‹ Le médecin des follesChapitre 17 sur 36 · QUATRE FEMMES · texte numérisé non relu

QUATRE FEMMES

Edmée n'avait point été dupe d'une illusion en croyant reconnaître la voix du docteur Yernier. lorsque le train venant de Melun s'était croisé au sortir de la gare de Brunoy avec le train parti de Paris dans lequel se trouvait la jeune fiUe en compagnie de son père, de Fabrice, et de M. et madame Jacques Lefebvre, se rendant à l'invitation de Paula Baltus.

Georges, en entrevoyant au passage le visage charmant d'Edmée , vision délicieuse aussitôt évanouie, n'avait pu retenir une exclamation de surprise.

Depuis trois jours, à la suite des événements qui nous sont connus, le jeune médecin vivait dans un état de perplexité facile à comprendre.

Son plus ardent désir était de revoir l'enfant qu'il aimait de toute son hme, mais il pratiquait, nous le savons, le culte du devoir; — la maladie d'un de ses clients, maladie dangeureuse nécessitant des soins assidus, le clouait à Mt4un, car l'honneur du médecin, comme celui du soldat, ne permet ni à l'un ni à l'autre d'abandonner son poste à l'heure du péril.

Or le temps passait, la jeune fille d'un moment à l'autre pouvait quitter le pensionnat, et dans ce cas, une fois la trace perdue, comment ferait-il pour la retrouver ?

Cette menaçante énigme obsédait sans relâche l'esprit du docteur.

Au matin du troisième jour, le malade allant un peu mieux et la présence continuelle du médecin cessant d'être indispensable, Georges avait résolu de mettre un terme aux angoisses qui le torturaient.

En conséquence, le dimanche en question, il était parti de bonne heure afin dé se rendre à Saint-Mandé et de s'y renseigner.

Et voilà qu'au moment où il se dirigeait vers Paris, Edmée s'en éloignait !...

Que siguiliait cela? — Que se passait-il dune?...

La première pensée de Georges fut de se demander où allait le train qu'il venait de croiser.

M. Delarivière g-agnait-il Marseille afin d'y terminer des affaires de banque et de s'embarquer ensuite pour l'Améiique avec sa fille ?...

Le docteur se disait avec épouvante que, s'il en était ainsi, il ne reverrait jamais sans doute l'adorable créature sans laquelle il lui semblait ne plus pouvoir vivre...

Heureusement cette poignante incertitude fut de courte durée.

La machine stoppait. — Les employés criaient :

— Brunoy... deux minutes d'arrêt...

Georges, se penchant à la portière, questionna vivement.

La réponse fut rassurante.

Le train qui venait de passer n'allait pas plus loin que Montereaù?

Le jeune homme respira.

Certes, pour retrouver Edmée, de nombreuses difficultés restaient à vaincre, mais enfin il ne s'agissait point d'un départ définitif. Le banquier n'emmenait pas sa fille à New York.

— Oii va-t-elle ? — se demanda Georges ; — à coup sur elle n'est pas seule, et son père l'accompagne... — Quel peut être le but de ce déplacement matinal ? — Une simple promenade sans doute dans les environs de Paris... Une excursion à Fontainebleau peut-être...

Une pensée soudaine traversa l'esprit du docteur et fit courir sur son épiderme un frisson d'espérance.

— S'ils se rendaient à Melun?... — murmura-t-il. — S'ils allaient chez

moi

C'est impossible... Et cependant, pourquoi non?.

madame

Delarivière peut avoir besoin de mes soins... on vient les réclamer... Après un instant de réilexion il haussa les épaules et reprit :

— Allons, je deviens fou !... — Depuis quand les millionnaires quittenl-ils Paris pour recourir à un très humble et très obscur médecin de province?... — Madame Delarivière, si son état est grave, se trouve certainement dans une maison de santé, et dans la plus célèbre de toutes... — A quoi bon me forger des chimères?... — Et cependant j'ai bien vu Edmée, et le train qui l'emporte ne dépasse pas Montereaù... — Je ne puis chasser cette pensée... M. Delarivière et sa fille vont à Melun... Mes pressentiments me l'affirment...

Georges aurait voulu descendre et reprendre à l'instant le chemin déjà parcouru, mais il était trop tard.

Le train venait de se remettre en marche et ne s'arrêterait plus qu'à Paris. A peine arrivé, les indécisions du jeune homme recommencèrent.

— Quel parti prendre? — se demanda-t-il. — Dois-je retourner chez moi, ou commencer mes recherches ?

Après une seconde de réflexion il se répondit :

I Puisque je suis ici, chercher est plus logique... — Ce soir ou demain

5 M. Delarivière et sa fille reviendront à Paris et, si j'ai réussi, je saurai du moins

\ où les retrouver...

\ Ceci résolu, il se rendit au plus prochain bureau télégraphique et expédia

\ cette dépêche à sa vieille gouvernante Madeleine :

I Si M. Delarivière vient me voir, demandez-lui son adresse à Paris et télégra-

\ phiez-moià l'instant chez mon père.

\ Cela fait, l'esprit plus tranquille, il gagna la gare de Vincenues et prit un

\ billet pour Saint-Maudé.

\ Aussitôt descendu de wagon, et avant même d'aller embrasser ses parents, il

\ courut au pensionnat oii, si peu de jours auparavant, Edmée se trouvait encore. \

i Dieu sait avec quelle violence son cœur battait dans sa poitrine, tandis que \

sa main tremblante agitait la chaînette de la cloche. \

l Le concierge accourut et salua le jeune homme comme on salue une figure

i de connaissance. ]

— Que désire, monsieur? — lui demanda-t-il. | i — Madame la directrice est-elle visible ?... ^

-^ Je le pense, monsieur... — Les élèves sont à la grand'messe, mais madame, ; \ un peu souffrante ce matin, ne les a point accompagnées... \

\ — Veuillez lui faire passer ma carte... \

\ — Tout de suite, monsieur... — Suivez-moi s'il vous plaît... \

\ Et le concierge introduisit Georges dans le salon d'attente dont nous avons \

l franchi le seuil avec M. Delarivière et son neveu Fabrice Leclère. \

l La directrice n'avait jamais vu Georges, mais elle connaissait un peu sa |

l famille et ne pouvait, en conséquence, considérer le jeune homme tout à fait -• l comme un étranger. \

\ Elle vint le rejoindre presque aussitôt avec une physionomie souriante. \

\ — Je suis enchantée de faire connaissance avec vous, monsieur le docteur,

l lui dit-elle, — car votre éloge est dans toutes les bouches. — A quel motif ■

\ dois-je le plaisir de recevoir votre visite?

I — Madame, — répliqua Georges, non sans embarras, — j'ai grand'peur que

{ ma démarche ne vous semble indiscrète.

; — Pourquoi donc? — interrompit gracieusement la directrice.

— Vous allez le comprendre... — Vous l'excuserez cependant, je l'espère,

car une raison impérieuse, que j'aurai l'honneur de vous faire connaître, m'oblige ;

il solliciter de vous un renseignement du plus haut intérêt pour moi. ;

I — Questionnez, monsieur le docteur. Je suis toute à votre disposition. ^

I — Vous avez, ou du moins vous aviez ici une pensionnaire qui se nomme >

l mademoiselle Edmée Delarivière? |

j — Je l'avais, je ne l'ai plus... \

— Ainsi M. Delarivière est venu chercher sa fille, comme il en avait l'intention?

— Oui, docteur... Mercredi de la semaine passée il nous a enlevé cette chère enfant, que tout le monde aimait et que nous regrettons vivement.

— Ma carte, — reprit Georges, — a pu vous apprendre que j'habite Melun.. .

— En effet...

— 11 y a quelques jours, madame Delarivière se trouvant de passage dans cette ville, et très souffrante, j'ai eu l'honneur de lui donner mes soins... — Pendant une courte absence que j'ai faite pour venir ici visiter mon père un peu malade, M. Delarivière a quitté Melun à l'improviste en oubliant de laisser son adresse à Paris... — Or j'ai absolument besoin de le voir, et j'ai pensé, madame, que vous pourriez peut-être m'indiquer l'hôtel où il descend lors de ses voyages en France.

— C'est, je le crois, au Grand-Hôtel... — Oui, c'est bien là qu'on a porté, le soir du départ, les petits bagages de notre chère Edmée... — Je ne saurais cependant vous affirmer qu'il s'y trouve encore... — Il reprenait notre petite amie pour la conduire auprès de sa mère...

— Je sais cela... Mais madame Delarivière, momentanément du moins, n'était pas en état de voir sa fille... Il ne me reste donc qu'à m'informer au Grand-Hôtel?

— Mon Dieu, oui, docteur, car, si incomplets que soient mes renseignements, je n'y pourrais rien ajouter, et croyez bien que je le regrette.

— Merci mille fois, madame, de votre bon vouloir, et permettez une question encore : — mademoiselle Delarivière avait au pensionnat une amie très intime... mademoiselle Marthe, je crois...

— Marthe de Ronceray... oui, monsieur; charmante jeune jRlle...

— N'admettez-vous pas comme possible que mademoiselle Edmée, au moment du départ, ait dit à son amie quels étaient les projets de son père?

— Gela m'étonnerait fort... Edmée devait ignorer ces projets... — Elle n'a fait qu'embrasser M. Delarivière, et leur conversation n'a duré qu'un instant...

— Mais, depuis, ne peut-elle avoir écrit?

-— Oh ! cela, non, j'en suis sûre... — Vous comprenez, monsieur le docteur, que toutes les correspondances adressées à mes élèves passent sous mes yeuxavant de leur être remises... — Mesure de prudence et de haute convenance... Or, depuis le départ d'Edmée, Marthe n'a reçu aucune lettre...

Georges, prodigieusement désappointé, se leva.

— Je vais avoir l'honneur, madame, de prendre congé devons, — dit-il, — et je vous prie de croire à ma plus vive gratitude pour la bienveillance de votre accueil.. «

:Vu moment où Georges prenait congé, un coup de cloche retentit à la porte extérieure, suivi presque aussitôt d'un bruit de voix joyeuses.

— Attendez une minute, monsieur le docteur, — dit la maîtresse du pensionnat, — voici nos élèves qui rentrent... — Je vais vous envoyer Marthe... — Si la chère enfant sait quelque chose, elle s'empressera de vous l'apprendre.

Georges remercia de nouveau, et la directrice sortit du salon. L'attente du jeune médecin fut courte.

Au bout de quelques secondes, mademoiselle de Ronceray entrait avec sa vivacité habituelle.

La jolie brune avait l'air étonné et inquiet.

— Monsieur Vernier ! — s'écria-t-elle. — Dieu sait que j'étais loin de m'atlendre à vous voir! — Dites-moi bien vite qu'il n'est rien arrivé de fâcheux à

5 Edmée

— Rassurez-vous, mademoiselle, — répliqua Georges, — je ne vous apporte point de mauvaises nouvelles... Je ne vous en apporte d'aucune sorte... Je venais vous en demander...

— A moi? — Comment?...

— Je ne sais ce qu'est devenue votre amie depuis son départ du pensionnat.

— Quoi! vous ne l'avez point revue?...

— Je crois l'avoir entrevue ce matin, au passage, dans un train qui l'emportait loin de Paris, et je frissonne à la pensée d'une éternelle séparation...

— Expliquez-vous, monsieur Georges... expliquez-vous vite...

Le jeune homme, les yeux pleins de larmes, raconta brièvement ce que nos lecteurs savent déjà.

— Tout cela est bien singulier! — s'écria Marthe quand il eut achevé ; — Je ne comprends absolument rien au silence d'Edmée, je n'en sais pas plus long que vous à son sujet, mais je puis vous affirmer, avec une certitude absolue, que ce départ qui vous épouvante ne saurait être délinitif... — Edmée vous aime...

— Le croyez-vous? — interrompit Georges vivement. Marthe sourit, en rougissant un peu.

— Je fais mieux que le croire, — répondit-elle, — j'en suis sûre... J'étais la confidente de la chère mignonne... Elle n'avait rien de caché pour moi... Elle vous a donné son cœur sans réserve... Elle n'existe que pour vous aimer... Si son père songeait à lui faire quitter Paris et la France, elle aurait certainement le courage de lui avouer son amour... Or M. Delarivièrc chérit sa fille plus que tout au monde, et il a bien raison, car elle est adorable — (vous en savez quelque chose, monsiinir Georges!...) Gela étant, vous comprenez qu'il renoncerait à tous ses projets plutôt que de rendre Edmée rnalheuieu&e.

Le crime est consommé... Le vieillard tombe et meurt... L'assassiu sourit en jetant dans l'abîme

le couteau. (Page 350.)

— Ah ! mademoiselle, vous me rendez la vie ! — balbutia le docteur très ému.

— Tant mieux, car il faut vivre, — reprit Marthe avec un nouveau sourire. — Il faut vivre pour chercher notre chère Edmée. — Ce ne doit pas être bien difficile, ce me semble, de trouver dans Paris la trace d'un banquier je ne sais combien de fois millionnaire.

— Sans doute, mais j'espérais que mademoiselle Edmée vous aurait adressé quelques lignes :

Marthe secoua sa jolie tête.

LiV. 48 f- 2ïiV. éditeur.

; — Les distractions d"uno existence toute nouvelle ne lui en auront pas laissé

\ le temps... — répliqua-t-elle. — Elle le fera certainement un peu plus tard, car

l elle me l'a bien promis, et notre Edmée n'est point oublieuse. . . — Aussitôt qu'elle

^ m'aura écrit, je demanderai à madame la permission de vous envoyer sa lettre

l à Melun.

{ Tandis que la jeune fille prononçait ces mots, la maîtresse du pensionnat

; rentrait dans le salon.

I Le trouble de Georges ne lui échappa point.

j — Je vois, — dit-elle, — que Marthe n'a pas pu vous renseigner mieux que

j moi.

\ — ]N'on, madame, mais mademoiselle de Ronceray me donne l'espoir que,

/ si elle reçoit des nouvelles de son amie, vous lui permettrez de m'en faire part.

\ — Je le lui permettrai bien volontiers, monsieur le docteur.

^ Georges n'avait aucune raison pour rester plus longtemps. — Il se leva de

] nouveau, définitivement cette fois, et quitta le pensionnat.

] La maison de ses parents, nous le savons, se trouvait à deux pas. — Il entra,

j ne prit que le temps d'embrasser son père et sa mère, leur demanda s'il était

l arrivé pour lui une dépèche de Melun, reçut une réponse négative et repartit

j pour Paris, laissant- les excellentes gens stupéfaits de cette apparition imprévue

\ et si courte, et de ce brusque et inexplicable départ.

^ Il alla droit au Grand-Hôlel.

'' — Est-ce ici, — demanda-t-il, — que M. Delarivière, le banquier de New

I York, descend lorsqu'il vient à Paris?

j — Oui, monsieur...

\ — Donc, en ce moment, il habite le Grand-Hôtel avec sa femme et sa

1 fiil.'?

i — Il l'habilait avec sa fille seulement, mais il la quitté...

! — Ce matin?...

I — Non, monsieur, depuis deux ou trois jours, pour prendre possession d'une

I propriété qu'il vient d'acheter.

I — A Paris même?

I — A Neuilly-Saint-James...

\ — Pouvez-vousme donner l'adresse exacte?

j — Oui, monsieur, parfaitement... — M. Delarivière nous Ta laissée en don-

j liant l'ordre de faire suivre les lettres ou les dépêches qui pourraient arriver ici

] pour lui.

; L'employé du Grand-IIôtel consulta un registre ad hoc et écrivit sur une carte

j qu'il lendit au docteur l'adresse de la villa située à l'angle de la rue du Bois-de

il Boulogne et de la rue de Longchamps.

< Georges Vernier, muni de ce document officiel, se sentit soulagé d'un poids

i immense.

Évidemment M. Delarivière, achetant un domaine aux portes de Paris, ne songeait point à retourner en Amérique avec Edmée.

Quant à madame Delarivière, puisqu'elle ne se trouvait pas avec son mari et avec sa fille, elle était certainement dans une maison de santé.

Une fois sur le boulevard, le docteur se consulta.

Devait-il aller à Neuill} ? devait-il retourner immédiatement à Melun?

Son hésitation ne fut pas de longue durée.

— A quoi bon, — se dit-il, — perdre deux heures en faisant une inutile visite à la villa de Saint-James où je suis certain de ne trouver personne?

Mieux valait cent fois regagner Melun, oii peut-être en ce moment Edmée et M. Delarivière l'attendaient en vain.

Georges sauta dans la voiture qui l'avait amené.

— Gare de Lyon! — cria-t-il en s'installant. — Brûlez le pavé... Dix francs de pourboire...

Cette promesse, faite au cocher, donna littéralement des ailes au cheval.

Un train allait partir.

Le jeune homme y monta, et passa le temps du voyage à se démontrer à luimême que les fiacres parisiens marchaient plus vite que la vapeur.

Une fois à Melun, il questionna les gens de la gare.

A une heure qu'il désigna avait-on vu descendre d'un compartiment de première classe un homme d'un certain âge, aux cheveux grisonnants et aux longs favoris argentés, en compagnie d'une jeune fille blonde merveilleusement jolie?

Certes, la bonne volonté ne manquait point pour lui répondre, mais il était arrivé tant de monde depuis le matin, par tous les trains, que personne n'avait attiré l'attention des employés.

Ils avaient remarqué cependant mademoiselle Paula Baltus, venue dans une grande voiture très haute, attelée de chevaux superbes, pour attendre des gens de connaissance et les emmener à sa villa.

— Mademoiselle Baltus... — murmura Georges. -— Il ne peut exister aucun rapport entre elle et le banquier de New York... — J'ai prononcé le nom de mademoiselle Baltus devant M. Delarivière... Je suis certain qu'il ne la connaissait pas.

Le jeune homme gagna Melun à pied, en dislançant l'omnibus du chemin de fer, et courut chez lui.

-^ Vous avez reçu ma dépèche? — dcmanda-t-il à sa vieille gouvernante.

— Oui, monsieur le docteur.., — répondit Madeleine.

— Personne n'est venu?

— Personne...

Georges, en entendant ces paroles, prit une physionomie à tel point bouleversée que Madeleine, quoique curieuse de son.-uaturel, eut peur et n'osa lui adresser aucune question.

1 I II sortit.

Peut-être, — se dit-il en s'efforçant de se rattacher, à un dernier espoir,

peut-être Edmée est-elle venue faire un pieux pèlerinage à l'hôtel où j'ai

soigné sa mère... ,

Sans perdre une minute il se rendit au G7'a7id-Cerf.

Là, une nouvelle déception l'attendait.

M. Delarivière, en compagnie d'une jeune fille, n'avait point paru.

— Où donc allait-elle? — se demanda Georges, — où donc?... I Brisé de fatigue, il rentra chez lui et passa le reste de l'après-midi dans son

cabinet, en proie à une sorte d'anéantissement du corps et de l'âme...

Le soir, à l'heure où d'habitude les excursionnistes du dimanche retournent à Paris, il se rendit de nouveau à la gare, tressaillant chaque fois qu'une forme féminine svelte et blonde se dessinait dans la pénombre.

Le dernier train venait de passer, et le jeune homme était encore auprès du guichet^ immobile, attendant toujours...

Une malechance indiscutable se mêlait de ses affaires de cœur.

Si Paula Baltus n'avait pas eu l'idée originale de ramener ses invités jusqu'à Seineport dans le canot de Claude Marteau, Edmée aurait rencontré Georges à la gare de Melun !

Franchissons un intervalle d''in peu plus d'une semaine et voyons qu'elle était, au bout de ce temps si court, la situation de quelques-uns de nos personnages.

Georges Yernier, cloué de nouveau pendant quatre jours par le devoir professionnel auprès de ce client dangereusement malade dont l'état exigeait des soins de toutes les heures, n'avait pu quitter Melun.

Enfin, le cinquième jour, il lui devint possible de se rendre à Paris.

Il courut à la villa de Neuilly-Saint-James.

Nous savons déjà quelle désespérante nouvelle il y devait apprendre.

M. Delarivière était parti pour l'Amérique avec son neveu. — On n'avait point entendu parler de Jeanne. — On ignorait où se trouvait Edmée.

Georges revint chez lui, en proie au plus sombre découragement. — Il voyait tous ses beaux rêves s'évanouir en fumée... — 11 n'attendait plus rien... Il n'espérait plus rien...

Courageusement, stoïquement plutôt, il enferma sa douleur au fond de son âme et chercha des consolations dans un travail acharné, mais rien ne pouvait le distraire de sa tristesse grandissante. — Son visage devenait pâle, l'éclat de ses yeux s'éteignait, des rides se creusaient sur son front...

Paula Baltus continuait sans ennui son existence solitaire dans sa jolie maison des bords de la Seine.

Le crêpe de deuil, qui pour elle couvrait l'avenir depuis la mort de Frédéric, s'était soulevé...

Elle avait reçu de Fabrice une seconde lettre, une longue lettre datée du Havre et écrite avec une habileté de premier ordre.

Chaque jour et cent fois par jour Paula relisait ces pages brûlantes dont l'ivresse communicative s'emparait à la fois de son cœur et de son cerveau.

La vie alors lui semblait belle, et les riants mirages de la passion heureuse lui donnaient l'illusion du bonheur.

Il n'en était point ainsi pour Edmée dont nous avons vu l'installation à la maison de santé d'Auteuil.

Le dévouement filial de la pauvre enfant, poussé jusqu'à l'exaltation, lui avait persuadé d'abord que, vivant auprès de sa mère, les journées lui sembleraient courtes, et qu'elle attendrait sans impatience le moment du retour de son père.

Elle ne tarda guère à comprendre à quel point son erreur était profonde, et voici par quelles gradations insensibles elle arriva à cette découverte.

Frantz Rittner, cédant à ses prières instantes, lui avait permis de passer deux heures chaque après-midi dans la chambre de la folle.

Jeanne, le premier et le second jour, sembla s'irriter de la présence de celte étrangère à côté d'elle, puis elle s'y habitua et ne parut plus s'apercevoir qu'elle n'était pas seule pendant les deux heures de la visite quotidienne.

Les soins, les caresses, les douces et tendres paroles d'Edmée n'obtenaient d'elle ni un regard ni un sourire.

Elle restait inerte et froide, impassible, absorbée, les yeux largement ouverts, fixes et vagues, pareille enfin à une statue vivante, mais sans âme.

La persistance de cet état, dont Edmée s'était flattée d'abord de triompher sans peine, mit la jeune fille au désespoir...

Son sacrifice était inutile... — Son emprisonnement volontaire n'amènerait aucun résultat... — Rien ne se pouvait imaginer de plus douloureux.

En même temps que Fabrice, au Havre, écrivait à Paula Baltus, M. Delarivière adressait à Edmée une lettre de quatre pages, oii il croyait ne mettre que l'expression de sa tendresse profonde et où, à son insu, sa tristesse immense débordait.

Cette lettre serra le cœur de la pauvre mignonne.

Dans la disposition d'esprit oij elle se trouvait, il lui sem-bla que son père pleurait sur elle en même temps que sur sa mère ; — elle se sentit abandonnée, isolée, perdue.

Elle eut peur de cette maison inconnue et pleine de mystères. — Elle eut peur de ces hautes murailles qui la tenaient captive. — Elle eut peur de ces folles

qu'elle ne voyait pas, mais dont souvent, la nuit, les clameurs rauques, les gloussements sinistres, venaient la réveiller en sursaut et la laissaient frisson-

nante et glacée.

\ Elle se débattit alors dans une véritable agonie morale. — Son changement

brusque et visible, ses fraîches couleurs cédant la place à la pâleur de lauémie,

I sa démarche perdant sa juvénile élasticité, prouvèrent au docteur qu"un mal

\ étrange et soudain venait de s'emparer de la jeune fille. l II l'interrogea.

< Edmée éluda ses questions ou répondit d'une manière évasive.

I La pauvre enfant pouvait-elle expliquer ce qui se passait en elle ? — D'ail-

I leurs la confiance lui manquait. — Frantz Rittner lui inspirait une instinctive

j répulsion. — Elle cachait ses angoisses et ses épouvantes, et son âme se rem-

i plissait de ténèbres.

;: Si parfois un coin de ces ténèbres silluminait d'une lueur passagère, c'est

.' que l'enfant jetait un regard sur le passé.

j Elle revoyait alors, comme dans un beau rêve, le jardin ensoleillé du pen-

I sionnat où elle avait grandi, insouciante et gaie... les grands arbres du bois de

\ Vincennes... les silhouettes aimées de Marthe de Ronceray et de Georges

I Vernier...

\ Mais, hélas ! au bout de quelques minutes le songe s'envolait, le coin d'azur

I entrevu dans le ciel noir disparaissait sous les nuages épaissis, et la réalité som-

j bre s'imposait de nouveau.

Le médecin des folles témoignait à sa pensionnaire une bienveillance extrême et l'entourait de prévenances et de soins, mais sous ces affectueux dehors on devinait l'hypocrisie tudesque. — Quand la bouche souriait, le regard de- I meurait glacial, et ce bizarre désaccord entre les lèvres et les yeux causait à la I fille du banquier une terreur irraisonnée et redoublait sa défiance. I Frantz Rittner, lui aussi, était singulièrement changé depuis une semaine,

j — Lorsque, se sachant seul, il ne s'observait plus, le masque impénétrable qui \ couvrait son visage tombait aussitôt.

l Le tremblement de ses paupières trahissait une inquiétude continuelle. —

Il tressaillait au moindre bruit insolite. — Un nuage obscurcissait son front où trônait d'habitude une sereine majesté.

Un changement si subit et si complet dans les allures d'un homme bronzé comme le médecin des folles n'avait pu s'opérer sans de graves motifs. Frantz Rittner avait reçu la visite de René Jancelyn. Les deux associés s'étaient longuement entretenus de Paula Baltus. Les serments de vengeance de la sœur de Frédéric assassiné leur causaient à tous deux une sérieuse épouvante.

Ils avaient compté sur Fabricej comme on compte sur un paratonnerre

quand l'orage gronde et quand l'éclair brille, et voilà que le départ 'de leur complice les laissait désarmés...

— Qui sait, — s'étaient-ils dit, — qui sait si Fabrice, sûr de trouver une fortune à New Yoriv, n'a pas pris lâchement la fuite pour se soustraire au péril imminent ? — qui sait s'il reviendra?...

Bref, le médecin des folles et René Jancelyn s'étaient séparés aussi tremblants l'un que l'autre.

Comme la plupart des bandits en habit noir capables de tous les crimes, Frantz Rittner était foncièrement lâche.

Il perdait la tête en face du dang-er.

A partir du jour de la visite de son associé, il chercha sans cesse le moyen de se soustraire aux coups de la foudre veng'eresse.

Un seul lui parut offrir de véritables chances de salut.

C'était de quitter non seulement Paris, mais la France, de disparaître en effaçant ses traces et en changeant de nom, pour jouir en paix, à l'étranger, d'une fortune dont nous connaissons les sources honorables.

Rittner songea sérieusement à se défaire de son établissement, sauf à le céder pour un prix inférieur à sa valeur réelle, et à s'expatrier après avoir touché ce prix.

Il y songea si bien que {sans en rien dire à René Jancelyn et sans recourir à la pubKcité des journaux) il chargea diverses personnes de répandre une note, dans le monde des médecins aliénistes, annonçant que le directeur de la fameuse maison de santé d'Auteuil accepterait un successeur payant argent comptant.

Ce successeur tarderait-il à se présenter?

A cette préoccupation s'en joignait une autre.

Le médecin des folles feuilletait d'une main fiévreuse cet agenda de chagrin noir plein de notes étranges dont nous avons reproduit quelques-unes, et il se demandait ce que deviendraient après lui tous ces mystères dont il avait seul la clef.

— Si je peux vendre, — se répondait-il, — l'homme qui prendra ma place jci ne saura rien de mes secrets et n'en pourra rien deviner... — Les choses suivront donc leur cours naturel... — Quant à moi, qu'ai-je à craindre ? — Une fois hors de France, une fois caché dans le fond de l'Allemagne, revêtu d'une peau nouvelle et sous l'étiquette d'un nom vierge, au diable les engagements conclus !... — Tant pis pour les naïfs qui ont payé d'avance. — Je ne serai plus là pour exécuter les clauses convenues... — Qui donc d'ailleurs oserait se plaindre un peu haut ? — Assurément mon brusque départ me fera perdre de grosses sommes, car dans un bref délai je devais toucher beaucoup, mais toute considération d'argent s'efface quand il s'agit de la vie ou de la liberté...

Déjà le médecin des folles avait pris soin de détruire bon nom])re de papiers compromettants et de correspondances dangereuses.

Il se tenait prudemment sur ses gardes et ne voyait partout que procureur de la République, commissaires de police et ag-ents de la sûreté...

Il s'était assuré que la petite porte peu connue donnant sur le boulevard de Montmorency s'ouvrait facilement. — En cas de descente de justice à la maison de santé, il se ménageait de ce côté une issue pour la fuite.

Enlin il avait réalisé en billets de banque toutes ses valeurs, et les liasses de papier Garât, serrées dans une sacoche de cuirmunie de deux serrures, pouvaient s'emporter à la moindre alerte.

Une seule chose manquait à Rittner : un passeport sous un autre nom que le sien, — Il en possédait bien trois ou quatre; malheureusement tous étaient périmés.

René Jancelyn, faussaire émérite, aurait pu le sortir facilement d'embarras, mais pour cela il fallait l'initier à ses projets de départ, et il ne le voulait pas.

Dans sou isolement absolu, dans son chagrin profond, vingt fois Edmée avait été prise du désir d'écrire à Marthe de Ronceray.

Il lui semblait que causer, même de loin, avec cette compagne des jeux de son enfance, avec cette conlideute des premiers battements de son cœur, des premières aspirations de sa jeunesse, serait poui elle un soulagement et une consolation.

Mais elle se rappelait les préoccupations vives de son père qui, souhaitant que personne au monde ne put jamais savoir, quand Jeanne serait guérie, qu'elle avait été folle, avait interdit de faire connaître le lieu de sa retraite.

Donner de ses nouvelles à Marthe , ne serait-ce point transgresser cette défense ?

La jeune fille hésita pendant plusieurs jours, puis elle réfléchit qu'il était possible de concilier son vif désir avec la soumission due aux volontés paternelles.

Il suffisait pour cela que sa lettre à mademoiselle de Ronceray ne contînt aucune indication relative à sa résidence actuelle.

Ayant ainsi transigé d'une façon bien innocente avec sa conscience, elle écrivit un matin et, à l'heure du déjeuner, elle descendit, tenant sa lettre à la main.

La jeune fille avait accepté l'offre du médecin des folles, et prenait habituellement ses repas à sa table où nous savons déjà qu'il l'entourait de prévenances hypocrites.

Le docteur, voyant la lettre, pressentit la demande que sa pensionnaire allait lui adresser.

Edmée conduisit sa mère sous une tonnelle de verdure. (Page 353.)

De même qu'Edmée s'était souvenue des volontés de son père, il se souvint des recommandations pressantes de Fabrice^

— Faites en sorte qu'elle n'écrive à personne!... — avait dit le neveu du banquier.

Frantz Rittner se tint sur ses gardes.

— Monsieur le docteur, — fit la jeune fille, — j ai un petit service à vous demander...

— Je suis à vos ordres, mademoiselle... ■ — De quoi s'agit-il?

Liv. 44. F. Roy.

; — Tout simplement d'envoyer jeter à la poste cette lettre que je viens d'écrire

: à une de mes amies de pension.

— Je m'en charge, mademoiselle; — je la mettrai moi-même, après déjeuner, '■: dans un des grands bureaux de poste de Paris, ce qui lui permettra d'arriver à

destination quelques heures plus tôt,

— Merci mille fois, mousicur le docteur.

\ Frantz prit la lettre et la serra dans son portefeuille.

i — Surtout, — continua la jeune fille, — n'allez pas l'oublier..,

Soyez tranquille... j'ai bonne mémoire... k On se mit à table.

< La conversation, comme d'habitude, n'eut à peu près qu'un seul objectif, j toujours le même, — l'état de madame Delarivière.

I Edmée ne se lassait point de questionner le docteur sur les moyens curatifs

\ qu'il employait, et sur l'espoir plus oîi moins fondé d'une guérison plus ou moins

i pi-omple.

I Frautz Rittner répondait avec une intarissable complaisance et dans le sens

'• qu'il savait devoir être agréable à sa pensionnaire, mais en ayant cependant

;; grand soin d'ajouter que la guérison se ferait attendre plus longtemps qu'il ne

\ l'avait suppjsé d'abord.

;; — Docteur, — fit Edmée tout à coup, — il m'esl venu une idée...

j — Laquelle?

; — Je me suis dit que l'aspect uniforme de la chambre qu'habite ma pauvre

< mère attristait certainement ses yeux et son esprit, et que nous hâterions la con- ] valescence en plaçant notre malade dans un milieu moins monotone.

\ — Je vous comprends, mademoiselle, et théoriquement j'abonde dans votre

] seas, mais je ne vois pas trop le moyen de passer de la théorie à la pratique...

\ — Chaque jour, — reprit la jeune fille, — je consacre deux heures à ma

\ mère...

\ — Sans doute.

I — Eh bien, pendant ces deux heures, ma mère ne pourrait-elle quitter sa

\ chambre sous ma surveillance et descendre au jardin? — Le grand air, le soleil,

! les fleurs, exerceraient certainement sur son moral une influence favorable...

I — Vous oubliez, mademoiselle, que cette liberté relative serait dangereuse.. .

^ — En quoi?

l — Une crise inattendue pourrait se produire à 'improviste.

\ — Je serais là...

j — Vous en seriez peut-être la première victime... — Vous avez failli l'être

; déjà...

I — C'est vrai, mais depuis ce moment la situation de ma mère a bien

; changé!... Un calme profond, on pour mieux dire un abattement complet, a

ï remplacé l'agitation des premiers jours... — Quand mou père est parti, c'est au

jardin que nous avons vu ma mère, vous le savez. — Rien de factieux n'en est résulté...

— C'est vrai.

— Eh bien, je vous en conjure, — poursuivit Edmée d'une voix suppliante,

— laissez-moi tenter de nouveau l'expérience... une fois... une seule fois... — Jl sera facile de ne la point renouveler si mon espoir est déçu... — Ah ! monsieur le docteur, ne me refusez pas !... Dites-moi que vous consentez !... ,

Le médecin des folles hésita ou parut hésiter, ainsi qu'il le faisait toujours, puis il céda.

— Je ne me sens point le courage de résister à votre ardent désir, mademoiselle... répondit-il, — et, pour me servir de vos expressions, je vous autorise à tenter l'expérience.

— Aujourd'hui même ?

— Soit...

— Ah ! monsieur, vous êtes bon ! — Je vais aller prendre ma mère et la conduire au jardin tout de suite...

Edmée quittait la table.

Rittner l'arrêta par ces mots :

— Eli! mademoiselle, un instant donc!... — Vous allez trop vite en besogne... — Les choses ne pouraient se passer ainsi sans une impardonnable imprudence...

— Que faut-il faire, monsieur le docteur? — demanda la jeune fille. — Tracez-moi une ligne de conduite, et je la suivrai docilement.

— Vous monterez à l'heure habituelle auprès de madame votre mère... — Vous vous rendrez compte de l'état de ses nerfs... — Si la moindre agitation se manifestait, il va de soi que l'expérience devrait être remise à un autre jour...

— Je ne resterai que très peu de temps à Paris... — Dès mon retour j'irai vous rejoindre... — Vous me communiquerez vos observations, je jug-erai par mes propres yeux et, si ce que vous souhaitez me semble possible aujourd'hui, vous accom pagnerez madame Delarivière au jardin en ma présence. — Il est indispensable que je sois là, du moins la première fois...

Edmée poussa un soupir.

— J'attendrai donc votre retour, monsieur le docteur, — murmura-t-elle. Le repas était achevé.

La jeune fille se dirigea vers cette partie du bâtiment des folles où se trouvait le logement de sa mère, et la gardienne de service lui ouvrit la chambre de Jeanne, ainsi qu'elle le faisait chaque jour.

Aussitôt seul, Rittner passa dans son cabinet et grâce à un procédé bien simple, — un jet de vapeur d'eau bouillante, — il décacheta la lettre que sa pensionnaire lui avait confiée et qui n'était fermée qu'à la gomme.

■ÇL'-

Hâtons-nous d'ajouter qu'il aurait agi certainement avec non moins d'adresse et sans plus de scrupule à l'égard d'un cachet de cire. , L'enveloppe ouverte, il lut le contenu.

Les quatre pages, d'une écriture fme et serrée, contenaient la touchante, mais vague expression des douleurs de la pauvre enfant.

La fille du banquier épanchait son Ame en parlant du passé et de l'avenir.

Elle disait ses regrets, ses espérances trompées, ses angoisses...

Elle disait surtout et longuement les beaux rêves déçus de son candide amour...

Il n'était question dans cette lettre ni de madame Delarivière ni de la maison du docteur. — On n'en pouvait tirer aucun renseignement au sujet de l'endroit oii se trouvait EJmée.

— Rien de compromettant... — murmura Frantz avec un sourire, — un roman enfantin qui n'aura qu'un premier chapitre. — Cette épître inoffensive et mélancolique peut partir...

La feuille de papier reprit sa place dans l'enveloppe, la gomme adhéra de nouveau, toute trace d'effraction disparut, et Ritlner se rendit à Paris oii il jeta la lettre à la poste.

Rejoignons Edmée.

La jeune fille, entrant dans la cellule numéro o, trouva sa mère couchée toute vêtue sur son lit et endormie.

Les médicaments que le docteur administrait à sa pensionnaire renfermaient à haute dose des narcotiques puissants.

C'est à l'usage, ou plutôt h. l'abus de ces narcotiques, qu'il fallait attribuer en grande partie la somnolence fréquente et la stupeur habituelle de la pauvre folle.

Cette fois le sommeil de Jeanne était moins lourd que de coutume.

Des tressaillements nerveux agitaient ses membres, et par instants son pâle visage prenait une expression d'horreur.

On eût dit qu'elle se débattait contre une effrayante vision.

Tout à coup elle se souleva d'un mouvement brusque, s'accroupit sur son lit et rassembla les couvertures autour de son corps comme pour sans faire un abri.

Ses paupières tremblantes se soulevèrent, son regard se fixa sur un angle de sa cellule et ne s'en écarta plus.

L'expression de terreur empreinte sur ses traits ne s'effaçait point.

Quoique éveillée, elle continuait son rêve.

Ses lèvres s'agitaient en ba'buliant des paroles vagues, qui peu à peu devinrent assez distinctes pour qu'Edmée pût en saisir quelques-unes au passage.

La malheureuse femme parlait d'échafaud... — Elle voyait la sinistre machine accomplir son œuvre... —Elle voyait un ruisseau de sang, qui devenait

un fleuve, couler sans cesse et monter toujours... monter jusqu'à son cou... monter jusqu'à sa bouche...

Elle étouffait, noyée dans le sang-... — sa respiration haletante se changeait en râle...

C'était un spectacle hideux.

Edmée avait peur, mais elle domina son épouvante et, prenant Jeanne dans ses bras, elle lui dit :

— Mère chérie, ce n'est qu'un rêve... un rêve affreux qu'il faut chasser!... — Regarde-moi, je suis ton enfant... — Regarde-moi... reconnais — moi... je t'aime...

La voix d'Edmée, les tendres paroles qu'elle murmurait à l'oreille de sa mère, produisirent un effet que la jeune hlle n'osait espérer qu'à peine.

Le regard de Jeanne changea de direction et se tourna vers Edmée avec une douceur singulière, en même temps qu'un pâle sourire venait à ses lèvres décolorées.

L'enfant, prise d'une soudaine espérance, s'agenouilla sur le bord du lit eu répétant :

— C'est ton Edmée... c'est ta fille... Reconnais-moi... reconnais-moi, ma mère . . .

— Je te reconnais. . . — balbutia Jeanne, — tu es l'ange aux cheveux blonds. . . l'ang-e aux yeux bleus... l'ange de lumière...

— Oui, — reprit vivement Edmée, — l'ange de lumière qui voudrait porter ses clartés dans les ténèbres qui t'environnent...

— Ténèbres profondes... — continua la folle, — obscurité sinistre... nuit noire... et cependant, dans cette nuit j'ai vu... je vois encore...

Elle s'interrompit.

— Mère, — demanda l'enfant — que vois-tu donc? Jeanne, dont les yeux étaient redevenus fixes, répondit à sa propre pensée

plutôt qu'à la question de sa fille :

— Là-bas... bien loin... près du pays où le soleil brûlant éclaire un printemps éternel...

— Eh bien?...

— Un grand navire a quitté le port... il voque sur la mer immense... l'obscurité se fait... la tempête arrive... le vent souffle en foudre et chante une chanson de mort en déchirant les voiles, en brisant les cordages... — le navire roule et tangue, tantôt sur la cime des flots, tantôt dans les abîmes... — le tonnerre gronde... — le ciel est en feu...

— Sur le pont du vaisseau je vois deux passagers... un vieillard... un jeune Edmée, haletante, répéta :

— Eh bien?...

Jeanne poursuivit :

— Sur le poijtdu vaisseau je vois deux passagers... un vieillard... un jeune homme... Je les connais tous deux...

— Qui donc sont-ils?...

— ^^ Je ne sais pas leurs noms... — j'ai oublié... — je cherche en vain... — je ne sais pas... je ne sais pas... tu vois bien que je ne sais pas...

— Cherchez, mère chérie... cherchez encore et souvenez-vous...

La folle regardait un point de l'espace avec un redoublement d'attention... Ses yeux brillaient de lueurs étranges et devenaient hagards.

Soudain elle trembla de tout son corps et poussa un cri sourd en détournant la tète.

Edmée frissonnait.

— Qu'avez-vous vu? — demanda-t-elle. — Que voyez-vous? La folle murmura lentement :

— Le jeune homme tient un couteau... L'acier brille comme un éclair et s'éteint dans le sang... — Le crime est consommé... — Le vieillard tombe et meurt... Une vague emporte son corps, et l'assassin sourit en jetant dans l'abime le couteau dont la lame est rouge... — La tempête redouble... les mâts foudroyés s'écroulent. — Le navire englouti disparaît dans une lueur d'incendie et, au milieu de ces flammes qui sortent des flots, un échafaud se dresse... un échafaud. toujours...

Jeanne se tut.

Elle était à bout de forces. — Ses nerfs tendus outre mesure tressaillaient. — Sa poitrine se soulevait violemment et de grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage.

La jeune fille lui prit les mains en s'écriant:

— Ah ! ce rêve est affreux... — 11 me donne le vertige... Rien de tout cela n'est vrai^ mère chérie... Rien de tout cela n'est réel... Rien de tout cela n'est possible... — Chasse des visions funestes... — Tu n'as auprès de toi que ton enfant... que ton Edmée...

Jeanne sembla respirer plus librement, et l'expression d'horreur qui crispait ses traits disparut.

— Edmée... — balbutia-t-elle — Edmée...

C'était la première fois, depuis la catastrophe de Melun, qu'elle prononçait le nom. de sa fille.

L'enfant tressaillit de joie et poursuivit:

— Te souviens-tu, ma mère?... j'étais en France, à Saint-Mandé...

— Saint-Mandé... — répéta la folle — Saint-Mandé... Saint-Mandé...

— Toi, tu étais bien loin... en Amérique, à New York... avec mon père... Souviens-toi !

Jeanne porta ses deux mains à son front. — A coup sûr un travail immense se faisait dans le chaos de sa pensée. Edmée poursuivit :

— Souviens-toi... — Mon père que tu aimes de toute ton âme et qui ne vit que pour t'aimer... — Maurice Delarivière... mon père... — Souviens-toi...

Jeanne se dressa brusquement... — Une flamme passa dans ses yeux.

— Oui, — dit-elle d'une voix tremblante. — Oui...

— Tu te souviens?...

— Je me souviens...

— Dieu de bonté, — s'écria la jeune tille avec ardeur, — achevez le miracle et rendez-moi ma mère...

Jeanne, debout, regardait Edmée.

Rien, dans son attitude, n'exprimait la démence.

L'enfant poursuivit :

— Maurice Delarivière... — Oh! ma mère bien-aimée, souviens-loi tout à fait... — Dis-moi qui porte ce nom chéri...

— Oui... oui... Ce nom... je le sais... c'est...

— C'est mon père... — acheva Edmée.

— C'est le bourreau... — répliqua la folle en accompagnant ces paroles d'un long éclat de rire.

Edmée ne trouva point en cUe-mèaïc l'énergie nécessaire pour subir avec calme cette déception terrible.

Elle se laissa tomber sur un siège, éclata en sanglots et murmura douloureusement :

— Mon Dieu ! j'avais espéré trop vite! — Tout s'écroule de nouveau! ! ! Jeanne s'étendit dans le grand fauteuil placé près de son lit, ferma les yeux

et parut dormir.

Une heure à peu près se passa ainsi.

La jeune fille, la tète penchée, l'àme en proie au découragement le plus sombre, continuait à pleurer sans en avoir conscience.

Frantz Rittner, revenu de Paris, entra dans la cellule.

— Qu'avez-vous, mademoiselle? — demanda-t-il. — Pourquoi ces larmes ?

— Ah ! monsieur le docteur, — répondit Edmée, — je viens de recevoir un coup bien cruel...

— A quel propos ? Que s'est-il passé ?

— J'ai cru, pendant quelques instants, que ma mère recouvrait la raison...

— Eh ! mademoiselle c'était impossible.

— Je ne le vois que trop, hélas !... Mais je ne réfléchissais pas... — Elle a répété après moi mon nom et celui de Saint-Mandé... — Elle semblait me corn-

prendre quand je lai parlais de mon père... Elle avait l'air de me reconnaître...

— El tout cela sans crise violente? sans agitation nerveuse?

— Oui, docteur.., presque avec calme — Mais ce retour à la raison n'était qu'une apparence trompeuse, et le délire est revenu brusquement, anéantissant mon espoir...

Frantz Rittner, en écoutant Edmée, se disait tout bas :

— La guérison fait des progrès rapides. — Ce qui ne s'est point produit aujourd'hui peut avoir lieu demain... — Demain peut-être la folie aura disparu ! — Or Jeanne, recouvrant la raison, serait pour nous un danger terrible... — 11 faut y mettre ordre, et je m'en charge.

Surprise et inquiète do l'attitude préoccupée du médecin, Edmée demanda :

— A quoi pensez-vous donc, monsieur le docteur?...

— Au traitement que je vais désormais faire suivre à notre malade.

— Un traitement nouveau ?

— Oui, mademoiselle, — l'état général se modifiant, la nature des médicaments doit se modifier aussi.

— Trouvez-vous qu'il y ail progrès?

— Incontestablement.

— Comptez-vous triompher bientôt du mal?

— Les caractères et les symptômes-de l'aliénation mentale sont si capricieux qu'il est difficile et presque impossible dje se prononcer... — Je n'affirme rien, mais j'espère...

— Dieu veuille que votre espoir ne soit point déçu comme l'a été le mien tout à l'heure ! — Me permettez-vous de conduire ma mère au jardin ?...

— Je n'y vois aucun inconvénient... — Je serai là d'ailleurs, et l'une des infirmières se tiendra par mon ordre à portée de la voix, prête à intervenir au besoin.

Edmée passa l'un de ses bras sous le bras de Jeanne, et la contraignit doucement à quitter son fauteuil en lui disant ;

— Viens, ma mère...

La pauvre femme la suivit docilement.

En pénétrant dans ce parc enchanté que nous avons décrit et dont les pelouses d'un vert d'émeraude chatoyaient sous les rayons d'un joyeux soleil, en voyant les corbeilles de fleurs artistement disposées et rivalisant d'éclat et de parfum, en respirant cette atmosphère tiède et embaumée, Jeanne s'arrêta comme en extase, éblouie par ce tableau de la nature radieuse qu'elle ne contemplait pas cependant pour la première fois.

Aucun effet de ce genre ne s'était manifesté quand la pauvre femme avait franchi le seuil de ce même jardin, le jour du départ de M. Delarivière et de Fabrice.

Le docteur en fit tout bas la remarque et fronça le sourcil.

C'est vous, Luûu brave, qui vouo appelez Claude .Marteau!., demanda l'ex valet de ctiambre. (Page 3a8.)

Edmée conduisit sa mère sous une tonnelle de verdure, où les chè\Tefeuilles et les rosiers grimpants, formant une voûte odorante^, entretenaient en plein midi, malgré les feux du soleil, une délicieuse fraîcheur.

Jeanne, au lieu de rester inerte comme de coutume et dans une immobilité de statue, se mit à cueillir des roses que ses mains agiles enlacèrent avec une vivacité et une adresse merveilleuses, et dont elle fit une couronne qu'elle posa sur le front de sa fille en balbutiant d'un ton enfantin :

— Les roses vont bien aux têtes blondes, et l'ange de la lumière a des cheveux d'or...

Jjrv. 43 F. ROY. éditeur.

; Edmée contemplait sa mère avec une émofion croissante et lui baisait les

', mams.

; — Mon Dieu, la voir ainsi. — se disait-elle, — et penser qu'elle ne me re-

' connaît pas... que son âme est absente!... Cela brise le cœur...

: Les larmes de la jeune fille coulèrent de nouveau.

\ Jeanne parut surprise, lui toucha les joues et regarda ses doigts humides.

\ Tu pleures, bel ange blond... — murmura-t-elle ensuite. — T'ai-je fail

' mal en te couronnant?... — Tl faut me pardonner... Ces fleurs, vois-tu, ce sont

\ des roses, et les roses cachent des épines... Parfois la couronne de roses est la

\ couronne du martyre... Ange de lumièi;e, pardonne-moi...

\ Et Jeanne fit un mouvement pour s'agenouiller devant sa fille, qui la soutint

\ en l'enlaçant de ses deux bras :

\ On ne la guérira donc pas, mon Dieu ! — pensait Edmée dont les larmes

\ ne tarissaient point. — II me semble, à moi, que la science ne devrait point rester

\ impuissante devant ce mal terrible... Il me semble que si le docteur Rittner le

; voulait fermement il rendrait à ma mère sa raison disparue... — Oh ! Georges

' Yernier, vous en qui j'aurais confiance, pourquoi n'êtes-vous pas là?... Vous

' avez la science, Paula me l'a dit, et votre science unie à ma tendresse filiale

\ saurait guérir ma mère... Ah! si vous étiez là, ce serait le salut!... — Je le

; sens... J'en suis sûre...

\ La jeune fille se leva, rayonnante, illuminée, et tourna ses yeux vers le

\ ciel.

Vna pfn^ée soudaine avait traversé son i\spril. — Elle remerciait Dieu qui, croyait-elle, venait de lui envoyer cette pensée.

Depuis un moment Frantz Rittner, caché par des touffes de verdure, ne perdait aucun détail du tableau que nous venons do photographier pour nos lecteurs.

Il quitta la retraite qui le dérobait aux regards et s'approcha.

— Mademoiselle, — dit-il à la jeune fille, — il faut reconduire madame votre mère à sa cellule...

— Déjà ! s'écria Edmée.

— Oui, déjà... — L'abus des meilleurps choses est toujours dangereux, et l'influence vivifiante du grand air déterminerait une surexcitation qu'il convient d'éviter...

— Je vous obéis, docteur, mais ma mère va mieux, n'est-ce pas?...

— Beaucoup mieux, oui, mademoiselle.

Edmée passa son bras caressant autour des épaules de Jeanne et reprit lentement avec elle le chemin du bâtiment des folles.

— Elle va trop bien ! — pensait Frantz Rittner en les regardant s'éloigner. — La guérison serait trop rapide... Il ne faut pas qu'elle guérisse...

Peu de jours après son entretien avec le neveu de M. Delarivière, Claude Marteau avait reçu de la préfecture de Melun une lettre lui enjoignant de se présenter pour affaire urgente au bureau de la sûreté, première section, deuxième division.

En toute autre circonstance une missive de cette nature aurait inquiété notablement le batelier, mais il devinait sans peine le motif de la convocation.

On allait sans le moindre doute lui remettre le permis de séjour dans le département de la Seine obtenu pour lui par Fabrice Leclère.

Aussi, quoiqu'il lui fût toujours désagréable d'entrer en rapport avec quiconque appartenait à l'administration, il prit sans trop d'émoi le chemin de la préfecture, monta gaillardement au bureau où il était appelé, et fut introduit sur-lechamp dans le cabinet du chef.

En se trouvant debout, son béret à la main, devant l'important personnage, l'ex-matelot ne tremblait pas précisément, mais il s'en fallait de bien peu. — Sa gêne se traduisait par la gaucherie de son attitude, habituellement si crâne.

— Vous vous nommez Claude Marteau? — lui demanda le chef de bureau.

— Surnommé Bordeplat... Oui, monsieur.

— Vous avez adressé une requête à la préfecture de la Seine pour obtenir voire résidence à Paris ?

— Oui, monsieur... C'est-à-dire, non, monsieur...

— Comment?

— La requête, monsieur, ce n'est pas moi qui l'ai faite... — C'est une personne qui me porte intérêt, qui me prend à son service et qui s'est chargée de ça...

— M. le préfet de la Seine a bien voulu vous accorder ce que vous désiriez et ce qu'on sollicitait pour vous...

— Vive M. le préfet!...

— Voici un passeport pour Paris...

Cette fois Claude Marteau se mit à trembler positivement en prenant le précieux papier que lui tendait le chef de bureau, mais ce n'était plus d'auxiété, c'était de joie.

— Ah ! je vous remercie, monsieur... — s'écria-t-il avec émotion, — je vous remercie de tout mon cœur...

— Rendez-vous digne, par votre bonne conduite, de la très grande faveur que vous obtenez... Faites en sorte qu'on n'ait point à regretter un jour ce qu'on fait aujourd'hui pour vous...

i l — Ah! pas de danger, monsieur!... — On ne devient pas récidiviste à

moins dètre un gredin fini... et, quoique j'aie été condamné, je suis un honnête homme... — Vous savez, monsieur, la condamnation, ce n'était point pour de l'argent... Voler de l'argent... ah! mais non!... je me serais coupé la main ■ l plutôt! — Cétail pour un pain, monsieur... un simple pain de quatre livres... I \ — Enfin, suffît, soyez tranquille... on n'aura rien à me reprocher... i ^ — Je le souhaite...

I — Comptez-y, monsieur.

j } — Dans les deux jours qui suivront votre arrivée à Paris, — poursuivit le

) chef de bureau, — vous vous rendrez à la préfecture de police, où l'on vous don-

; nera un permis de séjour en échange de ce passeport.

\ — Merci, monsieur... — Et c'est tout ?

; — C'est tout.

j Claude plia le passeport soigneusement, l'enveloppa de son mouchoir, le mit

I dans une de ses poches, salua et sortit.

\ Il alla prendre congé de sa patronne, la veuve Gallet, prévenue depuis trois

; jours qu'il quittait son service avec bien du regret.

j La brave femme s'était attachée k lui et savait qu'elle ne le remplacerait pas

\ facilement, quoiqu'il eût le tort d'aimer un peu trop la dive bouteille.

j Elle lui fit promettre de revenir la voir et lui glissa dans la main deux louis

\ à titre de gratification.

Claude la remercia vivement, puis, — selon les recommandations de Fabrice,

— prit le chemin de fer sans dire à ses connaissances de Melun qu'il allait à Paris.

Notre marin avait le cœur léger... — Il rayonnait. — Il se sentait renaître...

N'ayant eu garde d'écorner les deux cents francs donnés par le neveu du I banquier, il lui fut facile, en arrivant, de s'équiper d'une façon convenable. I II acheta veste de matelot, pantalon de drap et pantalon de treillis, chemises

à collet bleu, caban, ceintures rouges, enfin une garde-robe complète.

< Il n'oublia ni le béret à houppe de laine, ni le chapeau traditionnel en toile

< cirée.

I Certaine casquette de drap bleu, avec une ancre d'or, lui donnait grandement

envie; mais son gros bon sens lui disait que peut-être son nouveau patron trou-

\ verait cette coiifure prétentieuse.

^ Claude avait, chez le marchand même, revêtu son costume le plus beau.

I 11 entassa dans une valise neuve le reste des effets, ensuite rasé, bichonné,

(/alipoté de frais, — comme il disait en son langage imagé de marin émérite,

— il héla un fiacre qui passait à vide, et se fit conduire à Neuilly-Saint-James, à l'adresse indiquée sur la carte de Fabrice.

I Disons, puisque l'occasion s'en présente, que cette carte occupait la place

\ d honneur dans un immense porte-monnaie dont les cases profondes contenaient

en outre un billet de cinquante francs, deux ou trois louis, quelques pièces blanches, pas mal de gros sous, et un certain nombre de petits bibelots fort intéressants, dont nous aurons à nous occuper plus tard.

En arrivant rue de Longchamps Claude paya son cocher, prit sa valise et sonna vigoureusement.

Le son de la cloche fit accourir le jardinier concierge.

Ce dernier avait reçu des instructions de Laurent et n'ouvrait qu'à bou escient.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ? — fit-il à travers les barreaux de la grille.

— C'est-il ici qu'est amarrée la maison de M. Delarivière? — demanda le matelot.

— Pourquoi voulez-vous savoir cela?

— Pourquoi je veux savoir cela? — répéta le matelot en riant, — Il est bon là, le terrien ! ! — Eh ! bien, mon brave, je veux savoir cela, parce que j'y viens affaler mon hamac...

— Affaler... quoi?...

— Mon hamac, donc!... — Autrement dit, j'y viens demeurer...

— Demeurer ici ! ! ! — s'écria le concierge.

— Un peu, mon fiston...

— Perdez- vous la tète, marinier ! !

— Je ne crois pas... Et la preuve c'est que je suis expédié par le neveu...

— Le neveu? Quel neveu? Le neveu de qui?...

— Ah ça! mais, dites donc, vous, ça va-t-il bientôt finir! — s'écria Claude qui n'était point d'un naturel patient... — Tonnerre de Brest ! Si saint Pierre vous ressemble, on ne doit pas entrer facilement dans le paradis du bon Dieu !... — En voilà un tas de micmacs pour larguer une méchante grille de jardin... — Le neveu en question s'appelle M. Fabrice Leclère, et j'ai affaire à un nommé Laurent^ l'intendant de la case... — Etes-vous le nommé Laurent?

— Non, je suis le jardinier.

— Eh bien ! alors, assez de coups de ratissoire dans l'allée des questions, et s'il vous est défendu d'ouvrir sans qu'on vous montre une permission du commandant du port, allez chercher l'intendant Laurent, il me signera mon laisserpasser...

— C'est bon... j'y vais... 11 ne faut pas m'en vouloir si je vous laisse dehors... les maîtres sont absents, et j'ai ma consigne...

Et le jardinier tourna les talons à Claude, qui se mit à bourrer sa pipe en riant de la figure ébahie de son interlocuteur et en se disant :

— Tonnerre de Brest ! il a le cordon difficile, ce paroissien-là; mais, si c'est sa consigne, je l'approuve !... — Les patrons sont absents et les filous n'ont pas la langue dans leur poche... — On fait bien de se méfier...

Le jardinier reparut au bout de deux ou trois minutos, accomjjagnaat Laurent et. sur lurdre de ce dernier, il ouvrit la petite porte voisine de la grille.

— Salut, la compagnie ! — fit le matelot en franchissant le seuil et en touchant militairement son béret de sa main droite.

— C'est vous, mon brave, qui vous appelez Claude Marteau, de Melun?... — demanda l'ex-valet de chambre...

— En personne véritable et naturelle... — répliqua le batelier. — Et c'est vous qui êtes monsieur l'intendant ? — ajouta-t-il.

Laurent eut un sourire béat, — le sourire de l'homme arrivé, — et répondit avec condescendance :

— C'est moi-même...

— Pour lors, nous allons nous entendre... — Je vous suis envoyé...

— Par M. Fabrice Leclère... — interrompit Laurent. — Je sais cela... — Vous avez une carte à me remettre...

— La voici.

— C'est parfait... — On vous a fait attendre pas mal sur le trottoir, hein, mou brave? (Jue voulez-vous, j'ai donné des ordres... — Les voleurs, sont malins... — Je suis responsable de tout ici, voyez-vous... et je me méfie...

— Vous avez bigrement raison; mais, à présent que j'ai répondu au mot d'ordre, voulez-vous me faire l'amitié de me conduire à ma cambuse... autrement dit à ma chambre, afin que je me débarrasse de mon baluchon... autrement dit de ma malle.

— Ne prendrez-vous pas volontiers un verre de vin d'abord?

— Plus tard ce ne sera pas de refus, mais pour le moment, s'il vous plaît, allons à la cambuse...

— Comme vous voudrez... — Attendez-moi un peu... — Je vais chercher les clefs.

Et Laurent s'éloigna, laissant le matelot au milieu d'une allée avec sa valise à ses pieds.

— Ce monsieur l'intendant fait l'homme d'importance... — pensa Claude Marteau ; — il pose pour le propriétaire... Mais il a l'air d'un bon diable tout de même...

Laurent reparut et, à travers les détours du petit parc, conduisit le nouveau venu au pavillon situé près du boulevard de la Seine. Là il ouvrit la porte et dit :

— Nous y sommes... — Voici où vous logerez, mon bravt. Claude jeta dans l'intérieur un regard curieux.

— 'l'ont ça pour moi seul? — s'écria-t-il ; — pas possible !

— Dame, vous voyez... — fit Laurent. — Deux pièces, et gentiment meublées...

— Mais c'est un château!...

— Enfin vous ne serez pas mal...

— C'est-à-dire que je serai trop bien ! — Si la veuve Gallet, mon ex-patronne, voyait lacassine, tonnerre de Brest, que dirait-elle ! ! — - Plus que ça de hisque

— Seulement ça sent le renfermé... je vas donner un peu d'air...

— A votre aise...

Le matelot ouvrit au grand large les deux fenêtres qui donnaient l'une sur le parc, l'autre sur le boulevard de la Seine et sur le bras de la rivière, en face de l'île Rothschild.

— Comment trouvez- vous la vue ? — demanda Laurent.

— Superbe! on voit frétiller l'ablette et le gardon à fleur d'eau... Ça vous réjouit le tempérament.

— Il y a là à côté, derrière un massif, une petite grille qui conduit sur la berg-e, — poursuivit l'intendant, — en voici la clef... — Comme ça vous pourrez aller et venir à votre aise sans déranger les maîtres...

Et il tendit à Claude un passe-partout que le matelot serra dans le tiroir d'une table.

— On viendra mettre des draps au lit... — continua l'homme de confiance.

— Pour tout le reste je crois que rien ne manque... — Voici l'heure du dîner...

— Allons faire un petit tour du côté de l'office.

— Ça va! — L'appétit est là... présent au poste 1 J'ai dans ma folle idée que je donnerai un joli coup de fourchette...

— Demain matin vous commencerez à trotter pour vos achats et vos commandes. — M. Fabrice tient à trouver tout organisé quand il reviendra.

— Ah ! tout sera prêt... répondit Claude, — et si ça ne dépend que de moi, le jeune bourgeois sera content...

Les deux hommes se rendirent à l'office, où le couvert était dressé

Laurent présenta le nouveau venu et la connaissance fut vite faite.

Claude avait la langue bien pendue, la parole facile, une verve inépuisable, une collection d'anecdotes un peu délurées et de pittoresques expressions.

Il amusait, il savait faire rire. — Au bout d'une heure il était déjà l'ami de tout le monde.

La soirée passa comme un éclair.

Vers minuit, le matelotregagna son pavillon. — Il trouvait la cuisine exquise, le vin délicieux, le lit moelleux. — A coup sûr il en fallait moins pour constituer le parfait bonheur.

Apeinela tète sur l'oreiller, Claude s'endormit d'un profond sommeil et rêva qu'il était capitaine au long- cours.

Contrairement à son habitude il ne s'éveilla qu'au grand jour. — En cinq

minutes il fut habillé et, ouvrant la petite porte à l'aide du passe-partout, il alla \ faire un tour sur le boulevard, afin de jeter un coup d'œil de connaisseur aux '. rives de la Seine. \

Huit ou dix marches de pierre enclavées dans la berge et formant escalier j descendaient jusqu'aux eaux basses. \

Du premier regard Claude s'assura que l'emplacement était le plus favorable qu'il fût possible d'imaginer, et qu'il suffirait de quelques pieux solides pour amarrer le yacht et les autres embarcations.

Il prit ses mesures, rentra dans le parc et se dirigea vers l'habitation.

Laurent, confortablement installé devant le péristyle, sur un fauteuil américain à bascule^ lisait le Petit Journal.

— Ah ! ah ! matelot^ — fit-il, — vous voilà prêt à partir...

— Le temps de casser une croûte, et en route.

— C'est ça... — allez à l'office où l'on vous donnera ce qu'il vous faut... — Je vais vous chercher de l'argent pour vos achats...

Dix minutes plus tard Claude Marteau, lesté d'un verre de vin, d'un chiffon de pain frais et d'une tranche de viande froide, ayant de plus le gousset bien garni, parlait léger comme un papillon et gai comme un pinson.

Il se rendit à Paris d'abord et gagna la préfecture de police où il échangea son passeport contre un permis de séjourner dans le département de la Seine.

Ceci fait, il se mit à côtoyer les quais en remontant le cours de l'eau, jetant un coup d'œil aux embarcations amarrées le long des bords, et ne trouvant rien qui lui parût digne d'attention.

Laissons-le continuer ses recherches, et rejoignons Paula Baltus à la villa voisine de Melun.

Nous l'avons dit dans l'un des précédents chapitres, la jeune fille, pendant les premiers jours qui suivirent le brusque départ de Fabrice pour New York, s'était en quelque sorte immobilisée dans son naissant amour, et le reste du monde avait cessé d'exister pour elle.

Cet état de recueillement extatique, d'engourdissement égoïste, ne pouvait se prolonger beaucoup, étant donnée la nature énergique de Paula.

La sœur de Frédéric se souvint bien vite du serment fait par elle h la mémoire de son frère assassiné.

Elle rougit de honte et pâlit de colère en songeant que, pendant une semaine, elle avait oublié la parole donnée, et que le meurtrier, ou du moins son complice, les mains rouges de sang, vivait dans une sécurité complète et riait des poursuites vaines de la justice impuissante et dupée.

En conséquence elle résolut de commencer aussitôt la tâche qu'elle s'était imposée volontairement.

Ce n'est pas tout.

Paula fit atteler ses poaeys; elle prenait plaisir à conduire eile-méme.

Depuis la visite dominicale à laquelle nous avons assisté, Paula n'avait point quitté sa villa.

Deux lettres de Fabrice et un billet de madame Jacques Lefebvre lui étaient arrivés successivement.

Ni le neveu de M. Delarivière, ni la femme du banquier parisien ne prononçaient le nom d'Edmée.

Où donc se trouvait la jeune lille que tout le monde semblait oublier?

Paula se préoccupa de cette question, car elle aimait tendrement Edmée quoique la connaissant à peine.

LlV. 4b. F. ROV. cdileur.

Le billet de madame Lefebvre invitait l'orpheline à venir passer une journée au parc des Princes.

— Là, sans doute, j'aurai des nouvelles... — se dit Paula, — j'irai. Et elle partit pour Paris.

Sa première interrogation en arrivant fut celle-ci :

— Yerrons-nous Edmée aujourd'hui?

Le banquier et sa femme se regardèrent avec étonnement. Ils savaient que M. Delarivière et Fabrice faisaient route vers New Vork, mais, pas plus que mademoiselle Baltus, ils n'avaient entendu parler d'Edmée.

— C'est singulier... bien sing^ulier... — murmura l'orpheline. — M. Fabrice m'a écrit deux fois sans me dire un mot de sa cousine... — Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que ce silence cache un mystère?

— Peut-être... — répondit Jacques Lefebvre ; — Il est certain que mon vieil ami Maurice Delarivière, quittant Paris brusquement, aurait dû confier sa fille à ma femme...

— C'est indiscutable... — appuya mademoiselle Baltus. — On ne laisse pas seule une enfant de seize ans ! — Oii est Edmée ?. . .

YIIl

Après un court instant de silence Jacques Lefeb\Te reprit :

— A cette question je ne puis répondre, et comme vous je trouve en tout ceci quelque chose d'inexplicable... — N'avez-vous pas remarqué, ma chère enfant, que chez moi, et même chez vous, mon ami Maurice Delarivière, malgré nos tentatives pour l'égayer, semblait préoccupé, triste et sombre, et qu'il faisait d'inutiles efforts pour nous montrer un visage souriant?

— Je ne connaissais pas votre ami, — répondit Paula, — il me serait donc impossible d'établir une comparaison entre son visage d'autrefois et son visag-e d'à-présent; mais j'ai constaté comme vous qu'il avait l'air profondément triste.

— Je suis lié avec Maurice depuis tantôt quarante ans, — poursuivit le banquier parisien, — et j'ai la conviction que son grand changement résulte d'une douleur secrète.

— D'où viendrait cette douleur?

— Eh! le sais-je? — Il habite New Vork et moi Paris... — Nous nous voyons tous les deux ans pendant quelques jours et, le reste du temps, nos relations sont purement commerciales, ou peu s'en faut.

- Peut-être, — reprit mademoiselle Baltus, — est-il douloureusement affecté de cette maladie soudaine qui n'a point permis à sa femme de le suivre cà Paris?

— C'est probable... mais, sachant h n'en pouvoir douter que Maurice adore sa femme, je ne comprends pas du tout qu'il ait pris le parti de la laisser dans le

Midi et de continuer son voyage... — Là aussi, très certainement, il y a un I mystère...

i — Des embarras d'argent expliqueraient bien des choses... — hasarda made-

\ raoiselle Baltus.

l Jacques Lefebvre se mit à rire.

\ — Cherchons ailleurs... — répliqua-t-il, — je connais à Maurice Delarivière

une fortune liquide de douze millions au moins. I — Peut-être madame Delarivière est-elle plus sérieusement atteinte qu'il ne

', nous l'a dit... peut-être craint-il pour sa vie... I — C'est inadmissible...

I — Pourquoi?

— Si Jeanne était dangereusement malade, Maurice n'aurait point acheté une propriété à Paris, avec le projet de s'y fixer d'une façon définitive...

— En effet, mais tout ceci ne nous apprend pas où est Edmée... — Supposez- I vous que votre ami l'ait emmenée avec lui à New York?

I — C'est peu probable... — je crois plutôt qu'elle est restée à Paris dans la

propriété de son père...

— Eh bien, — dit Paula, — je veux le savoir et je le saurai...

— Avez- vous à ce point besoin de voir Edmée ?...

— Oui... — je me sens attirée vers elle par une vive sympathie... — je l'aime comme si elle était ma sœur... — je ne l'ai vue que deux fois, et il me semble que je la connais depuis longtemps et que je l'ai toujours aimée... — Vous dites que M. Delarivière a acheté un hôtel à Paris?...

— Une villa, avec un grand jardin, sinon à Paris du moins tout près...

— Où?

— A Neuilly.

— Savez-vous l'adresse exacte?

— Non... — Maurice devait me la donner en m'indiquant le jour où nous irions, ma femme et moi, pendre la crémaillère... — Son brusque départ l'a empêché de le faire... — Songez-vous à y aller?...

— Sans doute, puisque j'ai la chance d'y trouver Edmée, ou tout au moins d'avoir de ses nouvelles...

— Rien ne sera plus facile que de se renseigner à Neuilly... — reprit le banquier. — Une propriété importante, vendue seulement depuis quelques jours... tout le monde doit connaître cela...

— Vous avez raison... j'y vais...

— Voulez-vous que j'envoie?... — dit madame Lefebvre.

— Non, je préfère m'informer moi-même.

— Alors je vais faire atteler et mettre une voiture à votre disposition...

— J'en serai reconnaissante.

— Vous ne resterez pas trop longtemps dehors, n'est-ce pas?... — Songez, chère enfant, que cette journée devait nous appartenir lout entière...

i^tiî sovez tranquilles, je reviendrai vite... — J'ai hâte de me retrouver

auprès de vous...

En cinq minutes, le coupé fut attelé.

Paula monta en voiture.

— Où faut-il conduire mademoiselle? — demanda le cocher...

— A Xeuilly...

— A quel endroit de Neuilly?...

— Suivez la grande avenue jusqu'au pont de Courbevoie.

— Bien, mademoiselle.

Le cheval. un grand stepper irlandais, — prit un trot de cinq lieues à

l'heure, traversa diagonalement le bois de Boulogne, suivit le boulevard de Madrid pour gagner l'avenue, et en vingt minutes s'arrêta près du pont.

Paula descendit de voiture.

Neuilly s'étendait à sa droite et à sa gauche.

De quel côté commencer les recherches? — A qui s'adresser?

La jeune fille, fort embarrassée, avisa un cantonnier qui, sa lance à la main, arrosait l'amorce de la chaussée du boulevard de la Seine.

Elle se dirigea vers lui.

Monsieur, — lui dit-elle, — j'ai besoin d'une adresse, — peut-être pour-

rez-vous me la donner...

— Avec plaisir, ma petite dame, si c'est en mon pouvoir.

Connaissez-vous à Neuilly une grande propriété vendue depuis quelques

jours à un monsieur très riche qui est venu l'habiter avec sa fille et son

neveu?...

Ma foi non... — Ça fourmille à Neuilly, voyez-vous, les grandes propriétés... — On vend... on achète... on emménage... on déménage... — Nous ne nous en occupons pas, nous autres... — Je ne peux rien vous dire...

— Où pensez-vous qu'il me serait facile de me renseigner?...

— Ah ! dame ! je ne vois guère que les facteurs de la poste...

— Vous avez raison, mais où les trouver?

— Le bureau de poste est dans l'avenue, pas bien loin... on le voit d'ici... — Là on vous répondra, bien sur, pour peu que les personnes que vous cherchez reçoivent des lettres...

— Merci, monsieur.

Paula fit signe au cocher de la suivre et se dirigea pédestrement vers le bureau que le cantonnier lui avait désigné.

Deux ou trois facteurs attendaient sur le seuil l'heure de la prochaine distribution.

La jeune fille, s'adressant à eux, renouvela sa demande.

— Je connais bien une maison dans laquelle on s'est installé ces jours passés avec des équipages superbes et tout le tra-la-la... — répondit l'un des facteurs, — mais je ne pourrais point vous dire le nom du nouveau propriétaire, n'ayant pas encore eu l'occasion de porter de lettres pour lui...

— Et, où se trouve cette maison?

— Au coin de la rue de Longchamps et de la rue du Bois-de-Boulogne...

— Merci^ monsieur...

— Bien à votre service, madame...

Mademoiselle Baltusremonta en voiture et donna au cocher l'adresse indiquée.

\ Au moment où le coupé faisait halte devant la grille que nous connaissons,

une jeune fille, — la femme de chambre d'Edmée, — sortait par la petite porte \ que le jardinier- concierge referma derrière elle.

< Paula mit pied à terre et, s'avançant vivement vers celte jeune fîlle^ lui

l toucha le bras en lui disant :

s — Mademoiselle, cette propriété n'appartient-elle pas à M. Delarivière?...

I — Oui, madame.

\ — Et vous faites partie de sa maison?

;; — Oui, madame; je suis femme de chambre de la fille de monsieur.

I — M. Delarivière est-il chez lui ?

Paula était sûre du contraire, mais elle voulait savoir si le banquier, en quit- \ tant Paris, avait recommandé de tenir secrète son absence. ]

I — Non, madame, — répliqua la femme de chambre, — monsieur est parti la

l semaine dernière pour aller en Amérique... — Tl reviendra le mois prochain... I — Et mademoiselle Edmée?

I — Mademoiselle est en voyage aussi, madame...

j — Avec son père?

— Je n'en sais rien, et je ne le crois pas.

— Comment?

— Mademoiselle Edmée est partie le matin, et M. Delarivière est parti le soir avec son neveu M. Fabrice... Il est vrai qu'ils ont pu se retrouver quelque part... — C'est un fiacre qui a emmené mademoiselle, et ces messieurs sont partis pour la gare Saint-Lazare dans une des voitures de la maison... — Si madame veut voir M. Laurent, l'intendant de monsieur, peut-être pourra-t-il lui en dire plus long que moi...

— Volontiers, mademoiselle...

Paula sonna à la grille ; — le jardinier ouvrit et, rempli d'égards pour une

jolie personne venue dans une voiture de maître admirablement attelée, il courut avertir Laurent qu'une belle dame le demandait.

L'important personnage, très intrigué, ne se fit point attendre et se mit à la disposition de Paula, mais il lui fut impossible d'apprendre à la jeune fille autre chose que ce qu'elle savait déjà par la femme de chambre.

Un seul fait résultait clairement de ce double entretien.

La fille de Maurice Delarivière ne se trouvait pas à la maison de Neuilly ; elle n'avait point accompagné son père et les domestiques ignoraient sa résidence actuelle...

Le problème restait insoluble et mademoiselle Baltus regagna le parc des Princes en se demandant comme au départ :

— Oii est Edmée?...

Paula Baltus. nous l'avons dit, reprit le chemin de la villa oii M. et madame Jacques Lefebvre l'attendaient avec impatience.

Tous deux s'associèrent grandement à sa déconvenue et furent frappés comme elle du mystère dont s'entourait l'absence, ou plulùt la disparition d'Edmée.

Ils voulaient retenir Paula jusqu'au lendemain, mais la jeune fille insista pour regagner Melun le soir même.

Une atmosphère de profonde tristesse entourait l'orpheline.

Elle se sentait plus seule qu'elle ne l'avait jamais été; — elle avait résolu de commencer dès le jour suivant les recherches relatives au complice inconnu de l'assassinat de Frédéric.

Depuis une semaine, tous les on-dit relatifs aux incidents de l'exécution de Pierre le condamné étaient arrivés jusqu'à elle...

Elle savait qu'une femme, une voyageuse inconnue, avait subitement perdu la raison en assistant par hasard à la sinistre tragédie de l'échafaud.

Très frappée de cette circonstance étrange, elle s'était informée des moindres détails, et, — chose bizarre, singuHer effet du pressentiment, ou plutôt phénomène de la double vue dont l'àme humaine est le théâtre dans certaines circonstances capitales, — elle se persuadait que la folie, et surtout la cause de la folie de cette femme, lui serviraient de fil conducteur pour arriver au but qu'elle s'était juré d'atteindre...

Plus d'une fois, enfermée dans la bibliothèque de son frère, elle avait étudié les pages d'un livre de médecine traitant de l'aliénation mentale et de ses origines, mais le langage abstrait de ce livre et ses expressions techniques la troublaient sans l'éclairer.

Le lendemain de sa visite au parc des Princes, elle se leva de grand matin et se dit :

— Je ne veux plus remettre... — Dès aujourd'hui je commence mon œuvre... —Pour agir utilement il ne faut pas que le moindre doute subsiste dans ma pensée. Je veux avoir la certitude qu'en suivant d'un pas ferme la voie qui

m'attire, je ne ferai pas fausse route... Or, cette certitude, je ne l'aurai qu'en consultant la science... — Je la consulterai... — Parmi les médecins de Melun il en est un que tout me désigne... — Entre lui et moi l'atFection candide de ma chère Edmée forme un trait d'union... — Je le verrai, je l'interrogerai et, s'il ne peut pas me répondre de façon péremptoire, je m'adresserai aux spécialistes, aux professeurs de la Faculté de Paris, aux maîtres de la médecine légale...

Paula s'habilla de bonne heure, déjeuna rapidement et fit atteler ses poneys à un panier que chaque jour, avant la mort de son frère, elle prenait plaisir à conduire elle-même.

Elle gagna la ville en quelques minutes et arrêta son léger véhicule à la porte du docteur Vernier.

Georges était chez lui, dans son cabinet de travail, entouré d'un jpaonceau de livres.

Il étudiait avidement un volume aux colonnes compactes, et n'interrompait sa lecture que pour couvrir de notes les pages d'un cahier à demi rempli déjà.

En tête du volume dont l'étude l'absorbait, on aurait pu lire ce titre : Traité de la folie ^ nomenclature et classification.

Un coup frappé discrètement fit tressaillir le jeune homme.

— Entrez! — dit-il en relevant la tête. La vieille gouvernante parut sur le seuil.

— Qu'y a-t-il, Madeleine? — demanda Georges.

— Monsieur le docteur, c'est une dame qui désire vous voir...

— Une dame?... — répéta Georges, avec un violent battement de cœur trahissant une espérance insensée.

— Oui, monsieur le docteur...

— Vous a-t-elle dit sou nom?...

— Je ne le lui ai point demandé... — elle est là, elle attend.

— Faites entrer...

Madeleine s'effaça pour livrer passage à mademoiselle Baltus.

La jeune fille portait des vêtements de deuil. Un long voile de crêpe noir cachait son visage, mais il suffit d'un regard à Georges pour s'assurer que la visiteuse ne pouvait être ni madame Delarivière ni Edmée.

Depuis une semaine un grand changement physique s'était produit chez le docteur.

Ses joues amaigries portaient l'empreinte de ses préoccupations et de ses souffrances.

Le feu sombre de la fièvre brillait dans ses yeux caves.

Edmée aurait eu quelque peine à reconnaître en lui le jeune homme de Saint-Mandé et du bois de Vincennes, le jeune savant à la physionomie grave, au front pensif, mais à la lèvre souriante,

Georges avait quitté son siège.

Il avança un fauteuil qu'il indiqua de la main à la nouvelle venue, tout en s'inclinant devant elle.

Paula leva son voile.

Georges, nous le savons, la connaissait de vue.

— Mademoiselle Baltus... — dit-il en s'inclinant de nouveau.

— Oui, monsieur... — répliqua la jeune fille. — Nous nous sommes rencontrés plus d'une fois au chevet des malades...

— Partout où Ton souffre, — murmura Georges, — vous êtes connue, mademoiselle, et vous êtes bénie...

La jeune fille s'assit.

— A quel motif dois-je attribuer, mademoiselle, l'honneur de votre visite? — reprit le médecin.

— C'est une chose grave qui m'amène chez vous, docteur... — répondit Paula.

— Une chose grave? — répéta Georges attentif.

— Oui... surtout par ses conséquences possibles, ,. — Je viens vous questionner...

— A quel sujet? l

— Je veux, —continua mademoiselle Baltus, — vous prier de m'éclairer au l tnjot d'une étude que j'ai faite, et de ne laisser subsister aucun doute dans mon | esprit... — Étant à la fois juge et partie, et complètement inexpérimentée d'ail- \ leurs, je ne puis sans imprudence agir d'après mes seules impressions... \

— Questionnez-moi donc, mademoiselle... Je vous répondrai de mon | :nieux... 1

Paula rapprocha son siège de celui du jeune homme. !

— Docteur, — demanda-t-elle, — avez-vous étudié la folie?... ; Georges fit un mouvement brusque et regarda la visiteuse avec stupeur.

Quoi! mademoiselle Baltus venait lui parler de la folie au moment précis où Jui-mcme creusait cette question avec une indicible ardeur !...

Comment pouvait-il se faire que leurs préoccupations fussent identiques? Il restait muet.

— Mon entrée en matière vous étonne, je le vois... — reprit la jeune fille.

— Beaucoup, je l'avoue...

— Eh bien, docteur, c'est sur ce chapitre si étendu delà science médicale que je veux vous interroger... — Répondez-moi donc, je vous en prie...

, — Eh bien, oui, mademoiselle, — réphqua Georges, — j'ai étudié et j'étudie encore l'aliénation mentale, et je crois avoir lu tout ce qui s'y rattache, depuis les ouvrages les plus anciens jusqu'aux plus récents... — Depuis Ilippocraleet Gallien jusqu'à Esquirol etFoville fils... — Profondément épouvanté par ce mal qui frappe en notre siècle tant de grandes et belles intelligences, je me forge des armes pour le combattre au jour — prochain peut-être, — où je le trouverai sur mon passage...

— Donc le condamné n'était pas coupable, ou du moins n'était que complice... s'écria Paula Baltus.

— Vous avez étudié les spécialistes allemands et italiens'?...

— Et français, oui, mademoiselle... Caplaud, CuUen, Georget, Pinel, Rush, Burows, Prichard, Franck, Guisslain, Parrechappe, Leuret, Lelut, Morel, Ûrlila Yulpian, Galmel, Tardieu et tant d'autres, dont les idées, parfois contradictoires mais toujours profondes, laisseront d'immortelles pages à la science.

— Alors, docteur, — reprit Paula, — imbu comme vous l'êtes des doctrine» de tous ces maîtres, il vous sera facile déporter la lumière au milieu des ténèbres qui m'entourent.

— J'essayerai du moins, mademoiselle...

LiV. kl F. ROy. éditeur.

T.E ^ŒPKCTX DE^ FOLLES

— On peut guérir la folie, n'est-ce pas?

— Certes! et souvent... — Mais il faudrait savoir de quel genre vous voulez parler...

— De la foli-e causée par la terreur...

— Pour vous répoudre, mademoiselle, je vais être forcé d'employer toutes sortes de mots barbares... je m'en excuse d'avance...

— Faites, docteur, je vous comprendrai.

— Eh! bien, mademoiselle, la folie se classe en plusieurs divisions... — Voyons d'abord dans laquelle doit prendre place celle qui nous occupe... — D'après Foville fils, dont le système est dans la pratique d'une application relativement facile, la folie par la terreur appartiendrait à la première division, faisant partie de Xol lypéjyiajiie partielle, ou essentiellement hallucinatoire.

— Ce pourrait être cela, — répliqua mademoiselle Baltus, — caria folle de qui je parle a eu, paraît-il, des hallucinations, et croyait assister sans cesse au spectacle terrible qui a déterminé chez elle l'aliénation mentale... — Vous admettez, n'est-ce pas, que la folie peut résulter de la terreur !

— Oui, dans certaines conditions particulières...

— Lesquelles?...

— Il faut, selon moi, qu'à l'épouvaute se joigne un sentiment personnel, et que je pourrais nommer égoïste. — Une femme, par exemple, ne deviendra pas folle en assistant à une bataille si les soldats des deux partis lui sont indifférents, mais elle perdra très bien la raison si son fils ou si son mari combattent dans la mêlée, et s'ils tombent frappés sous ses yeux.

Après un instant de silence Paula reprit :

— Mais supposons qu'au lieu d'une bataille il s'agisse d'une exécution capitale... d'une mort violente sur Téchafaud...

Georges Yernier tressaillit de nouveau et, pour la seconde fois, regarda mademoiselle Baltus d'un air égaré.

Sa stupeur prenait des proportions inouïes.

— Une exécution capitale !.., Une mort violente sur Téchafaud !... — répéta le jeune médecin.

— Oui... — fit Paula Baltus, — Eh bien?

— Eh! bien, mademoiselle. — répondit Georges en s'efforçant de reprendre son sang-froid, — il peut arriver que la lypémanie éclate d'une manière soudaine à la suite d'un choc moral imprévu, d'une émotion terrible, sans qu'aucun prodrome se soit manifesté à l'avance, sans qu'aucune incubation ait paru préparer l'éclosion de la maladie, mais ce mode d'invasion foudroyaute est une très

rare exception et ne fait que fortifier la règle générale... — Qualre-vingt-dixneuf fois sur cent, la vue du hideux spectacle dont vous parlez n'amènerait la folie subite que si le supplicié était, soit un parent, soit une personne chère...

Paula écoutait Georg-es avidement.

Ses grands yeux pleins d'éclairs, fixés sur le jeune homme, semblaient guetter chaque parole qui s'échappait de ses lèvres.

— Ainsi, — reprit-elle, — une femme, voyant tomber sur l'échafaud la tête d'un membre de sa famille qu'elle ne sait même pas accusé, pourrait devenir folle?...

— Dans ce cas, cela n'est pas douteux.

— Ah! — s'écria mademoiselle Baltus, — je ne m'étais donc pas trompée? Elle ajouta :

— Et cette femme, ainsi frappée de folie, peut-elle guérir?

— Elle peut guérir, oui...

— Vous en êtes sûr ?

— Absolument sûr.

— Quel serait le traitement à suivre?

— Il en existe plusieurs qui sont en ce moment l'objet de mes études... — Je dois ajouter qu'avant de prendre un parti à cet égard, il serait indispensable de suivre les évolutions de la maladie et de se rendre compte de la nature des hallucinations du sujet.

— Je comprends cela... — Docteur, un dernier mot... — Si je recourais à vous pour soigner une folle et pour tenter sa guérison, consentiriez-vous à m'assister ?

— De tout mon cœur et de toutes mes forces, mademoiselle.

— Merci, docteur... — Je suis heureuse de savoir que, le cas échéant, je ] pourrais compter sur vous.

Paula quitta son siège.

Elle se disposait à se retirer.

Georges Tarrêta.

— Permettez-moi de vous adresser à mon tour une question, mademoiselle, — dit-il.

— Faites, docteur.

— Quel âge a la malade de qui vous me parlez?

— Je ne puis vous répondre... — C'est une femme jeune encore, voilà tout ce que je sais...

— Yous ne la connaissez donc poiut personnellement?

— Non, docteur... — Cela vous semble étrange, n'est-ce pas ?

— Oui, mademoiselle, et plus étrange encore que vous ne le croyez... — s'écria le médecin. i i

— Pourquoi?

Figurez-vous que depuis quelques jours j'étudie un fait absolument semblable à celui qui vous occupe... — Il s'agit également d'une femme, et sa folie a la même cause...

— La même cause? — répéta Paula Baltus.

— Identiquement.

— Quoi ! — s'écria la jeune fille. — Vous connaissez une femme dont la raison s'est égarée en face d'un échafaud?...

— Oui, mademoiselle.

Paula ne respirait plus.

Elle reprit :

— Docteur, où s'est passé cela?

— Ici même... le jour...

Georges s'interrompit, hésitant à rappeler un souvenir funeste.

— Le jour où l'assassin de mon frère a payé sa dette à la justice, n'est-ce pas? — acheva mademoiselle Baltus.

Le docteur fit un signe nffirmatif.

— Ah! — continua fiévreusement la jeune fille, — tout s'explique! — La même personne nous occupe l'un et l'autre... — C'est au sujet de cette femme que je venais éclaircir mes doutes... — Mais alors, docteur, puisque cette infortunée vous est connue, vous savez où elle est... Vous allez me l'apprendre, et je pourrai la voir...

— Hélas! mademoiselle, je ne suis pas mieux renseigné que vous...

— Comment?

— J'ignore où se trouve en ce moment la malade dont tous les deux nous souhaitons la guérison...

Paula fit un g-este de décourag-ement.

— Celte femme, — reprit-elle, — log^eait à Melun, je le sais, à l'hôtel du Grand-Cerf, sur la place Saint-Jean.

i — Oui, mademoiselle. — Elle est arrivée ici très souffrante, à la suite d'un

i long voyage, et je lui donnais des soins avant sa folie...

I — Vous lui donniez des soins! — Mais alors, vous savez qui elle est?

\ — Assurément.

i — Elle se nomme?...

] — Madame Delarivière...

'. En entendant ce nom, Paula sentit tout le sang- de ses veines refluer vers soncœur.

\ Elle devint pâle comme une morte, elle chancela et fut au moment de tomber

I à la renverse.

î Georges la soutint.

j — Mademoiselle! — s'écria-t-il, — qu'avez-vous?

i — Madame Delarivière .. — répéta Paula d'une voix sourde et brisée. —

I La femme du banquier de New York !... — La mère d'Edmée !

— Oui, mademoiselle... — Mais d'où vient ce trouble? pourquoi celte agitation? — murmura le docteur, non moins troublé lui-même et non moins agité que Paula.

— Est-ce bien possible? — poursuivit la jeune fille. — Ne vous trompez-vous point? Ne sommes-nous pas tous deux le jouet d'une erreur... d'une ressem-

< blancedenom?

I — Je vous ai dit la vérité, mademoiselle, et certes aucune erreur ne saurait

avoir lieu.

Paula reprit avec une sorte de délire : \ — Ah! que vous aviez bien raison, et comme tout cela est étrange ! — Ainsi

\ donc mes pressentiments ne me trompaient pas I — Je devinais que cette incon-

< nue devait se mêler à ma vie et prendre une influence terrible sur ma destinée.. . I — Docteur, nous retrouverons madame Delarivière, il le fauti et vous lui ren- I drez la raison...

I — Oii la chercher, mademoiselle? — répliqua Georges tristement. —

< M. Delarivière est parti pour New York... j \ — Et! qu'importe?... Je lui écrirai... — Il me dira oiiest sa femme...

l — Songez-y, mademoiselle, une effroyable douleur de famille a frappé ce

\ malheureux vieillard... Sans doute il veut cacher à tous le secret de son cha-

\ grin... — Avons-nous le droit d'intervenir?...

\ — Pourquoi non? — répondit impérieusement Paula. — Son secret m'ap-

partient aussi bien qu'à lui ! Je n'ai pas seulement le désir, j"ai le droit de ven-

' ger mon frère et, pour arriver à la vengeance, il faut que cette femme soit guérie !...

Georges écoutait mademoiselle Baltus comme on écoute dans un rêve, et s'étonnait de sa transfiguration soudaine.

l — Je ne vous comprends pas... — balbutia-t-il,

— Vous allez me comprendre... — Frédéric a été assassiné peut-être par le ; misérable dont la tête est tombée sur la place Saint- Jean, mais j'affirme que cet \ homme n'agissait pas seul... j'affirme qu'il avait un complice.,. — Le condamné

n'était qu'un instrument aveugle, poussé au crime par une volonté plus forte { que la sienne... — Je veux savoir I — Il me faut le nom du décapité pour arri- \ ver au nom du vrai coupable !

l — Comme vous, mademoiselle, — répondit le médecin, — comme vous, et

I depuis longtemps, j'ai soupçonné l'existence d'un complice... — J'irai plus loin' \ j'ai cru à l'innocence absolue du malheureux frappé par la justice... Mais je me

demande quel lien vous semble possible entre ce malheureux et madame Dela- I rivière... ^

— Ne m'avez-vous point dit vous-même tout à l'heure que cette pauvre femme ne serait pas devenue folle si l'homme exécuté sous ses yeux avait été un inconnu pour elle?...

— Jignorais alors qu'il fût question de la femme du banquier. — Madame Delarivière. au moment de l'exécution, se trouvait depuis plusieurs jours dans un état fébrile qui, joint à une sensibilité nerveuse excessive et surexcitée encore par la souffrance, me paraissait constituer les symptômes prémonitoires du mal qui l'a frappée, et modifiait la situation du tout au tout.

— C'est possible, docteur, mais il se peut aussi qu'elle ait trouvé dans le condamné soit un parent, soit une personne qui lui était chère...

— Encore une fois, mademoiselle, comment admettre des rapports antérieurs, de parenté ou d'affection, entre une femme riche, heureuse, entourée de la considération générale, et un malheureux sans asile, plongé dans la misère et presque couvert de haillons?

— Tout peut s'expliquer par ces trois mots : Secrets de famille...

— J'en conviens...

— Enfin, docteur, supposons madame Delarivière guérie^ grâce à vous... — Pourrait-elle se souvenir de la cause qui a déterminé sa folie?

— Sans doute, mais il serait dangereux de la lui rappeler... surtout dans les premiers temps de la guérison...

— Et plus tard ?

— Plus tard, il deviendrait peut-être possible de la questionner sans qu'une rechute soit à craindre...

— Eh! docteur, la patience ne me manquera pas, pourvu que l'espoir de la réussite me soit permis... — Songez-y donc!... Si madame Delarivière, rendue à la raison, peut nous apprendre le nom du condamné, nous aurons un point de départ nécessaire à nos recherches... Nous tiendrons le fil conducteur et, en même temps que nous vengerons mon frère, nous arriverons peut-être à réhabiliter celui qui, s'il est innocent, a payé de sa tête le crime d'un autre !

— Vous avez raison, mademoiselle, je 'e pense... — répliqua Goor2"es Vernier. — Moi aussi je crois fermement que le condamné n'était pas seul coupable, — en admettant même qu'il fût coupable ; — mais ce que la justice n'a pas fait, vous sera-t-il possible de le faire?

— Dieu aidant, je le ferai! — répliqua Paula Baltus. — Ne doutez point de cela! N'en doutez pas plus que de l'amour qu'Edmée vous inspire...

En entendant ces paroles, le jeune médecin tressaillit et se demanda s'il était bien éveillé.

— Ah ! mademoiselle, — balbutia-t-il, — qui vous a révélé le secret de mes douleurs et de maf lie?

— Edmée elle-même, monsieur Georges... — S'illusionnait-elle donc en se croyant aimée?...

— Non, elle ne s'illusionnait point!... — j'aime mademoiselle Delarivière, ou plutôt je l'adore de toutes les forces de mon âme, mais^, hélas ! sans espoir...

— Pourquoi sans espoir?... — En échange de votre amour, Edmée vous a donné le sien...

— Vous l'a-t-elle dit?...

— Non, mais elle me l'a laissé comprendre... — Il est bien des choses qu'une femme devine, sans qu'il soit besoin de les lui dire...

-— Si vous saviez comme vous me rendez heureux! — s'écria Georg-es, en joignant les mains.

— Tant mieux, car vous mériterez votre bonheur par voire dévouement... — Nous retrouverons madame Delarivière... Votre conscience et vos soins la guériront, et vous épouserez l'enfant adorable à qui vous aurez rendu sa mère...

— Quel beau rêve !

— C'est un rêve que nous changerons en réalité... Mademoiselle Battus ajouta, en tendant la main à Georges :

— Vous êtes mon allié, n'est-ce pas ? — Je peux compter sur vous ?

— Ah ! vous le savez bien ! — répliqua Georges en serrant avec effusion la jolie main qui s'offrait à lui.

Paula poursuivit :

— Je vais écrire à M. Delarivière.

— Ne vaudrait-il pas mieux télégraphier ? — interrompit le docteur.

— Non, et voici pourquoi : M. Delarivière tient certainement à garder le secret du malheur qui le frappe. — Or, une dépèche, si mesurés qu'en soient les termes, apprendrait à des tiers ce qu'il veut qu'on ignore. — J'écrirai. — Ce ne sera qu'un retard de quelques jours, car je lui demanderai de me répondre télégraphiquement... — Il suffira d'un mot, d'une adresse... — Aussitôt que nous connaîtrons l'asile de madame Delarivière, nous irons l'y chercher et nous l'emmènerons avec nous.

— L'emmener avec nous... — répéta Georges. — Hélas ! mademoiselle, c'est impossible !...

— Pourquoi?

— Où recueillir, où soigner la malheureuse femme?...

— Chez vous ou chez moi, ce me semble... — Je ne vois pas d'obstacle...

— C'est que vous ignorez la loi... — Elle est précise, mademoiselle... — i Elle nous interdit à l'un comme à l'autre de garder dans notre demeure une l personne atteinte d'aliénation mentale, si l'état de cette personne présente ou \ peut présenter d'un moment à l'autre un péril pour ceux qui l'approchent... — ; Or d'après ce que j'ai su de l'état de madame Delarivière au début de la folie, | il y a certainement du délire, et ce délire doit amener des crises dangereuses...

— C'est donc par prudence que la loi ordonne de maintenir les aliénés, soit dans \ des établissements publics à ce destinés, soit dans des maisons de santé particu- \ Hères. l

— Je le répète, — s'écria mademoiselle Battus, — où est l'obstacle ? — Vous | achetez une maison de santé, voilà tout, et nous y conduisons madame Delà- \ rivière. |

Georges baissa la tête et ne répondit pas. ï

Pendant une ou deux secondes la jeune fille s'étonna de son silence et de son l

embarras, puis elle comprit brusquement. {

— Cher docteur, — poursuivit-elle d'une voix douce et d'un ton affectueux, — > en vous disant tout à l'heure que je comptais absolument sur vous, cela sous- \ entendait que vous deviez compter absolument sur moi... — Je vous ouvre sur \ ma fortune un crédit illimité... — C'est en semant de l'or sur la route que nous j arriverons au but... — Achetez une maison de santé... — Mon banquier payera l comptant...

— Ce sera très cher, mademoiselle...

— Peu importe... je suis très riche.

— Je vous obéirai, mademoiselle... — Dès demain je me mettrai en quête d'un établissement que son directeur consente à céder. .. — Maintenant il s'agit de bien nous entendre sur tous les points.

— Ce sera facile...

— La guérison de madame Delarivière doit être, n'est-ce pas, notre principal objectif?

— Sans doute, puisque j'ai la conviction que nous apprendrons par elle le nom du condamné...

— Peut-être n'aurons-nous pas besoin d'elle pour cela... Paula lit un mouvement de surprise. ]

— Comment? — s'écria-t-elle. — Que voulez-vous dire, docteur? — Expli- \ quez-vous ! \

— Je vais le faire, mademoiselle, mais sans affirmer rien... — Nous sommes ; en face d'une probabilité et non d'une certitude... — Voici les faits... l

Et Georges raconta à mademoiselle Baltus ce que lui avait raconté son pèra \

relativement au conducteur de travaux blessé en Savoie par l'explosion d'une |

> mine.

— Est-il possible que ce soit le même homme ? — murmura la jeune fille lorsqu'il eut achevé.

— Je saurai à quoi m'en tenir à cet égard, dussé-je aller à Millerie pour me renseigner... — reprit le docteur. — Admettons que j'apprenne le nom et que j'obtienne la preuve de l'identité... — Quel parti comptez-vous tirer de cette découverte, et comment en ferez-vous le point de départ de vos recherches?

— Connaissant le nom, — répondit Paula, — je m'adresserai à la police qui

Ah! M. Deais, lui dit-elle en souriant, vous allez m'en vouloir. (Page 387).

découvrira le lieu de naissance... — Malgré ses dénégations cet homme doit avoir une famille dont j'achèterai s'il le faut les révélations... — Le portefeuille de mon frère, trouvé sur le condamné, aurait dû contenir les quinze mille francs touchés le même jour par Frédéric chez son banquier... — Que sont devenus ces quinze mille francs ? — L'homme ne les a-t-il pas remis à quelque parent, soit en en indiquant la provenance de vive voix^ soit en les accompagnant d'un mot d'envoi... — Je doublerai, je triplerai au besoin la somme, et le parent dira la vérité... — Que pensez-vous de ce plan, docteur?...

— Vous voulez savoir ma pensée tout entière, mademoiselle?

LlV. 48. F. ROy. éditeur.

i — Oui, certes !

I Eh bien ! votre plan ne repose que sur des hypothèses, et le succès me

; paraît problématique...

l — Avez-vous mieux ?

i — Oui, je le crois...

— Parlez vite !...

— Au cours du procès j'ai été frappé de certaines choses dont la justice ne m'a point paru apprécier l'importance, capitale selon moi...

— Quelles choses?

} — D'abord, et avant tout, le revolver abandonné ou perdu sur le lieu du

} crime... — Ce revolver, dont le tribunal s'est préoccupé médiocrement, me

i semble devoir nous conduire à la découverte de la vérité... — Comment Pierre, un misérable sans ressources, possédait-il une arme de prix? — De quels ateliers sortait cette arme? — La crosse portait les traces d'un écusson... Cetécusson,

'i pravé sans doute aux initiales du vrai propriétaire, a disparu, mais peut-être ne

serait-il point impossible de retrouver le graveur... ;

I — C'est vrai... — murmura Paula Baltus. ;

\ — On s'est préoccupé de façon exclusive du mutisme de l'accusé ; — con-

i tinua Georg-es, — on s'est efforcé de lui arracher des aveux et, tandis qu'on

I échouait de ce côté, on négligeait des investigations bien autrement utiles...

\ — C'est vrai^ — répéta la jeune fille.

\ — Crovez-vous, mademoiselle, que vous puissiez obtenir du parquet le

\ revolver dont le meurtrier a fait usage ?

I — Peut-être... — Nous le tenterons du moins... — Si vous voulez, docteur,

nous irons ensemble, aujourd'hui même, trouver le procureur de la République...

— Je suis à vos ordres.... — Mais ce n'est pas tout... — A peine s'est-on préoccupé du chèque falsifié dont il a été question au procès, et qui n'a pas été retrouvé plus que les quinze mille francs... — Savez-vous, mademoiselle, si votre malheureux frère soupçonnait l'auteur du faux commis à son préjudice?

— Mon frère ne s'en est point expliqué avec M. Lefebvre, son banquier... et moi je ne l'ai pas revu vivant...

— Eh bien, ce chèque, le faussaire seul avait un intérêt immense à l'arracher à M. Baltus ; or l'homme exécuté ne pouvait être ce faussaire... — Son bras paralvsé le démontrait surabondamment. ^

— Donc le condamné n'était pas coupable, ou du moins n'était que com- ■ plice... — s'écria Paula Baltus. ;

— C'est notre conviction à tous deux. \ En ce moment on frappa derechef à la porte du cabinet ; Georges se hâta d'ouvrir ; — la vieille gouvernante parut sur le seuil. S

— Que voulez-vous, Madeleine? — lui demanda-t-il. \

— Monsieur le docteur, c'est une lettre... Le facteur vient de l'apporter à l'instant.

— Donnez...

Au moment où le jeune homme toucha la lettre, ses mains tremblèrent et son cœur se mit à battre violemment.

Il lut la suscription.

L'écriture, mince et fine, — véritables pattes de mouche, évidemment féminines, — lui était inconnue.

L'enveloppe portait le timbre de la poste de Saint-Mandé.

Les battements du cœur de Georges s'accélérèrent encore.

— Yous permettez, mademoiselle ? demanda le jeune homme à Paula.

— Certes ! — répondit-elle. — Je permets.

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