XX VI
Uiltuer ne pouvait souhaiter une réponse plus complètement satisfaisante que celle de Georges.
En conséquence, il joua sans retard son rôle de cicérone et promena le jeune médecin dans le bâtiment des folles, lui faisant visiter plusieurs des cellules du rez-de-chaussée, plusieurs des chambres du premier étage, les bains, la pharmacie, la buanderie, Tamphithéàtro, la lingerie, les cours, etc., etc..
Georges ne pouvait s'empêcher d'admiœr l'ordre absolu qu'il voyait régner partout, l'organisation dont les moindres rouages fonctionnaient comme ceux d'une machine de précision, la beauté du site, l'ampleur de l'espace occupé par rétablissement et par ses dépendances.
Le parc lui semblait merveilleux.
Un seul détail provoqua son bbnne.
Convaincu que la gaieté des choses extérieures est un des principaux éléments d'hygiène dans le traitement des maladies menlales, il ne pouvait admet-
LE j\IÉDFX:iX DES FOLLES
trc pour les pensionnaires du docteur les cours froides et nues, sans arbres et sans pelouses, et il le dit d'une façon très nette.
— Pour ceci, — répliqua Franlz Rittner, — mon opinion est diamétralement opposée à la vôtre... — J'envisage l'isolement comme un moyen curatif indispensable.
— Soit! — reprit Georges, — je l'admettrai volontiers s'il s'agit d'isoler le malade des choses habituelles et familières; du milieu dans lequel il a vécu, et qui par cela même peut rappeler à chaque instant la cause déterminante de l'ébranlement du cerveau; mais je proteste contre l'isolement tel que vous le pratiquez ici et qui, selon moi, doit assombrir et effrayer vos pensionnaires...
— La réussite me prouve chaque jour que mon système est bon et qu'il peut défier toute critique... — dit Rittner avec un peu de raideur. — A chacun sa méthode...— La supériorité se démontre nonpar desphrases, maispardesrésultats...
— Vous avez raison, monsieur... — fit le jeune homme en souriant. — D'ailleurs je ne suis point venu pour discuter, ni même pour parler médecine... — Continuons, je vous prie, notre visite...
— A vos ordres, monsieur...
Frantz Rittner conduisit Georges au pavillon qu'il habitait, et l'introduisit dans son appartement particulier dont nous savons que l'installation confortable ne laissait rien à désirer.
Georges s'approcha d'une fenêtre et^ désignant le pavillon où se trouvait Edmée, demanda :
— Quelle est la destination de ce chalet?
— Il renferme au rez-de-chaussée le salon d'attente dans lequel je vous ai reçu tout à l'heure, et trois autres pièces. — Au premier étage deux appartements complets, destinés à des pensionnaires riches et absolument calmes.
— Sont-ils habités tous les deux en ce moment ?
— Non... — l'un est inoccupé... — Désirez-vous le voir?
— C'est inutile aujourd'hui... — Maintenant, causons chiffres... Pour combien faites-vous d'affaires ici par année ?
— Ma maison compte dix ans d'existence, — répondit le médecin des folles, — les bénéfices, restreints d'abord, ont pris tous les ans de l'extension... — Aujourd'hui, l'établissement atteint un très haut point de prospérité... — J'ai réalisé l'année dernière cent soixante mille francs, et, l'affluence des malades augmentant toujours, le chiffre de Tannée courante sera supérieur encore...
— Yous parlez des recettes brutes ?
— Bien entendu...
— Et quels sont vos frais annuels?
— De quatre-vingt-dix à cent mille francs.
— Vous auriez donc encaissé, l'année dernière, plus de soixante mille francs de bénéfices nets?
— Soixante-cinq mille environ...
— Vos livres nous donneront exactement ces chiffres, je pense?
— Oui... et vous savez que je ne parle pas du casuel... Georges en entendant ce mot, regarda fixement Rittner.
Le médecin des folles comprit qu'il venait de faire une maladresse et que si son visiteur voulait, lui aussi, se procurer les bénéfices du casuel, il ne voulait pas, du moins, le laisser deviner...
Rittner se trompait.
Georges n'avait pas compris J'effroyable pensée du docteur et s'étonnait seulement du mot.
— Qu'appelez-vous le casuel? — demanda-t-il.
Mais, — répondit Frantz après une seconde d'hésitation, — je désigne
ainsi les visites que je suis appelé à faire au dehors, les consultations auxquelles je prends part, et que je ne compte point dans les recettes de ma maison...
— Très bien... je comprends.
Le docteur respira. — Il venait de se tirer d'un mauvais pas avec son habileté ordinaire. — L'explication improvisée était plausible.
Et,— reprit Georges, — que vous rapportent ces consultations et ces
visites?
— De six à huit mille francs.
— Combien désirez-vous vendre l'étabhssement?...
— Le plus que je pourrai...
Xalurellement, mais vous trouverez non moins naturtd que je désire le
payer le meilleur marché possible.
Vous avez bien vu, bien examiné; le matériel est presque neuf, les constructions en bon état, le jardin vaste et bien planté...
— Tout cela est parfait, — interrompit Georges, — et je ne vous ai point caché mon admiration; mais cette admiration ne m'entraînera pas plus loiu que je ne veux et que je ne dois aller... — Juîme suis fixé un chiffre et je ne le dépasserai point... — Encore une fois, monsieur, combien voulez-vous vendre?
— Six cent mille francs...
Georges se leva et prit son chapeau.
— Je regrette, monsieur le docteur, de vous avoir inutilement dérangé... —
fit-il.
— Attendez donc! — s'écria Rittner. — On peut causer, que diable! Georges se rassit.
— Le chiffre de six cent mille francs vous parait exagéré, je le vois — poursuivit le médecin des folles.
— Je ne dis rien de semblable, mais il est trop loin du mien...
— Discutons alors...
— A quoi bon?
Mathilde, dévorée d'angoisses alla s'installer près de la grille du jardin. (Page 455.)
— Nous finirons peut-être par nous entendre...
— Avec des prétentions telles que les vôtres, cela me paraît invraisemblable...
— Enfin, qu'ofî'rez-vous?
— Trois cent mille francs.
Rittner fit un haut-le-corps,
— Trois cent mille francs! — répéta-t-il. — A peine le prix des terrains !...■ — Vous ne tenez compte ni des constructions, ni du mobilier, ni de la clientèle ! — L'affaire est impossible...
LiY. 513. F. aoy. diteup
— J'ajouterai cinquante mille francs...
— Ajoutez-en cent mille, et je conclus...
— Non, monsieur... — Je connais mes ressources... — J'ai dit trois cent cinquante mille francs... Je n'irai pas plus loin... — Voilà mon dernier mot...
Riltner parut se consulter, mais son parti était pris d'avance.
Nous savons déjà que, dans un état détaillé de sa fortune établi par lui en prévision d'un brusque départ, il avait évalué son établissement juste à la somme que Georges Vernier consentait à lui en donner.
Depuis cette époque son vif désir de quitter la France au plus vite n'avait point diminué, au contraire, car ses appréhensions, vagues d'abord, étaient devenues de véritables angoisses.
En conséquence il ne pouvait hésiter que pour la forme.
Comédien jusqu'au bout, il poussa un soupir.
— En vérité, monsieur, — fit-il, — vous abusez des circonstances qui m'empêchent de diriger plus longtemps cette maison; je m'empresse d'ailleurs de reconnaître que c'est votre droit strict...
— Sommes-nous d'accord? — demanda Georges.
— Il le faut bien...
— Alors, marché conclu à trois cent cinquante mille francs ?
— Oui, mais c'est un cadeau que je vous fais... un M-ai cadeau... Et un nouveau soupir de Rittner accompagna cette réponse affirmative.
i — Quand pourrez-vous me mettre en possession? — reprit le jeune méde-
cin.
< — Aussitôt que la vente sera rég-ularisée et que j'en aurai touché le prix...
— Après-demain, alors?
I — Soit.
— Demain nous sig-nerons les actes, et le payement sera immédiat... J'amènerai mon notaire ici... vous n'aurez qu'à faire prévenir le vôtre...
— Pour quelle heure? \
— Pour midi, si cela vous convient.
— Va pour midi.
— Il est bien entendu que, si vous avez reçu de l'argent d'avance pour soins à donner à quelques-unes de vos pensionnaires, cet argent restera dans la caisse...
— C'est parfaitement entendu, — j'établirai d'ici à demain le compte exact...
— Maintenant, — continua Georges, — comme après tout vous ne me connaissez pas, et que vous pouvez craindre que je ne me dédise ou que je n'aie pris vis-à-vis de vous un engagement inconsidéré, veuillez m'accompagner à Paris, où je verserai dans vos mains un acompte de dix à quinze mille francs.
— Inutile, monsieur, — répondit Rittner avec politesse, — je vois à merveille à qui j'ai affaire, et votre parole me suffit.
— Alors, à midi, monsieur; — n'oubliez pas de prévenir votre notaire...
— Soyez tranquille...
Georges quitta la maison de santé d'Auteuil sans se douter qu'il venait, pendant deux heures, de se trouver près d'Edmée et de Jeanne ; il se fit conduire au chemin de fer de Lyon et partit pour Melun par le premier train.
11 avait hâte de voir Paula Baltus et de la mettre au fait de l'heureux résultat de ses recherches.
Frantz Rittner, après le départ de son acquéreur, respira comme un homme soulagé d'un grand poids et se frotta joyeusement les mains.
— Enfin, — murmura-t-il, — je vais être libre! — Avant quatre jours j'aurai liquidé tout... je serai hors de France, et je pourrai dormir tranquille et jouir en paix d'une fortune acquise par un honorable labeur...
1 XXYII
Le lendemain matin Paula, heureuse de la trouvaille de Georges, partait \ pour Paris en compagnie du jeune médecin et se rendait rue Saiut-Lazarre à la \ maison de banque de Jacques Lefebvre.
Le banquier était absent pour quarante-huit heures. \ Mademoiselle Baltus donna des instructions au caissier afin qu'un chèque
\ signé Georges Yernier fût payé à présentation, quel qu'en fût le chiffre. ; En quittant la rue Saint-Lazare elle passa chez son notaire et le pria d'aller
j à la maison de santé d'Auteuil pour dresser l'acte de vente. ; — Il ne doit pas être question de moi dans cet acte... — ajouta-t-elle. — Le
< docteur Yernier sera seul et unique propriétaire. Je désire même que mon nom l ne soit point prononcé, et qu'on ignore si je suis la commanditaire de l'acqué- J reur.
: Le rendez-vous était pris pour midi, nous le savons.
; Georges arriva à midi moins cinq minutes avec le notaire de Paula.
• Ritlner les attendait en compagnie du sien, et débuta par ces paroles :
— Ce qui est convenu est convenu, mon cher confrère. Je suis un honnête homme et je n'ai qu'une parole, mais je fais une insigne folie en vendant trop bon marché.
} — ?son, — répondit Georges ; — à mon point de vue, je paye la maison ce
I qu'elle vaut.
I Le jeune médecin se trompait.
I Rittner, voulant à tout prix s'éloigner, faisait un sacrifice énorme sur la
\ valeur réelle de son étabhssement.
î — Le compte dont vous me parliez hier, est établi... — dit-il, — le voici...
i — J'ai reçu par avance pour plusieurs pensionnaires, dont vous trouverez les
noms sur mes livres, une somme de quarante mille francs. — Vous n'avez donc à me payer que trois cent dix mille francs...
L'acte, rédigé par les deux notaires, fut signé par le vendeur et l'acheteur, puis Georges remit à Frantz un chèque payable à vue sur Jacques Lefcbvre.
— Quandles pièces seront-elles prêtes? — demandale jeune homme auxnolaires.
— Pas avant huit jours, — lui fut-il répondu; — il faut ce temps pour les publications légales, l'enregistrement et la purge d'hypothèques...
— Mais, — fit observer Rittner, — le docteur Yernier peut entrer en possession quand bon lui semblera.
— Cela n'est pas douteux
— Alors, — dit Georges, — je prendrai possession après-demain, et je ferai ma première visite avec vous, docteur.
— Après-demain j'aurai l'honneur de me mettre à vos ordres...
— A quelle heure, le matin, visitez-vous vos pensionnaires?
— A dix heures.
— J'arriverai donc à dix heures moins un quart. On se sépara, et Georges rejoignit mademoiselle Baltus qui lui avait donné
rendez-vous à la gare du chemin de fer de Lyon.
— Eh bien , — lui demanda-t-elle.
— Eh bien! mademoiselle, — répondit-il, — tout est terminé... — La maison de santé d'Auteuil vous appartient sous mon nom.
— Dites qu'elle est à vous, docteur...
— Cependant...
— Oh! bien à vous, — interrompit Paula, — et, si vous êtes mon débiteur l pour le prix d'acquisition, nous nous arrangerons de telle sorte que le rembour- \ sèment de ce prix ne puisse être pour vous une gêne et vous donner jamais la | moindre inquiétude. — Quand prendrez-vous possession?
— Après-demain, à dix heures du malin.
— Je vous accompagnerai, nous visiterons la maison ensemble, puis nous ? ne songerons plus qu'à retrouver madame Delarivière et ma chère Edmée...
Pauvre Edmée!... — Pauvre Jeanne!
Depuis la tentative d'évasion à laquelle nous avons assisté, Jeanne, privée de la visite quotidienne de sa fille et de cette promenade dans le parc dont elle l avait pris l'habitude inconsciente, devenait de plus en plus triste et sombre. \ La lueur de la vie semblait vaciller chez elle, prête à s'éteindre comme
^ s'était éteinte déjà la lueur de l'intelligence.
l Le traitement de Rittner, les stupéfiants administrés à haute dose, produi-
j saient leur effet. — On pouvait préparer le suaire et le cercueil, et d'avance I creuser la fosse.
Edmée,, brisée de corps et d'àme par un choc au-dessus de ses forces, se trouvait entre la vie et la mort, et plus près de la mort que de la vie.
Une fièvre violente s'était emparée d'elle.
A des moments d'inquiétante prostration succédaient d'effrayants délires que \ ne calmaient point les médicaments employés.
< Le médecin en sous-ordre qui, nous devons le dire, soignait la jeune fille \ avec sollicitude, ne voyait guère à son état d'autre issue qu'un de ces dénoue- I ments funestes : la mort ou la folie.
i — Pauvre enfant... — murmurait-il avec cette sentimentalité vague et creuse
< dont les fils de la blonde Germanie sont généralement pourvus. — Folle comme \ sa mère ! ! — Mieux vaudrait la voir endormie du sommeil éternel.
L'affaire de la vente de sa maison de santé avait été si rapidement conclue
\ que le docteur Rittner en était non moins étonné que joyeux.
\ — Je suis libre ! — se répétait-il, en se frottant les mains... — Je partirai
quand bon me semblera, et je ne laisserai rien derrière moi...
Après le départ de Georges et des deux notaires il avait commencé, sans perdre une minute, à faire ses malles, avec le fiévreux entrain d'un écolier la veille des vacances, se promettant de se diriger le surlendemain vers l'Allemagne, par un
l train rapide, dès que le docteur Vernier aurait pris possession de l'établis-
\ sèment.
\ Il ne se préoccupait plus de ses malades. — Ses angoisses et ses terreurs
< imposaient silence à sa cupidité. — Riche d'ailleurs au delà même de ses espé- \ rances, ce n'était point de l'or qu'il lui fallait désormais. — C'était la certitude I de vivre tranquille et impuni.
< Il brûla le carnet de chagrin noir rempli de notes et d'indications mystérieu- \ ses à l'encre rouge.
\ — Aussitôt loin de Paris, — se dit-il, — advienne que pourra ! — Plus rien
\ à craindre... — Ce ne sont pas les intéressés qui me rechercheront pour me som-
' mer de tenir ma parole... — Et puis, où me trouveraient-ils? — Frantz Rittner
\ aura disparu... — Il ne restera rien de lui...
I Une réflexion soudaine arrêta le médecin des folles dans son monologue et
l tomba comme une goutte d'eau glacée sur l'ébullition de son allégresse.
\ Pour quitter la France, pourdisparaître, pour se créer àl'étranger une person-
I nalité nouvelle, il lui fallait des papiers en règle portant un autre nom que le
\ sien.
Or, quatre jours auparavant, il avait pris le parti de confesser son projet de fugue au frère de Mathilde en lui remettant les passeports périmés qu'il s'agissait de rajeunir.
Le faussaire émérite s'était engagé formellement à ré(jularher les dates et à les rapporter sans le moindre retard.
Promesse vaine ! — René Jancelyn ne donnait point signe de vie. — C'est singulier! — pensa le docteur. — Pourquoi ce retard et ce silence? J'irai m'en enquérir dès aujourd'hui.
Frantz Rittner, lorsqu'il eut bouclé ses malles, fit prévenir le médecin adjoint qu'il désirait lui parler.
Le jeune Allemand ne se fit point attendre.
Mon cher collaborateur, — lui dit le médecin des folles, — je dois vous
annoncer une fâcheuse nouvelle... —Nous allons nous séparer...
— Je m'y attendais, — répondit le docte fils du pays des milliards.
— Vraiment?
— Oui. monsieur le docteur, — j'ai su que deux notaires étaient venus ici ce matin, et j'ai compris que vous vendiez la maison de santé...
— Vous ne vous trompiez pas... — Je vous quitte avec un vif regret, car je n'ai eu qu'à me louer de vous sous tous les rapports, mais d'importantes affaires me rappellent impérieusement au pays... — Vous sentiriez-vous, par hasard, disposé à en faire autant?
— Pas le moins du monde, monsieur le docteur, et, quand bien même je le voudrais, je ne le pourrais pas...
— Pourquoi donc?
— Je suis soldat réfractaire et noté comme tel... Une punition sévère m'attendrait en Allemagne...
I — Très bien... Vous serait-il agréable de demeurer attaché à la maison de
\ santé ?
I — Je préférerais cette situation à toute autre... Je suis habitué à vivre
I ici, j'y complète mes études^ et puis je porte un vif intérêt à ces pauvres
folles...
\ — Vous êtes sentimental! ! — fit Rittner en riant.
', — Peut-être... — On me disait cela lorsque j'étudiais à l'université d'Hei-
l delberg... — Je suis de nature rêveuse, quoique matérialiste endurci... — Les \ cheveux blonds et les yeux bleus de mademoiselle Edmée me rappellent < vaguement une cousine à moi dont j'étais fort épris quand j'avais quatorze l ans...
; — Restez donc ici, puisque vous vous y trouvez bien...
; — Je le voudrais, mais votre successeur agréera-t-il l'offre de mes ser-
j vices?...
! — Pourquoi non? — Ce successeur prendra possession de l'établissement
'i après-demain matin... — Je vous présenterai à lui et ferai de vous un si séj rieux éloge que votre position, — je l'espère du moins, — loin de diminuer, ; grandira...
\ — Croyez à ma vive gratitude...
\ — Le docteur Georges Vernier, — ainsi se nomme mon successeur, — se
l propose de faire avec nous sa première visite aux pensionnaires... — Tenez la I main à ce que, des caves aux combles, tout soit mis daus un admirable état d'orj dre et de propreté...
— Je donnerai des instructions, et je surveillerai moi-même.. =
— Un mot encore... — Les enterrements des deux pensionnaires décédées ont-ils eu lieu?...
— Oui, monsieur le directeur, pendant que vous étiez avec les notaires...
— Les représentants des deux familles y ont-ils assisté?
— Oui, monsieur le directeur...
— Très bien... — pensa Frantz Rittner, — cela me fait deux sommes assez rondes à toucher avant mon départ... — Je passerai demain chez les héritiers...
Et il congédia le médecin adjoint.
XXYIII
Frantz Rittner se rendit à son cabinet situé, nous le savons, au rez-de-chaussée du pavillon de gauche, et s'occupa de mettre à jour les livres qu'il devait laisser à son successeur.
Cette besogne l'occupa assez longtemps.
Vers dix heures il monta s'habiller et quitta la maison d'Auteil pour se mettre à la recherche de René Jancelyn.
Le médecin des folles alla directement rue Taitbout, où nous savons que demeurait le frère de Mathilde.
— M. Jancelyn? — demanda-t-il au concierge qui, le connaissant, lui répondit :
— M. René n'est pas chez lui.
— Supposez-vous qu'il doive revenir d'ici à peu de temps et que je ferai bien de l'attendre?...
î— Impossible de le dire à monsieur... — Voici trois jours que nous n'avons I vu M. René...
— Trois jours ! — s'écria Frantz. \
— Oui, monsieur, tout autant, et comme ça ne lui arrive jamais de s'ab- i senter ainsi sans prévenir, mon épouse et moi nous sommes inquiets.
— Vous ne devinez pas oij il est? — reprit Rittner.
— Non, monsieur...
— En voyage peut-être ?
— Ça m'étonnerait beaucoup, car, lorsque M. René est sorti pour la dernière fois, il n'emportait ni malle, ni valise, ni sac de nuit, ni rien du > tout. >
— - S'il rentre aujourd'hui, dites-lui, je vous prie, que je l'attends chez moi ^ demain matin, ayant à lui parler sans retard d'une chose importante et très | urgente. \
— Je n'y manquerai pas...
Riltner. surpris et désappointé, se fit conduire rue des Tournelles.
Il traversa la cour sans parler au concierge, s'engagea dans l'escalier sombre, monta directement au cinquième étage, et s'étonna de ne plus voir sur le panneau central de la porte à laquelle il frappa la signature : landrinet, ornée d'un parafe compliqué, signature et parafe dont nous avons signalé l'existence lors de la visite nocturne de Fabrice Leclère au frère de Mathilde.
Personne ne répondit.
Le médecin des folles laissa s'écouler deux ou trois secondes et frappa de de nouveau à plusieurs reprises, en mettant entre les coups des intervalles franc-maçonniques.
Puis il fredonna le refrain qui tenait lieu de mot de passe aux associés de Jancelyn : Perruque blonde et collet noir.
Le résultat fut négatif.
A coup sur René n'était point dans le logement servant d'atelier pour ses travaux de faussaire.
Le médecin des folles redescendit et heurta légèrement du bout de sa canne les carreaux de la loge.
Le concierge, — papa Philippe, — montra son nez couronné de lunettes.
— M. Landrinet n'est donc pas chez lui? — demanda Rittner.
— Vous venez de là-haut ?
I — Oui.
— On ne vous a pas répondu?
\ — Non.
; — iSaturellement... — Fallait parler au concierge avant de monter... —
! Le local est vide... — M'sieu Landrinet, (un parfait locataire, je me plais à
i le proclamer), est déménagé.
! — Déménagé! — répéta Frantz Rittner avec stupeur.
\ — Bien sûr que oui, et il eu avait le droit, cet homme, payant rubis sur l'on-
j gle le terme échu et celui à échoir. . . — L'idée de filer lui a pris tout d'un coup. . .
i demandez-moi pourquoi i
— Et quand est-il parti?
; — Voilà quinze jours approchant... je ne me souviens pas au jusLô.^,
; — Mas je l'ai vu depuis quinze jours et il ne m'a rien dit.
I — Apparemment il aura oublié.
I — Où allait-il en partant d'ici ?
— A la campagne...
\ — Quelle campagne?
— iJu côté de Fontenay-aux-Roses ou de Bourg-la-Reine... \ — Voilà tout ce que vous savez?
OIi! monsieur, s'écria-t-il, j'ignore absolument ce que tout cela signifie.
— Oui, monsieur... Mais, si vous voulez louer le local qu'occupait m'sieu Landrinet, il est vacant.
— Merci...
Rittner quitta la rue des Tournelles l'oreille basse et, cette fois, très alarmé.
— Tout cela est bien étrang-e! — se dit-il, — René déménagé mystérieusement de la rue des Tournelles depuis deux semaines... Absent de la rue Taitbout depuis trois jours... — Ceci ressemble presque à une fuite... — Il aura su qu'un péril imminent nous menaçait, et l'égoïste aura disparu sans même se donner la peine de m'avertir...
Lrv. 57 F- ROY, éditeur.
I Une pensée "encore plus inquiétante traversa l'esprit du médecin des folles ;
\ et fit courir un frisson sur sa chair. |
I — Et s'il n'avait pas eu le temps de fuir !... — murmura-t-il. — S'il était j
I arrêté ! ! — J'aurais tout à craindre... — Il me chargerait impitoyablement pour I
I essayer de se tirer d'affaire... — Que sepasse-t-ildonc? — Comment le savoir?... |
I A la hauteur du passage de l'Opéra, Rittner renvoya sa voiture. t
Il étouffait, il avait besoin d'air et de mouvement et, tout absorbé par ses
l angoisses, il se mit à marcher droit devant lui, sur le boulevard, sans se deman- i
\ der où il allait... '
; £n face du Vaudeville il s'arrêta, le visage moins bouleversé, jeta un regard ;
; autour de lui pour s'orienter, descendit la rue de la Chaussée d'Antin et gagna la j
j rue Saint-Lazare, puis celle de la Rochefoucauld dont il gravit rapidement la pente. l
{ Il allait voir Mathilde et se croyait certain, sinon de rencontrer René chez sa ]
\ sœur, au moins d'apprendre par elle ce qu'il était devenu. l
l La concierge l'arrêta au passage par ces mots :
^ — Monsieur demande ? |
i — Mademoiselle Mathilde Jancelvn. l
\ — Bon ! — fit la concierge. — Il paraît que monsieur n'a pas vu mademoi-
l selle depuis quelque temps.
I — Ah çà ! — se dit Rittner, — est-ce qu'elle est aussi déménagée, celle-là ?. ..
\ La concierge reprit :
; — Mademoiselle Jancelyn ne demeure plus ici...
l — Depuis quand?
l — Depuis quinze jours.
\ — Pouvez-vous m'indiquer sa nouvelle adresse?
; — A peu près, oui, monsieur... — Mademoiselle Jancelyn habite mainte-
s nant Xeuilly. . .
\ — Quelle rue de Neuilly ?
; — Ça, je l'ignore... je sais seulement que c'est une jolie propriété, achetée
< et payée comptant pour mademoiselle par un beau jeune homme très riche.
I — M. Fabrice Leclère, sans doute? — demanda le docteur.
1 La concierge se mit à rire d'une façon fort dédaigneuse en répliquant :
I — Oh ! non, monsieur, pas celui-là... — Le jeune homme en question est
I quelque chose d'un peu mieux que M. Fabrice.
I — Merci du renseignement, madame...
i Frantz Rittner, énervé par ces déceptions successives, mais non découragé
; et plus que jamais désireux d'arriver à son but, regagna la rue Saint-Lazare,.
\ sauta dans une voiture qu'il prit à l'heure, ordonna au cocher de le conduire à
\ Neuilly, et se dit :
'< — Quand je devrais frapper à la porte de toutes les maisons, il faudra bien
I que je trouve Mathilde.
Au moment du départ de Fabrice et de M. Delariviëre pour New York la
sœur de René, nous le savons, commençait à éprouver un sentiment très vif }
pour le jeune Paul de Langeais. l
Le chèque de ving-t-cinq mille francs, destiné à l'acquisition d'une parure \
convoitée et si délicatement offerte par le gentleman, avait touché le cœur de \
Mathilde. ;
Ajoutons en passant qu'au jour dit et à l'heure convenue, René s'était fait un ; devoir d'apporter rue de la Rochefoucauld le montant de ce chèque encaissé par
lui... — disait-il. i
Nous ne tarderons pas à savoir s'il avait en effet opéré cet encaissement, et | dans quelles conditions.
Mathilde, en apprenant que Fabrice partait pour l'Amérique, poussa un sou- | pir de soulagement.
Quoiqu'elle eût rompu d'une façon complète et sans arrière-pensée avec le 5
neveu du banquier, la présence du jeune homme à Paris l'aurait gênée quand \
même. \
En son absence, — et par un sentiment de délicatesse instinctive et irraison- l
née, — elle se sentait plus libre de se livrer tout entière à son nouvel amour. l
C'était une bonne fille, en somme, cette Mathilde, et bien moins corrompue | en réalité qu'en apparence.
Une éducation absolument défectueuse au point de vue moral, les mauvais \
exemples, l'esprit d'imitation, les exécrables conseils de son frère, et enfin les ;
entraînements de la jeunesse et le besoin du luxe et du plaisir l'avaient faite ce i
qu'elle était ; mais, malgré les folies et les fautes d'un passé sur lequel nous n'in- i
sisterons pas, il lui restait du cœur, chose assez rare chez ses pareilles, et dont sa \
brune amie Adèle de Civrac, née Greluche, se trouvait entièrement dépourvue... |
Au moment oii se passaient les faits dont nous sommes l'historien véridique, \
Mathilde atteignait sa vingt-quatrième année, et de l'amour, ce sentiment divin, l
n'avait jamais connu que la contrefaçon qui se nomme le caprice. l
Paul de Langeais, en entrante l'improviste dans la vie de Mathilde, venait d'opérer une véritable métamorphose et de jouer en quelque sorte le rôle de Pygmalion animant Galathée...
Pour la première fois Mathilde sentait battre son cœur, — pour la première fois elle devinait la jalousie et comprenait la fidéhté...
Paul de Langeais se sentait aimé ; il en était profondément heureux, profondément ému et, comme le héros du chef-d'œuvre éternellement jeune de Dumas fils, il rêvait de réhabiliter par l'amour une autre Dame aux camélias^ une nouvelle Marguerite Gautier.
Jl mettait sa joie à deviner et à satisfaire les désirs et les caprices de Mathilde, mais la sœur de René n'avait plus que de bien simples désirs et des caprices presque enfantins.
Depuis les premiers jours de sa liaison avec Paul une transformation absolue s'était faite en elle.
La vie à grandes guides, les toilettes tapageuses, les plaisirs excentriques ne lui souriaient plus.
Désormais l'existence à deux, bien calme, bien cachée, entourée de mystère et loin des bruits du monde, lui paraissait l'idéal du bonheur.
Paul de Langeais, très épris lui-même, l'encourageait de tout son pouvoir dans ses idées de retraite et de solitude.
Mathilde s'étant prise de passion pour la campagne, le jeune homme lui avait acheté à Xeuilly-Saint-James, en face de l'île Rothschild que nos lecteurs connaissent déjà (1), une propriété charmante, véritable nid de jeunes mariés.
Cette villa et son jardin aux ombrages touffus se trouvaient à l'angle de la rue de Windsor, tout près de la villa de M. Delarivière. — Nous devons ajouter que Mathilde ignorait absolument cette circonstance.
Paul et Mathilde passaient leur lune de miel dans cette gracieuse et verdoyante oasis.
Deux femmes suffisaient au service, M. de Langeais ayant laissé ses domestiques à son appartement de Paris.
Mathilde ne conservait aucunes relations avec ses amis d'autrefois et la plupart de ses anciennes amies. Elle ne recevait que le petit baronPascal de Laudilly et mademoiselle de Civrac, née Greluche.
René savait son adresse, mais ne venait point la voir, et nous devons ajouter qu'elle en prenait facilement son parti.
Le petit baron, essentiellement imitateur comme tous les gens à cervelle étroite et vide, trouvait adorable l'existence des deux tourtereaux.
— Une chaumière et son cœur! comme on disait dans le vieux répertoire, — s'écriait-il, — voilà un galbe! C'est ça un relief! — L'année prochaine, ô mon Adèle, j'achèterai un pigeonnier où nous roucoulerons à notre aise, et ce sera d'un chic épatant !
L'idée du pigeonnier souriait à la jeune Adèle, — (pourvu, bien entendu, que
(l^ Sa Majesté l'Argent. Roy, édileur.
l'acte d'acquisition fût fait à son nom) — mais elle se serait passée du pigeon très volontiers.
Le matin du jour où nous avons vu le docteur Frantz Rittner se mettre en quête du nouveau logis de Mathilde, cette dernière avait eu à déjeuner Adèle et Landilly.
Après le repas plein d'entrain et de gaieté, M. de Langeais, ayaat affaire à Paris chez son banquier, était parti en compagnie de ses deux invités qui voulaient assister aux courses d'Auteuil.
La jeune femme se trouvait seule.
Depuis son installation à Neuilly, c'était la première fois que Paul la quittait pour toute une après-midi.
A peine le bruit de la voiture eut-il cessé de se faire entendre, qu'elle se sentit triste, agitée, prise d'une inquiétude vague et sans cause appréciable.
Elle voulut lire, s'installa sur une chaise longue et prit un roman nouveau auquel le public faisait un succès do vogue...
A peine eut-elle parcouru distraitement les premières pages du volume qu'elle le referma avec impatience.
— Ce livre est ennuyeux comme la pluie 1... — murmura-t-elle. Mathilde se trompait.
Ce n'était pas le roman à la mode, c'était la solitude qui dégageait Tennui dont son âme était obsédée.
Habituée depuis deux semaines à la présence incessante de Paul, elle ne pouvait se passer de lui, et la maison qu'il venait de déserter lui semblait vide.
Elle quitta sa chaise longue, ftt le tour du jardin, s'ennuya de plus en plus, regagna le salon, essaya de dormir, mais ne vint point à bout de fermer les yeux, monta dans sa chambre à coucher et, pour tuer le temps, se mit à fouiller les meubles, rangeant et dérangeant ses dentelles et ses bijoux.
En furetant dans les tiroirs d'un petit chiffonnier qu'elle n'avait point ouvert depuis son déménagement de la rue de la Rochefoucauld, elle mit la main sur un coffret en vieil argent ciselé. — Elle fit tourner dans la serrure la clef lilliputienne et ouvrit ce coffret.
Il renfermait des papiers entassés pêle-mêle et attestant par leur désordre qu'ils avaient été placés là tout à fait au hasard.
— Voilà une occupation ! — se dit Mathilde. — Peut-être au milieu de ce fouilHs trouverai-jades choses intéressantes...
Elle vint s'asseoir près d'une fenêtre, renversa sur ses genoux le contenu du coffret et se mit en devoir d'examiner les papiers, pour les trier ensuite et pour déchirer ou brûler ceux qui lui sembleraient insignifiants.
Il y avait un acte de naissance, des factures acquittées, quelques papiers timbrés, et des lettres, de nombreuses lettres dont les écritures et les dates marquaient les trop nombreuses étapes d'une vie plus agitée qu'il n'aurait fallu...
Mathilde en relut quelques-unes et les froissa dans ses mains avec un geste de colère et de dégoût.
— Au feu ! — dit-elle presque à voix haute, — Au feu ces odieux souvenirs, et que ne puis-je, en les livrant aux flammes, anéantir en même temps un passé qui me fait horreur !
Cependant elle ne se leva pas tout de suite pour procéder à l'exécution résolue, et elle continua ses recherches.
Tout à coup un petit billet très fripé se trouva sous ses doigts.
Il portait le nom et l'adresse de René Jancelyn, mais le timbre de la poste ne l'estampillait pas.
— L'écriture de Fabrice ! — pensa la jeune femme.
Elle déplia ce billet et lut les lignes suivantes en style télégraphique :
« Mon cher René,
« F. Baltus a le chèque dwis les mains. H. — Situation tendue. — Vite tm conseil, billet.
« S décembre 73.
- Il jiarle dfmi expert et du P. de la J'' attends, café du Helder. — Bride
— F. Baltus... — murmura Mathilde en fronçant les sourcils comme quelqu'un dont la mémoire travaille. — D'oii me vient ce billet?... — Ah! je me souviens... Monfrère, un jour, l'alaissé tomber chez moi, à son insu, en ouvrant son portefeuille. — Curieuse comme toutes les femmes, j'ai voulu savoir... j'ai mis le pied sur le papier, et René estparti sans se douter qu'il l'avait perdu... — F. Battus. ..}e me rappelle ce nom... — L'homme dont j'ai vu guillotiner l'assassin à Melun, le jour oii Fabrice retrouvait son oncle, se nommait Frédéric Baltus... — Quel est ce chèque dont parle le billet? — Je ne sais pourquoi, mais il me semble qu'entre mon frère et Fabrice il y avait un secret au sujet de M. Baltus... C'est peut-être tout simple... Fabrice connaissait ce jeune homme et, sachant que René est de première force en écritures, il voulait sans doute le faire nommer expert... — Qu'est-ce que c'est que le P. de la R. ? — Le procureur de la République, sans doute... — Il était donc question d'un crime?... — C'est singulier, tout cela! — Il faudra que je questionne René, — il me grondera peut-être d'avoir été curieuse, mais il ne refusera pas de me répondre... — Je garde ce chilTon...
Mathilde avait fini d'inspecter tous les plis que contenait le coffret.
Elle y remit le billet mystérieux et quelques autres papiers utiles à conserver, elle le referma sans en retirer la clef, le replaça où elle l'avait pris, brûla dans la cheminée les vieilles lettres d'amour qui n'éveillaient plus dans son esprit qu'un sentiment do honte, puis elle se rassit et resta longtemps songeuse, ren-
\ versée en arrière, les mains croisées derrière sa jolie tête blonde, et le regard ; fixé sur quelque objet qu'elle ne voyait pas...
Peu à peu ses paupières s'alourdirent.
'' Le sommeil, appelé en vain une heure auparavant, venait de lui-même. — La
l jeune femme s'endormit.
I Quand elle se réveilla, son premier coup d'œil fut pour la pendule.
I Les aiguilles indiquaient six heures et demie.
I Mathildfi descendit aurez-de-chaussée.
I — M. de Langeais est-il rentré? — demanda-t-elle à la femme de
\ chambre.
; — Non, madame
I — Vous en êtes sûre?...
\ — Oh! oui, madame...
' L'inquiétude vague de la jeune femme passa brusquement à l'état aigu et se
• compliqua de jalousie.
I — Il allait chez son banquier, il le disait du moins... — pensa-t-elle. — Son
; banquier n'a pas pu le retenir si longtemps... D'ailleurs, si je ne me trompe, les ; maisons de banque ferment à quatre heures... et il en est tout près de sept!... ! — Où est Paul? — Que fait-il? Un accident peut-être... Mais non... — Une autre l femme plutôt... — Une autre femme! une rivale! Ah! si je le savais!... — ' D'abord, s'il me trompe, j'en mourrai...
Et Mathilde, dévorée d'angoisses, alla s'installer près de la grille du jardin; ; — là. le cœur bouleversé, la tête à l'envers, les yeux humides, elle attendit. \ Le soleil baissait.
l Sept heures sonnèrent.
{ M. de Langeais ne revenait pas.
— Ah ! — dit la jeune femme à haute voix, — il me semble que je deviens folle ! !
A ce moment précis le roulement des roues d'une voiture se fit entendre dans l'avenue et se rapprocha rapidement.
Mathilde ne respirait plus.
— Est-ce lui, enfin? — balbutia-t-elle.
C'était bien Paul de Langeais.
Le coupé fit halte devant la grille.
— C'est vous!... enfin, c'est vous ! — s'écria Mathilde en s'élançant vers le jeune homme au moment où il descendait de voiture.
Elle lui jeta ses deux bras autour des épaules, et tendit son front à ses lèvres.
Après un mouvement d'imperceptible hésitation, M. de Langeais effleura le front qui s'offrait à lui et que cou\Taient à demi les cheveux en désordre. — Mais ce baiser fut si froid que Mathilde sentit son cœur se serrer.
— Comme vous revenez tard. . . — murmura-t-elle d'une voix à peine distincte . Oui... — répondit laconiquement Paul, — j'ai été retenu plus longtemps
que je ne croyais devoir l'être...
— Chez votre banquier? |
— Chez mon banquier. |
— Bien vrai? |
— Ai-je l'habitude de mentir? — demanda M. de Langeais d'un ton raide. |
— Xon. . . oh ! non ! . . . — reprit vivement Mathilde. — Je ne sais ce que je dis. . . il ne faut pas m'en vouloir... C'est que, voyez-vous, j'étais si inquiète... — J'avais | peur... I
Elle s'interrompit. >
— Peur? — répéta Paul, — de quoi? \ /— De tout... d'un accident... puis je craignais aussi qu'une autre femme ]
peut-être... j
Mathilde s'interrompit de nouveau. ;
Le jeune homme haussa les épaules. ]
— Ah! — répliqua-t-il, — vous êtes folle!... ,
— Que voulez-vous... Je suis jalouse... Est-ce ma faute?... Je vous aime tant... — Il me semble que toutes les femmes doivent vous aimer de même et chercher à vous plaire. — Je me figurais que l'une d'elles avait réussi, et que vous ne reviendriez plus... plus jamais... i
— Eh bien, maintenant, vous voilà rassurée... i
— Pas tout à fait. \
— Comment? j
— Vous n'êtes pas du tout le même qu'au moment de votre départ... — Vous i paraissez sombre et triste... — Il me semble qu'il a dû se passer quelque chose \
I que je ne sais pas, et que vous m'apportez de mauvaises nouvelles. i
I — Vous vous trompez, Mathilde...
\ — Ainsi, je n'ai rien à craindre?
l —Rien...
', — Vous qui ne mentez jamais, Paul, oseriez-vous me jurer cela?
— Pourquoi non? Mais à quoi bon d'inutiles serments à propos des enfan- I tillages qui sans motif vous traversent l'esprit ? — Laissons cela et parlons d'autre i chose.
\ Les questions de la jeune femme, auxquelles il ne répondait cependant que
I d'une façon tout évasive, contrariaient et gênaient Paul de Langeais, cela sau- < lait aux yeux, et Mathilde était trop intelligente pour ne point s'en apercevoir. I Elle sentit redoubler son angoisse; son cœur se serra de plus en plus, mais
Le matelot saisit la jeuue femme et s'élance daas l'escalier dout les marches carbomsées s'écrouleuL
sous ses pieds. (Page 470.)
elle cessa d'interroger et, prenant le bras du jeune homme qu'elle passa sous le sien, elle dit d'une voix qu'elle s'efforça d'affermir et même de rendre gaie :
— Nous allons dîner, mon ami... Voulez-vous me suivre?
— Sans doute...
— Avez-vous faim?
— Je ne crois pas...
— Baste ! l'appétit, dit-on, vient en mangeant... — Nous en aurons peut-être tout à l'heure une preuve nouvelle...
LlV. 58. F. ROY. éditeu
Et Mathilde entraîna Paul dans la salle à manger, où la femme de chambre les serNÎt.
Le dîner fut mortellement triste.
L'appétit ne venait point à M. de Langeais.
Mademoiselle Jancelyn parlait pour s'élourdir, mais c'est à peine si de loin en loin elle obtenait une réponse.
Les larmes lui montaient aux yeux. — Il lui semblait de plus en plus positif que quelque chose d'inconnu et de funeste allait se produire dans sa vie, et qu'un malheur planait sur elle.
En de telles conditions le repas ne se prolongea guère et s'acheva silencieusement.
Mathilde la première quitta la table, s'approcha de Paul qui lui faisait face et, s'appuyant doucement sur son épaule, murmura tout bas à son oreille d'une voix presque suppliante :
— Viens-tu?...
— Où? — demanda M. de Langeais.
— Au petit salon qui touche à notre chambre...
— Pourquoi monter si vite?
— Que faire si nous ne montons pas?
— La soirée est magnifique^ allons plutôt au jardin...
— Non... — au jardin on pourrait nous entendre...
— Eh bien, qu'importe?
— Il importe beaucoup, — répliqua Mathilde, — viens là-haut, je t'en prie...
— Soit... — murmura Paul avec une contraction des sourcils qui n'annonçait point que l'acquiescement ainsi formulé lui fût agréable.
I II suivit Mathilde au premier étage et franchit avec elle le seuil du petit salon
I où nous avons vu la jeune femme dormir dans l'après-midi.
I Elle s'assit sur une chauffeuse et fit signe à M. de Langeais de venir prendre
i place à côté d'elle.
I II obéit, mais avec une contrainte manifeste.
I Mathilde avait frappé sur un timbre.
j La femme de chambre alluma les cinq bougies d'un candélabre placé sur un
I meuble et se retira.
i — Maintenant, — dit la sœur de René, — nous sommes seuls, bien seuls...
'/ Causons...
j — Et de quoi parlerons-nous? — demanda le jeune homme avec un sourire
j forcé.
— Paul... cher Paul, — reprit Mathilde, — tu ne veux pas me faire souffrir l plus longtemps sans motif, moi qui donnerais ma vie pour l'épargner une souffrance... Tu vas me dire franchement ce qui te préoccupe...
— Rien... Je te le répète...
— Eh bien ! au risque de te déplaire encore, je te répondrai qu'en affirmant cela tu me trompes ! — Au moment où tu descendais de voiture ton air rêveur et sombre m'a frappée vivement. — Soutiendras-tu que tu n'as rien quand je te rappellerai la froideur de ton baiser ! Ta lèvre était de g-lace en effleurant mon front! et pendant le dîner tu ne m"as pas dit vingt paroles! Et tout à l'heure tu | ne voulais pas monter ! . . . — tu semblais craindre de t'isoler avec moi. . . — Est-ce \ que tout cela est naturel?... — Voyons, cher Paul, aie confiance en moi... —
Tu es revenu de Paris sous une impression attristante... — Pourquoi? — A quel ^
propos? — Que s'est-il passé? Qui as-tu vu? Que t'a-t-on appris? |
M. de Langeais baissa la tête. >
— Ne m'interroge pas... — balbutia-t-il.
— Pourquoi?
— Parce qu'il vaut mieux que je me taise.
— Ne vois-tu pas que ton silence me fait mal?.,. — Je veux savoir... — On t'a parlé de moi, j'en suis sûre...
— Non... et d'ailleurs, qu'aurait-on pu me dire?...
— Du mal! beaucoup de mal!... — Hélas! c'est si facile ! — Combien de femmes jalouses de mon bonheur, combien d'hommes envieux du tien, chercheront peut-être à me noircir à tes yeux en te montrant mon odieux passé plus odieux encore qu'il ne l'est! — Et cependant la Mathilde d'autrefois n'existe plus, je te le jure! — Depuis que je t'aime, depuis que je t'appartiens, je ne me reconnais pas moi-même!... Tout est changé en moi, va! bien chancre! |
— Personne ne m'a parlé de toi... — répliqua Paul vivement, — je t'en donne î ma parole d'honneur ! . . .
— Dois-je comprendre que je ne suis ni directement ni indirectement la cause de ta préoccupation?
— Oui etnon...
— Explique-toi, je t'en supplie... — Quelle que soit ma part de responsabilité dans tes soucis, je veux la connaître... — Au moins, quand je saurai de quoi tu m'accuses, je pourrai me disculper. . .
— Mais je ne t'accuse pas...
— Je te dis que tu m'accuses ! ! — Au nom du Ciel, réponds-moi... Dis-moi tout, ou je vais croire que tu ne m'aimes plus...
La veille ou le matin de ce jour, Paul aurait répondu à une telle parole en prenant sa maîtresse dans ses bras, en la pressant contre son cœur, et la jeune femme s'attendait sans doute à une tendre démonstration de ce genre...
Son attente ne se réalisa point.
M. de Langeais se contenta d'attacher sur elle un long et mélancolique regard.
Mathilde ressentit si douloureusement cette déception que des larmes inondèrent ses joues. \
— Paul, cher Paul, — balbulia-t-elle, — tu me caches un secret, je le vois bien, et ce secret doit être terrible... — Aie confiance en moi, par pitié! — Par pitié, dis-moi tout!... Tu vois bien que le doute me rend folle, et que les angoisses me tuent!
Mathilde, en parlant ainsi, avait jeté ses bras autour du cou de M. de Langeais et sanglotait sur sa poitrine.
L'émotion provoquée par cette crise de désespoir fut plus forte que la résolution froide du jeune homme.
— Eh bien, oui, — fit-il, — je vais parler... — Tu sauras tout, mais il faudra me répoudre franchement.
— Oui, oh ! oui ! je le jure! D'ailleurs je n'ai rien à cacher...
— lly a quelques semaines, tu t'en souviens, je t'envoyai un chèque destiné à l'acquisition d'une parure qui te donnait envie...
— Si je m'en souviens!... — s'écria Mathilde.
— Tu te souviens du chiffre inscrit sur ce chèque ? — poursuivit M. de Langeais.
Parfaitement... — Ce chiffre était égal au prix de la parure désirée par
moi, et que tu m'offrais avec une princière galanterie.
— Et le prix de cette parure?
Vingt-cinq mille francs... — Mais pourquoi me questionner au sujet d'un
chiffre que, pas plus que moi, tu ne peux avoir oublié ?
— Ne m'interroge pas, et laisse-moi continuer... — dit M. de Langeais... Mathilde fit un signe affirmatif.
— Ce chèque de vingt-cinq mille francs, — poursuivit le jeune homme, — a-t-il été présenté à la caisse de mon banquier?
— Mais sans doute...
— Quand?
— Le lendemain du jour où je l'avais reçu.
— Es-tu allée toi-même en toucher le montant?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je craignais les coups d'œil indiscrets, les remarques et les commentaires des employés...
— Qui as-tu envoyé à ta place? ■.
I — Mon frère René.
I — C'est étrange ! — murmura Paul dont le front, qui s'était éclairci pendant
quelques secondes, redevint sombre tout à coup...
— Étrange? — répéta Mathilde. — Que vois-tu d'étrange à cela? Au lieu de répondre à cette question M. de Langeais continua :
— Es-tu bien sûre que ton frère se soit présenté en personne à la caisse avec le chèque, et qu'il ait touché les vingt-cinq mille francs?
— Parfaitement sûre. . .
— En as-tu la preuve ?
— Oui, et la meilleure de toutes,
— Laquelle?
— J'avais confié le chèque à René vers les cinq heures du soir ; le lendemain, avant onze heures, il est venu déjeuner avec moi et m'a remis la somme qu'on venait de lui compter...
— Allons, — s'écria Paul, — cela devient de plus en plus incompréhensible!... — A moins, — ajouta-t-il, — que ça ne soit trop clair...
— Je ne vois rien d'obscur là-dedans ! ! — dit la jeune femme, très intriguée de ces dernières paroles et de l'interrogatoire que Paul lui faisait subir. — Est-ce une énigme que tu me donnes à deviner?
— Une énigme, oui... très sérieuse, et dont le mot, j'en ai peur, est terrible...
— Paul, explique-toi !... tu m'effrayes!... — S'agit-il toujours de ce chèque?
— Toujours...
— Eh bien?
— Eh bien, le chèque de vingt-cinq mille francs n'a pas été présenté chez mon banquier le lendemain du jour où je te l'avais fait parvenir...
— C'est impossible !... — interrompit Mathilde.
— Je n'en sais rien, mais c'est prouvé. . . — Et à la place de ce chèque on en a présenté ce matin un autre... Tu entends, ce matin même!...
— J'entends, mais je ne comprends pas... Paul eut un sourire ironique et reprit ;
— Je vais m'expliquer...
Il n'eut pas le temps de le faire.
Un vigoureux coup de sonnette, retentissant à la grille de la villa, arrêta la parole sur ses lèvres.
— Qui peut venir à cette heure? — demanda M. de Langeais.
— Mon frère, sans doute... — répondit Mathilde. Le jeune homme tressaillit et répéta :
— Ton frère ! !
— Je le crois... — Un mot de lui m'a prévenue qu'il allait partir pour un long voyage, et qu'il viendrait me dire adieu...
— Ah! fit M. de Langeais d'une voix sourde, il arrive bien mal! ! Mathilde, se méprenant au sens de ces mots, répliqua :
— Je trouve qu'au contraire il arrive merveilleusement à propos... — Il va
1 te donner les explications que tu désires, et t'apprendre comment il se fait que
' le chèque en question n'ait été touché qu'aujourd'hui.
l Paul, regardant la jeune femme à la dérobée, se demanda :
— Est-elle de bonne foi?
Au moment où il se posait cette question, on frappa deux coups légers à la porte du petit salon.
\ —Entrez! — dit Mathilde.
Ea femme de chambre parut sur le seuil. I — Madame, — fit-elle, — c'est le frère de madame.
I Mathilde jeta sur Paul un regard interrogatif.
\ Le jeune homme était devenu très pâle.
Ce fut lui qui répondit.
\ — Priez M. Jancelyn de monter — commanda-t-il d'une voix dont les into-
} nations parurent à Mathilde singulières et inquiétantes.
— A la minute précise où mon frère a sonné, — reprit- elle, — tu allais m'exj pliquer quelque chose.
\ — Ah I sois tranquille ! — répliqua Paul^ — tu ne perdras rien pour attendre !
\ René Jancelyn entra.
I — Bonsoir, petite sœur... — dit-il en embrassant Mathilde. — Monsieur de
1 Langeais, je vous salue...
1 Paul lui rendit son salut, mais d'une façon raide et contrainte.
I Les deux hommes ne s'étaient, jusqu'à ce jour^ rencontrés qu'une seule fois.
< — M. de Langeais avait une nature trop délicate et un sentiment trop exquis
des convenances pour nouer des relations, même superficielles, avec le frère de
sa maîtresse.
Par le seul fait que René acceptait la situation irrégulière de sa sœur, il lui
semblait indigne de toute estime.
René se rendait compte à merveille du mépris qu'il inspirait à Paul, mais que
lui importait ce mépris ?. . .
I — Tu viens bien tard... — commença Mathilde.
\ — C'est \Tai... — répondit René, — je ne crois pas cependant qu'il soit tout
à fait heure indue... d'ailleurs je n'ai pu venir plus tôt... — Tout un monde ; d'affaires ! Une sorte de liquidation générale ! Mais, comme je pars demain matin, î je n'ai pas voulu me mettre en route sans t'avoir embrassée, et me voilà!... 1 — Tu as d'autant mieux fait de venir que tu pourras donner à M. de Lan-
\ geais des renseignements précis au sujet d'une affaire .qui le préoccupe... \ — Je suis aux ordres de monsieur le vicomte... — répliqua René avec une
\ assurance plus apparente que réelle, car il ressentait un commencement de I défiance et de trouble. — De quoi s'agit-il?
; — Tu as bien touché pour moi, n'est-ce pas, — demanda Mathilde, — un
\ chèque de vingt-cinq mille francs signé par M. de Langeais?
René sentit un petit frisson d'angoisse courir sur sa chair, mais il était assez maître de lui-même pour dissimuler ses impressions, quelle qu'en fût la nature ou la violence ; — il répondit donc du ton le plus naturel :
— Certainement j'ai touché, et tu le sais aussi bien que moi, petite sœur, puisque avant midi, ce jour-là. je t'ai remis les fonds...
Mathilde se tourna vers Paul.
— Tu vois... — lui dit-elle. — Je savais bien. ..il ya là quelque malentendu... M. de Langeais, sans même paraître l'entendre, s'adressa à René et le fit en
ces termes :
— Vous êtes bien certain, monsieur, de n'avoir pas commis quelque erreur?...
— Quelle erreur, je vous prie, aurais-je pu commettre? — répliqua fort effrontément René.
— C'est à vous, monsieur, que je le demande...
— Il m'est impossible de répondre, ne comprenant pas la question...
— Elle est bien simple cependant, et vous me semblez oublieux. — Je vais donc vous rafraîchir la mémoire... — Au jour indiqué par votre sœur et par vous on ne vous a pas vu chez mon banquier, et vous n'avez présenté ou fait présenter à la caisse aucun chèque de vingt-cinq mille francs...
— Mais, monsieur... — interrompit René.
— AL! laissez-moi continuer! — fit violemment Paul de Langeais. — Je le répète et je l'affirme, on ne vous a pas vu et vous n'avez envoyé personne ! !
— En revanche, ce matin même, on a touché le montant d'un chèque signé par moi, sinon souscrit par moi... un chèque de quarante-cinq mille francs... Entendez-vous, monsieur?
— QUARANTE- CINQ MILLE FRANCS ! — répéta Mathildc stupéfaite, — comment cela peut-il se faire?...
Paul étendit la main vers René.
— C'est ce que, pour la seconde fois, je demande à monsieur ! ! — dit-il. Le coup était direct et rude.
Néanmoins l'associé de Frantz Rittner fit bonne contenance.
— Eh ! monsieur, — s'écria-t-il,j'ig-nore absolument ce que tout cela signifie...
— Je me suis dérangé pour rendre service à ma sœur... — J'avais un chèque de vingt-cinq mille francs... On m'a compté vingt-cinq mille francs, je vous le répète ! — Le reste ne me regarde pas, et je n'ai point à m'en occuper !
Paul de Langeais tira de sa poche un carnet, l'ouvrit et consulta l'une des feuilles. •
— \ous avez présenté un chèque de vingt-cinq mille francs, soit ! — repritil ensuite. — Quel numéro d'ordre portait ce chèque ?
— Je n'en sais rien... — répondit impudemment le frère de Mathilde. — Pourquoi m'en serais-je inquiété ? pourquoi m'en souviendrais-je?
— Ce chèque, — continua le gentleman, — ce chèque portait et porte encore le numéro o,o20 que vous voyez inscrit sur la souche en regard du chiffre vingtcinq MILLE tracé par moi, effacé par vous, et remplacé par le chiffre quarantecinq mille! Monsieur René Jaucelyn, vous êtes un faussaire !
— Paul... — balbutia la jeune femme effarée. — Que dis-tu là 1 Ce serait monstrueux, mais grâce à Dieu c'est impossible !
Le frère de Mathilde se sentait pris, ce qui ne l'empêcha point de jouer l'indignation et de se donner Tattitude d'un homme injustement soupçonné.
— Vous m'insultez, monsieur ! — s'écria-t-il, — vous m'en rendrez raison ! Paul eut un sourire moqueur, accompagné d'un geste dédaigneux.
— Vous rendre raison! — répliqua-t-il, — moi... à vous?... — Allons donc ! — vous plaisantez, monsieur 1 — Depuis quand les gens de ma sorte rendent-ils raison aux clients du bagne?...
René, devenu livide, fit un mouvement comme pour bondir sur M. de Langeais.
Malhilde, folle d'épouvante et de douleur, s'élança entre eux...
— Paul, — s'écria la jeune femme en joignant les mains, — je t'en supplie, je te le demande à genoux, ne répète pas cette accusation odieuse... — Songe à ce que tu dis...
\ — Je dis, — s'écria M. de Langeais dont la colère et Tindignation grandis- |
5 saient et qui n'était plus maître de lui-même, — je dis que vous m'avez pris { pour un niais, et que vous vous êtes trompé! — Vous avez cru qu'un gentil- { \ homme de province, nouveau venu dans la vie parisienne, assez épris et assez l riche pour glisser dans un bouquet un chiffon de papier rose valant vingt-cinq \ mille francs, était un naïf ou un fou, jetant sa signature au hasard, et alors, j en homme habile que vous êtes, spéculant sur ma sottise ou sur ma folie, vous avez falsifié le chèque et vous m'avez volé vingt mille francs...
— rson !... cent fois non !. .. — interrompit Mathilde avec exaltation, — René n'a pas fait cela!... Il est mon frère !... Je réponds de lui, et l'insulter c'est m'insulter moi-même! !...
— Ah ! taisez-vous aussi, vous ! ! — commanda Paul d'une voix tonnante. — Après la comédie de la femme amoureuse, ne jouez point le drame de la femme offensée ! ! — Ce serait peine perdue... J'ai'cessé d'être dupe...
— Mon Dieu... mon Dieu ! — balbutia Mathilde en fondant en larmes. — Est-ce bien toi qui parles? — Me soupçonnes-tu véritablement d'être complice d'un acte abominable?...
— Acte que je n'ai point commis, je le jure 1 1 — dit René dont le sang-froid
Reué! cria uue voix soiLuut du coupé qui lit halle aussitôt. (Paye 47i.)
était revenu. — Expliquons-nous avec calme, monsieur le vicomte, et vous me j jugerez mieux... ^ ;
— Ainsi donc, — répliqua Paul, — vous avez toutes les audaces ! — Ah ! | '; vous voulez une explication ! . . . — Je vous l'accorde ! — Elle sera claire et ne sera pas lon,i;ue !
j II ouvrit de nouveau le carnet de chèques dans lequel se trouvait la feuille détachée, et il poursuivit :
— C'est si simple, pardieu ! qu'un enfant comprendrait! — Voici le chèque
LlV. 59 F- HOY, éditeur.
lavé et surchargé, votre œuvre !... — Au lieu du chiffre de vingt-cinq mille fi'ancs que j'avais tracé, il porte d'une écriture qui ressemble à la mienne, mais qui n'est pas la mienne, le chiffre de quarante -cinq mille... — Or ce chèque est sorti des mains de votre sœur pour passer dans les vôtres, vous en convenez vous-même... C'est vous qui l'avez présenté, et c'est à vous qu'on l'a payé!... — Concluez, monsieur, s'il vous plaît...
Mathilde se laissa tomber à genoux aux pieds de son amant. — Elle comprenait enfin l'infamie de René. ;
Grâce!... — balbutia-t-elle en tendant vers Paul ses mains suppliantes.
\ — Grâce, au nom du Ciel !...
I Grâce, dites-vous ! — répéta M. de Langeais. — Ah ! soyez tranquilles tous
; les deux ! — Je ne vous livrerai pas à la justice. — Si je vous dénonçais, il fauf drail témoigner contre vous devant un tribunal... 11 faudrait avouer tout haut que \ j"ai vécu dans l'intimité de la sœur d'un faussaire ! Il faudrait remuer trop de ; ; boue, et j'ai peur des éclaboussures !... Vivez en paix dans votre honte et parta- ; ; oez-vous mes dépouilles... — Moi j'ai soif d'air pur, et je pars... \
\ Mathilde se tordait les bras en répétant : \
— Pitié ! je ne suis pas coupable... \ Le vicomte n'entendait rien. \ Il poursuivit :
— Je vous épargne, non pour vous, mais pour moi... — Seulement ne vous ] , retrouvez jamais sur ma route... — Oubliez jusqu'à mon nom... — Je ne vous \ \ connais plus... — Je dédaigne de vous envoyer au bagne, et je ne veux même \
pas garder la preuve de votre crime... \
M. de Langeais, en disant ce qui précède, jeta sur le tapis le chèque falsifié >
qu'il tenait toujours à la main, et sortit de la chambre sans écouter et sans re- \
garder Mathilde qui continuait à balbutier d'une voix éteinte: \
— Grâce... pitié pour moi... Je suis innocente et je t'aime... \ René eut un sourire cynique au moment où la porte se refermait, et s'élança \
pour ramasser le chèque tombé entre lui et sa sœur. \
La jeune femme avait vu, ou plutôt deviné, le mouvement de son frère. \
Elle le devança, saisit le papier, et se dressa devant le misérable, les yeux ■
étincelants de fureur, en serrant le chèque dans sa main crispée. \
Un tremblement nerveux agitait son corps, ses dents s'entre-choquaient, un i
large cercle de bistre se dessinait autour de ses paupières rougies. \
Elle étendit le bras vers René qui recula malgré lui, surpris et cll'rayé de >
cette attitude menaçante. ;
— Ah ! — cria Mathilde d'une voix rauque, — Paul a dit la vérité ! tu es un ! lâche 1 tu es un infâme ! tu ^-s un faussaire !... ;
— Eh bien, après ? — répliqua brutalement le complice de Fabrice et de Ritt- ; lier, — que t'importe cela?... — A'e t'ai -je pas donné ce qui te revenait? — As-
tu quelque chose à me réclamer?.. Ai-je souci de tes injures? — Rends-moi ce chèque et tais-toi ! \
— Lâche et menteur! — continua la jeune femme, — je n'ai rien à te ré- \ clamer, dis-tu? — Je te réclame mon bonheur que tu viens d'anéantir! — J'ai- \ mais... J'étais aimée... j'oubliais le passé funeste... je pouvais le faire oublier... ] L'avenir, enfin m'appartenait... — ïu viens de tout briser... — Paul de Lan- \ g"eais grâce à toi me méprise et, maintenant qu'il te sait infâme, il ne reste plus \ qu'à le tuer demain, comme on a tué Frédéric Baltus il y a six mois ! !
Eli entendant le nom de l'homme assassiné René tressaillit violemment, devint pâle comme un spectre et sentit le vertige s'emparer de lui, \
11 promena autour de la chambre des yeux hasards pour s'assurer que per- \ sonne n'était là pour écouter les paroles de sa sœur. \
Puis, chancelant ainsi qu'un homme qui vient de recevoir sur la tête un coup \ de massue, il balbutia : \
— Silence, malheureuse folle ! ! — Silence ! !... \
— Ah ! — continua Mathilde dont les prunelles s'injectaient de sang. — Ah ! ? tu as peur I Ah! tu voudrais que je me taise ! — N'y compte pas ! !... Je par- \ lerai ! !... — Je te connais maintenant, infâme... Je te connais bien ! tu n'es pas \ seulement un faussaire, tu es un assassin, ou le complice d'un assassin ! Ce chèque m'a tout fait comprendre... — C'est à propos d'un chèque falsifié comme \ celui-ci que Fabrice et toi vous avez résolu la mort de Frédéric Baltus... — J'ai une lettre eu mon pouvoir... Une lettre que t'écrivait Fabrice et que tu as perdue \ chez moi... — Je ne la comprenais pas alors... Aujourd hui j'en comprends cha- \ que mot... et je la garde, cette lettre, et je garde le chèque que voici, et je m'en fais des armes contre toi ! ! — Rends-moi mon amour ! rends-moi mon bonheur ! . . . Rends-moi Paul de Langeais, ou je t'envoie à l'échafaud, et Fabrice en même temps !...
Et la jeune femme, pareille à une furie vengeresse, marchait, les poings levés, vers son frère.
René, livide de peur et de rage, lui saisit les poignets
— Donne-moi le chèque!... donne-moi la lettre!... — dit-il d'une voix sourde qui sifflait en passant entre ses dents serrées.
Mathilde répéta :
— Rends-moi monamant!... Rends-moi mon bonheur !... sinon l'échafaud!... Tu entends?
— Ces papiers !... ces papiers!... — reprit René.
— Jamais !
— Je les veux et je les aurai
— Je te défie!...
Le misérable accepta le défi.
De son bras gauche^ avec une vigueur doublée par la colère, il enlaça Mathilde
afin do paralyser sa résistance, tandis que de la main droite il s'efforçait de lui enlever le chèque...
La jeune femme se débattait pour échapper à la brutale étreinte de René, elle se tordait comme une couleuvre, elle lui mordait le poignet en balbutiant :
— Tu n'auras rien!... tu me tuerais plutôt! — Rends-moi mon amant!... Rends-moi mon bonheur !
René, haletant, se taisait sans lâcher prise.
La lutte était effroyable.
Mathilde, quoique plus faible, ne semblait pas devoir être facilement vaincue.
Tout à coup, par un effort violent et imprévu, elle se dégagea, glissa le chèque dans le corsage de sa robe, se réfugia dans l'une des angles du petit salon et se mit en défense comme une tigresse acculée.
René bondit de nouveau sur elle, et le combat corps à corps recommença silencieux et terrible.
On n'entendait que le bruit des respirations stridentes, accompagnant des piétinements sourds.
Le complice de Rittner avait saisi sa sœur par les épaules et la serrait do manière à l'étouffer, ou tout au moins à lui faire perdre connaissance.
Sans doute il allait y réussir, quand il chancela et perdit l'équilibre. — Ses pieds venai-ent de s'embarrasser dans la longue traîne de Mathilde.
Il tomba à la renverse en entraînant la jeune femme avec lui, et tous deux se débattirent enlacés, lui, resserrairt de plus en plus son étreinte homicide, elle, se défendant avec ses ongles, avec ses dents...
Ce groupe étrange et sinistre, roulant sur le tapis comme un nœud de serpents, heurta le guéridon sur lequel se trouvaitle candélabre à cinq branches et le renversa.
Ni le frère ni la sœur ne s'en aperçurent dans le premier moment.
Que leur importait Tobscurité?
René voulut en finir. .
I II saisit de la main droite le coude Mathilde; — ses doigts crispés agirent à
I la façon d'un étau; — ses ongles déchirèrent l'épiderme.
La jeune femme se mit à râler.
Une seconde de plus et ce râle allait devenir celui de l'agonie.
René se releva brusquement. — Une grande clarté remplissait le petit salon.
— Le feu!... — balbutia le faussaire.
Mathilde, étranglée à demi, se ranima pour répéter :
— Le feu !
Les bougies du candélabre renversé avaient enflammé les rideaux, et l'incendie se propageait avec la vitesse de la foudre, remplissant l'atmosphère de la fumée acre des étoffes consumées.
— Tu voulais m'envoyer à l'échafaud, chère sœuri! — s'écria René. — Je ne te crains plus, et ton secret va mourir avec toi ! !...
En même temps il bondit au dehors, referma derrière lui la porte à double tour et prit la clef, laissant Mathilde au milieu des flammes...
xxxin
— Ah! le misérable! — cria la jeune femme parvenant, non sans peine, à se dresser sur ses genoux d'abord, puis sur ses pieds. • — Le misérable! il m'enferme et le feu grandit! — Il veut me brûler vive! ilm'assassine... et je suis sa sœur!... — A moi!... au secours! Venez à mon aide! — je ne veux pas mourir... — Sauvez-moi... Je veux me venger...
Ce désir de veng-eance rendit à Mîithilde la force nécessaire pour se traîner jusqu'auprès du petit meuble dont nous avons parlé.
Elle prit le coffret dans lequel étaient enfermés ses papiers, elle y plaça le chèque signé par Paul de Langeais et falsifié par René.
Ceci fait, et sachant la porte fermée, elle courut à l'une des fenêtres avec la résolution de l'ouvrir et de se précipiter au dehors depuis le premier étage, au risque de se briser dans la chute.
Hélas! les rideaux enflammés, les tentures que dévorait l'incendie, formaient devant elle une barrière infranchissable...
Il lui fallut reculer jusqu'au milieu de la pièce.
Elle se sentait défaillir.
La fumée devenait de plus en plus épaisse, le plancher craquait.
Mathilde voulut appeler de nouveau à l'aide. — La parole expira dans sa gorge haletante.
Elle se laissa tomber à genoux et, se souvenant tout à coup d'une prière de son enfance oubliée depuis longtemps, elle la répéta machinalement en regardant les flammes avec des yeux hagards.
Le cercle de feu se rapprochait.
Mathilde aurait pu compter les minutes qui désormais lui restaient à vivre.
Cependant, depuis le dehors, on apercevait l'incendie.
Les deux femmes au service de Mathilde, entendant les appels désespérés de leur maîtresse au milieu des crépitements du brasier, avaient perdu la tête et parcouraient les rues voisines en criant au feu^
Dans cette partie de Neuilly les habitations sont séparées les unes des autres par de vastes jardins; — néanmoins quelques personnes commençaient à arriver sur le lieu du sinistre, pleines de bonne volonté, mais impuissantes à porter secours.
Et d'ailleurs, que faire? — une fumée noire et épaisse fermait toutes les issues. — Le feu attaquait l'escalier...
470 LE MÉDECIN JjES FOLLES
Pénétrer dans cette maison condamnée, c'était courir à une mort certaine...
Tout à coup cependant la porte à demi consumée du petit salon vole en éclats sous un choc formidable... \
Un homme en costume de marin bondit dans la pièce où il a entendu pousser des cris, mais la fumée l'aveugle; — il ne voit rien... — il parle ; — on ne lui ; répond pas. 5
— Tonnerre de Brest ! — murmure cet homme. — Suis-je arrivé trop tard i ou me suis-je trompé de chambre? — Griller sa peau pour le roi de Prusse, c'est \ ça qui ne serait pas drôle ! . . . {
Soudain un jet de flamme écarlate, traversant les ténèbres, éclaire l'endroit \ où se trouve Mathilde, accroupie et presque inanimée, mais n'ayant point lâché > le coffret. i
Le matelot glisse ce coffret dans sa chemise de flanelle, saisit et soulève la \ jeune femme qui perd connaissance entre ses bras robustes, sort de la chambre I en bondissant comme il y est entré, s'élance dans l'escalier dont les marches l carbonisées s'écroulent sous ses pieds, et se ^"ouve enfin au dehors^ sain et sauf, ; avec son fardeau. j
— Il n'était que temps I — dit-il enaspir;.:i[ une énorme bouffée d'air pur. \ — Tonnerre de Brest! ça chauffe crânement dur là-dedans !... ;
En ce moment un jeune homme perça la foule qui s'amassait dans l'avenue > conduisant au logis incendié, et s'écria avec un indicible accent d'angoisse et > d'épouvante :
— Mathilde ! ! où est Mathilde?...
— Si c'est de cette petite dame que vous parlez, la voici... — répondit Claude Marteau que nos lecteurs ont deviné déjà.
La tète de Mathilde évanouie reposait sur l'épaule du matelot. Paul de Langeais, — car c'était lui, — vit la pâleur livide de la jeune femme, ses yeux fermés et, chancelant, balbutia :
— Morte 1 elle est morte !
— Non, monsieur... — répliqua Claude. — Evanouie seulement...
— Vous en êtes sûr?
— Pardieu!... La petite dame n'a ni une égratignure ni un cheveu brûlé, je vous le g-arantis !... — Sortons-la d'abord de cette foule où on étouffe, elle reprendra bientôt connaissance...
Les curieux s'écartèrent devant le courageux sauveteur qui put arriver jusqu'à la grille, suivi de Paul de Langeais.
Ce dernier n'avait plus la tête à lui.
— Où la conduire? — répétait-il, — où lui donner les soins nécessaires?
— Ça n'est pas difficile à trouver... — répondit Claude Marteau. — Si vous voulez venir avec moi, nous allons mettre la petite dame en lieu sûr...
— Où donc?...
— Chez mes patrons... tout à côté... — Ils sont en voyage... Ainsi donc vous ne dérangerez personne... — Ça vous va-t-il ?
— Ah! je le crois bien !... —J'accepte avec reconnaissance!... Allez, je vous ; accompagne... !
Claude Marteau, surnommé Boi^deplat, était d'une force si prodigieuse que | la jeune femme qu'il portait dans ses bras lui semblait à peine plus lourde qu'un | enfant et ne ralentissait point sa marche.
Quatre ou cinq cents pas tout au plus séparaient l'habitation de Mathilde de s la villa de M. Delarivière. \
A mi-chemin à peu près, sur le boulevard de la Seine, le matelot rencontra Laurent qui, surpris par des lueurs insolites, se dirigeait du côté de l'incendie.
Il le mit au courant de ce qui se passait et termina par ces mots :
— Vite une chambre pour madame, monsieur Laurent, s'il vous plaît... L'intendant, alléché par l'espoir très vraisemblable d'une sérieuse gratifl- ;
cation, mit un empressement extrême à se rendre aux désirs de Claude Marteau. ;
— Je passe le premier... — fit-il. — Quand vous arriverez, la chambre sera \ prête... \
Et, tournant sur ses talons, il reprit à lapins rapide allure le chemin delà villa. \
Cinq minutes plus tard Mathilde, qui ne revenait point à elle-même, était \
étendue sur le lit d'une confortable chambre du rez-de-chaussée. \
L'ex-matelot la regardait avec attention. \
— C'est drôle! — se disait-il à voix basse. — Je parierais deux écus de cent \ sous contre un œuf dur, que j'ai vu quelque part ce mignon visage-là... — Mais où, et quand ? — Je ne m'en souviens pas... \
Paul de Langeais, debout à côté du lit, tenait dans ses mains une des mains \
glacées de Mathilde, et s'effrayait de l'immobilité persistante de la jeune femme. >
Il se tourna vers Claude Marteau et Laurent, et leur dit : \
— La situation de madame m'épouvante... — Il faudrait un médecin, et le \ plus vite possible... \
— Que monsieur ne s'inquiète point, — répondit Laurent, — je viens \ d'envoyer le groom à Courbevoie chercher un docteur. \
Claude Marteau, — nos lecteurs le savent depuis longtemps, — avait l'inac- > tion en horreur... \
En conséquence il sortit de la villa pour retourner sur le théâtre de l'incendie où sa présence pouvait être utile.
Comme il allait franchir la petite porte donnant sur le boulevard de la Seine, il s'aperçut qu'il avait gardé le petit coffret de vieil argent, enlevé des mains de la jeune femme au moment du sauvetage dont nous avons été témoins.
— Je le lui rendrai demain... — pensa-t-il en revenant sur ses pas, en ouvrant la porte de son pavillon, et en posant le coifret sur une table.
Ceci fait, il retourna au feu.
Les secours étaient arrivés de tous côtés, mais trop tard.
De l'élégante et coquette demeure il ne restait que quelques pans de mur.
Les pompiers noyaient sous des torrents d'eau les décombres fumants.
Le commissaire de police, soupçonneux par vocation et par état, interrogeait les bonnes.
Ces pauvres filles, — la tète à l'envers, — répondaient qu'elles ne savaient rien, mais qu'elles attribuaient l'incendie à l'imprudence de Madame...
Naturellement le commissaire désira voir J/rtf/«^/ie, mais personne ne put lui dire où le sauveteur inconnu avait porté la jeune femme.
Claude Marteau, comprenant qu'il n'y avait plus rien à faire, sauf pour les pompiers, reprit le chemin de la villa.
Un autre, à sa place, eût été courbaturé, brisé, anéanti.
Il commençait tout au plus à ressentir un peu de fatigue; il rentra dans son pavillon, se jeta sur son lit, et s'endormit d'un profond sommeil.
Le médecin de Courbevoie n'était point encore arrivé. Laurent, par discrétion, avait quitté la chambre.
Paul de Langeais veillait seul près de 31alhilde toujours évanouie.
Il nous semble à peine nécessaire d'expliquer l'arrivée si opportune du matelot sur le lieu du sinistre.
Trouvant la soirée belle, il fumait tranquillement son brûle-gueule en flânant sur la berge de la Seine, quand il avait aperçu une lueur insolite derrière. les vitres de la maison de Mathilde; en même temps les appels des bonnes, qui s'enfuyaient affolées, étaient venus frapper son oreille.
Son courage naturel et ses instincts généreux avaient fait le reste.
Quant au vicomte de Langeais, nos lecteurs se sont étonnés peut-être de son brusque retour à une maison qu'il venait de quitter le mépris sur les lèvres et la colère au cœur.
Peut-être se demandent-ils quel changement subit était sui'venu dans les idées du jeune homme pour lui faire ainsi rebrousser chemin.
Nous leur devons à cet égard une explication, et nous allons la leur donner brièvement.
En sortant du petit salon de Mathilde dans le paroxysme de l'indignation et de la colère^ l'àme oppressée, le cœur meurtri, Paul s'était dirigé vers Paris à pied, d'un pas rapide et saccadé, laissant le frère et la sœur en tète-à-tète après les avoir souffletés l'un et l'autre de son mépris.
Au bout de vingt minutes de marche, sa colère se calmant peu à peu avait
Où diable me cunduisez-vout .' demaudu lu médecin des foUes. .Page -iSO,)
cédé la place au sang-froid; — il s'était mis à réfléchir el, par une suite de raisonnements fort sensés, il avait admis comme possible d'abord, puis comme vraisemblable, la complète innocence de Mathilde dans l'alfaire du faux commis par René.
Illui devint bien vite impossijjle d'admettre que la jeune femme eût joué la comédie odieuse qu'il venait de lui reprocher avec tant d'amertume.
Les cris de Mathilde le suppliant à genoux et demandant grâce et pitié retentissaient encore à son oreille, et maintenant éveillaient un écho dans son cœur où renaissait l'amour...
LlY. 60. F. ROY, éditeuB
> — Certes, la pauvre enfaut u'était point complice de son misérable frère! —
se dit-il. — Elle ignorait tout ! — J'ai été injuste éternel! — Je vais lui demander
pardon !
Et il rebroussa chemin, retournant en toute hâte vers cette demeure dont il
s'était juré de ne jamais plus franchir le seuil.
Bientôt des clameurs d'épouvante accompagnées de lueurs étranges vinrent
frapper à la fois ses oreilles et ses yeux. I Une instinctive terreur fit passer un frisson sur sa chair. . .
l II doubla le pas et ne tarda guère à voir une épaisse fumée, puis des fourmil-
/ lements d'étincelles, puis des langues de feu.
; A coup sur les llammes s'échappaient du groupe de villas parmi lesquelles
^ se trouvait celle de la jeune femme. l Son épouvante grandit aussitôt,
;• — C'est la maison de Mathilde qui brûle ! — balbulia-t-i!. — Mathilde est
^ peut-être en danger...
j Et il se mit à courir de toute sa vitesse vers l'habilatioii
l En ce moment il aurait donné de grand cœur une part de sa vie pour ne pas
'/ s'être éloigné un seul instant de mademoiselle Jancelyn. — Il déplorait ses soup-
\ çons absurdes, il maudissait son emportement insensé, il appelait Mathilde à
: grands cris...
l iSous savons déjà qu'elle lui était apparue sauvée par Claude Marteau, et que
I le matelot avait réclamé un asile pour la jeune femme chez M. Delarivière.
Un étrange caprice du hasard conduisait Mathilde dans la maison de ronde
< de Fabrice !
j René Jancelyn, après avoir fermé à clef la porte de la chambre où il livrait
I sa sœur h la plus effroyable de toutes les morts. — la mort par le feu, — s'était
l élancé hors de la maison et dirigé vers Paris, mais non par l'avenue que suivait
l Paul de Langeais.
'■; Dans le premier moment il courait, mais au bout de quelques minutes il
l ralentit sa marche, puis s'arrêta tout à fait, se retourna et prêta l'oreille aux l bruits lointains qui lui arrivaient vagues et confus.
! Il lui sembla cependant distinguer le cri : — .1// feu ! et des appels déses-
I pérés.
; Un étrange sourire crispa ses lèvres, et il se remit en marche.
\ Tout à coup un coupé de louage, rapidement conduit, ^e croisa.
: Pendant la dixième partie d'une seconde la lumière des lanternes éclaira le
visage du frère de Mathilde.
— René! — cria une voix sortant du coupé (jui fit halte aussitôt. In homme i-n descendit vivement.
— Riltner ". — fit à son tour le fausairc émérite.
— Oui, moi ! — répondit le docteur.
— Par quel hasard en ces parages écartés?
— Ce n'est point un hasard, et ma bonne étoile vous met sur mon chemin au moment oiije désespérais, après je ne sais combien d'heures d'inutiles recherches...
— Vous me cherchiez ! — demanda René surpris.
— Sinon vous, du moins la maison de votre sœur... — Je voulais savoir de Mathilde où je pourrais vous rencontrer...
— La maison de ma sœur... — répondit le faussaire. — Vous ne la trouviez pas ?
— Non... personne ne pouvait me l'indiquer...
— Eh bien, retournez-vous et regardez 1...
Et il désigna du geste une clarté roug-e et sinistre, qui maintenant apparaissait d'une façon très distincte au-dessus des arbres.
— Il y a un incendie là-bas!... — s'écria Rittner.
— Oui, pardieu !
— Mais quel rapport?
— Le plus direct... — La maison de Mathilde brûle... et Mathilde est dans sa maison... et voici la clef de sa chambre dont la porte est fermée et qui n'a qu'une issue !
Le médecin des folles tpessaillit.
— Vous me faites peur! — murmura-t-il en examinant René. — Ces paroles étranges... Votre émotion... Votre pâleur... et vous avez du sang au visage...
— Les ongles de Mathilde ont déchiré ma chair...
— Que s'est-il donc passé?
— Je vais vous le dire, mais montons dans votre voiture et regagnons Paris, Tandis que le coupé roulait, René Jancelyn raconta rîFrantz Rittner le drame
lugubre dans lequel il venait de jouer un si terrible rôle. Il n'omit aucun détail.
Le docteur l'écouta froidement et, quand il eut achevé, répliqua :
— Certes, (à mon point de vue du moins) vous étiez dans le cas de légitime défense; seulement, si Mathilde échappe à l'incendie, sa première action sera de vous dénoncer au procureur de la République.
— Sans doute, mais elle n'échappera point, et d'ailleurs je n'ai pas du tout l'intention, vous le comprenez, d'attendre chez moi les gens de police...
— Que comptez-vous faire ? — demanda Frantz.
— Filer, sans nul retard, vers une autre patrie...
— Vous quittez Paris et la France ?
— Demain, dès le matin... — C'était d'ailleurs, depuis deux ou trois jours, mon intention arrêtée...
476 LE IMÉDEGIN DES FOLEES
De telle sorte, — s'écria le docteur, — que si je ne vous avais pas rencontré ce soir, vous décampiez sans penser à moi !...
— Comment?
— Vous oubliez mes passeports dont vous avez promis de changer les dates, et qui me sont indispensables pour voyager sans inquiétude.
— Ah ! ah ! décidément vous quittez donc aussi Paris?
— Comme vous, mon cher, et dès demain. — Je ne m'y trouve plus en sûreté.
— Et votre maison d'Auteuil?
— Vendue depuis ce matin et payée comptant... — Rien ne me retient désormais ici... — Je suis libre!... Mes valises sont bouclées... — Il ne me faut plus que les passeports en question, et je vous crois incapable de me manquer de parole à leur sujet...
— Pour les avoir ce soir même il vous suffira de m'accompagner...
— Je vous accompagnerais jusqu'au bout du monde.
— Nous n'irons pas si loin et peut-être, puisque les mêmes intentions nous animent l'un et l'autre, jetterons-nous les bases d'une association nouvelle...
— Avec ou sans Fabrice?...
— Au diable Fabrice!... il est loin!... Non, non... à nous deux seulement.
— De quoi s'agit-il?
— Vous le saurez bientôt...
J^e coupé avait atteint la porte Maillot.
Après la visite sommaire des employés de l'octroi le cocher, avant de s'eng^ager dans l'avenue de la Grande-Armée, demanda :
— Où allons-nous, bourgeois, s'il vous plaît?
— Rue du Puits-de-l'Ermite.
— En voilà un ruban de queue ! mâtin !... — Quel numéro?
— Vous arrêterez au coin de la rue.
— Suffit... — Hue, Cocotte!
Il était tout près de onze heures du soir lorsqu'arriva enfin le docteur qu'on avait envoyé quérir à Courbevoie.
Laurent l'attendait à la grille de la villa et le conduisit aussitôt près de Mathilde.
La jeune femme venait de sortir de son évanouissement, c'est-à-dire qu'elle avait les yeux ouverts, mais on ne pouvait affirmer qu'elle eût repris connaissance, car, inerte et le regard fixe, elle ne faisait pas un mouvement et ne prononçait pas un mot.
Vainement Paul l'appelait, lui parlait avec tendresse, lui prodiguait les
paroles les plus affectueuses, la suppliait de lui répondre, ne fût-ce que par un signe, elle ne semblait même pas l'entendre et gardait un silence inexplicable et par cela môme effrayant.
Quand le docteur franchit le seuil de la chambre, M. de Langeais se trouvait dans un tel état de surexcitation nerveuse et de découragement, qu'il ne put que désigner du geste la jeune femme et qu'il éclata en sanglots.
Heureusement le médecin n'avait point à le questionner, Laurent ayant eu soin de le mettre au fait en traversant le parc de la villa.
Il s'approcha de la malade et l'examina longuement avec une extrême attention.
— La face empourprée, — fit-il, — le regard fixe... les prunelles injectées... — Il y a congestion... — La saig'née est indiquée... J'ose mAme dire qu'elle est urgente... — Une cuvette, s'il vous plaît, et vite...
Laurent s'empressa d'obéir.
Le docteur tira de sa poche une trousse, des bandes et des compresses qu'il déposa sur une chaise, à sa portée. — Il poussa jusqu'au lit la petite table sur laquelle se trouvait la lampe dont il eut soin de remonter la mèche.
Ces préparatifs achevés, il prit dans sa trousse une lancette dont il essuya soigneusement la lame sur un morceau de toile fine.
Laurent, la cuvette à la main, grave comme le doit être un homme investi d'un poste de confiance et occupant une position considérable, attendait, immobile, les ordres du médecin...
— Approchez-vous un peu plus, — commanda le docteur, — et placez votre cuvette sous le bras gauche de la malade.
Laurent obéit.
Paul de Langeais gardait le silence et suivait avec anxiété |tous les mouvements du médecin.
Ce dernier souleva la manche du peignoir dontMatilde était revêtue, pratiqua une ligature, et d'une main ferme piqua la veine.
Le sang jaillit.
Envoyant ce jet d'un rose vif, Paul frissonna de tout son corps.
A mesure que se produisait l'effet de la saignée, les yeux de Mathilde devenaient moins fixes, sa poitrine se soulevait et de faibles soupirs s'échappaient de ses lèvres.
Le médecin ferma la veine au moyen d'une compresse double, et banda le bras sans le serrer, mais de manière qu'aucun mouvement ne pût déplacer la compresse et rouvrir la saignée.
— Elle va mieux, n'est-ce pas, monsieur? — cbnianda Paul rie Langeais. Le docteur allait sans doute répondre de façon affirmative. Il n'en eut pas le temps.
La jeune femme se dressa brusquement sur le lit, promena autour d'elle des
reo-ards étonnés d'abord, mais qui bientôt exprimèrent la terreur; sa physionomie devint sinistre, et d'une voix basse et sourde, si changée que M. de Langeais pouvait à peine la reconnaître, elle murmura :
Faussaires et meurtriers... ils ont assassiné Frédéric Baltus... Ils Font
assassiné pour un chèque...
— Que dit-elle?... — fitM. de Langeais stupéfait. Mathilde continua :
— Prends garde à toi, Paul... Prends garde!... Le chèque est faux... ils t'assassineront aussi... — Je les vois... ils sont là, cachés dans l'ombre... ils fépient... Prends bien garde!... défends-toi !... —Ah ! trop lard!... ils l'ont tué!... Que de sang- répandu, mon Dieu ! que de sang pour mille louis !...
La jeune femme poussa un cri aigu et retomba lourdement en arrière sur l'oreiller, prise d'un tremblement nerveux.
— Que signifie cela, monsieur ?. . . — s'écria Paul effaré. — Qu'a-t-elle donc ?. . Armez-vous de courage! — répondit le docteur, — il vous en faudra
beaucoup, car j'ai une triste nouvelle à vous apprendre... — Le cerveau n'a pu résister aux ébranlements terribles qu'il vient de subir... —Madame est folle...
Folle! ! — répéta le vicomte de Langeais avec une indicible épouvante.
Oui, monsieur... momentanément du moins...
Le jeune homme était devenu blanc comme un linge.
A.h! — balbutia-t-il, — vous aviez raison, monsieur, c'est une effroyable
nouvelle!... — Que faire maintenant pour combattre le mal?...
Éviter, avant tout, qu'une crise probable et qui, je le crains, sera terrible^
ne se produise ici, loin des soins indispensables...
Mais pour cela, où aller?... — Les soins dont vous parlez lui manqueront
I chez moi comme ici...
\ Sans doute, car le traitement de la folie exige une installation spéciale qui
I ne se trouve que dans les maisons de santé... — C'est donc dans une maison de \ sanlé qu'il faut conduire madame... \ — Pouvez-vous m'en indiquer une ?
— Oui, monsieur, et pas bien loin d'ici, à Auteuil... — Je ne l'ai pas visitée, mais je sais que c'est un établissement de premier ordre. — Elle est dirigée par
\ un spécialiste dont on dit beaucoup de bien... le docteur Rittner...
— Transportons donc madame à Auteuil sans perdre une minute... — J'es- I père que vous m'accompagnerez, monsieur...
I Bien volontiers... — répondit le médecin, — mais pour emmener madame
I il faudrait une voiture.
M. de Langeais se tourna vers Laurent.
— Ne pourriez-vous nous en procurer une? — lui demanda- L-il.
— Très bien... — fit l'intendant. — Nous en avons trois à la maison.
— Mais ce serait abuser...
— Nullement... — En l'absence de mes maîtres, dont j'ai toute la confiance et que je remplace en quelque sorte, je puis mettre à votre disposition un landau capitonné de satin marron dans lequel cette pauvre jeune dame sera tout aussi bien que dans son lit.
— J'accepte alors; j'accepte sans hésiter votre otfre obligeante qui me tire d'un grand embarras.
Laurent quitta la chambre pour aller donner des ordres au cocher.
En une demi-heure tout fut prêt.
Paul souleva doucement Mathilde qui, une fois debout, ne fit aucune difficulté pour marcher... — On la conduisit jusqu'au landau où on la fit monter.
M. de Langeais, avant d'y prendre place à côté d'elle, tira de son portefeuille un billet de mille francs et le tendit à Laurent en lui disant :
— Prenez ceci, je vous prie, mon ami.
— Mais, monsieur... — balbutia l'intendant de fraîche date, surpris de l'importance de la somme et n'osant accepter.
— Prenez, vous dis-je... — continua Paul. — Faites une large part au brave marin qui a sauvé madame au péril de sa vie, et chargez-vous d'indemniser de leur dérangements les domestique de la maison...
Laurent s'inclina et prit le billet.
Paul s'assit à côté de Mathilde, en face du médecin, et la voiture roula sur le chemin d'Auteuil.
On arriva près des fortifications, à l'endroit oi^i commence le viaduc du Pointdu-Jour.
Le cocher arrêta ses chevaux et demanda des instructions.
— La maison de santé, — répondit le médecin, — se trouve rue Raffet, à l'angle du boulevard Montmorency...
— Ça suffit, monsieur...
Cinq minutes plus tard le landau faisait halte devant la grille que nous connaissons. — Il n'étJt pas loin de mimuit et demi.
Le médecin de Courbevoie descendit et agita vivement la chaînette de la cloche.
Un instant après le concierge apparut, mal éveillé.
— Qui sonne à pareille heure ? — demanda-t-il.
— Ouvrez... — C'est une malade que nous venons confier aux soins du docleur Rittner.
— On ne reçoit pas de pensionnaires au miheu de la nuit.
— Faites une exception.,.
— Impossible...
M. do Langeais inlerviiit.
A travers les barreaux de la grille il mit quelques louis dans la maiu du
concierge, en disant:
— Prenez ceci, mon ami, et ouvrez vite, il y a urgence. Un concierge ne résiste guère aux arguments présentés sous une telle forme. Celui delà maison d'Auteuil ne fit plus d'objections. Il pressa le bouton d'un timbre électrique destiné à prévenir l'infirmière de i
service, puis la grille tourna sur ses gonds, et le landau pénétra dans le jardin. |
Le médecin en sous-ordre n'était pas encore couché.
Prévenu par l'infirmière, il descendit pour recevoir les arrivants.
Son collègue de Gourbcvoie le mit en quelques mots au fait de la situation et, après les formalités d'usage, c'est-à-dire après avoir écrit le nom delà nouvelle pensionnaire sur le livre destiné à cet usage, on conduisit Mathilde au bâtiment des folles, et ou l'installa dans une cellule située presque en face de la cellule de Jeanne. •
Il était temps.
A peine venait-elle d'en franchir le seuil, que la crise prévue et redoutée se déclara.
Paul de Langeais s'enfuit, glacé d'épouvante, en entendant retentir les cris sinistres et les vociférations lugubres de la pauvre fille.
— Ne pourrais-je parler au docteur Rittner lui-même? — demanda-t-il au médecin adjoint, lorsqu'il eut quitté le bâtiment des folles.
— Impossible cette nuit, monsieur... — Le docteur a été retenu à Paris par des affaires...
— J'aurai donc l'honneur de le voir demain. — Voici ma carte pour lui... — En attendant, je vous recommande une personne qui m'est bien chère...
— llecommandation superilue, monsieur. — Toutes les pensionnaires de la maison sont entourées d'une sollicitude égale et reçoivent les mêmes soins.
Le jeune homme salua, et, — le cœur brisé, l'âme en deuil, •— rejoignit avec le médecin de Com'bevoie le landeauqui les attendait.
Frantz Rittner et René Jancelyn avaient quitté leur voiture à l'une des extrémités de la rue duPuits-de-l'Ermite.
René, prenant Frantz par le bras, la suivit jusqu'à l'autre bout, puis tourna adroite et s'engagea dans la rue Lhomond, qui conduit elle-même à la rue de l'Arbalète.
— Ah r;à ! où diable me conduisez-vous ? — demanda le médecin des folles.
— Vous le verrez... — Marchez toujours...
Il coupa ses moustaches et sa barbe, et revêtit des vêtemenls d'une coupe cléricale. iPage 487.)
Arrivés dans la rue de l'Arbalète, le frère de Mathilde appuya à gauche, fit faire encore une trentaine de pas à son compagnon et s'arrêta devant une maison d'apparence plus que suspecte, comme il en existe encore quelques-unes dans ce quartierperdu, aux endroits épargnés par la pioche des démolisseurs.
— Nous sommes arrivés, — dit-il.
— Allons- nous donc franchir le seuil de ce bouge? --- Parfaitement bien.
— Mais l'on doit assassiner, là dedans...
LrfV. 61 F- ROY, éditeur.
— Soyez paisible, je suis armé...
— Moi aussi...
Vous voyez donc que nous n'avons rien à craindre.
René tira de sa poche une clef avec laquelle il ouvrit la porte étroite et basse, vermoulue mais encore solide.
Il fit entrer Rittner, referma sans bruit la porte derrière eux, enflamma une allumette-bougie, passa le premier, gravit avec précaution les marches boueuses d'un escalier branlant, et s'arrêta au second étage.
— Enfin, — demanda le docteur, — chez qui allons-nous?
Chez moi, parbleu ! — répHqua René du ton le plus naturel.
Le faussaire émérite introduisit Frantz Rittner dans une pièce assez vaste,
mais très basse d'étage.
Des volets intérieurs fermaient hermétiquement les fenêtres.
Parlons bas... — dit René, — à cette heure de la nuit on croirait que la
voix passe à travers les murs.
11 alluma une bougie dont la faible lueur éclaira les quelques misérables meubles que nous connaissons et qui venaient de la rue des Tour-
nelles.
— Pourquoi diable êtes-vous venu loger ici ?... — demanda Rittner.
— Tout simplement pour dépister les agents de la police de sûreté, s'ils avaient été, par hasard, à la recherche de Landrinet...
— Je comprends... la précaution était sage, mais oii sont vos presses, vos papiers, votre outillage enfm?...
— Tout est parti pour Genève depuis quelques jours, par la petite vitesse...
— C'est donc en Suisse que vous comptez vous retirer?
— Provisoirement, oui...
— Mais, puisque vous n'avez plus ici vos instruments de travail, comment pourrez-vous me régulariser mes passeports ?...
— Ne vous inquiétez point de cela... — Je suis homme de ressources... René Jancelyn ouvrit l'armoire de noyer, et il en tira un sac de voyage de la
mine la plus débonnaire, un de ces vieux sacs en cuir noir écaillés à tous les plis.
— J'ai là ce qu'il faut... — reprit-il en souriant.
— Dans ce sac?
— Vous allez voir...
Le bon vieux sac inoffensif était machiné ni plus ni moins qu'un accessoîre àe féerie.
René pressa un ressort invisible et mit à découvert un double fond, d'une profondeur de cinq ou six centimètres.
Dans ce double fond, dont l'examen le plus attentif n'aurait pu révéler la présence, se trouvaient rangés méthodiquement des papiers de différente nature, un buvard, et une certaine quantité de billets de banque de mille ^francs, de cinq cents francs et de cent francs.
Le frère de Malhilde tira du sac le buvard et souleva sa partie supérieure.
L'une des poches contenait une douzaine de passeports, en blanc, mais timbrés,, signés, légalisés, et à destination de différents pays.
Rittner regardait cette collection avec quelque surprise.
— Je vais, comme vous le voyez, — lui, dit René, — vous donner quelque chose d'un peu mieux que vos vieux passeports retapés, grattés, surchargés... — Ceux-ci sont absolument vierges...
— Der Teufel! — murmura le médecin des folles, — vous êtes d'une jolie torce !
René sourit et tendit l'un des passeports à Frantz, en reprenant:
— Croyez-vous qu^il existe au monde un expert en écriture, assermenté près les tribunaux, comme feu M. Prud'homme, élève de Brard et de Saint-Omer, capable d'y découvrir quelque chose de suspect?
— Cent fois non ! — répondit le docteur après un long et minutieux examen.
— On jurerait qu'il vient d'être détaché d'une souche de la préfecture de police...
— Vous allez le remplir?
— Naturellement, mais quand nous aurons causé un peu...
— Causons tant que vous voudrez... — votre conversation est toujours intéressante...
— Merci du compliment, que d'ailleurs je crois mérité — J'entre en matière... — Il y a une heure, à Neuilly, je vous ai parlé d'une association à conclure entre nous, sur des bases entièrement nouvelles.
— Oui.
— Ëcoutez-moi donc avec attention...
— Je suis tout oreilles...
— Vous songez à filer vers de lointains climats et vous avez vendu, m'avezvous dit, votre maison de santé...
— En effet.
— Bref, à l'heure qu'il est, vous devez avoir entre les mains un fort joli magot...
Rittner voulut interrompre.
— Chut ! — lit impérieusement le frère de Mathilde, — laissez-moi continuer !
— J'ai dit et je le répète : un fort joli magot, agréablement arrondi, et composé non seulement de vos bénéfices personnels, mais de ce que vous entassiez mystérieusement dans votre caisse, au détriment de notre association.
— Jamais, mon cher — commença le médecin des folles, — jamais je... René lui coupa la parole en haussant les épaules et répliqua.
— A quoi bon mentir? — j'en faisais autant de mon côté. Franlz se mit à rire.
— A la bonne heure! — dit-il. — Voilà de la franchise et j'aime ça !
— Chez les autres... — reprit René qui, après cette réflexion, poursuivit: — Nous aurions été des nigauds, comme ce bon Fabrice, en ne pensant point à l'avenir ... — Bref, j'ai mis de côté, non sans beaucoup de peine, environ cinq cent mille francs, solidement placés à l'étranger, ce qui me constitue vingt-cinq mille livres de rente...
Le faussaire émérite possédait plus du double. Il continua :
— Je puis vivre tranquillement, à Tabri du besoin, dans une modeste aisance, en bon petit bourgeois retiré d'un petit commerce... mais voilà tout... c'est la portion congrue...
— Vous pouvez augmenter votre fortune en vous mariant, — dit Rittner.
— Allons donc ! — répliqua René. — J'ai risqué cent fois le bagne pour me créer une indépendance, et j'iraismaintenantm'emprisonner dans le mariage?... — Ce n'est pas un conseil d'ami que vous me donnez là, mon cher, et je me garderai bien de le suivre ! !
— Enfin à quoi en voulez-vous venir?
— A ceci : — Vous connaissez mon capital... — Faites preuve d'une franchise égale à la mienne, et dites-moi quel est le vôtre.
— Cinq cent mille francs et une fraction insignifiante... — répondit Rittner sans hésitation.
Le médecin des folles possédait en réalité plus du triple.
— Est-ce que votre ambition se trouve satisfaite de ce capital? — demanda René.
— Je vous avoue qu'il me semble maigre.
— Ainsi, vous éprouvez comme moi l'ardent désir ou plutôt l'impérieux besoin d'une vie large, d'une ample existence? — Vous rêvez tous les luxes, tous les plaisirs, toutes les ivresses ?
— Tout vouloir et tout pouvoir, oui 1 --- murmura le docteur, les yeux étincelants de convoitise.
— Eh bien, si je vous donne le moyen de réaliser votre rêvej que direz-vous?
— Je dirai que c'est impossible...
— Soit ! Mais alors j'ai trouvé l'impossible.
— Sous la forme d'une mine do diamants?
— Non... — sous celle-ci...
llené fouilla dans le double fond du sac de voyage, y prît un billet de cinq cents francs et le tendit à Rittner, comme un peu auparavant il lui avait tendu le passeport.
Le médecin des folles saisit le billet et l'examina, puis regarda René.
— Vous ne comprenez pas?... — fît ce dernier.
— Je comprends que voilà un billet de cinq cenis francs... René ouvrit son portefeuille.
Il choisit un billet de banque parmi les huit ou dix qu'il renfermait, et le présentant au docteur il ajouta :
— Et ceci, qu'est-ce que c'est?
— Un autre billet de cinq cents francs.
— Semblable au premier ?
— De tous points...
— Prenez cette loupe et étudiez, je vous prie, les deux billets. Rittner procéda consciencieusement à l'étude demandée. Quand il eut achevé, René demanda :
— Eh bien? — Avez-vous constaté quelques différences?
— Aucune... ils sont identiques.
— Vous en êtes sûr?
— Absolument...
— En cela, mon cher ami, vous vous trompez... — Un de ces deux billets est faux...
— Allons donc ! vous plaisantez 1
— Non, parole d'honneur! — Etudiez de nouveau... observez mieux... Rittner recommença son expertise qui, cette fois, se prolongea plus de deux
minutes.
— Le même papier... — dit-il ensuite, — le même grain... la même transparence dans les parties claires... La gravure nette et précise... Ah! cependant, attendez un peu...
Il s'interrompit.
— Découvrez-vous enfin quelque indice? — fit René.
— Oui... du moins je le crois...
— Lequel?
— Le dessin de cette tète de Mercure est flou^ comme disent les artistes. — Positivement voilà le billet faux...
— Pas de chance, mon cher I — répliqua René avec un sourire d'orgueil, — ce billet sort des presses de la Banque de France, et c'est l'autre qui est mon ouvrage...
— Alors, c'est merveilleux !...
— N'est-ce pas? — J'en ai comme cela pour cent mille francs...
— Vous en aurez pour cent millions quand vous voudrez!... — C'est une fortune incalculable...
— Que j'offre de partager avec vous...
Frantz Rittner regarda le frère do Mathilde d'un air défiant.
l — C'est sans importance.. . Je me donne Tàge du cousin Hermann... — De
cette façon, — ajoula-t-il en riant. — j'arriverai peut-être âme faire illusion à moi-même et à me prendre pour mon cousin.. — Né à? — poursuivit René.
— Luxcnibourj^... grand-duché de Luxembourg.
— l'ourquoi m'olfrez-vous ce partage, — demanda-t-il, — quand vous êtes | lemailre de tout garder? — ce n'est pas naturel... — Votre générosité m'in- j quiète. ',
— Je comprends cela, mais je vous engage à vous mettre l'esprit en repos. — j Ma générosité est involontaire... — Je suis forcé de vous enrichir en m'enri- | chissant, car je ne peux rien sans vous... >
— Comment? \ Il y a quelques semaines, lorsque je reçus de vos mains le puissant réactif |
préparé sur ma demande, je vous dis que j'allais tenter quelque chose d'énorme. ;
— Je m'en souviens... | Eh bien, j'ai trouvé ; mais le réactif étant usé jusqu'à la dernière guutle,
mon émission est arrêtée et, comme je ne suis pas chimiste, vous m'êtes absolument nécessaire... — Comprenez-vous?...
— Parfaitement bien...
— Sur ce, moucher, — reprit Pieué d'une voix joyeuse, — je pars pour Genève demain matin... — Je vais remplir voire passeport... — Où vous convientil d'aller?
— A Genève parbleu ! — répliqua le docteur en tendant la main au faussaire, qui la prit et la serra.
Le nouveau pacte était signé...
XXXV] î
René choisit un passeport en blanc, revêtu de la légalisation suisse, prit une plume, la trempa dans l'encre et demanda au docteur :
— Quel nom prenez-vous?
— Celui à'IIerma/m Keutzer, un de mes cousins germains auquel ie ressemble beaucoup.
René écrivit, puis, comme un véritable employé du bureau des ;ijasseports, continua son interrogatoire :
— Agé de?
— Quarante-trois ans.
I — Vous vous vieillissez 1...
— Bien... — Reste le signalement, à propos duquel je n'ai pas besoin de vous consulter... — Changez-vous quelque chose dans votre apparence?
— Je supprime la moustache et la barbe, voilà tout.
— Parfait:
René remplit la colonne du signalement, fit concorder la date de la création avec celle do la légalisation au ministère des affaires étrangères et à celle de la légation suisse, sécha l'écriture et tendit le papier au docteur.
— Mettez ici lasignature HermannKeutzpr... — ajouta-t-il, — et vous pourrez voyager en toute sécurité. — Les gendarmes du pays de Guillaume Tell vous feront des risettes...
Et René fredonna gaiement l'air si connu du vieux rondeau :
« Heureux habitants a Des beaux vallons de l'Helvétie. »
Rittner signa de son nouveau nom, plia le passeport en quatre et le mit dans son portefeuille.
— Maintenant, — reprit le frère de Mathilde, — oi^i et quand nous reverrons-nous ?
— A Genève, dans trois ou quatre jours, au plus tard.
— Je vous y précéderai.
— A quel hôtel comptez-vous descendre?
— A l'hôtel du Mont-Blanc.
— Sous quel nom?
— Sous un nom de haute respectabilité, comme disent les Anglais. — Vous demanderez le pasteur Muller.
Rittner sinclina en riant.
— Votre bénédiction, s'il vous plaît, vénérable pasteur, — fit-il.
— Vous l'avez, mon frère, — répliqua le faussaire, avec un nasillement de haut goût. — Allez en paix et ne péchez plus I
— Amen! — Quand partez- vous?
— Ce matin même... — Je compte prendre le train de six heures trente minutes à la gare de Lyon...
— Au revoir donc, et à bientôt... à Genève, hôtel an Mont-Blanc...
— C'est convenu...
Après un cordial échange de poignées de mains, René reconduisit Rittner jusqu'à la porte de la rue, qu'il referma sans bruit.
Il remonta chez lui, coupa ses moustaches et sa barbe, comme son associé comptait le faire un peu plus tard ; revêtit des vêtements noirs tout neufs d'une coupe cléricale, mit une cravate blanche, des souliers à semelles épaisses et à cordons de fil, endossa par-dessus ce costume une ample pelisse d'alpaga noir à petits boutons, se coiffa d'un chapeau à forme basse et à larges ailes, prit dans un meuble et passa en bandoulière certaine sacoche de cuir dont nous avons fait
la connaissance rue des Toiirnelles, et referma soigneusement le double fond de son sac de voyage qu'il remplit de linge.
Après s'être assuré qu'il ne laissait derrière lui aucun objet compromettant, il écrivit une lettre de trois lig-nes, la mit sous enveloppe avec un billet de cent francs, la posa sur la table et sortit de la chambre en refermant la porte, mais 1 en laissant la clef dans la serrure. ;
La lettre, adressée au concierge de l'immeuble, disait ceci : :
Obligé de partir sans esprit de retour. ] — Ve?idez mes meubles. — Le produit sera pour vous.
Cagnet, locataire du deuxième.
René quitta la maison, passa le reste de la nuit dans un petit café-restaurant voisin de la gare de Lyon et qui ne ferme jamais.
A six heures trente minutes il prenait le train et filait à toute vapeur vers la Suisse.
A l'heure où René Jancelyn partait, espérant trouver l'impunité de l'autre côté de la frontière. Claude Marteau se réveillait et, selon sa coutume, faisait ses ablutions matinales dans la Seine, qu'il préférait de beaucoup à la plus large des ciivetles anglaises.
Ce devoir matinal accompli, il prit le chemin de la maison incendiée.
Une douzaine de sergents de ville en surveillaient les abords, et les pompiers achevaient d'éteindre les derniers tisons.
La promenade de l'ex-matelot ne dura pas longtemps.
Les voisins le reconnaissaient et, sachant quel beau rôle il avait joué la nuit précédente, le fatiguaient de questions.
Il tourna sur ses talons et revint à la villa, désireux de savoir des nouvelles de la jeune femme qui lui devait la vie.
En rentrant dans le parc il se souvint tout à coup du coiïret qu'il avait sauvé des flammes en même temps que Mathilde elle-même...
Il entra dans son pavillon afin de le prendre et de le restituer à sa propriétaire, n'allachant d'ailleurs qu'une importance extrêmement minime à cette ^o?7e qu'il n'avait pas seulement regardée la nuit précédente.
En la prenant, il l'examina.
La boîte en question était, nous l'avons dit, un petit coffret de vieil argent ciselé, d'un curieux travail.
La mignonne clef d'acier, travaillée comme un bijou, se trouvait à la serrure.
La légère embarcation filait comme une flèche vers Suresnes, (Page 492..)
Claude Marteau machinalement, — et peut-être aussi obéissant à un sentiment de vague curiosité — fit tourner cette clef.
Le coffret s'ouvrit.
Il renfermait", nous le savons, les papiers que Mathilde y avait rangés la veille, et le chèque falsifié de quarante-cinq mille francs, cause des soupçons injustes et de la colère furieuse de M. de Langeais.
Claude prit quelques-uns des papiers, les déplia et les parcourut des yeux.
Le premier sur lequel s'arrêta son regard était un acte de naissance.
LlV. 62. F. ROY. éditeur
— Mathilde Jaiicelyn... — dit-il, — c'est le nom de la jeune dame sans doute... — Mathilde... — répéta-t-il. — J'ai entendu prononcer ce nom-là ces temps derniers quelque part... Où donc? — Ah! bah! il y a plus d'un âne à la foire qui s'appelle Martin...
Le matelot déplia ensuite un quart de feuille de papier à lettre qui ne contenait que quelques lignes.
— Il n'y en a pas long?... — pensa Claude Marteau, et il lut : Mon cher René... — Tiens! — fit-il en s'interrompant. — Ça n'était pas pour la jeune dame...
Tout en continuant à déchiffrer l'écriture du billet, le ci-devant Bordeplat sentit un petit frisson effleurer son épiderme, tandis que des gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux épais.
Il passa la main sur son front et relut à haute voix :
Mon cher René,
F. Baltus a le chèque dans les 7nains. — // parle dun expert et du P. de la R. — Situation tendue. — Vite un conseil. J'attends café du Helder. Brûle billet.
S décembre 73. f. l.
— Misère de moi ! ! — murmura Claude Marteau avec terreur quand il eut achevé. — Mais l'assassin de M. Frédéric Baltus a pu seul tracer ces lignes! — c'est daté du trois décembre, et c'est dans la nuit du trois au quatre que le malheureux jeune homme a été tué près de sa maison, en revenant de Paris!.. Et ces initiales F. L. ! Ce sont les mêmes que j'ai trouvées là-bas, dans mon canot! Les mêmes que j'ai revues à Paris, rue de Clichy, sur la crosse du revolver de M. Fabrice Leclère! ! F. L. — FABRICE LECLERE ! ! — Allons, impossible de conserver l'ombre d'un doute ! C'est lui, oui c'est bien lui qui est le meurtrier ! ! — Pour un chèque! ! — le chèque dont on a parlé au procès... — Le vol était donc la cause du crime?... — Mais non... il y a autre chose. — Il est question d'un expert... P. de la R. sig^nifie procureur de la République, il ne faut pas être bien malin pour le deviner. — On voulait s'assurer si le chèque était vrai ou faux... — M. Fabrice, faussaire ou complice du faussaire, méritait le bagne et en avait peur... — Afin d'éviter les galères, il a pris le chemin de la guillotine ! ! — Tonnerre de Brest! je suis au service d'un assassin ! 1
Claude Marteau était devenu pâle comme un mort.
Il se donna dans la poitrine un vigoureux coup de poing, et il poursuivit :
— Mais cette femme qui jiossède un pareil chiffon de papier! ! cette femme qui peut envoyer M. Fabrice sur léchafaud où est monté l'autre II qui donc
est- elle?
L'ex-matelot fit violence à sa mémoire et, après un instant de réflexion, s'écria :
— Je me souviens! je l'ai vue à Melun, cette femme, en canot, sur la Belle- Lisa, avec M. Fabrice, une autre péronnelle et le petit cocodès épatant! — C'est elle qu'on appelait Mathilde... — Et le matin de l'exécution, quand un gant m'est tombé sur la tête et m'a fait lever le nez, je l'ai revue aune fenêtre de l'hôtel du Grand-Cerf! — Tonnerre du diable! Et j'ai laissé couper le cou à un innocent, moi ! et j'ai sauvé cette créature qui certainement en savait long! ! Eh bien, me voilà joli garçon! !
« Je craignais les gens de loi... Je n'ai rien dit!... Un malheureux a payé de sa vie mon silence ! — C'est une lâcheté, cela! c'est une infamie que j'ai commise ! — Aujourd'hui je connais le vrai coupable, et mon devoir est tout tracé... — La punition de l'assassin, la réhabilitation du martyr, voilà maintenant le but de ma vie! — Justice sera faite, je le jure, foi de Claude Marteau, ou j'y perdrai mon nom!...»
xxxvm
En se disant les choses qui précèdent, le ci-devant marin allait et venait dans la première des deux pièces de son chalet, avec une agitation fiévreuse.
Peu à peu la réflexion mit un peu d'ordre et de calme dans ses pensées.
Tl marcha moins vite et finit par s'arrêter tout à fait en murmurant :
— Patience, Claude! — Point de coup de tête... — Ne te hâte pas plus qu'il ne faut; c'est le véritable moyen d'arriver à ton but! — Quanta rendre ce cotTret à la demoiselle, allons donc!... Je n'ai pas encore une voie d'eau dans majugeotte, pour faire une bêtise d'un pareil acabit. — Le hasard me met sous la main une nouvelle preuve du crime, aussi convaincante pour le moins que la première!... Je l'ai, je la garde! — Ah! monsieur Fabrice Leclère, mon honoré patron, je lis dans votre jeu maintenant!... — J'avais bavardé trop quand je vous promenais en canot, la veille de l'exécution de Melun... — Vous avez deviné que j'étais possesseur d'un indice qui pouvait vous perdre... Vous vous êtes dit qu'il vous fallait une arme contre moi, et vous avez trouvé cette arme dans mes antécédents...
« L'ancien reclusionnaire, démasqué par vous, puis entouré de votre bienveillance hypocrite, ne vous semble plus redoutable... — Vous payez mon silence cent vingt-cinq francs par mois, et vous me croyez aveugle et muet désormais... — Comptez là-dessus, mon bonhomme! — Claude Marteau a fait une faute, c'est vrai! il a été condamné, il a subi sa peine, mais il n'était pas un coquin autrefois, et il est un honnête homme aujourd'hui !... — Vous en aurez la preuve, monsieur Fabrice Leclère, quand vous reviendrez d'Amérique!... — Je vous attends ici de pied ferme ! »
Ayant ainsi monologué, l'ex-matelot glissa récusson d'argent portant les initiales : F. L. dans le coffret qu'il referma soigneusement, dont il retira la clef, et qu'il serra au fond d'un meuble, sous ses vêtements et sous son linge.
Ensuite il alla trouver Laurent.
Ce dernier lui apprit ce qui s'était passé la nuit précédente, après son départ, et lui remit un billet de cinq cents francs de la part de M. de Langeais.
— Tonnerre de Brest! — s'écria Claude, — il est généreux comme un prince, le particulier de la petite dame!... — J'empoche le chiffon, maître Laurent^ et je vous paye à déjeuner... — Ça vous va-t-il!
— Toujours!
— En route, alors !
— Oti irons-nous?
— A Suresnes si vous voulez... au Chalet... chez Gaiddon...
— A pied ou en canot?...
— En canot... — J'aime mieux travailler des bras que des jambes...
— Le temps de prendre mon chapeau et je suis à vous.
— Alors rejoignez-moi à l'embarcadère... — Je file le premier afin de détacher
la yole...
Cinq minutes après, la légère embarcation, vigoureusement enlevée par les avirons du matelot, filait comme une flèche vers Suresnes.
Le jour était bien près de paraître lorsque Frantz Rittner quitta René Jancelyn.
Il eut la chance de rencontrer la voiture d'un maraudeur qui regagnait sa remise avec son cheval éreinté et qui, moyennant la promesse d'un fort pourboire, consentit à le mener à Auteuil.
Le docteur, jugeant tout au moins inutile de réveiller le concierge, se garda bien de sonner à la grille principale de l'habitation, mais rentra chez lui par la petite porte du boulevard Montmorency.
Il traversa le chemin de ronde et gagna son pavillon et son appartement.
L'idée qu'il avait dans sa poche un passeport bien en règle, et sa ferme croyance à la gigantesque et rapide fortune devant résulter de sa nouvelle association avec René, éloignaient de lui tout souci.
L'avenir lui semblait coloré des nuances les plus riantes.
La fatigue, néanmoins, se faisait sentir.
Il se coucha, età peine sa tète reposait-elle sur l'oreiller qu'il s'endormit d'un profond sommeil.
Un peu avant neuf heures il se réveilla en sursaut.
On frappait à sa porte.
— Entrez ! — cria-t-il après avoir jeté un coup d'œil à la pendule placée en facp de son lit.
Ce futl'aide-médecin qui se présenta.
— Bonjour, mon cher collaborateur... — lui dit le médecin des folles. — J'ai dormi tard aujourd'hui, contre ma coutume... — y a-t-il du nouveau?
— Oui, monsieur le directeur...
— Un décès?
— Non, une entrée...
— Ce matin?
— Non, monsieur le directeur, — la nouvelle pensionnaire a été amenée entre une et deux heures du matin.
— Ce n'est pas k coutume de la maison de recevoir des malades au milieu de la nuit...
— Je le sais, mais il y avait urg-ence... vous étiez absent, donc je ne pouvais vous consulter... — J'ai cru devoir faire une exception.
— A merveille... — Quel est le genre de l'aliénation mentale?..,
— Folie furieuse.
— Où avez-vous placé la nouvelle pensionnaire?...
— Dans une cellule du premier étage.
— Nous irons la visiter ensemble tout à l'heure... — Est-ce une femme k^-ée une jeune femme, ou une jeune fille?...
— Une jeune femme...
— De quelle classe?...
— Du monde interlope... — Elle a été amenée par un certain vicomte do Langeais, dont elle est évidemment la maîtresse... — Ce monsieur doit revenir... il désire parler à vous-même.
— Le vicomte de Langeais ?... — répéta Frantz Rittner. Après avoir consulté sa mémoire pendant une seconde, il ajouta :
— Je ne connais pas ce nom... — Y a-t-il eu quelque chose de payé d'avance?...
— Oui, monsieur le directeur, un trimestre...
— Bien... — Vous tiendrez compte de cet argent au docteur Vernier, mon successeur...
Le médecin adjoint fit un signe affirmatif. Rittner reprit :
— Quelles indications vous a-t-on données sur la marche de la maladie?
— L'ébranlement du cerveau a été instantané...
— A la suite d'un grand chagrin, d'une épouvante, d'une catastrophe?...
— A la suite du péril effroyable résultant d'un incendie dans lequel la personne qui nous occupe a failli périr...
Frantz, étonné, dressa l'oreille.
— Un incendie, — s'écria-t-il, — cette nuit?
— Oui, docteur...
— Où donc ?
— A Neuilly.
— Et cette femme s'appelle?
— Mathilde Jancelyn, si le nom qu'on m'a fajt écrire sur le registre des entrées est son nom véritable.
— Mathilde Jancelyn! ! — murmura Rittner avec un geste de stupeur. — Ahl le hasarda d'étranges caprices!...
— Vous connaissez la nouvelle pensionnaire, docteur? — demanda le médecin adjoint.
— Oui... Je le crois du moins... — répondit Frantz avec une indifférence affectée. — Je saurai du reste bientôt à quoi m'en tenir à ce sujet, car je vais m'habiller et nous irons la voir. — A propos, — ajouta-t-il, — ne m'avez-vous pas dit que ce monsieur, ce vicomte de Langeais, devait revenir?...
— Oui, monsieur le docteur.
— Quand?
— Aujourd'hui, je crois...
— C'est bien.
Le médecin des folles avait sauté en bas de son lit.
11 plongea dans l'eau froide son visage et ses mains, s'habilla en quelques minutes et accompagna au bâtiment des malades le jeune docteur qui donna l'ordre d'ouvrir aussitôt la cellule où Mathilde était enfermée...
— Est-ce bien la personne que vous vous attendiez à voir, monsieur le directeur? — demanda le médecin adjoint.
Rittner n'avait à cet égard aucun doute. — Cependant il répondit :
— Je le crois, quoiqu'elle soit changée au point d'être à peine reconnaissable. Ceci, d'ailleurs, était la stricte vérité.
La malheureuse, si séduisante quelques heures auparavant, gisait immobile dans un angle, accroupie comme une masse inerte, le regard fixe, le visage livide contracté, décomposé.
Elle était à demi nue, ayant, au cours de son accès de folie furieuse, mis ses vêtements en pièces avec ses ongles et ses dents.
D'innombrables égratignures zébraient du carmin le plus vif son épidémie blanc et satiné.
— Faites lever cette femme... — commanda Rittner au médecin adjoint. Ce dernier obéit aussitôt.
Il prit Mathilde par les poignets et, l'attirant à lui avec force mais sans violence, il la contraignit à se dresser sur ses jambes et la conduisit jusqu'auprès de la fenêtre où elle se trouva en pleine lumière.
Le médecin des folles Tétudia longuement et avec une profonde attention.
Les yeux, entourés d'un cercle qu'on eût dit tracé au charbon, étaient atones et vitreux. — Une contraction étrange soulevait les lèvres et laissait voir les dents blanches et fines.
Les muscles tressaillaient sous la chair comme ceux d'un moribond qui succombe aux atteintes du deliriwn tremens.
Le médecin adjoint attachait un regard interrogateur sur Frantz Rittner.
— Vous voulez connaître mon opinion? — fit le complice de René, lorsqu'il eut terminé son examen. — Eh bien, la voici : — Cette femme est mortellement atteinte...
Le jeune docteur fit un geste de surprise...
— Ne peut-elle donc guérir?... — murmura-t-il.
— Non! — répliqua Rittner. — Elle n'a pas trois mois à vivre ! — Son secret sera bien gardé! — ajouta-t-il tout bas.
— Quel traitement ordonne monsieur le directeur? — demanda le médecin adjoint.
— Une douche d'eau froide, et dans une baignoire fermée surtout, car une crise peut se manifester d'une minute à l'autre, — répondit Rittner. — On tâchera de faire prendre à ia malade quelques aliments d'une nature légère. Pour boisson de la citronnade glacée...
Après une seconde de réflexion il reprit, en s'adressant à l'infirmière de service qui suivait la visite :
— Vous aurez soin de ne laisser auprès de la malade aucun objet avec lequel elle pourrait se blesser ou attenter à sa vie... — On enlèvera provisoirement tous les meubles qui garnissent la cellule, et même la literie, à l'exception de deux matelas posés sur le tapis...
— Oui, monsieur le docteur.
— Si une crise de fohe furieuse se manifeste après la première douche, on en donnera une seconde... Lorsque l'état de prostration remplacera la crise, on enveloppera de couvertures brûlantes la partie inférieure du corps, et l'on fera des applications de glace sur la tête... — Si la crise ne se produisait pas, ou se produisait mollement, il suffirait dévêtir la malade d'un peignoir de laine...
— Ce sera fait, monsieur le docteur...
— Mais, hélas ! — murmura Rittner d'un ton mélancolique, — tous ces soins seront inutiles... — la pauvre femme est perdue sans ressources...
De la cellule de Mathilde, Rittner passa à celle de Jeanne. Madame Delarivière en voyant entrer le docteur eut sur les lèvres une sorte de vague sourire et, quittant son fauteuil, fit quelques pas vers lui.
— Des fleurs... des fleurs... — balbutia-t-elle de sa voix sans intonation, — je veux cueillir des fleurs avec l'auge de lumière...
— Vous cueillerez des fleurs tant qu'il vous plaira, — répondit Frantz, — mais un peu plus tard...
Il ajouta, en se tournant vers le médecin adjoint :
— Vous veillerez, je vous prie, à ce que madame soit conduite au jardin pendant une heure dans l'après-midi et, au retour de sa promenade, vous lui administrerez deux milligrammes de datura dans une potion miellée.
— Oui, monsieur le docteur, — répondit le jeune homme en notant la prescription sur le carnet destiné à cet usage.
On procéda ensuite, et très sommairement, à la visite des autres cellules.
Cette visite finie, Rittner pensa à la fille de Jeanne.
Depuis qu'il se croyait certain que rien n'entraverait sa fuite, et qu'il pourrait jouir paisiblement à l'étranger d'une fortune considérable déjà et près de s'augmenter encore dans des proportions énormes, l'associé de Fabrice Leclère et de René Jancelyn sentait s'affaiblir la rancune qu'il nourrissait à l'endroit d'Edmée depuis sa tentative d'évasion.
— Comment va mademoiselle Delarivière? — demanda-t-il au médecin adjoint.
— Mal, monsieur le docteur... — répondit ce dernier.
— Ainsi, vous n'augurez rien de bon de son état?
— Je crains de ne point me tromper en affirmant qu'il s'aggrave de jour en jour...
— jillons la voir...
Les deux hommes quittèrent le bâtiment des folles et se dirigèrent vers l'appartement qu'occupait Edmée au premier étage de l'un des pavillons du parc.
En franchissant le seuil de la chambre, Rittner fut frappé du prodigieux changement de la jeune fille.
Celle-ci, en voyant le docteur, parut surprise plutôt qu'eff"rayée.
Elle fit un effort pour se soulever sur ses oreillers.
— C'est vous, monsieur... — dit-elle d'une voix faible, — je croyais que vous ne vous souveniez plus de mon existence...
— Pardonnez-moi, mademoiselle, cette négligence apparente... — J'ai été obligé de m'absenter... — Je suis heureux de constater par mes propres yeux que vous allez infiniment mieux...
Edmée eut un triste sourire.
Ses joues amaigries, sa pâleur, ses yeux caves entourés d'une auréole de bistre, donnaient un éclatant démenti aux paroles du docteur.
— Vous vous trompez, monsieur... — répondit-elle... — Je sens bien, moi, que je ne vais pas mieux...
Rittner lui prit la main et appuya ses doigts sur le poignet.
Fabrice resté seul sur le pool se dirigea vers la cabine de son oncle. ^Page j03.)
La peau était sèche et brûlante. — Le pouls battait avec violence. — Une fièvre continue minait le corps charmant de la jeune fille.
— Souffrez-vous, mademoiselle? — demanda Frantz.
— Oui, monsieur le docteur.
' — Où se trouve le siège de votre souffrance?
Edmée toucha successivement son front et le côté gauche de sa poitrine.
— Là... et là... — murmura-t-elle.
— Vos douleurs sont-elles vives et intermittentes?
LlV. 63 F- ROY, éditeur.
\ >'on, monsieur le docteur... sourdes et continues...
\ Ce ne sera rien, j'en réponds... — Nous arrêterons cela...
\ — Faites-le vite alors, car ma force s'en va...
\ — Le soulagement sera prompt, je vous le promets...
i Vous l'affirmez, je veux le croire, et maintenant, monsieur le docteur, je
vous en prie, parlez-moi de manière...
j J'ai de bonnes nouvelles à vous donner... Madame Delarivière est aussi
\ bien que possible...
I Un éclair de joie passa dans les prunelles d'Édmée. — Pendant une seconde
' un nuage rose colora sa pâleur.
Rittner continua :
I — Je viens de donner l'ordre de conduire au jardin madame votre mère. —
i Vous plairait-il de la rejoindre?...
I — Oh! oui, docteur, je vous en supplie!... — s'écria la jeune fille... — Si vous
I saviez comme vous me rendez heureuse!
S Lemédecin adjoint regardait avec étonnementle directeur de lamaison desfolles.
\ Il savait que mademoiselle Delarivière était incapable de faire un seul pas,
— et Rittner le savait aussi bien que lui.
I Édmée tenta, pour la seconde fois, de se soulever.
\ Mais ses forces la trahirent. — Elle ne parvint pas même à se mettre sur son
séant, et retomba en arrière comme brisée. \ — Ah! ie ne peux pas !... je ne peux pas! — balbutia-t-elle douloureusement,
} tandis que de grosses larmes s'échappaient de ses yeux et inondaient ses joues. I — Calmez-vous, mademoiselle, — dit vivement le docteur. — Cette faiblesse
est naturelle. ?sous la combattrons et nous en aurons triomphé dans quelques I jours... — C'est une question de temps, voilà tout. ] — Dieu le veuille!... — soupira la jeune fille.
j Le médecin des folles et son suppléant quittèrent la chambre d'Édmée.
I — Il faut tenter de couper la fièvre par l'emploi de la quinine à haute dose...
— dit Piittner. — Vous combattrez avec des viandes saignantes, du vin de Bordeaux^ des ferrugineux, l'anémie qui se déclare... — Vous emploierez aussi, et dès aujourd'hui, la morphine...
— Que craignez-vous donc, monsieur le directeur?...
— Je crains que le cœur ne soit atteint.
\ — Ainsi, l'état de mademoiselle Delarivière vous semble, comme à moi, très
] grave ?
l — Oui, mon cher collaborateur, très grave... presque désespéré...
I Rittner se rendit à Paris après avoir déjeuné succinctement, présenta à la
j caisse de Jacques Lefebvre le chèque signé par George Yernior et toucha la somme ronde de trois cents dix mille francs en billets de banque.
Pendant son absence, Paul de Langeais vint à Auteuil chercher des nouvelles de Mathilde Jancelyn.
Nous savons déjà que les nouvelles données par le médecin adjoint furent nécessairement de la plus fâcheuse nature.
— Ne pourrais-je parler à monsieur le directeur de la maison de santé? — demanda le jeune homme...
— Monsieur le directeur est à Paris...
— Supposez-vous qu'il doive rentrer bientôt?...
— Je l'ignore absolument.
— Je reviendrai donc demain, dans l'après-midi.
Et le jeune homme, profondément triste, regagna sa voiture.
Frantz Rittner revint à la tombée de la nuit et joignit la liasse des billets de banque rapportée par lui à celle que contenait déjà la valise de cuir qui nous est connue.
— Il est inutile, — se dit-il ensuite, — de rien laisser ici qui puisse éveiller les soupçons de mon successeur. — Je vais supprimer le fil qui m'annonçait la visite de mes chers associés, quand ils arrivaient nuitamment par le boulevard Montmorency... — On se servira sans aucun doute de cette porte, et le docteur Vernier s'étonnerait à bon droit de ces carillons électriques se produisant à l'improviste dans son cabinet de travail et dans sa chambre.
Le médecin des folles prit une de ces pinces tranchantes dont les bijoutiers font usage, monta sur une chaise et coupa le fil de laiton.
— Tout va bien, — continua-t-il, — je partirai demain soir... — A[.r'3sdemain je serai à Genève, à l'abri de toute poursuite et hors de toute atteinte, sous le nom d'Hermann Keutzer! — Allons, j'ai conduit ma barque en habile pilote au milieu des récifs où lout autre aurait sombré vingt fois ! — Rien ne peut plus désormais m'empêcher d'atteindre le port !...
Frantz Rittner se mit au lit et dormit d'un tranquille sommeil jusqu'au matin.
Debout à huit heures, il s'assura que ses ordres avaient été exécutés, que l'établissement était, du faite aux caves, nettoyé, lavé, ciré, et que tout le personnel se trouvait à son poste, en grande tenue.
A dix heures moins un quart deux coups de timbre retentirent, annonçant une visite, et le valet de chambre accourut prévenir son maître que le visiteur de l'avant-veille, accompagné d'une jeune dame, venait d'entrer au salon d'attente.
— Une jeune dame ! — répéta le docteur, — quelle peut être cette dame ? Et il descendit, fort intrigué.
— Les nouveaux venus, — nos lecteurs le savent déjà — étaient Georges Yernier et mademoiselle Paula Baltus...
Maurice Delarivière et son neveu, — nous le savons déjà, — s'étaient arrêtés au Havre pendant quelques heures.
L'oncle de Fabrice avait réglé son compte avec son correspondant, armateur et banquier tout à la fois; puis, muni d'un chèque représentant un million deux cent mille francs, il s'était embarqué en compagnie du jeune homme sur y Albatros, paquebot français faisant escale à Plymouth.
Le capitaine Kerjal, digne marin breton commandant Y Albatros^ connaissait M. Delarivière depuis bien des années.
Jadis il avait eu l'occasion de placer chez lui des fonds de quelque importance, et ce placement était devenu le point de- départ des plus cordiales relations.
Tous les deux ans le banquier de New York, lorsqu'il venait en France et retournait en Amérique, prenait passage à bord de l'Albatros; le capitaine Kerjal mettait à sa disposition la cabine de son second, ce qui lui permettait de faire le voyage dans les conditions les plus confortables.
Cette fois encore M. Delarivière profita de la gracieuseté du capitaine.
La traversée s'effectua eu neuf jours, sans incidents notables.
Nous ne parlerons point de la disposition d'esprit des deux voyageurs. — Nous connaissons de longue date les préoccupations bien différentes, mais également sombres, qui les assfégaient l'un et l'autre.
En arrivant à New York, le père d'Edmée se montra plus triste encore et plus absorbé qu'il ne l'était au moment de son départ de Paris.
C'est qu'en sa splendide demeure de la septième avenue, tout venait lui par Icr de sa chère Jeanne et lui rappeler tant d'années d'un bonheur sans nuages, anéanti par un coup de foudre imprévu...
Il lui fallut cependant prendre assez sur lui pour s'occuper de l'importante alfaire qui l'appelait en Amérique. — Il eut le courage de dissimuler ses souffrances et de donner à son visage une expression sinon gaie, du moins tranquille.
Tout était en bon ordre dans sa maison de banque comme s'il ne s'était point absenté, et son fondé de pouvoirs le renseigna d'une façon rapide et claire sur les offres dont nous avons parlé déjà.
Le surlendemain de son arrivée, M. Delarivière eut une entrevue avec le capitaliste qui souhaitait prendre la suite de ses affaires.
C'était un Américain vingt fois millionnaire, ne dédaignant point d'augmenter encore son immense fortune, mais désireux surtout d'imposer à son fils une occupation absorbante, et de l'éloigner ainsi de la vie à outrance et des dissipations effrénées qui, à New York comme à Paris, plus qu'à Paris peut-être, compromettent l'avenir de tant déjeunes gens riches et oisifs.
En Amérique, les transactions les plus importantes se décident et s'accomplissent avec une surprenante rapidité.
Quelques jours suffirent pour la rédaction de l'acte de vente sur les bases indiquées dans la lettre du fondé de pouvoirs.
Cet acte fut signé, et M. Delarivière réalisa sa fortune en traites à vue et en chèques sur les principaux établissements de crédit de Paris,
Fabrice avait été chargé par son oncle de réunir toutes ces valeurs ; il les portait sur lui sans cesse dans un portefeuille à serrure.
Rien désormais n'empêchait l'ex-banquier de retourner en France. — Il ne voulut cependant le faire qu'après avoir réuni dans un banquet les nombreux amis qu'il allait quitter pour jamais, et les employés de sa maison, que son départ affligeait sincèrement^ car l'excellent homme s'était toujours montré pour eux bienveillant, libéral et paternel.
Le banquet eut lieu la veille du jour où Y Albatros reprenait la mer.
Le capitaine Kerjal et son second faisaient partie des convives.
Pas un des nombreux invités ne manquait à l'appel, et M. Delarivière reçut à ce repas d'adieux d'innombrables et touchants témoignages de l'estime et de la sympathie qu'il inspirait et des regrets qu'il laisserait derrière lui.
Au milieu de tous ces témoignages d'une affection méritée, le vieillard parut oublier sa tristesse. — Il sembla presque joyeux pendant quelques heures, mais Fabrice comprit bien que l'apparente gaieté de son oncle était absolument factice, et que l'ex-banquier s'étourdissait pour ne pas pleurer.
Cette fête de famille se prolongea jusque fort avant dans la nuit. — Des toasts interminables se succédèrent selon la coutume américaine. — Des flots de vin de Champagne coulèrent, et nous devons constater avec quelque regret que bon nombre des convives, n'ayant su modérer ni leur enthousiasme ni leurs libations, roulèrent à qui mieux mieux sous la table, — toujours selon la mode américaine.
Dès le matin Fabrice expédia une dépêche à Paula Baltus et une autre à Laurent.
Un peu avant cinq heures du soir M. Delarivière, escorté jusqu'au quai d'embarquement par ses amis les plus intimes, montait sur Y Albatros qui devait, trente minutes plus tard, l'éloigner sans retour de cette terre devenue pour lui une seconde patrie, et où il avait vécu si heureux et si honoré.
La lettre écrite par Paula et demandant au père d'Edmée de lui révéler le secret de la résidence de Jeanne ne devait arriver à New York que le surlendemain du départ de Y Albatros^ le paquebot qui l'apportait ayant été retardé par des mauvais temps en pleine mer. — De là le silence du banquier...
M. Delarivière, habitué aune existence d'une régularité presque monastique et à une sobriété exemplaire, dont il avait bien fallu se départir pour répondre aux toasts portés en son honneur au banquet, éprouvait une fatigue écrasante.
Cinq ou six jours de repos complet auraient été indispensables pour lui, mais son ardent désir de se rapprocher de Jeanne et d'Edmée ne lui permettait pas de remettre son départ et, malgré Teffroyable lassitude que nous venons de signaler et qu'il dissimulait de son mieux, il s'embarqua.
Il n'avait pas dormi une minute la nuit précédente. — Tantôt il frissonnait de tout son corps, tantôt il lui semblait se plonger dans un bain de flammes. — Enfin il éprouvait dans le côté gauche, au-dessous du cœur, une douleur intermittente pareille à des coups de scalpel.
Hâtons-nous d'ajouter qu'il ne s'en alarmait point.
— C'est la fatigue, — se disait-il, — ce ne sera rien... — Demain il n'y paraîtra plus.
Le capitaine Kerjal avait installé comme de coutume le banquier dans la cabine du second.
Aussitôt que le paquebot eût levé l'ancre, M. Delarivière se coucha.
— Youlez-vous que je reste auprès de vous, mon oncle ? — lui demanda Fabrice.
— A quoi bon ?
— Vous pourriez avoir besoin de quelque chose...
— Je n'ai besoin que de sommeil... — Laisse-moi reposer, mon cher enfant... Fabrice sortit de la cabine.
Il ne se préoccupait aucunement de ce malaise du vieillard et le croyait sans gravité.
La soirée était magnifique.
Le jeune homme monta sur le pont, gagna l'avant du paquebot et contempla pendant quelques minutes la mer unie comme une glace, que l'étrave fendait dans sa marche rapide et faisait bouillonner autour des flancs de V Albatros.
En se retournant il vit le capitaine Kerjal fumant sa pipe d'écume sur le gaillard d'arrière.
Il se dirigea de son côté.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
— Eh bien , monsieur Leclère, — lui dit le vieux marin, — nous partons par un temps de bon augure, et je compte que nous aurons une mer superbe pour retourner en France...
— Tant mieux, capitaine^ car j'ai hâte de rentrer à Paris...
— Vous ne vous plaisiez point à New York?
— iMa foi, non !... — Les coutumes américaines, je l'avoue, ne sont pas du tout mon fait...
— Bien des gens partagent votre opinion à cet égard... — Mais je ne vois pas monsieur votre oncle... — Il devrait profiter de ce grand calme pour prendre un peu l'air.
— Mon oncle est souffrant, fatigué... Il s'est jeté sursonlitetje crois qu'il dort.
• — Ah! oui, fit le capitaine en riant, — les suites du festin de la nuit passée... — C'est tout naturel... — Quand on n'a pas l'habitude de rester si longtemps à table, ça désorganise un peu le physique... Mais cène sera rien, car il est solide, monsieur votre oncle... — Quelques heures de sommeil, et l'équilibre sera réta- l bli... I
— Je l'espère... — Avez-vous un médecin à bord? |
— Oui, le docteur Bardy... — Un gaillard qui a de la science jusqu'au bout | des ongles, je vous en réponds ! — Pourquoi me demandez-vous cela? — Est-ce \ que la maladie de M. Delarivière vous cause quelque inquiétude?
— Assurément non, mais il est bon de tout prévoir... — Mon oncle n'est plus j jeune... 11 pourrait avoir besoin de soins... \
— 11 en aurait pardieu I — Faites un signe, et le docteur Bardy se mettra toute suite à vos ordres... — Voulez-vous qu'on le prévienne et qu'il aille voir \ M. Delarivière ? \
— Inutile en ce moment... Ce serait inquiéter mon oncle sans motifs.
— Vous avez raison... Mieux vaut attendre... Accepterez-vous un cigare? Ces petits ù'abiicos de Virginie sont forts, mais pas mauvais...
— Volontiers. j
— Excusez-moi si je vous quitte.... Voici la nuit qui tombe et j'ai des odres |
à donner. i
Fabrice, resté seul sur le pont, fuma pendant une demi-heure à peu près, I
se disant que Frantz Rittner avait certainement reçu sa lettre et qu'il allait se ;
trouver, selon toute apparence, en arrivant à Paris, le seul héritier de la grande |
fortune de l'ex-banquier. |
Ensuite il jeta dans la mer le bout de son cigare et se dirigea lentement vers la cabine de son oncle...
Fabrice frappa très doucement deux fois de suite à la porte de la cabine, puis, ne recevant pas de réponse, il franchit le seuil.
M. Delarivière était endormi, mais d'un sommeil fiévreux. — Une respiration irrégulière et sifflante s'échappait de sa poitrine oppressée.
Le bruit léger que produisit la porte en s'ouvrant et en se fermant l'éveilla.
Il fit un mouvement et ouvrit les yeux.
Le jeune homme s'approcha de lui et constata du premier regard que de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front.
— Eh bien, mon cher oncle, — lui demanda-t-il, — vous sentez-vous un peu mieux?
— Xi mieux ni plus mal... — répondit le vieillard, — je porte la peine de
mes excès involontaires de la nuit dernière... — Une violente courbature brise mes membres. — Ai-je dormi longtemps ? j
— Trois heures à peu près... . î
— Donc il est maintenant? \ Cinq heures environ... — Je crois qu'on ne tardera guère à se mettre à ;
se mettre à table. . . — Yous lèverez-vous pour dîner ? |
— Non, mon cher enfant... —Je ne me sens aucun appétit... j Souhaitez-vous que je fasse appeler le médecin du bord?
— Un médecin! — tu plaisantes ! — Pourquoi faire, grand Dieu? — Je ne suis pas malade... — Mon indisposition n'est qu'une bagatelle, et j'en connais la cause... — Va dîner, mon cher enfant, et laisse-moi dormir jusqu'à demain malin... Voilà le seul remède qui me soit nécessaire.
— Ainsi, vous ne voulez rien prendre? ;
— Rien de solide, non... mais j'ai soif... '■
— Que désirez-vous boire?
Quelque chose de rafraîchissant... — Fais-moi préparer une carafe de limonade... — Qu'on me l'apporte et qu'on la place avec un verre sur la petite table à côté de mon lit... — Va, cher enfant, et merci de ta sollicitude...
M. Delarivière tendit la main à Fabrice, qui la serra dans les siennes et, la trouvant moite et brûlante, s'écria :
— Mais, mon oncle, vous avez la fièvre...
La fièvre de fatigue, c'est possible... — une nuit de repos n'en laissera
plus trace...
Tandis que l'ex-banquier parlait ainsi, son visage prenait des tons couleur de
brique.
— Vous voulez votre Hmonade froide, je suppose? — demanda Fabrice.
— Frappée de glace, et à peine sucrée.
— Je vais la commander à l'instant.
Le jeune homme quitta la cabine, donna ses instructions à un garçon d'office et rejoignit le capitaine Kerjal qui, pour se préparer au repas du soir, dégustait un verre d'absinthe.
— Eh bien ? — fit-il. — Comment va M. Delarivière?
— Il prétend n'être que fatigué, mais je crains, moi, qu'il ne soit malade.
— Il faut prévenir le docteur Bardy.
— Je le voulais... Mon oncle s'y est opposé. — Insister aujourd'hui serait lui causer quelque trouble et peut-être aggraver son état...
— Vous avez raison...
— Demain, s'il ne s'est pas produit un mieux très sensible, nous passerons outre, et j'amènerai le médecin.
— Espérons que cela ne sera point nécessaire... — Suivez-vous mon exemple en prenant un verre d'absinthe ?
VAlbatros glissait sur l'eau à la façon d'un cygne. (Page oû6.)
— Volontiers...
Le breuvage que les bohèmes atteints de poésie nomment la Muse verte fut apporté, et les deux hommes s'entretinrent de choses indifférentes jusqu'au moment où la cloche du bord sonna le dîner.
La table de Y Albatros était excellente.
Les passagers de première classe, au nombre d'une vingtaine, s'y trouvaient réunis et formaient une société cosmopolite s'il en fut.
La variété des costumes et des langages rendait cette réunion fort originale.
Lw. 64,
ROY. cdileus
On y voyait des Américains, des Anglais, des Hindous, des Allemands, des Espagnols, un Chinois, et de plus un prêtre français, un missionnaire, qui depuis vingt ans avait quitté sa pairie, sa famille, ses affections, pour aller enseigner, au péril de sa vie^ la parole du Christ aux tribus sauvages de TAmérique du Sud.
Il revenait en France vieilli, blanchi, courbé par l'âge, mais plus enthousiaste que jamais, et ne demandant à Dieu des forces nouvelles que pour les consacrer encore à son œuvre sublime.
A huit heures Fabrice sortit de table, alluma un cigare et monta sur le gaillard d'arrière afin d'y respirer à pleins poumons l'air rafraîchi du soir.
Le crépuscule annonçait une nuit magnifique.
Les étoiles s'allumaient une à une dans le ciel d'un azur sombre. — La lune, à l'horizon, semblait sortir des eaux tranquilles comme un grand bouclier d'ivoire.
L'Albatros glissait à la façon d'un cygne sur la mer qu'aucun souffle de vent n'agitait...
C'était un spectacle sublime et qui portait à la rêverie les esprits les plus prosaïques...
Fabrice s'accouda au bastingage, suivit distraitement du regard le sillon lumineux que le navire laissait derrière lui, et d'où semblaient jaillir des myriades d'étincelles phosphorescentes.
— Mon oncle s'illusionne sur son état... — se disait le jeune homme, — il est malade beaucoup plus qu'il ne le croit... il est très malade... — S'iJ venait à mourir, j'ai toutesa fortune dans les mains... — D'une heure à l'autre je serais dix fois millionnaire. . . — Quel rêve ! — Je ne veux point penser à cela. . . — Si j'y pensais, je deviendrais fou...
Et pendant une heure il demeura silencieux, immobile, regardant toujours les espaces infinis de la mer qui commençait à moutonner légèrement, car la brise nocturne fraîchissait.
Alors il se promena sur le pont de long en large, d'un pas rapide, pendant une heure encore, comme pour s'étourdir, puis il rentra dans sa cabine et s'endormit d'un mauvais sommeil.
Le lendemain dès l'aube il fut debout et, pâle, les sourcils froncés, la physionomie inquiète, il recommença sur le tillac sa promenade de la veille au soir.
Ce fut seulement quand l'aiguille de sa montre marqua huit heures qu'il se dirigea vers la chambre occupée par M. Delarivière. — Il entra sans frapper.
C'est à peine si le vieillard tourna la tête pour indiquer qu'il s'apercevait de sa présence.
Fabrice s'approcha vivement du lit et demanda :
— Comment allez-vous ce malin, mon oncle?...
— J'ai bien peur, mon cher enfant, d'aller moins bien qu'il ne faudrait... — répondit M. Delarivière d'une voix faible et à peine distincte.
— Votre nuit n'a pas été bonne?
— Non... — C'est tout au plus si j'ai fermé l'œil... — Je ne respire qu'avec beaucoup de peine, et cette douleur dans le côté gauche à laquelle je n'attachais aucune importance me fait horriblement souffrir aujourd'hui.
— Ah ! — s'écria Fabrice, — pourquoi n'ai-je pas suivi hier ma première pensée ! — Je voulais appeler le médecin et vous me l'avez défendu !
M. Delarivière s'efforça de sourire.
— C'est un petit malheur... — dit-il. — Je t'assure que ce matin il est grandement temps encore...
— Je cours chercher le docteur.
— Oui... va... — Je serai bien aise de le voir... — Il me soulagera certainement.
Fabrice s'élança hors de la cabine.
Dans l'escalier conduisant au pont il rencontra le capitaine Kerjal.
— Où donc allez-vous si vite ? — lui demanda ce dernier..
— Chercher le médecin...
— Est-ce que votre cher oncle est sérieusement malade ?
— Oui, très sérieusement... — Mon angoisse est alîreuse...
— Ahl diable!...
Le capitaine donna un ordre à un matelot qui passait, et deux minutes plus tard le docteur Bardy, vieux praticien d'une science rare et d'une intelligence remarquable, arrivait avec Fabrice auprès de M. Delarivière.
Il regarda, questionna, ausculta, et fut immédiatement fixé sur la nature du mal qu'il avait à combattre.
Ce mal offrait un danger très réel.
L'ex-banquier était atteint dune pneumonie aiguë.
— Docteur, — dit-il, — parlez-moi franchement, je vous en prie... — J'ai du courage et de la force d'âme assez pour tout entendre... — Suis-je en péril de mort?...
— Non, monsieur, — répliqua le médecin. — Mais le péril qui n'existe pas encore pourrait se manifester d'un instant à l'autre... — Il faut donc agir sur-lechamp et enrayer le mal qui n'a fait depuis hier que trop de progrès... — D'abord et avant tout je vous recommande de ne pas vous fatiguer en parlant...
— Je serai muet.
11 s'agissait de poser à l'instant des ventouses scarifiées sur la partie douloureuse de la poitrine.
Le docteur Bardy les appliqua lui-même, prépara une potion que Fabrice fut chargé de faire prendre au malade de quart d'heure en quart d'heure, et se retira.
508 LE Mi:DECrxr)E> FOLLES
Le capitaine Kerjal le guettait pour l'iuterrog-er.
— Eli bien? — fit-il en l'arrêtant au passage. — Oue pensez-vous de 11. Delarivière?
— Je ne puis me prononcer encore, — répondit le médecin, — mais je ne suis pas rassuré le moins du monde. — La fluxion se développe avec uneinquiélante rapidité.
— Tout espoir n'est point perdu, cependant?...
— Non, pas tout à fait... — D'ici à quelques heures je saurai à quoi m'en tenir, du moins je le crois, sur la question de vie ou de mort...
— En ce moment, selon vous, de quel côté penche la balance? Le docteur hésita pendant le quart d'une seconde et répondit :
— Du côté de la mort...
— Ah ! — s'écria le capitaine, — s'il arrivait malheur à M. Delarivière, ce pauvre jeune homme, son neveu, deviendrait fou de désespoir!...
— Ce serait fort à craindre, — appuya le médecin, — car il paraît aimer son oncle comme ou aime un père !
Fabrice, — avons-nous besoin de l'affirmer? — s'installa au chevet du malade qu'il ne quitta pas une minute et auquel il prodigua ses soins avec le zèle le plus hypocrite et la plus menteuse tendresse.
A midi le docteur Bardy fit au banquier sa seconde visite.
On ne pouvait dire que M. Delarivière allât posilivemeut mieux, néanmoins la maladie paraissait subir un temps d'arrêt.
Rien n'était modifié peut-être, mais du moins rien n'était empiré.
Le médecin trouva ce statu qiio d'excellent augure. — Il lit cesser l'usage de la potion ordonnée le matin et écrivit la formule d'un autre breuvage que Fabrice s'empressa d'aller chercher à la pharmacie.
Le jeune homme se rendit ensuite à la salle à manger et déjeuna en moins de dix minutes.
Il était sombre, paraissait préoccupé, et répondit brièvement, avec assez de mauvaise grâce, aux questions du capitaine.
Son frugal repas achevé, il retourna près de son oncle.
M. Delarivière éprouvait quelque soulagement.
— Mon cher enfant, — dit-il en tendant la main à son neveu, — te voilà donc infirmier ! — Ton atTection pour moi t'impose une triste corvée.
— Pouvez-vous dire de semblables choses, mon oncle, et surtout pouvezvous les penser ! — réphqua vivement Fabrice.
— Eh ! mon ami, si vive que soit la tendresse qu'on ressent pour celui qui souffre, ce n'est pas gai d'être garde-malade...
— Ne suis-je pas trop heureux, cher oncle, de contribuer en quelque chose à votre guérison ?
— Ma guérison... — répéta l'ex-banquier en secouant mélancoHquement la tête.
— Elle est sûre et sera prochaine...
— Tu dis cela pour me rassurer...
— Je dis ce que je sais et ce que je crois, je le jure... et c'est aussi l'avis du médecin...
— Je souhaite de toutes mes forces que vous ayez raison tous deux... — murmura M. Delarivière.
— N'en doutez pas... nous avons raison...
— Mais, — continua l'ex-banquier, — l'idée que je suis perdu sans ressources s'est emparée démon esprit, et je ne peux plus l'en éloigner...
— Ah ! mon oncle, chassez-la bien vite, cette idée folle et sinistre! — s'écria le jeune homme ; — elle vous serait funeste, et certainement aggraverait votre position... — Tâchez de dormir et ne parlez plus... La fatigue vous est contraire, et le médecin commande un absolu repos.
M. Delarivière secoua de nouveau la tête et reprit :
— Le médecin fait ce qu'il peut... — C'est un homme habile et dévoué, mais toute sa science ne prolongerait pas ma vie d'une seconde, quand mon âme voudra briser le lien qui l'attache à mon corps...
— Vous m'affligez cruellement, mon oncle ! ! — dit Fabrice d'un ton de reproche, — encore une fois, je vous en supplie, surmontez ces défaillances morales, inexplicables chez un homme aussi bien trempé que vous!...
— Ces idées que tu prends pour des défaillances, mon cher enfant, — balbutia l'ex-banquier, — doivent porter un autre nom...
— Lequel?
— Celui de pressentiments... — Je ne sais quel instinct mystérieux m'avertit que je ne reverrai point la France...
— Ah! mon oncle... — commença Fabrice.
— Laisse-moi continuer... — interrompit M. Delarivière. — Dieu m'est témoin que je n'ai pas peur de la mort... — Si j'étais seul au monde, la pensée du grand voyage m'attristerait à peine... — Je n'ai jamais fait beaucoup de mal, j'ai tâché quelquefois de faire un peu de bien, et Dieu, je le crois fermement, m'accueillera dans sa miséricorde... — Mais ce sera pour moi une poignante douleur, une profonde amertume, de m'en aller de ce monde sans avoir embrassé une dernière fois les êtres chéris qui ont été la joie de ma vie... Jeanne et Edmée...
Deux grosses larmes coulèrent sur les joues de M. Delarivière.
— Eh ! mon oncle, — répondit vivement Fabrice, — vous reverrez ma tante et ma cousine... — La fièvre seule enfante les fantômes qui hantent votre esprit en ce moment... — Pourquoi penser sans cesse à la mort quand vous n'êtes pas même en danger?... Vous vivrez, je vous le promets !...
M. Delarivière sourit.
— Fasse le Ciel que tu sois bon prophète... — dit-il, — mais comme il m'est impossible de le croire, je ne veux pas mourir sans t'avoir dit ce que j'attends de toi.
Le jeune homme prit une physionomie désolée. \
— Je vous répète, cher oncle, que parler vous fatigue et que le médecin la | défendu, — murmura-t-il. — Vous m'apprendrez plus tard ce que vous souhai- \ tez de moi... >'ous avons tout le temps... — Votre désobéissance aux prescrip- j tions du médecin m'afflige plus que je ne saurais dire...
— Je regrette de t'aftliger, cher enfant, mais il faut que je parle, et je parle- ; rai... Soulève-moi dans mon lit... place les oreillers derrière mes épaules, et \ doune-moi à boire... j'ai soif... j
Fabrice ne fit plus d'objections. i
Il arrangea les oreillers ainsi que le demandait le malade et, remplissant de >. potion une tasse, il la lui présenta.
M. Delarivière but avidement. \
— Ah ! cela fait du bien ! — dit-il. \ Il respira deux ou trois fois de suite, longuement, à pleins poumons, et
reprit :
— Maintenant, cher enfant, causons... — Mon mnl n'est point dangereux, soit !... Je vivrai, je l'admets ! — Tu vois que j'abonde dans ton sens ! — Mais ici-bas il importe de tout prévoir... l'existence humaine est fragile, et je dois penser, en cas de mort, à ceux que je laisserai derrière moi...
Le jeune homme fit un mouvement.
— Ne m'interromps pas, je t'en prie... — continua M. Delarivière avec vivacité. — Cette conversation me fatigue beaucoup, je le sens, et j'ai besoin du peu de force qui me reste pour te donner les instructions qui me tiennent si fort à cœur.
I La sueur perlait à grosses gouttes sur le front du malade ; il semblait épuisé
I et garda le silence pendant un instant afin de reconquérir un peu de vigueur à
l'aide de sa volonté.
I Fabrice luttait contre lui-même pour cacher son trouble.
Le banquier reprit :
— Tu connais mon testament... — Je ne changerai pas une ligne à sa teneur... — Je devais épouser ma bien-aimée Jeanne... — C'était, tu le sais, le plus cher et le plus caressé de mes vœuxl... Mais, hélas! aujourd'hui tout nous sépare... la folie... et bientôt peut-être la mort, et j'aurai le chagrin profond
de quitter la vie sans avoir effacé, comme je le devais, mie tache involontaire ! — Je désire que tu deviennes, toi qui es presque mon fils, le soutien et le protecteur de ma pauvre femme... Tu sais combien elle méritait ce titre!! — Tu veilleras sur elle comme un enfant veille sur sa mère... — Si elle revient à la raison, tu lui diras que ma dernière pensée a été pour elle et pour noire fille chérie, et que mes lèvres défaillantes ont répété leurs noms unis, à la minute suprême oii s'exhalait mon dernier souffle... — Tu me jures de lui répéter cela, et de faire tout ce qui dépendra de toi pour hâter sa guérison complète ?...
— Inutile serment, cher oncle, — répondit Fabrice, — puisque vous vivrez et que, dans quelques jours, vous reverrez Edmée et sa mère...
— Qu'importe? — Ne me refuse point une promesse qui me rassure et à laquelle j'attache un grand prix... — Jure-moi de faire ce que je te demande...
— Ah I je vous le jure^ et de toute mon âmel...
— Je te crois et je te remercie, mais j'attends de toi autre chose encore...
— Parlez, mon oncle... — Quand vous aurez tout dit, vos préoccupations disparaîtront sans doute... Le calme dont vous avez besoin reviendra... — De quoi s'agit-il ?...
— D'Edmée... — Si je meurs et si Jeanne reste folle, Edmée se trouvera seule en ce monde^ ou du moins s'y trouverait seule si tu n'étais là, toi, pour remplacer son père et sa mère... — Jure-moi d'être pour la douce mignonne le \ plus dévoué de tous les frères, jusqu'au jour où tu la confieras à un mari digne I d'elle et capable de la rendre heureuse...
— Je vous le jure, mon oncle ! — répéta le jeune homme.
— Merci de nouveau... — Dieu te bénira, mon enfant, pour la consolation que tu m'apportes !... — J'ai presque fini... — Ouvre ma vahse, je te prie, et i donne-moi le carnet où se trouvent les traites sur Paris, payables à vue et représentant la plus grande partie de ma fortune...
— Qu'en voulez-vous faire , mon oncle ? — demanda Fabrice stu- | péfait. I
— Je veux les endosser afin que, si je venais à mourir, le payement puisse l en être effectué entre tes mains sans difficultés légales et sans discussions.
Fabrice eut beau se contenir, un éclair fauve brilla dans ses prunelles.
— Je vous obéis, cher oncle... — dit-il en se levant.
Il ouvrit la valise désignée, y prit le carnet qu'il connaissait bien, et le présenta à M. Delarivière.
— Une plume et de l'encre à présent... — fit ca dernier.
— Voici ce que vous me demandez.
Le vieillard, pendant quelques secondes, parut avoir retrouvé ses forces-. Il trempa la plume dans l'encre, et d'une main presque ferme il mit sa signa- ;
ture au dos de chaque traite. |
Cette besog-ne achevée, il tendit le carnet à son neveu et retomba lourdemen ;
sur l'oreiller ; ses yeux se fermèrent, un soupir rauque s'échappa de sa poitrine, et il demeura immobile.
Ce fut si soudain, les lignes de son visage devinrent à tel point rigides que Fabrice le crut mort ou mourant et s'empressa de poser la main sur son cœur, avec l'odieux espoir qu'il ne le sentirait plus battre.
Il se trompait.
La fatigue résultant de la scène que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs avait simplement amené une défaillance.
Cette défaillance fut de courte durée.
M. Delarivière rouvrit les yeux, et voyant son neveu penché sur lui, s'expliquant d'ailleurs naturellement dans un sens favorable l'expression indéfinissable de son regard, il lui sourit, lui prit les deux mains et les pressa contre sa poitrine.
Fabrice, — âme de boue et front d'airain, — subit sans pâlir cette touchante caresse, comme jadis le traître Judas avait subi le baiser du Christ!
XLm
— Si Dieu m'appelle à lui maintenant, — murmura M. Delarivière d'une voix faible comme un souffle, — je mourrai tranquille... — tu m'as fait le serment de veiller sur Edmée et sur Jeanne... d'être leur protecteur...
— Et ce serment, je le tiendrai, mon oncle!! — répliqua Fabrice, — mais, grâce au Ciel, cela ne sera point nécessaire... Vous vivrez encore de longues années, pour le bonheur de ceux qui vous aiment î
— Cher enfant, tu es bon... sois béni ! — dit le vieillard, et dans un élan de tendresse et de gratitude il pressa les mains de Fabriee contre ses lèvres.
C'en était trop...
Le jeune homme sentit un frisson courir dans ses veines; mais, toujours maître de lui-même, il se pencha vers son oncle et l'embrassa sur les deux joues.
— Je suis brisé... — balbutia M. Delarivière au bout d'un instant, — il me semble que j'ai sommeil... — Laisse-moi reposer un peu...
— Vous ne désirez rien, cher oncle ?
Le vieillard fit un signe négatif.
— Je vous laisse donc... — poursuivit Fabrice, — mais je reviendrai bientôt. ;
Et, après avoir replacé le carnet aux chèques dans la valise qu'il referma soigneusement à double tour et dont il mit la clef dans sa poche, il sortit de la chambre en se disant tout bas :
— Ou je me trompe fort, ou l'héritage de mon oncle sera prochainement ouvert.
lime semble distinguer un point noii' presque imperceptible.
La scène à laquelle nous venons de faire assister nos lecteurs, et la surex-. citation momentanée résultant de cette scène avaient singulièrement alfaibli M. Delarivière.
Le docteur Bardy, lorsqu'il vint faire sa visite du soir, constata que le mal s'était fort aggravé.
Cependant il ne perdit point encore toute espérance.
Il prescrivit pour la nuit une potion dont il fallait administrer les doses avec une grande régularité et, voulant laisser à Fabrice quelques heures de sommeil, il chargea un matelot infirmier de veiller près du vieillard.
LiV. Go F- ROY, éiiit.ur.
LE MEDECIN DES FOLLEt
Docteur, — lui demanda le capitaine Kerjal au moment où il sortait de la
cabine, — ètes-vous fixé ce soir, comme vous y comptiez?
— rson. — répliqua le médecin ; — je puis dire seulement que toute secousse physique ou morale serait funeste... Si nous achevons notre traversée par un temps calme M. Delarivière arrivera vivant au Havre, mais je n'oserais affirmer qu"il sera sauvé. Demain, peut-être, saurai-je mieux à quoi m'en tenir...
— L'état du malade a donc empiré?
— A quelle cause attribuez-vous cette aggravation?
— yi. Fabrice Leclère m'a dit que son oncle, se croyant en grand péril, avait tenu à l'entretenir longuement de ses volontés dernières... Cet entretien a nécessairement amené une extrême fatigue à sa suite. C'est du calme surtout qu'il fallait, et qu'il faut encore à M. Delarivière.
— Espérons que ce calme ne lui manquera pas, car je le connais depuis longtemps, je lui suis très attaché, et sa mort me causerait un profond chagrin..,
— Espérons, — répéta le docteur.
La nuit se passa sans incidents.
Le matelot infirmier s'était scrupuleusement acquitté de sa mission de confiance.
Dès le point du jour le médecin, accompagné de Fabrice et du capitaine Kerjal, se rendit à la cabine de l'ex-banquier.
Du premier coup d'œil il jugea l'état du malade.
Un sourire de satisfaction se dessina sur ses lèvres.
M. Delarivière voulut parler.
Le docteur lui fit signe de se taire, étudia les pulsations de l'artère, et appliqua son oreille sur le côté gauche de la poitrine.
Quand il se redressa, son sourire était de plus en plus significatif.
— Tout va bien... — dit-il. — La fièvre a diminué... La fluxion n'a fait aucun progrès...
Il ajouta en s'adressant au matelot :
— Notre malade a-t-il dormi?
— Oui, major.
— Combien de temps ?
— Trois heures environ.
— D'une seule traite?
— Oui, major.
— Le sommeil était-il agité ?
— Un peu, au commencement, mais ensuite il est devenu très paisible... la respiration seule restait bruyante.
— Allons, cher monsieur Delarivière, — dit alors le docteur, — la situation est bonne, et meilleure encore que je n'osais l'espérer. Mais défense absolue
de prononcer un seul mot. Vous m'entendez?... C'est très important!... L'ex-banquier fit un signe de tête facile à traduire par ces mots :
— Ne craignez rien... Je ne parlerai pas...
Le matelot infirmier fut congédié, et les trois hommes quittèrent la cabine.
— Eh bien, docteur ? — demanda Fabrice avec une émotion dont ses auditeurs étaient bien loin de soupçonner la nature. — Vous pouvez maintenant nous dire la vérité tout entière... J'aurai la force de l'entendre, même si elle doit me briser le cœur. Que pensez-vous de l'état de mon oncle?
— Cher monsieur Leclère, — répondit le médecin, — mes paroles de tout à l'heure étaient l'expression de la vérité... Je compte positivement sam-er M. Delarivière...
Le capitaine Kerjal frappa joyeusement dans ses mains.
— Voilà une bonne nouvelle ! ! — s'écria-t-il. — Nous allons la fêter au déjeuner en buvant du vin de Champagne à la santé de notre malade !,.. et de mon meilleur! 1 du Champagne Mercier, tout simplement!!... les premières caves d"épernay! Vous m'en direz des nouvelles! !...
Fabrice, en entendant la réponse du médecin, avait tressailli, mais il était trop bon comédien pour ne pas savoir cacher à tous les regards ce qui se passait au fond de son âme...
— Ah! vous me rendez profondément heureux! — fit-il en serrant avec etfusion les mains du docteur. C'est à peine si j'osais espérer encore...
— Nous avons désormais toutes les chances pour nous, — reprit le médecin, — et j'administrerai ce soir à M. Delarivière une potion dont un confrère indien m'a donné la recette et dont l'effet sera décisif...
— Je passerai la nuit près de mon oncle I — dit vivement Fabrice.
— Ne craignez-vous pas la fatigue ?
— Eh! monsieur, que m'importe la fatigue quand il s'agit du seul et bienaimé parent qui me reste en ce monde? — s'écria te jeune homme avec feu.
— Je vous comprends et je vous approuve. Votre oncle a bien raison de vous regarder comme son fils...
Fabrice s'inclina sans répondre.
Le soir arriva.
M. Delarivière avait passé la journée sans grande souffrance et dans un état de calme relatif. L'oppression diminuait de plus en plus. Le point douloureux situé au-dessous du cœur subsistait encore, mais n'offrait rien d'alarmant.
Fabrice, lui, passa cette journée dans un état de surexcitation fiévreuse et de perplexité terrible.
Depuis la veille il s'était répété à vingt reprises :
— Mon oncle est perdu !...
La mort de M. Delarivière devait le mettre en possession d'une fortune colos-
sale qui se trouvait presque entière dans ses mains, nous le savons. Cette fortune^ il lui semblait la posséder déjà.
Et voilà que tout à coup le médecin faisait crouler ses illusions, anéantissait son rêve, en disant :
— Cet homme vivra! Je le sauverai !...
Or le docteur Bardy semblait sûr de lui. Ce qu'il promettait de faire, il le ferait sans doute.
— Ainsi, — murmura Fabrice avec une violente révolte intérieure, — il va falloir me condamner de nouveau à l'humilité, à l'obéissance ! Il va falloir attacher plus que jamais sur mon visage ce masque qui m'étouffe ! Il va falloir me contenter de ronger un os, quand toutes les richesses de mon oncle suffiraient à peine à mon insatiable appétit ! I
Ce que Fabrice appelait un os à ronger, c'étaient les quatre millions donnés par M. Delarivière avec une si touchante et si paternelle générosité!
Le misérable com.plice de Frantz Rittner et de René Jancelyn pensait à ces choses sombres en se promenant à grands pas, de long en large, sur le pont de V Albatros, quand il fut tout à coup tiré de sa rêverie par le bruit d'une discussion assez vive.
Il s'approcha machinalement d'un groupe de cinq ou six personnes au miheu desquelles se trouvait le capitaine Kerjal.
Tous les regards interrogeaient l'horizon.
— Regardez, monsieur... — dit le capitaine en tendant à l'un des passagers la lunette marine qu'il tenait à la main, — vous verrez bien que je ne me trompe pas...
— Qu'y a-t-il donc? — demanda Fabrice.
Au lieu de répondre, le capitaine interrogea :
— Que voyez-vous là-bas, à l'arrière, un peu à gauche de la fumée du paquebot que nous avons croisé tout à l'heure?
— Il me semble distinguer vaguement un point noir presque imperceptible...
— Que vous disais-je, monsieur? — s'écria le loup de mer triomphant. — Il n'a pas besoin de lunette, lui! il le voit à l'œil nu!
— Ce point noir serait-il dangereux? — reprit Fabrice.
— J'en ai peur...
— Présage-t-il une tempête?
— Sinon une tempête, du moins un grain terrible, qui tombera certainement sur ï Albatros d'ici à deux ou trois heures...
— Ce grain ou cette tempête sont-ils inévitables?...
— Oui, à moins d'une saute de vent improbable et même inadmissible, vu l'état de l'atmosphère.
Et le capitaine Kerjal quitta le petit groupe pour aller donner des ordres à
son équipage, en prévision de la bourrasque que son expérience de vieux marin lui permettait de prédire à coup sûr.
Bientôt d'infaillibles indices annoncèrent que les prévisions du capitaine ne tarderaient pas à se réaliser.
L'air fraîchissait.
La mer, unie jusqu'à ce moment comme la surface d'un lac, commençait à se creuser sous une pression mystérieuse.
Le point noir à propos duquel avait eu lieu une controverse si animée grossissait à vue d'œil.
Le vent, qui depuis le matin soufflait du nord, avait sauté tout à coup au nord-ouest, et tournait au sud-sud-ouest, ce qui amenait le point noir dans la direction de V Albatros.
Les mouettes et les goélands rasaient la crête des petites vagues en poussant des cris aigus, signe précurseur de l'orage.
Fabrice allait descendre dans l'entrepont et gagner la salle à manger pour se mettre à table.
Sur la plus haute marche de l'escalier il se trouva face à face avec le docteur Bardy.
— Je vous cherchais, monsieur Leclère, — lui dit ce dernier.
— Avez-vous quelques recommandations à m'adresser?
— J'ai d'abord à vous remettre la potion que votre oncle prendra cette nuit. Le médecin tenait à la main un petit flacon de cristal.
Il le tendit à Fabrice qui le mit dans sa poche et demanda :
— A quelles doses et à quels intervalles cette potion doit-elle être administrée?
— Je vous expliquerai cela quand nous nous serons bien rendu compte de l'état actuel de notre malade... Allons le voir ensemble...
— Venez, docteur...
Les deux hommes entrèrent dans la cabine del'ex-banquier. M. Delarivière avait un peu dormi.
Son visage était moins coloré.
Le médecin étudia les pulsations de l'artère et constata que la fièvre se trouvait en décroissance.
— Docteur, — demanda le vieillard en souriant, — me permettez-vous de parler?...
— Il le faut bien, puisque je vais vous faire subir un petit interrogatoire.
— Je pourrai vous répondre sans fatigue... je me sens mieux...
— Étes-vous altéré?
— Beaucoup... J'ai une soif ardente...
— Il ne faut pas cédera cette soif... c'est très important... c'est indispensable...
— Ce sera dur, mais j'obéirai.
La douleur que vous ressentiez au côté gauche a-t-elle diminué ?
— Un peu...
— Éprouvez-vous quelque chose au cœur?
— Oui... une sorte de contraction...
— Fréquente?
— Elle se renouvelle toutes les quatre ou cinq minutes... c'est une sensation désagréable, mais, en somme, facile à supporter.
— A quel moment s'est-elle manifestée pour la première fois? -
— Il y a environ deux heures...
— Bien... Je sais ce que je voulais savoir... inutile de vous fatiguer davantage... Ne parlez plus maintenant.
Le médecin se tourna vers Fabrice et lui dit :
— Monsieur Fabrice, regardf^z, je vous prie, votre montre... Elle doit indiquer six heures moins quelques minutes...
— Moins cinq minutes, oui, docteur.
— A huit heures précises vous donnerez à M. Delarivière une cuillerée de la potion que je vous ai remise... Vous administrerez la seconde à huit heures et demie, et la troisième, qui sera la dernière, à neuf heures.
— Vos instructions seront ponctuellement suivies...
— A présent, mon cher malade, — ajouta le médecin en serrant la main du banquier, — il ne me reste qu'à vous souhaiter une bonne nuit, en vous affirmant que demain matin vous serez en pleine voie de convalescence... Monsieur Leclère, allons dîner...
Fabrice posa sur une table le petit flacon et suivit le docteur.
Ce dernier en sortant de la cabine le prit par le bras, le conduisit dans la salle à manger encore déserte, et là, se plaçant en face de lui et mettant une sourdine à sa voix, lui dit :
— Prêtez-moi toute votre attention, monsieur Leclère, j'ai à vous parler sérieusement.
— Parlez, docteur, — répondit le jeune homme, — vous n'aurez jamais eu d'auditeur plus attentif.
Le médecin continua :
— Je vous dois des explications relatives au traitement que je vais faire suivre à votre oncle et qui n'est point du tout en usage parmi mes confrères d'Europe... — Vous chercheriez en vain dans le Codex la formule de la potion pré})arée par moi... L'elfet de ce topique indien est d'une violence extrême, mais en même
temps (l'une puissance incomparable... Ce remède, que j'ai eu souvent dans ma longue caiTière roccasion d'expérimenter, produit littéralement des miracles... Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent il anéantit jusqu'au dernier vestige de la congestion pulmonaire... Jusqu'ici mes etïorts n'ont tendu qu'à enrayer le mal.. Je vais tenter maintenant de le faire disparaître...
— Ahl — s'écria Fabrice, — que Dieu le permette !
— 11 le permettra, g-ardons-nous- d'en douter, mais écoutez-moi bien, car la vie de votre oncle sera cette nuit entre vos mains. Aussitôt après avoir absorbé la première cuillerée de potion, M. Delarivière aura des vertiges accompagnés d'une fièvre nerveuse violente, et sera pris de délire... Ne vous laissez point troubler par ses divagations, et s'il refusait par hasard, d'une manière inconsciente, de prendre la seconde ou la troisième dose^ appelez-moi, je vous viendrais en aide... Voici maintenant une recommandation d'une importance absolum3nt capitale. Vous avez entendu tout à l'heure votre oncle se plaindre de la soif ?
— Oui...
— Sous l'influence de la potion, l'intensité de cette soif grandira dans d'effrayantes proportions... il demandera à boire... il priera... il suppliera... il vous accusera peut-être de vouloir sa mort... Soyez inflexible... Ayez une volonté de fer pour la résistance... Une goutte d'eau, vous entendez bien, une seule GOUTTE, non seulement neutraliserait l'effet du bienfaisant breuvage, mais déteiminerait une crise terrible...
— Une crise ?... — répéta le neveu du banquier.
— Oui... le délire momentané de votre oncle se changerait en une sorte de folie furieuse où s'useraient les forces vitales et qui, selon toute vraisemblance, amènerait la mort à sa suite...
— Et, — s'écria Fabrice, — pour produire cet effroyable résultat il suffirait d'une goutte d'eau?...
Le médecin fit un signe affirmatif.
— Ah! soyez tranquille!... — reprit le jeune homme. — Jamais consigne ne sera plus rigoureusement observée !
— J'y compte.
L'arrivée du capitaine Kerjal interrompit l'entretien.
— Eh bien, docteur, — dit-il, — nous allons avoir une tempête...
— Parlez-vo»is sérieusement, capitaine? — demanda le médecin.
— Trop sérieusement, et je crois devoir vous prévenir, car vous nous avez affirmé hier qu'un changement de temps serait très préjudiciable à la guérison de votre malade...
— Ce n'est que trop vrai ! Cette tempête est-elle imminente ?
— Hélas ! oui...
— Allons, je joue de malheur! Cependant je veux espérer que l'énergie
de ma polion produira son ciïet quand même I je vous avertis, monsieur Leclère, que le désordre des éléments redoublera l'agitation fébrile de votre oncle cl augmentera son délire...
— Je serai sur mes gardes, docteur et, si votre aide me devenait nécessaire, je vous ferais appeler aussitôt...
— En attendant le grain allons nous mettre à table... — reprit le capitaine. — Mes hommes sont à leur poste, tout est paré, et nous tiendrons vigoureusement tête au péril, je vous le promets...
Je vous rejoindrai dans une minute, — dit Fabrice en quittant les deux
hommes.
Il courut à sa cabine, prit au fond d'une valise un petit flacon de cristal ayant coutenu de l'eau de Portugal, le rempHt d'eau pure, le glissa dans sa poche, et gagna la salle à manger où il s'assit entre le docteur et le capitaine.
Le dîner fut rapide et silencieux.
Au bout d'une demi-heure les passagers, très inquiets pour la plupart, quittèrent leurs places et montèrent sur le pont.
L'orage annoncé commençait.
Au loin de fréquents éclairs sillonnaient le ciel, devenu noir comme de r encre.
De grandes lames arrivaient des confins de l'horizon et faisaient craquer r.4 M«//'os dans sa membrure solide.
Les cordages tendus vibraient sous l'effort du vent avec une harmonie bizarre et sinistre, mais les mouvements de Thélice ne se ralentissaient point, e' le gouvernail se comportait bien.
Le docteur et Fabrice entrèrent dans la cabine de M. Delarivière.
L'ex-banquier était très agité. — Il demanda :
— Que se passe-t-il? — Est-ce que nous avons une tempête?
— Une simple bourrasque, mon oncle, — répliqua Fabrice. — Un fort coup de vent... Pas autre chose...
— Ce tangage et ce roulis me font beaucoup de mal... — murmura le vieillard. — Mon oppression est revenue... J'ai peine à respirer... Ma soif redouble...
Le médecin regarda sa montre.
Elle indiquait huit heures.
— Cher monsieur, — dit-il, — nous allons remédier à cela... Donnez la première cuillerée, — ajoula-t-il en s'adressant au jeune homme.
Fabrice obéit.
M. Delarivière but avidement la faible dose de potion qu'on lui présentait; il tressaillit de tout son corps et sa tête retomba sur l'oreiller.
Ciiuj minutes s'écoulèrent dans un calme relatif, puis le malade se souleva brusquement, la face empourprée, les yeux hagards. — Il jeta ses deux bras
Uu éclair lui montra loin de lui une forme blanchâtre, pareille à un fantôme.
dans le vide, faisant le geste de s'accrocher à des tentures imaginaires, et il balbutia avec une expression de profonde épouvante :
— Le navire tourne sur lui-même comme une feuille jouet d'un tourbillon... Nous coulons à pic I Sauvons-nous à la nage ou nous sommes perdus 1
Le docteur se pencha vers Fabrice et lui glissa dans l'oreille ces mots :
— Voilà le vertige qui vient et le délire qui commence. . .
— Je veillerai sur mon oncle avec une sollicitude filiale... — murmura Fabrice Leclère.
LlV. 66. F. ROY, éditeur
LE xMÈDECIN DES FOLLES
— Vous veillerez, mais non pas seul, — répliqua le médecin du bord.
— Allez-vous donc passer la nuit dans cette cabine? — demanda le jeune homme, que les paroles du docteur épouvantaient.
— C'est mon intention formelle.
— A quoi bon vous imposer une inutile fatigue?...
— Si je la croyais inutile, cher monsieur Leclère, je ne me l'imposerais point...
— Un fait imprévu se produit-il?
— Oui... — Je crains que le délire, surexcité par le désordre des éléments, ne prenae d'effrayantes proportions... et dans ce cas nous ne serons pas trop de deux pour maintenir notre malade...
Fabrice, les sourcils contractés, baissait la tête afin de cacher la pâleur de son visage et se disait tout bas :
— Quel contretenps funeste ! — Comment éloigner cet homme?
Le docteur, immobile à quelques pas du lit, suivait d'un regard attentif les moindres mouvements de M. Delarivière.
Au dehors l'ouragan s'approchait avec une diabolique rapidité.
Le vent commençait à souffler en foudre.
D'énormes paquets de mer assaillaient sans relâche V Albatros qui bondissait sous leur choc comme un cheval fougueux dont l'éperon déchire les flancs.
Le capitaine Kerjal, debout et tête nue sur le gaillard d'arrière, son portevoix à la main, interrogeait des yeux l'horizon couleur d'encre que zébraient des éclairs éblouissants.
Quelques minutes encore et le navire se trouverait au point central de la tourmente.
Les coups de tonnerre vibraient sans relâche comme les roulements d'un gigantesque lam-tam.
La machine cependant fonctionnait toujours, et V Albatros, à sec de toile, se comportait d'une façon vaillante.
Tandis que le capitaine, à son poste de commandement, s'apprêtait à lutter contre la mer impétueuse et les vents en furie, le délire de M. Delarivière n'atteignaH point les proportions redoutées par le docteur.
Après quelques min-ules de divagation le vieillard avait paru s'assoupir. — Au bout d'une demi-heure écoulée on le tira de cette somnolence prévue pour lui faire prendre la seconde cuillerée de potion.
Il but docilement le liquide que lui présentait Fabrice, et vingt secondes plus lard il murmura :
— J'ai soif...
Ni le médecin ni le jeune homme ne parurent entendre.
Le tangage et le roulis devenaient formidables.
Une lampe mobile, suspendue au plafond par une triple chaînette, oscillait
comme un encensoir, éclairant de lueurs intermittentes et quasi-fantastiques l'intérieur de la cabine, tantôt frappant d'aplomb le visage du vieillard, et tantôt le laissant dans une ombre sinistre.
— J'ai soif... — répéta de nouveau M. Delarivière d'une voix plus haute mais sèche et comme brisée. — J'ai soif... Je meurs de soif...
Fabrice se leva pour s'approcher du lit et répondre à son oncle. Le docteur lui fit signe de se rasseoir et de garder le silence. Le père d'Edmée s'agitait sur sa couche en proie à une crise de délire, et s'efforçait de saisir le breuvage convoité qu'il croyait voir à portée de sa main.
— Ah ! — balbutia-t-il avec une sorte de râle, — la soif me dévore et me tue... Ayez pitié de moi!... Ne me condamnez pas plus longtemps à un tel supplice... il est au-dessus de mon courage!., au-dessus de mes forces... — Faute d'une goutte d'eau, j'agonise... — Sauvez-moi...
— Cher monsieur Delarivière, — répliqua le docteur, — cette souffrance dont vous parlez, c'est la guérison... c'est le salut... — Ne vous épuisez point en
< inutiles paroles... — Vous ne pouvez boire en ce moment.
I — Vous êtes un assassin! ! ! — cria le vieillard. — Vous me tuez! ! !
I — Je vous sauve! I
La figure de M. Delarivière se décomposait. I Ses joues devenaient creuses ; un cercle noir se dessinait autour de ses yeux
injectés de sang. — Ses lèvres s'agitaient convulsivement pour aspirer l'air qui I faisait défaut à sa poitrine haletante. \ La troisième cuillerée de potion lui fut administrée.
La fraîcheur relative du breuvage touchant ses lèvres en feu parut lui causer
< une sensation délicieuse.
\ — Encore !... — fit-il avidement, — encore I !
l Le docteur secoua la tète en disant :
i — Maintenant il ne nous reste plus qu'à attendre.
La tempête était dans toute sa force.
I Les coups de mer redoublaient, assaillant le navire avec une telle fureur
I qu'ils le couchaient sur le flanc, et que pendant quelques secondes on pouvait I craindre qu'il ne se relevât point.
L'hélice cependant tournait encore, mais presque toujours dans le vide. — Le navire n'obéissait plus au gouvernail. — La situation devenait efîroyable- I ment périlleuse.
Soudain une lueur blanche, d'un éclat insoutenable, illumina les profondeurs du ciel et les abîmes de la mer. Un coup de tonnerre assourdissant retentit, et la fOudre, coupant un des mâts par le pied, le jeta sur le pont.
Au bruit de sa chute succéda un cri si douloureux, si déchirant, qu'il domina le tapage des éléments.
Les tronçons du mal foudroyé venaieiit de renverser un matelot et de lui briser les deux cuisse's.
— La b.arre à tribord!... — commanda le capitaine Kerjal qui s'apercevait d'une saute»devent et entrevoyait la possibilité de fuir devant la tempête. — Chautfez ferme! Chauffez à toute vapeur!
Le navire obéit à l'action combinée du gouvernail et de l'hélice, et son étrave fendit de nouveau >es vagues.
— Déblayez le pont! — reprit le vieux loup de mer! Les matelots se mi-pent-à Teuvre aussitôt.
— Capitaine... — cria l'un d'eux. — Un homme blessé...
— Qu'on le porte dans l»entrepont et qu'on prévienne le docteur.... — On le trouvera dans la cabine d^ second. — Faites vite !
Un matelot descendit comme une trombe les marches de l'escalier et, sans même frapper, ouvrit la porte de la cabine.
— Qu'y-a-t-il — demanda le médecin surpris.
— Oixlre du capitaihe, docteur... — Un homme blessé... — répondit le matelot.
— J'y vais...
Et le docteur sortit précipitamment, sans refermer la porte.
— Enfin!! — murmura^^Fabrice dont le visage prit une expression de joie hideuse. — Enfin, il me quitte! ! — Je puis agir.
— M. Delarivière était maintenant en proie à un effrayant vertige. — Il lui semblait rouler dans un gouffre sans fond. — Il poussait de sourdes exclamalions, des gémissements en^'eeoupés, et il se cramponnait des deux mains à ses couvertures.
Fabrice, tirant de sa pocke le petit flacon de cristal que nous l'avons vu remplir d'eau dans sa cabine, s'approcha du vieillard, se pencha sur lai et d"une voix basse mais très distincte lui dit :
— Mon onole, ave^-vous toujours soif?
Ces mots-, fra-ppané Foreille de M. Delarivière, le galvanisèrent comme aurait pu le faire l'étincelle d'une pile àe Volta^ et dissipèrent pour un moment son vertige.
— Oui... — balbutia-t-il, — toujours... toujours... — la soif m'étrangle et me consume... — la soif me tue...
— Eh bien, bovez! — répondit Fabrice en appliquant awx lèvres de son oncle l'oriflce du flacon débouché.
Avidement, d'une seule gorgée, M. Delarivière en absorba le contenu.
Une dose d'acide sulfurique n'aurait pu produire un efi^et plus terrible que celui déterminé par ces quelques gouttes d'eau.
Le délire dont nous avdns signalé l'existence se changea immédiatement en un accès de folie furieuse.
Le vieillard se dressa sur son lit, bondit dans la cabine, en fit deux ou trois fois le tour comme une bête fauve encagée, poussant des cris rauques, brisant au passage tout ce qui se trouvait à portée de sa main, et enfin voyant la porto ouverte, s'élança sans vêtements dans le couloir, puis dans l'escalier qui conduisait au pont.
Fabrice le suivit, mais les ténèbres étaient profondes et au bout du quart d'une seconde il le perdit de vue.
Malgré la saute de vent si habilement exploitée par le capitaine, la tourmente ne diminuait point; elle semblait au contraire redoubler d'intensité.
Les grondements du tonnerre, retentissant lugubres et sans relâche, s'unissaient au fracas des vagues, aux plaintes de la mâture que chaque coup de tangage menaçait de déraciner, au grincement des chaînes du gouvernail, au sifflement aigu du vent dans les poulies.
De minute en minute des paquets de mer balayaient le pont de bout en bout. — La pluie tombait à torrents, comme si toutes les écluses du ciel venaient de s'ouvrir à la fois.
Dans cette obscurité compacte, sous ces avalanches d'écumes et d'eau, Fabrice allait au hasard, chancelant, tombant à chaque pas pour se relever et retomber encore, sentant bien que sa vie était en grand danger, mais voulant à tout prix trouver le vieillard, et faire de la tempête une complice pour son œuvre infâme.
Tout à coup un éclair lui montra loin de lui, à l'avant du navire, une forme blanchâtre et mouvante pareille à un fantôme.
— C'est lui ! — pensa le misérable.
Et rampant sur le plancher le long des bastingages, de manière à offrir le moins possible de prise aux coups de mer, il se dirigea vers la proue de VAlbaù'os.