I III I
\ Le chef de train était un homme d'une grande obligeance et d'une vi- 5
i gueur peu commune. \
\ Il prit dans ses bras madame Delarivière toujours inanimée et la porta \
{ sans aide jusqu'au bureau du chef de gare, où il la déposa avec des pré- \
\ cautions infinies sur un large fauteuil.
Un des hommes d'équipe le suivait avec la valise, les couvertures et les menus objets appartenant aux voyageurs et qui se trouvaient dans le coupé-lit.
— Impossible de décharger ici vos bagages, monsieur... le temps nous presse... — dit le chef de train au banquier.
— Faites-les déposer à la consigne à Paris, je vous prie..., — répliqua
ce dernier. Mon nom : Maurice Delarivière, est sur les plaques de cuivre de
tous les colis... — J'en ai cinq... — Voici le bulletin.
— Ce sera fait, monsieur...
— Et crovez bien à toute ma vive gratitude... Deux secondes après ces paroles échangées, le train repartit à toute vapeur,
\ avec près de dix minutes de retard.
\ La jeune femme évanouie ne pouvait rester dans le bureau oii on l'avait
I recueillie provisoirement.
A cette heure matinale, aucune voiture ne se trouvait à la station.
Le chef de gare donna l'ordre à l'un de ses employés d'aller quérir un véhicule quelconque chez le loueur le plus proche.
— Je serai revenu dans vingt minutes ou une demi-heure... — dit cet \ homme en s'éloignant.
\ Jeanne continuait à ne donner aucun signe de vie.
\ M. Delarivière, agenouillé près du fauteuil, tenait dans ses deux mains les
mains glacées de sa compagne, et, les yeux fixés sur son doux visage affreusement pâle, épiait le moindre tressaillement des paupières ou des lèvres. — Mais, hélas! ce visage conservait la terrible immobilité du marbre.
De grosses larmes tombaient une à une sur les joues du banquier, qui s'absorbant dans sa douleur ne les sentait pas couler.
Le temps passait.
L'employé revint, amenant une de ces voitures étonnantes qu'on rencontre encore de temps en temps en province; une petite calèche sexagénaire, fermée par des rideaux de cuir glissant sur des tringles rouillées, et attelée d'un bidet chétif, aussi maigre que la monture légendaire de don Quichotte.
M. Delarivière, à qui le chef de gare vint gracieusement en aide, assit ou plutôt coucha la jeune femme sur la banquette du fond et étendit sur elle les couvertures de voyage de manière à la protéger contre la vive fraîcheur du matin.
— Où faut-il vous conduire, bourgeois? — demanda le cocher en blouse et en chapeau mou.
— Je ne sais... — répondit le banquier, — je ne connais pas Melun et je ne saurais par conséquent désigner un hôtel...
Il se tourna vers le chef de gare pour l'interroger.
— Je vous recommande l'Hôtel du Grand-Cerf, — fit ce dernier, — c'est le meilleur de la ville... du moins il en a la réputation.
— Conduisez-moi donc au Grand-Cerf... et marchez lentement pour éviter les secousses et les cahots.
— Soyez paisible, bourgeois... nous allons rouler à la douce... D'ailleurs la guimbarde est suspendue...
M. Delarivière serra très affectueusement la main du chef de gare, mit une pièce d'or dans celle de l'homme d'équipe et prit place en face de Jeanne, sur la banquette du devant.
De la station à la ville la distance n'est pas grande.
Si lente que fût l'allure du cheval, la voiture ne tarda point à s'arrêter sur la place Saint-Jean, devant l'hôtel du Grand-Cerf.
Le banquier mit pied à terre et jugea du premier coup d'oeil que le renseignement donné par le chef de gare était bon, et qu'il trouverait à coup sur dans cette brave hôtellerie de petite ville le confortable que l'état de madame Delari-
I vière rendait si nécessaire.
; Il faisait maintenant grand jour.
\ Déjà les filles de service ouvraient les fenêtres de l'établissement, nettoyant,
'/ frottant, mettant tout en ordre avec une propreté flamande.
i Dans une vaste cour attenante les garçons d'écurie pansaient les chevaux et
\ lavaient les carrioles et les charrettes.
\ Au moment où la vieille calèche s'arrêta devant la porte, une jeune ser-
\ vante, vive et jolie fille aux yeux intelligents et aux dents blanches, s'élança
{ pour ouvrir la portière.
\ Le banquier avait déjà mis pied à terre.
I — Vite, une chambre, mon enfant, et la meilleure de la maison ! — dit-il à la
j jeune fille.
I — Monsieur est seul?
— Non, j'amène une malade à laquelle il faudra tous vos soins...
— Bien à votre service, monsieur... — Le premier est retenu par un Russe, mais nous avons un appartement de deux pièces, au second étage, dont les croisées donnent sur la place... — Deux croisées par chambre... Ça fera-t-il votre affaire ?
— Très bien... — Préparez-le!...
— Les lits sont tout prêts...
— Appelez donc quelqu'un qui m'aide à transporter ma femme, car elle est sans connaissance.
— Ah! la pauvre dame!! — Je vous aiderai moi-même, monsieur, je suis forte.
— Et envoyez en toute hâte chercher un médecin.
— Tiennette? — criala jeune fille aune autre servante, qui demeurait immobile et curieuse sur le seuil, — va chercher le docteur, toujours courant, et ramène-le avec toi... — Tu diras que c'est pressé...
— ( hii. Rose, je m'en y vas, — fit docilement Tiennette en prenant sa course.
— Maintenant, monsieur. — reprit la jolie bonne qui répondait au nom de j\ose, — nous monterons quand vous voudrez...
M. Delarivière paya libéralement Tautomédon rustique qui l'avait amené, et quelques minutes plus tard Jeanne, adroitement déshabillée par la servante, était étendue et chaudement couverte dans le lit à rideaux de creionne à fleurs de l'une des chambres du deuxième étage.
Le banquier, pâle comme un condamné à mort, les yeux mornes, le front penché, regardait sa femme et, à la vue de cette sinistre et persistante immobilité, des sanglots étaient près de s'échapper de sa poitrine.
Ce luo-ubre silence effraya Rose. — Elle éprouva le besoin d'entendre le son de sa voix pour se rassurer.
Monsieur, — dit-elle en poussant une porte qui laissa voir une seconde
pièce spacieuse et confortablement meublée, comme Tétait d'ailleurs la première,
vous avez là une chambre pour vous, très commode... Puis voici un cabinet
de toilette près du lit, et il y a dans l'autre chambre une porte sur le couloir, qui vous permettra d'entrer et de sortir sans passer par ici.
Tout cela est très bien... — murmura le banquier d'une façon machinale,
car il avait à peine entendu.
Et, — continua Rose, — si madame va mieux demain matin, comme
c'est à espérer, elle pourra jouir sans se déranger d'un spectacle auquel bien des gens de Paris viendront assister... un spectacle comme on n'en voit pas souvent... Du moins on n'en a pas vu de pareil ici depuis longtemps... Et puis il y a des circonstances particulières et mystérieuses qui rendent la chose tout à fait intéressante... oui, monsieur... aussi cela fait un bruit d'enfer...
Rose se tut, attendant une question.
Elle l'attendit en vain. — M. Delarivière n'écoutait pas, et plus que jamais attachait ses regards sur sa bien-aimée Jeanne.
La jeune fille ne se découragea point et reprit :
— Ahl les fenêtres de la place Saint-Jean se louent un bon pris, et il n'y en a nulle part qui soient mieux situées que les nôtres. — Aussi nous ne savons auquel entendre, je vous assure, et nous en avons qui sont déjà louées cinquante francs pièce... C'est comme je vous le dis, oui, monsieur, cinquante francs pièce...
Le banquier, qui continuait à ne pas entendre, poussa un faible cri et s'élança vers le lit ; il avait cru voir la main de sa femme s'agiter. — C'était une illusion. — La main fine, aux doigts effilés couverts de bagues étincelantes, demeurait inerte et glacée.
Rose comprit à la fin qu'elle ne triompherait point d'une préoccupation si profonde.
— Je m'en vais, monsieur... — fit-elle. — Monsieur a-t-il besoin de quelque chose?
— Non, mou enfant...
— Monsieur prendrait peut-être un potage? — Dans cinq minutes il serait chaud
— Merci:...
— Alors, une tasse de Liit?... — Nous en avons qui n'a pas son pareil... — Nos vaches sont si bien tenues qu'on vient voir leur étable par curiosité... — Une tasse de lait, hein, monsieur?
— Encore une fois, non!... — répliqua le banquier, presque avec impatience. — Je n'ai besoin de rien...
— Du reste, quand la patronne sera levée, — ce qui ne tardera guère à présent, — elle viendra voir monsieur... et si monsieur désire n'importe quoi, il pourra commander...
— Mon Dieu! mon Dieu! — murmura M. Delarivière se parlant à lui-même, mais assez haut pour être entendu, — le temps passe et ce médecin n'arrive pas!!
— Je descends voir si Tiennette est revenue, — reprit Rose vivement, — et je remonterai dire à monsieur ce que le docteur lui aura dit.
La jeune servante quitta la chambre.
Le banquier demeura seul auprès du corps adoré que l'étincelle de la vie avait peut-être quitté déjà.
Aucune parole ne pourrait donner une idée du profond désespoir de M. Delarivière en face de cet évanouissement qui ressemblait à la mort bien plus qu'à la catalepsie.
Le malheureux vieillard s'agenouilla près du lit, ses sanglots longtemps contenus éclatèrent et, couvrant de baisers les mains froides de Jeanne, il balbutia :
— Elle est donc morte !... morte sans m'avoir donné un dernier regard, un dernier soupir, une dernière parole!,.. Morte en pleine jeunesse, quand de si longues années lui semblaient promises!... — Non ce n'est pas possible!... Dieu est bon!... il n'aurait pas voulu m'accabler ainsi au moment oii l'avenir était souriant pour elle, et rempli pour moi d'espérance!... Il n'aurait pas brisé cette existence précieuse à l'heure où je pouvais effacer enfin l'unique tache du passé!... — Et le médecin n'arrive pas!... Et je suis impuissant devant cette créature angélique, à qui chaque seconde qui s'écoule enlève peut-être un dernier souffle dévie! Mon Dieu! Dieu de miséricorde, ne me prenez point ma douce compagne! Frappez-moi,., brisez-moi... mais é})argnez-la!... — J'ai assez vécu, prenez ma vie... mais laissez-la vivre pour sa lille... Jeanne, ma bien-
aimée Jeanne, lu n'es pas morte, n'est-ce pas?... Ouvre les yeux, je t'en supplie!... je l'implore à genoux!... — Ranime-toi et parle!... Réponds-moi! réponds-moi!...
Et le banquier se tordait les mains dans une agonie de douleur.
On frappa doucement à la porte.
M. Delarivière tourna la tête.
— Entrez... — murmura-t-il d'une voix à peine distincte. Rose parut.
— Monsieur, — dit-elle, — c'est le docteur... — Le voici...
Et elle s'efTaga pour laisser passer un homme de vingt-six ans, aux traits réguliers, dont la physionomie profondément intelligente et sympathique exprimait à la fois la douceur la plus grande et la volonté la plus énergique.
Ce médecin se nommait Georges Vernier.
M. Delarivière s'élança vers lui.
— Enfin, vous voilà, monsieur! — s'écria-t-il; — j'étais dans un brasier en vous attendant! Ma femme se meurt... — Sauvez-la, monsieur, sauvez-la! et jamais reconnaissance n'égalera la mienne, je vous le jure!
En disant ce qui précède il entraînait vers le lit le jeune docteur.
Ce dernier, touché de ce désespoir immense, répondit avec émotion :
— Comptez sur moi, monsieur... Tout ce qu'il sera possible de faire, je le ferai. Il prit une des mains de Jeanne, appuya ses doigts sur le poignet et chercha
les battements de l'artère; — puis il appliqua son oreille pendant quelques secondes sur le côté gauche de la malade, dont ensuite il écarta les lèvres et dont il souleva les paupières.
Le banquier suivait avec une indicible angoisse chacun de ses mouvements.
— Eh bien, docteur? — balbutia-t-il. — Eh bien?
Georges Yernier, absorbé dans ses observations, n'entendit pas ces mots presque indistincts.
1 colla pour la seconde fois son oreille sur la poitrine de Jeanne, à l'endroit du cœur, et il écoula de nouveau.
Une ou deux secondes s'écoulèrent; il se releva et se tourna vers le banquier, qui ne respirait plus et dont la pâleur livide égalait celle de sa femme.
Le clair et ferme regard du docteur fit passer un frisson dans les veines de M. Delarivière.
Il aurait voulu interroger, — il n'en eut ni la force ni le courage, — ses lèvres remuèrent, mais sans articuler un son,
— Votre femme est vivante, monsieur, — dit le jeune médecin. L'excès de la joie peut foudroyer aussi bien que celui de la douleur. Le banquier chancela.
— Vivante! — s'écria-t-il en joignant ses deux mains. — Vivante!... et vous la sauverez?...
Rose fit une belle révérence en voyaut entrer Georges et le banquier. (Page 24.)
— Je crois pouvoir vous en donner l'assurance...
— Ah ! monsieur, ma fortune entière ne payerait pas assez cette parole ! Rose était restée curieusement sur le seuil de la porte eutr'ouverte.
— Donnez-moi du papier, une plume et de l'encre, s'il vous plaît, mon enfant... — lui dit le médecin.
— Tout de suite, monsieur le docteur...
M. Delarivière s'était laissé tomber sur un siège. — La soudaine détente de
LiV. 3 F- ROY, éditeur.
ses nerfs le rendait anssi faible qu'un enfant. — Des larmes abondantes sillonnaient ses joues.
Georges Yernier s'approcha de lui eu di.sant d'un ton affectueux :
— Commandez à votre émotion, monsieur, je vous en prie I — Il importe que vous soyez calme, car j'ai des renseignements à vous demander...
Le banquier fit sur lui-même un violent effort couronné de succès... — Ses larmes cessèrent de couler et il répondit presque avec fermeté :
— Me voici calme, monsieur, et prêt à vous donner tous les renseignements dont vous aurez besoin.
— Depuis combien de temps madame est-elle dans cet état? j^ — Depuis une heure un quart environ.
— Quoique grand chagrin, ou tout au moins quelque contrariété violente. (i:it-ils déterminé cette crise?,..
— iSi chagrin, ni contrariété...
— En êtes-vous sûr?
— Absolument sûr... — Ma femme et moi nous venons de New-York, où je suis banquier... — Le but de ce voyage est de nous rapprocher de notre fille qui a été élevée en France et que nous allons reprendre avec nous... Nous s )mmes très riches et très unis... le bonheur de ma femme est sans nuages...
l — La traversée de New -York à Paris a-t-elle été pénible?
— Nous ne sommes pas venus directement... — D'importantes affaires m'appelaient en Angleterre, en Portugal, en Espagne, et enfin à Marseille:.. — Xous avons tenu la mer pendant plus d'un mois, et ce long voyage a fatigué beaucoup ma femme... — En débarquant à Marseille, une fièvre sourde la minait déjà... — J'aurais voulu la contraindre à prendre un repos de quelques
'• jours qui me paraissait indispensable, mais elle avait hâte d'embrasser sa fille... — Elle a voulu partir... J'ai eu le tort de céder.
— Madame est-elle sujette h des crises de ce genre? à des évanouisse- ;, ments?
l — Elle est impressionnable et nerveuse... Deux ou trois fois en dix-huit ans,
j il la suite de malaises passagers, elle a perdu connais.sance, mais c'étaient des j défaillances sans gravité et qui ne duraient que quelques minutes. — Je dois l ajouter que cette nuit même, en chemin de fer, elle avait subi l'une de ces l ' courtes défaillances dont un fiacon de sels anglais l'a tirée facilement. l En ce moment Rose entra dans la chambre et déposa sur une table ce
j qu'avait demandé le docteur, puis fit un mouvement pour se retirer.
— Attendez... — commanda le jeune honmie, en s'asseyant et en prenant la plume; puis, tout en écrivant son ordonnance, il dit à M. Delarivière : —
; L'état de madame ne me semble pas assez grave pour vous causer de sérieuses inquiétudes... — il exigera cependant beaucoup de soins.
— Croyez-vous h une maladie de longue durée? — demanda le banquier.
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LE MÉDECIN DES l'uLLES 19
— .Non, — j'espère ramener prompte meut le calme dans l'organisme troublé par un excès de fatigue qui, joint à une sensibilité extrême et agissant sur un tempérament très nerveux, a déterminé cet état cataleptique.
— Mon Dieu, — murmura le banquier saisi d'une nouvelle angoisse, — sommes-nous donc en présence d'une catalepsie?...
— Uni. et il importe d'enrayer énergiquement un mal (pii. passé à l'état chronique, devient diflicile et presque impossible à combattre victorieusement... — Aujourd'hui ce mal est à ses débuts... — Je guérirai madame, j'en réponds, mais évitez pour elle dans l'avenir toute émotion trop vive, quicette émotion soit pénible ou joyeuse...
— Ah! — s'écria le banquier, — mes efforts tendront désormais à faire vivre ma chère femme dans une atmosphère de tranquillité profonde et de \ i calme absolu... j j
Georges Yernier tendit à la jolie servante le papier sur lequel il venait de \ ! tracer quelques ligues. ^ '
— Portez cette ordonnance chez le pharmacien dont l'oflicine touche à l'hôtel, \ \ — lui dit-il, — vous attendrez cinq ou six minutes, et, en même temps que lu • potion qu'il vous remettra, vous m'apporterez une cuillère d'argent... :; :
— Oui, monsieur le docteur... l \ Et Rose quitta l;i chambre avec une vivacité (jui faisait bien augurer de sun î
prompt retour.
Le ciel au dehors était admirablement pur. — Le soleil levant dardait sur la façade de l'hôtel ses rayons déjà tièdes, mais les épais rideaux de cretonne. doublés de mousseline blanche, entretenaient dans la chambre une sorte de demijour crépusculaire.
Le docteur fit glisser les rideaux sur leurs tringles, ouvrit les deux battants d'une fenêtre, donnant ainsi un libre passage à l'air vif et à la clarté.
Ceci fait, il se rapprocha du lit, et pour la première fois il put voir en pleine lumière le visage de la malade.
Les traits de madame Delarivière, quoiqu'altéres par la souffrance et décolorés complètement, gardaient la gracieuse régularité de leurs lignes et leur expression d'ineffable douceur. l
Georges Vernier fixa ses regards sur cette jolie tête jeune encore, tressaillit soudciinement et ht un geste de surprise...
Ce visage lui rappelait d'une façon frappante une autre figure, une adorable tète virginale, dont le souvenir agitait son cœur et faisait battre à son pouls cent cinquante pulsations à la minute.
— Ah ! — se dit le docteur avec un trouble croissant, — 'y ne puis me méprendre... Ce n'est point un jeu de mon imagination abusée ! Ce sont bien les mêmes traits, les mêmes contours... Cest le même visage avec quinze ans de plus... — Ma mémoire est fidèle... En contemplant ces traits charmants et purs, il me semble revoir la gracieuse enfant qui m'est apparue si souvent à Saint- Mandé et sur les pelouses du bois de Vincennes avec ses comjiagnes, et à qui j'ai donné mon àme... — D'oii vient cette ressemblance étrange?... Est-il probable, est-il possible, que ce soit seulement un jeu de la nature?...
Georges Yernier fut tiré de ses réflexions par le retour de Rose apportant lu potion demandée et une cuillère d'argent.
Le jeune médecin prit ces objets et dit à M. Delarivière dont ragitation faisait mal à voir :
— Du courage, monsieur, et du calme... — Je vous le répèle, tout ira bien... — Aidez-moi, je vous prie, et soulevons doucement la madade...
Le banquier obéit.
Georges glissa des oreillers sous les épaules de Jeanne, qui se trouva presque assise sur son lit.
Il agita la fiole et remplit de son contenu le cuillère qu'il introduisit, non sans peine, entre les dents serrées de la jeune femme.
M. Delarivière, immobile et pâle, le visage encore humide de larmes mal essuyées, attendait, haletant^ l'issue du combat de la science contre le mal.
Georges Yernier, sa montre à la main, regardait les aiguilles marcher sur le cadran d'émail.
Un silence profond régnait dans la chambre.
Dix miimtes s'écoulèrent... Un siècle pour le banquier, dont le regard anxieux guettait le réveil de la compagne qu'il aimait mille fois plus que sa vie...
Le docteur, impassible et froid comme un homme sur de lui-même, remplit la cuillère une seconde fois, et de nouveau fit absorber le liquide à la malade.
— Si je calcule bien, — dit-il ensuite, — l'efl'et attendu se produira quand dix minutes encore se seront écoulées.
— Dix minutes... — répéta M. Delarivière, et, d'une voix presque éteinte, il ajouta: — Souffre-t-elle?
— Non, monsieur... — Dans cet état de léthargie, l'insensibilité du corps est absolue...
Le silence régna de nouveau.
Tout à coup, — au moment précis où s'achevait la dernière minute, — les
lèvres de Jeanne s'agitèrent et sa poitrine se gonfla dans un spasme nerveux. ■
Le banquier poussa un faible cri et voulut s'élancer. l
Georges Vernier l'arrêta du geste, en même temps qu'il murmurait : \
— Elle est sauvée, mais il importe qu'elle ne puisse ni vous entendre, ni ^ vous voir... Il faut la laisser revenir à elle lentement, sans troubler ce réveil du i corps et de l'âme... — Après la crise effrayante qui pouvait la tuer, le sommeil ; arrivera, grâce à la potion préparée à cet effet, un sommeil invincible, inévi- î table, mais en même temps doux et réparateur. |
— Et ce sommeil se prolongera longtemps?,.. >
— Je ne saurais assigner à sa durée une limite précise, mais n'avez aucune > inquiétude désormais. . je vous dis et je vous afflrme que madame est sauvée... i
M. Delarivière saisit les deux mains du docteur et les serra dans le siennes \
avec une profonde effusion de reconnaissance, tandis que ses yeux se mouillaient J
de nouveau; mais cette fois c'étaient des larmes de joie. l
Les membres de Jeanne, roidis jusqu'à ce moment comme ceux d'un cada- |
vre, commençaient à reprendre la souplesse de la vie. — Les paupières frémissaient, prêtes à se disjoindre.
On frappa doucement à la porte.
Le docteur ouvrit lui-même et la maîtresse de l'hôtel du Grand-Cerf, madame Loriol, entra dans la chambre sur la pointe du pied.
C'était une petite femme d'une quarantaine d'années, toute rondelette et de fort bonne figure.
Le docteur mit un doigt sur ses lèvres pour lui recommander de parler bas \ et désigna de la main M. Delarivière.
Madame Loriol s'approcha du banquier, lui fit une révérence de dignité î
première et lui dit, en ayant soin de mettre une sourdine à sa voix : \
— Vous m'excuserez, monsieur, si je me permets de me présenter sans être l appelée. Je regrette de n'avoir pu vous recevoir moi-même... J'étais encore ] couchée... Le soir je suis debout la dernière, et je rattrape cela le matin... — Je > viens prendre vos ordres. — J'espère que rien ne vous a manqué et que vous ; avez été satisfait de Rose, ma première demoiselle? |
M. Delarivière fit un signe affirmatif et le docteur répondit : |
— Rose a été fort convenable, ma chère madame Loriol, et monsieur n'a \ qu'à se louer du bon accueil qu'il a trouvé chez vous... l
— Tout est donc pour le mieux... reprit la maîtresse de la maison; puis, i jetant un coup d'œil investigateur sur le lit oii Jeanne reposait, elle ajouta : | — D'après l'état de cette pauvre dame, il est probable, que monsieur restera l quelques jours à l'hôtel?
— C'est plus que probable, c'est certain... — répliqua le banquier. \
— Je prends la liberté de vous poser cette question, monsieur, à titre de \ renseignement, et voici pourquoi : — J'ai reçu de Paris, hier et ce matin, des i
lettres et des télégrammes par lesquels ou me demande pour demain plusieurs chambres, et plus de fenêtres que n'en a l'hôtel... Or, si monsieur et madame n'avaient pas dû séjourner ici, j'aurais pu louer un gros prix les fenêtres...
— Louer vos fenêtres? — répéta non sans étonnement M. Delarivière, qui, nous le savons, n'avait ni encouragé ni même écouté les explications de Rose à ce sujet. — Va-l-il donc se passer demain sur cette place quelque chose d'extraordinaire?...
— Une exécution capitale... — répondit Georges Vernier. Le banquier fit un geste de répulsion.
— Oui, monsieur, — reprit madame Loriol, — on guillotinera un gredin, et beaucoup de gens, que la curiosité attire, ollrent jusqu'à cent francs d'une fenêtre.
— Cent francs pour voir tomber la tête d'un homme ! — murmura le banquier. — C'est payer cher un sinistre spectacle !
— Le scélérat dont on doit faire justice n'est pas un assassin comme un autre... — répliqua la maîtresse de l'hôtel. — Son procès a obtenu un g^rand retentissement...
« On s'est passionné pour ou contre lui... Cela vous explique, monsieur, pourquoi l'on viendra de très loin afin d'assister à sa mort... — 11 faut vous dire l en outre...
Madame Loriol allait sans doute entamer un récit, mais un geste du docteur arrêta net le tlux des paroles prêtes à jaillir.
— N'ayez nul souci, madame, — fit alors M. Delarivière. — Ma présence chez vous ne vous causera, soyez en sûre, aucun préjudice. — Vous ne perdrez rien à ne pouvoir louer aux amateurs de malsaines émotions les quatre fenêtres des chambres que j'occupe daus votre hôtel...
— Ah! monsieur, — s'écria madame Loriol, — si je vous ai prévenu, ce n'est pas le moins du monde avec l'intention de vous exploiter... C'est simplement...
— Pour me faire connaître le prix courant des fenêtres, — acheva M. Delarivière.
l — Oui, monsieur...
— Eh bien, madame, je prétends payer selon le tarif de demain, et comme si je me plaisais, moi aussi, à voir la tête d'un malheu.^eux rouler dans le panier sanglant. — Comptez-moi donc sur votre note vingt louis pour ces quatre fenêtres...
Madame Loriot accueillit ces paroles par un sourire accompagné d'une nouvelle révérence.
— Monsieur est trop aimable.... dit-elle; puis elle ajouta : — Monsieur a-t-il besoin de quelque chose ?...
— De rien en ce moment, madame...
— Ne songez- vous point à déjeuner? — demanda Georges Vernier.
— Je ne sens aucun appétit...
— Je le comprends, mais il faut manger quand même... Faites-vous violence, cher monsieur, si vous ne voulez pas que je sois obligé bientôt de vous soigner aussi... — Tous ressentez, je le comprends, les suites de cruelles émotions, mais la confiance et le calme sont rentrés dans votre âme, votre esprit est délivré des terreurs qui l'obsédaient... — Songez maintenant au corps et soulenez-le, c'est indispensable...
— Si je cède, docteur. — répliqua le banquier, — consentirez-vous à partas^er mon repas?
— Mais...
— Oh! point de mais ! — à la condition seulement de vous avoir pour convive, j'essayerai de prendre un peu de nourriture... — Je sens bien que. si j'étais seul, le courage me manquerait absolument.
— J accepte donc, afin de vous donner l'énergie qui vous manque.
— Dans vingt minutes le déjeuner sera prêt! — s'écria madame Loriol. — Où faudra-t-il servir ces messieurs?
— Au rez-de-chaussée... — répondit le docteur. — Nous y pourrons causer librement sans risquer de troubler le repos de la malade... — Nous nous en rapportons à vous pour le menu... — Mettez quelque amour-propre à prouver à monsieur que vous avez un maître cordon bleu dans votre établissement.
— Soyez paisible, monsieur (Tcorges...
— Et rendez-moi le service d'envoyer prévenir ma vieille gouvernante Madeleine, que je suis ici et que je ne rentrerai pas déjeuner...
— Avant un quart d'heure la commission sera faite...
Madame Loriol quitta la chambre, et M. Delarivière remercia le docteur d'avoir accepté son invitation.
— La solitude en ce moment ne vaut rien pour vous, je l'ai bien compris... — réphqua le jeune homme. — Chut! — ajouta-t-il. Écoutez!...
Les lèvres de Jeanne venaient d'exhaler un léger soupir. Les deux hommes s'approchèrent du lit.
La jeune femme ne faisait aucun mouvement; sa respiration était calme et régulière; la pâleur de ses joues disparaissait rapidement.
Georges Vernier lui posa les doigts sur l'artère et compta les pulsations.
— Eh bien? — lui demanda M. Delarivière à voix basse.
-r- La fièvre diminue, — répondit le docteur, — et ne tardera point à dis^
•'VWW-.-r'r'Vr^-V WW-V'W .
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paraître, grâce au sommeil que j'ai provoqué... — Ce sommeil durera trois ou quatre heures sans interruption, et notre malade, en se réveillant, se trouvera presque remise.
Le banquier, pour la seconde fois, serra les mains du jeune homme.
Les teintes vermeilles de la vie coloraient maintenant le visage de Jeanne et lui rendaient sa beauté touchante et son apparence de jeunesse.
De minute en minute la ressemblance augmente, — pensa Georges
Vernier; — en contemplant cette femme, il me semble voir la sœur aînée de celle que j'aime...
M. Delarivière se pencha vers sa compagne endormie et lentement, avec précaution, il effleura son front d'un long' baiser.
Un chang-ement complet s'était fait en lui. — On eût dit qu'il renaissait en vovant renaître sa Jeanne adorée.
Rose vint prévenir que le déjeuner était servi.
Le docteur referma la fenêtre, laissa retomber les rideaux, de manière à créer de nouveau dans la chambre une demi-obscurité, et sortit avec le banquier qui, au moment de franchir le seuil, se retourna pour jeter à sa femme un dernier regard d'amour.
Le déjeuner était servi, non dans la grande salle à manger de l'hôtel, mais dans une petite pièce dont l'unique fenêtre donnait sur le jardin.
Les fleurs des plates-bandes répandaient dans l'atmosphère tiède leurs parfums pénétrants. — Les petits oiseaux, mis en joie par le soleil matinal, chantaient à qui mieux mieux le retour du printemps. ]
La table, dressée avec un soin plein de coquetterie, offrait un attrayant coup j (j'œil. — Le linge d'une blancheur éblouissante, les cristaux taillés à facettes, \ selon l'ancienne mode, la vieille argenterie massive et ciselée, faisaient honneur > à la maison. >
Rose, la jeune servante, enrobe claire, en tablier blanc, la serviette à la \ main, un petit bonnet de linge posé sur ses cheveux noirs, tournait autour de | la table et s'assurait que rien ne manquait au couvert. l
M. Delarivière, rassuré par les résultats obtenus déjà et plein de confiance > dans l'habileté du docteur, avait repris un peu de sa bonne humeur habituelle, l et c'est avec un visage presque souriant qu'il accompagnait son invité... |
Rose fit une belle révérence en voyant entrer Georges et le banquier. ]
— Voilà une table parfaitement servie... — dit ce dernier, — je vous en félicite, mademoiselle.
La jeune fille rougit de plaisir, et demanda :
— Quels vins boiront ces messieurs?
— Qu'en pensez-vous, docteur?
— Oh! vous avez le choix... — La cave du Cra?id-Ceî'f est fort renommée, et mérite sa réputation.
La jeune femme continuait à dormir d'un profond sommeil. (Page 34.)
— Préférez-vous les crus de Bordeaux à ceux de Bourgog'ne?
— Eu fait devin je suis éclectique...
— Dans ce cas nous goûterons des uns et des autres... — Faites-nous donner, mademoiselle, une bouteille de Yolnay et une de Saint-Ëmilion,
— De derrière les fagots... — ajouta Georges Yernier en riant.
Rose disparut et rentra au bout de quelques minutes en apportant sur un plateau les hors-d'œuvre et deux bouteilles poudreuses dont Fapparence était vénérable.
LlY.
ROy, éditeur
Hâtons-nous d'ajouter que cette apparence n'avait rien de trompeur et que le contenu fut proclamé digne du contenant.
— Docteur, — demanda le banquier après avoir servi son convive, donnezmoi donc quelques détails à propos de cette exécution qui doit avoir lieu demain sur la place, et qui surexcite assez vivement la curiosité générale pour faire mettre les fenêtres aux enchères?...
— Depuis bien des années, monsieur, — répondit Georges Vernier, — la cour d'assises n'a pas eu à juger cause aussi mystérieuse et aussi étrange criminel...
— Eu vérité ?
— C'est l'avis de tous ceux qui ont assisté aux débats, et je dois convenir que je les ai suivis moi-même avec une curiosité fiévreuse.
— Il s'agit évidemment d'un assassinat, puisque la Cour a prononcé la peine capitale...
— D'un assassinat, oui, monsieur...
— Pouvez-vous me mettre au courant de la manière dont le crime a été commis?
— Parfaitement... Il existe sur les bords de la Seine, à quelques centaines de mètres de la dernière maison de Melun, un ravissant domaine dont le propriétaire, — un élégant et charmant jeune homme — se nommait Frédéric Baltus... — Ce jeune homme était riche, menait assez grand train et habitait la villa été comme hiver avec sa sœur, mademoiselle Paula Baltus, une personne adorable que tout le monde aime et respecte. — Or, il y a cinq mois environ, le 3 décembre, le jardinier de la maison, sortant de bon matin pour se rendre à Melun, se heurta, à vingt pas de la grille, contre un corps humain presque enfoui sous la neige à qui n'avait pas cessé de tomber depuis quelques heures...
— Et, ce corps ? — demanda vivement le banquier.
— Etait celui de M. Frédéric Baltus...
— Assassiné!!
— Oui, monsieur... — Une balle lui avait fracassé la tête, une autre lui avait traversé le cœur, et il résulta des constatations judiciaires qu'une troisième balle s'était amortie sur un objet résistant après avoir troué les vêtements de la victime, car il existait une contusion un peu au-dessous de l'aisselle gauche, à l'endroit où Frédéric Baltus plaçait habituellement son portefeuille dans sa poche de côté...
— On avait tué ce malheureux jeune homme à coups de revolver?
— Oui ! — Frédéric Baltus, frappé à cent mètres environ de sa villa, près d'un bouquet d'arbres, avait eu la force de se traîner jusqu'à la grille... — Au moment de l'atteindre il était tombé mourant, et il avait expirélà' sans secours...
« La justice informée vint relever le corps et l'instruction commença aussitôt.
(( On chercha aux alentours de l'habitation et l'on trouva, près du bouquet
d'arbres dont je vous ai parlé, un revolver enfoui sous la neige. — Trois des
cartouches étaient brûlées. — C'était, sans aucun doute, l'arme qui avait servi à la perpétration du crime...
« De l'assassin, aucune trace...
« Quinze centimètres de neige couvraient la terre, effaçant les moindres vestiges de pas...
— Mais, — demanda le banquier, — comment donc a-t-on pu savoir que M. Baltus avait été frappé en face du bouquet d'arbres ?
— C'est la chose du monde la plus simple... — La neige fut enlevée avec précaution à l'endroit oij l'on avait ramassé le revolver... — Une large mare rouge apparut sur le sol et, toujours déblayant la neige, on suivit les taches sanglantes jusqu'au lieu où la victime s'était abattue pour ne plus se relever...
— Personne n'avait entendu les coups de feu dans la nuit ?
— Personne !...
— C'est singulier !,..
— Non... — La villa, je vous le répète, est isolée. — Elle se trouve à plus de deux cents mètres de la dernière maison, en aval du pont de Melun. — A une heure avancée, où tout le monde était endormi, les faibles détonations d'un revolver ne pouvaient guère attirer l'attention...
— Le crime a-t-il été commis au milieu de la nuit ?
— L'instruction a établi que M. Baltus, venant de Paris, avait quitté le train à dix heures cinquante-sept minutes du soir ; il a donc été frappé vers onze heures et demie.
— Et le mobile du crime ? la vengeance ou le vol ?
— Le vol... impossible d'avoir un doute à cet égard, car le portefeuille de M. Baltus avait disparu.
— Que contenait-il ?
— Divers papiers et des valeurs.
— Importantes ?
— Quinze mille deux cent cinquante francs en billets de banque, au moins...
— Quelqu'un pouvait-il savoir que M. Baltus était porteur de cette somme?
— On l'ignore... Son banquier lui avaitremis, à quatre heures du soir, quinze mille francs. — Le malheureux jeune homme était à la veille départir pour Nice, avec sa sœur qu'il aimait tendrement... — Chez ce banquier, vieil ami de sa famille, M. Baltus avait éprouvé une contrariété vive...
— A quel sujet?
— Au sujet d'un chèque égaré ou volé, dont on avait rempli les blancs pour une somme importante au-dessous de sa signature, et que le banquier sans défiance venait de payer à présentation...
— Eh bien ! ce chèque pouvait être un indice...
— Comment ?. . . Le banquier n'en connaissait point le porteur. . . l'acquit était
signé d'un faux nom... — D'ailleurs le chèque avait disparu avec le portefeuille et les billets de banque..,
— Dans tout ceci — fit observer M. Delarivière, —je ne vois rien qui se rapporte à l'homme dont la tête va tomber.
— Patience... — répliqua Georges Vernier, — j'arrive à cet homme... — Vous pensez bien que dès le lendemain de l'assassinat toutes les brigades de gendarmerie furent sur pied à vingt lieues à la ronde... — Deux jours après le crime, le parquet de Melan reçut du parquet de Fontainebleau l'avis qu'un vagabond venait d'être arrêté dans la ville, et que ce vagabond pourrait bien être l'assassin de Frédéric Baltus...
YII
— Il existait des charges contre ce vagabond? — demanda M. Delarivière.
— Des charges écrasantes... — répondit le docteur.
— Lesquelles?
— Cet homme était entré chez un marchand de vin et y avait fait un déjeuner modeste. — Pour solder la dépense il tira de sa poche un billet de cinquante francs. — Ce pauvre diable ne payant pas de mine, le marchand crut devoir exa-
\ miner avec une prudente attention le billet qu'on lui présentait, et remarqua, non sans surprise, que le soyeux papier de la Banque de France était troué quatre fois, comme si, phé en quatre, il avait été traversé par une balle... — Depuis la veille on s'occupait beaucoup à Fontainebleau de l'assassinat commis à Melun — Le costume misérable et les allures inquiètes de l'inconnu n'inspiraient aucune
l confiance. — Les soupçons du marchand de vin s'éveillèrent aussitôt. — « Je
\ n'ai pas de monnaie^ — dit-il, — je vais en demander à un voisin. . . » — Et il sortit.
l — Il allait tout simplement chercher main-forte. — Cinq minutes après l'homme était arrêté et conduit chez le commissaire de police.
I « On le fouilla et les présomptions parurent aussitôt se métamorphoser en
< certitude.
— Comment?
I — On trouva sur lui le portefeuille de Frédéric Baltus.
1 — Il avait eu la folie de le conserver? — s'écria le banquier.
I —Oui.
I — Mais c'était là une preuve terrible !...
'< — Le commissaire de police la jugea telle en effet.
l — Qu'étaient devenus les quinze mille francs?
I — Ils avaient disparu. Le portefeuille, percé d'outre en outre, no contenait
plus que deux billets de cent francs, troués eux-mêmes comme le billet de cinquante francs remis au marchand de vin...
« Evidemment la balle dont on trouvait la trace au dessous de l'aisselle s'auche \
de M. Baltus s'était amortie en traversant le cuir et les billets de banque. \
« Le doute cessait d'être possible.... On tenait bien le meurtrier du malheu- \
reux jeune homme... — Est-ce votre avis? >
— Certes ! — il ne restait à ce scélérat qu'à s'avouer coupable... \
— Il se garda bien de le faire, et c'est ici que commence la singularité du j pôrsonnag-e... — Interrogé parle commissaire de Fontainebleau, il nia le crime... \
— Transféré à Melun et confronté avec le cadavre, il nia le crime... — On lui \ démontra que sa culpabilité était aussi lumineuse que le soleil, puisqu'on avait saisi sur lui le portefeuille de la victime, il nia toujours... simplement, avec calme, sans forfanterie..,
— Mais comment tentait-il d'expliquer la possession du portefeuille ?
— Il répondait : — « On me Ta donné... »
— Qui?
— Vous pensez bien que le commissaire de police lui posait cette question, et il répliquait : — « Un homme à qui j'ai demajidé l'aumône, la ?iuit, dans le bois de Seineport. »
M. Delarivière haussa les épaules.
— Une aumône de quinze mille deux cent cinquante francs ! — s"écria-t-il.
— Voilà sans contredit le plus absurde système de défense dont on ait jamais entendu parler... C'est tout bonnement de la folie ! !...
— Et si cependant ce misérable avait dit la vérité ?... — murmura Georges Vernier.
— C'est impossible ! !
— Pourquoi? — Si l'assassin de Frédéric Baltus, rencontrant un inconnu, un mendiant, s'était fait ce raisonnement : — « En donnant à cet homme une partie du fruit de mon crime, en mettant dans ses mains des pièces accusatrices, je détournerai sur lui les soupçons qui pourraient m'atteindre, et, pris dans les mailles du filet jeté par moi, il se débattra vainement sans parvenir à prouver son innocence...
— C'est admissible en effet... — répondit le banquier après un silence. — Mais on pouvait s'éclairer et combattre ou appuyer les preuves matérielles par des présomptions morales... — Il était facile de connaître les antécédents de cet homme, de savoir si sa conduite passée rendait un crime invraisemblable, de découvrir s'il en était vraiment réduit à demander l'aumône^ la nuit, en pleine forêt, par un neige abondante, par un de ces temps glacés oii le plus pauvre trouve un abri...
— Cela vous semble facile, et cependant la justice se heurta contre une barrière infranchissable...
— Je ne comprends plus... — dit M. Delarivière, très intrigué et très intéressé par le récit du docteur.
Ce dernier poursuivit :
— Vous allez comprendre : — l'inculpé no portait sur lui aucun papier pouvant conduire à la découverte de son identité. — On l'interrogea à dix reprises, et ces interrogatoires multipliés peuvent se résumer ainsi :
« — Comment vous appelez-vous ?
« — Pierre.
« — C'est un nom de baptême, cela, mais quel est votre nom de famille?
« — Je n'en ai pas.
« — Où êtes-vous né ?
« — Je n'en sais rien.
« — Quel âge avez-vous?
« — Je l'ignore...
a — Où habitiez-vous avant de venir à Fontainebleau?
« — Sur les grands chemins...
(, — {)uQ faisiez-vous?
« — Je mendiais.
(( — Vous avez un père? une more?
« — Je ne les ai jamais connus...
« — Des parents éloignés ?...
« — Je ne les connais pas...
« Bref, on se trouvait en présence d une volonté de fer. — Cet homme avait à coup sur de puissants motifs pour cacher son nom et pour créer autour de lui une obscurité profonde et impénétrable.
— Et ce système n a pas varié? — demanda le banquier. j
— Jamais! — chaque fois qu'on l'amenait chez le juge d'instruction, ce malheureux se retranchait dans des réponses identiques qu'il terminait invaria- ; blement par ces trois mots : « Je suis innocenta... — Ni les heures effroyables \ du secret, qui brisent les âmes les plus fortes... ni la sévérité, ni la douceur, ni \ les conseils pieux de l'aumônier de la maison d'arrêt, n'ont pu décider cet \ homme à soulever le voile et à modifier les termes de son incessante protesta- \ tion... — Impossible de lui arracher autre chose que cette phrase : — « Je suis y imioccntn... ]
— Cela est en effet bien étrange!... — Mais, dites-moi docteur, les re- \ cherches pour établir cette identité qui se dérobe ont-elles été faites avec ; soin?... \
— Avec un soin minutieux... — Leur résultat négatif est d'autant plus \ incompréhensible que le signalement de l'inconnu n'offre rien de vague... il \ existe un indice bien caractéristique, qui pouvait et devait amener rapidement \ la découverte de la vérité... — Cet homme est paralysé du bras droit... >
— Paralysé du bras droit ! — répéta le banquier avec stupeur.
— Oui, monsieur, à la suite d'une blessure profonde, d'une sorte d'écrasement... — La justice a voulu employer un moyen qui réussit presque toujours et répandre la photographie de l'inculpé dans toutes les directions. — Lorsqu'il fut question de poser devant l'objectif, ce malheureux, pour la première fois, entra en pleine révolte... — il fallut pour le dompter lui mettre la camisole de force... — Son immobilité fut insuffisante... On n'obtint qu'un cliché très imparfait... Les épreuves, vaguement ressemblantes, n'apportèrent aucune coopération sérieuse aux investigations commencées...
— Mais quel mystère entoure donc ce misérable? — demanda M. Delarivière. — Qu'a-t-il à craindre de plus effrayant que la mort?
— On se perd en conjectures...
— Quel âge paraît-il avoir et à quelle classe semble-t-il appartenir?
— Il peut avoir quarante-cinq ou quarante-six ans et semble avoir reçu une certaine éducation. — Ses manières sont polies, son langage est correct.
— Ne serait-ce pas un de ces fils de famille conduits par la débauche à la misère, et par la misère an crime?... — Un reste de pudeur l'empêcherait de se laisser connaître pour ne point mettre une ineffaçable souillure sur un nom honorable jusque-là, et peut-être éclatant.
— Peut-être, en effet... — Toutes les suppositions sont possibles, admissibles, et ont été faites...
— Quand on lui a demandé c^ qu'étaient devenus les quinze mille francs renfermés dans le portefeuille de M. Baltus, qu'a-t-il répondu?...
— Que ce portefeuille, au moment où on le lui avait donné, renfermait deux cent cinquante francs et rien de plus...
— Avez-vous vu cet homme de près, docteur?...
— Grâce à la bienveillance du médecin en chef de la maison d'arrêt, j'ai pu pénétrer dans sa cellule et causer avec lui...
— Se prétendant condamné injustement, il doit se révolter contre ses juges?
— Il proteste, mais d'une façon calme et pleine de résignation... — C'est sans colère qu'il répète : — n Je suis innocent! ... »
— S'est-on inquiété de savoir s'il avait existé des rapports antérieurs entre lui et la victime?
— On s'en est inquiété, on n'a rien découvert... — Mademoiselle Paula Baltus ne l'a jamais vu.
— Connaissait-on des ennemis à M. Baltus?...
— Aucun... — C'était, je vous le répète, un aimable et charmant garçon, aimé et estimé de tout le monde... Il faut chercher le mobile du meurtre dans le vol et non ailleurs... — C'est l'avis de tout le monde, et c'est aussi le mien...
i YITI
— Le magistrat instructeur n'est point resté inactif, je vous le garantis, — ; continua Georges Vernier, — et n'a pas circonscrit ses recherches dans un cercle restreint. Avec l'aide du parquet de Paris, expert en ces matières, il a , exploré le possible et l'impossible, sans relâche et sans résultat...
— Vous avez raison, docteur, — dit M. Delarivière, — rarement une affaire : criminelle fut plus mystérieuse... — Cet homme entretenant volontairement ; autour de lui une obscurité qui le perd, est une énigme vivante ou un fou... >
— Il a toute sa raison, je l'affirme... — répliqua Georges. \
— Les débats ont dû être éminemment curieux. j
— Curieux au delà de toute vraisemblauce et suivis par une foule avide î d'émotions et se renouvelant sans cesse. — Le procès a duré cinq jours, et pen- > dant ces cinq jours trente mille personnes au moins, — sans exagération, — sont : venues de tous côtés, espérant prendre leur part d'un spectacle dramatique et ; passionnant... Mais il y a eu, comme toujours, beaucoup d'appelés et peu d'élus... \
-^ S'attendait-on à la condamnation? - \
— Oui, et je dois dire cependant qu'elle a été très discutée. \
— Votre opinion personnelle, docteur? je voudrais la connaître... — Croyez- l vous que le condamné soit coupable?... ;
Sans hésiter, Georges Vernier répondit : î
— Non, je ne le crois pas !... > Le banquier fit un geste de surprise. >
— Ah bah! — s'écria-t-il. — Quoi, malgré les preuves matérielles dont vous ) m'avez parlé, vous admettez son innocence? l
— Je l'admets. )
— Et sur quoi vous basez-vous pour penser ainsi? l
— Sur certains faits dont le détail serait trop long et auxquels la cour et le ] jury ne me paraissent point avoir accordé une attention suffisante. \
— Mais était-il possible, en face d'une quasi-évidence, d'absoudre l'accusé? l
— Je suis d'avis que le moindre doute devait suffire pour éloigner une con- \ damnation capitale. Tout au moins fallait-il accorder des circonstances atté- \ nuautes et ne pas envoyer à la mort un malheureux peut-être innocent.. ^
— Les membres du jury, agissant selon leur conscience, n'ont point hésité \ cependant.
— Hélas! non! répliqua le docteur. — Mais savez-vous quelle est, selon moi, \ la véritable et presque l'unique cause de la sévérité du verdict?... C'est l'incompréhensible obstination de l'accusé à s'environner de ténèbres... On a dû croire
iQTii M mm eit
i'uijiict' eutru (iuus i'Iiute!, où le jH'tit baron et le? deux femmes le suivirent. (Page 37.;
et on a cru en efîet que cet homme ne cachait son passé que pour laisser dans 1 ombre des crimes antérieurs... Certes, les jurés ont prononcé selon leur conscience, et n'ont fait que leur devoir. — Je suis certain pourtant que parmi eux il en est plus d'un qui dormira mal la nuit prochaine. — 11 sera trop tard!... — Innocent ou coupable, demain le condamné aura cessé de vivre...
— Le pourvoi et le recours en g-râce ont été rejetés?
-- Oui, monsieur... — la nouvelle en est arrivée hier au parquet... — Demain matin le panier de la guillotine recevra la tèle d'un infâme assassin ou celle d'uL obscur marlvr...
LiV. 5 F. ROY, éditeur.
Le repas était terminé.
Le docteur regarda sa montre et se leva de table.
Les deux hommes regagnèrent l'appartement du second étage et entrèrent, en assourdissant le bruit de leurs pas, dans la chambre où reposait madame Delarivière.
La jeune femme continuait à dormir d'un profond sommeil.
La respiration était calme et régulière.
Les pulsations de l'artère se trouvaient presque ramenées à Fetat normal. La lièvre cédait.
— Vous le voyez, monsieur, — dit Georges, — tout va bien... Le banquier rayonnait de joie.
— Quelle sera maintenant la durée de ce sommeil réparateur? — demanda-t-il.
— Une heure encore au moins... deux au plus... — En prévision du réveil, à quelque moment qu'il se produise, je dois vous donner mes instructions...
— Donnez, docteur... — Elles seront religieusement suivies.
— Rien n'est plus simple et plus facile... — Aussitôt que madame ne dormira plus, vous lui ferez prendre une cuillerée de cette potion, et vous continuerez de quart d'heure en quart d'heure... — Je crois inutile de vous recommander la plus grande exactitude...
— J'aurai sans cesse ma montre à la main...
— Et maintenant, monsieur, adieu, ou plutôt au revoir.
— Vous me quittez, docteur?...
— Pour peu de temps... — Ma présence vous est inutile et je dois visiter plusieurs de mes clients qui doivent trouver mon absence incompréhensible...
— C'est juste... — Allez donc, et à bientôt...
— A bientôt...
— Vous m'affirmez encore que je puis être complètement rassuré?
— Ohl complètement, je vous en donne ma parole d'honneur. Georges Vernier salua M. Delarivière et quitta la chambre. En descendant l'escalier, mille pensées confuses tourbillonnaient dans son
cerveau. — II avait sans cesse sous les yeux le doux visage de la malade.
— Est-ce la sœur de celle que j'aime? — se demandait-il. — Est-ce sa mère?... — Que signifie cette étrange ressemblance, et faut-il l'attribuer à un caprice du hasard?... — Je n'ose interroger... Comment savoir?...
i Au moment où le docteur allait sortir du Grand-Cerf en se posant ces ques-
:" lions, l'omnibus du chemin de fer stationnait devant la porte.
^ Deux jeunes gens et deux jeunes femmes venaient d'en descendre et se
l préparaient à faire bruyamment irruption dans l'hôtel.
I En voyant le docteur dont la physionomie, nous le savons, était remarqua-
^ blement belle, et dont les traits réguliers, la démarche à la fois pleine d'assu-
\ rance et de simplicité, annonçaient quelqu'un, les deux femmes s'arrêtèrent.
Georges les salua distraitement, presque sans les regarder, et continua son chemin.
Il était difficile de s'illusionner sur la position sociale des nouvelles venues, très jolies d'ailleurs l'une et l'autre, — l'une brune et l'autre blonde.
L'élég-ance un peu trop tapageuse de leurs toilettes de campagne, la coquetterie ultra-voyante de leurs petits chapeaux excentriques, l'ampleur exagérée de leurs chignons d'ébène et d'or, les émanations violentes de l'opoponax, de rylang-ylang- et du champaka, mettant autour d'elles une atmosphère capiteuse, leurs gants de peau de Suède montant jusqu'aux coudes, le nombre déraisonnable de leurs j)orte-bonhenr , la cambrure vertigineuse de leurs bottines à talons pointus de dix centimètres de haut, le style particulier de l'énorme éventail soutenu à leur côté par une chaînette et par une agrafe de vieil argent, enfin dans l'ensemble et dans l'expression, cet indéfinissable je ne sais quoi auquel il est presque impossible de se tromper quand on a le coup d'œil un tant soit peu parisien, prouvait jusqu'à l'évidence que ces jolies personnes appartenaient au monde où l'on s'amuse, en qualité d'étoiles galantes de moyenne grandeur.
— Oh ! mes enfants ! la jolie tète ! — dit presqu'à voix haute la jeune femme blonde en suivant du regard Georges Vernier.
— Tout à fait un gentleman... — appuya ea brune compagne.
— Ça, un gentleman! — s'écria d'une voix fausse et grasseyante l'un des cavaliers des deux cocottes, — qu'est-ce que vous avez donc fait de votre jugeotte, oh! mon Adèle ? mais c'est un pékin sans le moindre galbe, ce monsieur! — Habit noir, pantalon noir, gilet noir et cravate blanche, avant sept heures du soir, — et tout ça pas du bon faiseur, s'il vous plaît ! — où est le chic ? — Homme de plaisir et clubmann^ jamais de la vie !... — Avocat si vous voulez, ou notaire, à la bonne heure... — Peut-être même employé des pompes funèbres... et ça serait épatant !
— Eh ! — répliqua l'autre jeune homme, plus âgé de quatre ou cinq ans que son compagnon — quelle mouche vous pique, mon cher baron? — Laissez donc là cet habit noir incorrect et celte cravate blanche insolite que vous n'aviez jamais vus et que vous ne reverrez probablement jamais ! Entrons! il est plus que temps de déjeuner ! je meurs de faim...
— Fabrice a raison ! — appuyèrent les deux femmes. — Bravo, Fabrice ! Fabrice Leclère, — ainsi se nommait le personnage que nous venons de
mettre en scène et qui doit jouer un rôle capital dans ce récit, — était un grand et beau garçon de vingt-six ou vingt-sept ans, avec une abondante chevelure fauve naturellement ondulée, et une barbe cuivrée splendide, encadrant un visage au teint pâle, au nez aquilin, aux lèvres rouges, et aux yeux fendus en amandes. L'ensemble que nous venons d'esquisser était séduisant, d'autant plus qu'au premier abord la physionomie de Fabrice Leclère paraissait souriante et bien-
veillante, et produisait une excellente impression qu'un plus attentif examen no tardait pas à modifier.
Pour peu que le jeune homme oubliât de veiller sur lui-même, on constatait vite à quel point son regard était faux et fuyant, et combien son sourire dégénérait souvent en une sorte de rictus de la nature la plus inquiétante.
Fabrice portait un complet d'étoffe anglaise, irréprochable d'élégance et de simplicité. — Malgré les extrêmes recherches d'une coquetterie presque féminine et d'un soin de sa personne poussé à l'excès, rien de voyant ou d'un goût douteux n'attirait l'œil dans sa toilette.
En cela il ne ressemblait guère à son compagnon de voyage, le petit baron de Landillv, fils defam.ille et aspirant gommeux, avec qui nous allons faire connaissance.
Pascal de Landiily, âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, appartenait à une bonne et riche famille de province.
Pour le décrire il suffirait presque de répéter à nos lecteurs qu'il était, dans toute la force du terme, un aspirant gommeux.
Petit plutôt que grand, mince jusqu'à la maigreur et blafard comme un phlhisique, quoique jouissant d'une santé passable dont il abusait de son mieux, il se piquait d'un chic suprême et portait avec préméditation des vêtements trop larges dans lesquels ballottaient ses pauvres petits membres grêles.
Son costume de campagne, d'une excentricité voulue, quadrillé de couleurs vives, son gigantesque col cassé encadrant sa mièvre figure comme le papier d'un bouquet monté, sa cravate de soie d'un bleu pâle, retenue dans un anneau d'or orné d'un fer à cheval à clous de diamants, ses boutons de manchettes du même style et de grand module, ses chaussettes de soie rose rayées de blanc, ses petits souliers à bouffettes énormes, son chapeau melon de feutre marron orné d'un ruban bleu, auraient fait la joie et le succès d'un comique du Palais-Pioyal ou d'un chanteur bouffe de café-concert.
Ses cheveux d'un blond filasse, tailladés et étages à la Capoul sur un front étroit, ses moustaches chétives, ses maigres favoris incolores, ses yeux de faïence, sa bouche sans cesse entr'ouverte par un sourire qu'il voulait rendre moqueur, le monocle qui semblait vissé dans son arcade sourcilière, lui donnaient une physionomie de prétentieux idiot.
\ H ricanait sans cesse et sans motif, suçait la pomme de son stick et atfec-
\ tait les allures déhanchées d'un pantin mis en mouvement par quelque hcelle l J invisible.
Au moral, nullité complète. — Absurde et ridicule, mais point mauvais garçon, et beaucoup plus fanfaron de vices que vicieux en réalité.
La jeune femme blonde s'appelait Mathilde Jancelyn.
Sa brune compagne déguisait sous le pseudonyme aristocratique d'Adèle de Civrac son véritable nom de Greluche.
Fabrice Leclère entra dans l'hôtel, oii le petit baron et les deux femmes le suivirent.
La salle commune, vide en ce moment, servait de café.
Madame Loriol y trônait derrière un comptoir de palissandre sur lequel s'étalaient des bouteilles de liqueurs variées, des pyramides de soucoupes contenant chacune des morceaux de sucre, des monceaux de petites cuillers en ruolz, et un tronc en plaqué tout neuf et étincelant.
Cette digne maîtresse de maison quitta précipitamment sa place et vint audevant des nouveaux venus.
— Comment, monsieur Fabrice, vous voilà ! — s'écria-t-elle avec une expression joyeuse.
— En personne, chère madame, — répondit le jeune homme. — Et vous voyez que je vous amène bonne compagnie !
— Soyez les bien accueillis... — fit madame Loriol avec une belle révérence; puis elle ajouta : — Il y a longtemps qu'on ne vous a vu, savez-vous !...
— A peu près un mois et demi. . .
— Tout juste quarante jours.
— Quelle mémoire! — dit Fabrice en riant.
— J'ai de bonnes raisons pour me souvenir... — vous êtes parti immédiatement après la dernière audience de la cour d'assises, le jour oiiron a condamné à mort l'assassin de M. Baltus.
Un petit frisson courut sur l'épiderme du jeune homme, mais son visage ne trahit rien de ce qui se passait en lui, et il répliqua avec un sourire :
— C'est ma foi, vrai ! — Je l'avais oublié...
— Ah! — poursuivit madame Loriol, — vous pouvez vous vanter, monsieur Fabrice, d'avoir suivi les débats comme pas un! Tous les jours au palais de justice et faisant queue des heures entières pour être bien placé...
— Ce procès criminel m'intéressait vivement ! . . . Comme les magislats, comme les jurés, comme tout le monde, je cherchais la solution du problème. — Je ne sais rien déplus attrayant qu'une énigme indéchilFrable en apparence, et qu'on espère déchiffrer... J'attendais avec une curiosité inouïe les réponses du malheureux assis sur la sellette infamante.
— N'allez-vous pas le plaindre ! ! — s'écria madame Loriol.
— Pourquoi non ?
— C'était un scélérat indigne de pitié!... — il a tué, on va le tuer, c'est bien fait ! ! — Ah ça ! mais, j'y pense, est-ce que vous venez, par hasard...
Madame Loriol s'iiilerrompit.
— Pour assister au dénouement du drame dont j'ai vu se dérouler les péripéties ? — acheva Fabrice. — Oui, madame Loriol, vous devinez juste... — Les journaux de Paris ont annoncé que l'exécution aura lieu demain.
La maîtresse de la maison fit un signe affirmatif.
— Et, — s'écria le baron de Landilly avec un dandinement d'épaules qu'il prenait de la meilleure foi du monde pour un effet de torse, — nous n'avons pas voulu que cette petite fête de famille se passât sans nous. — Je n"ai jamais vu guillotiner que des mouches quand j'étais au collège... — Est-ce admissible?... — J'ai dit à Fabrice : — « Il faut être dans le mouvejnent^ mon excellent bon! Allons-y ! Ça sera d'un goût parfait ! ... » Alors ces dames ont voulu venir...
— Ce dont elles auraient mieux fait de se dispenser... — répliqua Fabrice d'un ton de mauvaise humeur.
— Pourquoi donc ça? — demanda Mathilde. — En notre qualité de filles dEve^ n'avons-nous plus le droit d'être curieuses?...
— Quand il s'agit d'un spectacle sanglant, — reprit le jeune homme, — la curiosité, chez les femmes, change de nom et s'appelle cruauté!...
Adèle Greluche, dite de Civrac, haussa les épaules et répliqua :
— Tenez, Fabrice, vous êtes un poseur!... un empêcheur de danser en rond!... — Pourquoi ce que les hommes se permettent serait-il interdit aux femmes?
Pascal prit la parole et dit sentencieusement :
— Parce que vous êtes des êtres faibles, tandis que nous, nous sommes bronzés et nous avons les nerfs solides, que c'en est épatant!
— Les nerfs solides! — répéta la brune Adèle, — Allons donc! pas déjà tant, mon petit homme !... — Si on vous disait subito que vous serez demain matin le héros de la fête à la place du condamné, je voudrais voir la solidité de vos nerfs !...
Cette imag'e désobligeante secoua si vivement le petit baron que sa pâleur augmenta de façon notable.
— Je la trouve mauvaise! — murmura-t-il. — C'est une plaisanterie qui n'est pas à faire.
Puis, redevenant maître de lui-même, il s'empressa d'ajouter : \ — Ça serait gênant, vous comprenez ça, quand je me regarderais dans la
i glace, de ne plus voir ma tête sur mon cou à sa place habituelle... — Trop de \ chic, ma parole d'honneur !
; — Enfin^ — conclut Fabrice avec impatience, — ces dames ont voulu venir, et,
; comme il faut toujours céder aux femmes, elles sont venues... Toute discussion \ est donc inutile en présence du fait accompli. — Et, sur ce, chère madame Loriol, \ faites-nous servir un bon déjeuner.
\ — Avant un quart d'heure vous serez à table. . . Le temps de mettre le couvert.
— Où nous servira-t-on ? — demanda MatliilJe.
— Où vous voudrez, madame...
— Dans le jardin, alors, sous les arbres.
— C'est entendu... Vite. Rose et Tiennette, la table sous les marronniers...
— Et. — dit Adèle en riant, — vous ne ferez pas payer à part les chenilles qui tomberont dans les verres...
— Ces messieurs veulent-ils commander leur menu?.., — demanda madame Loriol.
— Tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il y ait une matelote... — répHqua Fabrice. — La matelote dang-uilles est le triomphe du Grand-Cerf.
— C'est ma foi vrai, nous sommes à Melun ! — fit le petit baron en frappant l'une contre l'autre ses deux mains gantées de vert pâle. — H y a un proverbe sur Tanguille de Melun qui crie avant qu'on ne l'écorche !... épatant !... épatant!... — Dites donc, madame, est-ce qu'on les entend vraiment crier, vos anguilles, quand on va les écorcher?.,.
— Pas précisément, monsieur.
— Alors le proverbe se moque de nous, ce qui est le fait d'un proverbe mal élevé !...
— Eh ! monsieur, le dicton populaire dont vous parlez a pris son origine dans une vieille anecdote...
— Racontez l'anecdote, chère madame... Ce sera dun relief prestigieux... Nous sommes tout oreilles, parole d'honneur.
Madame Loriol ne se fit pas prier.
— C'était il y a bien longtemps... — dit-elle. — On allait représenter à Melun le martyre de saint Barthélémy qui, suivant les traditions de l'Eglise, fut écorché vif...
« Un nommé Langnille, un simple d'esprit, qui jouait le rôle du martyr, était attaché à une croix et Ion se préparait à faire semblant de l'écorcher vif, quand, à l'aspect de l'exécuteur s'avançant d'un air farouche avec un grand couteau à la main, en faisant d'horribles grimaces, le pauvre diable prit peur et ne put s'empêcher de pousser les hauts cris, ce qui, comme bien vous pensez, égaya beaucoup le bourreau et les assistants et fit dire dans la ville, après la représentation : Languille crie avant qu on ne l'écorche I ... Voilà l'anecdote...
— Rravo!... — s'écria le petit baron avec un sincère enthousiasme. — Renversante, l'anecdote !... — Je la produirai dans le monde... elle aura du succès...
— Très joli, madame Loriol! très joli... — fit à son tour Fabrice. — Mais ce n'est pas de chroniques locales qu'il s'agit... — Nous déjeunerons à Melun, nous y dînerons, nous y coucherons... — Il nous faut deux chambres...
Madame Loriol leva les mains au-dessus de sa tète comme pour prendre le ciel à témoin de sa détresse, et se composa une physionomie désolée.
— Deux chambres !... — répéta-t-elle. — Miséricorde, monsieur Fabrice, vous n'y pensez pas !...
— Et pourquoi donc?
— Mais tout est loué, monsieur Fabrice, et loué non par chambre, mais par fenêtre, cent francs la fenêtre, oui, cent francs! — Et n'importe à quel prix, sur la place, vous ne trouveriez une lucarne assez grande pour y fourrer votre
œil...
— Chère madame Loriol, — réphqua le jeune homme, — je refuse absolument de croire qu'il ne vous reste rien de disponible...
— Je vous affirme!...
— N'affirmez point !
— Je vous jure !...
— Ne jurez pas!
— Admettons, — poursuivit Fabrice, — admettons que la fièvre des enchères se soit abattue sur votre immeuble et qu'on se dispute à prix d'or vos moindres fenêtres... — Soit ! mais malgré tout, il vous reste bien une chambre pour des amis. . . une toute petite. . . — Nous nous contenterons d'une seule chambre, grande comme rien du tout, pourvu qu'elle ait un lit et une fenêtre... — Ces dames occuperont le lit... Nous passerons, Landilly et moi, la nuit sur des fauteuils...
— Une mauvaise nuit est bientôt passée... — interrompit le petit baron.
— Et, — continua le jeune homme, — demain matin nous nous partagerons la fenêtre... — Une fenêtre pour quatre s'il vous plaît!
— Une fenêtre ou la mort! — s'écria Pascal de Landilly. — Voyons^ ma petite madame Loriol, vous ne voulez pas réduire ces dames au désespoir, ce qui manquerait de galbe ! — Trouvez-nous une fenêtre et vous serez un ange ! — A dix louis il y a marchand, comme on dit à l'hôtel des commissaires-pri-
seurs
— gémit cette dernière.
Le petit baron tira sou portefeuille et fit voltiger deux billets de cent francs devant les yeux de la maîtresse du Grand-Cerf.
— Mais puisque je n'ai pas de chambre.
— A trois cents francs, madame Loriol... à trois cents francs ! — reprit Pascal.
Et il joignit un billet de banque aux premiers. La tentation devenait irrésistible.
— Yous m'en direz tant ! — fit l'hôtesse.
— Bravo ! la vérité se dévoile !... Yous avez une chambre.
— J'en ai une, oui, au troisième... mais je l'avais promise hier, positivement promise.
Pascal et les deux femmes poussèrent une exclamation de surprise. (Page 53.)
— Avez-vous touché des arrhes?
— Non.
— Eh bien ! vous la reprendrez, voilà tout. Adjugée la chambre ! — Empochez la monnaie !
Madame Loriol prit les billets de banque^ fit une belle révérence et murmura :
— Croyez bien que ce n'est pas cette somme qui m'a décidée..
— Nous en sommes convaincus !—répUquèrent les quatre jeunes gens en riant.
— Et la preuve, — continua l'hôtesse, — c'est que je sollicite la permission de vous offrir le vin de Champagne, ce soir, à dîner.
I lY. (j. F. KUV, éditeur.
l Nous vous octroyous cette faveur, madame Loriol, et nous porterons votre |
l santé avec le meilleur Cliquot de votre cave... — Ce sera d'un chic immense... ^
l Tiennette vint annoncer que le déjeuner était servi. |
i — Vite à table ! — dit Mathilde, — et, cette après-midi, promenade en canot \
{ sur la Seine... — J'adore la rivière et la pêche à la ligne... ;
t Laissons les convives s'installer en plein air dans la salle de verdure où l'on ',
l avait dressé le couvert, et tandis qu'ils font honneur à la matelote d'anguilles et [
\ la proclament inénarrable, rejoignons M. Delarivière que nous retrouvons au ;
< chevet de sa femme. { I Jeanne dormait toujours. \ \ Son sommeil était de plus en plus calme. — Par instants, une sorte de vague l l sourire se dessinant sur ses lèvres venait éclairer son doux visage, dont la pâleur l \ avait presque disparu. \ l Aucune pensée sombre ne tourmentait désormais l'esprit du banquier. i ] Les yeux fixés avec adoration sur sa bien-aimée Jeanne, que pendant une j l heure longue comme un siècle il avait crue morte, il bénissait Dieu et le docteur | '< Vernier qui venaient de la lui rendre.
I Absorbé dans sa muette extase, il ne s'apercevait même pas que le temps
< passait. \ \ Soudain il vit la jeune femme faire un mouvement léger. — Elle agita ses j \ mains, ses paupières battirent, elle ouvrit les yeux et, se soulevant sur son \ coude, elle promena sur les objets qui l'entouraient un regard étonné. l Le banquier se pencha vers elle et la prenant entre ses bras, la serrant pasl sionnément contre son cœur, il murmura d'une voix que la violence de son I émotion rendait presque indistincte : | j — Jeanne... chère Jeanne...
l La malade, s'abaudonnant à l'étreinte caressante de son mari, demanda :
\ — Où suis-ie donc? j
{ — Nous sommes à Melun... — répondit le banquier.
l — A Melun! — répéta Jeanne étonnée. — Pourquoi pas à Paris? \
\ — Parce que, chère bien-aimée, si près que nous fussions du terme du ^
; voyage, nous n'avons pu aller jusqu'au bout. j
j Jeanne baissa la tête, ferma les yeux et parut interroger sa mémoire.
— Oui... — dit-elle au bout d'une minute. — Je me souviens, mais vague-
j ment... — Je vois, mais à travers un brouillard, — un étrange malaise s'était
l emparé de moi... — il m'a semblé que mon âme abandonnait mon corps et que
\ je te quittais pour toujours.
j — Tu as beaucoup souffert, n'est-ce pas, pauyre amie ?
< — Oui beaucoup... — Mais à quoi bon rappeler cette souffrance?... C'est l fini... C'est passé... — Depuis quand sommes-nous ici? l — Depuis le point du jour
\ — Et il est maintenant ?
\ — Deux heures de l'après-midi.
j — Et j'ai dormi sans cesse?
\ — Oui, grâce à Dieu, car le sommeil pour toi c'était la g-uérison... — Enfin
\ te voilà réveillée et il faut suivre les prescriptions du docteur.
\ — Quel est ce docteur ?
\ — Un jeune médecin d'un remarquable talent, qui se nomme Georges
\ \ernier et à qui j'ai voué une profonde reconnaissance.
\ — Eh bien, — fit Jeanne avec un sourire, — suivons les prescriptions de ce
\ jeune médecin. Remercions-le d'abord en lui obéissant. Qu'a-t-il ordonné?
\ — De prendre tous les quarts d'heure une cuillerée de ce liquide.
< Et le banquier, avec la sollicitude d'un amant, disposa les oreillers derrière
\ les épaules de Jeanne, et lui présenta ensuite la potion qu'elle but sans hésiter.
\ — L'ordonnance est facile à suivre... — dit-elle en souriant. — Sauf un peu
\ d'amertume, ce breuvage n'a point mauvais goût.
\ Puis elle poursuivit, en prenant dans les siennes les mains de son mari :
j — Gomme le temps a dû te paraître long-, pauvre ami, tandis que j'étais
I sans connaissance,
\ Au souvenir du supplice enduré, le banquier pâlit.
I — Aucune expression ne saurait te donner une idée de mes ang-oisses ! —
répliqua-t-il. — Song-e donc! tu étais là, près de moi, brisée par la souffrance...
\ et je ne pouvais rien !... — Il me semblait voir la flamme de ta vie s'éteindre...
et je ne pouvais rien!... — Quelle torture!... Comment ne suis-je point devenu
\ fou?...
— Je me mets à ta place, ami bien cher, et je comprends tout... Mais ne \ t'exagérais-tu pas un peu ma position ?...
\ — Non, car la crise a été terrible... le docteur en convient lui-même... —
j L'excès de la fatigue avait amené dans ton organisme d'étranges et périlleux
\ désordres... — Grâce au ciel nous avons triomphé du mal... il ne reviendra
; plus...
I — Bien sur?
I — Oui... Le docteur i'me l'a positivement affirmé...
\ — As-tu écrit à Edmée ?...
I — Je n'ai pas cru devoir le faire... — Notre retard, dont elle ig-nore le motif,
\ ne peut lui causer de graves inquiétudes, tandis qu'une halte si près du but
; l'aurait sérieusement alarmée... — Il aurait fallu, d'ailleurs, assigner une date
\ à notre arrivée, et c'était impossible... — Après la prochaine visite du médecin
I nous saurons à quoi nous en tenir, et j'écrirai...
' On frappa doucement à la porte.
i Le banquier quitta son fauteuil et alla ouvrir.
— C'est vous, docteur! — s'écria-t-il joyeusement en voyant Georges
Yernier. — Venez vite contempler votre œuvre ! — Notre malade est réveillée et elle vous attend avec impatience pour joindre sa gratitude à la mienne...
Le jeune médecin, le visage souriant, se dirigea vers le lit.
Madame Delarivière lui tendit la main en murmurant avec émotion :
— Vous m'avez sauvé la vie, docteur... merci pour moi et pour ceux qui me sont chers 1 merci de toute mon âme...
Georges tressaillit de nouveau en voyant la jeune malade ainsi ranimée, et surtout en l'entendant parler.
— Ce sont les mêmes yeux, — se dit-il, — le même regard, la même voix!
— Il est impossible que ces deux femmes soient étrangères Tune à l'autre. Puis, tout haut, il répliqua en s'eiïorçant de paraître calme :
— J'ai fait modestement mon devoir, madame, et je suis trop heureux d'avoir
réussi.
Il appuya ses doigts sur l'artère du poignet délicat de la malade.
— Plus de fièvre, n est-ce pas? — demanda M. Delarivière.
— Non, mais encore un peu d'irrégularité... — Qu'éprouvez en ce moment, madame?...
— Aucune douleur, mais une grande lassitude.
— La tête est-elle lourde ?
— Plus que tout à Theure.
— Avez-vous de l'appétit ?
— Non...
— Il faut cependant prendre quelque nourriture... — Je donnerai l'ordre à madame Loriol de vous envoyer un bouillon léger.
— Docteur, combien de temps durera ma convalescence ?
— Deux ou trois jours suffiront pour la rendre complète...
Le visage de madame Delarivière offrit une expression douloureuse.
— Trois jours encore sans voir ma filîe ! — balbutia-t-elle. — Le courage me fera défaut !
— Mais, — demanda vivement le banquier, — pourquoi notre enfant ne viendrait-elle pas ici?
En entendant cette question, Georges sentit son cœur bondir.
Si la jeune fille venait à Melun, ses doutes seraient à l'instant même éclaircis.
— Un seul regard lui dirait si sa bien-aimée était l'enfant de cet étranger sympathique et de cette gracieuse femme dont il n'osait demander le nom...
M. Delarivière se tourna vers Georges.
— Docteur, — lui demanda-t-il, — vous jugez utile n'est-ce pas, que notre malade prenne ici quelques jours de repos?
— Et même indispensable, oui, monsieur, — répondit le jeune homme. — T Vous avez défendu toute émotion vive ?
— Sans doute.
— >He vous semble-t-il pas cependant qu'une émotion douce, à laquelle ma femme aurait eu le temps de se préparer, ne saurait être dangereuse?... Yerriezvous en un mot quelque inconvénient à la réunion immédiate de la mère et de la fille?
— Aucun... — La joie est un souverain dictame... — La présence d'une enfant bien-aimée ne peut que hâter la convalescence... — Je recommanderai seulement à madame de rester autant que possible maîtresse d'elle-même et de ne point se livrer sans mesure aux manifestations de sa tendresse...
— Ah! je vous le promets! — s'écria Jeanne. — Je serai forte dans mon bonheur... je saurai me contenir...
— Alors, tout ira bien...
— Puisqu'il en est ainsi, — reprit le banquier, — je partirai demain pour Paris, par le premier train, et dans la journée je ramènerai notre enfant...
— Demain, — se dit Georges, — je saurai donc à quoi m'en tenir!! Il ajouta tout haut :
— Je vous quitte, madame, mais je reviendrai ce soir... — Je n'ai présentement qu'une recommandation à vous adresser... — Dominez votre nature impressionnable et nerveuse... — Ce qu'il vous faut, avant tout, c'est du calme...
— Chassez toute préoccupation... Eloignez toute inquiétude... Laissez-vous vivre... Laissez-vous être heureuse, et bientôt les dernières traces de la crise que vous venez de traverser auront disparu... — Je vais vous faire préparer un bouillon quil faudra prendre; — puis, au bout d'un quart d'heure, une cuillerée de potion vous procurera, je n'en doute pas, un nouveau et profond sommeil...
— Quant à vous, monsieur, l'altération de vos traits me prouve que la fatigue vous accable. Reposez-vous pendant quelques heures... je vous le conseille comme ami, et comme médecin je vous l'ordonne.
— Je me porte garante de son obéissance, docteur... — répondit Jeanne en souriant.
Georges quitta la chambre et, après avoir recommandé de monter à la convalescente une tasse de bouillon très léger, sortit de l'hôtel en proie à une agitation que ses efforts ne pouvaient dominer.
— Si cette jeune fille que son père amènera demain, — se disait-il, —
était celle que j'aime, ce qui vient de se passer ne créerait-il pas une sorte oe \
lien entre elle et moi?... — J'ai sauvé sa mère, car le danger était très réel et >
très grand... — C'est un titre, celai — Qui sait si je ne pourrais pas espérer i
qu un jour peut-être... |
i Le docteur, sans compléter, au moins par des mots, la pensée qui s'offrait à i
I lui, haussa les épaules et reprit : \
— Je fais des rêves insensés!... Je me forge des chimères!... Cette ressem-
\ blance est saisissante, mais que prouve une ressemblance? La nature a des jeux ;
\ bizarres et d'inexplicables caprices... — Et d'ailleurs, si je ne me trompais point, \
'/ en serais-je plus avancé?... Si celle que j'adore était l'unique enfant de ce riche ; banquier, la fortune du père ne creuserait-elle pas un abîme entre le médecin ; de province, obscur et pauvre, et la fille du millionnaire! — Qu'importe le \
j service rendu?... — Cette famille aujourd'hui n'a plus besoin de moi... — Quand ; elle aura payé mes visites elle ne me devra rien... pas même de la reconnaissance, car j'ai fait mon métier de guérisseur, voilà tout, et tout autre à ma place l'aurait fait comme moi... — Ah! mieux vaudrait cent fois oublier ces folies! Mais le puis-je? et, si je le pouvais, le voudrais-je?...
Georges Yernier, le cerveau plein de science et le cœur plein d'amour, se disait ces choses avec un désordre d'esprit croissant et, tout absorbé dans son fiévreux monologue, arpentait sans but et d'un pas tantôt rapide et tantôt
I ralenti les rues de Melun.
{ 11 allait au hasard, ayant pris dans son trouble un tout autre chemin que
\ celui de son logis.
I Peu à peu cependant une accalmie se produisit. — Il s'orienta, regarda sa
montre et, au lieu de rentrer chez lui, alla visiter les clients qui l'attendaient.
\ Laissons le docteur remplir ses devoirs professionnels et rejoignons, sous les
'i marronniers du jardin, Fabrice Leclère, le petit baron de Landilly et les deux
I jeunes femmes.
\ Le déjeuner touchait à sa fin.
\ Les convives, dont le voyage matinal et le grand air aiguisaient l'appétit,
\ avaient fait copieusement honneur à la cuisine de l'hôtel du Grand-Cerf, et fêté
\ très amplement certain petit vin de Chablis, pétillant dans le verre et sentant la
\ pierre à fusil...
', Les chenilles redoutées par le jeune baron s'étaient montrées discrètes.
S La gaieté la plus franche. — au moins en apparence, — arrivait à son
'i apogée.
j Les yeux brillaient, les éclats de rire se croisaient, et les voix atteignaient
\ un diapason très haut.
Fabrice Leclère seul conservait tout son sang-froid au milieu de la naissante
;: ivresse générale.
Il se contraignait pour sembler joyeux, et jetait parfois des regards presque sombres sur la table qui, toutes proportions gardées, offrait l'aspect d'un champ de bataille, avec ses bouteilles renversées, son dessert mis au pillag^e, ses tasses de café tachant la nappe, et ses nombreux llacons de liqueurs de toutes les nuances, offrant les vives couleurs du prisme sous les rayons de soleil tamisés par le feuillage.
Adèle de Civrac, — {née Greluche), — réclama la promenade sur la Seine.
— Au canot! — cria Landilly d'une voix glapissante, en allumant son troisième cigare, — je me charge de conduire l'esquif. Ça sera d'un galbe étonnant!
— Chargez-vous de vous conduire vous-même, cher ami, ce qui ne sera point facile car vous avez un rude plumet! — répliqua Mathilde, — et surtout point de bêtises quand nous serons en barque, sinon je refuse absolument de quitter la terre ferme... Je ne sais pas nager.
— Soyez paisible, — répondit Fabrice, — l'ami Pascal ne m'inspire, comme à vous, qu'une confiance médiocre... nous prendrons un batelier.
— Bravo, et en route !...
Ces dames ajustèrent un peu au hasard leurs chapeaux microscopiques sur leurs chignons du bon faiseur, et s'armèrent de leurs ombrelles enrubannées. Madame Loriol apparut souriante.
— Ces dames et ces messieurs sont-ils satisfaits? — demanda-t-elle.
— Enchantés! — Hurrah pour madame Loriol et pour son cordon bleu!...
— A quelle heure dîneront ces dames et ces messieurs?
— A sept heures!... — Surtout qu'on ne ménage pas le poivre dans la bisque, et que les écrevisses bordelaises emportent la bouche et allument un incendie.
— Qu'éteindront les huit bouteilles de Champagne que j'aurai l'honneur de vous offrir... — répondit madame Loriol. — A sept heures précises tout sera prêt !
Une salve de cris joyeux accueillit ces paroles de l'hôtesse, puis les deux couples gagnèrent le quai, traversèrent le pont, et aperçurent sur la rive gauche une enseigne portant en grosses lettres ces mots :
YEUYE GALLET