BATEAUX ET CANOTS POUR LA PROMENADE
— Voilà le port demandé ! — fit Mathilde en désignant du doigt l'enseigne. Puis, se faisant un porte-voix avec ses deux mains, elle cria du haut de sa
lête :
— Oh! eh! canotiers, canotières, flambards et tout le tremblement! Embarque !... Ohl hisse!... Oh! de l'avant !. . Oh! eh!...
\ Un peu de tenue, Mathilde ! — dit Fabrice avec impatience. — Nous
\ ne sommes point à Bougival où toutes les excentricités sont permises !... —
\ Ne nous faisons pas remarquer... — Les naturels de l'endroit nous prendraient
\ pour des calicots en bonne fortune avec des demoiselles de lîullier.
\ Ab! zut! —répliqua Matbilde. — Si on la fait à la grande pose, c'est
\ peu drôle ! Elle est mauvaise !
î Fabrice la regarda sévèrement, et sans doute il avait sur elle un sérieux
\ empire car elle s'empressa d'ajouter :
\ Allons, mon lapin bleu, ne fais pas la moue ! — Ya commander un
\ canot .. — Je serai sage comme une image d'Ei>inal... 5 — A six sous la douzaine ! — fit Adèle.
\ Épatant!... — s'écria le petit baron. — Cette Adèle a des mots!... —
\ Quel relief, mes enfants! Quel relief!
' Fabrice haussa les épaules et, devançant ses compagnons, se dirigea vers la
demeure primitive s'il en fut, sorte de baraque composée seulement d'un rez- \ de-chaussée, construite en vieux bois et en mortier et recouverte d'un toit \ presque plat, garni, en guise de tuiles ou d'ardoises, de larges feuilles de gros \ papier goudronné que maintenaient des lattes de sapin clouées sur les jointures. ' Une petite vieille, toute ratatinée, tannée par le vent et le soleil comme
un vieux gabier de misaine, assise à côté de la porte, tricotait un bas bleu. C'était la veuve Gallet en personne.
Elle se leva en voyant Fabrice.
— Madame, — lui dit ce dernier, je désirerais louer un canot de promenade.
— Facile, monsieur... — Un... deux... trois si vous voulez, j'ai le choix... Et elle désignait une petite Uottille d'embarcations amarrées au bas d'un
escalier tailUj dans la berge.
— Nous sommes quatre... — reprit le jeune homme, en montrant ses compagnons.
— 11 y a des dames... Je vous donnerai la Belle-Lisa, une fameuse barque où vous serez à votre aise comme chez-vous... — C'est défunt mon pauvre mari, monsieur, qui l'a construite...
La brave femme fit le geste d'essuyer une larme absente, et reprit :
— Vous faut-il un batelier?
— Oui, madame... — Je sais manier l'aviron, mais je ne me soucie point de me fatiguer...
— Et vous faites joliment bien! — Je vais vous donner un solide gaillard dont vous serez content...
En même temps la veuve 0 aile t cria: Oh! eh! Bordeplat!... une promenade!...
AU moment où le canot passait devant rhabUatiou. une jeune fille parut sur la terrasse, (l'âge 54.)
A peine la veuve Gallet venait-elle de faire entendre cet appel, qu un homme .^
couché et dormant au fond d'une embarcation se réveilla en sursaut et émergea .^
brusquement, comme un diablotin sortant d'une boîte a surprise. ,
— Présent, la bourgeoise, — dit-il.
LiV. 7 f- ^OY, éditeur.
Cet homme pouvait avoir une trentaine d'années.
Sa figure bronzée était franche et énergique ; — l'intelligence brillait dans
ses yeux. > 11 portait une chemise bleue, avec des ancres brodées au collet, un pantalon
de toile serré sur les hanches par une ceinture rouge, et un béret de marin. {
De petite taille, mais râblé, ses membres annonçaient une force herculéenne, \
en même temps qu'une agilité de singe.
Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, la patronne? — reprit-il >
— Quatre personnes à conduire en canot... — répliqua la veuve Gallet. — Tu j prendras la Belle-Lisa. >
— Entendu...
Et le matelot, s'élançant d'un bond dans l'embarcation désignée, la détacha i
de son piquet et vint en quelques secondes accoster par l'avant l'escalier taillé j
dans la berge à coups de bêche. \
— Embarquez, mesdames... — dit-il aux jeunes femmes, — et pas de secous- \
ses ni de faux mouvements... histoire de garder votre équilibre et de ne point >
piquer une tête... C'est ça... Placez-vous à l'arrière, c'est le poste d'honneur... ]
— Ces messieurs au miUeu, et moi en avant pour tirer sur le sapin... j
L'embarquement étant terminé, le matelot poussa le canot au large et \ demanda :
— Sans vous commander, oii faut-il conduire ces dames et ces messieurs?... ?
— Faisons le tour du quartier Saint-Etienne... — dit Fabrice. \
— Remonter daus la ville? — murmura Bordeplat. — Drôle d'idéal... \
— Dans la ville!... — répéta Mathilde, — Pour voir des maisons tout le temps !... Merci!... ça serait gai ! — Allons du côté de la campagne...
— Oui... par là... — appuya mademoiselle Adèle Greluche en désignant l'aval > du fleuve. \
Fabrice fronça les sourcils avec une expression mal déguisée de mauvaise \
humeur. \
— Par là, — fit-il, — c'est bientôt dit, mais si nous descendons, nous met- \ Irons deux heures pour remonter le courant. i
— As pas peuri — répliqua le matelot. — Ça me connaît, le courant... J'ai \ les bras soHdes.. Ne craignez point ma peine! \
— Ah çà ! mon cher Fabrice, — s'écria Mathilde en riant, — est-ce que vous \ avez par hasard des créanciers de ce côté-là? — Allez, bateher... au fil de l'eau ! \
Le matelot ne se le fit point répéter. \
En trois coups d'aviron il lança la Belle-Lisa dans le chenal et la laissa lente- ;
ment descendre, en ayant soin seulement de maintenir l'avant dans la ligne \
droite.
Fabrice, dont le visage avait repris son expression habituelle, alluma un
cigare et Pascal l'imita. \
\ Le temps était splendide. — Le soleil étincelait dans un ciel d'un bleu pâle
; oti couraient de petits nuages floconneux. — Des myriades de pâquerettes et de l
l boutons d'or émaillaient les berges gazonnées. — Les cimes verdoyantes des ;
\ grands arbres se miraient dans la Seine. — J^es hirondelles vagabondes effleu- \
i raient l'eau d'un coup d'aile rapide en poussant de petits cris joveux. Le parfum \
l printanier des fleurs naissantes remplissait Tatmospliëre tiède, la nature rajeunie \
\ chantait l'hvmne éternel du créateur et de la création. ; i Les deux jeunes g-ens lançaient à qui mieux mieux les bouffées de fumée
\ bleuâtre de leurs impériales. ;
\ Adèle et Mathilde, installées confortablement à l'arrière, baignées de lumière \
> et très jolies toutes deux sous les retlets roses de leurs ombre^lles. éprouvaient \
] une sorte de bien-être absolu et fredonnaient des lambeaux de refrains emprun- \
\ tés aux chansons à la mode de VAlcazar ou des Ambassadeurs.
\ Mathilde chantonnait. {
! C'est le beau Camélia
; Camélia,
; Qu'Amélie a
; Laissé tomber chez papa!...
Tandis qu'Adèle roucoulait de son côté, en dodelinant la tète : \
Anna j
Donna, |
La canne à Canada: l
Voilà l
Voilà . .'
P'tit'canne à Canada!... i
Le matelot, dont l'odeur du tabac chalouillait délicieusement les narines, >
sollicita de ces dames — (et en forts bons termes, ma foi). — la permission d'en \
griller une. \
— Allez-y, mon brave!... — s'écria Mathilde. — Nous ne la faisons point à \ la pose! Où y a d'ia gêne, y a pas d,e plaisir !... — Allez-y carrément! Je vais | rouler une cigarette ...
— Tu m'en feras une en même temps. — dit Adèle. Bordeplat témoigna sa reconnaissance par un large sourire et tira de sa
poche une de ces courtes pipes de terre qu'on nomme hrùle-yueule dans un langage qui n'est pas celui des cours. — Le tuyau était long de quatre centimètres, et le plus beau nègre de la côte de Guinée aurait envié sa teinte d'ébène.
Fabrice, silencieux, songeait.
Un pli profond se creusait depuis un instant entre ses sourcils, donnant lieu de croire que la nature de ses pensées n'était pas absolument gaie.
La Belle-Lha continuait à descendre avec lenteur le cours sinueux de la rivière. — Un assez grand nombre de jolies maisons de campagne s'élevaient sur les deux rives.
Le commencement de la saison avait été sec. — La Seine roulait sur le sable des eaux basses et limpides comme elles le sont d'habitude au mois de juillet ou d'août.
Les deux femmes ne chantaient plus.
Tout en fumant les cigarettes préparées par les jolis doigts de Mathilde, elles admiraient les villas entrevues au passage et se demandaient si quelques pigeons généreux leur offriraient un jour d'aussi enviables colombiers.
Mais, à mesure qu'on s'éloignait de Melun, les habitations devenaient moins nombreuses, et celles qu'on voyait encore se cachaient à demi derrière les ombrages des parcs.
Le petit baron fut pris soudain d'un accès de lyrisme.
— Parole d'honneur, mes enfants, — s'écria-t-il, — c'est renversant de pittoresque!... Regardez-moi ces eaux, ces arbres, ces gazons!... Contemplez ces villas cachées dans la verdure ! Quel galbe ! quel relief!... Il me semble que je suis dans un théâtre et que je lorgne un décor très chic!... C'est que je comprends un peu la nature moi !
— Alors, baron, — demanda Mathilde, — ces bords fleuris de la Seine ont le don de vous plaire ?...
— Je les trouve ruisselants d'inouïsme... débordants de poésie arcadienne...
— Eh bien, cherchez une jolie maison à vendre par ici... Ça ne doit pas manquer... Achetez-la... Payez-la comptant, et offrez-en les clefs à Adèle, avec l'acte d'acquisition à son nom... C'est ça qui aurait du relief... hein, baron?...
— Ah! oui, par exemple !... — appuya mademoiselle de Civrac, née Greluche... — Achetez-moi une maison de ces côtés, mon petit Pascal... et je vous aimerai pour vous-même...
— Étonnante, cette Adèle!... — s'écria Landilly — Eh bien, parole, je ne dis pas non !... Nous verrons ça.
— Quand le verrons-nous ?
— Quand j'aurai hérité...
— De qui?
— De mon oncle, donc!...
— Quel âge a-t-il, votre oncle?...
— Cinquante ans.
— Alors il vous enterrera, mon bon, et deux fois plutôt qu'une... — Vous avez beau faire le malin... vous n'êtes pas soHde... Vous manquez de biceps... vous manquez de mollets... vous manquez de bien des choses...
Le petit baron se mit à rire, mais son rire ressemblait à une grimace.
— Moi, — dit Mathilde, — je suis une femme sérieuse... — Je réahse des
économies assez rondelettes et, le jour où je casserai ma tirelire, je me paverai une villa dans le genre de celle-ci...
Et la jeune femme désignait du bout de son ombrelle une maison, la dernière
l sur la rive gauche, en aval de la rivière.
l Adèle et les deux hommes tournèrent les yeux vers le point que Mathilde
; indiquait.
î A peine Fabrice eut-il regardé la villa qu'un tressaillement nerveux secoua
'i Gon corps ; une pâleur mortelle s'étendit sur son visage que la décomposition de
l SCS traits rendit un instant méconnaissable.
\ Personne ne remarqua cet étrange et brusque changement, qui fut d'ailleurs
; de courte durée.
l Au bout d'une ou deux secondes Fabrice redevint maître de lui-même. — Sa
! figure se rasséréna et son reg-ard reprit son calme habituel. i II resta néanmoins plus pâle que de coutume et. tout en évitant de regarder
\ la rive gauche, il murmura avec une insouciance affectée : l — Très joli ! très joli!... s
i — C'est un véritable petit château, — dit Adèle. \
l — Et d'un style étonnant ! — appuya Pascal; — On le croirait bâti du temps l
'( des troubadours.
\ — Je parierais pourtant qu'il est de construction moderne... — reprit Ma-
thilde; puis s'adressant au matelot, elle ajouta : — Savez-vous, mon brave, à
I qui appartient cette maison?...
I — Oui, ma petite dame...
I — Et pouvez-vous nous le dire ?
l — Pourquoi pas? — Cette maison appartient, ou plutôt appartenait à
I M. Frédéric Baltus, assassiné il y a six mois, et dont on guillotinera le roeur-
I trier demain matin, sur la grande place de Melun... { Pascal et les deux femmes poussèrent une exclamation de surprise.
I Pas un muscle du visage de Fabrice ne bougea