. \ Elle se taisait.

/. — Me repousseriez-vous? — répéta le jeune homme. — C'est à genoux que

; je vous supplie de répondre...

l — Ainsi, — balbutia Paula d'une voix faible comme un souffle, — ainsi,

j vous m'aimez...

l — x\h ! plus que ma vie, car sans vous je ne pourrais vivre...

\ — Mais vous me connaissez à peine...

; — Je vous connais assez pour m'ètre donné sans réserve et pour vous appar-

ia tenir à jamais... — Ne savez-vous pas qu'il suffit d'un regard pour embraser j un cœur, comme il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie?... i — Je sais qu'on l'affirme...

l — Refusez-vous de le croire?...

l Paula fit un signe négatif.

\ — Vous ne doutez point de mon amour? — reprit vivement Fabrice.

I — Puis-je vous accuser de mensonge?... Je n'en ai pas le droit.

î — Et vous, Paula, m'aimerez-vous aussi ? — poursuivit le jeune homme d'un

ton suppliant et passionné. — M'aimerez-vous comme je vous aime?...

Mademoiselle Baltus voulut parler, mais pendant quelques secondes son

émotion profonde, les battements désordonnés de son cœur, arrêtèrent les mots

sur ses lèvres.

; Enfin elle répliqua, mais si bas que Fabrice devina ses paroles plutôt qu'il

l ne les entendit:

— Je vous répondrai avant ce soir... {

— Pourquoi pas à l'instant? — s'écria Fabrice. î

— Avant ce soir... — répéta Paula en tendant la main à son interlocuteur, | qui la pressa contre ses lèvres avec une telle ardeur que la jeune fille rougit e1 } pâlit tour à tour. >

En ce moment Edmée. portant dans ses bras un gigantesque bouquet, ou ] I plutôt une véritable gerbe de fleurs des champs, rejoignit son cousin et made- l '/ moiselle Baltus et interrompit l'entretien, qui d'ailleurs ne pouvait se prolonger. l \ Nos trois personnag-es firent halte pour attendre Maurice Delarivière et M. et •;

1 madame Lefebvre. ;

l Claude Marteau avait suivi le chenal, abandonnant son embarcation au fil de l

l l'eau et donnant de temps à autre un coup d'aviron en sens inverse afin dem- \ l pêcher la 5e//e Zy/5« de filer trop vite. j

l Fabrice lui fit un signe. <

Il accosta la berge. Les promeneurs se réinstallèrent dans la chaloupe. \

'i — Descendons-nous encore, sans vous commander, messieurs et dames ? — ;

! demanda le matelot ... j

■ — Non, — fit Paula, — il est temps de remonter. l

'/ La Belle Lisa vira de bord et prit le chemin de la villa. '

\ — Il me semble que la réussite est complète, — pensa Fabrice — et que la

réponse de ce soir ne peut être douteuse... — Je suis venu, j'ai vu, j'ai

I vaincu .

l Paula silencieuse, semblait préoccupée.

l Madame Lefebvre la crut souffrante et la questionna.

— Je vais à merveille, — répondit la jeune fille en souriant, — et si je vous parais absorbée, c'est que je combine un plan superbe...

— Lequel, chère mignonne?

— Vous allez voir...

Puis, s'adressant à Claude, Paula continua:

— Batelier?...

— Mademoiselle? — fit le matelot en ôtant son béret.

— Combien nous faudrait-il de temps pour descendre de Melun au barrage de Seineport, en canot?

— Pas plus d'une heure, mademoiselle.

— Et pour aller de Seineport à Cesson en voiture?

— A peu près vingt-cinq minutes.

— Alors tout pourra se faire comme je le désire.

— Que désirez-vous donc? — demanda Jacques Lefebvre.

— Vous conduire après dîner jusqu'à Seineport en canot, de Seineport à Cesson en voiture... vous y prendrez le train, et j'aurai passé avec vous une heure et demie déplus... — Je suppose qu'on accepte?...

— Je le crois bien ! — répondit-on à l'unanimité. ' I — Ce sera charmant!...

\ — Alors, c'est entendu... — poursuivit mademoiselle Baltus. — Nous dîne-

\ rons à six heures !,.. — Le batelier viendra nous prendre à huit heures, et j'eni verrai une voiture nous attendre à Seineport. j ] Ou battit des mains.

' 5 — Vous entendez, batelier, chez moi, à huit heures...

i \ — Je serai exact, mademoiselle.

I l Le courant de la Seine, aux environs de Melun n'est pas bien rapide, et

Claude Marteau maniait vigoureusement les avirons. I On arriva vite.

I — Avant et après déjeuner, ma chère Paula, — dit Jacques Lefebvre, —

\ nous avons parcouru votre parc, mais j'avoue que le plus curieux des banquiers, s — ce sont vos expressions, — désirerait fort visiter votre charmante villa dans \ ses moindres détails...

\ — Je vais vous en faire les honneurs... — répliqua la jeune fille.

\ Ne partageant que dans une certaine mesure la curiosité de Jacques Lefebre,

nous ne rejoindrons la maîtresse du logis et ses hôtes qu'au moment où après avoir parcouru les nombreuses pièces d'un intérieur confortable et plein d'un luxe artistique, ils arrivèrent à la porte de l'appartement qui avait été celui de Frédéric Baltus.

Sur le seuil de la chambre à coucher Paula s'arrêta, et pendant une seconde \ parut indécise, puis elle se décida à ouvrir et fit entrer les visiteurs dans la pièce I que nous connaissons déjà.

I Nous avons vu la jeune fille pleurer et prier devant l'image de Frédéric, et

î faire un serment terrible au commencement de la nuit qui précédait l'exécution \ du condamné de Melun.

j La lampe d'argent, toujours allumée, jetait sa lueur blafarde au milieu des

\ demi-ténèbres que les lourds rideaux abaissés entretenaient même en plein \

jour.

— C'est la chambre du mort ! — dit Paula d'une voix sombre.

Fabrice, malgré le prodigieux empire sur lui-même dont il avait donné tant de preuves, tressaillit et changea de visage, mais l'obscurité mal combattue ne permettait pas de voir sa pâleur.

La jeune fille ajouta :

— Prions pour mon frère assassiné...

Elle traversa la pièce et marcha jusqu'au grand portrait suspendu dans l'un des panneaux.

Le visage énergique et fier de Frédéric Baltus émergeait de la toile avec un

\ cachet frappant de réalité. — Il semblait vivre. f — Paula s'agenouilla en joignant les mains.

Edmée et madame Lefebvre suivirent son exemple. Les hommes s'inclinèrent, l

Fabrice, dominé par une émotion terrible, sentait une sueur froide mouiller î ses tempes.

Immobile, tremblant, en proie à une bizarre hallucination, il lui semblait que le portrait de sa victime, animé tout à coup, allait descendre de son cadre, \ s'avancer vers lui menaçant et lui crier : \

— Assassin, que viens-tu faire ici?

Il frissonnait.

Mademoiselle Baltus se releva.

Si, à cette minute, elle avait reg^ardé Fabrice attentivement, d'étranges soupçons se seraient éveillés dans son esprit. — Le trouble du jeune homme, sa pâleur livide, son attitude effarée, auraient été des révélations...

Mais Paula s'absorbait tout entière dans la pensée que ses lèvres allaient exprimer.

— Monsieur Fabrice, — dit-elle avec une lenteur solennelle, — j'ai promis de répondre avant ce soir à la question que vous m'adressiez il y a une heure...

« C'est à l'instant, c'est en face du portrait de mon frère que je vais tenir ma promesse... Vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous m'avez demandé si je vous aimais et si je consentais à vous donner ma vie! Eh bien, oui, je vous aime, oui, je serai votre femme, mais seulement le jour où la lampe funèbre qui brûle sur nos têtes sera éteinte, car ce jour-là j'aurai atteint le vrai meurtrier... ce jour-là, j'aurai vengé mon frère...

Les paroles de Paula produisirent une sensation profonde. — Tous les auditeurs de sa déclaration solennelle et inattendue tressaillirent. La jeune fille ajouta, en tendant la main à Fabrice :

— Vous savez maintenant ce que j'ai résolu... — Ma décision est inébranlable... — Consentez-vous à attendre?...

Fabrice n'avait plus besoin désormais de cacher un trouble qui s'expliquait d'une façon toute naturelle.

Il saisit la main de Paula, la pressa contre ses lèvres et s'écria :

— Si j'attendrai? — Ah! vous n'en doutez pas ! — Sur de votre tendresse, et soutenu par l'espérance, j'attendrais sans me lasser jusqu'à l'heure de ma mort! — Mais je hâterai, je vous le jure, le jour de mon bonheur en unissan'.

; mes efforts aux vôtres, et, si le meurtrier de votre frère existe, nous le trouverons

\ ensemble!...

; — Merci, Fabrice ! — murmura la jeune fille en enveloppant d'un regard

j chargé damour celui qui désormais était son fiancé. — Merci I...

! Le grand lévrier, debout dans un angle de la chambre, fixait sur les deux

; acteurs de cette scène ses prunelles animées d'une intellig-ence presque

l humaine.

; Il poussa un gémissement sourd.

\ — Silence, Fox? — commanda Paula.

\ Le noble animal vint en rampant se coucher à ses pieds et lui lécha les

\ mains.

Mademoiselle Baltus se tourna de nouveau vers le portrait. \ — Tu as entendu, mon frère bien aimé, — dit-elle, — nous sommes deux à

\ présent pour te venger!,..

i Puis, s'appuyant sur le bras du jeune homme, elle sortit de la chambre avec

\ ses hôtes...

— Vaines paroles ! — pensait Fabrice. — J'ai juré, moi, qu'elle m'appartien-

$ drait, et ce sera bientôt...

I De son côté Jacques Lefebvre murmurait à l'oreille de sa femme :

i — Tout cela, c'est très dramatique, mais je parie qu'avant trois mois nous

< irons à la noce...

j Une nouvelle promenade dans le parc suivit la visite de l'intérieur du logis

^ et se prolongea jusqu'au moment oii la cloche annonça l'heure de dîner. \ Edmée, songeant à Georges, enviait un peu le bonheur de sa nouvelle et déjà

l bien chère amie, mais eUe avait foi dans l'avenir.

5 M. Delarivière éprouvait une joie profonde de l'heureuse fortune de son

i neveu.

^ Le dîner fut incomparablement plus gai que le repas du matin, et le temps

\ avait passé comme un éclair quand le valet de chambre annonça que Claude

'. Marteau venait d'arriver avec la Beiie Lisa. <■ On prit place dans l'embarcation.

\ Edmée emportait non seulement sa gerbe de fleurs des champs, mais un

I splendide bouquet de roses coupées dans les serres de Paula. I La soirée était magnifique et déjà tiède, quoique la saison fût peu avancée.

\ A l'horizon, dans le ciel pur, la lune se levait ronde et large, comme un grand

s bouclier d'argent.

5 Un voyage sur la rivière, en de telles conditions, réalisait un rêve adorable.

I Mademoiselle Baltus s'était assise à l'arrière à côté de Fabrice et lui parlait

\ tout bas.

A chaque instant les cheveux de Paula, soulevés jiar la brise, effleuraient le

j front et ies joues du jeune homme.

Le contact de cette chevelure soyeuse et parfumée ressemblait hm% caresse, faisait tressaillir Fabrice et mettait dans ses veines des laves ardentes au lieu de sang-.

Fox, couché aux pieds de sa maîtresse, la regardait d'un œil craintif et triste qui devenait farouche en se fixant sur le cousin d'Edmée.

Celle-ci se montrait depuis le départ d'une gaieté quasi-enfantine.

— Maintenant,, — dit-elle tout à coup, — il me tarde que la prédiction de M. Lefebvre s'accomplisse.

— Quelle prédiction, chère mignonne? — demanda Paula.

— Celle où M. Lefebvre affirmait que je serais une demoiselle d'honneur très gentille... — Je crois qu'il ne se trompait guère...

Mademoiselle Battus ne répondit pas et serra la main de Fabrice. Un grand silence régna pendant quelques minutes dans Tembarcalion. On n'entendait plus que le bruit cadencé des avirons, et au loin, affaiblie par la distance, la chanson d'un couple amoureux perdu dans les sentiers agrestes.

— Est-ce que vous dormez, là-bas? — demanda brusquement Jacques Lefebvre qui guettait en vain le chuchotement des voix de Fabrice et de Paula.

— Non, cher banquier, nous ne dormons pas... — répondit la jeune fille.

— Que faites-vous, alors?

— Nous rêvons tout éveillés.

On atteignit le barrage de Seineport.

Paula voulait faire atterrir la chaloupe.

— C'est inutile, mademoiselle... — lui dit Claude Marteau... Le dimanche, les écluses sont ouvertes... Nous descendrons jusqu'au village...

On passa l'écluse, on longea le merveilleux jardin d'une grande propriété qu'habitait tout récemment encore une des gloires de l'industrie française, Marinoni, l'inventeur de ces machines sans rivales, grâce auxquelles le Pptit Journal tire chaque jour en quelques heures plus de six cent mille exemplaires.

On aborda,

La voiture envoyée par mademoiselle Baltus attendait depuis longtemps déjà à Tendroit désigné.

Une demi-heure plus tard nos personnages arrivaient à la gare de Cesson, deux ou trois minutes avant le départ du train.

— Le moment est venu de nous séparer... — dit Paula à ses hôtes. — J'en serais profondément triste si je n'avais mieux que l'espérance de vous revoir bientôt.

■ — Oui, certes, chère enfant, à bientôt! — répliqua Jacques Lefebvre. — C'est notre plus vif désir à tous.

— Est-ce le vôtre aussi, Fabrice? — murmura la jeune fille à l'oreille de son fiancé, qui répondit tout bas :

— Loin de vous pourrai-je vivre? Vous savez bien que non.

Les feux rouges de la locomotive devenaient visibles. — On entendait siffler

la vapeur.

Mademoiselle Ballus embrassa tendrement Edmée et madame Lefebvre, tendit son front aux lèvres de Fabrice et serra la main de Jacques Lefebvre et de M. Delarivière en répétant:

— A bientôt, mes amis... à bienlôt!...

Le train arrivait en gare.

Les bûtes de Paula s'installèrent dans un compartiment, tandis que la jeune

I fille remontait dans sa voiture avec Fox.

\ De part et d'autre le retour au logis s'effectua sans encombre et même sans

i incident.

î Le lendemain, après déjeuner, Fabrice fit atteler le cob au poney-chaise dont

\ il comptait se servir habituellement et, accompagné d'un groom, il prit le chemin

; du quai des Orfèvres.

\ A la suite de l'incendie de la Préfecture de police, en 1871, les bureaux ont

j été transférés dans la caserne qui fait face au nouvel Hôtel-Dieu.

\ Fabrice franchit le seuil de ces bâtiments neufs et se trouva bientôt complè-

; tement égaré au milieu d'un dédale d'escaliers.

] Il arrêta au passage un garçon de bureau et lui dit :

I — Pouvez-vous m'indiquer le bureau de M. D.. ?

I Oui, monsieur... — La deuxième subdivision... — au bout du couloir,

I — en face devons...

\ — Grand merci...

\ Le jeune homme suivit l'indication qu'il venait de recevoir et lut sur une

\ vitre dépolie ces mois en lettres noires : 2" subdivision, chef ue bireau.

I II poussa la porte et entra.

I Dans une petite pièce st^'vant d'antichambre au cabinet du chef, un huissier

I assis feuilletait des dossiers.

I En entendant Fabrice, il leva la lête.

— Monsieur demande?

I — Si M. D... est visible.

l — Pour affaire de service ?

■l . — Non, pour affaire particulière...

' — M. D... est fort occupé en ce moment, et je ne sais...

— J'ai l'honneur d'être connu personnellement de lui, — interrompit Fabrice. I — Veuillez lui faire remettre ma carte...

• L'huissier prit la carte et se glissa dans le cabinet, en ^yant soin den'entre-

\ bAilier la porte que le moins possible.

! Il reparut presque aussitôt, et cette fois il ouvrit la porte entière en disant :

j — Entrez, monsieur.

} Le chef de bureau était un homme d'environ cinquante ans, décoré,

LE MÉDECIN DES FOLLEî

— Vous m'avez demandé, cher oncle?., fit le jeune homme en entrant. (Page 31 u.^

grand et mince, d'une tournure distinguée, d'une figure avenante et fine.

Il avait été l'ami du père de Fabrice et témoig-nait habituellement au jeune homme beaucoup de bienveillance.

En ce moment, seul avec son secrétaire, il étudiait minutieusement des dossier.s et dos fiches rangés sur une longue table recouverte de drap vert.

Il tendit la main à Fabrice.

— Soyez le bienvenu, cher monsieur Leclèro? — hii dit-il sans se lever, — quel bon vent vous amène ?

— Je viens vous demander un service...

LiV, 40 F- H.ii-- éditeur.

AO

— Réclamez-vous le tête-à-tête?

— Nullement. i Dans ce cas mon secrétaire peut rester. — Prenez ce fauteuil et expliquez- \

vous...

Fabrice s'assit.

— Que puis-jepour vous? — fit le chef de bureau.

— Vous savez que j'ai un oncle... riche banquier à Xow York... — commença le visiteur.

— M. Delarivière, je pense...

— Lui-même. — Il s'établit en France et vient d'acheter une propriété à Neuilly, sur les bords de la Seine, — Désireux d'avoir quelques embarcations de promenade, il souhaite attacher à sa maison un homme bien au fait du métier de marin...

— D'eau douce... — interrompit M. D... en riant.

— Précisément... — Or on m'a recommandé un ancien matelot qui habite Melun et sur lequel je me suis renseig-né... Les informations, quant au présent, sont satisfaisantes, mais il y a un point noir dans le passé...

— Il s'agit peut-être d'un marin ayant subi une condamnation ?

— Oui, une condamnation très grave qui le met sous la surveillance de la haute police. ;

— Ah! diable! \

— La ville de Melun lui est assignée comme résidence ; il ne peut donc , séjourner à Paris sans une permission spéciale. \

— Vous désireriez obtenir pour lui cette permission? |

— Oui, monsieur. |

— En quelle année l'homme a-t-il été condamné ?

— En 1865. I

— A quelle peine? i

— A cinq années de réclusion. î

— Pour quel fait? \

— Pour vol... ;

— Ah! diable!... — répétale chef de bureau. ;

— Ce maliieureux avait volé un pain,... se hâta d'ajouter Fabrice. j

— Le code militaire est impitoyable... — fit M. D... — Mais s'il ne l'était l }i.is. que deviendrait la discipline?

Le neveu de M. Delarivière continua :

— Au bout de deux ans et demi l'homme fut gracié en raison de sa conduite irréprochable en prison...

— C'est une bonne note... — Depuis qu'il a obtenu sa grâce a-t-il toujours habité ilelun?...

— Toujours... \

— Il n'a donné lieu à aucune plainte? \

— Je l'affirme. \

— Que fait-il en ce moment ? \ \ — Il est employé comme batelier chez une brave femme qui loue des canots,

( la veuve Gallet... \ ;

\ — Bien... Je puis, sur votre demande, accorder à cet homme un permis de \

séjour dans le département de la Seine, et je le ferai, mais à deux conditions.

— Lesquelles? \

\ — G est que vous vous engagerez à lui procurer du travail pendant un temps \ !

! déterminé, et que votre oncle ou vous vous répondrez do lui. \

; — Je m'engage à subvenir à tous ses besoins pendant deux années au mini-

; nium, et je me porte garant de sa conduite au nom de mon oncle et en mon ; nom personnel.

; — C'est au mieux... L'administration a tout intérêt à faciliter l'existence de

! ces pauvres gens, égarés mais non pervertis, qu'un moment de faiblesse a rendus ! criminels... Nous les aidons le plus possible quand nous croyons sincère leur ; retour au bien... Nous évitons qu'on connaisse leur passé et qu'on s'en serve ! pour les lapider; mais les récidivistes ne nous inspirent aucune pitié et sont i l'objet de nos lég-itimes suspicions... Vous aurez, mon cher monsieur Leclère,

l'autorisation que vous souhaitez...

! — Merci, mille fois. L'aurai-je bientôt?

\ — Votre protégé recevra son permis dans deux ou trois jours. — Veuillez

\ me donner ses nom et prénoms, afin que j'envoie prendre au ministère de la \ marine sa feuille matricule.

I — Je puis vous éviter cette peine.

'-, Fabrice tira de son carnet le relevé des états de services et des punitions de

'> Claude Marteau, qu'il devait à la complaisance de son ami le lieutenant, et il le \ présenta au chef de bureau.

\ Ce dernier jeta les yeux sur la feuille et la tendit au secrétaire en lui disant :

/ — Monsieur Clavier, vous écrirez aujourd'hui même au préfet de Melun en

\ le priant de donner un passeport à destination de Paris au nommé Claude I Marteau... — Le préfet fera appeler votre protégé, cher monsieur Leclère, et \ on le mettra au courant des formalités à remplir. — Vers la fin de la semaine \ le ci- devant matelot pourra se mettre à la tête des équipages nautiques de votre \ oncle.

î \ — Merci de nouveau, cher monsieur D... — vous êtes l'Iiomme le plus char-

' < mant qu'il y ait au monde I

l — Tout à votre disposition.

{ Fabrice serra la main du chef de bureauet, certain désormais que les choses

! I marcheraient au gré de ses désirs, il quitta la Préfecture de police, remonta j ; dans son poney-chaise, et prit par les quais le chemin d'Auteuil. ' ' 11 allait à la maison de santé de Frantz Rittner.

il — Eh bien, — demanda le docteur, — tout s"est-il bien passé, hier, à

Melun?

— Le mieux du monde et même au delà de mes espérances...

— Mademoiselle Baltus s'est montrée bienveillante?

— Elle m"adore et je suis son fiancé officiel. -Déjà!

— Oui, cher ami... — Seulement il s'est produit un incident très dramatique et du plus grand effet... — Paula, devant ses hôtes et en face du portrait de Frédéric, a fait le serment de n'être ma femme qu'après avoir livré à l'échafaud le meurtrier de son frère...

Frantz Rittner eut un mauvais rire.

— Der Teufel! — s"écria-t-il. — Si Paula tenait son serment, ça vous gênerait pour le mariage, savez-vous! ! — 11 vous faudrait venir à la mairie et à Téghse votre tête à la main, comme l'épouseur décapité de je ne sais quelle ballade allemande.

— BrrrI — répliqua Fabrice en riant aussi, mais d'une façon visiblement contrainte, — no plaisantez pas ainsi! — Cela donne le frisson...

— Par bonheur, — reprit Frantz, — il dépend de vous d'isoler et d'enfermer si bien la jeune fille dans son amour qu'elle oubhe le reste du monde, y compris Frédéric, pour ne penser qu'à vous... et c'est à quoi, sans doute, vous ne manquerez pas.

— .Je n'aurai garde! — Autre chose, cher docteur... — Comment va notre folle?

— Le mieux se soutient. — Le calme persiste. — La folie, loin de devenir furieuse, ainsi qu'on pouvait le craindre au début, se change en une mélancolie douce. — Ah! si nous n'avions pas de sérieux motifs pour empêcher votre tante de la main gauche de recouvrer la raison et, par conséquent la mémoire, je terais une belle cure!... — Malheureusement il n'y faut point songer.

— Avez-vous vu René Jancelyn? — demanda Fabrice.

— Non... pas depuis le soir où vous êtes venu nous rejoindre chezBrébant... — On n'entend plus parler de lui... — 11 ne donne aucun signe de vie... — Entre nousj je crois qu'il a peur et qu'il songe à s'expatrier...

— 11 ne me déplairait nullement de le savoir à cinq cents lieues d'ici, — répliqua Fabrice; — son incurable manie de surcharger les chèques, sans mode-

ration et sans prudence, finira par nous créer de nouveaux et effroyables embarras. — C'est bien assez de l'atraire Baltus... — Si nous nous en lirons, comme je l'espère, nous l'aurons échappé belle...

— Et le batelier de Melun, qu'en faites-vous?

— Je le tiens... — Il n'est plus à craindre.

On vint prévenir Frantz Rittner que des visiteurs l'attendaient au parloir, et le jeune homme, quittant la maison de santé d'Auteuil, traversa le bois de Boulogne pour regagner Neuilly.

Laurent stationnait dans la rue^ près de la grille ouverte, allant et venant do long- en large.

— Ah! monsieur Fabrice, — s'écria-t-il, — enfin vous voici!! — Depuis plus d'une heure je suis là en faction... — Monsieur votre oncle vous a réclamé trois fois... — Il désire que vous montiez chez lui tout en arrivant... Il semble sur des charbons ardents... — Ne perdez pas une minute...

Quand on a dans sa vie des mystères d'iniquité^ tout'devient sujet d'inquiétude, aussi ce fut avec une véritable ang-oisse que le neveu de M. Delarivière demanda :

— Que se passe-t-il donc?

— Un employé du Grand-Hôtel est venu apporter à monsieur votre oncle une lettre arrivée ce matin pour lui d'un très lointain pays... — Je n'en sais pas plus long...

Cette réponse rassura Fabrice.

La lettre, venant de loin, ne pouvait renfermer sur son compte aucune révélation dangereuse.

Deux secondes plus tard, le cob faisait halte au bas du perron; Fabrice jetait les guides au groom et se rendait à l'appartement de M. Delarivière.

Ce dernier se promenait dans sa chambre à coucher avec tous les symptômes d'une vive agitation.

— Vous m'avez demandé, cher oncle?... — fit le jeune homme en entrant.

— Oui, j'avais hâte de te voir.

— J'arrive d'Auteuil, et je vous apporte des nouvelles relativement très bonnes... — La guérison devient certaine. ..Ce n'estplus qu'une question de temps-

— Dieu soit loué! — s'écria M. Delarivière.

— J'ai voulu vous dire cela tout d'abord... — reprit Fabrice. — Apprenezmoi maintenant le motif de votre impatience...

— J'ai reçu ce matin une lettre du fondé de pouvoirs qui dirige en mon absence ma maison de New York...

— Il ne vous annonce rien de fâcheux?

— Au contraire, — il me transmet une proposition qui vient de lui être adressée, proposition inattendue et d'une importance capitale... — Tu vas en juger.

■ — J'écoute...

J18 i>: MEDECIN DES FOELE^

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