‹ Le médecin des follesChapitre 16 sur 36 · LXXV I · texte numérisé non relu

LXXV I

— Le chef de Timportaute maison de Philadelphie, William C ooper and C°, — commença M. Delarivière, — offre de payer deux millions comptant ma maison de banque de New York et. si je consens à rester son associé jusqu'à concurrence de ces deux millions, solidement garantis d'ailleurs, m'assure une part dans les bénéfices, et fixe le minimum de cette part à une somme annuelle de cinquante mille dollars.

— Mais c'est magnifique, cela, mon oncle! — s'écria Kabrice.

— Oui, c'est splendide... — Seulement il y a un revers à la médaille...

— Lequel?

— L'affaire dont il s'agit est trop compliquée pour se terminer par écrit et par procuration... — Ma présence à New Vork serait indispensable... — Or le temps presse. — On me demande une solution immédiate. — Il faut répondre aujourd'hui même par le télégraphe, si je me décide à partir...

— Et vous hésitez?

— J'hésite.

— Cependant, lors de notre première entrevue, vous m'aviez témoigné l'intention de faire prochainement ce voyage.

— Sans doute, mais je comptais alors retourner à New York pour cinq à six mois en compagnie de ma femme et de ma fille. — Pouvais-je prévoir l'immense désastre qui devait me frapper quelques heures plus tard?

— Hélas I ce n'est que trop vrai!... — murmura mélancoliquement Fabrice. M. Delarivière reprit :

— Aujourd'hui, je te le répète, j'hésite. — L'idée de mettre de grands espaces entre moi et ma chère Jeanne, dans le triste état où elle se trouve, me fait peur... — J'attendais ton retour avec impatience pour te demander un conseil.

— Quoi, vous voulez que je vous dise?...

— Ta pensée tout entière... — Dois-je rester? Dois-je {larlir?... — Tu sais si j'ai confiance en toi... — Ce que tu m'engageras à faire, je le ferai...

— Je suis profondément touché et reconnaissant de cette confiance, cher oncle, mais vous m'imposez là une responsabilité bien lourde...

— Je ne t'en impose aucune... Plaide le pour et le contre, et fais-moi partager ta conviction... — Quoi de plus simple?...

— Vous voulez que je formule un avis?

— Tu m'affligerais en refusant de le faire.

— Alors, cher oncle, raisonnons un peu... — Combien dure le voyage?...

— Neuf jours...

— Aller et retour dix-huit. — Quel laps de temps vous faudrait-il, à New l York, pour terminer l'afFaire en question?... |

— Une semaine au plus...

— Dix-huit et sept, vingt-cinq... — Mettons trente pour vous donner une i entière latitude... — Votre absence aurait donc une durée d'un mois... i

— A peu près... |

— Le principal motif de votre hésitation, vous venez de me le dire, est la ^ crainte de vous éloigner de ma tante en ce moment. l

— Oui, et tu dois le comprendre.

— Certes! mais vous exigez de moi une entière franchise, et pour vous ! obéir je réponds ceci.: — Ma tante ne court aucun danger; son état est aussi < satisfaisant que possible ; sa guérison complète et à bref délai doit être considérée l comme certaine^ mais le docteur m'affirmait aujourd'hui encore qu'il ne vous l autoriserait point à la voir avant un mois... — En de telles conditions il importe l peu que vous soyez momentanément séparé d'elle par quelques kilomètres ou > par les espaces de l'Océan... — Le mouvement du voyage, le soin de vos \ affaires, seraient pour vous une distraction forcée et puissante ; au retour vous ; trouveriez notre chère malade, sinon guérie du moins bien près de l'être, et la l consigne du docteur cesserait d'exister. <

M. Delarivière réfléchit pendant un instant. i

— Tout cela est vrai... — dit-il ensuite. — Tout cela est indiscutable... — \ Ainsi tu me conseilles de partir ?

— Les sommes dont il est question sont de telle importance qu'elles constitueraient une grande fortune pour tout autre que vous... — Avez-vous le droit i de sacrifier les intérêts de ma cousine ? l

— Eh! — murmura le banquier, — si j'hésitais, ce n'était pas seulement au \ sujet de Jeanne... c'était aussi à cause d'Edmée... j

A cette minute précise la jeune fille entrait dans la chambre. ] Elle entendit prononcer son nom.

— Père, que dis-tu de moi? — demanda-t-elle en souriant.

— Je suis d'avis, mon oncle, — fit le jeune homme, — qu'il faut apprendre \ à ma cousine ce qui vous occupe.

En quelques mots M. Delarivière mit Edmée au courant de la situation. |

— Si je quitte Paris pendant un mois, — fit-il en terminant — tu te trouveras l isolée, chère mignonne, et cela m'inquiète... |

— Pourquoi donc? — répondit Edmée. — Ne puis-je rester ici, à Neuilly, l sous la garde de mon cousin?... i

^^ — Il y a une difficulté, ma chérie. :

— Laquelle? \

— C'est qu'en sup[iosant que je parte, j'emmènerai ton cousin... l

] Moi? — s'écria Fabrice stupéfait. — Vous m'emmènerez? ;

\ Oui ! mon cher neveu. — Les derniers événements m'ont affaibli et ;

vieilli beaucoup. — Je ne me sentirais plus la force d'accomplir seul un si long ^

\ voyage, et je te demanderais d'être mon compagnon. |

i . Fabrice se mordit les lèvres. \

S'éloigner de Paris en ce moment dérangeait tous aes projets, en compromet- j

1 lait peut-être la réussite.

i Mais le moyen de répondre à son oncle par un refus ?... ]

\ Ah ! combien il se repentait alors d'avoir conseillé le voyage. — Par mal- \

\ heur il était trop tard pour revenir sur son opinion si nettement formulée. \

\ Il fit contre mauvaise fortune bon cœur. \

\ — Comptez sur moi, cher oncle, — répliqua-t-il, — je vous suivrai partout. .

\ —Je n'en doutais pas... Mais revenons àEdmée... — La laisser seule dans

l cette maison me paraît impossible.

; — Eh bien, mais, — dit Fabrice, — ma cousine ne pourrait-elle, pour quel-

ques semaines, retourner à son pensionnat de Saint-Mandé ? l

i M. Delarivière allait sans doute abonder dans ce sens. \

Edmée ne lui en laissa pas le temps. ■

— Oh ! non, père... — s'écria-t-elle enjoignant les mains. — Ne me renvoie pointen pension, je t'en supplie... — J'y mourrais d'ennui, je l'assure... — Comment me retrouver au milieu de ces petites filles, maintenant que j'ai vécu près de toi ?...

— N'en parlons plus... — fil le banquier. .

— Je suis certain, — reprit Fabrice, — que madame Jacques Lefebvre se char- \ gérait bien volontiers de ma cousine...

Le banquier secoua la tète.

— J'en suis certain comme toi, — réphqua-t-il ; — mais il faudrait donner des explications qu'à tout prix je veux éviter... — Mon ami s'étonnerait à boa droit qu'Edmée, en mon absence, n'allât pas rejoindre sa mère...

— C'est juste... — balbutia Fabrice.

La jeune fille tressaillit.

— Ah !... — dit-elle vivement, — tu viens, père, sans le savoir, de me donner une idée et la meilleure de toutes...

— Explique-toi, mignonne...

— La maison de santé d'Auteuil reçoit des pensionnaires ?

— Sans doute... De pauvres femmes à qui les soins du docteur sont indispensables...

— Elle «n pourrait recevoir d'autres. . .

— Je l'ignore... — A quel propos cette question, chère enfant?

— A ce propos qu'il faut, si tu le permets, que Fabrice aille aujourd'hui \ même trouver le docteur et lui demander de me donner asile... — Assurément la

Jeanne marcliait leulement, appuyée au bras de i'infiniiière. (Page 320.)

place ne lui fait point défaut! — Là du moins je serais à ma place, puisque je serais près de ma mère ! . . .

Fabrice baissa les yeux pour cacher le feu sombre qui s'allumait dans ses prunelles.

Edmée chez Rittner où Jeanne se trouvait déjà, ce seraient la mère et la fille en son pouvoir absolu. — Il aurait droit de vie et de mort sur elles, puisqu'il Commandait au docteur.

Cela dépassait toute espérance, et même toute vraisemblance.

— Eh ! mignonne, — s'écria M. Delarivière, — après la terrible scène de

LrV. 41. F. ROV. édiU^ii

LE MEDEiJiN DES FOLLES

l'autre jour, le docteur Rittner refuserait certainement de se prêter à ce que tu souhaites.

— Pourquoi donc, puisque ma mère est calme maintenant?... — Je serais obéissante, d'ailleurs, et jamais je n'insisterais pom- rendre plus fréquentes ou plus longues les entrevues entre ma mère et moi... Le banquier se tourna vers son neveu...

— Crois-tu, Fabrice, — demanda-t-il^ — que le docteur consentirait?

— Je ne sais pas... — répliqua le jeune homme. — Mais rien n'empêche de lui poser la question. — Il me semble qu'Edmée pourrait habiter en effet la maison de santé, et profiter de certaines heures de complet apaisement pour voir notre chère malade et pour lui parler, sous la surveillance du docteur...

— Ah! cousin... — balbutia la jeune fille, — vous m'avez comprise... Merci !

Puis, joignant les mains pour la seconde fois, elle ajouta d'une voix suppliante :

— Tu veux bien, père, n'est-ce pas? — Dis... tu veux bien?...

— Que ta volonté soit faite, mignonne! — répliqua M. Delarivière. — Jautorise la démarche de Fabrice auprès du docteur.

— Et quand irez-vous à Auteuil, mon cousin?

— Tout de suite, chère cousine.

— Oh! oui, tout de suite, je vous en prie I

— Je partirai dans dix minutes...

El le jeune hommeîdonna l'ordre d'atteler de nouveau le cob au poneychaise.

— Ainsi, cher oncle, — reprit Faijrict.'. — noire voyage est décidé ?

— Oui. en principe... — répondit M. Delarivière, — à la condition, toutefois, que le docteur se chargera dEdmée...

— Et quand parlirions-nous ?

— Dès demain pour le Plavre où j'ai une allaire à régler avec mon corre^pondant, et nous nous embarquerions jeudi sur un transatlantique qui prend la mer ce jour-là...

Un domestique vint annoncer que la voiture était prête.

— Avant deux heures je serai de retour... — dit le jeune homme un quittant sou oncle et sa cousine.

DeNeuilly-Saint-James à Auteuilladistance est courte, en traversant le bois de Boulogne, et le cob avait un bon train.

\u bout de trente minutes Fabrice arrivait ii la grille de la maison de santé et franchissait le seuil du cabinet de Frantz Rittner.

Le docteur, en le voyant, fit un geste de surprise.

— Encore vous !... — s'écria-t-il.

— Encore moi... — dit le jeune homme en riant. ., •

— A coup sûr votre visite a quelque sérieux motif.

— Oui, pardieu !... .

— De quoi s'agit-il ?

— Pouvez-vous recevoir une pensionnaire ?

— Folle ?

— Non.

— Ce n'est point mon habitude, vous le savez, maïs toute règle comporte des exceptions, et pour vous obliger je ferais beaucoup... — Expliquez-vous.

— Je vais le faire brièvement... — Mon oncle part demain pour New York et m'emmène avec lui...

— Ah ! bah !

— Ce voyage doit durer un mois... — Ma cousine Edmée souhaite passer dans votre maison, à proximité de sa mère, le temps de notre absence... — Estce possible ?

— Pourquoi non?... — L'idée vient de vous, mon cher, et vous êtes un malin!... — Vous vous êtes dit : — Lamèreet la ftlle sous la main de ce bon docteur Rittner qui m'est absolument dévoué^ cela -peut simplifier bien des choses... Est-ce que je me trompe?

— Je comprends mal votre pensée.

— Allons donc !... vous la comprenez merveilleusement au contraire... — Je suis un vieux singe qui se connaît en grimaces... — Je lis dans votre âme comme dans un livre... — Eh bien, vous pouvez compter sur moi... — il suffirait d'un télégramme ainsi conçu : « Occupez-vous du placement de fonds dont je vous ai parlé » et, à votre retour à Paris, vous n'auriez plus à partager avec personne l'héritage de votre excellent oncle... — Quant à ma part de cet héritage, je n'en parle pas. — Nous arrangerons cela entre nous, comme deux bons amis... comme deux frères...

Fabrice, hypocrite jusqu'au bout, aurait voulu protester, mais un regard de son complice arrêta les paroles sur ses lèvres.

— Ainsi, c'est convenu, — reprit Frantz avec ce mauvais sourire dont il avait l'habitude, — j'accepte ma nouvelle pensionnaire pour vous rendre service... Je vais faire préparer deux pièces confortables, une chambre et un petit salon, entièrement indépendants des logements des folles... — Quand m'amènerez-vous la jeune fille ?...

— Demain, dans la matinée.

— Votre oncle vous accompagnera-t-il?

— C'est probable, pour ne pas dire certain.

— Quelles recommandations particulières ?

— Entourez ma cousine de soins et d'égards...

— Parbleu !... je suis un galant homme.

— Xe la laissez sortir sous aucun prétexte... — Veillez à ce qu'elle n'entretienne avec le dehors aucune correspondance... — Si elle écrivait — (ce qui d'ailleurs me paraît improbable ), — supprimez ses lettres... — Personne au monde ne doit savoir que Jeanne et sa fille sont ici. . .

— Dormez en paix... — Les secrets de ma maison sont bien gardés.

— Quant aux arrangements pécuniaires ?

— J'accepterai mille francs par mois...

— Voici le premier mois.

— C'est parfait...

Après un échange de poignées de mains, le jeune homme regagna Neuilly.

Son absence n'avait pas duré plus d'une heure et demie.

Edmée était encore auprès de son père, attendant avec anxiété le »'etour de Fabrice.

— Eh bien ? — lui demanda-t-elle vivement.

— Eh bien! chère cousine, soyez heureuse... — J'ai eu quelque peine .\ gagner votre procès, mais enfin je l'ai gagné!... — Vous trouverez demain uu appartement tout prêt dans la maison du docteur.

— Ah! mon cousin, que je vous suis reconnaissante de cette bonne nouvelle!... — s'écria la jeune fille. — Je suis sûre que ma présence sera }»our ma mère un souverain remède, et qu'à votre arrivée vous la trouverez guérie !

— Puisse Dieu t'entendre, ma mignonne ! — murmura M. Delarivière qui se mit à son bureau et écrivit une dépèche pour son correspondant de New York auquel il annonçait sa prochaine arrivée.

Il tendit ensuite à Fabrice le papier plié en quatre et lui dit :

— Le sort en est jeté! — Fais porter ceci au télégraphe.

Le lendemain, dès le point du jour, le jeune homme était debout. Il sonna Laurent qui remplissait, avec un zèle au-dessus de tout éloge, ses doubles fonctions d'intendant et de valet de chambre.

— Préparez ce matin, — lui commanda-t-il, — une valise de linge et de vêtements... — Rien d'inutile... le strict nécessaire pour une absence d'un mois...

— Monsieur part en voyag<î ? — s'écria Laurent.

— Aujourd'hui même, avec mon oncle...

— Et mademoiselle Edmée ?,..

— Nous allons la cotiduire chez des amis..

— Monsieur m'emmènera-t-il?

— Non... — Votre présence est nécessaire ici pour surveiller les domestiques et maintenir le bon ordre dans la maison.

Laurent se rengorgea.

Fabrice reprit :

— Dans deux ou trois jours un brave homme, un ancien matelot, se présertera, venant de Melun. — Il vous remettra une de mes cartes... — Il se nomme Claude Marteau...

— Claude Marteau... — Bien, monsieur...

— J'ai pris cet homme à mon service... — Il est chargé de me composer une petite flottille d'embarcations de plaisance...

— Des embarcations... ïrèsbieji, monsieur... — Ça sera joliment commode pour taquiner l'ablette.

— Vous installerez Claude Marteau dans le pavillon qui donne sur le boulevard de la Seine, au fond du jardin... — Vous le laisserez libre d'aller et de venir à sa guise. — C'est un excellent garçon que je vous recommande... — Il n'a qu'une mauvaise habitude, celle d'aimer un peu trop le vin... — Faites tout ce qui dépendra de vous pour le dissuader de boire plus que de raison... — Un ivrogne déconsidère la maison où il se trouve...

— Je boirai avec lui, monsieur, pour l'empêcher de se griser.

— Et si vous vous grisez vous-même?... — dit Fabrice en riant.

— Pas de danger, monsieur... je connais mon tonnage... aucun moyen de me décider à absorber une goutte de trop...

Fabrice ouvrit le tiroir d'un bureau placé dans sa chambre, entre les deux fenêtres, et en tira une liasse de billets de banque.

— Je laisse ici vingt-cinq mille francs... — dit-il.

— Tant que cela, monsieur 1

— Oui, et je vous les donne en compte ; — à la fin du mois vous payerez les gages de tout le monde et les notes des fournisseurs. — Claude Marteau gagne cent vingt-cinq francs par mois. — Vous lui remettrez l'argent qu'il vous demandera pour ses achats.

— Quel qu'en soit le chiffre?

— Oui... j'ai toute confiance en lui.

Fabrice replaça les billets dans le tiroir du meuble qu'il ferma à double tour et dont il donna la clef à Laurent, très fier de se trouver investi d'une troisième fonction non moins honorable que les deux autres, celle de caissier.

— Monsieur a-t-il encore quelque chose à me commander? — demanda-t-il

— Pour le moment, non.

— A quelle heure partiront monsieur et l'oncle de monsieur?

— Ce soir, à six heures... — Nous conduirons ma cousine à la campagne immédiatement après déjeuner.

— Alors il faudra atteler le landau?

— Aon... — Vous enverrez chercher, à la station de la porte Maillot, ou à celle du Jardin d'acclimatation, un fiacre à quatre places ; arrangez-vous pour que ce fiacre soit ici vers onze heures.

— Bien, monsieur. — j'expédierai un palefrenier en temps utile. — je m'occuperai, moi, de la valise de monsieur...

Fabrice alla trouver M. Delarivière.

— Cher oncle, — lui demanda-t-il, — avez-vous donné des ordres pour vos bagages ?

— Je n'emporte que fort peu de chose, — répondit le vieillard ; — je trouverai àjN'ew York tout ce qu'il me faudra... A quelle heure serons-nous auHa^Te?

— A minuit quinze minutes... — Yous visiterez votre correspondant demain matin, avant de nous embarquer... — Tenez-vous prêt pour déjeuner à dix heures précises. — Le docteur Rittner nous attend avant midi...

— As-tu prévenu les gens d'écurie?

— J'ai donné l'ordre de nous amener une voiture de place... — Il est inutile que vos domestiques sachent que ma cousine passera le temps de votre absence dans la maison de santé d'Auteuil.

— Tu as bien fait!... — Tu penses à tout! — Je t'admire

LXXYII

Fabrice regagna son appartement et il écrivit à Paula une longue épître passionnée.

Il expliquait à mademoiselle Baltus les circonstances qui le contraignaient à s'éloigner d'elle sans l'avoir revue, et naturellement il ajoutait que, tandis que son corps traverserait les mers, son cœur et son âme ne quitteraient point la villa de Melun...

Quand il eut achevé, il relut sa lettre, se déclara satisfait du style, et se dit :

— Je défie Paula de ne pas penser à moi pendant mon absence... — A mon retour je la retrouverai plus éprise encore.

Dix heures sonnèrent, et en même temps la cloche annonça le repas du matin.

Edmée, M. Delarivière et Fabrice se réunirent à la salle à manger.

Le visage un peu pAlc de la jeune fille offrait les traces d'une nuit d'insomnie, et ses paupières étaient rouges.

— Qu'as-tu, chère mignonne? — lui demanda le vieillard en l'embrassant. — On dirait que tu as pleuré...

— J'ai un peu pleuré, père, c'est vi-ai, et je suis triste.

— Pourquoi ?

— Parce que tu vas me quitter...

— Mais tu connaissais ce départ hier.

— Hier, je ne pensais qu'au bonheur de me rapprocher de ma mère. Aujourd'hui, je ne pense qu'au chagrin de me trouver séparée de loi.

— Notre séparation sera courte...

— Je la trouverai toujours trop longue...

— Un mois passe vitel

— Trente mortels jours !... C'est une éternité! — Combien de temps serezvous en mer?

— Neuf jours...

— Plus d'une semaine entre le ciel et l'eau ! Cela fait peur !

— Eh! chère enfant, autrefois, pour accomplir le même voyage, on mettait des mois entiers...

— Tu m'écriras ?

— Tout en arrivant à New York, oui, et s'il n'y a point de steamer en partance, je t'enverrai un télégramme...

— Enfin, à la grâce de Dieu, et qu'il daigne nous protéger tous! Le déjeuner s'acheva presque silencieusement.

Une atmosphère de tristesse pesait sur les convives. Laurent vint annoncer que le fiacre attendait.

Edmée n'emportait qu'un nombre fort restreint de vêtements très simples. — Sa petite malle n'était point encombrante.

— AAuteuil... — dit Fabrice au cocher, en se réservant d'indiquer plus tard l'adresse exacte.

Le fiacre faisait halte, rue Raffet, à midi moins un quart. Frantz Rittner attendait nos trois personnages et les accueillit avec celte politesse un peu froide dont il avait l'habitude.

— Mademoiselle, — dit-il à Edmée, — il a fallu des circonstances particulièrement intéressantes pour me décider à vous admettre dans ma maison... — Je puis vous affirmer que l'exception faite en votre faveur est la première, et ne se renouvellera pas...

La jeune fille, très intimidée, balbutia quelques paroles de gratitude. Le médecin des folles reprit :

— Je vais vous montrer le logement que je vous destine... — Une femme de confiance sera spécialement attachée à votre personne... — vous aurez le parc pour promenade... — On vous servira vos repas dans votre chambre, à moins qu'il ne vous plaise de prendre place à ma table, ce dont je serais fort honoré... — Je ne négligerai rien, soyez-en sûre, pour adoucir votre captivité volontaire, car une maison de santé, dans les conditions où se trouve la mienne, est une véritable prison...

L'appartement d'Edmée, auquel Frantz Rittner conduisit ses visiteurs, se

composait de deux pièces situées dans Je pavillon de gauche, au-dessus du salon d'attente. — Ces deux pièces, d'une élégante simplicité, tendues et meublées de cretonne aux vives couleurs, avaient de larges fenêtres donnant sur le parc rempli de verdure et de fleurs. ;

Elles étaient gaies, lumineuses et, quoi qu'en eût dit le docteur, ne rappe- ; laient en rien la prison. \

— Tout cela est charmant... — murmura la jeune fille. — Je serai bien ici. \ Ces paroles traduisaient fidèlement sa pensée, et néanmoins une vague an-' l

goisse, un pressentiment sombre, lui serraient le cœur. j

< On redescendit au salon d'attente. |

• M. Delarivière ne s'asseyait pas. j

i — iSous quittez-vous déjà, monsieur? — demanda Frantz Rittner. |

\ — Vous savez, docteur, que je pars pour un long voyage?... — répUqua le |

vieillard après un moment d'hésitation.

\ — Je le sais, et, sans ce voyage, mademoiselle votre fille ne serait pas ma

pensionnaire...

! — Docteur, j'ai une requête à vous présenter...

( — Je l'accueillerai bien volontiers, si je le puis. l

\ — Je souhaiterais avec ardeur, avant de quitter Paris et la France, voir ua |

; instant, fût-ce de loin, les traits de ma femme bien-aimée... — Me refuserez- \

'; vous cette grâce ! \

\ — Non, monsieur, — répondit le médecin des folles, — non, je ne vous la <

' refuserai pas, car j'ai tout lieu de croire qu'aujourd'hui l'entrevue que vous |

', désirez sera sans péril... {

\ Le banquier tressaillit de joie. '>

\ — Oh ! merci ! — s'écria-t-il. — Merci de toute mon âme ! |

: — Si vous voulez me suivre, — reprit Frantz, — je vais vous guider... {

; M. Delarivière ajouta vivement : j

I — Je vous en prie, rendez plus précieuse encore la faveur que vous \

\ m'accordez... \

i — Et comment?... \

i — Cette chambre où nous avons été témoins d'une si terrible crise m'é])ou-

vante. — Est-il donc impossible d'amener ici ma chère Jeanne, ou de la con-

^ duire au jardin?...

Le docteur réfléchit pendant une ou deux secondes.

— Cela est possible, — répliqua-t-il ensuite, — je vais donner des ordres... En même temps il appuya sur le bouton d'une sonnette électrique. Une infirmière se présenta.

— Faites descendre au jardin la pensionnaire du numéro o, — lui commanda-t-il. — Nous l'attendrons auprès du grand cèdre.

Il ajouta, en s'adressant à ses visiteurs :

Le dernier train venait de passer et le jeune bomuie était encore près du guicliet, attendant

toujours. (Page 340.)

— Venez...

Le cèdre désigné par Frantz occupait le point central d'une pelouse arrondie. Un banc de gazon se trouvait sous l'ombrage de ses branches séculaires.

Quelques minutes s'écoulèrent pendant lesquelles aucune parole ne fut échangée, puis la porte du principal bâtiment s'ouvrit.

Jeanne parut.

Elle marchait lentement, appuyée au bras de Tinfirmière ; — ses regards

LiV. 42. F. ROy, éditeur

orraient autour d'elle avec indifférence et ne semblaient rien voir; — son charmant visage pâle exprimait un calme absolu.

Edmée fit un mouvement pour courir à sa rencontre. — Le docteur l'arrêta du geste.

M. Delarivièro tremblait de tout son corps.

La folle avançait toujours avec la même lenteur, pareille à une somnambule dans un accès de sommeil magnétique.

A deux pas du petit groupe elle s'arrêta.

— Ma mère !... — balbutia Edmée, — ma mère !...

.Jeanne tourna les veux vers la jeune fille. — Elle étendit la main et caressa les mèches blondes qui formaient sur le front d'Edméc une frange soyeuse, }iuis d'une voix douce et basse, presque sans intonation, elle dit :

— Les épis sont mûrs... ils sont dorés comme les rayons du soleil... Oh! la belle moisson..

Puis elle se laissa tomber sur le banc de gazon, baissa les yeux et remua les lèvres, mais sans articuler de sons perceptibles.

Edmée s'assit à côté d'elle et saisit ses mains qu'elle couvrit de baisers.

Jeanne ne parut pas s'en apercevoir.

M. Delarivière, à son tour, prit place auprès d'elle.

— Jeanne... chère Jeanne... — murmura-t-il avec une poignante émotion. — Regarde-moi... me reconnais-tu?

Le visage de la folle resta muet. Elle n'entendait pas ou ne comprenait point.

Le vieillard se pencha vers elle et appuya ses lèvres sur son front incliné.

Jeanne demeura impassible.

M. Delarivière, éclatant en sanglots, cacha sa figure dans ses mains.

Le docteur fit un signe à l'infirmière qui reprit le bras de la malade.

Jeanne se leva docilement et suivit son guide sans tourner une seule fois la tête en arrière.

— Ah! mieux vaut que je m^éloigne !... — s'écria le vieillard. — Plutôt ne pas la voir que de la voir ainsi ! ...

— Les progrès accftmplis depuis trois jours sont immenses cependant... — répliqua Frantz. — A votre retour d'Amérique (à moins de complications imprévues;, — tout ira bien...

— Oue Dieu vous entende, docteur... — j ose à peine espérer... Le moment de la séparation était venu.

Edmée, le cœur gonflé, les yeux pleins de larmes, sentait grandir ses pressentiments noirs... — Elle regrettait presque maintenant la décision prise sur sa demande, mais pour rien au monde elle n'aurait voulu avouer ce regret.

Le père et la lillc fleurèrent dans les bras l'un de l'autre ; — de tristes adieux

furent échangés, et le banquier, entraîné par Faljrice, quitta cette maison uù il laissait son âme tout entière.

A six heures cinq minutes l'oncle et le neveu montaient en wa^on ; à minuit quinze ils étaient au Havre où M. Delarivière touchait le lendemain chez son correspondant un million deux cent mille francs en un chèque sur la maison Rothschild, et le surlendemain ils s'embarquaient à bord du paquebot l'A/Z^afros qui devait les conduire à ?sew York.

Page 1