PAULA BALTUS
Fabrice monta sur un meuble adossé à la muraille et chercha le fil de laiton qui mettait la porte du boulevard Montmorency en communication avec la sonnerie électrique du cabinet.
Il le^ trouva, mais coupé par le milieu.
— Ah ! ah ! — murmura-t-il avec un sourire, — j'avais tort de m'inquiéter ! . . Riltner, ne voulant pas qu'on surprît ses secrets, même après son départ, a pris de sages précautions... Rien à craindre, les chemins sont ouverts... J'ai mes clefs àNeuilly... Aucune serrure n'est changée... Je puis venir céans quand bon me semblera... — Maintenant il faut jouer la comédie jusqu'au bout... — Ecrivons... ou plutôt faisons semblant d'écrire...
Ayant ainsi monologué, Fabrice s'assit au bureau.
Il prit trois ou quatre feuilles de papier blanc qu'il glis.sa dans autant d'enveloppes sur lesquelles il traça des noms et des adresses de pure fantaisie.
Cette besogne faite, il descendit au jardin oii il trouva mademoiselle Baltus et le jeune médecin.
— Vous avez achevé vatre courrier? — demanda Georges.
— Oui, docteur; et, puisque votre bienveillance autorise mes indiscrétions, je vous demanderai de vouloir bien faire jeter ces lettres à la boite la plus proche.
Un des serviteurs de la maison de santé passait. Georges lui donna l'ordre de courir à la poste. Fabrice témoigna le désir de voir madame Delarivièrc.
— Allons chez elle, — répondit le docteur.
En gravissant l'escalier qui conduisait à l'appartement de la pauvre folle, le neveu du banquier comptait les marches et gravait dans sa mémoire la disposition des portes.
Comme la veille, une carafe de tisane à moitié pleine^ se trouvait à la disposition de Jeanne.
Nous allons trouver dans ce volume ce que je veux savoir? demanda le matelot. (Pagi; 683.)
— Laissez-vous de la lumière la nuit dans cette chambre? — demanda Fabrice.
— Jamais! — répliqua vivement le docteur. — Ce serait une impardonnable imprudence ! — Madame Delarivière, inconsciente de ses actes, pourrait incendier le logis...
— Vous avez complètement raison... j'ai parlé sans réfléchir et ma question était absurde... — Les nuits de Jeanne sont-elles bonnes?
— Oui et non... Elle dort, mais d'un sommeil léger, facilement interrompu... — Le moindre bruit la frappe et la réveille. — Cela tient à l'extrême sensibilité
LïY. 85. F. ROY, éditeur.
de son système nerveux que surexcite encore le traitement dont je vous ai parlé.
Madame Delarivière n'accordait aucune attention à la présence des trois visiteurs. — Sa tête reposait sur l'oreiller. — Ses paupières s'abaissaient sur ses yeux.
— Elle s'assoupit... — ditPaula.
— Laissons-la dormir... — fit Georges.
La jeune fille et les deux hommes quittèrent la chambre. Le dîner était servi.
On se mit à table, mais le repas ne se prolongea guère. A neuf heures et demie Fabrice, sous prétexte d'un commencement de migraine, prit congé de Paula et de Georges en leur disant :
— A demain.
Trois quarts d'heure plus tard il rentrait à la villa de Neuilly-Saint-James où Laurent, surpris de ne l'avoir pas vu le matin, et se rappelant ses tentatives de la veille suivies d'un insuccès complet, l'attendait l'oreille basse.
Claude Marteau, lui aussi, guettait le retour de Fabrice.
Lorsqu'il entendit retentir le coup de cloche impérieux annonçant l'arrivée du maître, il se glissa dans les massifs, traversa les pelouses et grimpa sur le marronnier qui lui servait d'observatoire.
A peine était-il blotti depuis une minute au milieu des feuillages que les fenêtres de l'appartement de Fabrice s'éclairèrent.
Laurent, un bougeoir à la main, venait d'ouvrir la porte et s'effaçait pour laisser entrer le jeune homme.
Claude jouait de bonheur...
La soirée étant chaude, l'intendant-valet de chambre avait entre-bâillé les croisées pour donner de l'air.
Non seulement l'ex-matelot pouvait voir, mais, comme l'avant-veille, il pourrait entendre.
— Que se passe-t-il donc, maître Laurent? — demanda Fabrice. — Vous aormiez ce matin d'un si lourd sommeil que j'ai dû renoncer à vous éveiller, et vous avez ce soir une figure de l'autre monde ! — Votre mine n'est point celle d'un triomphateur, je vous en préviens...
Laurent n'essaya même pas de se défendre en plaidant sa cause, tant cette cause lui semblait insoutenable.
Il prit sa physionomie la plus humble, la plus désolée ; il se fit aussi petit que possible, et il murmura :
— Si j'avais la mine d'un triomphateur, monsieur, ma mine serait bien trompeuse...
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que si monsieur me retire ses bonnes grâces, si même il me
met à la porte, il no fera que me rendre justice... — Je suis un imbécile, une buse, un crétin, un conscrit...
— A quel propos ce débordement d'épithètes désobligeantes ?...
— J'avais promis à monsieur monts et merveilles, et je me suis laissé rouler comme un nigaud. . .
— Ah! — s'écria Fabrice dont les sourcils se contractèrent. — Vous avez échoué avec le matelot?
— C'est-à-dire, monsieur, ^wq je suis me perdu corps et biens, ainsi que dirait Claude dans son langage de marin... — Ce paroissien-là, monsieur, est plus malin dans son petit doigt que moi dans toute ma personne. — Il me mènerait vendre à la foire s'il en avait envie ! — Je devais le faire boire et le faire parler, j'en avais pris l'engagement... — Eh bien, c'est lui qui m'a grisé et c'est moi qui ai jaboté tout le temps... et j'ai fini par tomber ivre-mort si bien et si complètement que je ne savais pas le lendemain, en me réveillant dans mon lit, comment on m'avait ramené ici... — Monsieur fera bien de me mépriser... Je me méprise moi-même... — Je suis avili à mes propres yeux et je supplie monsieur de m'appeler drôle et polisson!
Claude Marteau, caché dans le feuillage, riait silencieusement en écoutant ces choses.
Fabrice, lui, ne voulait pas rire, d'autant plus qu'un des côtés de la situation l'inquiétait, mais il avait néanmoins quelque peine à garder son sérieux, tant l'expression du repentir de Laurent était irrésistiblement comique.
Le rusé valet de chambre, du reste, avait atteint son but.
Fabrice se trouvait désarmé et le prouva bien en répondant :
— Assez de doléances comme cela! — Vous avez «ité maladroit en comptant | trop sur vos aptitudes de buveur... mais vous n'avez commis aucun crime...
— Alors, monsieur me pardonne ?... \
— Sans le moindre doute... \
— Ah! monsieur, quel bonheur!... C'est la réhabilitation, cela! et, toute ; réflexion faite, je crois que je mérite l'indulgence de monsieur!... — J'avais si | bien dressé mon plan! la réussite paraissait sûre!... Mais comment lutter contre
un pareil homme? — Ce n'est pas un gosier... C'est un abîme... Il avalerait la \ Seine. |
— La Seine! — murmura Claude sur son arbre. — Ah! non, par exemple, merci!... Pas tant d'eau que ça, compère ! — Si la rivière était de vin blanc, à la bonne heure!
— Vous avez bavardé, disiez-vous ? — reprit Fabrice.
— Oui, monsieur... en déjeunant... Je parlais sans m'arrêter...
— Et de quoi parliez-vous ?
— Hélas ! je ne m'en souviens plus...
— Peu importe d'ailleurs... — Nous trouverons un autre moyen «de délier la
langue du matelot... — Ce soir vos services me sont inutiles... — Allez vous reposer... Vous devez en avoir besoin...
— Ainsi monsieur ne m'en veut pas?...
— Je vous l'ai déjà dit. et je vous le répète...
— Monsieur me comble!...
I \ Et Laurent se retira, fort satisfait d'en être quitte à si bon marché. | I I A peine venait-il de quitter la chambre quand Claude vit Fabrice tirer de sa j
l poche un petit flacon en verre bleu qu'il posa sur une table. ;
^ Il ouvrit ensuite le tiroir d'un meuble et il y prit trois ou quatre clefs de |
grandeurs inégales, réunies par un anneau brisé.
Pendant une ou deux secondes il examina ces clefs avec une attention minu- j
tieuse... i
— Ce sont bien elles... — murmura-t-il en les glissant dans la poche de son \ gilet. I
Ensuite il regarda sa montre. >
Elle indiquai! onze heures et demie.
— Pour aller là-bas à pied il me faut une bonne heure... — continua-t-il d'une voix si basse que le guetteur n'entendit pas ces paroles. — Tout le monde dormira quand j'arriverai, et le premier sommeil est le plus lourd...
Alors il changea de vêtements, quitta sa redingote élégante pour endosser un paletot plus ample, et mit, au lieu de son chapeau de ville, un petit chapeau de voyage.
— Où va-t-il aller à cette heure? — se demanda Claude. Fabrice reprit le flacon bleu qu'il avait posé sur la table et le fit disparaître
dans la poche de côté de son paletot.
— Il emporte la petite bouteille... — poursuivit le marin; — que diable peutil y avoir dans cette fiole?
Au moment où Claude s'adressait la question que nous venons de reproduire, Fabrice fermait ses fenêtres puis, le bougeoir à la main, quittait la chambre.
— Tonnerre de Brest ! — dit presque à haute voix le ci-devant Bordeplat, sûr désormais que personne ne pouvait l'entendre. — S'il sort par la rue de
I .. Longchamp, comment savoir le chemin qu'il va prendre? — Il s'agit de ne pas ' I perdre la piste 1 En chasse, matelot! en chassse !
Et il se laissa glisser comme un singe en bas du marronnier.
Une fois sur la pelouse, Claude Marteau prit sa course et tourna le bâtiment . avec une rapidité prodigieuse.
Mais l'avance du gibier sur le chasseur était considérable, et le matelot arriva près du perron juste à temps pour entendre le bruit léger de la petite porte voisine de la grille qu'on refermait avec précaution.
11 avait deviné juste. — Fabrice s'en allait par la rue de Longchamp.
En quelques élans Claude atteignit la porte et voulut l'ouvrir.
Ce fut une tentative inutile. — Le neveu du banquier s'était donné la peine de faire tourner deux fois la clef dans la serrure. ] L'ex-marin, prodigieusement désappointé, étouffa dans sa gorge le plus gros
juron de son répertoire.
— Je n'en aurai pas le démenti! — murmura-t-il ensuite. — Je le suivrai quand même!
Pour un homme habitué jadis à se hisser par les gros temps dans les hau- > bans et dans les enfléchures d'un navire, l'escalade d'une grille ne pouvait offrir de difficultés sérieuses.
Claude saisit deux barreaux, se hissa à la force des poignets et, au risque de s'empaler sur les fers de lance du couronnement, se trouva de l'autre côté et • sauta sur le sol.
C'est tout au plus s'il entendait encore l'écho lointain des pas de Fabrice. I Cet écho lui suffit cependant pour s'orienter.
Le jeune homme avait pris à droite, il en était sûr. — A son tour il prit à droite et, au bout de cinq minutes, au lieu de chasser au Jugé il put chasser à vue, le cousin d'Edmée n'ayant plus sur lui qu'une avance insignifiante.
L'allure de Fabrice était celle d'un homme pressé.
Claude Marteau, chaussé d'espadrilles, marchait dans l'ombre en frôlant les murs, afin que si par hasard le gibier se retournait, la silhouette du chasseur ne put attirer son attention.
Fabrice, coupant au court par des rues désertes dont il serait superflu d'écrire les noms, gagna l'avenue de Madrid et la suivit dans toute sa longueur.
Il arriva en face du café restaurant que tous les Parisiens connaissent
Quoiqu'il fût près de minuit, de vives clartés jaillissaient des fenêtres ouvertes d'un des salons de ce restaurant.
On entendait des rires aigus, de petits cris de femme, les plaintes d'un piano poussif, et le refrain trivial d'une chanson de VAlcazar, des Ambassadeurs ou de Y Horloge.
Évidemment quelques gommeux soupaient joyeusement en galante compagnie.
Une demi-douzaine de voitures de remise stationnaient près de la porte cintrée qui donne accès dans la cour du café de Madrid...
Les chevaux, la tête basse, dormaient sur leurs jambes fatiguées.
Les cochers en faisaient autant sur leurs sièges.
Claude Marteau allait se trouver en pleine lumière.
H ralentit le pas, ainsi que le lui commandait impérieusement la plus simple prudence.
Au moment où passait Fabrice, un garçon de restaurant sortit de la cour et cria :
— Le numéro 8,240, de la rue Léonie... Un cocher, s'éveillant en sursaut, répondit :
— Voilà...
— Il vous est dû trois heures et le pourboire... — reprit le garçon. — Voici dix francs. — Vous pouvez filer...
— Comment, filer !... et ma pratique?...
— C'est elle qui m'envoie... — Cette petite dame a dit qu'elle reviendrait avec une amie.
— Suffît, c'est compris... — Bonsoir les autres, et hop, Coco!.., Fabrice s'était arrêté.
Tl s'approcha de la voiture qui s'ébranlait déjà.
— Cocher, — fit-il, — vous être libre... Je vous prends...
— Est-ce pour rentrer dans Paris ?
— Non.
— Alors, il n'en faut pas... — Coco est aux trois quarts fourbu.
— La course que je vous propose n'est pas longue...
— Oii voulez- vous aller?
■ — A Auteuil...
— A quel endroit d'Auteuil?
— Près de la gare du chemin de fer.
— (Combien payez-vous?
— Dix francs...
— D'avance?...
— Voilà les deux pièces de cent sous...
— Allons, montez... — Le pauvre Coco ne va pas rire... mais deux roues de derrière ce n'est point de refus... — Sois paisible, Coco... t'auras double ration ce soir, mon vieux^ et demain tu resteras à te balader sur la litière...
Claude Marteau, à la minute précise oii s'engageait entre Fabrice et le cocher du numéro 8,240 le dialogue que nous venons de reproduire, s'était glissé rapidement de tronc d'arbre en tronc d'arbre, afin de ne pas perdre un mot de ce dialogue.
Quand Fabrice ouvrit la portière et sauta dans le coupé de remise, l'exmatelot était tout près.
Un instant il eut l'idée de monter derrière la voiture en s'accrochant aux ressorts; mais il n'osa jouer si gros jeu. — Les autres cochers ne dormaient plus, — Ils donneraient certainement l'éveil à leur camarade. — La défiance de Fabrice pourrait être excitée, et tout serait compromis, sinon perdu..
— Allons, — se dit-il, — c'est partie remise, mais je n'ai pas perdu mon temps... — Je sais quïl va à Auteuil... — En quel endroit d'Auteuil? — A la maison de santé, c'est certain, où il cache la mère et la fille. — Qu'y va-t-il faire à pareille heure? — Je l'aurais su dès cette nuit peut-être, sans ce berlingot de tous les diables qui s'est trouvé là si mal à propos, mais je le saurai quand il y retournera, car j'aurai pris mes mesures en conséquence...
Claude revint sur ses pas, g"agna le boulevard de la Seine, ouvrit la petite porte dont il avait toujours la clef dans sa poche et se trouva dans le parc. Tout en franchissant le seuil de son pavillon, il se demandait :
— A quelle heure ce gredin rentrera-t-il? Et, personne au monde ne pouvant répondre à cette question, il s'arma do
patience, alluma sa pipe, puis, installé près de la fenêtre, l'œil fixé sur la villa, il attendit.
Trois heures du matin sonnaient au moment où une faible lumière brilla dans la chambre du jeune homme.
L'ex-matelot courut jusqu'au marronnier qui lui servait de poste d'observation et grimpa dans les branches.
Fabrice, le chapeau sur la tête, venait de se laisser tomber sur un fauteuil en homme fatigué par une longue course. \ — Faut croire qu'il est revenu à pied... — pensa Claude.
Après s'être reposé pendant cinq minutes, le neveu du banquier quitta brusquement son siège, tira de sa poche le flacon bleu qu'il avait emporté, le mit dans une armoire-bibliothèque derrière une rangée de livres, puis se déshabilla \ et souffla la bougie.
Il devenait inutile de guetter plus longtemps. I Claude quitta son observatoire, retourna au chalet et se coucha à son tour.
I Mais il eut beau appeler le sommeil, — le sommeil ne \int pas.
L'ex-matelot passait son temps à se tourner et à se retourner sur son oreil- I 1er, en se répétant :
I — Qu'est-ce qu'il peut y avoir dans le flacon que ce gueux emporte et rap-
I porte?... — Il faut que je le sache... il le faut absolument... i Fabrice dormit ce jour-là plus tard que de coutume.
I Dix heures sonnaient quand il quitta, dans son poney-chaise, la villa de
^ JVeuillv.
; Il allait à la maison de santé d'Auteuil.
l Georges venait de commencer la visite des pensionnaires.
l Mademoiselle Baltus était à sa toilette.
'i Fabrice attendit dans le petit salon, en hsant les journaux pour tromper son
■i impatience.
Claude Marteau, sur pied dès sept heures du matin malgré son insomnie I prolongée, rôdait dans le^.parc, l'œil aux aguets.
Une idée lui était venue et il attendait le moment de la mettre à exécution. ;
11 vit Fabrice s'éloigner. \
Laurent, presque aussitôt après, entra dans l'appartement vide et le mit | consciencieusement en ordre. . \
Tout en déjeunant à l'office, monsieur Tintendant avait annoncé qu'il irait à ; Paris dans la journée, procéder à quelques achats...
Claude guetta son départ, descendit à la cuisine, s'assura que tous les domestiques s'y trouvaient réunis, regagna le vestibule et, au lieu de sortir de la ' villa, se rendit à l'appartement de Fabrice où il était certain de ne trouver personne.
Il n'ignorait pas que cette démarche hardie pourrait le compromettre notablement si elle était surprise; mais la curiosité l'emportait sur la crainte du péril, et d'ailleurs il avait confiance en son étoile.
Une fois dans la chambre à coucher il alla droit à la bibliothèque, l'ouvrit, et chercha derrière les livres à l'endroit où il lui semblait que Fabrice avait caché le flacon mystérieux.
Sa mémoire le servait bien.
Il sentit le flacon sous ses doigts, le prit, le déboucha vivement et l'approcha de ses narines.
Un parfum bizarre, acre et pénétrant, s'en échappait.
Claude fit la grimace.
— Tonnerre de Brest! — murmura-t-il. — Ça n'est pas une odeur à mettre sur ses favoris pour plaire aux dames !...
Il regarda l'étiquette et lut ces deux mots :