‹ Le médecin des follesChapitre 18 sur 36 · XIJ · texte numérisé non relu

XIJ

Georges déchira l'enveloppe.

Sous cette enveloppe se trouvaient deux plis.

Le premier qu'il ouvrit contenait ces lignes :

« Monsieur le docteur,

« Avec l'autorisation de madame la directrice, je vous envoie la lettre ci-jointe « qui m'était adressée et qui vous intéi^esse. »

Ce billet laconique portait la signature de Marthe de Ronceray.

Georges le jeta sur la table et prit vivement la seconde lettre.

Elle était d'Edmée, nos lecteurs l'ont déjà compris, — etFrantz Rittner, après

un examen préalable, avait pris soin de la mettre à la poste, nous le savons. >

Le docteur dévora les tristes épanchements de la jeune fille. |

En lisant ces phrases où la pauvre enfant peignait ses ang-oisses, ses épou- \ vantes et ses souffrances, Georges sentait son cœur se serrer et ses yeux se remplir de larmes. \

Une mortelle pâleur couvrait ses joues. — Ses mains tremblaient. \

Paula suivait avec anxiété ces changements de la physionomie mobile du '>.

jeune homme. |

Lorsqu'il eut achevé, il se laissa tomber sur un siège et ses sanglots, long-- ;

temps contenus, éclatèrent. |

— Docteur, — lui demanda mademoiselle Battus, — ne trouvez point indis- ? crête, je vous en prie, une question dictée par l'intérêt le plus vif! — Quelle

nouvelle affligeante venez-vous donc de recevoir? |

Pour toute réponse Georges tendit la lettre à sa visiteuse, en lui disant : \

— Lisez, mademoiselle.

Paula courut à la signature.

— D'Edmée!.., — s'écria-l-cUe, — et datée de Paris !... — Elle n'est donc jioint partie?...

— Lisez... — répéta Georges.

La sœur de Frédéric lut à son tour ces lignes désolées, et à son tour fut envahie par une émotion non moins puissante que celle du docteur.

— Pauvre enfant!... pauvre enfant! — murmura-t-elle en essuyant ses yeux.

— Et pas un indice ! — reprit Georges. — Rien qui nous indique l'endroit où elle se trouve!... — Ne vous semble-t-il pas comme à moi que ce silence sur le lieu de sa retraite est inquiétant?... Cette lettre est celle d'une prisonnière...

— C'est vrai, mais on peut délivrer les prisonniers...

— Oui... quand on connaît leur prison...

— Nous saurons découvrir cette retraite, reprit Paula.

— Ah ! — fit Georges avec un immense découragement, — c'est chercher l'impossible.

— Allons, docteur, — s'écria Paula, — ne vous laissez point abattre ainsi! — La volonté ferme triomphe de tous les obstacles... — Edmée vous aime... Son amour la soutiendra... — Rien ne vous prouve d'ailleurs qu'un danger la menace... — Quel que soit le lieu de sa retraite, M. Delarivière le connaît certainement... — Il n'aurait point laissé sa fille en péril... — Edmée, sans doute, est auprès de sa mère...

— Peut-être, en effet, — balbutia Georges.

— Ayons confiance, docteur, nous chercherons et nous les retrouverons.

— Hélas ! mademoiselle, — répliqua Georges, — il me faut répéter ce que je vous disais tout à l'heure... c'est chercher l'impossible !

— Pourquoi?

— Les maisons de santé sont nombreuses à Paris et dans les environs.

— Qu'importe?

— Nous ne pouvons aller de l'une à l'autre et interroger.

— Si pourtant ce moyen devait réussir. . . ce ne serait qu'une question de temps .

— Pardonnez-moi, mademoiselle, il y a un autre obstacle bien plus insurmontable.

— Lequel?

— Une maison de santé renferme des douleurs, des mystères, des secrets de famille dont le médecin qui les dirige est dépositaire... Nous pourrions interroger ce médecin, mais nous le ferions vainement... le devoir professionnel lui défend de nous répondre...

— Vous avez raison, je le comprends... — fit mademoiselle Baltus en baissant la tète. — Que faire donc?

— ■ Attendre le résultat de la lettre que vous allez écrire à M. Delarivière.

— Et, — reprit, la jeune fille, — commencer immédiatement notre enquête sur un autre point. — M'accompagnez-vous au parquet?

— Oui, mademoiselle, — et si nous pouvons obtenir qu'on vous remette le revolver du meurtrier, nous aurons peut-être fait un grand pas.

Le docteur prit son chapeau et suivit l'orpheline.

Arrivés au Palais de justice, Paula et Georges écrivirent leurs noms sur un carré de papier qu'un huissier porta au procureur de la République.

Le magistrat les connaissait l'un et l'autre et donna l'ordre de les introduire sur-le-champ,

La visite de mademoiselle Baltus, en compagnie du docteur Vernier, l'intriguait beaucoup. 11 éprouvait d'ailleurs pour la jeune fille la plus vive et la plus respectueuse sympathie, et professait une haute estime à l'endroit du médecin.

Il s'était levé au moment où s'ouvrait la porte de son cabinet. Il avança luimême un siège à l'orpheline et, du geste, invita Georges à s'asseoir.

— Qui me procure, mademoiselle, l'honneur inespéré de votre visite? — fit-il.

— Je viens solliciter de vous un service, monsieur... un gi*and service... — répondit Paula.

— Je serai trop heureux de me mettre à vos ordres... — YeuilleT: vous expliquer...

— Jû crois savoir^ monsieur, que la coutume est de vendre publiquement, à des époques fixes, au profit de l'Assistance publique^ les pièces à conviction soumises au jury, et j'ose vous demander, monsieur, si vous ne pourriez pas me mettre a même de posséder, avant la vente, un des objets qui ont figuré dans le procès du meurtrier de mon pauvre frère...

— Malheureusement, mademoiselle, — répliqua le procureur de la République^ — il existe un règlement qui interdit de retirer du greffe un seul de ces objets avant une année révolue à partir du jour du pourvoi de l'accusé, s'il y a eu une condamnation, ou du jour de l'acquittement.

— Sans doute, monsieur, — reprit Paula, — mais l'accusé ayant subi sa peine, ne pensiez-vous pas qu'il vous serait possible de me satisfaire en donnant au règlement une interprétation un peu large?

Le magistrat sourit.

— Le cas ne serait peut-être bien grave, en effet... — dit-il. — Quelle est la pièce à conviction que vous désirez obtenir?...

— Le revolver de l'assassin. . .

Le procureur de la République ne put réprimer un geste d'étonnement.

— Le revolver de l'assassin ! — répéta-t-il.

— Oui, monsieur...

— Si vous me demandiez, à titre de souvenir cher et sacré, une chose ayant appartenu à la victime... à votre frère... je le comprendrais... Mais l'arme

encore souillée du sang répandu par un misérable !... Vous me permettrez d'être

l surpris de votre requête. ..

1 — En l'accueillant, monsieur, vous me rendrez un immense service... —

l murmura la jeune fille.

j — Expliquez-moi du moins, mademoiselle, quel prix vous attachez à la pos-

l session de cette arme... — Que voulez-vous en faire?

l — Approfondir grâce à elle, si je le puis, un mystère insondable jusqu'à ce

{ jour... — Trouver et vous livrer le complice de l'homme qui a tué mon frère...

l Le magistrat regarda mademoiselle Baltus avec stupeur.

I La fermeté de l'accent de la jeune fille ne l'étonnait pas moins que la har-

^ diesse de sa réponse.

\ — Étrange prétention que la vôtre, mademoiselle ! — s"écria-t-il. — La

! justice a fait son devoir, comme toujours... — Les recherches ont été longues

I et patientes...

; — Oui, monsieur, mais quels que soient son zèle et son amour du vrai, la

l justice n'est point infaillible... — Trompés par des apparences que je crois fausses,

; les juges ont négligé des détails d'où lalumière, selonmoi, pouvait et devait jaillir.

j — Pourquoi, mademoiselle, pendant les débats, alors qu'il en était temps

I encore, n'avez-vous point signalé ces détails à l'attention du ministère public?...

r — Il aurait fallu les connaître, et je les ignorais... — D'ailleurs, pendant les

l débats, et vous le comprenez sans peine, je ne pouvais que m'absorber tout

\ entière en un désespoir qui. paralysant ma pensée, ne me laissait que la faculté

; de souffrir.

l — Certes, je le comprends, mais vous pouvez mapprendre aujourd'hui à

l quels détails vous faites allusion...

I — M. le docteur Yernier va vous l'expliquer, monsieur...

; Georges prit la parole et énuméra les diverses remarques faites par made-

; moiselle Baltus et par lui-même au sujet du chèque falsifié et du revolver, arme

j de luxe et d'une assez grande valeur dont un mendiant vagabond ne pouvait être 1j propriétaire légitime,

Le langage clair et concis, la logique inattaquable du jeune médecin, frappèrent le magistrat.

— Enfin, — reprit-il quand Georges eut achevé, — vous avez résolu de tenter quelque chose... — Quoi?

— L''impossible, monsieur!...

— Ce n'est pas répondre... — Quel est votre plan?

— Le voici.

Et le docteur expliqua brièvement de quelle façon mademoiselle Baltus et lui

comptaient procéder.

Sa conviction prenait pour s'exprimer des formes si communicatives que le procureur de la République, vivement impressionné, s'écria :

— En vérité, monsieur, tout cela est effrayant! — Et vous pensez guérir la jeune femme dont vous me parlez ? — ajouta-t-il.

— Je lag-uérirai, je l'affirme...

— Mon assistance peut-elle vous être utile ?

— Elle nous serait assurément précieuse, mais nous préférons en décliner l'offre, agir avec nos propres forces et assumer sur nous seuls toute la responsabilité d'un échec. l

— Soit! mais sachez bien que si plus tard vous recourez à moi, votre premier \ appel me trouvera prêt à vous venir en aide. |

— Merci, monsieur, — répondit Georges. i

Pendant les deux ou trois secondes qui suivirent ces paroles échangées, le procureur de la République, semblant oublier quil n'était pas seul, cacha son visage soucieux entre ses mains unies et s'absorba dans une rêverie profonde.

— Si l'on avait condamné un innocent... — murmurait-il d'une façon presque inconsciente. — Si la tête d'un martyr était tombée sur i'échafaud... Quelle effroyable chose, et quels rêves désormais hanteraient mon sommeil! — Oh ! justice... justice... ne serais-tu qu'un mot?

Puis, relevant le front et chassant ses idées noires, il traça quelques lignes sur une feuille de papier portant l'en-tète et le timbre du parquet, et il tendit cette feuille à Paula.

— Avec ceci, mademoiselle, — lui dit-il en même temps, — on vous don- J i nera, au greffe du tribunal, le revolver que vous désirez... J i

Paula prit le précieux papier et remercia d'une voix émue. j ,

— Que Dieu vous conduise et vous protège, mademoiselle! — poursuivit le l magistrat. ■ — Et, si vous êtes dans le vrai chemin, qu'il vous fasse arriver au but, quelque humiliation et quelque remords qu'il en doive résulter pour moi!...

Il serra la main de la jeune fille, celle de Georges Yeruier, et les deux visiteurs se rendirent au greffe.

Là on remit à Georges l'arme meurtrière, à la possession de laquelle il attachait une si grande importance.

— Vous écrirez aujourd'hui même à M. Delarivière à New York, n'est-ce pas, mademoiselle? — demanda-t-il à Paula au moment de la quitter.

— Dès ce.soir, — répliqua la jeune fille, — et vous, docteur, vous vous occuperez de trouver, soit une maison de santé à vendre, soit un local convenable dans lequel vous pourrez en installer une...

— Comptez-y, mademoiselle, je ne perdrai ni un jour ni une heure, ce qui ne m'empêchera pas de commencer mes recherches et de tâcher d'apprendre,

même avant d'avoir retrouvé et guéri madame Delarivière, quel était le conducteur des travaux de Mellerie...

— Bien, docteur... — Vous savez que ma maison vous est sans cesse ouverte etque je mets ma fortune entière à votre disposition pour notre œuvre commune. Les deux jeunes gens se séparèrent.

Mademoiselle Baltus, regagnant sa villa des bords de la Seine, écrivit une longue lettre au banquier franco-américain et fit porter cette lettre à la poste. Georges Vernier, une fois chez lui et enfermé de nouveau dans son cabinet de travail en face de ces livres ouverts qui traitaient de la folie sous toutes les I formes, crut qu'il venait de faire un songe.

{ Le revolver placé sur son bureau, sous ses yeux, lui prouva qu'il ne rêvait

i pas...

j Oui, mademoiselle Baltus était venue le trouver avec une admirable con-

\ fiance, et maintenant il était Tallié de la jeune fille, il avait accepté sa part dans l'œuvre de haine et de vengeance... — et il tiendrait sa parole... il accomplirait l sa tâche... il guérirait Jeanne... il aiderait Paula à retrouver l'assassin de son i frère... ^ \

Tout à coup son front se plissa. |

i Une pensée sinistre traversait son esprit. |

! • — Mais si Jeanne, guérie par moi, — murmura-t-il avec épouvante, — dési- | l gnait comme appartenant à sa famille, ainsi que le croit Paula, l'homme qu'on

a condamné à mort, M. Delarivière me pardonnerait-t-il d'avoir été l'involon- | taire instrument du déshonneur infligé au nom de sa femme ?. . . — J e ne veux pas i penser à cela!... Je veux croire que c'est impossible! — Oui, le supplicié était | innocent, et nous réhabiliterons sa mémoire... \

La tempête continuait cependant sous le crâne du docteur. — Les idées s'y l heurtaient, fiévreuses et confuses. }

Il poursuivit :

— Quel abîme !... — Edmée à Paris... isolée... souffrant de son isolement... malade... en danger peut-être... et ne rien pouvoir!! Ah! c'est à en devenir fou!... — Mais non! voyons... du calme! Les faibles seuls se laissent abattre, et je veux être fort!... — Edmée m'aime... Paula me l'a dit... la lettre d'Edmée à son amie me l'a dit mieux encore... Je ne peux pas douter... — Son amour la soutiendra... Quand on aime on veut vivre... — Je la retrouverai... — Allons, je suis enchaîné aune sainte cause... — il faut travailler sans relâche... Le bonheur est au bout! !

Les yeux de Georges tombèrent sur le revolver placé devant lui. Il le prit et l'examina avec un redoublement d'attention.

— C'est là, — dit-il ensuite en touchant du doigt la crosse de l'arme, — c'est là qu'est la preuve cherchée contre le criminel inconnu, c'est de là que jaillira la lumière ! !

Edmée l'enlaça de ses bras. — Viens, je t'en supplie! continua-t-elle. (Page 397).

Et il demeura plongé dans ses réflexions.

Son esprit surexcité cherchait le mot de l'énigme sombre...

Tandis que Georges Yernier et Paula Baltus signaient à Melun les préliminaires du traité d'alliance connu de nos lecteurs, Edmée ne perdait point de vue Je projet presque irréalisable dont nous avons vu le premier germe poindre dans sa jeune tête.

LiV. 49 f- HOV. édiUi

; Ce projet assiégeait d'autant plus sa pensée de jour en jour et pour ainsi dire

'< d'heure en heure, que maintenant Franlz Rittner lui causait une sérieuse

épouvante.

\ La jeune fille s'imaginait, — et nous savons qu'elle n'avait pas tort, — avoir

I vu le médecin des folles jeter à plus d'une reprise sur sa pensionnaire des coups \ d'œil de mauvais augure, des regards empreints d'une étrange haine que, malgré ; son hypocrisie, il ne parvenait point à dissimuler.

; Edmée, en conséquence, avait résolu d'arracher sa mère à la maison de santé

\ d'Auteuil et de la conduire à Melun chez Georges Yernier.

\ — Georges m'aime et Georges est savant, — pensait-elle. — Son amour, dou-

; blé de sa science, ne saurait manquer de guérir ma mère.

,' Assurément cette logique doit paraître enfantine, et cependant Edmée ne se

[ trompait peut-être pas, puisque nous avons entendu Georges affirmer à Paula •i qu'il se sentait capable de rendre la raison à Jeanne Delarivière. \ Edmée n'oubliait point les recommandations et les volontés de son père,

\ mais la nouvelle et inquiétante attitude du médecin des folles lui semblait justi- ; fier et rendre légitime une désobéissance.

; Un danger nouveau menaçait sa mère... — Il fallait, avant toutes choses et

' malgré les ordres contraires, soustraire Jeanne à ce péril que le banquier n'avait I pu prévoir.

Donc Edmée combinait une fuite. — L'idée de cette fuite était parfaitement I arrêtée dans son esprit; mais, pour passer du projet à l'exécution, il y avait tout un monde de difficultés à vaincre, et quelques-unes d'entre elles semblaient insurmontables.

Edmée, dans l'exaltation de son dévouement filial, les regardait en face et ne se décourageait pas.

Sortir de la maison de santé avec sa mère en plein jour, par la porte principale, il n'y fallait point songer. — Tromper la surveillance de concierges largement payés, et certains de perdre leur place à la première négligence dont ils se rendraient coupables, était évidemment impossible.

Comment trouver un moyen d'évasion ingénieux et pratique? La jeune fille se mettait l'esprit à la torture. Enfin une inspiration lui viul.

Deux ou trois fois, en promenant sa mère dans le parc, elle avait vu le docteur Rittner ouvrir la porte qui donnait sur le chemin de ronde.

Elle croyait à l'existence, dans la muraille de ce chemin de ronde, d'une autre porte conduisant au dehors, du côté opposé à l'entrée principale.

Cela semblait en effet probable, pour ne pas dire certain, mais n'était cependant qu'une supposition dont il importait de contrôler l'exactitude. Mlle Delarivière descendit seule au jardin. Elle se dirigea vers cette tonnelle de verdure oîj nous avons vu Jeanne la

j couronner de fleurs, et en face de laquelle s'ouvrait la porte du chemin de

; ronde.

'< Une fois sous la tonnelle, Edmée sonda du regard toutes les allées, afin de

s'assurer qu'elle se trouvait bien seule dans le parc en ce moment.

I Convaincue que personne ne pouvait la voir, elle se dirigea vers la porte

'/ qu'elle s'attendait à trouver fermée.

I Elle ne se trompait point. — Le bouton de la serrure résista sous sa main.

l La jeune fille se pencha pour examiner de près cette serrure, supposant que

l peut-être une des clefs qui se trouvaient en sa possession, et dont elle avait eu

> soin de se munir, pourrait s'y adapter et faire jouer le pêne. l Elle tressaillit tout à coup et changea de visage.

j Un bruit de pas retentissait dans le chemin de ronde, de l'autre côté du

'l mur.

l A ce bruit succéda le grincement d'une clef dans la serrure que la jeune

fille examinait.

l' Il n'y avait pas une minute à perdre pour ne point être surprise.

l Edmée se rejeta vivement en arrière, glissa dans sa poche les clefs qu'elle

j tenait à la main et se mit à cueillir des fleurs comme pour en composer un

\ bouquet.

\ La porte tourna sur ses gonds.

> Mlle Delarivière s'attendait à voir Frantz Rittner.

Ce fut le jardinier qui parut, un brave homme fort peu dégrossi, sauf en ce

l qui concernait son métier, mais d'une politesse irréprochable.

\ La jeune fille eut aussitôt l'idée de questionner cet homme, avec lequel par-

I fois elle causait un instant.

l — Ah ! M. Denis, — lui dit-elle en souriant, — vous allez m'en vouloir...

l — Et pourquoi donc ça, mam'selle? — demanda le jardinier en ôtant son

\ large chapeau de paille.

\ — Je dévalise vos plates-bandes... Je cueille vos plus belles fleurs...

'} — Il ne faut pas vous gêner,, mam'selle... — Ça ne manque guère ici, les

l fleurs... Il y en a de reste !... Vous pourriez bien en cueillir une pleine charretée

; que c'est tout au plus si on s'apercevrait qu'il en manque.

-, — Le fait est que je n'en ai vu nulle part de plus nombreuses et de plus

l belles...

— M. le docteur dit que ça réjouit les yeux des parents qui viennent voir

les pensionnaires de la maison, et que ça fait bien dans le paysage... — Aussi

i j'en ai semé, en veux-tu! en voilà ! !...

I Edmée songea qu'il était temps d'arriver à son but.

I Elle désigna du geste la porte du chemin de ronde.

? — Est-ce que vous soignez aussi des jardins par là?... de l'autre côté de ce

grand mur? — demanda-t-elle.

Le jardinier suivit du regard la direction du geste d'Edmée, et répondit avec un gros rire :

— Parla? de l'autre côté? — Ah! mais non, mam'selle. — C'est wie ou- \Tage bien plus ennuyante que je suis obligé de faire.

— Quel ouvrage, M. Denis? — reprit la jeune fille.

— Arracher les mauvaises herbes qui poussent entre les pavés dans le chemin de ronde, et comme on n'y passe guère il y en a comme dans un pré.

— Qu'est-ce que vous appelez un chemin de ronde, M. Denis?

— C'est tout bonnement une route entre deux murs qui fait le tour de la maison de santé.

— A quoi sert-il ?

— A rendre la surveillance plus facile, donc! et à empêcher nos pensionnaires de s'évader... — Quoiqu'elles n'aient pas leur tête à elles, il y en a qui redeviennent joliment futées, et malignes comme des vrais singes, quand il s'agit de prendre la clef des champs...

— En vérité, M. Denis !

— Oui, mam'selle... On en a même vu qui tordaient le cou à leur gardien... sans mauvaise intention, bien entendu... — Mais, ici, pas moyen de filer.

— A cause du chemin de ronde?

— Oui, mam'selle... — Est-ce que vous ne l'avez pas encore visité ?

— Non, M. Denis... — J'ignorais même son existence...

— Voulez-vous que je vous y conduise, mamselle? Edmée tressaillit de joie.

Le jardinier allait au-devant de ses désirs.

— Bien volontiers, — répondit-elle, — si toutefois cela n'est pas défendu.

— Il n'y a rien de défendu pour vous, mam'selle... vous n'êtes point une malade, vous pouvez aller et venir n'importe oîi...

En disant ce qui précède, Denis avait ouvert de nouveau la porte donnant sur le chemin de ronde.

— Venez, mam'sellec. — continua-t-il. — Vous finirez votre bouquet tout à l'heure.

Il passa le premier et la jeune fille le suivit.

— On voit bien que vous êtes un homme de confiance, M. Denis, — repritelle, — vous avez une clef.

— Oui, mam'selle... — Il n'y en a que deux... Monsieur lo docteur et moi nous avons chacun la nôtre...

Edmée, tout en causant pour occuper Denis, regardait autour d'elle.

Le chemin de ronde, large d'environ trois mètres en cet endroit et enfermé entre deux hautes et sombres murailles, formait un boyau humide et pavé où les mauvaises herbes poussaient en abondance...

— Vous trouvez peut-être que ça n'est pas gai?... — demanda le jardinier.

— Je trouve que c'est lugubre...

— Et vous avez, ma foi, bien raison!... Edmée et son guide avançaient toujours.

Ils arrivèrent derrière l'habitation des folles.

Là le chemin de ronde s'élargissait un pea, et dans les angles formés par le carré de la propriété on voyait deux petits pavillons sans étage.

— Quels sont ces bâtiments ? — demanda la jeune fille.

— Celui-là est l'amphithéâtre, — répliqua le père Denis en désignant le pavillon de gauche, — et celui-ci la buanderie... — Je ne vous propose pas, mam'selle, d'entrer dans Famphithéâlre... vous y pourriez voir un vilain spectacle...

— Lequel?

— J'aime autant ne pas vous le dire... Edmée n'insista point.

— Mais, — reprit-elle au bout d'un instant, — par oii, depuis les cours intérieures, communique- t-on avec ces pavillons?

— Par là... — répondit le jardinier, en indiquant une sorte de poterne percée dans le mur; — le médecin en second en a la clef...

La jeune fille regardait avec attention la muraille extérieure, cherchant une issue et n'en trouvant pas.

Entre l'amphithéâtre et la buanderie existait un couloir étroit formé par la séparation des deux bâtiments.

Arrivée en face de ce couloir, Edmée vit une porte tout au fond.

— Ah ! — dit-elle, — voilà une porte de sortie...

— Oui, mam'selle...

— Oii conduit cette porte?

— Sur le boulevard Montmorency, en face le chemin de fer de ceinture et les fortifications.

— Je serais curieuse de voir cela, les fortifications.

— Ah! par exemple, mam'selle, c'est impossible... pour le moment du moins...

— Ne pouvez-vous m'ouvrir?

— Dame ! non...

— Pourquoi? — Est-ce que c'est défendu?

— Ça m'est défendu, à moi, et pour une fameuse raison... — Regardez un peu, mam'selle...

^ Edniée s'était approchée de la porte.

Vous voyez la serrure, — coiiliima Denis, — une serrure misnonne. à

Ûeur de bois, et qui s'ouvre avec une toute petite clef pas beaucoup plus grosse qu'une clef de montre... Il n'y en a pas deux, à ma connaissance, il n'y en a qu'une, et le docteur Rittner la porte à son trousseau dont il ne se sépare jamais.

— Alors, pour visiter les fortifications, c'est au docteur qu'il faut m'adresser?..

— Oui, mam'selle.

La jeune fille savait désormais ce qu'elle voulait savoir. Elle hâta le pas afin de terminer au plus vite sa triste promenade entre les

murs du chemin de ronde et, revenue au point de départ, elle rentra dans le parc, suivie du jardinier qui referma la porte derrière lui.

L'ne inquiétude nouvelle venait de s'ajouter à toutes les inquiétudes qui hantaient déjà le cerveau d'Edmée.

Si elle tentait de fuir avec sa mère par le chemin de ronde, ainsi qu'elle en avait l'intention, n'en serait-elle point empêchée par la présence du jardinier Denis arrachant les mauvaises herbes?

Elle voulut s'en assurer sur-le-champ.

— Est-ce que vous travaillez tous les jours dans ce vilain endroit? — demanda-t-elle. î

— Oui, mam'selle. \

— Et toute la journée ?

— Ohl non... le matin seulement^ pendant deux heures... et quelquefois le soir... — Le reste du temps je m'occupe du parc... — J'aime mieux ça, et c'est plus utile. — Tous les visiteurs, tous les parents de nos pensionnaires visitent le parc, tandis que personne ne voit jamais le chemin Je ronde... — Si M. le docteur m'en croyait, il ferait faire cette fichue besogne par un simple manœuvre... Mais il faudrait payer ça à part, et il est un peu regardant, M. le docteur.

— Merci de votre complaisance, père Denis... Et la jeune fille mit une pièce de cinq francs dans la main du jardinier

enchanté, qui s'écria :

— Ah! mam'selle, vous êtes trop bonne! — Ça ne valait pas seulement un grand merci... — Enfin^ je boirai tantôt un fameux verre de vin à votre santé.

— C'est ça... — Moi, je vais achever mon bouquet.

Le père Denis salua jusqu'à terre et se dirigea du côté du pavillon qu'il occupait non loin de la grille d'honneur.

— C'est par ici qu'il faut partir... — se dit Edmée restée seule. — Mais pour partir les clefs du docteur liittner me sont indispensables... — Et comment les avoir? — Il les porte sur lui toujours...

Elle s'interrompit, réfléchit pendant une seconde et continua son monologue en ces termes :

— J'ai remarqué cependant que parfois, pendant le déjeuner, il pose son trousseau sur la table, ou le laisse à la serrure de la vitrine aux liqueurs... — \ C'est dans un de ces moments-là qu'il faudrait le prendre. — Mais est-ce possi- '> ble? — Le docteur, si défiant, si soupçonneux, s'apercevrait bien vite que ce '> trousseau vient de disparaître, et le temps d'agir me manquerait... Mieux vau- j drait mille fois détacher du trousseau les clefs qui me sont nécessaires... Mais i pour les détacher il faudrait les connaître... J'en connais une déjà... la pre- ' mière... celle que le jardinier m'a montrée et dont il s'est servi sous mes yeux..: \ sa forme est gravée dans ma mémoire... je la reconnaîtrais entre cent... — Mais \ l'autre... la petite... je ne l'ai jamais vue... et au milieu de dix clefs au moins \ dont se compose le trousseau, laquelle prendre?... Je veux réussir cependant, et : je réussirai ! — Dieu me protégera ! — Un danger menace ma mère... il tant 1 y soustraire et fuir sans retard... '',

Edmée remonta dans sa chambre, attendant avec impatience l'heure du repas du matin qui la mettrait en présence de Rittner et lui tournirait peut-être l'occa- : sion de soustraire les clefs convoitées. |

A onze heures on sonna le déjeuner.

La jeune fille, tourmentée par la pensée incessante qui l'obsédait, descendit et vint prendre sa place habituelle à la table du docteur.

Elle eut soin de se composer de son mieux une attitude indifférente et de mettre un masque de fausse gaieté sur son visage habituellement mélancolique.

Rittner fut surpris de la trouver presque joyeuse, mais il attwbua ce changement d'humeur à l'un de ces caprices sans cause si fréquents à l'âge d'Edmée.

Le médecin en sous-ordre et un ami partageaient, ce jour-là, le déjeuner du médecin des folles.

Frantz Rittner se montra, comme toujours, aimable, empressé et respectueux pour sa jeune pensionnaire libre.

Le valet de chambre allait et venait sans bruit, servant les hôtes du docteur.

Le déjeuner se prolongeait ainsi que d'habitude.

Rittner, très gourmand, aimait à savourer lentement les mets délicats et les primeurs, et à déguster ensuite, en connaisseur émérite, un incomparable café et des liqueurs de premier ordre dont il avait toujours une ample provision.

De seconde en seconde Edmée jetait les yeux sur le docteur, afin de voir s'il ne poserait pas à côté de lui sur la table, ainsi que cela lui arrivait souvent, le trousseau de clefs dont il se servait pour ouvrir la vitrine aux liqueurs.

Ce trousseau ne pouvait manquer d'apparaître au moment du café; mais

Rittner, après en avoir fait usage, ne le remettrait-ilpas immédiatement dans sa poche?

On en était au dessert.

Le valet de chambre faisait circuler une coupe de cristal remplie de fraises.

Edmée refusa d'en prendre.

— Je crois que vous avez tort, mademoiselle, — dit le médecin des folles. — Elles sont exquises, je vous assure, surtout avec un peu de kirsch... — A propos de kirsch, — ajouta-il — je n'en vois pas sur la table... C'est une lacune qu'il faut combler...

Et Rittner, se fouillant, exhiba le fameux trousseau attendu par Edmée avec tant d'impatience.

La jeune fille le lui prit des mains en riant.

— Que faites-vous donc, mademoiselle ? — demanda-t-il.

— Je veux avoir le plaisir, monsieur le docteur, de vous servir moi-même... — répondit Edmée.

— Vous êtes, en vérité, trop gracieuse ! Nous serons bien heureux d'être servis par vous ! — s'écria le médecin, que mademoiselle Delarivière n'avait point habitué à tant de prévenance.

La jeune fille avait frissonné de joie au moment oii ses doitgs touchaient le précieux trousseau, objet de sa convoitise. Il se composait de dix ou douze clefs. Edmée en prit une au hasard, la plus petite de toutes.

— Est-ce celle qui ouvre la vitrine? — demanda-t-elle.

— Non, mais la serrure de sûreté de la porte du chemin de ronde sur le boulevard Montmorency.

Edmée eut un éclair dans les yeux.

La clef désignée par Rittner était facile à reconnaître grâce à l'originalité de sa forme, et à sa tête de cuivre ciselée à l'ancienne mode. Rittner continua, en désignant une autre clef...

— C'est celle-ci, mademoiselle... — Mille fois pardon de vous laisser faire...

La jeune fille, affectant une enfantine vivacité, courut à la vitrine, l'ouvrit, et apporta sur la table une bouteille de kirsch, en ayant soin de laisser le trousseau suspendu à la serrure.

A partir de cette minute, elle ne le quitta plus des yeux.

— Je no connais rien au monde de plus savoureux que les fraises arrosées de quelques gouttes de la liqueur exquise qui nous arrive des Vosges ou de la

\ Forêt-Noire... — dit Rittner en retournant les siennes dans son assiette avec j une satisfaction manifeste.

j — Beaucoup de gens préfèrent les arroser de vin de Bordeaux ou de Cham-

\ pagne... — répliqua le médecin en sous-ordre.

'• La jeune fille tenait Jeanne par la main et lai faisait de son mieux hâter le pas. (Page 400.)

\ — Ce sont des profanes... Mieux vaudrait du curaçao sec... l'incomparable

\ curaçao de Cusenier...

\ — Et quelques autres amateurs, — fit à son tour l'invité, — y mêlent de la

\ crème...

\ — Ce qui est horriblement indigeste ! — s'écria Rittner. — Si vous tenez à

\ votre santé, gardez-vous d'un tel mélange I...

\ Edmée prit la parole dans le but unique de cacher sa préoccupation.

\ — Il me semble, — murmui'a-t-elle, — que la meilleure façon de conserver

\AS. ÔO. F. iVOy. éditeur.

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intacte à la fraise sa saveur naturelle est de la manger simplement avec un peu de sucre...

< — J'ai connu de nombreux gourmands qui partageaient l'opinion de made-

< moiselle... — appuya Rittner. — Mais je reste fidèle au kirsch.

— Où ces messieurs prendront-ils le café ? — demanda le valet de l chambre. j — Au jardin, je pense... — Est-ce l'avis de M^i^ Edmée.

— Oui certes ! — répondit vivement la jeune fille.

— Va pour le jardin, alors... nous y pourrons fumer un bon cigare... Si la fumée ne vous incommode pas, mademoiselle...

— Elle ne m'incommode pas du tout, et j'aime l'odeur du tabac. Le valet de chambre quitta la salle à manger avec le plateau sur lequel se

trouvaient la cafetière, les tasses et le sucrier. î Les convives se levèrent pour le suivre.

— Je me charge des liqueurs... — dit Edmée. I — Mais, mademoiselle...

I — Ah ! monsieur le docteur, je vous en prie, laissez-moi faire. |

\ — C'est donc pour vous obéir...

Et Frantz Rittner sortit, accompagné de son sous-ordre et de son invité. ^

'i Edmée, dont le cœur battait avec une indicible violence , s'empressa de ;

mettre à profit les quelques instants de solitude qu'elle avait eu l'adresse de se \

( ménager. ;

En un tour de main elle enleva de l'anneau brisé les deux clefs dont elle ;

rêvait la possession. ;

; Une fois ces clefs en son pouvoir elle saisit au hasard cinq ou six flacons, î

I referma la vitrine, descendit les quatre marches du perron conduisant au jardin, ;

et plaça les flacons sur la table et le trousseau près du docteur.

< Rittner le prit et le glissa dans sa poche sans même le regarder; sanss'aper- ', i ce voir, par conséquent, qu'il n'était plus complet. \ ^ Une demi-heure s'écoula. ; \ L'invité du docteur avait un rendez-vous, et le médecin-adjoint devait s'oc- ; l cuper de la visite des malades. ; \ On se sépara. \ \ — Monsieur le docteur, — demanda Edmée, — vous me permettez d'amener \ I ma mère au jardin, comme de coutume ?... \ 'i — Mais sans doute, mademoiselle ; — je vous recommande seulement \ \ d'éviter pour elle le soleil...

j — Soyez sans crainte, je serai prudente. I Rittner regagna son cabinet.

Edmée monta vivement dans sa chambre, prit son argent, attacha sur sa -ête un chapeau de paille aux larges bords — (une coilTure de ville pouvant

\ inspirer quelques soupçons) — et se rendit à la cellule de sa mère.

< Comme elle traversait le jardin, elle jeta les yeux sur le pavillon du doc-

; leur.

■ Une fenêtre du cabinet de travail s'ouvrit et Rittner se montra.

\ — Mlle Edmée... — cria-t-il.

\ La jeune fille s'arrêta, tremblante.

\ Une angoisse indicible s'empara d'elle.

; Le docleur s'était-il aperçu de la disparition de ses clefs?

', Allait-il en exiger la restitution?

\ Tout serait perdu, dans ce cas, perdu sans ressource et sans espoir.

\ Edmée s'efforça de prendre sur elle pour cacher son trouble et, faisant deux

\ ou trois pas vers le pavillon, elle demanda d'une voix presque calme :

\ — Yous m'avez appelée, docteur?

— Oui, mademoiselle.

— Que souhaitez-vous de moi?

— Tout simplement vous prier, puisque vous allez au bâtiment des malades, de prévenir l'infirmière en chef de la deuxième division que je l'attends pour lui donner des instructions et des ordres...

Ces paroles dissipèrent comme par enchantement les inquiétudes et l'épouvante de la jeune fille.

1 — Ce sera fait, monsieur le docleur, — dit-elle.

\ Et elle reprit sa marche dans la direction des grands bâtiments.

\ Les minutes lui semblaient longues comme des heures ; mais par prudence

>) elle ne voulait pas avoir l'air de se hâter plus que de coutume.

\ Elle s'acquitta de la commission de Rittner, puis elle gravit l'escalier, elle

\ atteignit le premier étage, elle longea la galerie sur laquelle donnaient les cel-

; iules, et une gardienne lui ouvrit la porte de sa mère.

\ Jeanne, malgré le désordre absolu de son esprit et les ténèbres répandues

\ autour de sa pensée, semblait attendre la visiteuse.

; Edmée, chaque jour, arrivait à heure fixe, et la pauvre folle comprenait

; instinctivement, quand approchait cette heure, que Xo.iifje de lumière allait pa-

; raître.

i L'enfant courut à elle, la prit dans ses bras et couvrit ses joues de baisers.

\ Un vague sourire se dessina sur les lèvres de Jeanne. — Son pâle visage

I s'éclaira d^une lueur fugitive presque aussitôt éteinte.

\ — Mère chérie, — lui dit Edmée, ^ — nous allons au jardin.

\ — Au jardin... — répéta la folle d'une façon toute machinale.

; —Oui... tu sais bien... comme hier... comme avant-hier... sous le ciel

} bleu... au milieu des gazons, des arbres et des fleurs...

\ —Des fleurs... — répéta de nouveau M^e Delarivière avec cette absence

i d'intonations qui prouve l'absence de l'intelligence.

— Oui... — Viens...

Edmée prit Jeanne par la main, et la pauvre folle la suivit docilement. La jeune fille aurait bien voulu vêtir sa mère autrement qu'elle ne l'était,

mais elle n'avait aucun moyen d'arriver à ce résultat, et c'est en peignoir de laine blanche et tête nue qu'il faudrait la faire sortir de la maison de santé, si toutefois l'évasion n'échouait point au dernier moment.

Une fois dans le jardin, Edmée s'efforça d'entraîner Jeanne vers la tonnelle de verdure que nous connaissons.

Elle avait hâte de fuir.

Depuis plus d'une heure elle possédait les clefs de Rittner, et c'était miracle que ce dernier ne se fût pas encore aperçu du larcin commis à son préjudice

La folle, en entrant dans le parc, sembla renaître. — Elle regardait les fleurs avec une sorte de ravissement, les touchait Tune après l'autre et paraissait vouloir s'arrêter devant chacune d'elles.

Plus Edmée tâchait de hâter sa marche, plus elle mettait de ténacité dans ses contemplations muettes, dans ses admirations inconscientes, accompagnées de rires indécis.

— Viens de ce côté, mère chérie... — lui disait l'enfant en joignant les mains sur son bras, — de ce côté, il y a plus d'ombre!. .. les chants des oiseaux sont plus doux... les fleurs ont plus d'éclat... Viens, je l'en prie !

Mais Jeanne restait immobile.

— Mon Dieu... mon Dieu... — pensait Edmée, — elle ne veut pas quitter cette place!... Que faire?... — Après un temps si long perdu, la fuite sera-t-elle encore possible?...

Jeanne se mit à cueillir des roses.

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