CECI EST MON TESTAMENT
Claude frissonnait d'indignation, il était au moment de trahir sa présence par un cri de rage, mais il eut la force de se contenir.
Fabrice, après avoir placé le testament de M. Delarivière à côté du revolver, réunit et rangea toutes les valeurs et tous les papiers dans le tiroir-caisse de son bureau qu'il referma soigneusement à double tour.
11 revint ensuite à la table, jeta la valise vide dans un coin de la chambre, et reprit le papier timbré dont il lut le contenu d'un bout à l'autre cette fois, mais à voix basse.
Cette lecture achevée, il releva la tète d'un air de triomphe farouche et s'écria :
— Dans une minute, oncle bien cher et très regretté, je serai malgré vous votre seul héritier !...
11 présenta au feu de la bougie l'angle de la feuille qui s'enflamma; puis, tenant cette feuille par l'angle opposé, il se dirigea vers la fenêtre et la suspendit sur le vide.
En voyant l'action du jeune homme, Claude Marteau frissonna.
L'obscurité seule l'avait protégé jusqu'alors.
Maintenant le papier flamboyant projetait une lueur vive qui l'éclairait en plein...
11 suffisait pour le découvrir que Fabrice levât les yeux, et alors tout serait
perdu.
Mais tandis que le matelot immobile retenait son souffle, croyant entendre les battements de son cœur retentir dans le silence de la nuit, le neveu du banquier concentrait son attention sur la feuille qui se consumait avec lenteur.
Déjà la flamme avait anéanti les trois quarts du testament ; — un souffle de brise nocturne l'aviva tout à coup ; — elle lécha les doigts de Fabrice qui, surpris par la douleur, lâcha prise.
Le papier tournoya dans l'espace en brûlant toujours, et s'abattit au pied du marronnier où il s'éteignit brusquement.
— Ouf!... — murmura le matelot qui l'avait suivi de l'œil. — Tonnerre de Brest I je l'ai échappé belle!...
Et il respira à pleins poumons, tout en observant de nouveau Fabrice. Ce dernier était revenu vers la table.
Il prit le revolver, le glissa dans la poche de côté de son vêtement, puis, gagnant la porte de sa chambre, il l'ouvrit et disparut.
— Ça se corse de plus en plus ! — pensa Claude Marteau. — Où va-t-il porter cette arme? — 11 faut que je le sache et je le saurai! !...
Sans perdre une seconde, il regagna le tronc de l'arbre et se laissa glisser jusqu'à terre.
Eu attendant le momeul du départ elle se promenait dans le parc avec Georges Vernier.
Avec la rapidité d'une flèche, Claude Marteau passa au travers des massifs, franchit les allées et se trouva sur la pelouse, en face de la porte principale de la villa.
A peine venait-il de se cacher derrière une touffe d'arbustes en fleur, que cette porte s'ouvrit, et Fabrice, tête nue, sortit de la maison et tourna à droite.
LiV. ~,*J. f- KO y, èdiuiir
— Tiens! tiens 1 tiens! — murmura Claude. — Il va du côté démon pavillon' En chasse, matelot!
Prenant alors ses souliers à ses mains pour marcher pieds nus, il suivitFabrice.
Les semelles du misérable faisaient craquer le sable ; le bruit de ses pas, que cependant il assourdissait de son mieux, l'empêchait d'entendre le petit frémissemeut des feuillages effleurés par Claude Marteau.
Le ciel était orageux, nous l'avons dit.
De grands nuages couraient du sud au nord et, cachant par intervalles le disque échancré de la lune, faisaient succéder de profondes ténèbres aux lueurs indécises de la nuit.
Arrivé près du chalet de Claude, Fabrice s'arrêta.
Du regard il interrogea les fenêtres sombres, et prêta l'oreille.
— Songerait-il par hasard à se débarrasser de moi d'une façon expéditive ? — se demanda l'ancien marin. — Est-ce pour cela qu'il a pris le revolver?
Mais, non.
Le jeune homme, en ce moment, ne méditait rien de semblable.
Un silence profond régnait.
— Ils dorment... — dit Fabrice à voix basse, en se remettant à marcher. Claude Marteau le suivit de plus belle.
Le neveu du banquier s'approcha de la petite porte donnant sur le boulevard de la Seine, et introduisit dans la serrure une des deux clefs que Laurent venait de lui donner un quart d'heure auparavant.
La clef tourna, la porte s'ouvrit, et le promeneur nocturne se dirigea vers la berge.
Le matelot ne pouvait sortir du parc et s'exposer aux regards de Fabrice sur un terrain complètement découvert, et cependant il voulait voir...
Comment faire ?
La difficulté fut bientôt vaincue.
Des deux mains il s'accrocha au chaperon du petit mur qui bordait la propriété, puis prit son élan et s'assit sur ce chaperon. — Les branches touffues d'un tilleul, se croisant autour de lui, le mettaient à l'abri de toute surprise dans son observatoire improvisé.
En ce moment, la lune se trouvait au centre d'un espace libre et brillait d'un vif éclat.
Ses rayons argentés tombaient d'aplomb sur le sloop et sur les canots dont se composait la flottille, et donnaient à leurs contours élégants un singulier relief.
La Seine coulait lentement entre ses rives gazonnées; avec un petit murmure monotone et charmant.
Sur les coteaux de Suresnes, au pied du Mont-Valérien, un train du chemin de fer de Versailles passait, secouant son panache de fumée blanche qui semblait lumineuse.
De l'autre côté de la Seine aboyait uu chien de garde.
Fabrice s'était arrêté près de la plus haute marche de l'embarcadère ; — il promena rapidement ses yeux autour de lui.
Aussi loin que le regard pouvait s'étendre à droite et à gauche, de la grille du bois de Boulog^ne au pont de Courbevoie, personne...
La solitude semblait absolue.
Le jeune homme, rassuré, fouilla dans sa poche et en tira le revolver.
Claude Marteau, comme bien on pense, ne perdait pas un seul des mouvements de Fabrice.
— Tonnerre de Brest! — pensa-t-il, — s'il avait la bonne idée de se faire sauter le caisson, il éviterait une fichue besogne à la guillotine I — Mais je parierais de bon cœur cent sous contre cinq centimes que le gredin n'y pense seulement pas !
Le gredin n'y pensait pas, en effet.
L'ex-malelot le vit tout à coup lever le bras au-dessus de sa tète et lancer quelque chose avec force...
Puis il entendit ce bruit caractéristique que proJuit une pierre en tombant dans l'eau, et qui peut s'orthographier à peu près ainsi : ijloufl...
En même temps, à l'arrière du sloop, jaillirent des gouttelettes qu'un ravon de lune fit scintiller comme des dianiauls.
— Le patron vient de se débarrasser du revolver! — se dit Claude. — Très malin, le patron, mais plus malin que lui, le matelot ! !...
Fabrice attendit un instant, regarda de nouveau à droite et à gauche, revint sur ses pas, rentra dans le parc, dont il eut soin de refermer la porte, et reprit le chfîmin de la villa.
Claude, cett€ fois, ne le suivit point.
Il laissa s'écouler cinq minutes, descendit de son mur, s'élança vers le pavillon qu'il habitait, en franchit le seuil, alluma une lanterne sourde et entra dans la chambre où couchait Petit-Pierre.
L'enfant dormait d'un sommeil profond.
Le matelot s'approcha du ht, se pencha vers le mousse et lui glissa ces mots dans l'oreille :
— Allons, gamin, debout !
Petit-Pierre, réveiUé en sursaut, se mit sur son séant et se frotta les yeux.
— Tiens, c'est vous, monsieur Claude... — fit-il.
— Oui, fiston... — Lève-toi, et plus vite que ça!...
— Est-ce qu'il est déjà jour?...
— Non, moussaillon : mais la lune est beUe et tout à l'heure, en me i)romcnant sur la berge, j'ai vu par trois fois sauter une grosse carpe qui semblait me narguer. « — Tonnerre de Brest! que je me suis dit, toi, la vieille, on va te démontrer que Claude Marteau sait son métier de fin pêcheur... » — Nous allons.
en conséquence, donner deux ou trois coups d'épervier !... — Ilabille toi donc, et vivement 1
— Tout de suite, monsieur Claude... — répliqua l'enfant en quittant son lit et en passant son pantalon et sa vareuse.
Claude Marteau, tandis qu'il dialoguait avec petit Pierre, avait décroché l'épervier suspendu dans un des angles de la chambre. Il reprit, quand l'enfant fut prêt:
— Ne fais pas de bruit et va démarrer illico le bateau de pèche... — Tu m'attendras...
— Oui, monsieur Claude...
Le matelot sortit du pavillon, déposa son épervier sur le gazon, reprit à pas de loup le chemin de la villa et ne s'arrêta qu'à une faible distance du marronnier sur lequel nous l'avons vu grimper avec de si heureux résultats.
La croisée de Fabrice était maintenant close, mais la lumière brillait toujours dans l'intérieur de la chambre.
Le moindre bruit, la moindre clarté, pouvaient attirer l'attention du jeune homme et lui faire rouvrir sa fenêtre.
Claude attendit.
Cinq minutes s'écoulèrent, puis dix, puis quinze...
Une impatience facile à comprendre énervait le matelot.
Enfin la lumière s'éteignit...
Le ci-devant Bordeplat, en deux élans, atteignit le marronnier.
En ce moment, de gros nuages voilaient la lune, dont les rayons d'ailleurs auraient percé difficilement le feuillage épais.
Claude s'accroupit au pied de l'arbre, dévoila l'àme de sa lanterne sourde, et projeta la faible lueur qui s'en échappait vers l'endroit où il avait vu s'abattre le fragment de la feuille incandescente que Fabrice venait de lâcher...
Le jet de clarté pâle rendit visible une sorte de tache blanche tranchant sur la teinte sombre du gazon...
Le matelot y porta vivement la main et ramassa un morceau de papier consumé aux trois quarts.
C'était bien là ce qu'il cherchait.
Il glissa dans sa poche cette précieuse épave, éteignit sa lanterne inutile désormais, et s'empressa d'aller rejoindre petit Pierre au bord de la rivière.
Depuis l'ouverture de la pèche, Claude faisait de ses filets un usage quotidien, et presque toujours avec succès.
Son réservoir, — l'une de ces grandes caisses en bois percées de trous que les restaurateurs des rives de la Seine appellent boutiques, — était rempli de beau et bon poisson.
Pour la première fois, il allait pécher la nuit, mais sans doute il avait ses motifs...
Le mousse l'attendait, assis sur le hanc de nage^ et les anneaux des avirons solidement fixés aux tolets de fer.
— Eh! patron, — lui cria Tenfant, — tout est paré... Mais, depuis que je vous attends,, je n^ai pas vu sauter la carpe...
Claude Marteau eut un rire silencieux comme celui de Bas-de-cidr.
Il posa son épervier sur son épaule gauche, sauta dans le bateau et dit:
— Eh bien! petiot, que penses-tu de cette belle nuit?
— Je pense, monsieur Claude, qu'il fait bon sur l'eau, mais que la carpe a filé et que nous ne la prendrons pas.
— Tu crois ça, moussaillon?
— Dame, oui!
— Eh bien, si nous ne la prenons pas, nous prendrons autre chose.
— Savoir...
— Tu doutes?...
— Je parle d'après vous, monsieur Claude... — Vous m'avez expliqué que, quand il faisait clair de lune, le poisson s'effarouchait, et qu'on revenait choublanc...
— 11 est gentil, ce petit... — murmura Claude, — il écoute et il profite... Puis, tout haut, il ajouta:
— Tu as raison, gamin ; mais le poisson que nous allons pêcher tout à l'heure ne craint pas le clair de lune... tu verras...
— Un poisson qui ne craint pas le clair de lune, monsieur Claude, — reprit Petit-Pierre, — comment donc qu'il s'appelle?...
— Un peu de patience, garçon, — répondit l'ex-matelot; — je te dirai ça tout à l'heure... — Allons, moussaillon, pousse au large, et pas de bruit, tu stopperas à quatre mètres du sloop, par la poupe...
— Oui, monsieur Claude...
L'enfant obéit avec sa promptitude et son adresse habituelles, et le bateau de pêche, lancé au large par quelques coups d'aviron^ vint se ranger à l'arrière de l'embarcation de plaisance.
Claude avait posé l'épervier sur son épaule.
Il en tenait une partie dans sa main gauche, une partie dans sa main droite, et debout, cambré sur ses reins solides, il attendait que Petit-Pierre eût arrêté le bachot à l'endroit indiqué.
— Halte! — commanda-t-il à voix basse. — Nous y sommes... — Maintiensnous...
Le bateau s'arrêta net.
L'ancien marin balança trois fois son torse, comme s'il se proposait de prendre un vigoureux élan pour piquer une tête.
Il balançait en même temps l'épervier.
La troisième fois, il le lança avec ce chic suprême dont les fins pêcheurs on^, seuls le secret.
Le filet s'arrondit dans le vide, tomba sur la rivière en formant un cercle parfait, puis, entraîné par le poids de sa garniture de plomb, s'enfonça.
— Doucement... doucement... — murmura Claude. — Défends-toi contre le courant... — Ne laisse pas dériver le bachot.
— Oui, patron...
Et l'enfant exéeuta la manœuvre indiquée.
Il pouvait y avoir deux mètres et demi d'eau à l'endroit où Claude venait de lancer l'épervier, aussi avait-il lâché environ trois mètres de corde.
— JoH coup, monsieur Claude!... — reprit le gamin avec une admiration naïve. — Le filet a fait un vrai rond !
— Et si le poisson que je veux pêcher est dessous, — répliqua l'ex-matelot. — je ne te dis que ça, mon lapin... ouvre tes mirettes...
Claude Marteau agissait tout en parlant, et par gradations insensibles, en évitant les mouvements brusques, tirait à lui Tépervier qui raclait le fond.
— Sentez-vous quelque chose? — demanda petit Pierre. Bordeplat ne répondit pas.
Il pensait...
Il se disait qu'en ce moment même il servait d'instrument actif à l'implacable destinée...
Il lui semblait voir déjà cette preuve terrible, indiscutable, écrasante, qu'il espérait tirer du sable de la Seine.
Petit-Pierre répéta:
— Patron, est-ce que vous ne sentez rien? — Est-ce que ça ne frétille pas dans les mailles?
Claude venait de recevoir une secousse.
— Je crois que si... — répondit-il.
— Tirez-vite, alors!
— Patience, moutard !... — Je me tromperais bigrement si nous ne relevions pas quelque beau poisson...
— La carpe que vous avez vue sauter?...
— Peut-être mieux que ça !...
L'ex-matelot ramenait toujours à lui l'épervier.
Quand les deux tiers furent hors de l'eau, il le souleva d'un coup sec et le déposa dans le bachot.
\]n poisson de taille imposante s'agitait furieusement sous les mailles, et l'rappait de sa queue le paillot de l'embarcation.
Petit-Pierre battait des maine.
— C'est la carpe ! c'est la carpe I — répétait-il joyeusement.
— Rien! rien! — murmurait Claude en éparpillant l'une après l'autre les bourses de l'épervier. — J'ai manqué mon coup !
— Mais non, patron... — Voyez donc comme elle grouille...
— Silence, petiot... — Ce n'est pas ce poisson-là qu'il me faut... L'enfant se tut, ne comprenant plus rien à ce qui se passait devant lui.
— C'est à recommencer... — continua Claude Marteau. — Remonte le bachot.
— Au même endroit.
— Un tantinet plus à gauche...
Claude parlait d'une voix sèche, en homme mécontent et désappointé, ce qui
semblait d'autant plus surprenant à Petit-Pierre que l'épervier, outre la carpe, avait ramené deux ou trois livres de friture.
L'ex-matelot jeta cette riche capture dans le réservoir du bateau, tordit son épervier et le plaça de nouveau sur son épaule gauche.
Ce travail n'était qu'un jeu d'enfant pour un robuste gaillard tel que lui, et cependant il suait à grosses gouttes...
L'anxiété lui donnait la fièvre.
Pelit-Pierre avait ramené le bachot à l'arrière du sloop.
— Sommes-nous bien là? — demanda-t-il.
— Encore un peu plus à gauche.
Le fils de madame Tallandier pesa sur les avirons et plaça le bateau dans la
position demandée.
L'épervier lancé avec force s'étala de nouveau et retomba en formant, comme la première fois, un cercle irréprochable.
Claude ne parlait plus.
Il fronçait les sourcils, et d'un geste de la main il indiquait à son mousse ce qu'il avait à faire.
— Ce coup-là, — pensa Petit-Pierre, — nous sommes surs de faire chou-blanc ! — Le poisson est bien bête, mais pas assez cependant pour venir se faire pincer
I deux fois de suite au même endroit... ; Claude, sans prononcer une parole, tira sur la corde.
I Son cœur battait à coups rapides ; — une puissante émotion faisait vibrer
ses nerfs.
Il souleva le filet et le laissa retomber lourdement sur le plancher du I bateau.
j La lune éclairait en plein.
^ Aucun scintillement d'écaillés ne se produisit sous ses rayons.
] — J'en étais sûr! — murmura Petit-Pierre, — pas une ablette!,,.
\ Claude s'était accroupi, et ses mains frémissantes palpaient les bourses de
\ l'épervier.
Soudain une exclamation de triomphe jaillit de son gosier. Il venait de sentir sous ses doigts un objet dur et métallique.
— Tonnerre de Brest ! — s'écria-t-il, — je le tiens donc !...
— Quoi, patron? — demanda l'enfant avec une fébrile curiosité.
— Le poisson que je voulais prendre !...
— Quel poisson ? — continua Petit-Pierre en lâchant les rames et en bondis sant à l'arrière. — Un brochet peut-être?.... — Oh ! faites-le moi voir...
— Regarde ça plutôt, — répondit Claude eu sortant des mailles le revolver de Fabrice, — regarde !... et dis-moi si ce n'est pas une belle pièce !
L'enfant stupéfait saisit l'arme, l'examina sous toutes ses faces et murmura :
— C'est un pistolet !
— Oui, un pistolet à six coups qui s'appelle un revolver...
— Et c'est lui que vous cherchiez ?...
— C'est lui !
— Comment saviez-vous qu'il était là?
Claude répliqua, après avoir réfléchi pendant une seconde :
— Ce revolver appartient à M. Laurent qui me l'avait prêté, et je l'ai bêtement laissé choir dans la rivière ce malin, quand j'ai conduit le patron à la pointe de l'île... — M. Laurent tient beaucoup à cette arme... je voulais la retrouver à tout prix... — Si j'avais échoué avec Tépervier, j'aurais plongé...
— Heureusement, monsieur Claude, vous avez réussi sans ça...
— Oui, heureusement... — Mais pas un mot de notre pèche nocturne, tu entends, petiot ! — Je serais vexé qu'on dise que j'avais égaré ce joujou-là et que je suis un maladroit.
— Soyez tranquille, patron... j'aurai la bouche cousue... — Je ne suis point bavard, vous le savez bien...
— Je sais que tu es unbrave enfant... — Présentement, demi-tour à gauche, et aborde au débarcadère.
— Nous ne péchons plus? — demanda Petit-Pierre d'un ton de regret. — 'Non... en voilà assez pour cette nuit...
— C'est dommage... Nous avions la chance... — Enfin, il fera bon dormir tout de même...
Le bateau accosta.
— Va te reposer, moussaillon... — dit Claude Marteau.
— Ne faut-il pas sécher l'épervier et l'étendre ?...
— Il sera temps demain matin...
— Comme vous voudrez, patron...
Cinq minutes plus tard, l'enfant se glissait entre ses draps et reprenait avec délices son sommeil interrompu.
L'ex-matelot se verrouilla dans sa chambre, alluma une petite lampe et, après avoir mis en lieu sûr le revolver, tira de la poche de son gilet le fragment de
Une jeune femme, les cheveux épars, les vêtements en désordre, était accroupie sur ces matelas. (Page 639.)
papier trouvé au pied du marronnier, et se mit à étudier ce qui restait au document.
Nous savons qu'il n'en restait guère.
La flamme avait dévoré les cinq sixièmes des lignes tracées par M. Delarivière.
Un certain nombre de mots subsistaient encore cependant.
Ces quelques mots, et la signature qui les suivait, suffisaient à prouver que l'acte détruit était un testament, et que Fabrice Leclère, en l'anéantissant, venait d'ajouter un crime à ses crimes déjà si nombreux.
LlV. 80. F. ROY, éditeur
Mais, à côté du sang- répandu, une spoliation d'héritage pouvait presque passer pour une peccadille...
— Allons, — murmura Claude, — tout ceci servira quand viendra le jour de régler les comptes... et je crois que ce jour est proche...
Il joignit le fragment du papier timbré aux preuves de plus d'un genre qu'il possédait déjà, et à son tour il se mit au lit.
Mais nous prenons sm' nous d'affirmer qu'il ne dormit guère...
Fabrice Leclère — (nos lecteurs ne l'ont point oublié) — devait venir prendre mademoiselle Baltus à la maison de santé d'Auteuil pour la conduire à Melun,
Paula s'était levée et habillée de bonne heure. — Elle continuait à porter le grand deuil, mais sa toilette noire n'en était pas moins d'une élégance exquise.
La perspective d'un jour presque entier passé en compagnie de Fabrice donnait une expression rayonnante au visage charmant de la jeune fille.
En attendant le moment du départ, *=^lle se promenait dans le parc avec Georges Vernier.
Le jeune docteur semblait soucieux et préoccupé.
— A quoi pensez-vous, mon ami?* — lui demanda Torpheline.
\ — Je pense, — répondit-il, — aux tristes nouvelles — (tristes à tous les points
i de vue) — qui nous ont été apportées hier par M. Lecière... — Il y a, dans ces
\ nouvelles, des choses qui me causent un étonnement profond...
I Paula reprit :
l — Vous trouvez étrange, n'est-ce pas, que M. Delariviére n'ait pas fait de
i teâiaaniCîit en faveur de Jeanne et d'Edmée ?
— J'en conviens... — Il me paraît incompréhensible que cet honnête homme, chez qui le sentiment de la famille paraissait très développé, et qui certainement aimait de toutes les forces de son âme sa compagne et sa fille, n'ait pris aucune mesure pour assurer l'avenir de ces deux pauvres femmes que sa mort imprévue laisse dans la situation la plus équivoque et la plus désolante...
• — Cette négligence, vous le savez bien, — répliqua l'orpheline, — est jusqu'à un certain point excusable...
— Et comment?
— Fabrice nous l'a dit... — M. Delariviére, enfin dégagé des liens d'un mariage odieux, avait l'intention d'épouser Jeanne à bref délai... — Il régularisait ainsi la situation de la mère et de la fille, et toute sa fortune leur appartenait sans conteste... — M. Delariviére, ne mettant point en doute la prochaine réali-
} sation de son projet d'union, a fort bien pu néglig'er d'écrire ses volontés der-
\ nières...
i — Cela est possible, en effet... — murmura Georges. — Cela n'offre rien
d'invraisemblable, et cependant je pense le contraire...
ï — Sur quoi se base votre croyance ?
\ — Mon Dieu, sur des indices bien faibles, mais qui pour moi sont importants.
— Quand j'ai soigné Jeanne à Melun, la veille du jour fatal où elle allait perdre la raison, je me suis assis, pour rédiger une ordonnance, à une petite table
\ sur laquelle se trouvaient plusieurs lettres écrites par M. Delarivière le matin
\ même...
i — Eh bien ?
\ — Eh bien ! machinalement, j'ai lu la suscription d'une de ces lettres.
I — A qui était-elle adressée ?
— A un notaire de Paris.
; — Qui s'appelle ?
j — J'ai oublié son nom, mais je me souviens du nom de la rue, qui me rap-
\ pelle celui du collège où j'ai fait mes premières études : — La rue Louis-le- ■ Grand.
\ — On peut écrire à son notaire pour toutes sortes choses.
— Certes I aussi vous ai-je dit qu'il s'agissait d'un bien faible indice ; mais, malgré moi, je me figure que M. Delarivière formulait dans cette lettre ses volontés suprêmes.
— Pourquoi n'avez-vous point parlé de cela, hier, à Fabrice?...
— Y songez-vous, mademoiselle ! — s'écria Georges. — C'était impossible...
— Je ne vois pas l'obstacle.
— Je venais de dire que j'aimais mademoiselle Delarivière et de solliciter sa main... — Affirmer ensuite ma croyance plus ou moins fondée à l'existence d'un testament, c'eût été me poser en coureur de dot, et Dieu m'est témoin que mon unique rêve de bonheur est d'épouser Edmée sans fortune... Je me charg-e delà rendre riche, un jour, par mon travail...
— Personne n'en doute, cher docteur, et vous êtes tellement à l'abri d'un soupçon que je vous engage à répéter aujourd'hui même à Fabrice ce que vous venez de me dire.
— J'attendrai cependant, mademoiselle...
— Jusqu'à quand?
— Jusqu'au jour où je serai le mari d'Ëdmée...
— Que votre volonté soit faite, mon ami ! — Peut-être avez-vous raison. — Rien ne presse d'ailleurs. — La fortune de M. Delarivière, quoi qu'il advienne, est entre des mains sûres, puisque Fabrice en est dépositaire...
— Sans doute, mademoiselle ; cette fortune ne saurait être mieux placée et M. Leclère mérite une confiance absolue.
En disant ce qui précède, Georges ne parlait point tout à fait selon sa pensée.
Par instinct, le docteur croyait à l'existence d'un testament de M. Delarivière.
Certes, il n'aurait pas osé prétendre que Fabrice avait connaissance de ce testament et qu'il se taisait dans un but intéressé... — C'est tout au plus même s'il osait douter du jeune homme qu'il savait aimé de Paula, mais qui lui inspirait à lui^ malgré tout, une répulsion involontaire.
Georges du reste, connaissante peine le neveu du banquier, avait l'esprit trop juste et le cœur trop loyal pour s'abandonner passivement à l'antipathie sans motifs sérieux qu'il ressentait ; — il trouvait faux le regard de Fabrice, ses allures lui semblaient manquer de franchise, et il se défiait. — Mais, pour rien au monde, il n'aurait consenti à manifester sa défiance.
Après un moment de silence, il reprit :
— M. Lcclère vous a dit. je crois, mademoiselle, qu'il était à Paris depuis avant-hier au soir?...
— Sans doute. — répliqua Paula. — Pourquoi me demandez-vous cela?
— Parce que j'ai vu M. Leclère avant vous, le jour, ou plutôt le soir de son arrivée, et j'ai oublié de vous le dire...
La jeune fille fit un mouvement de surprise.
— Vous avez vu Fabrice avant moi ? — s'écria-t-olle.
— Oui, mademoiselle.
— Où donc?
— Rue Taitbout, numéro 9...
— Et qui faisait-il?
— Il questionnait le concierge au sujet de M. René Jancelyn...
— Le parent de la pauvre folle qui se trouve ici depuis quelques jours?
— Son frère... — Ah ! le hasard est parfois bien étrange !...
Georges raconta brièvement à mademoiselle Baltus ce qui s'était passé rue Taitbout, et lui dit la vive surprise qu'il avait ressentie le lendemain, en voyant arriver à la maison de santé Fabrice, dont jusqu'alors il ignorait le nom.
— En effet, — murmura la jeune fille, — cette rencontre est singulière... — Me permettez-vous, — ajouta-t-elle, — de vous demander quel motif vous conduisait vous-même chez M. Jancelyn ?...
— Ce motif est des plus simples... Je voulais voir cet homme, le questionner, tâcher enfin d'apprendre de lui le mot de l'énigme sombre posée par sa sœur, qui prononce dans son délire le nom de votre malheureux frère...
— Vous aviez raison, cher docteur... — Et Fabrice ne connaît point ce René Jancelyn?...
— Il m'a dit ne point le connaître ; or je n'ai nulle raison de suspecter sa franchise.
— Lui avez-YOus parlé de Malhilde ?
— Non...
— Pourquoi ?
— Rien ne m'autorisait à le questionner ainsi. — D'ailleurs, le frère étant un étranger pour lui, il ne doit pas connaître la sœur.
— Ce raisonnement, docteur, — fit Paula en souriant, — me semble au plus haut point dépourvu de logique.
— Comment cela, mademoiselle ?
— Je n'ai ni l'âge ni la candeur d'un enfant, — continualajeune fille; — je n'ai pum'isoler assez du monde pour en ignorer entièrement certains côtés... — Je sais que Fabrice Leclère, que j'aime et qui sera mon mari, a vécu comme vivent tous les hommes de son âge, et je ne voudrais pas qu'il en fût autrement... — J'ai conclu de quelques-unes de vos paroles que mademoiselle Jancelyn était ce qu'on appelle, je crois, une femme galante... — J'ai entendu dire que les femmes de cette sorte, par un reste de pudeur, par un vague respect pour leurs familles, s'affublaient souvent d'un nom de guerre... Peut-être en était-il ainsi pour mademoiselle Jancelyn... — Peut-être mon frère l'a-t-il connue sous le sobriquet choisi par elle... — Peut-être enfin Fabrice l'a-t-il rencontrée lui-même dans des conditions semblables...
— Cela est admissible en effet, mademoiselle, et rien ne serait plus facile que de nous en assurer.
— De quelle façon?
— En mettant à l'improviste M. Leclère en présence de cette jeune femme... — S'il l'a connue, il lui sera difficile, dans le premier moment de surprise, de cacher son émotion... — Mais peut-être redouteriez-vous le résultat d'une épreuve si délicate...
— Moi, docteur! El pourquoi donc la redouterais-je? — répliqua Paula vivement, — j'ai l'esprit moins étroit, croyez-le bien I — Le passé de Fabrice ne m'appartient pas. — La jalousie rétrospective est chose absurde ! — Je ne vois rien de suspect dans le présent et j'ai pleine confiance dans l'avenir... — J'accepte donc votre idée, qui me paraît excellente... — Nous mettrons brusquement Fabrice en face de mademoiselle Jancelyn. — Nous verrons bien s'il la connaît, et, dans ce cas, n'ayant plus à cacher quoi que ce soit, il pourra sans doute nous apprendre quelles relations ont existé entre cette femme et mon pauvre frère...
— Et moi, — pensa Georges, — je saurai s'il m'a dit la vérité rue Taitbout... Il ajouta tout haut :
— Je suis à vos ordres, mademoiselle, et nous ferons l'épreuve quand bon vous semblera...
— Aujourd'hui même alors, avant mon départ pour Melun...
— C'est convenu...
Comme les deux promeneurs, toujours causant, se rapprochaient du pavil-
Ion, Georges aperçut Fabrice qui venait de descendre de voiture à la grille de la rue RafTel et qui se dirigeait de leur côté.
— Voici M. Leclère, — dit-il à Paula.
— Laissez-moi faire, docteur, — répliqua la jeune fille. — Dans peu d'instants, nous saurons ù quoi nous eu tenir...
Fabrice baisa la main de Paula et serra celle de Georges avec une grande apparence de cordialité.
— Déjà prête ! — dit-il à l'orpheline, qui répondit en souriant :
— Quand vous connaîtrez mieux mes habitudes, vous saurez que je me lève avec le soleil... — La fraîcheur du matin me semble délicieuse.
— Et nos malades, docteur? — demanda le nouveau venu. — Comment vont-elles ?
— Je ne les ai point encore visitées ce matin, — répliqua Georges, — mais rien ne me fait craindre un changement fâcheux dans leur situation. — Nous les verrons tout à l'heure. — Peut-être serez-vous bien aise de nous accompagner?
— J'en serais enchanté, mais je crois que mademoiselle Baltus n'attend que mon arrivée pour partir.
— Oh! rien ne presse... — dit Paula. — Nous déjeunerons ici avant de nous mettre en route...
=- Dans ce cas, je ferai la visite avec vous bien volontiers.
— Venez donc, — reprit Georges, — il est plus que l'heure, et le docteur Schultz doit me taxer d'inexactitude...
La jeune fille et les deux hommes se dirigèrent du côté du bâtiment des { folles...
j Tout en marchant, Fabrice pensait :
l Je vais sans doute me trouver en face de Mathilde... — Il faut veiller sur
< moi...
Le médecin en sous-ordre était à son poste. La visite commença aussitôt.
Georges Vernier, quoiqu'il ne fût que depuis peu de jours à la tête de l'établissement, avait introduit déjà de notables et d'intelligentes améhorations dans le traitement des malades.
Plusieurs des pauvres créatures auxquelles il prodiguait ses soins commençaient à resssentir les heureux effets du bien-être matériel dont il les entourait. Paula, iière du docteur, faisait remarquer à Fabrice avec un naïf orgueil tous ces petits détails, et Fabrice, plus désireux que jamais de se concilier les sympathies de Georges, ne tarissait point en éloges.
On avait visité successivement plusieurs pensionnaires.
Le neveu du banquier, ignorant oii se trouvait Mathilde et ne pouvant questionner à ce sujet, attendait avec une impatience mêlée d'angoisses le moment où la cellule de son ancienne maîtresse s'ouvrirait devant lui.
— Si Mathilde allait me reconnaître !... — pensait-il. Et il sentait un petit frisson courir sur sa chair.
Paula Baltus et Georges échangèrent un coup d'œil furtif.
L'infirmière de la section faisait tourner la clef dans la serrure d'une cellule qui portait le numéro 4.
Cette cellule, dont les murailles étaient recouvertes de coutil capitonné, n'avait aucu meuble.
Des matelas posés sur le tapis se voyaient dans un des angles et servaient de couche.
Une jeune femme, les vêtements en désordre, les cheveux épars, était accroupie sur ces matelas
A l'instant, Fabrice reconnut Mathilde et sentit une sorte d'oppression bizarre ; mais nous savons qu'il était doué d'uae force d'âme peu commune.
Aucun signe extérieur ne vint donc révéler aux regards qui l'observaient la trépidation de ses nerfs...
Pas un muscle de son visage ne bougea.
Il garda cette apparence de compassion un peu banale que, depuis le commencement de la visite, il promenait de cellule en cellule...
Georges et mademoiselle Baltus échangèrent un nouveau coup d'œil signifiant clairement :
— Son calme est absolu... — Il ne la connaît pas...
En entendant les visiteurs entrer, la jeune femme tourna la tête du côté de la" porte, et ce mouvement mit sa figure pâle et défaite en pleine lumière.
Ses yeux sans expression s'arrêtèrent sur Fabrice et semblèrent ne plus pouvoir se détacher de lui.
Tout à coup elle se leva d'un bond, écarta de ses deux mains ses longs cheveux dénoués, et fut prise d'un tremblement nerveux qui secouait ses membres et faisait claquer ses dents.
Cela dura deux ou trois secondes ; puis Mathilde, d'un mouvement brusque, s'élança vers son ancien amant.
Le jeune homme ne bougea pas.
Paula eut peur pour son fiancé.
-- Prenez garde! — s'écria-t-elle, —prenez garde!... — La folie de cette malheureuse femme est furieuse.
— Ne craignez rien... — répondit Fabrice dont le cœur battait à se rompre, mais qui conservait son apparence impassible. — Aucun danger ne me menace... — J'ai le regard qui dompte les fous !
Malhilde Jaiicelyn s'était arrêtée à deux pas de lui.
Elle étendit le bras, et de sa main raidie lui toucha presque la poitrine, puis ses lèvres remuèrent, et d'une voix rauque, à peine distincte, elle balbutia ces mots :
— Vingt mille francs... vingt mille francs... Frédéric Baltus eSt mort assassiné... Assassiné pour vingt mille francs...
Sa force parut alors épuisée.
Elle recula en chancelant jusqu'auprès des matelas et s'y laissa tomber presque sans connaissance.
Fabrice, en entendant les paroles prononcées par la folle, sentit une sueur froide mouiller la racine de ses cheveux et coller son linge humide à ses épaules frissonnantes.
Pendant quelques secondes, dominé par une épouvante inouïe, il fut tout près de se trahir.
Mais il triompha vite de cette double défaillance de sa chair et de son esprit. \ j
Un effort de volonté, dont nul autre que lui n'aurait été capable, lui rendit le sang-froid nécessaire pour se tourner vers mademoiselle Baltus et pour lui dire d'un ton presque calme :
— Suis-je le jouet d'une illusion?... Si j'ai bien entendu, cette femme vient de prononcer le nom de votre frère...
— Vous avez bien entendu... — répondit Paula, — la malheureuse a nommé Frédéric... — C'est étrange, n'est-ce pas?...
— Moins peut-être que vous ne paraissez le croire... — répliqua Fabrice avec audace. — Comment s'appelle cette femme?
— Mathilde Jancelyn...
— Frédéric la connaissait-il?
— Je l'ignore...
— 11 faudrait le savoir... Ces mots : Vi?igt mille francs... Frédéric Baltus est mort assassiné... assassiné pour vingt mille francs... offrent sans aucun doute un sens mystérieux... — N'y a-t-il pas là quelqu'indice propre à nous mettre sur la voie d'une découverte ? Qui sait si ce n'est point l'extrémité du fil conducteur que le hasard nous offre ?
— Hélas ! — murmura mademoieelle Baltus, — Mathilde Jancelyn est folle et ne peut nous répondre...
Georges Vernier prit la parole.
— Je me suis fait le même raisonnement que vous, cher monsieur Fabrice... — dit-il; — j'ai tenté, mais en vain, d'éclaircir le mystère... — Vous devez comprendre maintenant le motif véritable de ma présence rue Taitbout. — Je voulais interroger le frère de cette femme... — Voilà pourquoi, ne le trouvant pas, je vous ai questionné vous-même à son sujet.
— Par malheur, ne sachant rien, je ne pouvais rien vous apprendre... — ré-
Taudis que ces paroles s"échangeaieut, la voiture avait fait d'innombrables détours.
pondit Fabrice ; puis il ajouta, avec l'accent d'une irritation difficilement contenue: — Et cet homme a quitté non seulement Paris, mais la France I ! — C'est une mauvaise chance inouïe I 1 — Toutes nos démarches pour le retrouver resteront sans résultat ! ! La lumière ne jaillira point des ténèbres ! !
— Vous vous découragez trop vite '■ — s'écria le docteur. — Patience I Avec de la patience, nous arriverons...
— Croyez-vous ?. . ,
— J'en suis sur...
LjV. 81. f. ROY, éditeur.
Pour la seconde fois le neveu du banquier sentit une sueur d'angoisse perler sur ses tempes.
— Monsieur Fabrice, — dit Paula après un silence, — Mathilde Jancelyn était ce qu'on appelle une demi-mondaine, et vous viviez, comme tous les jeunes gens riches, dans un milieu de mœurs peu rigides... — Connaissiez-vous de vue cette pauvre femme ?
— Non...
— Mais vous aviez du moins entendu parler d'elle ?... Fabrice regarda Paula bien en face, avec défiance.
Il lui semblait lire un soupçon dans les yeux de l'orpheline.
— Jamais ! — répondit-il enfin.
— Tant pis I — reprit la jeune fille. — Nous supposions, le docteur et moi, que vous aviez pu la rencontrer dans le monde interlope, comme nous supposions aussi qu'elle avait connu Frédéric.
— Ceci expliquerait tout, en effet, — dit vivement Fabrice. — Si elle a connu votre frère, l'assassinat dont il est tombé victime a dû produire sur elle une impression terrible. — Dans son délire cette impression se ravive, grandit encore, et devient une idée fixe. — Cela est vraisemblable n'est-ce pas, docteur?
— Si vraisemblable que tout d'abord j'ai cru que c'était vrai...
— Ne le croyez-vous plus ?
— Je ne sais...
— Enfin, que supposez-vous? Que concluez-vous?
— Rien... Je cherche...
Celte réponse coupait court à toute interrogation nouvelle. Fabrice n'insista pas.
Nos personnages quittèrent la cellule de Mathilde Jancelyn, qui ne s'aperçut point de leur départ.
Le temps avait passé vite...
— Allons voir Edmée et Jeanne, — dit mademoiselle Baltus. — Nous déjeunerons immédiatement après et nous partirons ensuite pour Melun...
Un grand changement, sur lequel il semblait qu'on pût fonder de sérieuses I espérances, s'était produit dans l'état d'Edmée depuis la veille, j \ Le pâle visage de la jeune fille avait pris une teinte faiblement rosée.
I Les lèvres souriaient.
Les battements du cœur se succédaient d'une façon régulière et normale.
La fièvre enfin avait presque complètement disparu.
Ces heureux symptômes étaient le résultat de la tranquillité d'esprit et d'une nuit de calme sommeil,
— Chère mignonne, — fit Paula en embrassant Edmée, — je viens vous dire, non pas adieu, mais au revoir...
— Ainsi c'est toujours décidé? — demanda l'enfant. — Vous partez ce matin ?
— Oui, chérie...
— Avec mon cousin Fabrice.
— Avec lui...
— Et vous reviendrez ?...
— Fabrice ce soir, et moi demain dans la journée.
— Comme le temps va me sembler long ! — murmura mademoiselle Delarivière avec un soupir.
— Mon absence sera bien courte... — répliqua Paula. — D'ailleurs il vous reste notre chère Jeanne et notre ami le docteur.
— Oh! je sais bien que je ne suis pas seule, mais j'ai tellement pris l'habitude de vous voir sans cesse, là, près de moi, souriant à mes moindres paroles, attentive à deviner mes plus menus désirs, et cette habitude est si douce, que maintenant votre présence m'est devenue nécessaire, indispensable même, comme l'air que je respire, et qu'il ne me paraît plus possible de vivre sans vous...
— Chère petite Edmée, que je vous aime! — dit Paula avec effusion
— Au moins, — reprit la jeune fille, — vous me promettez bien de ne point retarder votre retour?
— Je reviendrai demain,, j'en prends l'engagement.
— Amènerez-vous Fox?
— Si vous voulez...
— Oh ! je vous en prie, amenez-le, ce cher bon chien !... Ç:^. me fera tant de plaisir de le voir! Je suis contente quand il pose sur mes genoux sa tête intelligente et qu'il me regarde avec ses grands yeux un peu tristes, mais si doux et si tendres...
— Je l'amènerai... A demain, chérie!...
— A demain!...
Paula mit un dernier baiser sur le front d'Edmée, puis on passa dans la chambre de Jeanne.
Madame Delarivière, elle aussi, était bien changée depuis que Georges Vernier dirigeait la maison de santé d'Auteuil, et surtout depuis la visite du docteur V...
Elle parlait à peine et semblait s'absorber dans une profonde et continuelle mélancolie.
Georges ne s'alarmait point de ces symptômes.
— Cher docteur, ne trouvez-vous pas Jeanne un peu sombre? — lui demanda \ mademoiselle Baltus.
— Je m'attendais à la voir ainsi... — répondit-il. I — Et cela ne vous inquiète pas?
i — Au contraire.
i Fabrice regardait Jeanne avec une extrême attention. — Il observait les ra-
vages causés par la folie sur cette figure si belle et si touchante encore.
En même temps il étudiait les dispositions de la chambre, comme s'il avait l'intention d'en graver le plan dans sa mémoire.
Une infirmière entra.
Elle portait une carafe pleine de tisane qu'elle plaça sur une table près de la malade.
En voyant cette carafe, Jeanne étendit vivement la main et son visage s'illu- I mina.
\ — A boire... — murmura-t-elle... — A boire... J'ai soif...
i Fabrice tressaillit.
I Les paroles et l'intonation de Jeanne lui rappelaient de façon brusque et sou-
l daine le crime commis par lui, si peu de jours auparavant, dans la cabine de l \ Albatros, et qui était presque un parricide... i — Encore... — balbutia-t-elle, — encore...
] — Est-ce une simple limonade que vous lui donnez? — interrogea Fabrice.
I — Non, répliqua Georges, — cette limonade contient un médicament,
î — Et vous l'administrez à hautes doses?
\ — Madame Delarivière absorbe chaque jour deux carafes de cette tisane.
— Deux carafes ! — répéta Fabrice surpris.
— Oui... — Je lui fais subir un traitement interne et, pour éviter de lui présenter d'heure en heure une cuillerée de potion qu'elle ne prendrait qu'avec répugnance et par conséquent avec résistance, j'ai composé un breuvage agréable au goût et contenant, outre le médicament, une substance qui altère la malade... — Grâce à ce procédé, Jeanne boit d'elle-même, pour étancher la soif que je suscite...
— C'est très ingénieux, cela, cher docteur...
— Avec les fous comme avec les enfants, on est obligé d'user de ruse.
— Et Jeanne boit continuellement?
— Le matin et le soir, je vous le répète, on renouvelle la tisane... Fabrice s'approcha de madame Delarivière et lui prit la main. Elle leva sur lui son regard atone.
Il se pencha vers elle et de ses lèvres lui toucha le front, en murmurant d'une
voix émue, mais parfaitement distincte pour les spectateurs de cette scène.
— Chère tante, puissiez-vous guérir bien vite et reconnaître ceux qui vous aiment!...
— Fabrice est un cœur d'or!... — pensa mademoiselle Baltus avec attendrissement.
On \int annoncer que le déjeuner était servi. Paula et ses compagnons descendirent.
Le journaux du matin se trouvaient sur ta table de la salle à manger. Leurs bandes intactes prouvaient que Georges n'avait pas encore eu le temps d'y jeter un coup d'œil.
— Docteur, — dit mademoiselle Baltus en prenant d'une main fébrile la Gazette des Tribunaux, — nous allons savoir si le malheureux, accusé d'assassinat, qui comparaissait hier devant la cour d'assises de la Seine a été condamné à mort.
Elle déplia vivement le journal et le parcourut de ses yeux.
— Eh bien? — demanda Georges, dont Timpatience semblait égaler celle de la jeune fille. — Le jugement est-il rendu?
— Je cherche... — Ah ! m'y voici...
— Eh bien ? — répéta le médecin.
— Tout est fini, docteur... — Le jury a répondu : Oui, à l'unanimité, à toutes les questions, sans admettre l'existence de circonstances atténuantes... — la cour a prononcé la peine capitale... — la tête de l'assassin tombera sur l'échafaud... — Voilà ce que nous attendions...
— Hélas! — répondit Georges, — nécessité cruelle qui nous contraint à souhaiter la mort d'un homme...
Paula ne baissa point les yeux et s'écria :
— Oui, j'en conviens, c'est affreux... c'est cruel... Mais l'homme qui doit mourir a tué... la société venge la victime... c'est justice!...
— Dans quarante jours nous toucherons au but... — reprit le docteur Vernier.
I — Pourquoi quarante jours?
\ — Le pourvoi en cassation et le recours en grâce nécessitent ce délai.
— Délai qui me paraîtra long comme un siècle! Ah! c'est barbare, ce que je \ dis là, c'est presque odieux, je le sais bien!... Mais le but que nous poursuivons justifie tout! — Jusqu'au moment de l'épreuve suprême qui peut rendre à Jeanne sa raison, je ne vivrai pas...
Fabrice écoutait avec stupem' cet étrange dialogue dont les obscurités cachaient, — il n'en pouvait douter, — quelque formidable péril.
Si effrayante que puisse être la réalité, l'incertitude l'est plus encore. Le neveu du banquier prit le parti de questionner.
— Pour la seconde fois, — dit-il, — vous parlez devant moi d'une épreuve suprême tentée dans l'intérêt de Jeanne... — Il s'agit d'une personne qui m'iaspire un profond intérêt, et vous me permettrez, je pense, de vous demander quelle est cette épreuve?
— Certes ! — réphqua Georges.
Et il raconta brièvement qu'il avait résolu de mettre madame Delarivière en présence d'un échafaud, et de lui montrer une tête roulant dans le panier sanglant.
Il ajouta qu'une des g-loires les plus éclatantes et les moins contestées de la science moderne, le docteur V... approuvait ce projet.
Fabrice devint livide en écoutant le jeune médecin, mais on pouvait mettre sa pâleur sur le compte de l'étonnement et de l'émotion.
Il ne répondit pas un mot, et pendant quelques minutes il resta silencieux.
— Cela vous fait peur?... — demanda mademoiselle Bal tus.
— Dans le premier moment on est terrifié, c'est vrai... — répliqua-t-il, — mais vous avez raison, et pour arriver au résultat souhaité il ne faut reculer devant rien.
Puis il devint muet de nouveau.
— Cher Fabrice, — reprit Paula, — à quoi pensez-vous?...
— D'abord à ce que je viens d'apprendre, puis à cette autre folle... à cette Mathilde Jancelyn... — Les paroles étranges qu'elle prononce m'intriguent et me troublent au plus haut point. — Ah! si elle pouvait nous renseigner...
— rs'y comptez pas... — répondit Georges. — Avant un mois elle sera morte...
— C'est bien fâcheux! — s'écria Fabrice. Il ajouta tout bas :
— Qui sait si dans un mois Jeanne sera vivante?...
Le déjeuner ne se prolongea guère.
— Il est temps de partir... — dit Paula Baltus en quittant la table.
— Je suis à vos ordres, mademoiselle, et ma voiture nous attend devant la grille de la rue RalTet, — répliqua Fabrice.
— Ainsi, — demanda Georges à l'orpheline, — vous reviendrez certainement dans vingt-quatre heures ?
— Oui. — La soirée d'aujourd'hui et la matinée de demain me suffiront, je l'espère, pour donner mes ordres et pour examiner en détail quelques travaux qu'on exécute dans le parc de ma villa.
— Alors, je vous attendrai pour dîner.
— Je ne reviendrai pas seule. — M. Fabrice, non content de m'accompagner ce malin, a bien voulu promettre de venir me chercher.
— Je vous attendrai donc tous les deux. L'orpheline et le neveu du banquier partirent ensemble.
Paula se sentait heureuse et très émue d'un tcte-à-lète avec son fiancé.
Fabrice, triomphant, se promettait de marcher d'un pas rapide dans la voie nouvelle qu'ouvrait devant lui son étoile.
Georges, en les voyant s'éloigner, ressentait, sans savoir au juste pourquoi, un serrement de cœur indicible.
I Autant il éprouvait pour mademoiselle Baltus de profonde et respectueuse
j affection, autant le cousin d'Edmée lui inspirait peu de sympathie.
Fabrice, — nos lecteurs ne l'ont point oublié, — lui avait déplu tout I d'abord.
l II lui trouvait le regard faux, les manières hypocrites, et cette impression
; ne s'effaçait pas, malgré tous les efforts du jeune homme pour s'insinuer \ dans ses bonnes grâces. \
\ — Je me trompe certainement... — pensait-il, — je suis injuste... ma \
■ défiance est absurde... ^
11 se répétait cela... — 11 essayait de se le prouver, mais l'instinct l'emportait j 1 sur la logique, et sa défiance grandissait au lieu de s'amoindrir. |
i La journée était magnifique. \
Le ciel sans nuages ressemblait à une coupole d'azur, et la chaleur n'avait \ \ rien d'excessif.
I Georges se dit qu'une longue promenade en voiture, sous les ombrages du
l bois de Boulogne, serait certainement salutaire à Edmée et à Jeanne. j
j En même temps que la maison de santé, il avait acheté le coupé de Frantz
î Rittner, mais ce coupé n'étant qu'à deux places ne pouvait lui servir pour l'exj cursion projetée. >
l 11 envoya chercher une calèche découverte chez un loueur d'Auteuil et il
j partit avec la mère et la fille. ;
\ Sous l'influence vivifiante de l'atmosphère tiède et embaumée, pleine de \
'; chants d'oiseaux et de bourdonnements d'insectes, Edmée se sentait renaître. \ \ La vue des grands arbres, des vastes horizons, de l'espace libre en un mot, \
\ tirait madame Delarivière de sa mélancolie habituelle, amenait un sourire sur j ses lèvres pâles, et lui arrachait par instants de petits cris joyeux, comme si pour \ \ la première fois un pareil spectacle frappait ses yeux.
I — Où faut-il conduire ces dames et monsieur le docteur? — avait demandé
\ le cocher de louage en quittant Auteuil.
— Dans les plus belles allées du Bois, — avait répondu Georges, — autour des lacs, au Pré-Catelan, dans l'avenue des Acacias, dans l'avenue de Madrid. \ Yous passerez près de Bagatelle et vous contournerez la plaine de Longchamps, \ en suivant la route qui longe la Seine...
\ ^ Le programme ainsi tracé s'accomplissait au trot régulier de deux chevaux,
\ sinon bien distingués du moins très suffisants.
La jeune fille et sa mère occupaient naturellement le fond de la calèche. [ Georges était assis en face d'elles.
Le docteur éprouvait à l'endroit d'Edmée la sollicitude d'un médecin pour sa malade, et la tendresse d'un fiancé pour celle qu'il a choisie entre toutes.
Il tenait l'une des mains de la douce enfant dans les siennes, et contemplait d'un œil enivré d'amour le délicieux visage dont les souffrances de l'âme et du corps n'avaient pas altéré le charme.
— A quoi pensez-vous en ce moment, chère Edmée ? — lui demanda-t-il tout à coup.
La jeune fille répondit sans hésitation :
— Je pense à l'embarras de mon cousin, hier, quand je lui ai parlé de mon père. — N'avez- vous point, comme moi^, remarqué son trouble?
Le docteur était loin de s'attendre à cette question, qui lui causait une gène inexprimable.
Il répliqua cependant avec une conviction apparente :
— Non, certes, je n'ai rien remarqué de semblable...
— Le trouble de Fabrice était pourtant visible...
— Je vous assure que vous vous trompez... — M. Leclère, surpris et affligé de vous trouver souffrante, n'a pu cacher sa surprise et son chagrin... — Sa phvsionomie exprimait ce double sentiment que vous avez pris pour de l'embarras.
— C'est possible, après tout... — murmura la jeune fille. — Depuis ma sortie de pension, mon cousin s'est montré bon et affectueux pour moi... Je crois à son amitié sincère... J'admets qu'il n'avait rien de grave à me cacher, et cependant je suis certaine qu'il me cachait quelque chjse...
— A quel sujet?
— Au sujet de mon père...
— Quoi, toujours cette idée ?
— Toujours!... — Mon père aurait sacrifié de grand cœur des intérêts d'argent pour revenir plus vite auprès de sa femme et de sa fille... — S'il est resté à New York, c'est qu'il se passe là-bas quelque chose qu'on ne me dit pas...
— Que se passerait-il ?
— Ignorant tout, je puis tout craindre.... — Mou père est malade peut-être...
— M. Leclère, même avant de vous voir, m'avait affirmé le contraire.
— C'est qu'il avait promis le secret, et qu'avec vous comme avec moi il a tenu parole.
— Chère Edmée, je vous en supplie, chassez ces idées sombres ?...
— Je le voudrais, cela m'est impossible. . . Je les éloigne, elle reviennent. . . — Songez-y donc ! Si mon père était malade, qui le soignerait?
— Il y a des médecins à New York comme à Paris, mon amie... d'excellents médecins...
— Assurément les secours de la science ne lui manqueraient point, mais il
Laurent, dans son ivresse, venait de lui dire la chose qu'il voulait savoir. (Page 663.)
serait isolé... sans aiïections autour de lui... il prendrait le chagrin à cœur... et le chagrin tue... je le sais bien, moi qui ai failli en mourir, et qui en serais morte sans vous...
Georges serra plus étroitement la petite main d'Edmée et l'appuya contre ses lèvres, mais en silence.
Qu'aurait-il pu dire?
L'enfant continua d'une voix basse et presque indistincte.
— Mon Dieu, si je perdais mon père, je serais seule entre deux lombes...
LlY. 8'2. F. P.OY. éditeur
celle de mou père mort et celle de ma mère vivante... vivante, hélas I etfolle... Ah! cette pensée me donne le frisson...
La jeune fille devenait très pâle.
Le cercle de bistre tracé autour de ses paupières s'élargissait.
Elle semblait au moment de fondre en larmes.
— Edmée, chère Edmée, je vous en supplie, — balbutia Georges, — ne me réduisez pas au désespoir en vous créant ainsi des chimères !.. — Vous avez été bien malade et vous êtes souffrante encore... — Les rêveries folles et sinistres qui vous obsèdent peuvent anéantir en une heure les résultats obtenus au prix de tant d'efforts ! — Vous ne m'aimez donc pas?... vous savez bien, pourtant, i^ue votre vie, c'est ma vie !
Les grosses larmes, contenues jusqu'à ce moment, jailHrent des yeux d Edmée et inondèrent ses joues.
— Oh! si... — murmura-t-elle. — Je vous aime... — 1 rouvez-le moi donc, enfant chérie, en vous montrant docile, en vous laissant guider par moi pour qui vous êtes tout au monde... Soyez calme... Ae doutez pas de l'avenir, et croyez au bonheur...
— Oui, vous avez raison, je le sens bien... je suis folle... — Mais est-ce ma faute si j'ai peur? Mes craintes ne sont-elles pas légitimes?... — Je n'étais qu'une petite fille encore quand je fus séparée de mon père et de manière... — Depuis cette époque, j'ai vécu loin d'eux sans cesse... et c'est au moment, si ardemment souhaité, si longtemps attendu, de la réunion, que des coups terribles me frappent... — La raison de ma mère s'égare... — Mon père s'éloigne et ne revient plus... — N'y a-t-il pas de quoi briser une pauvre enfant faible comme moi? — Donnez-moi de la force et du courage.... — Je tâcherai de vous obéir... Je veux être calme... Ne plus douter de l'avenir... Croire au bonheur... mais soulenez-moi...
I ' — Pour vous soutenir, chère Edmée, j'ai besoin de votre aide... — Je ne
puis rien sans vous... Pour être forte, il faut le vouloir... La jeune fille essaya de sourire à son ami.
— Il faut le vouloir, — répéta-t-clle, — je le voudrai, je vous le promets. Elle rejeta sa tête en arrière et abaissa ses paupières sur ses grands yeux,
non pour dormir, mais pour chercher au fond de son esprit d'autres pensées que celles qui l'obsédaient.
^ Georges, le regard fixé sur elle, se disait tout bas :
— Comment deviendra-l-il jiossible d'apprendre à cette enfant la mort de son père? — Un si terrible choc la tuerait aujourd'hui comme un coup de foudre...
\ Tandis que s'échangeaient entre Edmée et Georges les paroles que nous
{ Venons de sténographier, la voiture avait fait d'innombrables détours.
I Après avoir passé devant la grille de Madi-id, descendu l'allée en pente
■^^ ■Vt>«%>-t--
ombragée de grands arbres circulant entre des villas aux jardins exquis, et suivi le petit chemin sablonneux qui termine la plaine de Longchamps, elle se trouvait à quelques pas de la grille de Neuilly-Saint-James, par conséquent au bord de la rivière, et s'engageait dans cette voie magnifique qu'on nomme la Route de la Seine ^ qui longe les tribunes du champ de couises et conduit à la porte de Boulogne, près du château du baron de Rothschild.
Edmée ouvrit les yeux et poussa un petit cri d'admiration à la vue du panorama splendide qui se déroulait en face d'elle.
A sa droite, profilant sur le ciel leurs lignes pittoresques, les collines de Suresnes et la silhouette hardie duMont-Yalérien.
Au premier plan, du même côté, la Seine aux eaux calmes, semée d'îles dont la végétation luxuriante fait la joie des paysagistes.
En face, entre des masses de verdure de l'aspect le plus pittoresque, les coteaux de Saint-Cloud couverts d'innombrables villas.
A gauche, la plaine de Longchamps. Bagatelle aux blanches colonnades, et les futaies du bois de Boulogne.
— Monsieur Georges, — dit la jeune fille, — donnez Tordre au cocher, je vous en prie, de faire halte un instant ici... — Je voudrais jouir de ce coup d'oeil...
En même temps elle désignait le panorama que nous venons de décrire en quelques mots.
La voiture s'arrêta.
A huit ou neuf pas de la calèche, sur la pente gazonnée qui descend de la marge de la route à la Seine, une femme et un jeune garçon étaient assis, les mains dans les mains.
La femme, simplement mais proprement vêtue, paraissait âgée de trentecinq ou trente-six ans.
L'enfant n'en avait pas plus de dix ou onze.
Il portait une vareuse de laine bleue avec des ancres brodées au collet, et un pantalon de toile grise.
Un béret de marin coiffait sa tête intelligente.
Nos lecteurs ont déjà reconnu ces deux personnages.
C'étaient Petit-Pierre, le mousse de Claude Marteau, et madame Tallandier venue de Charenton à Neuilly pour embrasser son cher enfant et passer quel- { I ques heures auprès de lui. j ;
Le mousse, voulant donner à sa mère une idée du bois de Boulogne, l'avait | \ amenée jusqu'à l'endroit où nous les rencontrons.
Ils causaient.
Petit-Pierre^ ravi de sa position, ne tarissait pas en éloges sur le compte du brave matelot, et faisait un tableau enchanteur de son existence quotidienne à la villa du boulevard de la Seine, ce qui rendait madame Tallandier bien heureuse.
Au moment où la calèche s'arrêta près d'eux au bord de la route, la mère et le fils tournèrent la tète par un mouvement de curiosité machinale et examinèrent les promeneurs.
Maman, — dit le mousse à voix basse, — regarde donc la belle demoiselle...
Qu'elle est jolie... que son visage est doux... mais elle est toute pâlotte... on la croirait malade...
Elle vient de l'être sans doute... — répliqua madame Tallandier du
même ton. — Sa convalescence est commencée... — On la promène pour la distraire et pour lui rendre des forces... — Le monsieur habillé de noir qui l'accompagne est peut-être son médecin...
Et la dame âgée, — reprit le mousse, — elle semble malade aussi... —
Elle a des yeux bien singuliers... — Ils ont l'air de regarder sans voir...
C'est vrai, — fit madame Tallandier dont l'attention, depuis une seconde,
se concentrait sur le visage de Jeanne.
Tout à coup elle se leva brusquement, comme pour se rapprocher de la
voiture.
Ah ! — murmura-t-elle, — c'est étrange !...
— Quoi donc, maman?...
— L'ne ressemblance...
— Cette dame ressemble à quelqu'un que tu connais?...
— A qui?...
— A Jeanne Tallandier...
— Mais c'est notre nom, cela...
— Aussi Jeanne Tallandier était ta propre tante... la sœur de Ion pauvre
père...
— Tu ne m'avais jamais parlé d'elle...
— C'est vrai... — Chez nous on ne prononçait point son nom... — Depuis bien des années ton père, quoiqu'il aimât tendrement sa sœur, ne voulait plus avoir de rapport avec elle...
— Il ne l'aimait donc plus?...
— Il l'aimait toujours, mais il avait pour l'oublier des raisons... de bonnes raisons... qu'il est inutile de t'apprendre... |
— Maman, peut-être que cette personne est ma tante... |
— C'est impossible... |
— Pourquoi ? \
— Jeanne Tallandier est bien loin... et puis elle n'avait pas ce regard... Non, ce ne peut être elle, mais la ressemblance est prodig"ieuse...
— Veux-tu que je lui demande qui elle est?
— Y penses-tu, Pierre !... — Ou n'adresse pas de pareilles questions aux gens... Cette dame ne te répondrait point et je le l'approuverais fort...
En ce moment les yeux de Jeanne, efileurant les objets l'un après l'autre et ne se fixant sur aucun, rencontrèrent l'enfant qui s'empara aussitôt de son attention tout entière.
Elle lui sourit et tendit ses mains vers lui.
— Maman, — dit Petit-Pierre, — elle nous a vus... Elle me fait des signes... — Il me semble qu'elle m'appelle...
Madame Delarivière continuait ses restes, dans le but manifeste d'eng-aeer le mousse à s'approcher et, comme il restait immobile, elle commençait à manifester le mécontentement d'un enfant gâté dont on ne satisfait point les caprices.
Georges remarqua l'impatience de Jeanne.
Il en eut bien vite deviné la cause.
Cette impatience grandissante pouvait amener une crise nerveuse qu'il fallait éviter.
Il fit un signe au mousse et lui dit :
— Venez, mon petit homme... — Madame désire vous voir...
— Faut-il, maman?... — demanda Petit-Pierre.
— Oui... va...
Et madame Tallandier le poussa en avant.
! Le gamin s'approcha de la voiture.
A chaque pas qu'il faisait en avant, le visage assombri de Jeanne se rassérénait.
Quand il fut tout près, elle lui tendit de nouveau la main.
Petit-Pierre hésitait, soit par timidité, soit que la singulière expression de la physionomie de Jeanne l'inquiétât.
— Faites ce que désire cette dame... — lui dit Georges, — ne craignez rien...
L'enfant rassuré mit .sa main dans celle que lui présentait Jeanne, et dont il sentit aussitôt la pression affectueuse.
Les lèvres de la folle s'agitaient, mais ne laissaient échapper aucun son perceptible.
Madame Tallandier à son tour s'était rapprochée, et contemplait Jeanne avec stupeur, tant cette ressemblance prodigieuse dont elle avait été frappée s'accentuait.
— Si c'était elle, cependant... Si c'était Jeanne... la sœur de mon mari... — pensait la pauvre femme.
Madame Delarivière, une fois son caprice satisfait, lâcha la main do l'enfant.
Ses yeux se portèrent sur la mère et parurent ne plus pouvoir se détacher de son visage.
Au bout d'un temps très court ses sourcils se froncèrent, un frémissement convulsif secoua tout son corps, elle étendit le bras et désigna madame Tallandier avec une sorte de crainte menaçante.
Georges eut peur.
Les crises commençaient souvent ainsi...
Il saisit les deux mains de Jeanne et^ se souvenant de l'expérience faite sous ses yeux par son célèbre professeur, le docteur Y..., il dit d'une voix impérieuse et dure :
— Soyez calme !... je le veux !...
— MonDieu ! — s'écria madame Tallandier stupéfaite, — qu'a donc cette dame ?
— Hélas! — répondit Georges, — sa raison est égarée...
— Folle !... — murmura la mère du petit mousse. — Folle !..,
I — Oui, madame... et votre présence la surexcite au point de m'inspirer des
l crainles graves...
Jeanne s'était dressée dans la voiture et voulait résister, mais Georges était patient et fort.
l II la prit par les deux poig^nets, la contraignit doucement à se rasseoir et cria
I au cocher :
I — Vite ! vite !... à la maison !
Le cocher fouetta ses chevaux.
L'attelage partit à la plus rapide allure, au milieu d'un nuage de poussière, 1 laissant la mère et le fils sous une impression très pénible. I — Ah ! — murmura madame Tallandier quand fut passé le premier moment
de stupeur, — je ne me trompais pas!... C'est Jeanne... c'est bien Jeanne... e^ j elle est folle... — Oh ! justice divine !... qu'ont fait certaines familles pour être I ainsi frappées ?
j Après un silence elle ajouta :
— Si du moins je pouvais savoir... Mais je n'ai point interrogé quand il en I était temps !... J'ignore le nom qu'elle porté aujourd'hui... j'ignore le lieu où } elle demeure... — je ne la retrouverai pas...
\ Et d'abondantes larmes coulèrent sur le visage de la pauvre femme.
! — Maman, je t'en prie, ne pleure pas... — dit l'enfant en entourant sa mère
Ide SCS bras ; — tu es venue me voir le cœur tout joyeux, et j'étais si content !... — Ton chagrin va me gâter ma journée ! Ne pleure plus, je t'en supplie !... <i Madame Tallandier essuya ses yeux.
} — Tu as raison, cher petit ! — dit-elle, — mais ce n'est pas ma faute...
j Cette ressemblance a ravivé tout au fond de mon àme des souvenirs qui m'ont \ fait mal... — A présent, c'est fini... c'est oublié !... Regarde... Je souris...
Le petit mousse embrassa de nouveau sa mère qui lui souriait eu effet.
— Voilà comme j'aime à te voir, — dit-il. — Reste toujours ainsi et je serai content... — Tu dois être bien reposée... — Continuons notre promenade et retournons ensuite à la maison... — On dîne à l'office à six heures... Tu dîneras avec moi...
— Non, cher enfant, pas aujourd'hui... — répliqua madame Tallandier.
— Mais, maman^ souviens-toi... c'est convenu avec M. Claude...
— Je sais bien, aussi j'accepterais de grand cœur si M. Claude était là. mais il est absent... Je ne connais personne que lui... Je serais g^ênée...
— Comme tu voudras, mère... mais ça m'aurait fait tant de plaisir...
— Ce sera pour une autre fois... — Il est déjà tard, et pour retourner à Charenton il y a beaucoup de chemin à faire... — Tu vas me conduire à l'avenue de Neuilly, où je prendrai le tramway avec la correspondance pour un omnibus qui me mènera au chemin de fer, et là nous nous dirons au revoir...
— Déjà !
— Il le faut... — Sois raisonnable...
Lenfant poussa un gros soupir.
— Allons, puisqu'il le faut... — dit-il ; — mais, la prochaine fois, M. Claude sera là et tu passeras avec nous toute la soirée...
— Je te le promets...
Puis la mère et le fils prirent, par le boulevard de la Seine, le chemin de l'avenue de Neuilly.
Comment et pourquoi notre ami Claude Marteau était-il absent de la villa?
Nous allons l'expliquer à nos lecteurs.
Immédiatement après le départ de Fabrice allant chercher mademoiselle Baltus à la maison d'Auteuil, Laurent s'était dirigé vers le pavillon qu'habitait Bordeplat avec son mousse.
L'intendant-valet de chambre devait, on s'en souvient, mettre à exécution le plan de son maître, c'est-à-dire griser Claude Marteau et profiter de son ivresse pour lui arracher le secret de sa trouvaille.
L'ex-matelot était seul et s'occupait à raccommoder un filet.
Il avait envoyé Petit-Pierre à Courbevoie, porter à un restaurateur le poisson qu'il lui fournissait deux fois par semaine*
Le brave garçon, ayant assisté depuis sa cachette à l'entretien de la veille au soir, atteudait la visite de Laurent, et de minute en minute regardait du coin de l'œil s'il ne le voyait point paraître.
Il eut aux lèvres un sourire goguenard lorsque la silhouette imposante de monsieur l'intendant se dessina au détour d'une allée, et il se dit ht petto:
— AUention, Claude, et veille au grain! — Ce bonhomme-là s'est promis de te tirer les vers du nez ; mais il ne s'est pas levé assez malin pour ça, et c'est lui, au contraire, qui t'apprendra, sans s'en douter, ce que tu veux savoir...
Claude, pour son travail, s'était installé devant la fenêtre ouverte de la première chambre du chalet.
Laurent s'approcha de cette fenêtre avec sa physionomie la plus avenante. — Eh ! bonjour, matelot ! — iit-il, — ça va bien?...
— Pas mal, monsieur Laurent, et vous?... Ça boulotte-t-il
— Ma foi, oui! — Mais que vois-je? — Vous n'avez point encore fait votre tuilette, ce matin !...
Claude était en bras de chemise, en pantalon de treillis et chaussé d'espadrilles.
— Que voulez-vous?... — répliqua-t-il, — je rabiboche mes verveux, et je n'ai pas eu le temps de me rendre joli... — ajouta-t-il en riant, — je n'attends aucune dame...
— Et moi qui venais justement vous proposer..,
— Quoi donc?
— De m'accompagner...
— Où ça?
— A Bercy.
— Et, sans indiscrétion, que diable allez-vous faire à Bercy?
— Nous avons besoin de vin pour l'office ; je vais en goûter là-bas aliu d'en achcler quelques pièces et de monter notre cave sur un bon pied...
— Pas trop mal inventé ! — pensa Claude, — on goûte par-ci... on goûte par-là... et on se grise sans que ça paraisse... — Attends un peu, gros malin!
— Eh bien! — reprit Laurent, — qu'en pensez-vous? — Ça vous va-t-il?
— Tout de même... quand ce ne serait que pour le plaisir d'être avec vous...
— Bravo ! — Ça, c'est gentil!
— Quand partez-vous?
— Tout de suite... ou du moins dès que vous serez prêt...
— Et le déjeuner?
— Nous déjeunerons là-bas... — Je paye une côtelette, une matelote et un buisson d'écrevisses...
— Voilà un petit menu qui me botte ! ... Ça fait boire, les écrevisses, et je ne sais pas pourquoi, ce matin, j'ai la pépie...
— Ça se trouve à merveille... ce n'est pas le vin qui nous manquera... — Habillez-vous vite... — Tenue soignée... — Je vous donne cinq minutes.
— En deux temps et trois mouvements ça sera fait...
— Nous sortirons par la rue de Longchamps... — Vous me prendrez à l'office...
— As pas peur! Je vous emboîte !
Je ne puis rien trouver de mieux que ce poison végétal, subtil entre tous.
Laurent s'éloigna en se frottant les mains.
— Je le tiens ! — se disait-il.
— Je le tiens ! — pensait Claude de son côté. — On va tutoyer des fioles pas mal, et rira bien qui rira le dernier !
En même temps il menait à bonne fin l'œuvre fort peu compliquée de sa toilette.
Cinq minutes après il rejoignait Laurent et quittait en sa compagnie la villa.
i-'V. 8;'». P"- liOV, édileur.
. I\oiis allons nous payer l'omnibus de Bercy, — dit l'intendant.
iXaturellement, — répliqua Claude; — mais je suis à jeun ce matin, et
j'absorberais bien un petit verre de n'importe quoi pour me refaire le torse...
Laurent riait sous cape en voyant les dispositions ultra-bachiques de son compagnon.
— Bonne idée ! — s'écria-t-il; — rien qui chasse les humeurs noires comme un verre de rhum...
— Va pour le rhum... J'apprécie ce produit des cannes à sucre de la Ja. maïque... et de la Villette, et c'est moi qui l'offre...
Les deux compagnons entrèrent chez un marchand de vins de l'avenue de la Grande-Armée et se firent servir.
— Pas mauvais! — fit Claude après avoir ingurgité d'un trait l'alcool. — Mais ces verres sont des dés à coudre... — On n'a pas le temps de sentir couler le liquide...
— Impossible de s'en aller sur une jambe... — répondit Laurent. — .J'offre le deuxième dé à coudre...
— Les bons comptes font les bons amis... — Allons-y gaiement! — A la santé de nous deux, mon vieux!...
Laurent, nous l'avons dit, buvait sec et se croyait sûr de lui-même.
Il ne laissa pas une goutte de rhum au fond de son verre.
Quant à Claude Marteau, nous savons ce qu'il appelait un dé de vitriol, à \ Melun, lorsqu'il était batelier chez la veuve Gallet.
Une heure plus tard, les deux compagnons mettaient pied à terre à la station [ des omnibus de Bercy.
I — Oîi déjeunerons-nous? — demanda Claude.
\ — Dans un bon endroit que je connais... — répondit Laurent. — Au rendez-
vous des Courtiers... — C'est à deux pas d'ici... — Nous allons commander notre ,' déjeuner avant d'aller chez mon marchand...
\ — C'est ça, et en même temps nous boirons un boclw,. — Ce diable de rhum
I a doublé ma pépie...
< Laurent fit la grimace.
I — Oh ! — murmura-t-il, — un bock !
i — Vous n'aimez pas la bière?
'i — Je ne l'aime que dans l'après-midi.:. — Un verre de vin blanc, le matin,
\ me semble préférable...
< — Je ne fais aucune objection au vin blanc... — Commandez d'ailleurs et I je boirai, comme un bon garçon, tout ce qu'il vous plaira que je boive...
I On était arrivé au Rendez-vous des Courtiers.
; Laurent donna des instructions pour le déjeuner et fit apporter une bouteille
I de chablis qui fut vidée en moins de trois minutes.
Les deux compères gagnèrent ensuite, bras dessus bras dessous, les caves du
fournisseur où riiitendanl voulait opérer ses emplettes, et qu'il connaissait de longue date.
— Venez-vous m'acheter quelque chose ce matin, monsieur Laurent?... — demanda ce fournisseur.
— Oui. — J'ai besoin de vin d'office...
— Nous allons vous faire goûter ça...
Le négociant se munit d'une tasse d'argent, d'un foret, de ces chevilles de bois qu'on appelle faussets, et conduisit ses visiteurs dans une cave amplement meublée de tonneaux, où ils commencèrent à goûter plusieurs crus de beaujolais et de petit bourgogne.
Laurent dégustait d'abord et passait la tasse à Claude.
Une douzaine de tonneaux furent percés. — La tasse allait sans relâche de l'intendant au matelot.
L'ex-valet de chambre acheta trois pièces de vin ordinaire.
— J'ai d'excellent bordeaux. . . — dit le négociant.— Une jolie pièce de saintémilion vous conviendrait-elle?...
— On ne risque rien d'y goûter...
— Ouant au vin blanc, je puis vous offrir un sauterne parfait.
— Voyons le sauterne...
Et le va-et-vient de la tasse d'argent recommença de plus belle. Claude ne perdait pas Laurent de vue afin de s'assurer qu'il ne trichait point, et tout bas il se disait :
— Patience, mon bonhomme !... patience! — Nous verrons tout à l'heure I
Les dégustations faites, les achats terminés, Claude Marteau prit la parole.
— Je voudrais, — dit-il au marchand, — que vous nous fassiez tutoyer un joli cognac pas trop cher...
— Nous n'avons nul besoin de cognac... s'écria Laurent.
— Aussi est-ce pour mon compte personnel... — répliqua l'ex-matelot. — Je m'arrangerais volontiers d'un fût de vingt-cinq litres... — J'ai l'habitude de me rincer le gosier tous les matins avec une petite goutte, et je m'en trouve bien... — Avez-vous mon affaire?...
'^ — Parbleu!... — répondit le négociant. — Un armagnac de trois ans, bonne qualité, et que je puis vous laisser à prix très doux... — ■ Voyons un peu l'armagnac...
Plusieurs barils furent mis en perce.
Claude, agissant maintenant pour son propre compte, — ainsi qu'il venait de
[B dire, — trempait le premier ses lèvres dans l'eau-de-vie et passait la tasse à Laurent, qui dégustait en connaisseur et donnait consciencieusement son avis.
L'ex-matelot, buveur émérite, savait bien ce qu'il faisait. î
Après avoir expérimenté des vins de plusieurs sortes, rien ne porte à la tête 1 comme de goûter des alcools, quelques minimes que soient les doses absorbées. {
Le marché fut conclu à la suite de nombreux tâtonnements volontaires du j ci-devant marin. l
Le né2"ociant, très satisfait de sa matinée, offrit à ses clients un verre de vieux ; vin de Madère qu'ils acceptèrent sans façon. \
En sortant des caves, Laurent porta machinalement la main à son front.
Le changement d'air agissant, il se sentait la tète lourde. |
— Bah I — se dit-il, — c'est que je suis à jeun... — ça se passera en déjeunant.
— Il est déjà roug-e comme un coq... — pensa Claude Marteau. — Ça va bien! ; — Vous savez que c'est moi qui paye l'absinthe... — ajouta-t-il en entrant dans | un café.
Laurent le suivit et, par amour-propre, n'osa refuser de lui tenir tcto. Au Rendez-vous des Courtiers le couvert était mis.
— Quel vin boiront ces messieurs ? — demanda le garçon.
— Du beaune... — répondit Laurent.
— Beaune première?
— Bien entendu.
— Une bouteille?
— Deux bouteilles... pour comm.onccr...
On servit une entrecôte à la bordelaise relevée vigoureusement. La dernière goutte de vin de Beaune en arrosa la dernière bouchée. Laurent but un grand verre d'eau.
— Ah! — s'écria Claude en riant, — vous trichez...
— J'avais très soif...
— Le vin désaltère... — Ne recommencez pas, monsieur Laurent, je croirais que vous voulez me faire une mauvaise plaisanterie...
— Quelle plaisanterie?
— Celle de me griser donc !...
— Vous griser! — répéta l'ex-valct de chambre. — Dans quel but? Et d'ailleurs ce serait difficile, vous buvez mieux que moi...
— Pas du tout... — Nous sommes d'égale force... La matelote fit son entrée.
Le garçon redemanda de nouveau quel vin boiraiiiul ces messieurs.
— Du même, — dit Claude. — et deux fioles. Laurent ajouta :
— -Avec les écrevisses vous apporterez du sauterne sec...
— Deux bouteilles?
— Toujours!
— Sapristi ! — pensa le garçon en s'en allant, — voilà des gaillards bigrement solides! — s'ils ne roulent pas sous la table, ils auront de la chance!...
Abrég-eons.
Les liquides disparaissaient comme par enchantement.
La soif survivait à l'appétit. — On mangeait moins, mais on bavait plus.
Claude, — (aussi maître de lui en réalité qu'au moment de s'asseoir à table),
— clignait les yeux, dodelinait la tète, bavardait comme une pie borgne, et semblait par instants, avoir la langue épaisse.
Laurent, — (dont au contraire les idées n'étaient plus bien nettes), — se laissa prendre à ces symptômes débriété naissante, et jugea le moment favorable, pour démasquer ses batteries.
j } — Ainsi, matelot, — commença-t-il, — vous vous plaisez positivement chez
i s nous?...
î ; Claude, — après avoir modulé un long éclat de rire, — répliqua:
j I — Ah! ah! ah I si je me plais?... — Tonnerre de brest, mon petit père, il
faudrait pourne pas s'y plaire être bien difficile ! ! — Bonne table, bon vin, bon lit, bonne solde, bonnes gens, et canoter toute la journée, c'est ça qui me va! — Je demande à rester à perpétuité dans une prison pareille ! C'est la vérité, parole sacrée ! !
— Le fait est, — reprit Laurent d'un ton qu'il voulait rendre signilicatif, — le fait est qu'il y a des prisons moins réjouissantes... et vous devez apprécier celle-là, vous qui avez mangé, dit-on, pas mal de vache enragée...
— Ah! mais oui, j'en ai mangé... et plus que mon compte... — murmura Claude avec un gros soupir. — En ai-je eu des hauts et des bas dans mon existence, des jours de pluie, des temps de misère !... — S'il fallait vous raconter tout j'en aurais pour jusqu'à demain...
— Bah! contez tout de même, — fit l'ex-valet de chambre en remplissant de nouveau le verre de son convive. — Rien ne nous presse, et ça m'amusera de vous écouter... — Vous êtes mon ami, n'est-ce pas?
— Parbleu!
— Eh bien, un ami ne peut pas refuser damuser son ami... Claude constatait en riant sous cape les rapides progrès de l'ivresse de
Laurent.
— D'abord et d'une, j'ai été un chenapan... — commença-t-il.
— Pas possible ?
— Etant tout petiot, haut comme une botte, je ne valais déjà pas le diable!...
— Mon père, à qui je jouais les cent mille tours, me mit à la porte de chez lui avec un coup de pied bien senti... au bas du dos... — A votre santé..;
— A la vôtre...
— Je me fis mousse et j'échangeai les taloches paternelles contre les coups
de garcelte du maître d'équipage... — ça se valait 1 — Je fis le tour du monde, je
ne sais combieu de fois, j'en revins sacripant comme devant, et enfin, libéré du
service, j€ gagnai Melun, mon pays natal...
— Melun... — bégaya Laurent, — Meluu... ah ! ah ! Melun, où vous avez fait
des vôtres, hein, mon gaillard?
I Claude eut un nouvel éclat de rire bizarre... — Le rire hébété de Tivresse
j atteignant son paroxysme.
i — Tiens ! — répliqua-t-il ensuite, — vous savez ça?... — Alors, puisque vous
\ savez tout, je ne vous cacherai rien... — Oui, c'est vrai, j'en ai fait pas mal, des \ cascades! Ou*est-ce que vous voulez... c'était dans le sang! \ — Et, — reprit Laurent, qui se croyait né pour la diplomatie, — c'est à
I Melun que vous avez connu M. Fabrice?... ; — Vous savez ça aussi? — Eh, bien, i/es milord!... c'est là!... A votre
santé!... — C'est là que nous sommes devenus les deux doigts de la main... ; Mais faut pas le dire...
' — Et qu'il vous a tiré d'affaire?... — continua l'intendant.
( — De quelle affaire?
j — De celle oii vous étiez compromis pas mal!... Ah! saperlipopette, mon
> compère, vous étiez rudement compromis!... \ — Ah! le patron vous a raconté?
\ Laurent, les deux pouces engagés dans les entournures de son gilet, se dau-
'' dinait sur sa chaise, cramoisi plus qu'une écrevisse, soufflant, riant sans motif, I voyant double, enfin parfaitement gris, mais capable encore néanmoins de se ; cramponner à l'idée unique qui surnageait dans son cerveau. I — Il me raconte tout, le patron... — balbutia- t-il. — Je suis son homme de
\ confiance... son ami... son meilleur ami... un autre lui-même... — Il vous a I tiré d'affaire, le patron... hein?
l — Tonnerre de Brest, c'était son devoir, puisque je m'étais mis dans le
1 pclrin pour lui !
/ — Pour lui!... — répéta Laurent hébété.
I — Oui, parbleu! — J'agissais par son ordre, vous devez le savoir... et même
' il m'avait bien payé... — Mais, chut! faut pas parler de ça... — A votre santé,
mon vieux!...
j Claude Marteau remplit le verre de Laurent, le lui mit dans la main et
\ le contraignit à le porter à ses lèvres et à le vider. l Cette dernière libation acheva le malheureux.
} — Il vous avait payé?... — fit-t-il entre deux hoquets. — Pour quoi faire?..,
\ -— Pour conduire quelque part la femme et la fille de son oncle...
I — Ala maison de santé d'Aut^uil, hein? — acheva Laurent. — Chez le doc-
'. ti'ur Uittner?
L'ex-matelot tressaillit de joie.
L'homme de confiance de Fabrice venait, dans son ivresse, de lui dire précisément la chose qu'il voulait savoir.
Laurent poursuivit : -
— A la maison des folles on en aura bien soin... — Nous payerons ce qu'il faudra... Nous sommes généreux... — Nous héritons... — Nous avons la maison de Neuilly... — Nous avons des milHons... beaucoup... beaucoup... beaucoup de millions... — Alors le patron, qui est mon ami, m'a dit: — « Claude est une canaille... faut se méfier... tu pocharderas ce gredin, et, quand il sera dans les vignes., il te dira ce qu'il a trouvé à Melun... — Et voilà !... — Alors, tu comprends, tu es mon ami... Epanche-toi dans le sein de ton ami... — C'est toi qui as trouvé l'objet du faux témoignage... — Montre unpeul'objet en question... — Yas-y de confiance!... — ïu ne risques rienl... — Je ne ferai des potins à quiconque...
LxxYirr
Après avoir dit ce qui précède, Laurent, la bouche entr'ouverte, les yeux arrondis et clignotants, regarda Tex-matelot.
Il était allé machinalement jusqu'au bout de son discours^ mais il n entendait plus guère, il ne comprenait plus du tout.
D'une main tremblante il prit son verre et voulut le porter à ses lèvres. Il n'en eut pas la force. Ses doigts amollis se disjoignirent et le verre tomba sur le sol où il se brisa.
En même temps, et sans attendre la réponse de Claude à sa dernière question^ il se renversa sur sa chaise, ferma les yeux et ne bougea plus.
Il était ivre-mort...
— Bravo, maître Laurent ! • — murmura Bordeplat en laissant tomber un coup d'oeil dédaigneux sur son partenaire si complètement vaincu, — je sais maintenant, grâce à toi, le peu que j'ignorais encore, et notre estimable patron, le digne M. Fabrice, ne sera vraiment pas difficile s'il est content des résultats de ton espionnage ! !
Depuis que l'intendant n'était plus en état de lui tenir tête, Claude se ménageait et, comme il possédait un cerveau d'une solidité peu commune, il avait repris tout son sang-froid.
Il paya la dépense, fit avancer une voiture dans laquelle on hissa Laurent qui ne bougeait non plus qu'un soliveau, s'installa à cùté de lui et donna au cocher l'adresse de la villa de Neuilly.
Là les domestiques, tout en riant aux éclats de la situation de Monsieur l'intendant, aidèrent Claude à le porter dans sa chambre, à le déshabiller et à le mettre au lit.
Ce fiiL l'alTaire de quelques minutes.
La besogne achevée, notre ami rentra dans son pavillon où, quoiqu'il fût harassé de fatigue, il attendit le retour de Fabrice.
Un peu avant minuit une lumière brilla derrière les vitres de l'appartement du jeune homme et s'éteignit au bout d'un quart d'heure.
Le neveu du banquier était revenu et venait de se coucher.
Claude en fit autant.
Dès l'aube il était debout et aux aguets.
Vers dix heures il vit atteler le cob au poney-chaise.
Fabrice sortait en voiture, accompagné d'un groom.
Claude s'empressa de monter à la chambre de Laurent.
Monsieio' l'intendant ronflait toujours, et certes la détonation d'une pièce d'artillerie de gros calibre n'aurait pu l'arracher à son lourd sommeil.
Évidemment Fabrice, avant son départ, n'avait pu avoir aucune communication utile avec lui.
Le neveu du banquier ayant conduit la veille mademoiselle Baltus à Melun, y retournait maintenant pour la ramener.
Tous deux arrivèrent en effet à la maison d'Auleuil vers cinq heures du soir, accompagnés de Fox, le grand lévrier gris de fer, qui continuait à témoigner une profonde répulsion à Fabrice malgré les avances de ce dernier.
Quand je serai le mari de ta maîtresse, — pensait le jeune homme, —
une jolie boulette me débarrassera de toi...
L'absence de Paula avait duré bien peu de temps.
Edmée, en revoyant l'orpheline, n'en fut pas moins folle de joie. — Ou eût dit que les deux amies étaient séparées depuis de longs jours...
Fox reconnut parfaitement mademoiselle Delarivière et lui lécha les mains en poussant ces petits gémissements tendres qui sont chez les chiens la plus haute expression de la tendresse.
Depuis la veille, l'état de Jeanne ne s'était point modifié de façon sensible.
La crise un instant redoutée par le docteur sur les bords de la Seine avait avorté, grâce à la réaction produite par la marche rapide de la voiture.
De retour à la maison des folles, Jeanne s'était reposée longuement, dans un bon sommeil, des fatigues de la promenade.
En réalité le docteur Vernier s'applaudissait des résultats de son expérience.
Fabrice semblait joyeux, et l'était véritablement dans une certaine mesure. 11 voyait approcher le jour où ses angoisses se dissiperaient, où ses inquiétudes n'auraient plus de raison d'être.
Le double tête-à-tête du voyage à Melun avait singulièrement augmenté son influence déjà si grande sur Paula.
D'heure en heure il occupait une jjIus large place dans le cœuf de la jeune fille.
ûaude saisit deux barreaux et se Uissa à la force des poignets, au risque de s'empaler sur les fers.
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Il se croyait certain de ne point rencontrer de sérieuse résistance s'il lui paraissait nécessaire d'enchaîner à sa vie mademoiselle Baltus avant le mariage, et de faire d'elle sa victime avant d'en faire sa femme...
Donc, selon lui, tout allait bien.
Georges, laissant Pauladans lachambred'Edmée, emmenaFabricedansleparc.
— Avez-vous quelque chose de particulier à me dire, cher docteur? — demanda le neveu de M. Delarivière.
— Oui.
LlV. 8i. F. 5lOy. éditeur
— De quoi s'ag^it-il?...
— J'ai fait une tentative pour préparer mademoiselle Edmée à apprendre la mort de son père...
— Et vous êtes parvenu à atténuer l'effet que produira sur ma cousine cette désolante nouvelle?...
— Loin de là ! — L'unique résultat de la tentative dont je vous parle est la conviction absolue qu'il faut encore attendre...
— Eh bien ! docteur, nous attendrons...
Ces paroles s'échangeaient sous les grands arbres, en suivant des allées larges et ombreuses.
Fabrice s'arrêta tout à coup et promena ses regards autour de lui.
— En vérité, — dit-il, — cette propriété est magnifique!... Je n'avais fait qu'entrevoir ce jardin, sans me rendre compte de son étendue... Il est immense!... C'est un parc!...
— N'est-ce pas? — répliqua Georges enchanté. — Vous ne connaissez pas davantage la maison de santé proprement dite, et ses dépendances?
— Non, à l'exception de ce que j'en ai vu hier matin en vous accompagnant dans votre visite...
— Vous serait-il agréable d'examiner tout en détail ?
— J'en suis on ne peut plus désireux... En répondant ainsi, Fabrice avait une pensée que nos lecteurs devineront
bientôt,
— Tenez donc, — reprit le docteur en conduisant le jeune homme aux bàli- I ments des folles, et en lui expliquant les moindres agencements avec une com- I plaisance et une satisfaction de propriétaire.
I — Sur quelle rue donnent les derrières de ces vastes corps de logis? —
I demanda Fabrice qui le savait aussi bien que le docteur lui-même.
I Ce dernier répondit :
j — Sur un chemin de ronde longeant le boulevard Montmorency... — Je vais
; vous faire voir cela...
\ Les deux hommes avaient regagné le jardin.
i Georges mena Fabrice à la petite porte pratiquée dans la muraille du che-
j min de ronde.
] Il chercha une clef parmi celles de son trousseau et ouvrit cette porte.
l Le neveu du banquier suivait d'un œil attentif chacun de ses mouvements.
î En voyant la clef dont le docteur venait de se servir, il sourit avec une satis-
; faction manifeste.
■ — On n'a point changé la serrure... — murmura-t-il.
i — Passez... — dit Georges. — Le chemin de ronde fait le tour du parc et
j l'isole complètement!... — Venez par ici... — Je vais vous conduire au boule-
ard Montmorency.
— Cette voie étroite et sombre est mortellement triste... — fit Fabrice en riant.
— Il est certain qne je ne conseillerais à personne de s'y promener pour se distraire... — répliqua le docteur en riant aussi.
Tous les deux s'avancèrent de quelques pas dans le chemin de ronde.
— Voici l'amphithéâtre et la buanderie, — reprit Georges en désignant les deux bâtiments que nos lecteurs connaissent, — et voici la porte qui donne sur le boulevard Montmorency... — L'ouvrirai-je?
— S'il vous plait...
Le docteur exhiba son trousseau et choisit, pour l'introduire dans la serrure,
cette même petite clef de forme antique et à tête de cuivre^ enlevée jadis par Edmée au trousseau de Frantz Rittner.
Tandis que Georges faisait tourner sur ses gonds la porte étroite, Fabrice levait les yeux vers la partie supérieure de l'ouverture.
Son regard se fixa sur une tige d'acier à peine apparente, scellée dans la maçonnerie et ployant comme un ressort lorsque le haut de la porte l'effleurait en passant...
— Le fil de fer conducteur existe-t-il encore? — se demanda-t-il. — Je le saurai...
— Voilà le boulevard Montmorency et le chemin de fer de ceinture... — dit Georges. — C'est par là que sortent ïos cercueils lorsque se produisent quelques décès dans la maison de santé...
— C'est merveilleusement entendu... — répliqua Fabrice. — Il ne faut pas que la vue des morts attriste les vivants... — Combien avez-vous pavé l'immeuble et la clientèle?...
— Trois cent cinquante mille francs.
~ Recevez toutes mes féUcitations... — L'affaire est magnifique... — Il a ! fallu que votre prédécesseur ait de bien pressantes raisons de quitter Paris pour I vous céder ce bel établissement à un prix aussi minime !
S — Je suis de votre avis; les terrains seuls valent au moins ce que m'a coûté
< le tout.
I Georges referma la porte et rentra dans le chemin de ronde où Fabrice le
! suivit en demandant d'un ton d'insouciance : I — Je suppose que, chaque nuit, cette enceinte est gardée...
I — Gardée! — répéta Georges en souriant. — Pour quoi faire? — Ce serait
fatiguer bien inutilement un veilleur. — Nous n'avons rien à craindre.
— Il me semble qu'à votre place je serais moins tranquille... — reprit | i Fabrice.
— De quoi vous inquiéteriez-vous? — demanda le docteur.
— J'aurais peur d'une évasion...
— Les évasions sont impossibles... —
— Vous en êtes sûr? :
— Absolument.
— N'y en a-t-il donc aucun exemple?
— Aucun... Quelques tentatives ont eu lieu, sans résultat, et seulement en plein jour. — Songez que les folles sont verrouillées le soir dans les cellules et dans un bâtiment bien fermé... — Pour arriver au jardin, la fugitive devrait enfoncer deux portes, et, une fois dans le jardin, elle se trouverait en face des deux autres portes de la double muraille d'enceinte... — Etes-vous convaincu?
— Oui... — j'admets que la fuite serait difficile... — Mais on pourrait s'introduire ici...
— Par où?
— Par la porte donnant accès sur le boulevard Montmorency...
— Il faudrait en avoir la clef, et il resterait à franchir le second mur du chemin de ronde... — D'ailleurs je cherche en vain quel mobile pourrait pousser le plus audacieux malfaiteur à s'introduire nuitamment, avec etfractiou et escalade^ dans une maison de santé comme celle-ci... — Les périls de l'entreprise sautent aux yeux; je n'en vois pas les bénéfices...
— C'est vrai. — dit Fabrice. — Mais vous devez avoir, la nuit, un service intérieur dans l'intérêt des malades.
— Cela, oui... — Une infirmière fait sa ronde, d'heure en heure, dans les couloirs de chaque bâtiment...
— Sa surveillance ne s'étend point sur le parc?
— Eu aucune façon, ce qui ne nous empêche pas de dormir tranquilles, je vous assure...
— Mon cher docteur, je vous renouvelle mes félicitations sincères... — Vous êtes à la tête d'un établissement exceptionnel, dont vous pouvez faire et dont vous ferez la première maison de santé de Paris et de ses environs...
— Franchement je l'espère et j'y compte... Non pourmoi. dont les goûts et les ambitions sont modestes, mais afin de pouvoir donner un bonheur complet à mademoiselle Edmée, qui m'est plus chère que tout au monde...
— La douce enfant mérite bien ce bonheur, et vous êtes digne de le partager avec elle... — Avez-vous l'intention de l'épouser bientôt?...
— Je ne saurais fixer une date à la réalisation de ce projet...
— Pourquoi ?
— Parce qu'avant de songer à moi, il faut que je conduise à bonne fin la guérison d'Edmée et celle de sa mère...
— Je cesse de vous comprendre... — Pourquoi ne pas vous hâter? — Ma cousine est en pleine convalescence... — Bientôt elle aura repris ses forces... —
Rien ne vous oblige à subordonner votre mariage à la guérison de Jeanne, guérison qui, soit dit entre nous, me semble plus que problématique...
— Et à laquelle vous ne croyez pas?... — ajouta Georges.
— Mon manque absolu de connaissances spéciales m'empêche de me prononcer, mais je doute...
— Monsieur Fabrice, — reprit le docteur, — vous savez si j'aime Edmée?...
— Oh ! de cela je ne doute pas !
— Je me suis donné à elle tout entier... — Mon cœur, mon âme, mes pensées lui appartiennent... — Elle est ma vie... Si elle mourait, je mourrais pour la suivre... — Ceci est la vérité toute simple, sans exagération... — Eh bien 1 je ne deviendrai le mari d'Edmée que lorsque Jeanne sera guérie... Je l'ai fermement résolu... — La raison de sa mère sera le cadeau de noces que je veux faire à ma fiancée... — Vous devez maintenant comprendre à quel point la guérison de Jeanne me paraît certaine!
— Agissez donc à votre guise, docteur... — répliqua Fabrice. — Certes, vous n'aviez nul besoin de mon consentement... — Vous m'avez fait l'honneur de me le demander, et je vous l'ai donné avec une joie profonde, car il suffit do vous connaître pour vous apprécier à votre valeur... — ?s"oubliez pas que j'odre un million et demi de dot à notre chère Edmée...
— Je vous remercie pour elle et pour moi, monsieur Fabrice, de vos intentions généreuses, mais elles ne peuvent rien changer à une détermination que je crois juste... — Il me semblerait mal de presser notre union... — Je dois me Rouvenir qu'Edmée vient de perdre son père, et qu'il serait odieux de la revêtir d'une robe de fête avant qu'elle ait porté des vêtements de deuil...
Fabrice s'inclina silencieusement.
— Vous m'approuvez, n'est-ce pas? — demanda Georges.
— Certes je vous approuve ! — répondit avec une émotion très habilement jouée le neveu du banquier. — Je fais plus, je vous admire !... Vous avez un grand cœur, monsieur Georges !... Vous êtes un honnête homme !...
— Je l'espère bien, — s'écria le docteur en souriant, — et en cela je ne fais que mon devoir ... — Je ne vous remercie pas moins du compliment, et je suis très heureux de votre bienveillance...
Tout en causant les deux hommes avaient suivi la ligne du chemin de ronde et rentraient dans le parc par la grille principale.
— 11 a été convenu hier, — reprit Georges... — (vous devez vous en souvenir), — que vous nous resteriez à dîner...
— Je n'aurai garde d'oublier un engagement qui me promet une soirée charmante; mais, si je ne craignais d'être indiscret, je vous adresserais une requête...
— Indiscret ! — répéta Georg-es, — vous ne pouvez l'être avec moi...
— Eh bien, j'ai quelques lettres à écrire... — Voulez-vous mettre à ma dis-
position plume et papier, e- nVaiitoriser à nvinstaller solitairement dans votre cabinet?...
— Vous êtes ici chez vous... — i !'poudit vivement le docteur. — Disposez-y de tout et de moi-même... Vous ne pourrez me faire un plus grand plaisir.
Fabrice serra la main de Georges.
Ce dernier reprit :
— Savez-vous où se trouve mon cabinet?..,
— ?son...
— Je vais vous y conduire.
Et il se dirigea, suivi de Fabrice, vers le pavillon qu'il habitait
Le jeune homme n'avait absolument rien changé à l'aménagement de ce pavillon qu'occiiy-ait avant lui Frantz Rittner.
Du cabinet Je travail du médecin des folles, il avait fait le sien.
C'est bien là-dessus que comptait Fabrice.
Georges introduisit son hôte.
■ — Voici. — dit-il en désignant chacune des choses dont il prononçait le nom, — du papier à lettres de plusieurs formats, des enveloppes, de la cire, an cachet, enfin de l'encre et des plumes... — Enfermez-vous si vous le désirez, mais personne ne^^endra vous déranger ici. .. — Un coup de cloche vous annoncera que l'heure du dîner est proche et qu'il faut vous hâter.
— Mille fois merci !
— Je vous lais-e...
Georges quitta Fabrice qui brûlait du désir de se trouver seul, et sortit en refermant sur lui la porte du cabinet.
Le neveu du banquier courut appuyer son oreille contre cette porte afin d'entendre le docteur s'éloigner.
Quand le bruit des pas eut cessé de se faire entendre il se releva, l'œil étincelant d'une joie mauvaise, la lèvre soulevée par un rictus d'une effrayante expression.
— Pauvres fous que vous êtes ! — murmura-t-il. — Le moment est venu de vous arrêter dans votre œuvre de vengeance!... — Il est temps de vous dire : — Vous nirezpas plus loin!... — Assez d'appréhensions comme cela!... Assez de terreurs!... Assez d'angoisses!... Je veux dormir en paix!...
Fabrice n'avait point oublié qu'une armoire, ou plutôt un placard dont il connaissait le secret, était pratiqué dans une des murailles du cabinet de Frantz Rittner.
Il supposait, et non sans raison, que le médecin des folles au moment de son brusque départ n'avait pas songé à faire connaître à son successeur l'existence de cette armoire mystérieuse, ni à faire disparaître les terribles préparations qu'elle contenait.
Le jeune homme se dirigea vers le panneau dont une peinture du genre gaiant, cher au dix-huitième siècle, recouvrait une partie.
Il décrocha le tableau.
Rien n'indiquait qu'il se trouvât en présence d'une cavité, tant les jointures se dissimulaient habilement dans la boiserie.
Il appuya sur un point rond presque imperceptible.
Un léger craquement se fit entendre.
L'armoire s'ouvrit.
Tout s'y trouvait en ordre comme le jour oii nous avons vu Frantz Rittner tirer du placard le puissant réactif nécc.;saire à René Jancelyn pour ses travaux de faussaire émérite.
Les bocaux et les fioles, soigneusement étiquetés, s'alignaient sur les tablettes.
Fabrice n'était point un ignorant.
Sans avoir étudié d'une façon spéciale la toxicologie^ il connaissait les appellations scientifiques des poisons qui tuent le plus sûrement et le plus vite, et ne laissent pas de traces appréciables pour des yeux sans défiance.
Il parcourut du regard les noms incrits sur les fioles de la première rangée.
Un petit flacon de verre bleu, bouché à l'émeri, attira particuliciement son attention.
L'étiquette portait ces deux mots : Daliira stramonium.
— Voilà mon affaire, — pensa Fabrice. — Je ne puis rien trouver de mieux que ce poison végétal subtil entre tous... — Frantz Rittner était un habile homme et je suis son élève...
Il prit le flacon bleu, le ghssa dans sa poche, referma l'armoire, et remit en place le tableau qui la dissimulait à tous les regards.
— Maintenant, — poursuivit-il en allant de nouveau coller son oreille contre la porto du cabinet de travail, afin de s'assurer que perso.-ine ne s'approchait, — il faut pouvoir entrer ici la nuit, tout à mon aise, sans donner l'éveil, et je vais faire en sorte que ce soit possible et facile...
JFiX DE LA SECONDE PARTIE