FABRICE
\ Puis l'adresse :
\ Mademoiselle Bal tus,
{ Chemin de Halagc. — Melun.
\ — Portez ceci sur-le-champ au télégraphe, — reprit Fabrice, — n'envoyez
pas... allez vous-même.
— Oui, monsieur.
— Avant do partir, prévenez Claude Marteau que je l'attends...
— Ici, monsieur?
— Oui, je me lève... — En revenant du télégraphe, montez me parler...
— Bien, monsieur...
Laurent quitta la chambre et Fabrice sauta en bas de son lit. Claude n'avait pas même essayé de dormir, — il savait trop bien qu'il appellerait en vain le sommeil.
Depuis son retour il réfléchissait, cherchant le moyen le plus sur de livrer à la justice l'assassin de Melun, l'empoisonneur d'Auteuil.
Sa résolution était prise irrévocablement, il n'hésitait pas, mais un trouble profond s'emparait de son âme et ce trouble s'explique facilement.
Il allait, lui, Claude Marteau, l'ancien condamné, réveiller un passé funeste, évoquer le souvenir du jugement qui l'avait frappé jadis comme voleur, rappeler enfin sur sa personne l'attention de la justice en lui signalant un grand coupable, et ce coupable c'était son maître...
La justice ne trouverait-elle pas qu'il avait trop attendu pour parler? — Ne verrait-elle rien de suspect dans les motifs de sa longue abstention?..,
A cette pensée Claude frissonnait \\\\ peu; mais, nous le répétons, il n'hésitait point.
— Ce matin même, — se dit-il, — j'irai trouver le docteur Rittner... Je verrai bien s'il est complice ou s'il ignore le crime dont sa maison est le théâtre, mais avant de partir j'écrirai une longue lettre détaillée au commissaire de police d'Auteuil... — Je remettrai cette lettre à Petit-Pierre qui m'accompagnera, et qui la portera si au bout d'une heure il ne m'a pas vu sortir sain et sauf de la maison de santé...
Claude était en train de rédiger son épitre au commissaire — (ce qui n'était point un mince travail) — lorsqu'il entendit frapper aux carreaux de la fenêtre, ainsi que l'intendant avait l'habitude de le faire pour s'annoncer.
Il courut ouvrir.
— C'est vous, monsieur Laurent! — s'écria-t-il. —Venez-vous me proposer une partie de campagne ?
— Ma foi, non... — Ce n'est pas tous les jours fête...
— De quoi s'agit-il alors?
— Allez à l'habitation, s'il vous plaît... — M. Fabrice vous attend dans sa chambre...
— Dans sa chambre ? — répéta Claude stupéfait.
— Oui... — il désire vous parler tout de suite.
— J'y vais, monsieur Laurent...
L'ex-matelot referma la fenêtre en se disant tout bas :
— Il désire me parler... — C'est bien drôle et pas du tout naturel... — Est-ce que la mèche serait éventée?... — Est-ce que le patron se douterait que je l'espionne, que j'ai tout découvert, et songerait-il à se débarrasser de moi?... — Tonnerre de Brest, ça n'irait pas tout seul!... On ne supprime pas comme un lapin un gaillard de mon acabit! — Enfin, il ne s'agit pas de réfléchir, mais d'obéir... — Avant cinq minutes je saurai de quoi il retourne...
Claude Marteau serra la lettre commencée dans une armoire dont il mit la clef dans sa poche, endossa une vareuse, prit le chemin de la villa et, non sans un sérieux battement de cœur, heurta à la porte de Fabrice.
— Est-ce vous, Claude? — demanda ce dernier.
— Oui, monsieur...
— Eh bien, entrez.
Bordeplat, son bonnet à la main, ouvrit la porte et franchit le seuil. Une glace placée en face de lui refléta son image. Il se trouva pâle comme un mort.
Le jeune homme, assis près d'une table et feuilletant des papiers, ne leva point la tête.
— Laurent vient de me prévenir que monsieur voulait me parler... — - reprit Claude.
— Oui, mon brave garçon.
— Oh! oh! — pensa l'ex-malelot, — attention!! — Il m'appelle son brave yarçon... Il fait patte J« velours... Gare aux gTitfes !
Fabrice se tourna vers le nouveau venu.
— Approchez, lui dit-il, — nous avons à causer.
— Aux ordres de monsieur.
Le neveu du banquier avait la physionomie tranquille et le sourire sur les
lèvres, mais Claude n'était point dupe de ce calme trompeur et sentait bien que quelque chose de grave allait se passer.
Il fut cependant désorienté par cette question :
— Vous êtes un peu charpentier, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur, un peu...
— Et aussi mécanicien, je crois?
— Oh! pas de première force, monsieur... il s'en faut...
— Vous en savez cependant assez, je pense, pour manœuvrer et chauffer une petite machine à vapeur?
J — Quanta ça, monsieur, oui, par exemple... — A Toulon, avant ma pre-
mière campagne, j'étais adjoint au mécanicien de la chaloupe à vapeur de notre
\ amiral, et j'ai appris à gouverner la machine ni plus ni moins que le chauffeur
\ lui-même...
\ — Parfait! — Je n'ai pas autre choso à vous demander... — dit Fabrice.
\ — Alors, c'est tout, et je puis m'en aller? — répliqua Claude.
\ — Non, non... ce n'est pas tout... — Je sais ce que je voulais savoir, mais il
me reste à vous expliquer le but de ma question...
— Où diable veut-il en venir? — se demanda Tex-matelot. Le jeune homme reprit :
— Puisque vous êtes un peu mécanicien et capable de chauifer une machine à vapeur, je n'aurai besoin de vous adjoindre personne pour satisfaire une fantaisie qui m'est venue... — Outre les embarcations à la voile dont se compose ma flottille, j'ai envie de posséder un petit bateau à vapeur de plaisance, pouvant promener une quinzaine de personnes.
— Monsieur a le moyen de se passer ça... — fit Claude. — Je comprends bien l'idée de monsieur... — Un petit vapeur, c'est riche et coquet, et plus agréable qu'un yacht ou qu'un sloop...
— Je vais donc vous charger d'en acheter un pour moi...
— Monsieur, ça ne sera pas possible.
— Je ne connais aucun vapeur à vendre sur la Seine ou sur la Marne, et je ne crois pas qu'il y ait dans les chantiers des environs de Paris de constructeur capable de mettre sur sa quille une embarcation de ce genre.
— J'en suis persuadé comme vous...
— Eh bien, alors?
— Ce n'est pas à Paris que vous trouverez ce qu'il me faut; voilà tout.
— Ahl ah I — se dit l'ex-matelot, — il a bon nez le scélérat!... Il llaire quelque chose !... Il se défie de moi et veut m'éloignor...
Puis il demanda :
— Si ce n'est pas à Paris, monsieur, où donc ça sera-t-il?
— En passant au Havre dernièrement, — répondit Fabrice, — j'ai vu plusieurs petits navires qui réalisent mon idéal... — Ils sortent des ateliers d'un Américain, John Manby, qui n'a point de rivaux pour les constructions de cette sorte...
— Alors c'est au Havre que monsieur va m'envoyer ?...
— Au Havre, oui...
— Très bien...
— Vous vous rappellerez ce nom : John Manby. — Je vous le donnerai d'ailleurs par écrit... Tout le monde vous indiquera ses ateliers... — Je veux un bon marcheur, l'hélice à double palette... Il me faut le dernier modèle... — Je me suis informé des prix... Cela coûtera de vingt-cinq à vingt-huit mille francs...
— Il est sûr et certain que pour une pareille somme on peut avoir un morceau de bois et de fer joliment travaillé... — fit Claude Marteau.
— Combien vous faudra-t-il de temps pour remonter du Havre à Paris ?
— En chauffant ferme?
— En chauffant au contraire avec modération...
— Dame, monsieur, à peu près huit jours... dix au plus.
— C'est ce que je pensais... — Ainsi vous m'avez bien compris?
— Oh ! parfaitement, et quand monsieur voudra passer sa fantaisie, il n'aura qu'un mot à dire...
— Ce mot, je le dis tout de suite.
— Hein? — s'écria Claude stupéfait. — Monsieur veut que je parte?...
— Aujourd'hui même... — acheva Fabrice. — Vous monterez dans le train du Havre à midi vingt-cinq minutes... Une voiture de la maison vous mènera jusqu'à la gare avec votre mousse et Laurent qui vous accompagneront...
La stupeur de Claude Marteau ne saurait se décrire.
Le brave garçon ne s'attendait à rien de pareil et, même en devinant les projets de son maître, il ne supposait point que leur mise à exécution serait immédiate ; aussi la présence d'esprit lui faisait-elle quelque peu défaut.
— Ah! — murmura-t-il, — M. Laurent vient avec moi?...
— Sans doute... — Est-ce que cela vous déplaît?
— Mais non... mais non... pas le moins du monde... — M. Laurent et moi
nous sommes bons amis... — Ça m'enchante, au contraire, de voyager aveclui.
— Tout est donc pour le mieux... — Je lui remettrai l'argent nécessaire à votre acquisition, et c'est vous qui payerez...
— Bien, monsieur.
— Déjeunez donc, préparez-vous, ainsi que votre mousse, et emportez dans une valise ce qui vous sera nécessaire à tous les deux pour une absence d'une douzaine de jours... — La voiture partira d'ici à onze heures précises... heure militaire.
— Suffit, monsieur... — IS'ous ne nous ferons pas attendre.
— J'y compte... — Allez...
Claude se retira tout étourdi.
En retournant à son pavillon, il se disait :
— Très malin, le patron... — Il a peur de moi par instinct... il m'expédie là-bas avec Petit-Pierre, et charge Laurent de nous surveiller... — Oui, très malin, mais je le suis aussi î — Si je ne partais pas ?
Claude Marteau haussa les épaules et poursuivit :
— Allons donc ! ! — Ne point partir, ça serait trop bête! I — C'est pour le coup qu'il se défierait, le patron, et qu'il serait capable de filer ou de se débarrasser de moi par un mauvais coup! — Non! non!... en route, matelot!... — Ce départ est une chance de plus pour la réussite de ton plan! !
Une idée lumineuse venait de lui traverser l'esprit et le fil sourire malgré ses inquiétudes.
Il rentra dans le chalet et appela Petit-Pierre.
L'enfant raccommodait un épervier dont une racine avait rompu quelques mailles.
— Me voici, monsieur Claude, — cria-t-il en quittant sou travail. Et il accourut.
— Écoute-moi bien, moucheron... — lui dit l'ex-matelot. — Tu as confiaace en moi, pas vrai?...
— Si j'ai confiance?... — répliqua le gamin avec effusion. — Ah! monsieur Claude, autant que si vous étiez papa...
— Tu me crois incapable de te commander n'importe quoi qui ne soit pas honnête?...
— Oh ! oui, monsieur Claude, j'en suis sûr...
— Tu m'aimes assez pour faire tout ce que je te dirai de faire?...
— Essayez un peu, monsieur Claude, et vous verrez...
— Et tu n'aurais pas peur?
Petit-Pierre releva fièrement la tète.
— Peur, moi? — répéta-t-il avec un air très crâne. — Allons donc ! — Est-ce qu'on a peur? — Jamais, par exemple!...
- Tu es un brave enfant, moucheron!... — Va vite faire un petit paquet de
Laurent et Petit-Pierre soutinrent l'ex-matelot, il parvint à se dresser sur ses jambes. (Pa^re 723.)
chemises, de mouchoirs, de chaussettes, et de tes habits de travail... — Nous
partons..'.'
Les yeux du gamin se remplirent instantanément de larmes.
— Nous partons... — balbutia-t-il. — Est-ce qu'on nous renvoie d'ici?...
— Non... non^ mon mousse... — Tu me comprends mal... — Nous allons faire un petit voyage...
— Où donc ça, monsieur Claude? — demanda vivement Pierre dont le visage s'illumina.
LlV. 90. F. ROY, éditeur.
— \u Havre... d'où nous ramènerons un bateau à vapeur.
— Au Havre?... — Mais cesl au bord de la mer, le Havre?
— Oui, mon liston...
— Alors nous verrons des grosses vagues et des vrais vaisseaux?...
— Nous en verrous positivement... et bien autre chose encore, je ne te dis ]ueça!I — Cours emballer ton ^^elii /jaluchon... — Nous démarrons d'ici à jnze heures précises...
— Point de danger que je sois en retard... L'enfant fit deux pas vers la porte et s'arrêta.
— Mais, maman... — balbulia-t-il.
— Eh! bien, quoi, maman?
— Si je lui écrivais...
— Pourquoi faire?
— Pour lui dire que je pars avec vous, donc!...
— Alil mais non! — s'écria Claude Marteau. — Motus à tout le monde, moussaillon!... pas un mot à M™* Tallandier!.,. — Quand nous reviendrons, je te donnerai un congé de huit jours, tu iras à Charenton el tu verras ta maman tout à ton aise...
— Oh! merci, monsieur Claude...
L'enfant courut préparer le paquet que l'ex-matelol, dans son langage
[pittoresque, appelait un petit ba/uc/wn. Bordeplat en faisait autant de son coté. î 11 semblait heureux comme un roi et chantait à tue-tète un refrain du
gaillard d'avant.
< Tandis que ceci se passait dans le pavillon voisin du boulevard de la Seine,
i rejoignons Fabrice, j Laurent, après avoir porté au bureau du télégraphe la dépèche à destination
de Melun, était revenu trouver son maître. ; — C'est en route, monsieur... — lui dit-il. — Voici le reçu de l'employé...
i — Bien... — répliqua Fabrice. — Prètez-moi maintenant toute votre
î allcntion...
l — ' Monsieur n'a qu'à parler, je bois ses paroles...
\ — Claude Marteau rA son mousse vont partir...
I — Monsieur les met à la porte ?
} — ?sullement... — Je les envoie au Havre acheter pour mon compte un petit
} b'ileau à vapeur... et vous les accompagnerez... l Laurent fit un haut-le-corps.
; — Moi! — s'écria-t-il stupéfait.
I — Oui;, vous... — C'est décidé... — Toute observation serait inutile. . '
— Oh! monsieur, je n'en fais aucune... — Mon devoir est d'obéir à monsieur... — Je m'y conforme...
/ — C'est bien. — Vous prendrez tous les trois le chemin de fer à midi vingt-
\ cinq minutes. — C'est aujourd'hui le 16. — Pour des raisons qui me sont con-
s nues, je ne veux pas que vous soyez de retour à Paris avant le 26 ou le 27,
j c'est-à-dire avant dix ou douze jours... — Je compte sur votre intelligence et sur
\ volrezèle... Exécutez ponctuellement mes instructions... — Pas avant onze jours,
\ voilà l'essentiel, mais je vous laisse carte blanche pour retarder votre retour. Un
\ retard me serait même agréable... — Est-ce compris?
{ — Monsieur, c'est compris... — Si Claude Marteau se montrait trop pressé,
; je trouverais quelque moyen de le retenir...
\ — Comme à Bercy? — demanda Fabrice ironiquement.
\ Laurent baissa la tête avec humilité.
I — Monsieur m'accable... — balbutia- t-il. — Monsieur est dans son droit... —
\ Je me suis cru des capacités que je n'avais pas... mais je réponds de moi désor-
\ mais... — Monsieur connaît le proverbe : Chat échaudé...
'< — Craint l'eau froide... — acheva Fabrice en riant. — Enfin tenez-vous sur
\ vos gardes.
j — J'y serai, monsieur.
\ — En arrivant au Havre, vous m'enverrez une dépêche.
\ — Oui, monsieur.
— Autre dépèche le jour de votre départ. — Vous reviendrez par eau... — C'est donc au Havre qu'il faudra gagner du temps. ^
— J'en gagnerai... quand je devrais avoir l'air de tomber malade et me mettre à la diète... ce qui serait bien dur...
— Voici trente mille francs en billets de banque... — Le petit vapeur coûtera vingt-cinq ou vingt-six mille francs, à peu près...
— Alors, le reste delà somme?...
— Couvrira vos dépenses de voyage...
— C'est vingt fois trop, monsieur...
— Tant mieux pour vous, Laurent, caria différence vous appartiendra à titre de gratification... — Faites des économies si bon vous semble...
— J'en ferai, monsieur.
— C'est bien... Munissez-vous d'un revolver pour défendre au besoin votre argent... — Qu'on me serve à déjeuner... — Préparez-vous et donnez l'ordre d'atteler pour onze heures une voiture qui vous conduira tous trois à la gare.
— Bien, monsieur... — J'ose espérer que monsieur sera content de moi... Laurent sortit.
Fabrice, resté seul, se frotta les mains.
— Me voilà rassuré... — murmura-t-il. — Ce Claude Marteau m'inquiétait... — Quand il reviendra, tout sera fini... — Je serai content de le savoir loin de Paris pendant les funérailles de Jeanne... de belles funérailles assurément!... Je connais mes devoirs de neveu et d'héritier, et je ferai conduire avec pompe à
sa dernière demeure celle à qui mon oncle, pendant vingt années, a permis de porter son nom.'...
A onze heures, la voiture était prête,
Claude, Laurent et Petit-Pierre y prirent place.
— Bon voyage... — leur dit Fabrice. — N'oubliez aucune de mes recommandations.
— Sois paisible, scélérat! — pensa l'ex-matelot. — Je te jure qu'on n'oublie pas ce dont il faut qu'on se souvienne!
A midi moins un quart le cocher arrêtait ses chevaux rue d'Amsterdam, à l'entrée de la gare du Havre. Laurent se présenta au guichet et prit les billets.
Il n'y avait aucun bagage à enregistrer.
A midi dix minutes les trois compagnons de route s'installaient dans un compartiment de seconde chissc.
Un quart d'heure plus tard la vapeur sifflait et le train se mettait en marche.
Laissons-le s'éloigner. — Nous ne tarderons guère aie rejoindre.
Vers deux heures Fabrice fit atteler le cob au poney-chaise, et se rendit à la gare de Lyon. — Un peu avant quatre heures il arrivait à Melun. — Paula l'at tendait avec son panier et ses poneys, pour le conduire à la villa du bord de l'eau par ce chemin de halage où Frédéric Baltus, une nuit d'hiver, six mois auparavant, avait trouvé la mort...
Nos lecteurs désirent sans doute connaître le motif du brusque départ de
l'orpheline pour sa maison de campagne. ''.
Ce motif était simple et n'avait rien de romanesque. i
Paula, nous le savons, faisait exécuter des travaux dans son parc. \
Elle voulait une chute d'eau d'un effet pittoresque pour alimenter le petit lac
creusé par ses ordres sous des arbres séculaires. \
Un ingénieur de Melun installait dans ce but une machine hydraulique d'une '
certaine puissance. ;
Or, le matin même, une lettre de cet ingénieur avait appris à la jeune fille
que par suite soit de l'incapacité des plombiers, soit de la mauvaise qualité des \
matières mises en œuvre, les tuyaux de conduite s'étant rompus,, tout le travail ?
était à refaire. \
M""' Baltus, singulièrement contrariée, s'empressa d'expédier àNeuilly la \
dépêche que nous connaissons et partit aussitôt après. ;
— Comment vont Edmée et Jeanne cet après-midi? — demanda-t-elle k \
Fabrice en lui serrant la main. — J'ai quitté la maison de santé ce matin sans >>
les avoir vues. ,•
— Je suppose et j'espère que rien de fâcheux n'est survenu depuis hier, — répondit le jeune homme; — mais, instruit de votre départ et me trouvant accablé d'aft'aires, je ne suis point allé aujourd'hui à Auteuil...
— Tant pis... — Je suis inquiète...
— Pourquoi?
— Je crains que notre ami Georges, malgré son grand savoir et sa brillante intelligence, ne s'illusionne sur la véritable situation de nos chères malades...
— Elles ne me semblent ni l'une ni l'autre en voie de guérison... Fabrice employa toutes les ressources de son esprit subtil à rassurer Paula ;
— il y parvint, non sans quelque peine ; puis, quand il la vit à peu près convaincue, il lui parla d'amour, et alors elle oublia bien vite ses préoccupations.
Le misérable exerçait sur la jeune fille un empire irrésistible. — Il la dominait, il la fascinait en quelque sorte, par le magnétisme de son regard, par le charme pénétrant de sa parole...
Au moyen âge on aurait expliqué cette influence absolue et malsaine par une possession diabolique.
Nous l'expliquerons beaucoup plus naturellement aujourd'hui par rexallation inconsciente d'un premier amour...
M"^ Baltus aimait l'odieux Fabrice comme Eloa, la touchantehéroïne de la lég-ende d'Alfred du Yigny, aimait l'archange foudroyé...
Fabrice le savait et s'était juré qu'il ne quitterait la villa de Meluii qu'après avoir fait de Paula sa victime.
— Lorsqu'elle m'appartiendra complètement^ — se disait-il, — elle ne son- >
géra plus qu'à racheter son honneur en devenant ma femme dans le plus bref i
délai, et je me charge alors de lui faire oublier son rêve de vengeance ! ^
A la maison de santé d' Auteuil tout était en émoi. >
Georges Vernier, en entrant dans la chambre de Jeanne avec le docteur \
Schultz, immédiatement après le départ de mademoiselle Baltus, avait trouvé l
la pauvre folle très malade. I
L'étrange crise que nous avons décrite s'était renouvelée plus terrible encore \
que la veille, déroutant les prévisions des deux médecins obligés de combattre | un agent inconnu dont ils ne devinaient et ne soupçonnaient même pas la
nature. |
Madame Delarivière, râlant et délirant, se débattait sur son lit, en proie à des \
douleurs atroces et inexplicables. |
Une sueur froide mouillait ses tempes. — Un tremblement continu agitait \
ses membres. \
Georges et le docteur Schultz étudiaient en vain des symptômes qui leur |
paraissaient de plus en plus incompréhensibles, et tentaient des médications i inutiles.
Sur ces entrefaites Edmée, croyant entendre des plaintes dans la chambre de sa mère, se leva rapidement malgré sa faiblesse, se vêtit à la hâte et franchit le seuil.
Nous savons quel effrayant spectacle frappa ses yeux.
— Mais elle va mourir!... — s'écria la jeune fille en se tordant les mams... — Docteur, au nom du ciel, sauvez-la!... — Ne la laissez pas souffrir ainsi!... Tentez l'impossible...
— L'impossible ! — répéta Georges avec désespoir. — Hélas ! vous avez dit le mot, mademoiselle... Nous sommes en face de l'impossible...
— C'est horrible! — reprit Edmée en tombant à genoux près du lit. — Je ne veux pas qu'elle meure, ou Je veux mourir avec elle... — Mère, entends-moi! mère, réponds-moi! — Explique-nous du moins où tu souffres et ce qui cause
I ton mal. afin qu'on puisse te soulager et te guérir...
} — Ah ! nous sommes impuissants! — murmura le docteur d'une voix brisée.
î — Et moi qui croyais à ma science! — Insensé! Fou d'orgueil!... — Cette science
i prétendue ne sert aujourd'hui qu'à me prouver à moi-même mon ignorance...
; — Mon Dieu... Dieu puissant et bon... — balbutia la jeune fille qu'étouffaient
\ les sanglots, — vous que j"ai prié cette nuit avec tant d'ardeur et de foi... je
f^ vous invoque et je vous supplie de nouveau... — Ne ma la prenez pas... ne me
f la prenez pas 1
î Le râle de Jeanne devenait pareil à celui de l'agonie.
î Ses mains se crispaient convulsivement sur sa poitrine comme pour en arra-
\ cher le feu qui la dévorait.
l Elle fit un effort, elle essaya de se soulever, mais elle retomba raidie.
Edmée, la croyant morte, poussa un cri déchirant et se jeta sur son corps qu'elle enveloppa de ses bras.
— Non, — dit Georges qui comprit l'affreuse pensée de la pauvre enfant, — elle est vivante encore... — Monsieur Schultz, à tout hasard donnez-lui de l'émétique... Moi je pars...
M'"" Delarivière se dressa livide, effarée.
— Vous partez!... — répéta-t-elle en attachant sur le médecin ses yeux hagards. — Vous abandonnez ma mère?...
— Non, mademoiselle, oh! non, — répliqua le jeune docteur, — je ne j l'abandonne pas! — Je vais au contraire chercher du secours... Je vais appeler ; à notre aide le géant de science auprès duquel je ne suis qu'un nain... le seul ; homme au monde peut-être qui soit capable de sauver votre mère... — Dieu l veuille qu'il arrive à temps!...
l Et Georges s'élança au dehors.
I — Veillez auprès de M"* Delarivière, je vous en prie, mademoiselle, — fit le
; docteur Schlutz. — Je descends à la pharmacie préparer l'émétique... — Je } serai de retour dans quelques minutes.
— Allez... mais hâtez-vous... — fit Edmée. — J'ai pour... — Si je restais > longtemps seule au clievet de ma mère agonisante, je sens que je deviendrais ; folle... -^ ^'
En sortant de la maison de santé, Georges courut comme un homme pour- {
suivi jusqu'à la place de voitures qui se trouve auprès de la gare. |
Un seul fiacre y stationnait. \
Le cocher faisait boire son cheval. J
Le jeune médecin l'aborda et lui demanda d'une voix haletante : ',
— Pour aller d'ici à la rue Soufflet^ combien vous faut-il de temps?... \
— Une heure... ma bête ne marche pas mal... ^ \ Georges tira de sa poche cinq pièces d'or. J
— Ces cinq louis pour vous, — reprit-il, — si vous arrivez en une demi-heure...
— Est-ce un pari, bourgeois? \
— C'est bien plus qu'un pari, c'est une question de vie ou de mort.
— C'est bon. — On gagnera les jaunets ! — Montez vite! | Le cocher sauta sur son siège, fouetta son cheval, et la voiture partit à fond
de train dans la direction indiquée.
Le cheval était bon et d'Auteuil à la rue Soufflot il ne ralentit point son allure, au grand effroi des piétons qui n'avaient que tout juste le temps de se garer.
Au bout de vingt-neuf minutes le pauvre animal, ruisselant de sueur et blanc l d'écume, atteignit le but de sa course.
— Yoici vos cinq louis, — dit Georges au cocher — attendez-moi là, je vous garde.'
Il se précipita dans la maison sans parler au concierge, gravit l'escalier eu i
quelques élans, sonna à une porte que nous connaissons déjà, et demanda au vieux l
domestique qui vint lui ouvrir : \
— Le docteur V... est-il chez lui!... |
— Oui, monsieur... <
— Annoncez-lui son ancien élève le docteur Vernier... ''
— Mais, monsieur... — commença le valet de chambre. l
— Et hàtez-vous! — continua Georges d'un ton impérieux. — Il y va de vie l et de mort ! |
— Je vais vous annoncer, monsieur... | Le jeune homme ne passa qu'une niinute seul dans l'antichambre, et cette
minute lui sembla d'une longueur iiAerminable. — Il avait la fièvre. — Son l
cœur battait à rompre sa poitrine. |
Le domestique reparut et l'avertit que son maître l'attendait. |
Georges fit irruption dans le cabinet du vieux savant. \
Ce dernier lui tendit la main. \
En voyant la pâleur mortelle, les traits altérés, Tetlrayante agitation de son l
visiteur, il comprit que quelque chose d'anormal et de grave se passait. i
— Il s'agit d'un malheur, n'est-ce pas. mon enfant? — fit-il.
— Oui! — répliqua Georges d'une voix étranglée. — Un malheur effroyable va m'atteindre en foudroyant la jeune fille que j'aime et qui sera ma femme? — Pour éloigner de nous ce malheur, je n'ai espoir qu'en vous...
— Que faut-il faire?
— Venir avec moi...
— Où?
— A la maison de santé d'Auteuil...
— Oue se passe-t-il donc?
— Je vous en supplie, cher et grand maître, ne m'interrogez pas. car le temps presse... — En route je vous dirai tout... — Venez...
— Je suis à vous ... — répondit l'illustre professeur en prenant son chapeau posé sur un meuble. — Partons...
Les deux hommes descendirent rapidement.
Le cocher bouchonnait de son mieux son cheval avec un tampon de foin.
— Cent autres francs, — lui cria Georges, — si vous me ramenez à Auteuil en une demi-heure...
— Montez vite! — répondit le cocher comme au départ.
A midi vingt-cinq minutes, nous le savons, le train du Havre s'était mis en } route, emportant Claude Marteau, Petit-Pierre et Laurent. \ Les trois voyageurs se trouvaient seuls dans un compartiment de seconde
î classe.
i Chacun s'installa dans un coin, près dune portière, Petit-Pierre en face de
Claude.
L'enfant, heureux de ce voyage, regardait filer devant lui les horizons changeants et les paysages sans cesse renouvelés.
Laurent venait d'allumer un cigare, car monsieur l'intendant ne se refusait rien.
L'ex-matelot tira de sa poche sa pipe et sa blague.
— Ma foi — dit-il, — j'en vais griller une...
— Je vous donne l'exemple, — répliqua Laurent,, — et même je vous offre un cigare.
— Non, merci...
— Pourquoi n'acceptez-vous pas? faites-vous des façons?...
— Jamais! Si je refuse votre politesse, monsieur Laurent, c'est que je préfère ma vieille pipe de terre bien culottée aux plus fins cigares... et cependant
Ecoute-moi, mon mousse, lui dit-il ; — écoute-moi de toutes tes forces 1... (Page 728.)
je m'y connais ! — J'en ai fumé à la Havane, des cigares, qui dégoltaient un peu ceux de la régie...
— Comme vous voudrez.
Claude bourra son brûle-gueule et reprit:
— C'est gentil, tout de même, les voyages en chemin de fer... on ne moisit pas en route...
— C'est vrai, — répondit Laurent, — mais aujourd'hui rien ne nous presse
LlY. 91. F- ROY, éditeur.
d'arriver. puisqiK^ nous allons au Havre voir la mer et nous donner un peu de bon temps.
— Du bon temps... du bon temps... — répéta Claude, — pas trop... — Le temps d'acheter le petit vapeur et de revenir par eau, huit ou dix jours seront vite passés.
— Bah! au lieu de huit ou dix jours, mettons-en douze ou quinze...
— C'est M. Fabrice qui ne serait pas content !... — s'écria l'ex-matelot avec un i^ros rire.
— M. Fabrice ne dirait rien du tout... — Il s'est donné la peine de m'informer Lui-même que nous pouvions en prendre à notre aise... — Il a l'intention de faire un petit voyage...
— Ah! le bourgeois compte s'absenter?,..
— Oui, pour une quinzaine... — 11 suffira donc que nous soyons de retour à Neuilly au moment où il reviendra lui-même.
— Parfait!... Comme vous le disiez tout à l'heure ça nous donne une assez jolie marge!... — Profitons-en...
Claude fit craquer une allumette, l'approcha de l'orifice de sa pipe, s'adossa dans un coin et se mit à fumer silencieusement.
Il cherchait un moyen sûr et pratique de quitter Laurent en route sans éveiller sa défiance, et de revenir à Paris à l'improviste avant d'avoir fait beaucoup de chemin.
Tout à coup une expression joyeuse se peignit sur son visage.
Il venait de trouver. . .
Le train qui emmenait nos voyageurs étant semi-direct, ne s'arrêtait point entre Paris et Mantes.
Bordeplat le savait. — C'est là-dessus qu'il échafauda le plan qui devait le soustraire à la surveillance du compagnon imposé par Fabrice.
Pour cela, il fallait descendre à Mantes sous un prétexte ingénieux et, le chemin de fer franchissant en une heure et demie la distance qui sépare Mantes de Paris, il serait possible et facile d'être de retour avant la nuit.
Le silence ennuyait Laurent, un peu bavard de son naturel.
— Pourquoi diable restez-vous dans votre coin sans souffler mot, maître Claude? — demanda-t-il. — A quoi pensez-vous?
— A ce que vous me disiez tout à l'heure, monsieur Laurent, au sujet de la liberté que nous laisse le patron d'en prendre à notre aise.
— Tiens! tiens! on croirait que ça vous chatouille agréablement...
— Ma foi, oui, et si j'avais su ça avant de nous- emballer...
— Eh bien?
— Je vous aurais proposé de nous arrêter à Mantes...
— Pourquoi faire? — Ce n'est pas un endroit bien amusant...
— Aussi n'aurions-nous fait que traverser la ville pour aller à une petite
heure et demie de là, chez un de mes oncles, un brave homme très-calé, où nous aurions passé deux jours à nous faire du bon sang...
Un sourire se dessina sur les lèvres de Laurent. — Ses yeux brillèrent.
Claude allait au-devant des désirs de Fabrice et fournissait lui-même un excellent prétexte pour prolonger l'absence.
— Ah! — dit le valet de chambre en jouant de son mieux l'indifférence, — vous avez un oncle du côté de Mantes...
— Oui, monsieur Laurent, — le propre frère de défunt mon père...
— Et vous croyez qu'il ne serait pas effrayé de voir trois personnes lui tomber comme ça sur les bras sans crier gare?...
— Lui, le pauvre digne homme, effrayé! Ah! bien oui! — Il serait dans la jubilation, au contraire... et la tante donc! — Ils m'ont écrit plus de dix fois d'aller les voir, et même de me retirer chez eux tout à fait si ça me convenait... — Ce sont des paysans, mais ils ont du bien au soleil, et des vieux louis dans un vieux bas... et généreux avec cela! des cœurs d'or!... — Quand nous débarquerions chez eux, quelle joie! tonnerre de Brest ! branle-bas général!... — Mon oncle monterait de la cave son meilleur vin et son plus fin cognac! Ma tante tordrait le cou aux poulets, aux oies, aux canards de la basse-cour, ferait sauter les ! lapins, et chaufferait le four pour cuire des gâteaux... — Je ne suis pas plus \ gourmand qu'un autre, mais vrai, l'eau m'en vient à la bouche! \
— Sapristi! A moi aussi! — s'écria Laurent. — Eh bien, voyons, qui nous | empêche d'aller goûter le vin de l'oncle et les lapins sautés de la tante ? \ \
— Mais, — réphqua Claude, — vous avez pris les billets pour jusqu'au Havre, \ I et ça serait de l'argent perdu. \
— C'est un détail ! — fit l'intendant d'un air superbe." — Il ne s'agit, après \ i tout, que de quarante-cinq francs, et M. Fabrice m'a donné carte blanche au | sujet de la dépense... — Il accepte mes comptes sans les examiner, M. Fabrice, me sachant incapable d'abuser de sa confiance. — Comment s'appelle le pays de l'oncle?
— Brolly, — un petit village au milieu des arbres, où toutes les filles sont jolies.
— Bravo! Ça me décide ! — Nous irons à Brolly et, si nous sommes reçus comme vous l'annoncez, nous y passerons deux jours pleins.
Et Laurent se frottait les mains en se féhcitant, in petto, de son adresse superlative.
— Puisque nous descendons à Mantes, attention! — dit Claude. — Nous allons être arrivés... — Prenons nos valises...
Au moment où il prononçait ces mots la machine sifflait, et quelques secondes
plus tard le train stoppait en gare.
Claude sauta à terre le premier. \
Petit-Pierre le suivit, puis Laurent quitta le compartiment avec la lenteur et
la gravité qui convenaient à sa haute situation.
— Avant de nous en aller d'ici, — fit l'ex-matelot, — il faut savoir l'heure des trains pour le jour où nous partirons...
— C'est juste...
— Attendez-moi là deux minutes, je vais m'informer...
Claude se dirigea en courant vers le bureau du sous-chef de gare, qu'il trouva lisant le Petit Journal.
— Un renseignement, monsieur, sil vous plaît — — lui dit-il en faisant le salut militaire.
— Tout à votre service, mon brave.
— A quelle heure passeront, d'ici à ce soir, les trains se dirigeant vers Paris?
— A deux heures vingt-cinq, quatre heures dix, cinq heures quarante-cinq, neuf heures quarante, dix heures trente-deux...
— En prenant celui de cinq heures quarante-cinq, quand arriverai-je à Paris ?
— A sept heures cinq...
— Merci, monsieur...
Et Claude rejoignit ses compagnons...
— Eh bien ? — demanda Laurent.
L'ex-matelot indiqua avec un sérieux complet des heures de fantaisie.
— C'est au mieux, — répliqua l'intendant, — au moins nous savons à quoi nous en tenir et nous agirons en conséquence.
— Seulement, — reprit Claude, — il y a un cheveu.
— Lequel donc?
— L'omnibus de Brolly, qui correspond avec le chemin de fer, ne part qu'à cinq heures du soir....
— C'est un petit malheur... — Nous visiterons la ville pour passer le temps... Les deux hommes et l'enfant quittèrent la gare, à la grande surprise de l'employé qui se voyait donner à Mantes des billets à destination du Havre.
— 11 fait chaud... — dit Laurent, — je vous offre un verre de bière... ^ Voilà j ustement à vingt pas un hôtel de bonne mine avec un café. . . — Allons-y. . .
Le valet de chambre prit les devants.
Claude venait ensuite avec Petit-Pierre.
Tout à coup l'ex-matelot trébucha, poussa un cri et tomba sur son genou.
Laurent se retourna et rebroussa chemin en demandant :
— Qu'y a-t-il donc?
— Oh I moins que rien, — répondit Claude, — j'ai posé le pied à faux sur un caillou... Ça m'a fait mal dans le premier moment, et même ça me fait mal encore, mais ce n'est qu'une /«c/^«we...
En disant ce qui précède, l'ex-matelot voulut se relever. 11 retomba en poussant un nouveau cri.
— Tonnerre do Brest ! — fit-il ensuite^ — je crois que je me suis foulé la cheville!...
— Ahl mon Dieu!... Ah! mon Dieu! — glapit Laurent. — La cheville foulée!... Quel guignon! — Si nous n'étions pas descendus ici, pourtant, ça ne serait point arrivé!...
Il disait cela tout haut, mais il pensait tout bas :
— Yoilà une foulure venue fort à propos. — Elle nous forcera mieux que n'importe quoi à prolonger indéfiniment notre voyage...
— Mauvaise chance! — reprit Claude. — C'est ça delà g-uigne! — Je souffre comme un damné!... — Tonnerre de Brest!... Aidez-moi donc à me mettre debout... — Je dois avoir la mine ridicule d'un oiseau pris au lacet par une patte !I
Laurent d'un côté, Petit-Pierre de l'autre, soutinrent l'ex-matelot qui, se cramponnant à eux, parvint à se dresser sur une jambe.
— Soutirez-vous toujours beaucoup? — lui demanda l'intendant d'un air de grand intérêt.
— Si je souffre? — s'écria-t-il. — Ah! sacrebleu, je le crois bien! — Il me semble que je reçois cinquante coups de trique sur la cheville...
— Qu'allons-nous faire?
— Conduisez-moi d'abord au café en face où je pourrai m'asseoir... Nous verrons après...
Claude, dont ses compagnons maintenaient l'équilibre, se dirigea vers V Hôtel de la Gare, en sautant sur un pied et en poussant des : Aïe! formidables à chaque mouvement.
L'hôtelier, debout sur le seuil de sa maison, avait assisté à la petite scène qui précède.
Il accueillit avec empressement les voyag-eurs et installa Claude sur une des chaises placées devant le café.
— Servez-nous de la bière, — commanda Laurent. — Nous mourons de soif.
— Buvez de la bière tant qu'il vous plaira, — fit Claude, — moi je préfère un peu de rhum... J'ai le cœur tout chaviré... Ça me remettra...
Le rhum et les bocks furent apportés.
— Maintenant, monsieur l'aubergiste, — reprit Laurent, — il est certain que nous passerons la nuit chez vous... — Envoyez, s'il vous plaît, chercher un médecin et donnezrnous trois chambres...
— Deux suffiront... — interrompit l'ex-matelot, — Petit-Pierre couchera près de moi...
— Très bien, — répliqua l'hôte, — on va courir chez le docteur et préparer les chambres.
— C'est ça... — répondit Claude. — Vrai, je ne serais pas facile de m'éten- \ dre un peu sur mon lit... » ;
Au bout de cinq minutes une servante vint annoncer que tout était prêt. \
— A quel étage? — demanda le blessé. j
— Au premier ;
— Ça va être le diable pour monter... \
— Vous vous appuierez d'une main sur la rampe de l'escalier, mon cher '>, monsieur, et de l'autre sur mon épaule... — Ça ira tout seul... — H n'y a que \ douze marches... |
— Allons-y 1 \ Claude se leva en se cramponnant à l'hôtelier et gravit les douze marches, non ' î
sans pousser des plaintes sourdes, des grognements et des jurons. 5
Jurons et grognements redoublèrent tandis qu'on le déshabillait et qu'on le
\ couchait. — Les To7i7ie?'re de Brest! se succédaient sans interruption sur ses lè~
; vres, et ne cessèrent que lorsqu'il se trouva dans une position horizontale. \ — Voilà, monsieur le docteur... — fit la servante en ouvrant au médecin la
l porte de la chambre.
; Ce médecin, type absolument démodé et qui ne se rencontre plus, même en
; province, que de loin en loin, était un vieux petit homme maigre, à figure en
l lame de couteau.
\ Ses cheveux, d'un gris argenté, tombaient sur le collet d'une redingote noire
I trop longue que de nombreuses années de service avaient rendue luisante. I II portait un chapeau de forme basse, à larges bords, des lunettes montées
\ en argent, et il s'appuyait sur une solide canne à pomme d'ivoire. \ En entrant dans la chambre, il ôta son chapeau, regarda tout le monde, fit
\ un petit salut, se dirigea vers le lit sans prononcer une parole, tira de sa poche
; une ample tabatière de buis, prit une prise énorme, éternua, et dit à Claude : I — C'est vous qui êtes le patient? — mon ami?...
l — Oui, monsieur...
{ — Je le savais..,.
'^ — Alors, — s'écria Claude en riant, — pourquoi me le demandez-vous?
î — Pour enêtre plus sûr... — Vous êtes tombé?...
l — Oui, monsieur.
I — Je le savais... — On m'a dit tout cela... — Et vous croyez avoir la cheville
' démises
i — Oui, monsieur...
I — Voyons un peu...
'■; Le docteur découvrit la jambe de Claude et promena rudement ses doigts,
l du genou jusqu'au cou-de-pied.
l Quand il atteignit la cheville, l'ex-matelot poussa des hurlements de
\ possédé.
— Je vous fais mal, n'est-ce pas? — demanda le médecin sans interrompre son massage.
— Tonnerre de Brest! je le crois bien...
— Je le savais, mais j'ai besoin de me rendre compte, et je vous engage à crier moins fort si vous ne voulez me rendre sourd...
Le médecin continua pendant une ou deux secondes, puis il s'arrêta et formula d'un ton d'oracle :
— Ni luxation, ni foulure... en somme rien de bien grave.
— Ah ! tant mieux ! — murmura Laurent très déconfit.
— Quel bonheur! — s'écria Petit-Pierre transporté de joie.
— Enfin, monsieur le docteur, reprit Claude, — qu'est-ce que j'ai?
— Un froissement de la gaîne du tendon avec une légère distension des lig-aments, ce qui occasionne les vives douleurs que vous ressentez.
— Et le moyen de me guérir?
— Rien déplus simple... frictionner pendant une demi-heure, trois fois par jour, à l'huile de camomille camphrée... — recouvrir ensuite de ouate la partie malade... — L'ordonnance n'est point compHquée... — le médicament se trouve chez tous les pharmaciens..
— Quand pourrai -je marcher?
— Dans trois ou quatre jours... — Je vous dirai cela demain d'une façon plus positive, mon bon ami. — C'est six francs que vous me devez pour ma visite. . .
— Monsieur Laurent, donnez six francs, s'il vous plaît. — Monsieur le docteur, je vous remercie bien...
Le médecin s'offrit une nouvelle prise, empocha les six francs et répliqua : — Ne me remerciez pas... — La science se doit à tout le monde... — D'ailleurs je suis payé...
Il salua à la ronde, comme en entrant, et s'en alla, accompagné jusqu'au bas de l'escalier parle maître de l'hôtel et par Laurent.
A peine ce dernier avait-il quitté la chambre que Claude dit vivement et à voix basse :
— Petit-Pierre, avance ici, mon bonhomme...
— Me voilà, monsieur Claude... — fit le mousse en s'approchant. — Que voulez-vous?...
— Donne-moi ma montre...
— Où est-elle ?
— Dans la poche démon gilet... la chaîne est amarrée au troisième bouton.
— La voici, monsieur Claude... — dit l'enfant en lui mettant l'objet dans Ja main,
L'ex-matelot regarda le cadran.
— Quatre heures moins dix... -^ murmura-t-il. — C'est bon... — Nous avons du temps devant nous...
Laurent rentra dans sa chambre.
— Eh! bien, mon pauvre camarade, — fit-il, — vous voilà donc sur le flanc pour trois ou quatre jours ! ! — Adieu la visite à l'oncle !... Adieu les vieux vins de la cave et les lapins sautés! — C'est ça qui est vexant! !
— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur Laurent, — repriqua Claude, — il faut se faire une raison... — Je prendrais tant bien que mal mon parti de la chose si je ne souffrais pas tant...
— Nous allons y mettre ordre... — Petit-Pierre ira tout à l'heure chez le pharmacien, chercher de l'huile de camomille camphrée et une feuille de ouate.. . — Je vous frictionnerai moi-même, et de toutes mes forces, je vous le promets...
— Ah! monsieur Laurent, vous êtes bon !
— Du tout. . . — Il se faut entr'aider. . . c'est la loi de nature. . . — N'en feriez- Yous pas autant pour moi?...
— Bien sûr que si...
— Vous voyez que c'est tout simple... — Je vous quitte un moment... — Je vais dans ma chambre qui touche à la vôtre... — J'ai à écrire...
Claude frissonna d'inquiétude.
— Écrire ?... — répéta-t-il. — Vous avez à écrire?...
— Sans doute...
— A qui donc?
— A M. Fabrice... — Je veux lui envoyer une dépêche pour lui apprendre votre accident et notre arrêt forcé à Mantes.
— C'est ma foi vrai... — répliqua Claude du ton le plus naturel. — II faut prévenir le patron... — C'est votre devoir... Je n'y pensais plus... — Allez écrire votre dépêche, monsieur Laurent. — Allez!...
L'intendant sortit.
Dès que la porte se fut refermée derrière lui, Claude prit les mains de Petit- Pierre assis à son chevet.
— Ecoute-moi, mon mousse, — lui dit-il; — écoute-moi de toutes tes forces ! . . .
— Je vous écoute, monsieur Claude...
— Et comprends moi bien...
— Je vous comprendrai, soyez tranquille...
— Il ne faut pas que M. Liurcnt porte au télégraphe sa dépêche pour le pa^s tron!... Il ne faut pas!...
— Comment l'en empêcher?...
— Je m'en charge... ou plutôt nous nous en chargeons, toi et moi...
— Qu'aurai-je à faire? ^
— Place-toi en sentinelle sur le carré et, lorsque AI. Laurent sortira de sa
Il se laissa tomber à genoux, ea tendant vers Claude ses mains jointes et eu b;ilbiUiant : fPaf»e 742.)
chambre, explique-lui que je le prie d'entrer dans la mienne, ayaul quelque chose à lui dire... quelque chose de très presé,..
— Oui, monsieur Claude...
— En faction, mon mousse!
Petit-Pierre ouvrit la porte, descendit l'escaher très bruyamment, le remonta sur la pointe des pieds et s'installa sur le carré, ainsi que le voulait la consigne donnée par Claude Marteau.
T-IV. 9'2. F. ROV. éditeur.
Rejoignons Georges Vernier et le docteur V... que nous avons vus monter en voiture à la porte de ce dernier.
Le cocher, stimulé par la perspective d'une rémunération relativement
énorme, fouetta son cheval blanc d'écume. \
Le pauvre animal était fatigué, mais il avait du sang-, — il se remit en marche
avec autant d'ardeur que lorsqu'il était parti d'Auteuil. j
— Cher et grand maître — murmura Georges en serrant les mains de son i vieux compagnon. — j'étais un homme perdu si vous n'aviez point consenti à i me venir en aide !
— Voyons, mon enfant, calmez-vous, — répliqua le savant... — Le calme \ est une grande force ! Grâce au calme on résout des problèmes qui semblaien j insolubles, on évite des malheurs qui paraissaient inévitables. l
\ — Je le sais, cher maître... — Je voudrais vous obéir... Je voudrais être \
l calme et maître de moi... — Je ne peux pas! ;
' — Je vous renouvelle ma question : — Quel coup vous frappe ou vous <
\ menace? \
', Georges, en phrases rapides, entrecoupées par des sanglots, raconta à son \ \ ancien professeur ce qui se passait à la maison de santé au moment de son
\ départ. \
< Le docteur V... l'écouta avec une attention profonde. \
\ Cet homme, aussi bon qu'il était grand, se sentait douloureusement affecté ;
I du désespoir dans lequel se trouvait un de ses élèves de prédilection. \
\ — Que pensez-vous de l'état de M""* Delarivière ? — demanda Georg-es en \
\ achevant. |
\ — Il me semble grave, — répondit le docteur V... — Mais avant de me \
'< prononcer il faut que je voie la malade... \
\ La voiture s'arrêta devant la grille de la maison de santé. s I Elle avait parcouru le trajet de la rue Souftlot à la rue Raffet en trente-cinq
; minutes. \
\ Georges donna cent francs au cocher et entra dans le parc avant le savant. \
'> Il respirait difficilement et ne se soutenait que par un effort de sa volonté j
I tant son angoisse morale agissait sur son être tout entier. , |
\ Qu'allait-il apprendre? ;
Peut-être que Jeanne était morte et qu'Edmée, sur le cadavre de sa mère, I venait de perdre à son tour la raison?..
Il aurait voulu franchir d'un seul élan l'espace qui le séparait du pavillon.
mais par déférence pour l'âge de son compagnon il lui fallait ralentir sa
mar'^lx'.
Les instructions de Georges avaient été suivies par le docteur Schultz avec autant de promptitude que d'intelligence.
Le jeune médecin s'était empressé de préparer à la pharmacie une potion à base d'émétique.
Cette potion, administrée àM"^ Delarivière, produisit presque aussitôt l'effet attendu.
Jeanne parut soulagée.
Elle souffrait moins ; — le calme subit du corps en fournissait la preuve irrécusable.
Plus de convulsions : plus de contractions nerveuses des membres.
Seulement le regard conservait une fixité étrange, et les prunelles restaient vitreuses.
— Docteur, docteur, voyez donc, — murmurait Edmée accroupie au pied du lit, — les yeux de ma mère m'épouvantent.
Un bruit de pas rapides se fit entendre dans l'escalier. \ — C'est monsieur le directeur... — s'écria le médecin-adjoint.
\ Et il se hâta d'ouvrir la porte.
Edmée voulait courir au-devant de Georges ; elle n'en eut pas la force; une \ défaillance physique absolue la clouait à sa place.
Georges franchit le seuil et s'élança près de Jeanne. l Le docteur V... venait derrière lui. — Il s'approcha du ht.
Edmée, tombant à ses genoux, balbutia, les mains jointes :
— Ahl sauvez-la ! Sauvez ma mère !
Le vieux professeur releva la jeune fille et lui répondit :
> — Je suis venu ici pour cela... — Courag-e et patience, mon enfant...
Georges regardait successivement Jeanne et le médecin célèbre. \ Ce dernier attachait sur la malade un coup d'œil long et perçant qui semblait
I doué d'une lucidité plus qu'humaine.
\ Ce premier examen achevé, il se pencha, écarta les draps qui couvraient la
; poitrine de madame Delarivière et appuya son oreille à l'endroit du cœur. \ Ceci fait, il se redressa et entr'ouvrit les lèvres de la folle.
— Les dents serrées... les gencives blanches... — murmura-t-il. Son front se plissa.
Il ajouta tout haut, en se tournant vers le médecin-adjoint : l '>
— Vous avez fait prendre de l'émétique à la malade, ainsi que l'avait ordonné le docteur Vernier?
— Oui. maître.
l — Vous avez obtenu les résultats souhaités? î Le docteur Schultz répondit affirmativement. \ — Vous les avez conservés, je pense? \ — Oui. maîtio.
iô'd
— J-e désire les voir...
; Le médecin-adjoint sortit de la chambre et y rentra presque aussitôt, tenant
} une cuvette à la main.
\ L'illustre savant tira de sa poche une loupe et étudia longuement, avec per-
i sistance, le contenu de cette cuvette.
I (leorges, haletant, ne le perdait pas de vue el cherchait à lire ses secrètes
I pensées sur son visage. — Ce visage devenait de plus en plus sombre.
} Dans la chambre régnait un silence de mort, coupé seulement par la
.' respiration bruyante de la folle.
î Soa[ nnt examen achevé, le vieux professeur releva la tète.
; Il était d'une pâleur livide.
; Son regard — dont l'expression habituellement si bienveillante était devenue
sévère — se porta successivement s'ur Georges et sur le docteur Schultz; puis, ; dune voix basse et triste qui donna le frisson à ses auditeurs, il dit : ; — Ahl messieurs, qu"avez-vous fait? qu"avez-vous fait?...
Georges, frappé d'étonnement et glacé de terreur, balbutia : ; — Quelle faute nous reprochez-vous?...
; — Une faute qui serait un crime, si elle n'était involontaire...
i — Parlez I... au nom du ciel... parlez !...
I — Cette malheureuse femme se meurt, empoisonnée par vous !
EJmée, en entendant cette accusation terrible, poussa un sourd gémissement
et s'abattit presque inanimée sur le pied du lit.
— Empoisonnée I — répétèrent à la fois Georges et le docteur SchuUz. Puis Georges, tremblant, presque fou, contraint de s'appuyer au dossier d'un
fauteuil pour ne pas tomber, balbutia d'une voix étranglée :
— Oh! mon maître, ce mot effroyable, vous ne l'avez point prononcé, ou vous le retirez, n'est-ce pas ?
— Je l'ai prononcé, mon enfant, hélas! et je le maintiens... — Les doses du poison par lequel vous espériez provoquer la guérison étaient trop fortes et devaient fatalement amener la mort !...
— Non! cent fois non! — reprit le jeune homme avec une fiévreuse énergie. — Je ne suis coupable ni d'imprudence ni d'erreur! — Dans l'un et l'autre cas, c'est que je serais fou, et malgré l'épouvante inouïe qui paralyse en ce moment mon cerveau, je sens que j'ai toute ma raison... — Le traitement ordonné par moi était d'une simplicité presque élémentaire,.. — Je préparais moi-même le médicament... — Le docteur Schultz s'est joint à moi pour en
i étudier la force... Il ne pouvait empoisonner Jeanne !...
; — Cela est vrai, je l'affirme!... Je l'affirme sur l'honneur! — appuya
; le médecin-adjoint qui tremblait lui-même.
l L'illustre professeur étendit la main vers la cuvette.
j — A quoi bon lutter contre révidcncc? — répliqii.i-t-il d'un ton presque
dur. — A quoi bon nier la lumière? Avez-vous donc des yeux pour ne point voir? — La preuve de ce que j'avance esl là!... preuve irrécusable, indiscutable ! — L'émétique a fait son œuvre, et le nombre des filets de sang prouve la violence du poison.
— Maître, — s'écria Georges, — pour moi vous êtes la vivante incarnation de la science et de la vérité, et cependant il me faut vous contredire... La faible dose de belladone administrée par nous à madame Delarivière n'a pu déterminer la présence des filets de sang- que vous signalez...
— Je l'affirme ! — répéta Schultz.
Le docteur V... haussa les épaules.
— Ah çà ! — répliqua-t-il avec amertume. — vous êtes donc véritablement devenus fous tous deux, messieurs! — La belladone, dites-vous I — Qui vous parle de la belladone? Ne voyez-vous pas que cette malheureuse femme, si elle meurt, mourra tuée par l'un des plus terribles poisons végétaux connus, le Datura stramonium, que vous avez employé sans prudence, sans discernement, comme des écoliers... comme des enfants!
Georges Vernier et le docteur Schultz se regardèrent effarés.
— h% Datura stramonium! — répétèrent-ils tous deux à la fois.
— Eh! vous le savez bien! — continua violemment le professeur. — C'est lui, c'est le Batura stramonium qui seul a déterminé les vertiges de la malade et les contractions musculaires!... C'est lui, toujours lui, qui la rend inerte, insensible!... Ce regard terne, ces prunelles vitreuses sont son ouvrage!... — Présomptueux savants, avez-vous donc oublié jusqu'au dernier mot ce qu'autrefois vous aviez appris?... Les symptômes de l'empoisonnement parle Daliira stramonium vous crèvent littéralement les yeux!... — Etes-vous devenus assez incapables pour les méconnaître?...
— Maître, — répondit Georges, — devant votre autorité, je m'incline... — Vous ne pouvez vous tromper... vous ne vous trompez pas!... Mais permettez à votre humble élève de vous adresser une question...
— Celle-ci : — Qui donc a versé le poison dont vous reconnaissez la présence ?
— Vous...
— Non! non!... et cent fois non!! — s'écria le jeune docteur. — Pas une goutte de Datur a stramonium, je vous l'affirme et je vous le jure, n'est entrée dans les médicaments administrés par moi à M°" Delarivière... — Douter de ma parole serait douter de mon honneur ! !...
Le savant illustre regarda Georges bien en face. La sincérité du jeune homme était évidente.
— Je ne soupçonnais pas, je ne pouvais soupçonner la droiture de vos intentions, — dit-iL — Je ne doutais que de votre prudence... — Vous affirmez et je ne doute plus...
— Merci, maître!... — s'écria Georges.
— Vous prépariez vous-même la dose de belladone? — reprit le docteur V.. .
— Moi-même I
— Toujours?
— Oui, toujours... sans exception.
— Est-ce vous qui la mêliez au breuvage de la malade?
— Le docteur Schultz, que voici, se chargeait de ce soin... — La carafe était remplie de tisane matin et soir... — On l'apportait ici et M"' Delarivière buvait à son g'ré...
— La chambre oii nous sommes est-elle habituellement fermée?...
— Non, maître, jamais.
— Quelles personnes ont le droit d'en franchir le seuil?
— M"^ Delarivière, M"^ Baltus, le docteur Schultz, moi et l'infirmière de service.
Pendant ce dialogue, Edmée était rentrée peu à peu en possession d'ellemême.
Palpitante, anxieuse, elle écoutait.
En ce moment elle quitta le lit sur lequel nous savons qu'elle s'était jetée, et s'approcha du médecin célèbre.
— Maître, — lui dit-elle d'une voix suppliante, — vous discutez et ma mère agonise... — Vous connaissez la cause du mal, vous pouvez donc indiquer le remède... — Soulagez et sauvez ma mère !... C'est à cela qu'il faut penser!
— Ah! chère enfant, — répliqua le vieillard en attirant à lui la jeune fille et en l'embrassant sur le front, — vous devez nous trouver cruels, mais j'avais besoin de savoir... — Maintenant la discussion est finie... le moment d'agir est venu...
— Maître, soyez béni! — balbutia M"" Delarivière en joignant les mains.
— Monsieur Schultz, — demanda le docteur V... — combien avez-vous administré d'émétique?
— Environ vingt centigrammes.
— Bien, mais cet agent ne suffit pas puisque nous ignorons la dose de poison absorbée... Préparez à l'instant une décoction de noix de galle ou de tannin, et
faites apporter de l'eau tiède... — Il faut dégager l'estomac de nouveau et le i
dégager complètement. |
Le médecin-adjoint quitta la chambre aussitôt. |
Le docteur V... fit deux pas vers le lit. |
La respiration de la folle était toujours haletante ; ses regards restaient fixes; \
— cependant les contractions des muscles de la face diminuaient : — Le visage \
exprimait une moins profonde angoisse. \ I — Mon enfant, — dit le vieux savant au jeune homme dont les larmes cou-
< laient sans qu'il en eut conscience, — écoutez, et répondez-moi... \
j — Interrogez, maître... — murmura Georges en essuyant ses yeux. — Je \
vous répondrai comme je répondrais à Dieu... \
— Ètes-vous sûr du docteur Schultz ? |
— Oui, maître... |
— Vous le tenez pour un médecin instruit et pour un honnête homme?
— Pour l'un et pour l'autre, oui, maître... \
— M"' Baltus est-elle parente de M""^ Delarivière? \
— -\on, ce n'est pas une parente, c'est une amie dévouée... — Elle a le plus immense intérêt à la guérison de Jeanne, et les motifs de cet intérêt vous sont connus. — Maître, pourquoi me demandez-vous ces choses?
— Parce que j'ai la triste certitude que nous sommes en présence d'un crime...
— Un crime? — répéta Georges stupéfait.
— Oui, une main criminelle empoisonne M""' Delarivière. Edmée tomba sur ses genoux, cacha son visage dans ses mains et éclata en
sanglots convulsifs.
— Mais c'est horrible, ce que vous dites !... — s'écria le jeune médecin. — C'est horrible, et c'est impossible! Le soupçon ne saurait atteindre aucun de j j ceux que je vous ai nommés tout à l'heure, et ceux-là seuls sont admis auprès de | ! la malade... — Un crime, quel qu'il soit d'ailleurs, a forcément une raison , i d'être !... — On assassine par haine, par veng-eance, par cupidité !... — Qui donc l \ éprouverait pour Jeanne un autre sentiment que la bienveillance ?. . . — La pauvre i | femme n'a jamais offensé personne ; qui songerait à se venger d'elle ?... — Enfin \ \ de quoi pourrait-on la dépouiller??... Maître je vous le dis humblement, res- \ | pectueusement, mais avec une profonde conviction, des apparences menteuses \ \ vous abusent... vous êtes dans l'erreur... — Je ne crois pas au crime !... j
Le docteur Y... secoua la tête. l !
— Votre incrédulité ne m'étonne ni ne me blesse, mon cher enfant, — répliqua- ; ' t-il. — Sans doute à votre place je douterais comme vous ; mais ma conviction, l j ou plutôt ma certitude, reste entière... — Nous sommes en face d'une énigme i ' sombre ; nous en trouverons le mot I — Les ténèbres nous environnent , la lu- >' i mière se fera et vous verrez que j'avais raison... l
Edmée balbutia, en se tordant les mains : \
]^Ion Dieu... mon Dieu... mon Dieu... mais c'est à devenir folle!.,, folle
comme ma mère ! !...
En ce moment le docteur Schullz rentra, apportant la potion préparée par les ordres du savant.
Donnez... — dit Georges en étendant la main vers la tasse.
Le docteur V... intervint.
Non, mon enfant, — fît-il en s'adressant à son ancien élève, — à partir
de cette minute c'est moi seul qui soignerai la malade.
Georges s'inclina.
— C'est une décoction de noix de galle? — reprit le médecin célèbre.
— Oui, maître...
— Une cuillère, je vous prie...
— En voici une.
— Aidez-moi tous les deux... — 11 faut écarter doucement les dents de la malade... ensuite vous me laisserez faire.
Georges et le médecin-adjoint s'approchèrent du chevet de M""^ Delarivière, chacun d'un côté du lit.
Edmée, toujours agenouillée, priait de toute son âme.
La potion fut absorbée par Jeanne jusqu'à la dernière goutte.
— Maintenant, — dit le docteur V... — il ne nous reste plus qu'à attendre...
— Maître, — demanda Georges, — espérez-vous ?...
— Dans une heure, — répliqua l'homme illustre, — M"' Delarivière sera morte ou sauvée...
Tandis que ce drame sinistre se jouait à la maison de santé d'Auteuil, voici ce qui se passait à Mantes, à VHôtelde la Gare, où nous avons laissé trois de nos personnages importants.
Petit-Pierre s'était mis en faction sur le palier, ainsi que le lui avait ordonné Claude Marteau.
Il guettait le moment où Laurent sortirait de sa chambre pour aller porter au bureau du télégraphe la dépêche destinée à Fabrice Leclère.
Le mousse attendit une dizaine de minutes.
Monsieur rintmdant ne brillait point par le style et se mettait l'esprit à la torture pour formuler en un petit nombre de mots la nouvelle qu'il voulait apprendre à sou maître.
Enfîn, après bon nombre de tâtonnements et de ratures, il parvint à s'expli- (jucr d une façon compréhensible sans dépasser le nombre des vingt mots réglementaires.
Si dans uae heure je n'étais pas sorti, vous iriez trouver le commissaire. (Page 747.)
Petit-Pierre commençait à trouver le temps long-, quand la porte s'ouvrit et quand Laurent parut, le parfait contentement de lui-même peint sur le visage, et tenant à la main un papier plié en quatre.
L'enfant se dirigea vers lui.
— Ah ! te voilà, jeune mousse... — dit l'intendant d'un ton protecteur.
— Oui, monsieur Laurent, pour vous servir.. .
— Tu as été chez le pharmacien?...
— J'en arrive, monsieur Laurent, et j'ai rapporté ce qu'il fallait.
LiV. 93. P- ROY, éditeur.
— Bon. — Je vais au téléi^raphe... en revenant je frictionnerai mon compère Claude à tour de bras, afin de le remettre sur pied le plus tôt possible...
— Oui, monsieur Laurent, mais mon patron vous prie d'entrer une minute dans sa chambre avant de sortir...
— Tiens, pourquoi donc ça?
— Paraîtrait qu'il a quelque chose de très pressé à vous dire...
j — Quelque chose de très pressé? — répéta l'ex-valet de chambre.
— Oui, monsieur Laurent. ; ^ — C'est bon... j'y vais.
'< Et Laurent un peu intrigué entra chez Claude, suivi du mousse qui referma
I la porte derrière lui.
I L'ancien matelot était étendu dans son lit, la couverture relevée jusqu'au
I menton. s
Sa chevelure crépue, son visage énergique, bronzé par le soleil et le vent, se \ détachaient en vigueur sur l'oreiller.
\ Il faisait entendre une sorte de plainte sourde et continue. I
l — Ah çà! compère, — demanda Laurent, — ça ne va donc pas mieux?...
— Non, tonnerre de Brest, ça ne va pas mieux ! — répliqua le matelot, — il me semble qu'on m'enfonce dans la chair un cent d'aiguilles autour de la cheville, et toute ma jambe s'engourdit...
— C'est un elfet naturel de la chose... — Il ne faut pas vous inquiéter...
I Le docteur qui vous a visité me paraît un vieux singe très malin, et la friction
vous soulagera...
\ — J'y compte ma foi bien, et je vous remercie d'avance... ;
] — Petit-Pierre m'a dit que vous vouliez me parler tout de suite d'une chose
î pressée. /
i — Oui. monsieur Laurent... '
; — Alors je suis venu avant de sortir, et je vous écoute, mais dépêchez-vous...
j il faut que j'aille au télégraphe pour ma dépèche. ' — Ah: bah!... Vous avez bien le temps.
— Mais non... mais non... je tiens à ce que M. Fabrice la reçoive de très I bonne heure...
Claude Marteau se souleva dans son lit. j Petit Pierre? — dit-il. |
— Patron?
I — La clef est sur la serrure, n'est-ce pas?... |
— Oui, patron...
i — Ferme la porte à double tour...
\ — C'est fiiit. patron... l
— Binn... — maintenant, donne-moi la clef...
— La voici, patron.