DATURA STRAMONIUM
— Dalura siramonium ... — répéta Claude Marteau pour qui ces mots n'offraient aucun sens. — Qu'est-ce que ça peut bien être?... Je n'en sais rien, mais je me méfie... — Ça sent le poison, cette petite fiole!... — Pour cent écus de bon argent jo ne goûterais pas à la drogue qui est là-dedans.
L'ex-maleiot eut un moment l'idée de briser ou d'emporter le flacon.
Jl réfléchit bien vite que sa disparition éveillerait les soupçons de Fabrice, qui d'ailleurs se procurerait sans la moindre peine l'équivalent, — et il le remit à sa place derrière les livres.
Gela fait, il referma la bibhothèque et sortit de la chambre, puis de la maison, sans rencontrer âme qui vive.
Le jeune homme éleva sou allumette jusqu'au poteau iudicateur. (Page 69o.J
Tout en regagnant son pavillon, il murmurait:
— Gomment savoir ce que c'est que le Datura stramonium? — A qui le demander?— Ah ! si j'avais été à l'école dans mon jeune temps, je ne serais pas embarrassé pour si peu... Mais quand j'étais moutard je n'aimais que me balader, jouer aux billes et dénicherdesnids... Aussi je suis plus ignorant qu'une carpe...
Petit Pierre attendait à la fenêtre du pavillon.
— Bonjour, patron!... -- cria-t-il du plus loin qu'il vit Claude. Une idée traversa l'esprit de ce dernier.
LlV. 86. F. aCY; éditeur
— Bonjour, liston... — répondit-iJ. — Arrive un peu ici... L'enfaut accourut.
— Pourquoi donc que nous ne péchons plus le matin, monsieur Claude? — demanda-t-il.
— Parce que présentement, mon petit homme, j'ai une vieille coquine de douleur qui me taquine dans la jambe gauche, et personne n'ignore que l'humidité de la rivière ne vaut rien pour les douleurs... Quand la mienne sera passée, sois paisible, nous rattraperons le temps perdu.
— Tant mieux, monsieur Claude, je ne peux pas soutTrir rester à rien faire et, si vous voulez, je vais mouiller les chaloupes... — Je crois que tantôt le soleil piquera dur... il ne faut pas laisser le bois jouer et se fendre.
— Tu es gentil... — Tu as l'œil à tout... Je suis content... — Es-tu allé à I l'école du soir, hier?
\ — Oui, monsieur Claude...
— Tu apprends bien, à l'école?...
I — Le mieux que je peux...
I — Eh bien! dis-moi, fiston, toi qui es en train de deveiiir savant, as-tu en-
I tendu parler du Datwa stramonium?
\ L'enfant regarda Claude avec des yeux démesurément ouverts.
I — Datura stramonium. . . — répéta-t-il. — Est-ce que c'est une bête? un pois-
I son de mer ou d'eau douce?
I — Non, c'est un liquide... une chose qui se met en bouteille...
— Je n"ai jamais entendu prononcer ce nom-là... I — Tonnerre de Brest! Qu'est-ce qu'ils vous enseignent donc à l'école?... î — Beaucoup de choses, mais pas celle-là.
I — Moi qui donnerais ma meilleure pipe, et un kilo de tabac avec, pour savoir
I ce que ça veut dire...
— On peut le savoir, monsieur Claude... ] — Et comment? — En questionnant Jacques, Pierre ou Paul?... i — Non, monsieur Claude... — En questionnant le dictionnaire... \ — Le dictionnaire... — Qu'est-ce que c'est encore que ça? \ — []\\ gros livre où sont tous les mots, rangés par ordre alphabétique, et I .suivis de leur explication.
} — Tiens! tiens! liens! et où ça se trouve-t-il, ce gros livre? Chez le libraire,
\ bien sur... — J'y cours, et je l'achète...
\ — Inutile de vous déranger, monsieur Claude... — J'en ai un...
\ — Tu en as un, moussaiUon! — s'écria Tex-matelot, avec le plus complet
I élonnement, — et d'où te vient-il? \ — De mon pauvre papa...
< — Mais, depuis que tu es ici. je ne l'avais pas vu...
— Maman me Ta apporté avant-hier, avec une grammaire, quatre chemises, six paires de chaussettes et une douzaine de mouchoirs de poche...
— Ah 1 la hrave femme! — Eh bien, fais voir un peu l'objet, fiston... — Nous allons chercher...
— Tout de suite, monsieur Claude...
L'enfant s'élança dans le pavillon et en ressortit presque aussitôt, un livre à
la main.
Ce livre était un vocabulaire de la langue française, extrait par Charles Nodier du Dictionnaire de r Académie.
— Et nous allons trouver là-dedans ce que je veux savoir?... — demanda Bordeplat en désignant le volume.
— Oui, patron... — Je le pense du moins... — Quel est le nom que vous avez dit, s'il vous plaît?
- Batura stramovinm.
— C'est au D... — fit petit Pierre en ouvrant le volume. Puis il suivit du doigt les colonnes, en murmurant à demi-voix:
— D... a... da .. t... u... datu...
— Tu ne trouves pas?... — s'écria Claude anxieux et impatient.
— Si, monsieur Claude... — répliqua joyeusement le gamin, — Datura... Nous y voici, . , Datura stramonium. , ,
— Où est-ce?
— Là.
— Et qu'est-ce que c'est?
— Un substantif masculin...
\ — Ça, ça m'est bien égal... Mais il doit y avoir autre chose après... une
explication...
I — Oui, monsieur Claude,
I — Eh bien, voyons vite l'explication,.. C'est l'explication qui nous intéresse...
\ L'enfant lut à haute voix:
\ — « Genre de plantes de la famille des solanées, toutes plus ou moins narco-
\ tiques et vénéneuses., et dont on exprime un poison violent. . . » I — Hein? tu as dit? — balbutia l'ex-matelot qui se sentit glacé jusqu'aux
moelles. — Répète un peu...
; L'enfant répéta :
— « Et dont on exprime un poison violent. »
— 11 y a cela?
— Voyez vous-même...
Claude, le cœur serré comme dans un étau, les tempes mouillées d'une sueur
froide, prit le volume d'une main agitée et jeta les yeux sur l'endroit désigné
par Petit Pierre. \
Il lut à son tour et s'écria, en laissant tomber le livre: |
— Tonnerre de Brest!... Gela fait peur!... —Qui donc le misérable va-t-il empoisonner là-bas?
Petit Pierre devint pâle et se mit à trembler de tout son corps.
— On empoisonne quelqu'un... — murmura-t-il avec épouvante.
Déjà Claude regrettait les paroles imprudentes qu'il venait de prononcer; aussi se hâta-t-il de répondre, en riant d'un rire un peu forcé:
Eh! non, garçon, on n'empoisonne personne... — C'est une pièce de
comédie, un drame de l'Ambigu-Comique, que je suis entrain de lire... — Ça m'a impressionné!... Les mots: Datiira stramonium , (\\i(i je ne connaissais pas m'intriguaient... et je comprends maintenant que le scélérat de la pièce va tuer son ennemi avec du poison... — C'est ça que je voulais dire tout à l'heure... — Merci, mon petit homme... — Ramasse ton volume et va donner à boire aux chaloupes...
— Oui, patron... — Dites donc, patron?...
— Quoi?
Vous me la prêterez, votre pièce de comédie, quand vous l'aurez finie,
pour que je la lise... — Ça doit être bien intéressant...
— Je te la prêterai... oui, oui... — va, mon garçon...
Le mousse serra son dictionnaire et gagna la berg-e pour s'occuper des embarcations.
Voyons... voyons... — murmura Claude Marteau resté seul. — Il s'agit
d'avoir un peu de calme dans les idées... — Réfléchissons et récapitulons... — J'ai bien entendu hier au soir, en face du restaurant de Madrid, ce gredin commander au cocher de le conduire à Auteuil... — Où peut-il aller à Auteuil, sinon dans la maison de santé où se trouvent la mère et la fille?... — Il empoisonne l'une des deux... toutes les deux peut-être! — Il ne lui suffit pas d'avoir brûlé le testament de son oncle, il veut s'assurer l'héritage par la mort de ces malheureuses femmes... Oh! le misérable!...
L'ex-matelot s'absorba pendant un instant dans ses réflexions et poursuivit en se frappant le front:
— Mais j'y songe... Cette Mathilde Jancelyn que j'ai tirée du feu et qui gardait de si terribles preuves dans le coffret que je possède, c'est à Auteuil aussi qu'on l'a conduite... — J'ai su cela parles bavardages de Laurent. — Elle est folle, mais si elle revenait à la raison elle pourrait parler... — Elle parle peutêtre dans son délire, et peut-être Fabrice tremble-t-il qu'elle ne le nomme, qu'elle ne l'accuse... — Son intérêt est donc de supprimer aussi celle-là!... — Quel abîme d'infamie et quelles ténèbres autour de ces crimes... Eh! bien, tonnerre de Brest! avec l'aide de Dieu, je ferai la lumière!...
Nous avons laissé Fabrice dans le petit salon de Georges Vernier, lisant les journaux en attendant que Paula Baltus eût achevé sa toilette du matin. Au bout d'un quart d'heure la jeune fille vint le rejoindre et lui dit:
— Allons au jardin... — Nous déjeunerons aussitôt que le docteur aura fini sa tournée matinale.
Ils sortirent ensemble et s'engag-ërent dans les allées pleines d'ombre.
L'orpheline s'appuyait avec une amoureuse langueur au bras de son fiancé, ne lui adressant point la parole mais levant de minute en minute sur lui ses yeux pleins de tendresse.
Fabrice rompit le silence.
— Chère Paula, — demanda-t-il, — avez-vous vu ma cousine Edmée ce matin?
— Pas encore...
— Et Jeanne?
— Non plus.
— Pourquoi donc?
— Parce que le docteur désire assister à la première visite qu'on rend à ses malades, et je tiens à lui donner toute satisfaction sur ce point...
lY
Un nouveau silence succéda à l'échange de ces quelques mots.
Cette fois encore ce fut Fabrice qui le rompit.
Tl se pencha vers l'orpheline et murmura d'une voix très basse à son oreille :
— Qu'il serait bon, qu'il serait doux, chère Paula, d'être sans cesse ensemble, ensemble et seuls, comme en ce moment.
— Etes-vous bien sûr que cela ne vous paraîtrait pas un peu long? — demanda la jeune fille avec un sourire.
— Si j'en suis sûr!... — s'écria Fabrice. — Ah! lavis tout entière, à vos pieds, me semblerait trop courte ! . . .
— Bien vrai?
— Je vous le jure!...
— Ne changerez-vous jamais?...
— Jamais !... — Pourquoi changerais-je, sinon pour vous aimer plus encore, puisque vous resterez toujours la même, c'est-à-dire la plus charmante et la meilleure des femmes?...
— Faut-il vous croire?...
— Vous le savez bien! — Douter de moi serait trop injuste I...
— Aussi je n'en doute pas, — balbutia la jeuae fille d'une voix à peine dis- ; tincte, — et, si vous m'aimez de tout votre cœur, je vous aime, moi, de toute : mon âme. :
Fabrice prit la main de mademoiselle Baltus et la pressa longuement contre ; ses lèvres. ;
Au doigt annulaire de la main gauche le jeune homme portait habituellement une bague enrichie d'un assez beau diamant, cadeau de M. Delarivière, ;
Les yeux de Paula tombèrent par hasard sur cette bague. \
— Qu'avez-vous fait de votre diamant? — s'écria-t-elle. \ Le neveu du banquier regarda sa main. | Le chaton de l'anneau était \âde. }
— L'avez-vous donc perdu? — continua la jeune fille. |
— Évidemment... — répondit Fabrice.
— Mais où? ;
— Je n'en sais rien...
— Retournons sur nos pas, voiilez-vous ? Nous le retrouverons peut-être. I Les deux fiancés rebroussèrent chemin, les ^eux fixés sur le sable de l'allée. ;
— Etes- vous sur, — poursuivit Paula, — que ce brillant ne s'est point ; détaché avant votre arrivée ici? |
— A cela je ne puis répondre... — Je ne quitte jamais cette bague et j'i- l g-nore à quel moment la pierre a pu sortir des griffes d'or qui la retenaient. ;
— Le diamant était-il d'un grand prix?
— Ce prix ne dépassait pas, je crois, douze ou quinze cents francs, mais il ' me venait de mon pauvre oncle ce qui lui donnait à mes yeux une valeur inesti- | mable... !
— Je comprends cela... — Comparé aux choses du cœur, l'argent est bien peu de chose... — Peut-être rctrouverez-vous ce diamant...
— C'est possible, mais fort douteux... — Si je l'ai perdu ici, il'disparaîtra dans le sable... Si je l'ai perdu au dehors, le passant qui le ramassera jugera bon, sans doute, de s'approprier sa trouvaille, comme les habitants des côtes de la mer s'adjugent les épaves des naufragés...
— Cherchons encore...
— Ce serait inutile, puisque nous sommes revenus à notre point de départ. Les deux jeunes gens arrivaient en effet au pavillon qu'ils avaient quitté un
quart d'heure auparavant.
— Ah! — dit mademoiselle Baltus, — voilà monsieur Geoi'ges... Le jeune médecin sortait en effet du bâtiment des folles avec le docteur
Schultz. — Ils saluèrent de loin Paula et Fabrice et les rejoignirent presque aussitôt.
— Cher monsieur Georges, — lui dit l'orpheline, — nous vous attendions pour monter chez nos malades...
— Je suis à votre disposition... — Commencerons-nous par madame Delarivière ou par mademoiselle Edmée?...
— Par madame Delarivière, si vous le voulez bien...
Les trois hommes et la jeune fille gravirent l'escalier du pavillon. Le docteur Schultz marchait le premier.
Paulale suivait, donnant le bras à Fabrice et causant avec Georges. Le médecin-adjoint ouvrit la porte de la chambre de Jeanne et poussa une exclamation de surprise.
— Qu'y a-t-il donc ? — demanda Paula avec inquiétude. Le docteur Schultz, sans répondre^ s'élança vers Jeanne.
La pauvre folle, non pas couchée mais assise sur son lit^ était oppressée, haletante, elfrayante.
Ses joues pâles et bistrées se creusaient, ses yeux hagards semblaient enfoncés dans leurs orbites, ses doigts se crispaient sur les couvertures.
— Voyez!.,, voyez!... — dit le médecin en sous-ordre. Georges l'avait rejoint au chevet de madame Delarivière.
Fabrice et Paula s'approchèrent, émus et étonnés en apparence autant l'un que l'autre.
— C'est une crise... — poursuivit le docteur Schultz.
— Je ne suppose pas, — répliqua Georges Vernier; — une crise amènerait de l'agitation, des paroles incohérentes, et madame Delarivière se soutient à peine et semble hors d'état d'articuler un seul mot...
— Qu'est-ce donc, alors?
Fabrice avait jeté un coup d'œil rapide sur la carafe placée près du lit et qu'on remplissait soir et matin.
Elle était vide.
— Je suis allé trop vite... — pensa le misérable, — le meilleur moyen d'éviter les soupçons est de diminuer la dose...
Georges avait pris le bras de Jeanne et, ses doigts posés sur le poignet, il étudiait les pulsations de l'artère.
— Le pouls est dur et violent... — murmura-t-il, — les dents serrées, — les pupilles dilatées, — les muscles tendus à se rompre comme au début d'une attaque d'épilepsie!... Quel phénomène étrange vient donc de se produire aujourd'hui?...
Tout à coup Jeanne agita les bras, passa les mains sur ses yeux fixes en poussant de sourds gémissements et parut vouloir chasser des visions importunes.
— Elle a des hallucinations... — dit le docteur Schultz.
— Vous n'avez pas donné autre chose que la potion dont j'ai prescrit la formule et dont je vous remets l'agent principal? —demanda Georges.
— Pas autre chose, monsieur le directeur.
— C'est vous-même qui préparez cette potion?...
— Moi-même...
— Docteur, — balbutia Fabrice, l'angoisse nous dévore... — Rassurez-nous si vous le pouvez... — S'agit-il de quelque chose de très grave?
— J'espère que non... — répondit Georges.
— Vous n'en êtes donc pas sûr?
— Il m'est difficile de me rendre compte, à première vue, des symptômes inattendus qui se manifestent... — Je ne sais ce que la malade éprouve, et je n'ai pas la ressource de l'interroger pour me guider...
— Elle semble vouloir parler... — dit vivement Paula. Jeanne faisait en effet de visibles efforts. — Elle remuait les lèvres, mais
elle ne pouvait émettre aucun son.
Au bout de quelques secondes survint un calme relatif.
Les yeux de la folle devinrent moins hagards, ses muscles se détendirent. — Elle appuya sa main sur son front mouillé de sueur, et elle parvint à articuler ce monosyllabe :
— Là...
— Voici la sensibilité qui revient, — fit Georges, — la pauvre femme nous indique où est le siège de la douleur.
En même temps il lui posa la main sur la tête qu'il trouva brûlante.
— Des compresses imbibées d'eau glacée amèneront un grand soulagement. . . | — poursuivit-il. j
— Ne voudriez-vous pas essayer de nouveau les douches froides?... — j demanda le médecin-adjoint. {
— Gardons-nous en bien... du moins pour le moment... — le pouls ' se calme... — l'oppression diminue... je puis affirmer maintenant que ce ne sera rien. \
— Dieu soit béni ! — murmura mademoiselle Baltus, qui depuis son entrée | dans la chambre ne respirait plus. \
— Monsieur le directeur ordonne-t-il quelque chose? — reprit le docteur Schultz. I
— Des compresses d'eau glacée, voilà tout.
— Cette nuit, — dit Paula, — je ne dormais pas... j'ai cru entendre du bruit dans la chambre de Jeanne...
Fabrice tressaillit imperceptiblement.
— Du bruit... — répéta Georges. — Quel genre de bruit, mademoiselle?...
— Il m'a semblé qu'on marchait légèrement...
— Je ne vois rien là qui doive nous surprendre... — Madame Delarivière a pu quitter son lit et marcher...
— A boire... — murmura Jeanne. — A boiie...
— Vous boirez dans un instant, mon amie... — répliqua Georges en posant
Rassuré par le profond silence, qui semblait i'iudice d'une solitude absolue, il introduisit une clef dans
la serrure. (Page 701.)
de nouveau sa main sur le front de madame Delarivière. — Mais d'abord il faut me dire si vous souffrez encore.
Jeanne secoua la tête.
— Vous ne souffrez plus?...
— Non... — J'ai soif...
— Avez-vous souffert beaucoup?...'
— Beaucoup... oui... j'ai peur... J'ai vu...'
— Quoi?
LlY. 87. F. ROY, éditeur.
— L'esprit des ténèbres... il est venu la nuit... — Il avait du sang sur les mains... — Il m'a versé du sang-,.. — J'ai le goût du sang sur les lèvres...
Fabrice était pâle comme un mort... — Ses mains tremblaient.
— Elle aie délire... — balbutia-t-il.
— Oui, mais le délire sans agitation... sans fureur... — répliqua Georges.
C'est malheureusement inévitable, et ce sera ainsi jusqu'à sa guérison... Elle
abesoin de repos... — Laissons-la seule... — Monsieur Schultz, veuillez, je vous prie, lui faire donner sa carafe de tisane... — Je vous attendrai vers midi dans mon cabinet... — Nous causerons longuement... — J'ai besoin de chercher avec vous d'où peut venir cette surexcitation passagère que je croyais calmée pour toujours.
— Monsieur le directeur, je serai exact...
— Et maintenant, — continua Georges, — allons chez mademoiselle Edmée...
La visite fut courte.
L'état de la jeune fille se modifiait à peine, et Georges se désespérait en voyant combien étaient lents les progrès delà convalescence.
Il espérait avoir enrayé la maladie de cœur, mais la faiblesse persistait malgré tous ses efforts pour la combattre.
En présence de cette situation le docteur, se défiant de lui-même, était à peu près décidé à avoir recours, dans un délai très bref, à une consultation de médecins choisis parmi les plus célèbres.
La crainte d'inquiéter Edmée l'avait seule empêché, jusqu'à ce jour, de réaliser son projet.
Mademoiselle Baltus et les trois hommes quittèrent la chambre.
Au moment où ils arrivaient dans le jardin, la cloche sonnait pour annoncer le repas du matin.
— Je vais prendre congé de vous... — dit Fabrice.
— Ne déjeunez- vous pas ici ? — demanda l'orpheline.
— Non... — j'ai d'innombrables affaires à régler aujourd'hui... — Mes minutes sont comptées...
— Viendrez-vous ce soir?
— Impossible... à mon grand regret...
— Au revoir alors... à demain...
— A demain, chère Paula... à demain, messieurs...
Le neveu du banquier allait s'éloigner, quand le jardinier de la maison, le père Denis, tenant respectueusement son chapeau à la main, se présenta devant le petit groupe.
— Pardon, monsieur le directeur et la compagnie... — fit-il, — j'aurais deux mots à vous dire...
— Je vous écoute... — répliqua Georges. — Venez-vous me demander de nouvelles fleurs pour vos corbeilles ?
— Nenni, monsieur le directeur... — Les corbeilles sont encore fraîches et ne réclament qu'un bon arrosag-e matin et soir... — Il ne s'agit pas de cela...
— Et de quoi donc s'agit-il, père Denis?
— D'une trouvaille que j'ai faite...
— Où cela ?
— Tout à l'heure, dans le chemin de ronde...
Et le jardinier, en disant ce qui précède, tirait de sa poche un objet de très petit volume, soigneusement enveloppé de papier. Les sourcils de Fabrice se contractèrent. Paula prêta l'oreille.
— Qu'est-ce que c'est que ça? — demanda Georges.
— C'est quelque chose qui peut avoir de la valeur... à moins que ce ne soit un morceau de bouchon de carafe... — Mes connaissances ne me permettent point d'en juger...
— Voyons un peu...
Le père Denis déroula son fragment de papier et présenta, sur le dos de sa main, un diamant de la plus belle eau...
• — Mais, — s'écria mademoiselle Baltus en s'adressant à Fabrice, — c'est la pierre qui manque à votre bague !
Le jeune homme était pâle.
Il répondit néanmoins, avec l'apparence d'un calme complet :
— Je le crois...
Puis, prenant le diamant et l'appliquant sur le chaton de son anneau oii il s'emboîta entre les griffes destinées à le recevoir, il ajouta :
— Et maintenant j'en suis sur.
Georges semblait surpris.
— Vous avez trouvé ce brillant dans le chemin de ronde? — dit-il au jardinier.
— Oui, monsieur le directeur, près de l'amphithéâtre, — répliqua le père Denis.
Après un instant de réflexion, Georges se tournant vers Fabrice lui demanda :
— Portiez-vous cette bague avant-hier, quand nous avons visité le chemin de ronde ensemble?...
— Assurément... je ne la quitte jamais... même pour me laver les mains...
— C'est donc alors que le diamant s'en est détaché... — Rien do plus facile à comprendre... — Mais comment ne vous étes-vous point aperçu de cette perte?...
— Je lie puis me l'expliquer... — Toujours est-il que sans mademoiselle Baltus j'ignorerais encore que le chaton de ma bague était vide... — Je tenais beaucoup à cette pierre, moins pour sa valeur qu'en raison d'un souvenir qui s'y rattache... — Je suis heureux que ce brave homme me l'ait rapportée, et je le prie de recevoir ceci avec tous mes remerciements...
Fabrice mit cinq louis dans la main du père Denis qui s'éloigna radieujt.
— Vous avez de la chance! — fit Georges. — On aurait pu parier hardiment cent contre un que le diamant resterait enfoui dans une touffe d'herbe entre les pavés humides I
Quelques paroles furent encore échangées à ce sujet, puis le jeune homme s'éloigna.
— J'ai plus de bonheur que d'adresse! — se disait-il en regagnant Paris. — Sans cette promenade d'avant-hier avec le docteur, j'étais effroyablement compromis ! ! ! — Aucune habileté n'aurait réussi à expliquer de façon plausible ma présence nocturne dans le chemin de ronde!...
Après déjeuner, le docteur Schultz alla rejoindre Georges dans son cabinet.
— Mon cher confrère, — lui dit le jeune directeur de la maison de santé, — je souhaite avoir un entretien sérieux avec vous au sujet de madame Delarivière... — Mon prédécesseur, en vous recommandant chaudement à moi, n'avait point exagéré vos mérites et, depuis que je vous connais, je les apprécie chaque jour davantage...
Le médecin-adjoint salua d'un air modeste. Georges poursuivit :
— Vos connaissances médicales et pharmaceutiques sont très étendues... vous travaillez sans cesse... vous avez non seulement l'ardeur, mais la persévérance... — j'ai grande confiance en vous...
— Monsieur le directeur me comble...
— Je vous rends justice, voilà tout... — Maintenant, causons...
— Monsieur le directeur, je suis à vos ordres...
— J'ai agi seul et sous ma propre responsabilité en prescrivant le traitement que suit madame Delarivière. — Je ne vous ai point consulté, je le regrette, et je viens franchement vous dire : — Que pensez-vous de l'état de cette pauvre femme?...
— Les symptômes imprévus de ce matin m'ont frappé et me semblent alarmants... — répondit Schultz.
— Comme vous j'étais loin de m'attendre au changement survenu... — La cause de ce changement m'échappe. — La devinez-vous?
— Non, monsieur le directeur, pas plus que vous...
— Alors, cherchons ensemble. — J'emploie dans mon traitement l'extrait de I belladone... Si je m'étais trompé?... Si tout le mal provenait de la belladone?... f Le médec.ui-adjoint secoua la tète.
— Je ne le crois pas... — fit-il ensuite. — Il est certain que la belladone peut, à la longue, provoquer chez la malade des hallucinations, des vertiges, des contractions musculaires, mais son effet est lent... madame Belarivière est soumise depuis trop peu de temps à l'action de ce médicament redoutable pour que le mal puisse venir de lui... à moins que...
Le docteur Schultz s'interrompit :
— A moins que?... — répéta Georges. — Achevez, je vous en prie !... — Je vous demande votre pensée tout entière...
— A moins que la dose employée par vous ne soit point en rapport avec le tempérament nerveux et surexcité de la malade... — Me permettez-vous de vous demander quelle est cette dose?...
Georges formula un chiffre.
— Aucune erreur n'est possible, — ajouta-t-il, — c'est vous-même qui mêlez les doses préparées par moi à la potion altérante de la malade.
— Elles n'ont pu provoquer dans l'organisme les perturbations qui nous troublent aujourd'hui... — répliqua le docteur Schultz. — La cause de ces perturbations est ailleurs.
— Où la chercher?. . .
— Dans un ressaut de la maladie peut-être. . . — Dans la déviation de la 1 ypémanie... — Remarquez, je vous en prie, que je n'affirme rien... Je ne fais que supposer.
— Votre avis est-il d'interrompre l'absorption delà belladone?...
— Non, certes!
— Pourquoi?
— Parce qu'à l'avenir nous serons sur nos gardes... — Nous allons dès aujourd'hui étudier le sujet, et de cette étude résultera la notion exacte du résultat favorable ou funeste produit par le médicament.
— Sa suppression immédiate nous conduirait au même résultat...
— Vous m'avez fait l'honneur de me demander mon avis... — Eh bien, poussons l'expérience jusqu'au bout... — Si la belladone est défavorable, nous n'en pourrons avoir la preuve que cinq ou six jours après la crise de ce matin, car elle amènera un commencement de paralysie des membres, facile à combattre dès son début... Usera temps alors d'en cesser l'emploi, sans avoir à redouter des complications dangereuses...
— Je vous ai consulté, mon cher confrère, et je me range à votre opinion... — Voulez-vous que nous retournions auprès de Jeanne?
— J'allais vous le proposer...
Les deux médecins se rendirent auprès de la folle et la trouvèrent endormie.
— Elle est très-calme... — reprit le docteur Schultz. — Ceci me confirme dans ma croyance que la belladone n'est pour rien dans les faits qui nous ont
émus... — S'il en était autrement, le sommeil serait agité et des contractions musculaires se manifesteraient...
— Attendons, — dit Georges, — surveillons les moindres symptômes, et n'oubliez pas que désormais j'ai confiance en vous au moins autant qu'en moimême...
Fabrice Leclerc rentra vers dix heures du soir, à la villa de Neuilly.
Il donna l'ordre à Laurent de ne pas le déranger^ puis il monta dans sa chambre, 011 il s'enferma.
La surveillance de Claude Marteau n'avait à s'exercer désormais que sur les agissements du jeune homme au dehors.
En conséquence il ne se donna point la peine de grimper dans le marronnier, et il se contenta de guetter le moment où la lumière cesserait de briller derrière les vitres.
Ce moment arriva quelques minutes avant onze heures.
— S'est-il couche ou va-t-il sortir? — se demanda Claude. — Nous verrous tout à l'heure... — Je connais l'itinéraire du gredin, et rien ne m'empêche aujourd'hui de prendre les devants...
Claude, — au risque de monter une garde inutile, — sortit du jardin par la porte du boulevard de la Seine, prit sa course, fit un grand détour à toute vitesse et s'embusqua, un peu essoufflé, derrière un arbre du boulevard de Madrid, non loin du restaurant où Fabrice, la nuit précédente, avait trouvé une voiture.
Les joyeux soupeurs de la veille faisaient absolument défaut. — Les coupés de régie brillaient par leur absence.
— Bon! — pensa l'ex-matelot. — S'il court les routes du bois comme hier, il ne m'échappera point...
Dix minutes s'écoulèrent.
Au bout de ce temps le bruit que produit un marcheur chaussé de bottes fines résonna dans le lointain et se rapprocha rapidement : Bordeplat se dit injjetto :
— Tonnerre de Brest! il me semble que je reconnais son pas.*.
La nuit était très noire, mais les becs de gaz de la porte de Madrid projetaient
un cercle de pâle lumière presque en face de l'endroit où se cachait le guetteur.
Fabrice devint visible en traversant ce cercle , puis disparut aussitôt dans
Tobscurité de l'allée de la Reine-Marguerite ; mais Claude, comme la plupart des matelots, avait des yeux de lynx.
Il prit chasse.
Ses espadrilles foulaient silencieusement le sol — (qu'on nous passe cette expression) — tandis que le craquement des semelles de Fabrice lui arrivait au contraire net et distinct et lui permettait de conserver sa distance.
Cette poursuite se prolongea sans incidents pendant à peu près une demiheure, puis le neveu du banquier s'arrêta.
Claude, de son côté, fit halte aussitôt.
Au bout d'une seconde il entendit le craquement d'une allumette, et une lueur jaillit au milieu des ténèbres.
Fabrice se trouvait sur la lisière d'une sorte de rond-point d'oii partaient, — outre les grandes avenues. — une demi-douzaine de sentiers étroits et sinueux, tracés spus bois pour le plus grand plaisir des promeneurs épris de soHtude, et particulièrement des amoureux avides de tête-à-tète.
Le jeune homme éleva son allumette jusqu'aux barres transversales d'un poteau indicateur puis, sachant ce qu'il voulait savoir, il la laissa tomber, i'éteignit sous son pied, et sans hésitation s'engagea dans une voie latérale.
Claude bondit j usquà l'endroit que Fabrice venait de quitter et prêta l'oreille .
Qu'on juge de sa déception... — Il n'entendit plus rien!
La terre molle et le gazon des coulées assourdissaient le bruit des chaussures!... — Le fil conducteur se brisait!
Claude cependant ne se découragea pas tout de suite.
Si fugitive qu'eût été la lueur de l'allumette, elle avait suffi à lui montrer la disposition des sentiers se greffant sur le rond-point.
Au risque de trahir sa présence, d'être pris par Fabrice pour un rôdeur animé d'intentions hostiles, et de recevoir une balle de revolver en pleine poitrine, il s'élança dans celle des allées étroites qui lui parut devoir conduire le plus directement à Auteuil, et il se mit à courir...
Il eut bien vite la preuve que son inspiration l'avait mal servi et que personne ne marchait devant lui.
Force lui fut alors de s'avouer à lui-même que cette fois encore la piste était perdue.
Il revint sur ses pas, lentement, la tête basse, déconfit, furibond, pestant, maugréant, se traitant d'âne bâté, de double brute, de triple crétin!...
Peu à peu, cependant, sa grande colère s'apaisant fit place à la réflexion et il finit par se dire :
— Tonnerre de Brest ! je suis encore plus bête que je ne le croyais! — J'aurais beau guetter ce scélérat toutes les nuits, je ferais chou blanc dix fois de suite, comme hier et comme aujourd'hui! — Si c'est vraiment à la maison de santé qu'il va, c'est là qu'il faut l'attendre I
Et le visage du matelot se rasséréna.
A trois heures du matin Fabrice rentrait; la lumière du bougeoir brillait de nouveau derrière ses vitres et s'éteignait un instant après,
Claude Marteau était infatigable.
Malgré ses deux nuits à peu près blanches il alla dès le point du jour à la pêche avec Petit Pierre puis, ayant déjeuné à l'office, il alluma sa pipe, sortit par la grille de la rue de Longchamp, gagna l'avenue de Madrid, puis l'allée de la Reine-Marguerite qu'il suivit jusqu'au rond-point signalé par nous.
Là il s'approcha du poteau dont les traverses portaient, peintes en lettres blanches sur fond vert, des indications multiples.
Sur l'une de ces traverses il lut :
« CHEMIN d'aUTEUIL. »
— Tonnerre! — murmura-t-il, — voilà le sentier qu'il fallait prendre... — C'était le bon ! — Matelot, tu n'as pas plus de jugeotte qu'un simple conscrit qui n'aurait jamais navigué !...
La coulée en question, dans laquelle il s'engagea, le conduisit près des tribunes du champ de courses qui dominent les lacs du bois de Boulogne.
De là, en dix minutes, il fut à la porte d'Auteuil, voisine, on le sait, de la gare du chemin de fer de Ceinture.
En passant sous les arcades du viaduc, il pensait :
— Attention, matelot! — Pour apprendre ce qui t'intéresse, il s'agit de questionner adroitement. . — A qui m'adresser?... — Ah! je crois bien que voilà mon affaire... — Tout en bourrant sa pipe on cause, sans avoir l'air d'un curieux ou d'un bavard...
Et il entra chez un marchand de tabac, en ôtant poliment son béret. Au comptoir se trouvait une jeune femme en train d'apprêter de petits paquets de tabac de difTérents poids.
— Bien le bonjour, madame... — dit Claude. — Vingt centimes de caporal à fumer, s'il vous plaît... — Voici ma blague...
La jeune femme pesa du tabac pour la somme indiquée, et le mit en souriant dans le petit sac de caoutchouc que lui tendait l'ex-mateiot.
— Grand merci, — reprit-il. — Voilà les quatre sous.
Il bourra soigneusement sa pipe, l'alluma, en tira quelques bouffées et
s'écria :
— Fameux tabac tout de même ! — puis, sans transition, il demanda : — Je suis bien à Auteuil, ici, n'est-ce pas, madame?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes du pays, madame?...
— Oui, monsieur...
C'est vous, M. Laurent? s'écria-t-il.^Veuez-vous me proposer uae partie de campagne ? (Page 709.)
— Peut-être alors pourrez-vous me donner un petit renseignement...
— Je le ferai bien volontiers.
— Connaissez-vous à Auteuil une maison de santé?...
— J'eu connais même cinq ou six...
— Comment, il y en a tant que ça?
— Oui, monsieur... — l'.nr est fameux, ici, pour les malades! — Donc, avant de répondre à votre qurslion, il faut que je sache de quelle maison vous voulez parler.
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C'est juste ! — Eh bien ! voici la chose : — La maison dont je veux parler
ne reçoit que des folles.
Très bien, monsieur... — Ça simplifie tout... — Il n"v en a qu'une de ce
o-enre à Auteuil, et je la connais parfaitement...
Etdites-moi. madame, connaissez-vousaussi le nom dudocteurqui la dirige?
— Oui, monsieur, mais ce nom ne me revient point... — C'est un nom prussien... allemand.
— Rittuer, n'est-ce pas?
— C'est ça même... Oui, c'est bien ça...
Il ne me reste plus qu'à vous demander, madame, où se trouve cette
maison?...
— Tout près... — Rue Rafîet...
— Rue Rafîet? — répéta Claude.
— Oui... à cent cinquante ou deux cents pas d'ici. ..
Et la buraliste expliqua très clairement quel chemin il fallait suivre pour arriver droit à la grille de la maison de santé.
— Grand merci de votre complaisance, madame... — rei)rit Claude. — Je vais donner un coup de pied jusque-là.
— Peut-être que vous connaissez une des pauvres folles?...
Non, madame, mais j'avais une payse dans le peloton des infirmières, et
je ne serais pas fâché de savoir si elle a perdu sa place ou monté en grade...
L'ex-matelot remercia de nouveau et suivit la route indiquée par la jeune femme.
Bientôt il aperçut les hautes murailles d'enceinte de la propriété vendue par Frantz Rittner à Georges Vernier, et le frontail de pierre de la grande entrée sur lequel, on lisait en lettres de cuivre verdies par les pluies, ces trois mots :