I XIII
La villa sur laquelle Mathilde avait attiré l'attention était un logis moderne, d'une exquise coquetterie, bâti en briques et en pierres vermiculées, dans le style de la Renaissance, avec des tourelles à clochetons dont la croix latine coupait les fenêtres.
Les rayons du soleil, frappant obliquement le petit castel, mettaient des flammes multicolores sur ses vitraux peints, de la bonne époque.
Un parc de cinq ou six hectares, planté d'arbres séculaires, s'étendait derrière ce ravissant pastiche des demeures féodales.
Un escalier à double rampe, dont un ciseau habile avait sculpté les ornements touffus, conduisait à la porte ogivale. \ Une grille de fer, du même style que le manoir en miniature, et provenant
l sans doute de quelque logis seigneurial irrespectueusement jeté bas par la I pioche des démolisseurs, donnait accès sur la route pittoresque qui longeait la l Seine.
\ Au premier étage une large baie à triples vantaux, garnis de vitrages
i coloriés, sertis de plomb, s'ouvrait sur une terrasse bordée de balustres ciselés l comme un bijou florentin, et soutenue par des cariatides d'un goût très pur. < Les vantaux de la baie dont nous venons de parler étaient ouverts.
l Au moment où le canot passait devant l'habitation, une jeune fille parut sur
'< la terrasse.
j Cette jeune fille était en grand deuil.
Une lourde chevelure sombre couronnait son visage pâle, aux traits de \ médaille.
On lui pouvait appliquer ces deux vers d'Alfred de Musset :
« Sous sa tresse d'ébène, on eût dit, à la voir, « Une jeune guerrière avec un casque noir. »
Son vêtement, d'une étoffe sans reflets étroitement ajustée, dessinait une taille exquise et les contours fermes et purs d'un buste de statue.
Elle ne portait pas un bijou, sauf un médaillon de marbre noir sur lequel s'entrelaçaient deux lettres d'argent, une F et un B, et qu'un simple ruban de velours suspendait à son cou délicat.
L'expression de sa figure énergique et charmante était profondément triste.
Un grand lévrier gris de fer bondit à côté d'elle, aspira l'air avec une sorte d'inquiétude et, voyant le canot glisser sur la rivière, fit entendre un grognement sourd et menaçant, suivi d'un aboiement plaintif.
— Silence, Fox! — commanda la jeune fille d'une voix brève. Le lévrier obéissant regarda sa maîtresse, vi'nl lui lécher la main et s'étendit
à ses pieds, n'aboyant plus, mais continuant à donner des signes de méfiance et de colère.
En entendant la voix de la maîtresse de Fox, Fabrice avait tressailli pour la seconde fois, mais sans tourner la tète.
— Sapristi ! la jolie personne !! — dk Mathiide avec une admiration sincère.
— Un peu trop pâle, — répliqua la jeune Adèle, — mais rudement jolie tout de même !...
— Quel galbe, mes enfants! — appuya le petit baron. — Épatante ! épatante I
un relief à tout casser!... — Regardez donc, Fabrice... cette châtelaine en vaut la peine...
Fabrice ne pouvait, sans une affectation inexplicable, résister à la demande de Pascal.
Il tourna la tête vers le balcon.
Son reg-ard rencontra celui de Ja jeune fille.
Il se souleva à demi, s'inclina profondément et salua.
La jeune fille rendit le salut avec une sorte de politesse grave et froide.
— Tiens! — dit Mathilde, — vous la connaissez?
— Oui... — répliqua Fabrice en fronçant le sourcil.
— Où l'avez- vous connue?
— Dans le monde, à Paris.
— Dans le vrai, ou dans le demi?
Fabrice haussa les épaules.
— Sotte question, ma chère! — fit-il, — et qui ne mérite point de réponse!
— Est-ce une femme mariée? — reprit Mathilde.
— Non, c'est une jeune fille. •
— Elle se nomme ?
— Que vous importe?
— Curiosité pure.
— Eh bien ! elle se nomme Paula Baltus.
— La sœur de ce M. Baltus dont on parlait tout à l'heure?
— Oui, sa sœur.
Ici le matelot, qui pour la troisième fois bourrait sa pipe, intervint sans façon.
— Et aussi bonne qu'elle est jolie, mam'zelle Paula... — dit-il. — Parlez-en à n'importe qui dans le pays... on vous répondra que c'est la providence des malades et des pauvres... — Ah! il fallait la voir avant le malheur... une vraie fauvette pour la gaieté... — Depuis l'assassinat de son frère par un misérable, ce n'est plus ça... — Elle pense sans cesse à cette matinée terrible où elle attendait M. Frédéric vivant, et où on lui rapporta son cadavre...
— Brrr!... cela fait froid dans le dos !! — murmura Mathilde. — Mais comment donc cet assassinat a-t-il eu lieu?...
— C'est une sombre histoire... — répondit le matelot. Fabrice intervint vivement.
— Une histoire lugubre dont il est inutile de fatiguer ces dames... — dit-il.
— Ah! bourgeois, — répUqua Bordeplat, — je ne tiens guère à la raconter, l je vous en fiche mon billet...
— Mais nous tenons à l'entendre, nous! — fit Mathilde. — Nous adorons les émotions!... Frissonner et pâlir d'effroi, et pleurer d'attendrissement... y a-t-il rien au monde déplus délicieux!! — Si l'histoire vous déplaît, mon cher Fabrice, ne l'écoutez pas!...
Le jeune homme eut un rire contraint
— Et en quoi me déplaîrait-elle, je vous prie ? — s'écria-t-il ; — je la connais \ et je craignais pour vos nerfs, voilà tout. Mais, si vous y tenez, faites-vous l narrer la chose par ce brave homme. . .
\ — Mais oui..., mais oui... nous y tenons... — dit Pascal, — les histoires
! d'assassinats, c'est toujours palpitant... — Dans les journaux politiques, la I seule chose intéressante, parole d'honneur, et qui vaille la peine d'être lue,
< c'est le compte rendu de la cour d'assises... — H y a des gredins qui sont tout i un roman.
\ — La paix, baron! — commanda Mathilde, puis s'adressant au matelot,
i elle ajouta : — Vous disiez donc que mademoiselle Baltus?...
— N'est plus du tout la même depuis que son frère est tombé sous les coups ^ du misérable qu'on guillotine demain matin. — Et je vous prie de croire, mal dame, que je serai là, au premier rang... Non que j'aime les spectacles sanglants i et qu'il me plaise de voir tomber une tête, mais parce qu'il est possible que
< l'assassin parle, et, s'il parle, je veux entendre ce qu'il dira.
l — Vous croyez qu'il parlera?... — demanda Fabrice d'une voix changée.
— Je n'en sais rien, mais je l'espère. Fabrice allait insister sans doute; Mathilde ne lui en laissa pas le temps.
— Pauvre jeune fille! — murmura-t-elle en regardant de loin Paula Baltus qui n'avait point quitté la terrasse. — ■ Elle ne se consolera jamais I
— Oh ! jamais, j'en jurerais !
— Elle aimait tendrement son frère?
Le matelot laissa flotter ses avirons, tira de sa pipe deux ou trois boulîées énergiques, et répondit :
— Si elle l'aimait !... ah! il fallait la voir, le matin après le crime, quand le jardinier eut trouvé le cadavre devant la grille et qu'il eut averti la chère demoiselle!... — Quelles larmes!... quels cris!... quel désespoir!... — Rien que de m'en souvenir, ça me chavire la boussole !... — Et elle se traînait à deux genoux dans la neige près du corps de son frère, l'appelant, lui parlant, comme s'il avait pu l'entendre et lui répondre... Elle se tordait les bras... elle se frappait la poitrine... elle s'arrachait les cheveux... — On crut pendant un bon moment que sa raison avait déménagé et qu'elle resterait folle de chagrin...
— M. Baltus a donc été frappé tout près de sa maison?... — demanda la jeune Adèle de Civrac, née Greluche.
Le batelier désigna du doigt le petit bois touffu qui se trouvait à une centaine de mètres de la villa.
j — Voyez-vous ce bouquet d'arbres en amont? — fit-il.
— Oui...
— Eh bien! l'assassin s'était caché là, au milieu des broussailles qui gar-
Fabrice tira de sa poche uu petit agenda et écrivit sur une des feuilles. (Page 66.)
dent leur-s feuilles même en hiver... — il guellait certainement M. Frédéric au passage... et c'est de là qu'il a tiré sur lui trois coups de revolver..
— Ça donne le frisson, positivement! ! — murmura Mathilde,
— Fichtre, je le crois bien... j'en ai la chair de coq!... — ajouta le petit baron.
— Et dire que je n'ai rien entendu!... reprit le matelot avec un accent de
rase.
— Vous ? — demanda Fabrice stupéfait.
LlV. 8. F. ROY, éditeur.
— Oui, moi.
' — Et comment diable auriez-vous entendu? — Où donc étiez-vous lorsque le
crime s'est commis?
— Tout près d'ici.
i — Comment cela ?
\ — Regardez sur la berge, de l'autre côté de l'eau, en face du bouquet d'arbres,
\ ce pavillon qui dépend d'un grand domaine que l'on voit plus loin, i —Eh bien?
^ Eh bien, j'habitais ce pavillon Tannée dernière et, la nuit où on a tué
l M. Baltus, j'y couchais... — A cette époque la propriété appartenait à un milord
\ anglais qui remuait les pièces de vingt francs comme les débardeurs remuent
\ le gravier, par tombereaux... — Ce goddam était grand amateur de canotage...
l — Il m'avait pris comme qui dirait pour être son matelot, et j'avais la surveil-
{ lance d'un petit yacht, d'un you-you, d'une périssoire et d'un canot, qui for-
l maient sa flottille...
\ — Je comprends... — dit Fabrice. — Pour rendre votre surveillance plus
l facile, on vous avait logé dans le pavillon du bord de l'eau... \
\ — C'est ça même, et j'ose dire que je faisais bonne garde... — J'ai le som- \
\ meil si léger qu'une souris m'éveille en trottant... l
— Oui, oui, j'ai le sommeil léger, — poursuivit le matelot. — Mais il faut vous dire que la veille au soir, ayant rencontré des camarades à Melun, je m'étais donné une culotte^ ce qui m'arrive plus de cinq fois par semaine, parole d'honneur ! — En sortant du cabaret, le froid m'acheva. — Bref, vers les dix heures, je rentrai dans ma chambre rond comme un boulet de quarante-huit... Aussitôt couché je m'endormis et je me mis à ronfler, que le diable en aurait pris les armes, et d'une far.ju si étonnante que je m'entendais ronfler moi-même.
— Epatant! — murmura Pascal.
— Et voilà pourquoi et comment je n'ai pas entendu les trois coups de feu tirés sur M. Baltus, — poursuivit Bordeplat.
— Ainsi, — demanda Fabrice, — les détonations ne vous ont point réveillé? Le matelot secoua la tête négativement et répliqua :
— On aurait bien pu tirer le canon à deux pas de moi, et même me prendre dans mon lit et m'emporter sans que je m'en doute.
« /Vu point du jour je me réveillai tout à fait rafraîchi, et je sortis de ma niche pour déblayer les embarcations de la neige qui les avait recouvertes pendant la nuit et dont le poids pouvait les couler...
«J'entendis alors des cris à fendre l'ànie... — Je vis du monde do l'autre côté de la rivière, en face de la maison de M. Baltus, puis les gendarmes arrivèrent, le procureur de la République, le juge d'instruction, la police... — Je me dépêchai dépasser l'eau, et j'appris l'événement... — Ah! c'était un triste spectacle, allez!... Fallait entendre les gémissement désespérés demam'zellePaula... Fallait voir les gendarmes fouillant la neige pour trouver la piste de l'assassin... — Dans le premier moment, je fus presque content d'avoir eu le sommeil si lourd... Ça fait que je n'avais rien à dire, et ça me dispensait d'aller au palais \ de justice et chez le juge d'instruction... — Que voulez-vous, c'est plus fort que ; moi, j'aime pas les questions de la police... \
— On ne vous a donc pas interrogé? — demanda vivement Fabrice.
— Non. . . I
— On ne s'est point infoimé si de votre pavillon on avait entendu les coups | de feu ? l
— Le pavillon est de l'autre côté de la rivière et, comme vous voyez, la j Seine est large... — Je n'étais vraiment pas sur le lieu du crime... — Le juge \ aura trouvé inutile de s'occuper de moi, en supposant qu'il y ait pensé...
— Votre déposition, d'ailleurs, aurait été nulle... — reprit Fabrice. Le matelot garda le silence.
— Tout est fini maintenant, — dit Mathilde, — et domain malin le coupable payera sa dette...
Bordeplat poussa un soupir...
— Oui, — répéta-t-il, — il payera sa dette, mais en emportant avec lui son secret peut-être, et sans avoir nommé son complice... et ça sera un grand malheur !
Fabrice se dressa brusquement.
— Son complice! — s'écria-t-il. — Vous avez dit son complice?...
— Mais oui, parfaitement.
— Vous croyez donc que le meurtrier en avait un ?
— J'en suis sûr.
— Je ne vous comprends pas... — J'ai suivi les débats de cette étrange affaire qui m'intéressait par son côté mystérieux... — Pas une minute les juges n'ont admis l'existence dune complicité.
— Je sais bien qu'ils ne l'ont pas admise, mais je l'admets, moi.
— A quel propos ?
— Croyez-vous vraiment, monsieur, qu'un homme à moitié paralysé, estropié du bras droit, pouvant à peine se servir de ses membres, ait commis seul un assassinat?
— Oui, je le crois... — Pour tenir un revolver aussi léger que celui qui a été trouvé sous la neige, la force est inutile.
— Excusez-moi. monsieur... — Il ne faut pas beaucoup de vigueur, c'est
vrai, mais il en faut un peu, et le condamné n'en avait ni peu ni beaucoup... — Ce n'est pas lui qui tenait l'arme, ce n'est pas lui qui a fait feu... Sa main aurait tremblé, les trois balles se seraient égarées en route... Fabrice haussa les épaules.
— Vous croyez ça ! — dit-il ironiquement.
— Je le crois, oui, monsieur... — Je ne suis point d'un acabit à faire un procureur ou un juge, mais j'ai mon petit brin de jugeotte tout comme un autre... Aussi j'affirme et je soutiens que, pour assassiner M. Baltus, ils étaient deux...
— Vous y tenez?
— J'y tiens, parce que c'est vrai... — Oui, ils étaient deux... un bourgeois et un pauvre diable... et demain matin c'est le pauvre diable qui payera pour le bourgeois... Le pauvre diable a servi d'instrument... rien que d'instrument... et peut-être que, demain matin, le bourgeois, les mains dans ses poches, ira le voir guillotiner afin d'être bien sûr qu'il ne parlera pas...
— C'est effroyable !... — dirent les deux femmes.
— Sapristi ! sapristi !... — glapit le petit baron.
Fabrice, plus pâle que de coutume, mâchait sans en avoir conscience le bout de son cigare éteint.
Le matelot reprit, en secouant la tète d'un air capable :
— Oui, m'est avis que les juges ont fait fausse route. . . — D'abord, pour moi. le mobile du crime n'a pas été le vol.. .
— Quoi donc, alors?
— La vengeance... ou quelque chose de ce genre... La pâleur de Fabrice augmenta.
— On a volé, pourtant... — dit-il.
— Sans doute, mais afin de lancer la police sur une fausse piste...
Après un instant de silence, Fabrice reprit d'un ton léger et presque moqueur :
— Tout cela, c'est fort bien... — Vous avez vos idées... des idées neuves et originales... — Mais pour savoir si elles ont le sens commun il faudrait connaître la base sur laquelle elles reposent... — Qui vous fait supposer ce que vous venez de nous dire?...
— Beaucoup de choses...
— Ce n'est pas répondre... — Beaucoup de choses vagues ne signifient rien... — Mieux faudrait en avoir une seule, et qui fût sérieuse... — Si vos conjectures ne s'appuient ni sur un fait, ni sur un indice, elles n'ont pas la moindre valeur...
Le matelot se mit à rire.
— Un fait, — répéta-t-il, — un indice... — paraîtrait que c'est nécessaire?
— Lidispensable.
— Vous êtes comme saint Thomas, vous, bourgeois... — Faut vous faire toucher du doigt la chose.
— Certes!
— Eh, bien! il y a un fait... il y a un indice... >
— En vérité? — murmura Fabrice devenu livide. 5
— Parole d'honneur I — Voici d'abord le fait. — Je parierais mon brûle- \ gueule, sauf vot'respect^ contre une boîte de fins cigares comme ces messieurs > en fument, que l'une des embarcations dont la surveillance m'était confiée a servi l à l'assassin ou aux assassins pour passer la Seine et pour aller guetter M. Baltus | sur l'autre rive... |
Un frisson nerveux effleura l'épiderme de Fabrice. |
Quelques gouttes de sueur mouillèrent ses tempes. j
— Encore une supposition? — dit-il. \
— Oh! que non pas... une certitude.
— Une certitude ! allons donc !
— Oui, monsieur, c'est comme ça... — j'en eus la preuve le matin quand je i voulus démarrer mon canot... >
— Quelle preuve? ?
— En revenant, la veille au soir, j'avais oublié d'enchaîner et de cadenasser ; comme de coutume l'embarcation dont je venais de me servir. — Je m'étais contenté d'un g-relin, autrement dit d'une corde. — En détachant cette corde, je ne reconnus pas ma manière de faire un nœud. ■
Fabrice se mit à rire. ?
— Parbleu! — s'écria-t-il, — ce n'est pas étonnant! vous étiez gris la veille ' au soir.
— Oui, monsieur, comme une grive qui a vendangé... — Mais fussè-je gris ; comme cinq cents grives, j'ai trop l'habitude de faire un nœud marin d'amarre \ pour me tromper jamais... Je le ferais même en dormant... — Or, je trouvais > un nœud de bourgeois... — Est-ce une preuve, ça, monsieur?... l
— Ce n'en serait pas une en justice... \
— Peut-être, mais en ajoutant que, sous la couche de neige tombée en der- i nier, il yen avait une autre foulée et durcie, g-ardant très nettement les emprein- > tes de semelles et de talons de bottes comme le pauvre diable à qui l'on va cou- l per la tète n'en avait jamais chaussé... — Des bottes de gens riches et demirli- l flors, dans le genre de celles que vous avez là et qui reluisent au soleil... — i Ça serait-il une vraie preuve, ça, s'il vous plaît? >
— Ah! je crois bien! — s'écria le petit baron, — une preuve de première l grandeur! — C'est étonnant comme ce batelier me réjouit et comme je prends l du plaisir à ses récits truffés d'intérêt ! \
— Je suis de l'avis de Landilly... — dit Adèle. i
— Et moi aussi... — appuya Mathilde. \
— Je suis, moi, d'un avis tout opposé... — répliqua Fabrice. l
— Ah bah ! Vous n'admettez pas les talons de bottes ? l
— Je les admets tant qu'on voudra... l
— Eh bien, alors?...
— Mais rien ne me prouve que l'assassin plutôt que tout autre, se soit servi de l'embarcation... et je défie de me le prouver I
XY
Bordeplat ne répondit pas tout de suite.
— Eh bien, mon brave, vous êtes battu ! — dit Fabrice avec une expression de triomphe. — Vous ne démontrez point que votre meurtrier ou son prétendu complice se soit servi de votre bateau.
— Si ce n'est pas lui, monsieur, s'il vous plaît, qui ça serait-il?... — répliqua le matelot.
— Que sais-je? — un marinier... un pêcheur... un vagabond. — Il y apas mal de gens attardés qui, ayant besoin de traverser l'eau et voulant s'éviter la peine d'aller jusqu'au pont de Melun, ont pu faire usage du canot et le ramener ensuite à sa place^ sans l'amarrer avec ce fameux nœud marin dont vous avez le secret...
Le matelot secoua la tète.
— Non, monsieur, ça ne se peut pas... — fil-il.
— Pourquoi?
— Vous oubliez le talon de botte et la semelle... — Je vous ai parlé d'un pied mignon, mince, effilé, tout à fait joli, pas plus grand que les vôtres... — Or, les mariniers, les pêcheurs, les vagabonds, ont des abatis dans les modèles des miens, larges et plats, à dormir debout, avec des chaussures à semelles épaisses comme le bordage d'un trois-màts, et des clous à têtes carrées de quoi ferrer une porte de prison ou charger un bateau... — Est-ce une preuve?
— Cent fois non... — c'est un fait pur et simple dont on ne peut tirer aucune conclusion positive, et si l'indice dont vous parliez n'est pas plus probant que le fait, je ne vous féliciterai pas d'une découverte si maigre.
— Vous croyez?...
— Positivement... — D'ailleurs nous verrons bien... — Qu'est-ce que c'est que votre fameux indice?...
— Toi, mon bonhomme, — pensa le matelot, — tu veux blaguer Bibi !... Eh bien! tu ne sauras rien de plus !... — Je ne te connais pas, d'ailleurs, et je t'en ai déjà trop conté.
— Eh bien, — reprit Fabrice, — j'attends... — Oui ou non, y a-t-il autre chose que votre anecdote du talon de bottes?
— Il y a autre chose, oui, monsieur...
— Quoi?
fô
— Ah! ça, voyez-vous, ça ne se dit pas, ça se chante...
Et Bordeplat se mit à fredonner un refrain bien connu des matelots de l'Etat et des marins d'eau douce :
Pour aller à Lorieat Pécher la sardine...
Pour aller à Lorieat Pêcher le hareng...
Fabrice désappointé fronça le sourcil.
Un motif que nous ignorons encore lui donnait l'ardent désir de connaître tout entière la découverte du batelier, et il comprenait que désormais ce dernier ne parlerait plus ; il dissimula son mécompte et s'écria :
— Allons, maître blagueur, vous vous étiez embarqué dans un conte dont vous ne pouvez pas sortir!... — Vous voilà pris dans vos propres filets...
— Peut-être bien... — dit Bordeplat avec un singulier sourire.
— ■ D'ailleurs, — poursuivit Fabrice, — s'il y avait une ombre de vérité dans votre récit, comment expliqueriez-vous que vous n'ayez fait aucune déclaration à la justice?...
— Epatant de logique, ce Fabrice! — glapit le petit baron.
Le mot de justice sonnait désagréablement aux oreilles du matelot, qui se repentit de plus en plus d'avoir si longuement causé.
— Et qu'est-ce que j'aurais donc déclaré au juge, s'il vous plait. monsieur? — demanda-t-il.
— Ce que vous prétendez avoir vu...
— Ah! mais non, par exemple!... — Est-ce que je suis de la police, moi?... — Ce n'était pas mon affaire de raconter sans rime ni raison mes petites observations... — Si on m'avait interrogé, peut-être que j'aurais répondu ; mais aller trouver ces messieurs pour m'entendre traiter de pochard, de propre-à-rien... pas si bête! — Sans compter que ça m'aurait fait du tort dans le pays et que je risquais de perdre ma place... — D'ailleurs je me suis peutêtre trompé, vous me le disiez vous-même tout à l'heure. — Je vous ai dévidé mon chapelet, parce que ça avait l'air d'intéresser ces dames, et puis, vrai de vrai, je me fig'urais que j'avais découvert quelque chose rapport au complice, mais vous m'avez collé sous bande... — Je me suis cru plus malin que les autres... Je vois présentement que je ne suis qu'un àne, et j'en fais mou rneà culpâ !. . .
— A merveille !
— rep
rit Fabrice. -
- Mais
si l'on
découvre
que
vous avez ;
gardé le silence, croyant
avoir quelque
chose
à dire,
vous
encourrez
un
blâme
sévère, et peut-être
même
— Quoi donc?
— Une amende
ou de
la prison.
— Taratatal — Je vous répète que j'étais rond comme une boule! — tJa \ homme qui est dans les vignes n'est point responsable. — Je ne crains rien...
l Fabrice, désormais certain que l'intimidation n'arracherait pas une parole à \
'. Bordeplat, changea d'entretien. ;
5 — Vous êtes resté longtemps au service de cet Anglais? — demanda-t-il. ;
5 — Un an environ... — J'ai quitté il y a trois mois, quand il a vendu sa pro- \
i priété, et je suis entré chez la veuve Gallet, pour conduire les bourgeois à la \
\ promenade... j
< — Vous êtes de ce pays? • j
l — Né natif de Melun, oui, monsieur, et avantageusement connu pour ne
; jamais laisser traîner un canon sur une table. ]
\ — Ah ! ah! mon brave, vous aimez la dive bouteille?
\ — C'est mon plaisir et ma désolation en même temps... — Je me suis fait ->
\ de la morale... l'ai voulu me rationner... — Ga n'a servi à rien... — Ah! les
i mauvaises habitudes, voyez-vous, monsieur, c'est comme les cors aux pieds, i
\ ça ne se déracine jamais tout à fait... Quand on les croit guéris, ils repoussent! l
l — Aimer le vin n'est point un crime... \
l — Non, monsieur, mais c'est quelquefois bigrement gênant, surtout depuis <
l la nouvelle loi qu'est affichée par ordre chez tous les mastroquets. '>.
\ — Renversant ! — cria Landilly, et les deux femmes se mirent à rire aux |
\ éclats. j
\ — Avez-vous toujours habité Melun ? — reprit Fabrice.
— Non, monsieur... j'ai même voyagé pas mal... — J'ai fait mon temps
i dans la marine... ',
— Ah ! vous avez servi ?... \
— A bord du Neptune... classe de 1839. \
— Simple matelot tout le temps ? ^
— Pas la moindre sardine sur la manche de ma veste... — En 1866, je suis \ revenu au pays... — Le père et la mère venaient d'avaler leur gaffe.
— Hein? — demanda Mathilde.
— Je veux dire que les bons vieux avaient passé l'arme à gauche...
— Avaler sa gaffe !. . . quel style ! — Passer l'arme à gauche !. . . quelle couleur ! ! — murmura le petit baron.
Le matelot poursuivit :
— En arrivant chez nous, je trouvai un petit magot bien rondelet que les pauvres chers braves gens du bon Dieu m'avaient laissé chez le notaire. — J'aurais pu me tenir tranquille et vivre presque en rentier, sans me priver de tabac ni de fil-en-quatre, mais, v»yez-vous, un marin, ça ne sait faire des économies que quand c'est à bord... En pleine mer on ne trouve pas un mannezingue à chaque coin de rue, ni des demoiselles sur le bitume pour vous faire l'œil américain et vous tirer les jaunets de la poche...
Hé! patronne, lui cria Claude Marteau, j"vas au coin; si vous avez besoin de moi faites-moi
.signe. (Page 67.)
« Le matelot à terre n'a point le pied solide, ce qui fait qu"en deux ans mon magot a sombré, englouti dans un océan de bouteilles cachetées et de falbalas... — Et voilà !... »
Pascal de Landilly, qu'enthousiasmait positivement le langage imagé do Bordeplat, applaudissait de toutes ses forces.
Adèle et Mathilde rivalisaient de gaieté bruyante.
Fabrice seul était redevenu rêveur et silencieux.
La promenade avait duré plus de deux heures.
LiV. 9 F. ROY, éditeur.
Le soleil s'inclinait à l'horizon, et la fraîcheui- du soir descendait sur la Seine, accompagnée d'un léger brouillard.
— Il est temps de virer de bord... — commanda Fabrice.
Trois coups d'aviron suffirent au matelot pour faire pivoter son bateau et placer l'avant de /a Belle-Lùa dans la direction de Melun, puis il se rapprocha de la rive afin d'éviter autant que possible la grande force du courant, et souqua
ferme.
Au moment où le canot passait de nouveau en face de la villa Baltus, tous les regards, — excepté ceux de Fabrice, — se dirigèrent vers la terrasse oh la forme élégante de la jeune lille vêtue de deuil était apparue.
Les baies aux vitrages sertis de plomb étaient closes et la terrasse déserte.
Le crépuscule commençait à entourer d'ombre la coquette demeure et lui donnait une apparence de tristesse.
Bordeplat faisait force de rames.
Grâce à la vigueur de ses bras et à son expérience de matelot émérite, il eut bientôt dépassé le pont de Melun et atteint rembarcadère.
— Baron, — dit Fabrice à Pascal en sautant sur la première marche de l'escalier^ — donnez un ample pourboire à ce brave garçon. — Je vais régler le prix de la promenade.
Et d'un pas rapide il gagna la maisonnette de la veuve Gallet.
— Combien vous dois-je, madame? — lui demanda-t-il.
— Dix francs, tout au juste, mon bon monsieur...
— Les voilà...
— Grand merci... Avez- vous été contents du matek t?
— Enchantés... — Comment se nomme ce brave garçon? — Je vous ai entendu l'appeler Bordeplat; mais ce doit être un surnom.
— Oui, monsieur, c'est un surnom... 11 s'appelle en réalité Claude Marteau, — un ancien marin... la crème des hommes, mais ivrogne en diable... — Il boit tout ce qu'il gagne... — sans ça il serait à son aise...
Fabrice tira de sa poche un petit agenda et écrivit sur une des feuilles : ^iC lande Marteau, né à Melun, Ancien marin à bord du Neptune, classe de\%m. »
Puis, après avoir pris cette note, il réjoignit Pascal et les deux femmes.
— Ou'écrivez-vous donc, cher ami? — demanda Mathilde en prenant le bras de Fabrice.
— Ma note de dépenses, alin de compter avec le baron, — répondit le jeune homme. — Allons, en route!
Retournons k Vhàiel du Grand-Cerf . dans la chambre de madame Delarivière, au moment où le jeune médecin venait de se retirer.
— Eh bien ! — demanda le banquier, — comment trouves-tu notre docteur ?
— Il m'est très sympathique... — répondit Jeanne. — J'aime sa simplicité... — Ce doit être un homme d'un vrai mérite et d'un grand avenir... — Tu le juges ainsi, n'est-ce pas?
— Oui, et je ne serais point étonné qu'il conquit sa place un jour parmi les illustrations de la science. — Très jeune encore, il a tout le sérieux d'un homme mùr... — Si nous ne devions pas retournera New- York, j'aurais souhaité qu'il devînt mon ami, malgré la grande différence d'âge.
En ce moment Rose entra^ portant sur un plateau une petite écuelle d'argent d'où s'exhalait un délicieux parfum.
— Monsieur. — dit-elle au banquier, — c'est le bouillon que le docteur a ordonné pour madame... — il est léger et pas trop chaud, le bouillon... — il faut le boire tout de suite.
Claude Marteau, — que nous nommerons désormais ainsi, — ôta son béret i de marin.
— A une autre fois, mesdames et messieurs, — dit-il.
— C'est ça, mon brave, à une autre fois, — répliqua Fabrice, en ajoutant l tout bas : — Oui. certes, nous nous reverrons, et je saurai bien alors t'arracher ton secret.
Puis les deux couples prirent dun bon pas le chemin de l'hôtel.
— C'est singulier! ! — murmura le matelot en suivant Fabrice des veux.
— il a un drôle de regard, ce paroissien-là !... un regard qui ne me va guère!...
— Sur la fin il commençait à me chavirer la boussole avec ses questions... — De quoi se mèle-t-il? — Ah ! bah! c'est un curieux, voilà tout. — Des bons enfants, les autreg! ils ont donné un pourboire de première catégorie... Je peux m'offrir un dé de vitriol...
La veuve Gallet était revenue s'asseoir au seuil de sa demeure et tricotait plus que jamais son bas de laine bleue.
— Hél patronne, — lui cria Claude Marteau, — j vas au coin. — si vous avez besoin de moi, faites-moi signe...
1 alluma sa pipe, entra chez le marchand de vin dont l'établissement modeste occupait l'angle de la rue voisine, et se fit servir un verre d'effroyable eau-de-vie de betterave teinte en jaune par le caramel.
Ce verre pouvait contenir la cinquième partie d'un litre.
Voilà ce que Claude Marteau appelait un dé de vilriol! !
\ — Merci, mon enfant... — Approchez-vous du lit. je vous prie... — dit la \
S jeune femme. \
; Rose obéit. j
\ — Ah ! comme madame va bien à présent ! ! — s"écria-t-elle, en regardant \
^ la convalescente avec une joyeuse surprise. |
i Jeanne sourit à la jolie servante et répondit : ■?
l — Oui, mon enfant, je vais beaucoup mieux... j
j — Ça se voit, — reprit Rose, — et je n'en reviens pas !... — Quand on a j
\ descendu madame de voiture et qu'on l'a portée dans cette chambre, elle avait j
i la figure d'une morte plutôt que la mine dune vivante. — C'est une ré- j
\ surrection...
\ — Que je dois au docteur... , ',
l Jeanne, après avoir prononcé ces mots, prit la petite écuelle d'argent et but }
< lentement son contenu avec un plaisir manifeste. j
\ — Il était excellent, — dit-elle, — et je sens qu'il me rend des forces. l l — Quel bonheur! — murmura la jeune fille, puis elle sortit en jetant un
\ dernier coup dœil sur le visage de madame Delarivière et en murmurant :
— Ah ! pour sûr, le docteur a fait un vrai miracle ! ;
Ainsi que l'avait annoncé Georges Vernier, Jeanne sentait de nouveau ses \
paupières s'alourdir. i
— Mon ami, — dit-elle au banquier, — le docteur t'a ordonné le repos, ne j
l l'oublie pas, et j'ai promis que tu serais docile. j
i — Mais je n'éprouve aucune fatigue, — répliqua M. Delarivière. l
i — Peu importe ! Tu dois faire honneur à ma parole... — Le sommeil vient, l
l je vais dormir, et j'exige impérieusement que tu suives mon exemple... l
l — Mon cher tyran, je t'obéirai comme je t'obéis toujours. l
I Et le banquier, après avoir appuyé tendrement ses lèvres sur le front de sa l
i "compagne, regagna sa chambre. l
i Cette chambre, nous l'avons dit, était contiguë à celle où reposait Jeanne, et l
l le banquier s'y retira, non pour y chercher le sommeil ainsi que l'espérait la ;
l jeune femme, mais pour réfléchir. \
\ Les émotions terribles de la nuit précédente et de la matinée avaient cruel- l
l lement ébranlé cet excellent homme, malgré la vigueur de son corps et la forte '
l trempe de son âme. \
Quoiqu'il fût rassuré d'une façon presque complète, les angoisses subies l
i laissaient dans son esprit une trace qui ne pouvait s'effacer brusquement, un {
souvenir qui ne pouvait disparaître tout à coup. |
I Les cuisantes blessures étaient cicatrisées, mais les cicatrices restaient l
} douloureuses.
I M. Delarivière se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête entre ses mains
I et s'abîma dans une rêverie profonde. J
— Jeanne a failli mourir en pleine jeunesse. . . — se disaii-il. — Ai-je le droit de compter sur un long avenir, moi qui près d'elle suis un vieillard? — Si la mort me frappait à l'improviste, sans me laisser le temps d'accomplir le grand devoir qui s'impose à moi, la destinée des deux seuls êtres que j'aime en ce monde serait effroyable... et par ma faute!... — Cette pensée me glace d'horreur !... — Ah !... j'ai trop attendu déjà... Je n'attendrai pas une heure, pas une minute de plus... — Quoi qu'il arrive, j'assurerai du moins l'avenir de la mère et de la fille...
Le banquier se leva, se dirigea vers la cheminée, agita le cordon d'une sonnette et ouvrit la porte qui donnait sur le carré. Rose parut presque aussitôt.
— Monsieur a sonné ? — demanda-t-elle.
— Oui, mon enfant... — Veuillez me faire prendre au bureau de l'enregistrement et des domaines trois ou quatre feuilles de papier timbré à soixante centimes, et montez-moi, en même temps que ces feuilles, ce qu'il faut pour écrire, et quelques grandes enveloppes...
— Tout de suite, monsieur.
M. Delarivière ouvrit, avec une petite clef suspendue à sa chaîne de montre, la sacoche qu'il portait en bandoulière et dont il ne s'était point séparé, même pour se mettre à table avec le docteur.
Il y prit un portefeuille bourré de papiers et fit parmi ces papiers des recherches qui durèrent un quart d'heure ou vingt minutes.
Rose reparut.
— Voilà ce que monsieur a demandé... — dit-elle en déposant sur une table des feuilles de papier timbré, des enveloppes, un encrier et des plumes. — Monsieur n'a pas besoin d'autre chose?
— Non, mon enfant, merci.
Le banquier, resté seul, choisit une plume, la trempa dans l'encre, et en tête de l'une des feuilles traça d'une longue et ferme écriture ces quatre mots :