‹ Le médecin des follesChapitre 19 sur 36 · XVJ · texte numérisé non relu

XVJ

— Mère chérie, — reprit Edmée en donnant à sa voix douce un accent persuasif, — vois-tu, là-bas, ce bel arbre qu'on croirait couvert de neige... — C'est là que nous cueillerons des bouquets... des couronnes...

Et de la main elle indiquait un acacia chargé de grappes odorantes d'une blancheur faiblement teintée de rose.

Le regard de la folle se tourna vers l'arbre désigné qui se trouvait tout près de la porte du chemin de ronde.

— Des couronnes et des bouquets... — murmura-t-elle avec un rire d'enfant, — oui... oui ..

Edmée se remit en marche.

Jeanne la suivit.

La muraille d'enceinte n'était plus qu'à vingt pas, mais pour l'atteindre il

fallait traverser un espace entièrement découvert et situé précisément en face des fenêtres du cabinet de Rittner.

Le docteur n'avait donc qu'à s'approcher de sa croisée pour voir les fugitives ; or, s'il les voyait, il ne manquerait point d'épier leurs démarches.

La jeune fille, se retournant à demi, jeta un coup d'œil sur le pavillon e' frissonna de tout son corps. — Il lui semblait deviner la silhouette du médecin des folles passant derrière les vitres.

Elle recula jusqu'au plus prochain massif qui pouvait la cacher et, regardan* toujours, elle attendit.

La silhouette avait disparu. — Tout semblait calme.

Edmée tira les clefs de sa poche.

— Viens... — • dit-elle en prenant sa mère par la main pour l'entraîner do nouveau; — viens vite...

Elle lui fit traverser presque de force l'espace découvert, et réussit à l'amener jusqu'à la muraille.

Un tremblement nerveux agitait la pauvre enfant, et ce fut avec quelque peine qu'elle introduisit la clef dans la serrure.

— Mon Dieu, — pensait-elle avec épouvante — me suis-je trompée?. Enfin le pêne obéit et la porte tourna sur ses gonds.

La jeune fille passa son bras autour de la taille de Jeanne et la contraignit doucement à franchir le seuil.

Mais une fois dans le chemin de ronde la folle refusa de marcher et jeta autour d'elle un regard farouche et craintif.

Les grands murs sombres et nus, verdis de place en place par l'humidité^ l'étonnaient et lui faisaient peur.

— Non... non... — murmura- t-elle, — pas là... — Des bouquets... des couronnes...

Et, tournant sur elle-même, elle voulut rentrer dans le parc.

— Oh! silence, mère chérie... — balbutia Edmée suppliante, — silence, ou tu nous perds !... — Laisse-moi t'arracher à cette prison... à ce tombeau... — Viens... — Là-bas, où je te conduis, i) y a des gazons, des fleurs, la liberté, la guérison, la vie...

La folle répéta :

— Non... non...

Et, pour la seconde fois, elle essaya de retourner en arrière. Edmée l'enlaça de ses bras.

— Viens, je t'en supplie ! — continua-t-elle. — Suis-moi... suis ton enfant... Je te le demande à genoux ! Yois mes larmes... Ne résiste plus...

Et la jeune fille s'agenouilla devant sa mère en pleurant. Jeanne abaissa les yeux sur elle. — Une sorte de lueur éclaira les ténèbres de son cerveau malade.

— Oli lange de lumière veut-il me conduire? — balbutia-t-elle.

— Au pays du soleil, — répondit vivement Edmée.

— Au pays du soleil, — répéta la folle, — au pays de la lumière et de l'ange aux cheveux d'or... — Allons...

Edmée s'était relevée d'un bond, entraînant Jeanne qui maintenant ne résistait plus.

L'enfant marchait vite.

Jeanne avait retrouvé des forces pour la suivre.

Elles tournèrent le coin de la muraille, atteignirent l'endroit oii le chemin de ronde s'élargissait en face de l'amphithéâtre et de la buanderie et, d'un pas de plus en plus rapide, Edmée se dirigea vers le couloir situé entre les deux bâtiments et conduisant au boulevard Montmorency.

A cette minute précise un bruit de voix se fit entendre derrière le mur; mie clef grinça dans la serrure de la porte étroite désignée par le jardinier comme mettant le bâtiment des folles en communication avec la buanderie et l'amphithéâtre.

— ?sous sommes perdues! — se dit la jeune fille. — Fuir est impossible... — Où nous cacher?...

Elle touchait presque à l'amphithéâtre.

La clef se trouvait sur la serrure.

Elle ouvrit, poussa Jeanne à l'intérieur, entra derrière elle et referma la porte.

Deux ou trois secondes s'écoulèrent.

On n'entendait plus rien.

La jeune fille, jetant machinalement les yeux autour d'elle, devint pâle comme une morte, chancela et ne contint qu'avec peine un cri d'horreur.

Elle voyait, à deux pas d'elle, sur une dalle de marbre inclinée pareille à celles de la Morgue, un cadavre étendu, celui d'une femme jeune encore dont un hideux rictus contractait le masque immobile.

Glacée d'épouvante, Edmée regarda sa mère.

Jeanne souriait au cadavre.

Un bruit nouveau vint arracher l'enfant à sa terreur dont il changea la nature, — un bruit de pas dans le chemin de ronde.

Edmée bondit jusqu'à la porte et, collant son oreille contre les planches grossièrement assemblées, elle écouta.

Les pas se rapprochaient de l'amphithéâtra.

— C'est ici qu'on vient!... — pensa mademoiselle Delarivière effarée. — Ah ! cette fois, nous sommes bien perdues !

L'intérieur de l'amphithéâtre était sombre, éclairé seulement par des ouvertures en forme de croix pratiquées dans les volets.

Edmée, cherchant une cachette, interrogea avidement ces demi-ténèbres.

Dans un angle de la pièce étroite et basse elle aperçut une dizaine de cercueils vides, posés les uns sur les autres...

Derrière cet entassement lugubre on pouvait se blottir.

La jeune fille, prenant sa mère à bras-le-corps, l'entraîna dans l'angle sombre, la contraignit à s'accroupir sur le sol et se plaça devant elle.

Il était temps.

La porte de l'amphithéâtre s'ouvrit et le médecin en sous-ordre parut, accompagné de deux hommes de service portant un brancard recouvert d'une toile grise.

Sous cette toile se dessinait la forme rigide d'un corps.

Un cri, un mot, un soupir étouffé, un mouvement involontaire, suffiraient pour trahir l'asile de la mère et de la fille.

Edmée retenait son souffle.

Jeanne, tapie derrière elle, semblait comprendre à quel point l'immobilité la plus absolue était nécessaire.

Le jeune médecin enleva le drap qui couvrait le brancard et découvrit une morte, très âgée celle-ci et dont la face osseuse et déch arnée s'encadrait dans le mèches d'une chevelure blanche en désordre.

Il désigna une dalle de marbre voisine de la première. — Il y en avait trois. — Le second cadavre y fut étendu.

Cela se fit en moins d'une minute et silencieusement.

La funèbre besogne achevée, le docteur quitta l'amphithéâtre et les deux hommes sortirent après. lui.

Edmée en ce moment fut prise d'une indicible frayeur.

— S'ils allaient fermer à clef en se retirant ! — se dit-elle. — Que deviendrionsnous, emprisonnées avec ces cadavres ?

L'événement ne justifia point les prévisions sinistres de la jeune fille.

Le deuxième infirmier, en franchissant le seuil, se contenta de tirer la porte.

Pour la seconde fois Edmée appuya son oreille contre les planches.

Le bruit des pas des trois personnes s'éloigna. — La poterne conduisant aux bâtiments fut ouverte et refermée ; un silence morne régna de nouveau.

La jeune fille, se retournant alors, vit sa mère auprès d'elle.

Jeanne avait suivi ses mouvements d'une façon machinale et quitté sa cachette au moment du départ des infirmiers et du médecin.

Edmée la fit sortir de l'amphithéâtre puis, s'engageani avec elle dans le couloir, la conduisit à la porte qui les séparait du boulevard Montmorency, par conséquent de la liberté.

La petite clef de forme antiques'ajustaitmerveilleusementàla serrure de sûreté.

La porte tourna sur ses gonds et les deux femmes se trouvèrent sur le boulevard.

Jn train parcourait à toute vapeur la voie encaissée du chemin de fer de ceinture.

La machine sifflait pour annoncer son arrivée à la station d'Auteuil.

Jeanne eut peur du bruit, de la fumée, des coups de sifflet; elle poussa deux ou trois exclamations entrecoupées et tenta de se rejeter en arrière.

Edmée la retint et tira vivement à elle la porte encore entr'ouvertc.

Désormais il était impossible aux fugitives de rentrer ■— du moins par cette ssue, — dans la maison du médecin des folles.

Qu'allaient-elles devenir?

Comment s'y prendrait la jeune fille pour réaliser son projet et conduire sa mère à Melun, chez le docteur Georges Yernier?

XYII

I Le train de ceinture avait filé avec son grand tapage de fer broyant le fer,

i et son long panache de fumée.

Jeanne semblait redevenue calme.

I Edmée jeta les yeux autour d'elle.

I A droite et à gauche, aussi loin que pouvait s'étendre le regard, le boule-

vard Montmorency était absolument désert.

En face se trouvait la passerelle du chemin de fer et, de l'autre côté de la voie, un grand bâtiment carré, percé de nombreuses fenêtres et adossé aux for-

I tifications, — le bastion-caserne, n" 61.

Les deux femmes traversèrent la passerelle.

\ Soudain Edmée tressaillit en voyant un soldat qui, faisant faction devant la

\ porte du poste, allait et venait, l'arme au bras, avec une régularité d'automate.

] Le soldat regarda curieusement les fugitives pendant une seconde puis, con-

l tinuant sa promenade monotone, leur tourna le dos et commença du côté de la

I porte d'Auteuil, par conséquent du côté gauche, les vingt pas réglementaires. Edmée et sa mère prirent le boulevard Suchet, à droite.

i La route militaire était déserte comme le boulevard Montmorency.

i La jeune fille tenait Jeanne par la main et lui faisait de son mieux hâter le

pas.

\ — Où allons-nous? — se demandait-elle. — Je ne sais, mais qu'importe?

— A force de marcher nous trouverons bien une voilure... — je la prendrai...

— nous nous ferons conduire à la gare de Lyon... et alors nous n'aurons plus I rien à craindre.

J Jeanne n'avançait qu'avec une sorte d'hésitation.

'( Elle paraissait soutfrir...

/ Évidemment l'elîort de la volonté ne pouvait soutenir sa faiblesse physique

^ et la fatigue venait...

î De grosses gouttes de sueur perlaient sur sou front. — Les veines de se

Cet écusson, muni de deux rivets d'acier, venait de se détacher de la crosse du revolver. (Page 408.)

tempes se gonflaient. — Ses yeux, aux prunelles vagues, prenaient une expression étrange.

Brusquement elle s'arrêta et s'assit, ou plutôt se laissa tomber, sur le talus des fortifications.

— Mère chérie, — lui dit Edmée, — relève-toi... — Courage, il faut marcher... marcher encore... Viens...

Jeanne ne répondit pas un mot, ne fit pas un mouvement, ne parut point avoir entendu ; Edmée lui saisit les mains et l'attira doucement à elle pour la contraindre à se mettre debout.

L'V. ,51 F. ROY, éditeur.

La folle dégagea ses mains avec une sorte de colère, et l'étrange expression de son regard s'accentua. — Cette expression, hélas! la jeune fille la connaissait trop bien, et savait que presque toujours elle était l'avant-coureur d'une effroyable crise...

En présence de cette crise imminente, — le pire des malheurs en de telles^ circonstances! — en se disant qu'avant quelques minutes peut-être sa mère allait pousser des cris farouches en se débattant sous les étreintes de la folie furieuse, Edmée perdit la tète; elle se laissa tomber à genoux près de Jeanne et, demandant à Dieu d'avoir pitié d'elle, la pauvre enfant fondit en larmes, éclata en sanglots

Tandis qu'Edmée et sa mère fuyaient la maison de santé d'Auteuil, Frantz Rittner, enfermé dans son cabinet, achevait de détruire des papiers compromettants et en cherchait d'autres qui pouvaient lui devenir indispensables.

Son idée fixe désormais était de liquider, et quitter Paris et la France le plus tôt possible, et cette idée l'obsédait chaque jour un peu plus que la veille-

Depuis une semaine il avait fait passer dans le monde médical une petite note annonçant que son établissement d'Auteuil — [bien connu par sa position magnifique^ son aménagement hors ligne et sa nombreuse et riche clientèle) — était à vendre dans de bonnes conditions.

Bonnes conditions, pour qui?

La petite note ne le disait pas.

Frantz Rittner attendait un acheteur, et se préparait à disparaître dès qu'il l'aurait trouvé.

Après de longues indécisions il avait pris le parti de recourir à René Jancelyn dont l'habileté de faussaire émérite nous est connue, et résolu de faire arranger par lui certains passeports à divers noms qu'il possédait, mais dont les dates étaient périmées.

Précisément il cherchait ces passeports au moment oil nous franchissons le seuil de son appartement particulier.

Tout à coup, à la minute précise où il était le plus absorbé dans ses recherches, un bruit aigu de sonnettes aux timbres divers, un véritable carillon, retentit dans le cabinet et dans la pièce voisine..

Il releva la tète, surpris, stupéfait, écoutant, pâlissant, tremblant.

— Qui donc vient d'entrer par la porte du boulevard Montmorency.'* — se demanda-t-il. — Trois personnes seulement possèdent la clef qui ouvre cette porte : René Jancelyn, Fabrice et moi... — Fabrice est en pleine mer... — René n'arrive par là que quand il vient la nuit et mystérieusement... — Si ce n'est pas lui, c'est donc...

Il n'acheva pas, mais la dernière phrase interrompue signifiait de façon très claire :

— Si ce n'est lui, c'est donc la police...

Or nos lecteurs savent déjà quelle épouvante formidable l'idée de la police \

-inspirait à Frantz Rittner. |

Le docteur jeta les papiers qu'il tenait à la main dans le tiroir de son bureau

qu'il referma à double tour, après en avoir tiré deux revolvers qu'il glissa dans i ses poches.

Il courut ensuite à une fenêtre, l'ouvrit et, se penchant au dehors, attacha \ ses regards sur l'espace vide aboutissant à la première porte du chemin de ronde. /

Plein d'anxiété, ou plutôt d'angoisse, il attendait. \

Qui donc allait sortir?

Son cœur battait à briser sa poitrine...

Il se rappelait Paula Battus et son serment de vengeance, et ce souvenir lui > faisait passer un frisson dans les cheveux...

Peut-être un cordon de soldats fermait-il déjà les issues... \

Peut-être un flot d'agents de police et de sergents de ville allait-il faire l

irruption dans le parc par la porte du chemin de ronde... ;

Peut-être, dans une minute, le procureur de la République, le juge d'in- î

struction, le commissaire, — avec accompagnement de gendarmes, — ouvri- l

raient-ils la porte de son cabinet... i

Cependant tout restait paisible. — Ni bruit, ni mouvement. — Un calme \

profond... — un silence non interrompu. >

Le docteur prit sur un meuble une jumelle de fort calibre dont il dirigea le |

double tube vers la petite porte. |

Il vit aussitôt que cette porte était entre-bâillée. \

Edmée, quittantleparc avec sa mère, avait oubliéde la refermer derrière elle. j

— Qu'est-ce que cela signifie? — se demanda Rittner. — Denis, à cette \ heure, n'est certainement pas dans le chemin de ronde; d'ailleurs il ne possède i point la clef du boulevard Montmorency... I

Et, tout en se répétant : « Qu'est-ce que cela sig?i?'fie? » — Il examina rapi- i

dément cette partie du jardin où devaient se trouver Jeanne et sa fille. t

Il ne les aperçut ni l'une ni l'autre. \

Une pensée soudaine lui traversa l'esprit. — Il chercha ses clefs... l

Elles pendaient au tiroir de son bureau. ' \

Il les saisit d'une main fiévreuse et les passa en revue. — 11 en manquait \

deux... I Le médecin des folles comprit tout.

Il poussa un cri de rage, s'élança hors de son appartement, descendit l'esca- |

lier comme une trombe, traversa le parc, courut à la porte entre-baîUée et s'en- \

gagea dans le chemin de ronde avec une agitation terrible. |

Arrivé à l'issue donnant sur le boulevard Montmorency il la trouva close, |

■nais la jeune fille avait laissé la clef dans la serrure. \

! Évidemment une évasion venait d'avoir lieu. — Edmée entraînait Jeanne

loin de la maison de santé.

Le médecin des folles ouvrit la porte, regarda au dehors du côté de Paris et du côté d'Auteuil, et ne vit personne.

Les deux femmes a3'ant peu d'avance ne pouvaient être loin, mais la difficulté n'en restait pas moins grave, car il fallait agir au hasard.

— De quel côté ont- elle pris? — se demanda Frantz Rittner en frappant du pied. — Où les chercher? où les rejoindre?

Le temps pressait. — Chaque minute écoulée pouvait rendre la poursuite

vaine...

Si les fugitives rencontraient une voiture, tout espoir de les retrouver disparaîtrait...

En ce moment le médecin des folles remarqua, de l'autre côté du chemin de fer, le soldat en faction devant la porte du bastion-caserne.

Il traversa rapidement la passerelle et s'approcha de lui.

— Camarade, — lui demanda-t-il, — vous n'auriez pas vu, tout à l'heure, passer deux femmes?...

— Pardon, monsieur, — répondit le soldat. — Je les ai vues... — Une toute jeune demoiselle, très gentille ma foi, et une dame moins jeune, mais belle femme tout de même...

— Combien y a-t-il de cela?...

— Dix minutes ou un quart d'heure, tout au plus.

— D"où venaient-elles ?

— D'en face... — Elles avaient traversé la passerelle.

— Avez-vous remarqué de quel côté elles se dirigeaient?

— Oui, monsieur, parla...

Et le factionnaire indiqua la droite.

— Merci, camarade, — dit Rittner en prenant sa course dans la direction indiquée par le soldat.

Claude Marteau, après avoir inspecté pendant deux ou trois jours les rives de la Seine et visité les chantiers des constructeurs d'embarcations, avait opéré,

i — à des prix raisonnables, — l'achat d'un joli canot, d une yole, d'un you-you, et d'une chaloupe de promenade.

■•^ Cette petite flotille faisait bonne figure, amarrée à des poteaux peints en

\ rouge et en noir dans le bras de la Seine longeant la propriété de M. Dclari-

j vière, à Neuilly-Saint-James.

\ Cependant l'ex-matelot ne se tenait point pour sali&fait.

Il lui manquait l'embarcation principale, objet de ses désirs, un yacht ou un . sloop d'un irréprochable gabarit et gréé selon toutes les règles.

Après avoir exploré consciencieusement les berges de la haute et de la basse Seine, rien ne lui avait paru digne de compléter l'escadre eu miniature de Fabrice Leclère.

Chez un constructeur très connu, dont un des ateliers se trouve près du pont de Charenton, au confluent de la Seine et de la Marne, il avait bien remarqué sur le chantier un sloop d'une coupe séduisante, mais il ne pouvait le juger sérieusement qu'en le voyant à l'eau, et il attendait avec impatience que la coquille fût mouillée pour prendre une détermination.

Afin de tuer le temps en occupant de son mieux ses loisirs, Claude Marteau passait une partie des après-midi à faire des épissures, àpréparer et à goudronner des grelins, à mettre l'embarcadère en état.

Ces occupations nautiques l'enchantaient.

Il se sentait vivre ; il lui semblait rajeunir de dix ans.

Les deux pièces de son pavillon avaientpris une physionomie spéciale et pittoresque.

Aux murailles pendaient en bon ordre des objets de toute nature relatifs au canotage et à la pèche, — gaffes, avirons, lignes de vingt espèces, verveux, nasses, échiquiers, trubles, etc.

De temps à autre il jetait l'épervier hblaîic sur les pelouses, afin de se refaire la main et d'être suffisamment enù-aînéle 15 juin, époque fixée pour l'ouverture de la pèche.

Il comptait bien, ce moment venu, fournir de beau et bon poisson à la cuisine de la villa.

Il avait pris d'avance un permis de pêche ; il confectionnait lui-même un de ces réservoirs flottants, percés de petits trous et munis d'un couvercle cadenassé, que les pêcheurs des environs de Paris nomment boutiques, et se promettait de le garnir de goujons et d'ablettes destinés aux honneurs de la poêle à frire.

Laurent venait chaque jour passer (juelques heures en sa compagnie.

Assis sur le gazon, il s'amusait à le regarder manier le rabot, la plane et l'épissoir.

Les marins sont presque tous un peu charpentiers, et Claude se montrait fort habile en ses travaux divers.

L'intendant et l'ex-matelot s'accordaient à merveille et devenaient rapidement les meilleurs amis du monde.

Parfois ils faisaient ensemble une partie de promenade en canot et remon talent jusqu'à Suresnes, où ils s'offraient à frais communs un excellent déjeuner champêtre chez Gaiddon, au restaurant du Chalet, dans un des jolis cabinets de verdure du bord de l'eau, si connus des Parisiens épris de villégiature et de matelote.

, W^l çà mais, — lui dit un jour Laurent, — il me semble que vous ne

pourrez pas pêcher tout seul, et que pour jeter agréablement l'épervier il faut

être deux.

— Sans doute, — répliqua Claude, — et c'est même ce qui me taquine... — Je voudrais trouver un petit mousse, un galopin intelligent et d'un naturel gentil. Je lui apprendrais son métier... J'en ferais un bon batelier et un fin

pêcheur. — Ces états-là valent mieux que bien d'autres. — Croyez-vous que M. Fabrice n'y mettra pas d'empêchement?

— J'ai la confiance de M. Fabrice... — répondit Laurent d'un ton très digue. Il approuvera sans discussion ce que j'approuverai moi-même... — Je prends

tout sur moi...

Alors, voilà qui va bien! — fit Claude rayonnant. — Connaissez-vous un

gamin quelconque?...

— Non... et vous?

Moi non plus; mais du moment que je suis autorisé, j'en aurai déniché

un, n'importe où, avant huit jours... — Je le mettrai coucher dans un des compartiments de ma cambuse, et je lui payerai sa solde sur mes appointements personnels...

Du tout ! — répliqua magnifiquement l'ex-valet de chambre. — Je ne l'entends point ainsi... — Tout ce qui concerne les gages de nos gens me regarde. Je donnerai vingt francs par mois au gamin.

— Habillé, logé, nourri, et un jaunet de haute paye, il sera riche comme un arf/ent de change ! — s'écria le matelot.

— Trouvez-le vite...

— Je vais chercher...

Claude Marteau comptait in petto sur le constructeur du sloop pour lui fournir le mousse demandé, ou du moins un gamin apte à le devenir.

Un malin Laurent vint frapper à la porte du pavillon, au point du jour.

— Oh! oh! déjà levé ! — fit le matelot très surpris d'une visite à pareille heure. — Quel motif vous éveille aujourd'hui avant le soleil, vous qui vous dorlotez volontiers et faites la grasse matinée dans votre lit? — A propos, quelle heure est-il donc ?

— Cinq heures et demie.

— Est-ce que vous avez envie de descendre ce matin faire un tour à Bougival ?

— Non... — Je viens vous demander un fort coup de main.

— Tout à votre service...

— J'y comptais... — Nous casserons une croûte arrosée d'un verre de vieille et nous partirons dans une petite demi-heure...

— Pour où donc?

— Pour Paris.

— Tiens ! — Et qu'est-ce que nous irons faire à Paris?

— Un déménagement.

— Ça me va... — Et qui déménagerons-nous, sans vous commander, monsieur Laurent?

— Mon jeune maître, monsieur Fabrice. — Il a donné congé de son appartement de la rue de Clichy, et j"ai l'ordre. — (depuis la veille de son départ), — d'aller chercher tous ses bibelots, son ling-e, ses livres, ses armes, etc. etc., et de les apporter ici... — L'absence de M. Fabrice devant se prolonger plus d'un mois, j'ai un peu néglig^é la commission ; mais, tel que vous me voyez, je suis consciencieux, je me suis fait une forte morale cette nuit, et je veux me mettre en règle. — Mieux vaut tard que jamais !

— Vous avez raison 1 — Nous enlèverons ça en deux temps et trois mouvements...

Les deux hommes déjeunèrent d'une façon sommaire, et prirent à pied la route de Paris.

Un peu avant neuf heures ils arrivèrent rue de Clichy.

Le concierge, qui depuis l'installation à Neuilly n'avait vu ni le maître ni le domestique, accabla ce dernier de questions.

L'ex-valet de chambre y répondit brièvement et déclara qu'il venait payer le terme à échoir et procéder à un déménagement partiel.

Ensuite, suivi de Claude Marteau, il entra dans Je logement du rez-de-chaussée que nos lecteurs connaissent déjà.

— Sapristi ! ça sent le renfermé ici I — dit l'ancien matelot, habitué à vivre au grand air.

Laurent trouva qu'il avait raison.

On commença par ouvrir les fenêtres, puis on se rendit compte approximativement de la quantité des objets qu'il faudrait emporter, et l'on alla chez un layetier acheter de grandes caisses en nombre suffisant pour procéder à l'emballage de ce que l'ex-valet de chambre appelait « les bibelots de M. Fabrice. »

Laurent vidait les tiroirs de tous les meubles, et Claude entassait avec beaucoup d'ordre et de méthode leur contenu dans les récipients fournis par le layetier.

Tout allait être fini.

11 ne restait plus à remplir qu'une seule caisse destinée à contenir les fusils, les sabres de cavalerie, les fleurets, les épées anciennes et modernes, formant des panoplies dans le salon et dans la chambre à coucher de Fabrice.

— Êtes-vous fatigué ? — demanda Laurent à son actif collaborateur.

— Fatigué ! — répéta Claude, — et de quoi donc? — Jamais de la vie !... — C'est un ouvrage de jeune demoiselle que nous faisons là.

— Eh bien alors, chargez-vous de la dernière caisse, tandis que j'irai chercher une voiture...

— Ça va...

Vous aurez soin, n'est-ce pas, d'envelopper les armes avec de vieux linges... — En voilà plus qu'il n'en faut.

— Soyez tranquille, ça me connaît...

Laurent, — parfaitement tranquille en effet, — sortit en laissant Claude achever sa besogne.

L'ex-marin se mit en devoir de démonter les panoplies.

A mesure qu'il détachait de la muraille un des objets dont nous faisions l'énuméralion un peu plus haut, il l'enveloppait de chiffons et l'assujettissait dans la caisse de manière qu'aucune secousse ne pût détériorer des armes dont quelques-unes étaient remarquables.

L'emballage semblait terminé.

On ne voyait plus que des clous au milieu des panneaux vides.

Claude, voulant s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta sur les cheminées 'et sur les meubles un coup d'œil investigateur, et passa la revue des tiroirs.

En fouillant ceux d'un petit bureau, il trouva un revolver enfoui pêle-mêle avec des gants fanés.

Il le prit pour Temmaganiser dans la caisse avec le reste.

Au moment où il allait l'envelopper d'un vieux foulard, quelque chose s'en détacha et tomba sur le parquet avec un petit bruit sec.

L'ex-matelot, se baissant aussitôt, ramassa un écusson d'argent delà dimension d'une pièce de dix sous.

Cet écusson, muni de deux rivets d'acier, venait de se détacher de la crosse du revolver.

Claude regarda cette crosse.

Un creux de forme ovale pratiqué dans le bois, et d'une profondeur d'un quart de millimètre, indiquait la place que l'écusson avait occupée.

— Les rivets ne mordaient pas bien, — murmura Claude Marteau, — et la sécheresse a décollé tout... — Je ne suis point fautif... — d'ailleurs ça sera tôt réparé...

En s'occupant à replacer les rivets dans leurs trous, l'ex-matelot examina machinalement l'écusson.

Deux lettres s'y trouvaient gravées, un F et un L.

En voyant ces lettres Claude fit un mouvement brusque, étouffa un juron, changea de visage, posa l'arme sur un meuble et tira de sa poche ce gigantesque porte-monnaie dont nous avons eu déjà l'occasion de parler.

Il l'ouvrit, fouilla l'un des compartiments qui renfermait des objets variés et

Très bien! reprit Claude Marteau de l'air le plus sérieux du monde ; puis il ajouta : (Page 422.)

bizarres, et il exhiba un deuxième écusson d'argent, semblable au premier et portant gravées comme lui les initiales F. L.

Claude les compara l'un à l'autre.

Us étaient identiques...

— Tonnerre de Brest! — dit-il presque à voix haute en se laissant tomber sur un siège comme un homme dont une émotion trop violente a cassé les jambes — Tonnerre de Brest! est-ce que c'est possible?... — Ces écussons sont aussi pareils que le seraient deux gouttes d'eau, et j'ai trouvé le premier sous la

F. ROy. éditeur.

ai

neio'e, dans le petit canot dont s'était servi Fassassin pendant la nuit où M. Frédéric est tombé sous les balles ! — Qu'est-ce que cela signifie ?

Il replaçait les écussons l'un à côté de l'autre et les examinait de nouveau, s'efforçant de douter encore.

Mais comment garder le doute, hélas 1 quand l'évidence s'imposait?

— F. L., — continua-t-il en essuyant avec sa manche son front baigné d'une sueur froide. — Il n'y a pas à dire, ça signifie Fabrice Leclèrel — Ainsi donc je devinais juste et mes pressentiments m'avaient bien servi!... — Il y avait un autre assassin!... Non, pas un autre... un seul... celui auquel appartenait l'arme trouvée sur le lieu du crime et dont l'écusson s'était détaché dans le canot... le pareil de celui-ci enfin... et celui-ci appartient à M. Fabrice Leclère ! pas moyen de le contester... ça saute aux yeux... Voilà son chiffre! et M. Fabrice Leclère, neveu d'un banquier richissime, est l'ami, le futur mari peut-être, de mademoiselle Paula Bal tus! Ah! mais! ça vous glace le sang dans les veijies!... — Un innocent a payé pour lui, a été jugé à sa place, condamné à sa place, guillotiné à sa place ! ... Et si, moi, j'avais porté cet écusson aux juges, en disant ce que je savais, j'aurais sauvé peut-être l'innocent I... — Tonnerre de Brest 1 qu'est-ce que j'ai fait?... qu'est-ce que j'ai fait?...

Et Claude Marteau prenait sa tête entre ses mains et se donnait ensuite des coups de poing sur le crâne avec un profond désespoir.

En ce moment il entendit dans la pièce voisine la voix de Laurent.

Il se leva aussitôt, imposa silence à son émotion, glissa dans son porte-monnaie les écussons qu'il tenait encore, et jeta le revolver sur les autres armes.

Laurent entra accompagné d'un voiturier?

— Est-ce fini? — demanda-t-il à Claude.

— Plus que le couvercle de cette caisse à assujettir, —r répondit ce dernier e:i baissant la tête pour cacher son trouble.

— Faites vite et nous filerons.

Claude ajusta le couvercle en un tour demain, le cloua solidement et, cette besogne terminée, put montrer un visage presque calme.

— Vous voyez qu'il y a cinq caisses... — dit Laurent au voiturier. — Ce n'est ni très lourd ni très encombrant. — Combien me demandez-vous pour les conduire à Neuilly dans votre tapissière ?

— Vingt francs...

— Va pour vingt francs, mais vous nous ramènerez en même temps, mon camarade et moi...

— Je veux bien, à condition que vous payerez une bonne bouteille en arrivant à Neuilly...

— Entendu...

— Alors, chargeons...

La tapissière attendait dans la rue, devant la porte.

Eu moins d'un quart d'heure les trois hommes y portèrent les caisses pleinesj

Laurent prévint le concierg-e qu'il fallait mettre un écriteau pour l'apparte^ ment, mais qu'il viendrait toutes les semaines voir s'il était arrivé des lettres à l'adresse de M. Fabrice.

Les choses étant ainsi convenues, on partit pour Neuilly.

Par une coïncidence bizarre, mais explicable cependant étant donnés les faits que nos lecteurs connaissent, au moment où Claude Marteau mettait la main sur une preuve irrécusable de la culpabilité de Fabrice Leclère, un jeune homme franchissait le seuil des magasins d'un armurier célèbre de la rue Richelieu.

Ce jeune homme n'était autre que noire ami le docteur Georges Yernier.

L'armurier se trouvait là, et ce fut lui qui reçut le visiteur.

— Que désire monsieur? — fit-il, — un fusil de chasse? des pistolets?

— Ni l'un ni les autres, monsieur, — répondit Georges — je viens solliciter I de votre complaisance un simple renseignement.

— A vos ordres, monsieur... — De quoi s'agit-il ? Georges tira de sa poche le revolver que le procureur de la République de

J Melun avait donné à Paula Baltus.

\ Il le présenta à l'armurier en lui demandant :

— Ceci sort bien de chez vous, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur... — impossible de s'y tromper... — Mon nom est gravé là... — Au moment de la déclaration de guerre, en 1870, j'avais un grand nombre de revolvers pareils à celui-ci... — Je les ai vendus presque tous au commencement du siège de Paris.

— Peut-être pourriez-vous me dire à quelle personne vous avez vendu celui-ci.

— J'en doute très fort...

— Pourquoi?

— La livraison se faisait immédiatement et contre argent. — Nous n'avions aucun motif pour demander et pour écrire le nom de l'acquéreur... J'ai déjà fait cette réponse, il y a quelques mois, au procureur de la Répubhque d'une ville de province qui m'interrogeait au sujet d'un revolver sortant de chez moi comme celui-là... et, j'y songe, c'était peut-être le même...

— Pardon... Le revolver que je vous présente n'a pas dû être l'objet d'une vente ordinaire... — fit observer Georges Yernier. — Voyez... l'arme était ornée | i d'un écusson portant certainement un chiffre... — En fouillant vos souvenirs, en consultant vos livres, vous retrouveriez sans doute le nom de celui pour qui vous aviez fait graver l'écusson disparu... > !

i L'armurier regarda attentivement l'endroit où l'écusson dont parlait le doc- | j

î leur avait laissé sa trace.

Il secoua la tête.

— L'écusson placé là, — répliqua-t-il, — n'était point mon ouvrage... \

— Comment le savez-vous?

— Les armes de ce genre, vendues par moi, n'avaient rien sur la crosse... — ; La plaque de celle-ci a dû être placée après coup et par un ouvrier mal habile, \ ce qui explique qu'elle se soit détachée...

— C'est votre opinion? ;

— C'est ma certitude... — D'ailleurs, s'il le faut pour vous convaincre, je ; puis consulter devant vous mes livres de 1870 et de 1871... — Le souhaitez- j vous?

— Je vous en prie... \

L'armurier prit dans un des rayons voisins de sa caisse deux registres volu- '>

mineux, les posa sur une table et se mit à les feuilleter. j

Georges le suivait des yeux, anxieusement. l

Tous les feuillets relatifs à l'époque désignée plus haut furent tournés et ;

interrogés avec attention. !

Aucune trace ne s'y trouvait de ce que Georges voulait savoir. !

— Vous le voyez, monsieur, — dit l'armurier, — ma mémoire n'était point ; infidèle... \

— Sans doute, pour 1870 et 1871... — répliqua Georges, — mais dans l'an- l née précédente et dans l'année suivante?

— Inutile même de chercher. \

— Pourquoi? >

— En 1869, je n'avais encore aucun revolver de ce modèle... l

— Et en 1872?... . |

— En 1872, je n'en avais plus...

A cela, rien à objecter. — La réponse était péremptoire en effet

Georges, singulièrement découragé, remercia l'armurier, reprit le revolver et sortit.

Tout lui manquait successivement. — Ses espoirs s'écroulaient les uns après les autres.

11 avait frappé à la porte de vingt maisons de santé, cherchant les traces de Jeanne^ et nulle part on n'avait pu ou voulu lui répondre.

D'un autre côté, larme qui devait le mettre, — croyait-il, — sur les traces de la vérité, demeurait inutile entre ses mains.

Qui sait quand arriverait la réponse de M. Delarivière à la lettre de Paula Bal tu s?

Qui sait si le banquier consentirait à dire où se trouvait sa femme?

Qui sait enfin si lui, Georges Vernier, parviendrait à guérir la folle et à obtenir d'elle le niot du terrible secret?

Il ne lui restait donc qu'une ressource, — bien précaire et bien incertaine, -— pour découvrir le nom du mystérieux condamné de Melun, et pour faire la lumière sur son passé.

C'était de se rendre en Savoie...

Georges résolut de partir pour Millerie dès le lendemain.

En sortant de chez l'armurier il gagna le chemin de fer à la place de la Bastille; bientôt il fut à Saint-Mandé et franchit le seuil de la demeure paternelle

Il était si changé, que sa mère, dans le premier moment de surprise, eut quelque peine à le reconnaître.

Son père s'inquiéta de sa pâleur, de ses joues amaigries, de ses yeux caves.

— Cher enfant, — lui dit-il, — tu te fatigues trop!! — Il ne faut pas abuser du travail... Tu finirais par te tuer...

— Encore quelques semaines de fatigue, père, — répliqua Georges, — et je pourrai prendre un peu de repos... — En ce moment c'est de tout autrij chose qu'il s'agit... — je suis ici pour vous adresser une question...

— Laquelle?

— Yous rappelez-vous qu'il y a quelques jours nous causions d'une condamnation à mort et d'une exécution qui ont été pour vous l'occasion d'un viulent accès de colère ?

— Suivi d'une fort jolie congestion... — répliqua l'architecte, — oui, parbleu, je m'en souviens... — L'adjoint Lambert, qui est au fond le meilleur des hommes, avait eu le don de m'exaspérer en m'accablant de récriminations absurdes...

— A propos d'une photographie qu'il vous montrait et dans laquelle vous reconnaissiez ou vous croyiez reconnaître les traits d'un homme blessé en Savoie, presque sous vos yeux, par l'explosion d'une mine.

— Justement... — Il me semble le voir encore, ce pauvre diable, si courageux, ou plutôt si stoïque dans la souffrance.

— Père, vous vous croyez toujours certain de n'avoir point été la dupe de quelque vague ressemblance?...

— J'en suis plus certain que jamais...

— Si j'ai bonne mémoire, vous aviez été adressé à un ingénieur habitant le pays...

— Et qui certainement l'habite encore.

— Comment s'appelait-il? vous en souvenez-vous ?

— Très bien... — il se nommait Dubail...

Georges tira son carnet et écrivit sur une des feuilles le nom de l'ingénieur.

— Pourquoi prends-tu cette note? — demanda l'architecte.

— Parce qu'il faut que je voie M. Dubail...

— Toi :

Oui, moi, pour une affaire parlicMlière et 1res importante... — Cela vous

étonne ?

— Dame 1 un peu.

— Je vous mettrai au fait de toul, mais plus tard... Mou récit serait long-, elle temps me manque aujourd'hui. — D'autres renseignements, s'il vous plaît. — L'ingénieur Dubail habite-t-il Millerie?

— îSon, mais Evian-les-Bains, à deux lieues de Millerio.

— Quelle route dois-je prendre pour y arriver?

— Le chemin de fer jusqu'à Genève, et de Genève à Evian le bateau à vapeur.

— Merci, mon père; je vous quitte.

— Déjà ! I

— 11 faut que demain je sois à Genève.

— Va donc, cher enfant, et que le bon Dieu t'accompagne !

Georges embrassa ses parents, gagna Melun, alla droit chez Paula Baltus, lui fit part du peu de succès de ses premières démarches et lui annonça que le soir même il partirait pour Genève.

— Puissiez-vous y trouver le fil d'Ariane!... — murmura la jeune fille en poussant un soupir.

Une période d'abattement profond succédait en ce moment chez elle à la période d'exaltation.

Laissons Georges Yernier monter dans l'express qui passait à Melun à 8 h. o5 minutes du soir, et rejoignons Jeanne et sa fille que nous avons quittées sur le boulevard Suchet, entre le bastion-caserne et la Muette.

La pauvre Edmée ne connaissait pas les secrets de la maison de santé, machinée comme un théâtre.

Elle ignorait qu'à l'instant précis où elle quittait le chemin de ronde, Fraulz Rittuer était avisé qu'il se passait de ce côté quelque chose d'anormal.

A ce sujet nous devons à nos lecteurs une brève explication.

La voici :

La porte du boulevard Montmorency, dont trois personnes seulement possédaient la clef, — le médecin des folles, Fabrice Leclère et René Jancelyn, — ne pouvait s'ouvrir sans faire jouer un ressort qui, par le moyen d'un fil conducteur, mettait en branle une quadruple sonnerie électrique dans le cabinet du docteur et dans la chambre à coucher voisine.

Rittner avait pris cette précaution, usitée d'ailleurs pour la nuit dans un assez grand nombre de maisons de banque, afin d'être prévenu en temps utile de l'arrivée de ses complices, ce qui lui permettait de se tenir toujours sur ses gardes et de faire disparaître au besoin certaines notes compromettantes.

Le médecin des folles, suivant l'indication donnée par le factionnaire relativement aux deux femmes, s'était élancé sur leurs traces.

LE MÉDECIN DES FOLLES il 5

Il ne marchait pas, il courait... — Il aurait voulu pouvoir franchir d'un seul bond la distance qui le séparait des fugitives. ^

Peu lui importait Edmée qui ne lui 'semblait point dangereuse, mais à tout l prix il fallait que Jeanne redevînt sa pensionnaire, — ou plutôt sa prisonnière — et, une fois qu'il l'aurait reprise, il se jurait de la bien garder.

— Près d'un quart d'heure d'avance sur moi ! — se disait-il. — C'est énorme !... — Elles auront eu le temps d'arriver au Ranelagh, de gagner l'entrée de Passy et la gare du chemin de fer de ceinture... — Si je ne les rejoins pas auparavant, comment les retrouver?...

Et il allait de plus en plus vite, les yeux fixés sur le boulevard désert dont la ligne absolument droite s'étendait à perte de vue.

— Personne ! — répétait-il avec rage ; — personne ! Elles sont loin déjà ! — Je ne les rattraperai pas I...

Tout à coup il lui sembla distinguer entre les arbres, sur le talus des fortifications, des formes humaines immobiles.

Il redoubla de rapidité, tenant les coudes au corps et ménageant son haleine comme un coureur de profession, et il ?« trouva bientôt en face de Jeanne et de sa fille.

Madame Delarivière était assise, ou plutôt à demi-couchée sur la pente de gazon, à la même place où nous l'avons laissée.

Edmée se tenait debout auprès d'elle, calme en apparence, mais les sourcils froncés et les yeux étincelanls.

Elle avait les bras croisés sur sa poitrine, et son visage exprimait la décision.

Rittner, haletant, s'arrêta.

Malgré l'impétuosité de sa course^ la colère sourde qui grondait en lui le rendait pâle comme un mort.

— Qu'avez-vous fait, mademoiselle ? — demanda-t-il à Edmée d'une voix rauque et menaçante.

— J'ai tâché de fuir... — répondit la jeune fille avec hauteur.

— En abusant de ma confiance !

— L'avais-je sollicitée, par hasard ?

— Fuir ! — répéta le médecin des folles. — Mais pourquoi ?

— Parce que je veux que ma mère vive et guérisse, et parce que votre maison me semble une tombe où elle laisserait sa vie et sa raison... — J'ai surpris les regards que vous jetez sur elle, et ces regards me font peur...

Le médecin des folles était pâle, — nous l'avons dit, — il devint livide. — La rage et l'épouvante se partageaient son âme.

Il fut au moment d'éclater, mais il fit un violent effort et redevint brusquement maître de lui-même.

— Mademoiselle, — reprit-il avec un calme forcé, — je ne veux pas répondre

à des paroles qui peuvent exciter ma pitié, mais non ma colère... — Vous venez de commettre un acte dont, malgré vos explications insensées, je cherche en vain la cause, car ma conscience m'affirme qu'en toute occasion j'ai fait mon devoir et rien que mon devoir... — Votre évasion^ si elle eût réussi, me mettait dans une situation difficile, et vous plaçait vous-même dans d'inextricables embarras dont les suites auraient été certainement funestes... — Grâce au ciel vous avez échoué! — A tout péché miséricorde! Considérons cette tentative regrettable comme une folie de jeune fille, et veuillez me suivre...

— Jamais ! — répondit violemment Edmée.

— Vous ne me suivrez pas ?

— Non, monsieur...

— Réfléchissez, mademoiselle, avant de vous prononcer ainsi I

— Mes réflexions sont faites...

— Permettez-moi de n'en rien croire... — Écoutez le langage de la raison. — Monsieur votre père, après avoir remis votre mère en mes mains, vous a confiée à moi parce que sans doute il me jugeait prudent et sage... — Je lui dois compte, non seulement de votre personne mais de votre conduite. — Je connais les obhgations que cette responsabilité m'impose, et je n'y faillirai point... — Comment oserais-je paraître devant M. Delarivière à son retour, si je ne pouvais lui rendre le dépôt sacré à la garde duquel je suis commis? — Encore une fois, mademoiselle, cessez une résistance inutile et veuillez me suivre...

— Encore une fois, monsieur, — répliqua la jeune fille, — je ne vous suivra pasl

Frantz Rittner resta pendant quelques secondes stupéfait de cette résistance inattendue et persistante, mais, certain d'en triompher, il ne s'en alarma point, et reprit avec un mauvais sourire :

— Je vous en supplie, mademoiselle, évitez-moi la désolante nécessité d'employer la force pour vous contraindre.

— Ah I — s'écria violemment Edmée, — vous n'oseriez porter la main sur moi !

— J'oserai tout 1

— Tout, excepté cela 1

— J'oserai tout!... — répéta le médecin des folles avec une froideur de commande, — je ne reculerai devant rien pour vous obliger à m'obéir si vous ne le faites de bon gré... — Vous voyez que je suis absolument calme... — Je vous parle avec déférence et respect, mais ne me contraignez pas à oublier que vous êtes une jeune fille pour ne voir en vous qu'une rebelle. .

— Je ne vous dois point obéissance I — fit Edmée d'un ton hautain.

Claude tendit la main à l'eufant, qui la prit et la serra comme un homme. (Page 429.)

Rittner commençait à s'irriter.

— Soit, — dit-il sèchement, — vous ne me devez rien, je l'admettrai si cela peut vous plaire, mais néanmoins il faut m'obeir...

— Non! cent fois non ! — répliqua l'enfant, —je n'obéirai pas ! — Je veux que ma mère vive, je vous l'ai déjà dit, et je veux qu'elle soit guérie !... — tliÏQ ne rentrera point dans une maison où la raison ne lui reviendrait pas...

— Où donc la conduisiez-vous? — demanda Rittner avec ironie.

— Que vous importe?...

LjV. 53 F- ROY, éditeur.

Le médecin des folles fit deux pas vers la jeune fille. — Il était si près d'elle que son souffle saccadé effleurait ses joues.

— Serait-ce, — poursuivit-il avec un redoublement d'ironie mêlée de froide colère, — serait-ce chez l'illustre inconnu, chez le médicastre provincial dont vous entretenez si laug-oureusement vos amies de pension?

Mademoiselle Delarivière, efl'aréo. recula.

— Ah ! le misérable ! — s'écria-t-elle, — le misérable ! ! — il a décacheté ma lettre! — Il l'a lue! C'est odieux et c'est lâche !...

— Certes ! je Tai lue ! — répliqua Rittner. — C'étaient mon droit et mon devoir.

— Votre droit? — votre devoir? — répéta la jeune fille stupéfaite.

— Assurément, puisque je suis investi, par M. Delarivière absent, d'une autorité paternelle sans hmite et sans réserves...

— Mon père supposait-il que vous en useriez ainsi?

— J'en use à ma guise et je vous prouverai bientôt que vous n'avez qu'un parti à prendre...

— Lequel?

— La soumission...

— Yous l'espérez en vain ! Je ne rentrerai pas à la maison de santé...

— L'air qu'on y respire était pernicieux pour vous sans doute, — répliqua le docteur avec ironie, — car je m'aperçois, mademoiselle, que, vous aussi, vous devenez folle.

— Si je restais votre prisonnière, certes je le deviendrais bientôt.

— Oubliez-vous que je puis appeler à l'aide? — On me prêtera main-forte, et vous serez obligée de me suivre...

— Non I — répondit Edmée, — car je crierai tout haut pourquoi je refuse de céder...

Frantz Rittner, perdant son sang-froid en face de cette inébranlable obstination, sentait la colère le gagner.

— Ah ! nous verrons !... — fit-il en frappant du pied.

Et il s'approcha brusquement de madame Delarivière. — Jeanne regardait d'un œil égaré ce qui se passait à côté d'elle et ne comprenait pas, — il la prit par le bras en lui disant :

— Venez, Jeanne ! Je le veux !...

La folle, à qui la voix et le regard du docteur en imposaient presque toujours, se leva et parut disposée à le suivre sans résistance. Edmée s'élança, entoura sa mère de ses bras on répétant :

— Non, non, non, vous ne l'emmènerez pas !

— Arrière ! — fit le médecin en la repoussant hnilalement. — Que m'importe, Après tout, votre désobéissance? — Restez dehors si cela vous convient... — Vous expliquerez à votre père cette conduite inouïe... — moi je m'en lave es mains...

— Vous n'emmènerez pas ma mère !... — reprit la jeune fille en s'accrochant aux vêtements de Rittner. — Vous ne remmènerez pas !...

— Mais personne ne passera donc pour me délivrer de cette folle?... — s'écria le docteur avec rage.

En ce moment un officier et deux ou trois soldats sortirent du bastioncaserne.

L'officier prêta l'oreille en entendant la voix furibonde du médecin et se dirigea du côté d'oîi venaient les clameurs.

— Lieutenant, — lui dit Rittner aussitôt qu'il l'aperçut, — je vous en prie, venez à mon aide !

— Que se passe-t-il donc, docteur? — demanda le lieutenant pour qui le médecin des folles n'était point un inconnu.

Il l'avait rencontré souvent à Auteuil. — Il avait même causé deux ou trois fois avec lui.

— Il se passe, — répondit Frantz, — que mademoiselle qui m'est confiée et sur qui, par conséquent, j'ai plein pouvoir, a fait évader sa mère de ma maison et refuse obstinément d'y rentrer avec elle.

— Alors c'est de vous, docteur, et de ces deux dames, que le factionnaire me parlait il y a quelques instants?

— C'est probable...

— Monsieur, — dit Edmée vivement en s'adressant au jeune officier, — je vous en supplie, empêchez qu'on nous fasse rentrer dans cette maison...

— Mais pourquoi la fuyez-vous, mademoiselle ?...

— Un pressentiment me dit que, si ma mère y rentre, elle n'en sortira point vivante, et je sens, moi, que je ne pourrais pas la soustraire à la mort... — Elle nous entend, ma pauvre mère, vous le voyez, monsieur, mais elle ne peut nous comprendre... — Elle n'a plus sa raison... — Le docteur Rittner ne la lui rendra jamais, et je prétends, moi, la conduire à quelqu'un qui la guérira certainement... — Voilà pourquoi j'ai voulu sortir de la maison de santé... Voilà pourquoi j'ai emmené ma mère... — Au nom du ciel, monsieur, faites qu'on nous laisse libres...

Rittner haussait les épaules.

L'officier répondit :

— Hélas ! mademoiselle, ce que vous me demandez est impossible... — De quel droit interviendrais-je dans une question très 'grave, et qui d'ailleurs me paraît résolue dans un sens opposé à celui de vos désirs. — Madame votre mère a été remise au docteur... — Il répond d'elle... — Il ne peut se départir de la surveillance à lui confiée...

— Mais, monsieur, si pourtant la vie de ma mère est menacée !...

— Par qui, mademoiselle ?

— Par cet homme.

Le lieutenant sourit eu répliquant :

— La réputation du docteur Rittner ne me permet point de discuter comme sérieuse cette supposition. — Son dévouement à ses pensionnaires est bien connu...

— Ainsi, — balbutia la jeune fille, — ainsi, monsieur, vous m'abandonnez...

— Je ne vous abandonne ni ne vous soutiens, mademoiselle... — Je vous conseille simplement d'obéir, ne voyant pas qu'il vous soit possible de faire autrement. .

Edmée perdit la tête.

— Ah ! — cria-t-elle au paroxysme de la colère et de la douleur, — rester neutre, c'est être complice ! — Vous nous livrez au bourreau, monsieur ! ! !

— Lieutenant, — dit Rittner avec calme, — j'aurai besoin sans doute de votre témoignage pour constater que cette enfant est folle.

— Folle ! ! ! — répéta la jeune fille, — oui, vous avez raison, je le deviens, et c'est grâce à vous !... — Que Dieu vous juge et vous punisse !

Et la pauvre Edmée, succombant aux terribles émotions qu'elle venait de subir, perdit connaissance et roula sur le talus gazonné, aux pieds de sa mère qui ne parut pas s'en apercevoir.

Rittner poussa un soupir de soulagement.

— Voilà une syncope arrivée fort à propos et qui coupe court à tout ! — dit-il.

— Ne craignez-vous rien pour cette malheureuse jeune fille? — demanda \ l'officier. \

— Je crains beaucoup, au contraire... — répliqua le docteur. — Cette se- \ cousse amènera probablement des accidents nerveux, et peut même aboutir à la ; folie... — Mademoiselle n'y est, hélas ! que trop prédisposée... — Mais il est pos- \ sible aussi que je voie les choses trop en noir, et je l'espère de tout mon cœur... \ Lieutenant, je sollicite de vous un bon office... \

— Lequel ?

— Autorisez, je vous en prie, deux de ces messieurs à me prêter leur ; aide pour transporter cette jeune fille à la maison de santé, — dit Frantz Rittner,

en désignant les soldats qui regardaient curieusement la scène à laquelle nous venons d'assister.

— C'est la chose du monde la plus simple ; ils sont à votre disposition. Sur un signe du lieutenant, deux militaires firent un siège de leurs mains

et de leurs bras entre -croisés, et portèrent Edmée doucement au logis du docteur.

Jeanne, que le médecin des folles tenait par le bras, les suivit docilement.

Elle fut réintégrée dans sa cellule tandis que mademoiselle Delarivière, étendue sur son lit et toujours évanouie, recevait des infirmières les premiers soins que nécessitait son état. — La sinistre maison d'Auteuil tenait de nouveau sa double proie...

Depuis que Claude Marteau avait fait la terrible découverte qui nous est connue, il était devenu silencieux et sombre. — Il travaillait toujours, mais on ne le voyait plus sourire, on ne l'entendait plus chanter.

Sans trêve et sans relâche il se répétait :

— Est-ce réel, ce que je devine ? Est-ce possible, ce que je croîs? Tous ses efforts pour arriver au doute étaient inutiles.

Il se rappelait la première promenade sur la Seine, les questions de Fabrice qui lui semblaient alors étranges et dont le véritable sens lui apparaissait maintenant net et distinct ; — il revoyait la pâleur livide du jeune homme, le matin de l'exécution ; il s'expliquait le but de cette fausse bienveillance et de cet intérêt menteur qui lui avaient inspiré d'abord une si profonde reconnaissance.

La lumière se dégageait de tout cela.

Il se demandait avec trouble ce qu'il devait faire. — Avertir la justice?

Cette pensée lui faisait peur.

— Qui sait? — murmurait-il, — on lui avait peut-être volé le revolver... Il ajoutait : — Attendons encore ! ! ! — Et il gardait son secret.

Laurent, — l'ex-valet de chambre promu à la dignité d'intendant de la maison de Neuilly-Saint-James, — s'était bien aperçu du changement d'humeur de son commensal, mais il n'en avait tiré aucune conséquence.

— Il s'ennuie, peut-être, — se disait-il. — Quand M. Delarivière et M. Fabrice seront de retour, il aura de la distraction, et il reprendra sa gaieté.

Le ci-devant matelot reçut. une lettre du constructeur de canots. Cette lettre lui annonçait que le sloop qu'il avait visité était prêt à recevoir son gréement, et le priait de venir voir si l'embarcation lui convenait. Claude partit aussitôt pour Charenton.

Le sloop était à l'eau.

La coquetterie de ses formes méritait l'attention des connaisseurs. Sa cabine spacieuse pouvait contenir six personnes.

— C'est un joli 7norceau de bois!... — fit Claude après avoir passé son inspection. — La coquille me plaît et, avec un bon gréement à raméricaine, je crois qu'on pourra filer pas mai de nœuds à l'heure...

— Ça, — dit le constructeur, — j'en réponds...

— Et, demanda l'ex-matelot, — combien me feriez-vous payer l'objet?

— Tout gréé ?

— Oui, tout gréé, avec sa chaîne et son ancre...

— Ça vaut douze mille francs...

— Très bien î — reprit Claude Marteau de l'air le plus sérieux du monde; puis il ajouta : — Et combien ferez-vous de rente à celui qui vous en donnera ce prix-là ?

Le constructeur se mit à rire.

Claude continua :

— Ce n'est point pour vous chicaner, parole d'honneur ! mais il faut être raisonnable, que diable !... En vous offrant de ça huit mille cinq cents, je crois vous faire une proposition sérieuse et acceptable... — Est-ce entendu? — M'adjugez-vous le sloop à huit mille cinq?...

— Je ne pourrais pas même vous le laisser à neuf mille.

— Vrai de ^Tai ?

— Foi d'honnête homme !

— Eh bien,, voyons, entre braves gens il y a toujours moyen de s'entendre... — Le sloop est solidement établi^ je ne dis pas non... — Carrément assis sur sa quille, je le reconnais... — Ça doit se conduire gentiment sous la bourrasque, sans embarquer d'eau, sans clapoter, mais, foi de matelot, ça ne vaut que

I dix mille francs, et je n'en donnerais pas un sou de plus...

j — Bah ! vous iriez bien à dix mille cinq cents'...

\ ' — Pas seulement dix mille zéro cinq. — Mais payé rubis sur l'ongle... — Ah !

< vous n'attendriez pas votre argent.

1 — Eh bien, tope ! — fit le constructeur en tendant la main à Claude.

— Tope ! — répéta ce dernier en frappant dans cette main. — Et vous paye- \ rez à déjeuner...

< — Bien volontiers... — Nous irons tout près d'ici chez un pêcheur restaurai teur qui est un de mes clients et qui aura certainement une matelote de contrei bande à nous offrir, avec un petit vin de Graves dont vous me direz des nouvelles.

l — Entendu. — Quand le gréement sera-t-jl en place ?

— Je n'ai qu'à le poser... — Il est au chantier tout préparé.

— Chargez-moi ça de toile, ferme !

— Avec une bonnette ?

— Je vous ai dit : A l'américaine ! avec un double foc.

— Casera complet dans huit jours... — Allons déjeuner. Le constructeur prit le bras du matelot, et tous deux, un quart d'heure plus

tard, attablés chez le pêcheur en question, arrosaient de vin blanc des côtelettes aux pommes de terre frites, en attendant la matelote de contrebande.

— Voici cinq mille francs à valoir... — dit Claude après le déjeuner. — Faites-moi un reçu, s'il vous plaît... Vous toucherez le solde à la livraison... — Je vous apporterai votre argent d'aujourd'hui en huit, en venant chercher le joujou moi-même... — Ça me fera une promenade.

— Vous descendrez le sloop tout seul jusqu'à Neuilly? — demanda le constructeur.

— Je m'en tirerais bien, je vous assure... mais je préférerais avoir quelqu'un, et, à ce sujet, j'ai même compté sur vous...

— Sur moi ?

— Oui.

— Dame ! si ça se peut. . . — De quoi s'agit-il ?

— Je voudrais un gamin gentil et intelligent, d'une douzaine d'années, pour m'aider dans la mesure de ses forces à la manœuvre et à la pêche. — J'aimerais que le moussaillon sache un peu ce que c'est que l'eau, et qu'il ait du goût à la chose... — Je lui apprendrais le métier... — J'ai pensé que vous qui voyez tant de monde, qui connaissez tous les rats de Seine, vous pourriez peut-être m'indiquer ce qu'il me faut.

— Comme ça se trouve ! — s'écria le constructeur. — Je crois que j'ai justement votre affaire sous la main... |

— Yrai ? |

— Un g-arçonnet sans mahce, mais point bête... Ah ! mais non, il s'en faut de \ tout ! — Il connaît la rivière... — Il manie l'aviron et la godille comme un vieux pécheur... — Il nag^e à rendre des points à une couvée de canards... — Yous l devez l'avoir vu chez moi, au chantier... \

— Est-ce que c'est ce petit bonhomme qui ramenait un lourd bachot de la \ haute Seine?... s

— Justement ! — c'est un pauvre petit que j'emploie tant que je peux à ce l genre de travail, le fils d'une brave femme qui habite à Gharenlon depuis peu de \ temps. — La mère fait des ménages pour vivre... — J'ai pris le gamin... Je lui | donne une petite pièce de temps à autre... Si peu que ce soit ça les aide toujours... — Si vous vous en chargez, ce sera une bonne action.

— Ça peut m' aller très bien, et ça soulagerait la mère... — Le gamin serait habillé, nourri, couché, et toucherait une solde de vingt francs par mois.

— Ce serait pour la digne créature une aisance relative... — répondit le constructeur. — Tout ce que je peux faire, — et je fais de mon mieux, — ne constitue pas, à beaucoup près, l'équivalent de ce que vous olfrez.

— Mais le moucheron ? — Ça lui ira-t-il ?

— Ne vous inquiétez pas du gamin... — Il a bon vouloir, ce petit. — C'est un cœur d'or... — Il ne demande qu'à travailler dur et à gagner quelques sous afin de

i les porter bien vite à sa mère... — Le seul consentement qu'il faille obtenir est ; celui de la brave femme.

'i — - Le donnera-t-elle?

< — Je l'espère...

— J'irai la voir après déjeuner...

l — C'est ça... et s'il faut un coup de main pour la décider, — (car ça lui semblera

bi^^rement dur de se séparer de l'enfant), — demain ou après-demain je pousserai

à la roue...

EsU elle mariée ou veuve, la bonne dame ?. . .

— Je ne crois pas qu elle soit veuve, mais on ne voit jamais son mari... — D'ailleurs, comme bien vous pensez, je ne lui ai adressé aucune question à ce sujet...

— Où demeure-t-elle ?

— A Charenton, rue de Paris. n°***.

— Vous savez son nom?

Oui... — Elle s'appelle Marie Tallandier.

Claude écrivit au crayon, sur un fragment du Petit Journal, le nom et l'adresse que le constructeur venait de lui donner.

\ Le déjeuner fini, les deux hommes se séparèrent, après l'échange d'une cor-

I diale poignée de main, en prenant rendez-vous pour la semaine suivante. I Le constructeur regagna son chantier,

L'ex-matelot se dirigea vers la rue de Paris. \ A l'adresse indiquée, il fit halte et pénétra dans l'allée d'une maison d'appa-

\ rence honnête, mais extrêmement modeste.

\ — Madame Tallandier? — demanda-t-il à la concierge. — Est-ce bien ici

qu'elle demeure?

— Oui, monsieur.

— Est-elle chez elle présentement ?

— Le petit est rentré il y a cinq minutes, — je ne crois pas que la mère soit sortie... — vous pouvez monter sans crainte...

— A quel étage, s'il vous plaît ?

— Au dernier., —tout en haut... — aucun moyen de se tromper... l'escalier finit en face de la porte...

— Grand merci...

La concierge venait de paraphraser à son insu le premier couplet d'une vieille

chanson, célèbre autrefois :

Je loge au quatrième étage, C'est là que finit l'escalier...

Je suis ma femme de ménage.

Mon domestique et mon portier...

Claude Marteau escalada rapidement les marches.

Sur le carré du quatrième et dernier étage il se trouva en face d'une porte à laquelle il frappa.

Celte porte lui fut ouverte par un enfant d'une douzaine d'années qui, voyant un visiteur inconnu, tourna la tête en arrière et cria :

— Mère, c'est un monsieur...

Eh ! bien, — s'écria le docteur V..., — voilà votre maisou toute trouvée.

— Bonjour, mon petit homme, — fit Claude en ôtant son béret; et il répéta la question précédemment adressée à la concierge :

— Madame Tallandier ? Est-ce bien ici qu'elle demeure?

— Oui, monsieur...

— Je voudrais lui parler.

— Maman, — reprit le gamin, — le monsieur voudrait te parler.

— Eh bien, qu'il entre !... — répondit une voix de femme.

La chambre dont l'ex-matelot franchit le seuil était mansardée et prenait jour

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