CECI EST MON TESTAMENT
Il réfléchit ensuite pendant une ou deux secondes, puis d'une main sûre et rapide, en homme sachant bien ce qu'il veut et n'hésitant point sur la forme à donner à sa volonté pour la rendre inattaquable, il écrivit ses dispositions suprêmes, qui couvrirent le recto et une partie du verso d'une feuille de papier timbré.
Après avoir relu attentivement cet acte sur lequel ne se trouvaient ni renvoi, ni rature, il en fit une copie sur une seconde feuille à l'effigie du fisc.
Il écrivit ensuite deux lettres.
La première portait l'adresse de son fondé de pouvoirs à New-York, et traitait des aff'aires relatives à la liquidation projetée de sa maison de banque.
Le destinataire de la seconde était nn de ses anciens camarades de collège, resté son ami et devenu notaire à Paris.
Il glissa l'un des exemplaires de son testament sous la même enveloppe que cette lettre, et traça la suscription suivante ;
« Monsieur Percier,
» notaire,
)) PaiH Louis-le-Grand, n° 9
à Paris. »
Il mit les deux lettres Tune sur l'auire, — celle destinée an notaire se trouvant en dessus, — et il les laissa à côté de l'encrier.
Enfin il plia en quatre le double du testament, le serra dans sou portefeuille et, l'esprit allégé d'un poids énorme, il se dirigea vers la chambre voisine dont il était. sorti depuis près de deux heures.
Jeanne dormait, mais d'un sommeiHiévreux, peuplé de songes effrayants.
Son visage, marbré de rougeurs inégales, exprimait l'épouvante.
Ses mains s'agitaient dans le vide, comme pour repousser une vision hostile, et de grosses larmes tombaient une à une de ses paupières closes, au moment où M. Delarivière franchissait le seuil.
Très étonné et très inquiet de ces symptômes inattendus, le banquier s'élança vers le lit, saisit les mains de la jeune femme et les pressa dans les siennes, en s'écriant :
— Jeanne... chère Jeanne... réveille-toi...
Madame Delarivière ouvrit aussitôt les yeux. — Sa douce et charmante figure reprit son expression habituelle, et elle murmura d'une voix très basse :
— Dieu soit loué ! ce n'était qu'un rêve I
XVJI
Quelques-unes des paroles échangées entre M. Delarivière et sa compagne en chemin de fer et dans la chambre de l'hôtel du Grand-Cerf^ ont fait certai- \ nement soupçonner à nos lecteurs qu'il existait dans la vie de ces deux persou- \ nages importants de notre récit un côté mystérieux.
\ Nous devons à cet égard une explication et nous allons la donner brièvement.
< Celle que le banquier appelait sa femme n'avait aucun droit à ce titre,
j Edmée. leur enfant chérie, était une fille naturelle.
\ Comment M. Delarivière, éprouvant pour Jeanne autant de respect que d'ado-
\ ration, — (double sentiment dont elle était digne), — et professant pour Edmée
i;:i véritable cuUe, n'avait-il pas régularisé depuis longtemps, par le mariage, ]:i siluation de la mère et de la fille?
Ln rapide coup d'oeil sur le passé va répondre à cette question. Vinal-deux années auparavant Maurice Delarivière, associé à une maison de banque de Paris et possédant à cette époque un demi-million, s'était épris d'une jeune fille sans fortune, mais d'une éclatante beauté, et l'avait épousée en lui reconnaissant un apport dotal de cent cinquante mille francs dont elle conservait, par contrat de mariage, la pleine et entière disposition.
Le choix de M. Delarivière était un choix funeste.
La jeune fille à laquelle il venait de donner son nom cachait sous une apparence angélique les pires instincts et les plus déplorables aspirations. — Lssue d'une honorable famille, et n'ayant eu chez ses parents que de bons exemples sous les veux, elle avait la nature d'une courtisane.
Six mois après son mariage elle prenait un amant et s'affichait avec tant d'impudence que M. Delarivière, malgré sa confiance aveugle, dut s'apercevoir de la trahison.
Il se battit avec l'amant de sa femme, le blessa dangereusement et, après avoir ainsi lavé selon le monde la tache faite à son honneur, il eut la faiblesse de iiardonner à l'odieuse créature cause de ce duel.
Six mois encore s'écoulèrent, et de nouveau M. Delarivière acquit la preuve qu'il était trompé.
Le complice cette fois était l'un de ses amis intimes, un homme en qui il croyait comme en lui-même, et qui lâchement abusait de sa confiance.
Vn second duel eut lieu.
Le sort des armes se déclara pour l'amant contre le mari.
M. Delarivière reçut en pleine poitrine un joli coup d'épée qui le tint pendant six semaines entre la vie et la mort, et plus près de la mort que de la vie.
Quand il fut hors de danger il apprit que sa femme, profitant des circonstances qui lui laissaient une entière liberté d'action, s'était fait remettre les cent cinquante mille francs de sa dot et avait quitté Paris, emportant avec elle un gymnàsiarque du Cirque, une façon de Léolard dont les maillots couleur de chair et les caleçons de velours rouge à paillettes d'or lui faisaient tourner la tète.
Où étaient les fugitifs?
Loin de la France, à coup sûr, en train de croquer les cinquante mille écus mais personne ne pouvait dire en quel lieu.
L'effrayant cynisme de la misérable avait guéri M. Didarivière de son amour. — Il résolut d'oublier une créature qui ne portait son nom que pour le traîner dans la boue. — Il ne chercha point à savoir ce qu'elle était devenue, mais il demeura profondément triste, avec cette conviction douloureuse que le passé étendrait sur tout son avenir un voile sombre.
Cela dura deux ans.
Un jour, au bout de ce temps, M. Delarivière rencontra, dans une maison où il était familièrement reçu, une très jeune personne, blonde, aux yeux bleus, presqu'une enfant, qui venait donner des leçons aux filles du maître du logis.
M. Delarivii^re s'intéressa tout d'abord et sans arrière-pensée à cette enfant si jolie et si simple, et qui semblait si pure.
Il s'inform.a.
Jeanne Tallandicr avait seize ans. — Elle était orpheline, absolument honnête, n'avait pour toute famille qu'un frère aîné, aussi pauvre qu'elle, courageux et bon travailleur. — Elle vivait du produit modeste de ses leçons, et se trouvait heureuse dans cette extrême médiocrité.
Quelques semaines se passèrent.
M. Delarivière, d'une façon presque inconsciente, faisait en sorte de se trouver chaque jour sur le chemin de la jeune maîtresse de piano.
Un beau soir il découvrit avec stupeur qu'il était amoureux, amoureux sérieusement, éperdument, cent fois plus enfin qu'il ne l'avait été à l'époque de son mariage.
— Si je suis aimé, — se Jit-il, — le bonheur est là... — Mais serai-jc aimé ?
En même temps une grande inquiétude s'emparait de lui.
Jeanne Tallandier était âgée tout au plus de seize ans. — Il en avait, lui, quarante-deux.
N'était-ce point un obstacle infranchissable?...
M. Delarivière ne songeait même pas qu'il était riche et que la fortune aplanit bien des obstacles.
Il estimait trop la jeune fille pour croire une minute que la question d'argent pût exercer sur elle la moindre influence.
Nous n'avons pas à entrer ici dans les détails rétrospectifs d'un roman d'amour.
Malgré son âge M. Delarivière était très beau, et d'une beauté particulièrement sympathique.
L'orpheline vivait dans un isolement absolu. — Elle n'avait auprès d'elle personne pour lui dire de se défier d'une tendresse qui ne pouvait recevoir ni la consécration légale, ni la consécration religieuse.
Maurice lui plut. Elle le lui laissa voir naïvement ; elle écouta l'aveu de son amour avec une candeur dont les sceptiques auraient pu sourire, mais qui n'en était pas moins réelle et touc4iante.
Il n'y eut point séduction d'une part, faiblesse coupable de l'autre ; il y eut l'union absolue de deux êtres aussi bons l'un que l'autre et qui semblaient faits l'un pour l'autre.
Jeanne n'avait pas de craintes et pas de remords, sentant bien qu'elle se donnait pour toujours à un honnête homme.
M. Delarivière reçut en pleine poitrine un joli coup d'épée.
Maurice se disait :
— J'ai le droit de prendre cette enfant qui m'aime... — Si Dieu demain me rendait libre, demain elle serait ma femme...
Lorsque Jeanne lui appartint, M. Delarivière ne songea pas un instant à faire de sa maîtresse ce qu'on appelle une fille entretenue. — La vie en commun, l'existence à deux, qui prouve la confiance et l'estime, lui parut seule digne d'elle et de lui.
Mais cette vie à deux ne pouvait manquer de provoquer un certain scandale
LiV. 10 F. ROY, éditeur.
iO
LE Mh:r)ECIN DES FOLLES
(liins hî monde parisitMi, où personne n'ignorait le mariage de Maurice et la fugue :
î (le sa femme. \
\ En conséquence, l'amant de Jeanne Tallandier réalisa sa fortune et résolut '
\ d'aller se fixer en Amérique et d'y fonder une maison de banque. ;
' !Mais, ;ï présent que son plus ardent désir était d'épouser sa jeune compagne, \
il avait un intérêt immense à savoir si madame Deîarivière était vivante ou \
[ morte, et à se tenir au courant de ses faits et gestes. i
l Aussi, avant de partir pour New-York, il s'aboucha avec un ex-agent de la l
\ police de sûreté, jouissant d'une célébrité très grande ; il lui remit une forte \
l somme, le chargea des démarches à faire pour trouver la trace de la fugitive, et \
l lui promit une récompense pécuniaire importante le jour où ses investigations \
\ seraient couronnées de succès. \
\ Une fois en Amérique, M. Deîarivière présenta Jeanne comme sa femme, lui ;
'\ fit prendre son nom, et jamais nom ne fut porté plus dignement. )
\ La maison de banque était fondée et prospérait. |
\ Edmée vint au monde. \
\ C'était un lien nouveau s'unissant à des liens irréguliers sans doute, mais en ;
\ somme respectables, puisque la tendresse et le respect mutuels les rendaient \
I indissolubles. \
\ Une seule chose manquait au bonheur de ces deux créatures d'élite qui \
\ marchaient dans la vie appuyées Tune sur Vautre : — le mariage. j
'', L'ex-agent de la sûreté écrivait souvent. \
X II avait trouvé en Italie les traces de madame Deîarivière; — il savait que six \
\ mois après sa fuite elle habitait Venise avec son Léotard et s'y montrait fort \
\ excentrique, — mais c'était tout. — Immédiatement après il perdait la piste et \
'; ne parvenait point à saisir de nouveau l'extrémité du fil d'Ariane. \
;■ Dans une telle situation M. Deîarivière dut s'imposer le profond chagrin de ^
ne point reconnaître sa fille Edmée. — Il voulait pouvoir lui laisser sa fortune, {
' et personne n'ignore que la loi n'admet pas la reconnaissance des enfants adul- .; térins.
Nos lecteurs connaissent déjà la plupart des événements accomplis pendant \
dix-sept années. <
, Edmée fut mise en pension en France où ses parents vinrent la voir tous les >
deux ans. l
La fortune du banquier alla grandissant toujours et devint bientôt colossale, l L'ex-agent de police écrivait de loin en loin, — ne disait rien de neuf, et l demandait toujours de l'argent pour continuer les recherches. | M. Deîarivière lui adressait, par le retour du courrier, un mandat à vue, — l (juoiquene conservant aucun espoir de voir retrouver la piste égarée, et soup- | çonnant même qu'il pouvait bien être dupe du policier peu scrupuleux. l
5 Eu cela il se trompait. — L'agent entretenait bel et bien une correspondance
^ intéressante avec plusieurs d(; ses confrères habitant les principales villes de
l'Europe, et gagnait ses honoraires en conscience... I nie prouva d'ailleurs indiscutablement, ainsi que nous allons le voir...
XYIII
M. Delarivière, trouvant sa fortune plus que suffisante et voulant goûter eufin un repos bien gagné par de longues années de travail incessant, avait résolu de commencer la liquidation de sa maison, de venir en France retirer sa j&lle du pensionnat de Saint-Mandé, et de ne plus se séparer d'elle.
i L'époque du départ était fixée et le passage retenu sur un des grands vapeurs >
transatlantiques qui font le service entre l'Amérique et l'Europe.
I Le banquier reçut de son agent une lettre qui le remplit à la fois de stupeur |
l et de joie. ^
\ Un hasard quasi-providentiel avait permis de retrouver enfin la trace si j
l longtemps perdue de l'épouse fugitive. i
l Madame Delarivière, abandonnée par son gymnasiarque et devenue la mai- ]
I tresse d'un boyard, était morte en Russie dix-huit ans auparavant. i
I Le fait ne pouvait se révoquer en doute, — l'agent annonçait qu'il allait ?
> recevoir d'un jour à l'autre une expédition bien en règle et légalisée de l'acte de < \ décès, et qu'ill'adresserait sans letard à New- York. j
Le banquier lui télégraphia aussitôt de garder cet acte précieux pour le lui |
remettre en mains propres à Paris, ovi il allait se rendre. \
\ La nouvelle imprévue et inespérée avait, on le comprend, une double im- |
l por tance. \
l ')'une part, Maurice se trouvant libre pouvait régulariser sa position sans j
>, retard, et récompenser la tendresse profonde et le dévouement inaltérable de i
> Jeanne Tallandier en lui donnant son nom.
I D'autre part, madame Delarivière ayant cessé de vivre avant la naissance ;
d'Edmée, la jeune fille n'était point une enfant adultérine. — Il devenait ^
possible, non seulement de la reconnaître, mais de la légitimer par le ma- j I ri âge.
I Un avenir radieux, sans un nuage, sans un point noir, semblait désormais /
^ promis à Maurice et à Jeanne. '
Ils partirent, bien convaincus tous deux que le bonheur complet les attendait ;
eu France. \
Nos lecteurs savent le reste... j
Retournons à Melun, dans la chambre de l'hôtel du Gnoul-Cerf, \
— Dieu soit loué ! Ce n'était qu'un rêve ! — avait murmuré madame Delà- l rivière eu se réveillant. <
— Un rêve ! — répéta Maurice en couvrant de baisers les mains de Jeanne, | — il était donc bien terrible, bien effrayant, ce rêve?... j
I — Oui, bien terrible... bien effrayant... — répondit la jeune femme. — J'as- [
l sistais à mes propres funérailles... — Je te cherchais auprès de mon cercueil et l
l je ne te trouvais pas... — Notre enfant était seule au monde... orpheline et sans |
i nom... abandonnée... perdue... dépouillée de tout... |
\ ^ Je comprends ton effroi, chère Jeanne ! — Dans le sommeil on ne peut j
< raisonner ses terreurs et combattre ses impressions, mais ton rêve était insensé! ] \ Tues bien vivante... Je suis là... Aucun péril ne menace Edmée, et dans quel-
i ques semaines tu ne seras plus seulement, grâce à Dieu, ma compagne bien- j
\ aimée, tu seras ma femme légitime... \
'/ — Tu as raison... — balbutia Jeanne. — Mais ce matin j'ai couru un grand l
l danger... — Si j'allais mourir avant ce jour de bonheur ?... l
\ -^ C'est impossible I — s'écria le banquier. \
'\ — Hélas ! tout est possible. \
\ — Eh bien , en admettant cette supposition folle, notre enfant ne serait \
l point abandonnée... Je lui resterais... |
\ — Et si la mort te frappait aussi, que deviendrait Edmée ? ?
; M. Delarivière tressaillit. \
\ Il lui parut singulier et presque inquiétant que cette pensée de la mort sou- \
< . . . > ^ daine se fût présentée dans un songe à l'esprit de Jeanne, au moment précis où l
\ elle hantait son propre cerveau. — N'y avait-il pas là quelque présage funeste ? \
\ Le banquier n'était point superstitieux et se remit presque aussitôt. :;
\ — Chère bien-aimée, — dit-il, — rassure-toi... — Quand même je viendrais ;
'' à mourir, quand même nous manquerions tous deux à la douce enfant, avant ;
\ qu'il nous ait été possible de donner à notre tendresse la consécration du \
j mariage, la position d'Edmée resterait inattaquable, du moins au point de vue \
'/ de la fortune... /
I — Et coDiment, puisque Edmée- non reconnue^ n'est pas ta lille aux yeux de
\ la loi? \
< — J'ai pris des mesures efficaces. [ — Lesquelles?
\ M. Delaj-ivière tira de son portefeuille un papier plié en quatre.
\ — Qu'est-ce que cela? — demanda Jeanne.
l — Mon testament.
\ La jeune femme fit un geste d'ellroi et s'écria :
\ — Un testament ! — Ce mot m'épouvante... — il éveille des idées sombres...
I — Pas d'enfantillage, chère Jeanne !... — dit le banquier en souriant. —
' L'action d'aCiirmer par écrit mes volontés dernières n'a rien qui te puisse effrayer.
— Tester u'implique pas du tout qu'où soit au momeul de mourir, et j'espère i
\ vivre de longues années pour notre bonheur à tous deux, ou plutôt à tous trois. ;
\ — Depuis longtemps déjà j'aurais dû prendre des précautions que commandait >
; la plus simple prudence. — Aujourd'hui c'est fait, je m'en réjouis et j'en éprouve \
'' un grand soulag-ement; mais, avant d'envoyer cet acte à M. Percier, mon \
; notaire et mon ami, j'ai tenu à t'en faire connaître la teneur, ayant à propos \
\ d'une des clauses un avis sérieux à te demander. ]
\ — Un avis de moi à propos d'argent? — fit Jeanne étonnée. \