‹ Le médecin des follesChapitre 6 sur 36 · I -oui! " I · texte numérisé non relu

I -oui! " I

\ — Et pourquoi? Est-ce que cela me regarde? \

\ — Je considère notre fortune comme t'appartenant tout entière aussi bien \

'i qu'à moi même, et je ne veux disposer de rien sans ton assentiment. \

\ — Je te le donne d'avance et complet... \

\ — ?son, je désire que tu m'entendes et que tu me répondes avec connais- ]

sance de cause... '/

l — Parle donc, puisque tu le veux, quoique ce soit bien inutile... — Je répon- |

! drai selon ma conscience, comme je le fais toujours... j

— rs'ous sommes très riches... — commença M. Delarivière. \

— Je le sais... \ ■ — Nous sommes plus riches que tune le crois... beaucoup plus... — Notre > \ fortune dépasse douze millions... \ \ — Douze millions I — répéta Jeanne stupéfaite. — Douze millions 1... \ \ — Au moins, mais je me base sur ce chillre et je divise en trois parts égales ]

la somme qu'il représente... C'est au sujet de la troisième part que je désire te \

; consulter... >

\ Le banquier déplia la feuille de papier timbré et lut à haute voix ce qui suit : \

\ « Leci est mon testament. j

\ «Aujourd'hui 10 mai 1874, moi, xMaurice-Armand Delarivière, né à Paris \

^ « le 16 mars 1814, sain de corps et d'esprit, je dépose l'expression de mes der- \

I « nières volontés dans cet acte écrit tout entier de ma main. \

« Si, avant mon mariage projeté avec mademoiselle Jeanne-Améhe Tallan- j

j « dier, la mort me frappait, ma fortune, s'élevant à douze millions, serait ainsi |

\ « partagée : \

I « Un tiers, c'est-à-dire quatre milhons, plus ma maison de New- York, le ';

« mobilier de cette maison, les objets d'art qu'elle renferme, les chevaux et les

I « voitures, à mademoiselle Jeanne-AméHe Tallandier. j

^ « Un tiers, c'est-à-dire quatre millions, à mademoiselle Edmée-Julie, hlle >

\ « mineure de mademoiselle Jeanne-Amélie Tallandier. — Cette dernière touchera \

\ « les revenus de ces quatre millions jusqu'à la majorité ou jusqu'au mariage de \

\ » sa fille. \

l « En cas de mort d'Edmée- Julie Tallandier, la part que lui fait ce ;

i « testament reviendrait tout entière à sa mère. Jeanne-Amélie Tallandier. » \

\ La jeune femme, eu ce moment, interrompit la lecture. \

\ — Cher Maurice^ — s'écria-t-elle, — tu es le plus généreux des hommes, \

; mais je ne puis accepter cela. ;

; Pourquoi donc ? \

', — Tu as une famille... des héritiers directs... \

\ — Un seul... Mon neveu Fabrice Leclère... — Il est médiocrement digne

d'intérêt car, tu le sais aussi bien que moi, il a dévoré les quelques centaines

\ de mille francs provenant de l'héritage de sa mère, et il mène une vie de ]

\ désordre... \

— Je sais cela, mais je sais aussi qu'il est l'unique enfant d'une sœur que tu ^ \ chérissais... Le sang qui coule dans ses veines est le sang' de ta race... Si \ \ sérieux que soient ses torts, tu ne dois pas le dépouiller complètement... Je ne '> \ te reconnais pas le droit de le laisser dans la misère quand tu es si riche... >

— Chère femme ! — murmura M. Delarivière attendri. — Comme ie te con- ;

naissais bien !... Comme d'avance i'étais sûr de ton assentiment... — Ecoute... '<

'. Et il reprit sa lecture en ces termes : '.

< « Le dernier tiers de ma fortune, c'est-à-dire quatre millions, appartiendra | \ « à mon neveu Fabrice-Marcel Leclère. — En cas de mort de ce dernier à > \ « l'époque de l'ouverture du présent testtiment, son tiers, divisé en deux parties ^ I « égales, viendrait aug-menter de deux millions la part de Jeanne-Amélie Tal-

« landier et celle d'Edmée-Julie sa fille. j

l « Je nomme maître Percier, notaire à Paris, rue Louis-le-Grand, numéro 9, |

^ « mon exécuteur testamentaire, et je le prie d'accepter en souvenir de moi la ? \ « bague ornée d'un diamant que j'ai l'habitude de porter au doigt annulaire de

■i « la main gauche. ^

Fait à Melun, ie iO mai 1874. j

— J'ai lini, — dit-il, en pliant le testament et en le replaçant dans sou por- l

j tefeuille. — Est-ce bien cela que tu souhaitais?

; — Oui ! cent fois oui^ — s'écria la jeune femme, — c'est grand, c'est noble,

l c'est digne de toi!

i — Quoique cette libéralité s'adresse à un indigne...

; — Ton neveu était très jeune quand il a perdu sa mère... — 11 n'a pas su

I résister aux séductions de Paris... — Combien d'autres sont dans le même cas !.. .

j — Peut-être d'ailleurs est-il corrigé...

I — Chère Jeanne, que tu es bonne I... Tu n'es pas une femme, tu es un ang-e !

— Qu'ai-je donc fait de si angélique ? — demanda Jeanne en souriant.

— Fabrice te hait, — répondit M. Delarivière, — et cependant tu prends sa défense !...

— Il me hait, dis-tu ! — Pourquoi ?

— Eh ! le sais-je ? ou plutôt je ne veux pas le savoir.

— Je lis dans ta pensée... — Tu supposes que ton neveu me déteste parce qu'il m'accuse de lui vouloir enlever sa part d'héritage... — Est-ce cela?

— Eh bien, oui.

— Je crois que tu te trompes... — Une jeunesse livrée à elle-même, l'absence de la famille, l'amour du plaisir sous toutes ses formes, la soif de liberté, ont faussé l'esprit de Fabrice, mais n'ont pas corrompu son âme. — Il vaut mieux qu'il n'en a l'air, j'en suis sûre.

Le banquier secoua la tète d'un air incrédule. \

Jeanne reprit :

— 11 y a deux ans, lors de notre dernier voyage à Paris, Fabrice m'a paru > se détacher déjà de cette vie à outrance qui l'usait avant l'âge... — Quelques ■ paroles prononcées par lui devant moi annonçaient la fatigue, et m'ont semblé \ l'indice d'un chang-ement prêt à s'accomplir... — Peut-être aujourd'hui, à la \ place d'un viveur, retrouverons-nous un homme digne de ta tendresse et de (es \ libéralités... î

— Comme tu plaides sa cause ! !... >

— Je la plaide avec conviction. . . \

— Puisses-tu ne pas te tromper !...

— Tu doutes encore ? \

— Malgré moi, oui... — Je crois que mon neveu, en apprenant que tu es devenue ma femme, sera le premier, le seul peut-être, à te calomnier en t'ac- i cusant d'ambition et de cupidité... • |

— En me représentant comme une adroite créature, n'est-ce pas, qui s'est \ emparée de toi par calcul ? |

— J'en ai peur... \

— Eh bien! tu peux lui fermer la bouche et le coniraindre à rougir de lui- ? même et de ses jugements téméraires. \

— Et comment? \

— Me permets-tu de te donner un second conseil ?... — Oui, n'est-ce pas ?— Écoute moi donc : — Par ton testament tu laisses à Fabrice le tiers de ta fortune ?...

Oui dans le cas où je viendrais à mourir avant d'avoir légalisé notre union. l

— J'ai bien compris... Mais, après notre mariage ? ; 3]on testam.ent n'aura aucune raison d'être... — Je l'anéantirai et les ;

choses suivront leur cours normal... — Ayant une famille légitime, je ne dois j \ rien à Fabrice... — Une fois marié, ma fortune t'appartient tout entière, à toi i \ et à notre fille... Je n'ai plus le droit d'en rien distraire... i

\ Tu m'as dit — (et je le crois de toute mon âme, Dieu le sait 1 ), — tu m'as

S dit que le jour de notre mariage serait pour toi un jour de bonheur... \ — Ah ! chère Jeanne ! ... le plus beau de ma vie ! . .

'> Le moment sera donc bien choisi pour faire un heureux...

\ —Certes!...

\ Alors, suis mon conseil et. ce jour-là. donne h ton neveu la somme que

\ tu lui laissais par testament...

\ —Quatre millions !... — s'écria M. Delarivière.

\ Mais sans doute, quatre miUions... — Il nous en restera huit... — Nous

\ avons des goûts simples et nous serons trop riches... — Même en ayant un train \ de maison exceptionnel, nous ne parviendrons pas à dépenser nos revenus... — \ Quand Edmée se mariera, sa dot, quel qu'en soit le chiffre, ne nous appauvrira \ pas... — Sois donc généreux avec Fabrice comme tu voulais l'être si la mort \ était venue te surprendre... — En se trouvant à la tête d'une grande fortune, ^ Fabrice prendra le goût d'une existence régulière, il songera au mariage, il de- \ viendra un homme utile, honorable, et te devra tout, la richesse, la considération. \ les joies de la famille...

— C'est sérieusement que tu m'engages à donner à Fabrice cette somme énorme ?

— Oui, sérieusement.

— Je te savais bien bonne, chère Jeanne, et je te trouve meilleure encore que je ne le croyais !

— Et tu feras ce que je demande ?

— Je verrai Fabrice à mon arrivée à Paris, je causerai longuement avec lui et, s'il me paraît en bonne voie de guérison morale, je réaliserai certain projet dont tes généreuses paroles viennent de me donner l'idée et qui mettra dans les mains de mon neveu un splendide avenir.

— Quel est ce projet ?

— J'ai besoin d'y penser encore... je te le communiquerai dès qu'il aura suffisamment mûri...

Georges Yernicr, le jeune doctrur qui duil jouer un des rôles principaux de notre drame, avait eu des obstacles nombreux à surmonter au début de sa carrière médicale.

f. îlîïî^nT^r:^

Un grauJ breach venait d'arriver, attelé de quatre splcudides steppers noirs.

Ce médecin de vingt-six ans à peine, qui s'installait modestement à Melun avec une vieille servante pour tout domestique, ne pouvait au premier abord inspirer daus la ville une grande confiance, d'autant plus que les deux ou trois docteurs en possession de la clientèle s'étaient ligués contre le nouveau venu et lui disputaient les malades avec acharnement.

Dédaigné par les riches, Georges Vernier ne se découragea point ; il devint le médecin des pauvres, et non seulement il ne leur fit pas payer ses visites, mais bien souvent, sinon toujours, il paya lui-même les médicaments qu'il leur ordonnait.

LiV. il. F. RQv^ éditeur.

82 LE MEDECiX DEr> FuLLES

Les pauvres ne sont poiut ingrats ; — ils iH'ônërent le désintéressement et la science de leur guérisseur attitré qui, grâce à certaines cures remarquables, sortit peu à peu de l'obscurité et devint populaire. l

La coalition des médecins, se reconnaissant impuissante, dut alors mettre bas les armes. — Georges eut la vogue... — Tout le monde le fit appeler au premier malaise; aucune consultation importante ne pouvait avoir lieu sans lui.

Ce succès ne le grisa point.

Il restait calme et froid, parfois souriant, toujours réfléchi.

Plein de naturel et de tact, il avait avec ses malades des délicatesses qui lui assuraient leur affection reconnaissante.

Il savait déjà beaucoup mais il se disait qu'il fallait savoir plus encore, que le champ de la science est immense, et il travaillait sans relâche.

Très désintéressé, mais ayant au cœur un ardent amour et n'ignorant pas qu'à notre époque sa majesté l'argent règne et gouverne, il voulait être riche pour avoir chance d'obtenir celle qu'il aimait; — or il ne pouvait arriver à la fortune que par le travail.

Nous avons signalé l'impression produite sur lui par les événements accomplis /. depuis quelques heures, et nous l'avons laissé en proie à une vive agitation et à l un grand trouble d'esprit. i

Après avoir fait trois ou quatre visites il rentra chez lui, fatigué, soucieux, \ inquiet. i

Madeleine, sa vieille gouvernante, lui remJt une dépèche apportée par l'em- i ployé du télégraphe en son absence. ;

Il déchira l'enveloppe de papier bleuâtre et lut rapidement : ^

Melun, de Saint-Mandé, 10 mai 1874. — Midi cinq minutes. — Cher fils, \

père malade rédame tes soins. — Sitôt dépèche reçue, viens. \

\ Ta mère : Henriette. \

Une dépêche annonçant quelque mauvaise nouvelle est doublement ef- ;

frayante. — Son laconisme augmente l'apparence du péril, tandis qu'une lettre |

l'atténue le plus souvent par ses explications. |

Georges sentit un frisson courir sur sa chair et son cœur se serrer, mais il \

ne perdit point la tète et sa résolution fut prise à l'instant. i

Il glissa dans sa poche une trousse dont il pouvait avoir besoin et souna ;

la vieille servante. j

— Madeleine, — lui dit-il, — je pais pour Saint-Mandé.

La figure du jninc homme était bouleversée. — Madeleine demanda :

— Mon Dieu, monsieur Georges, est-ce que madame Vernier est malade? |

— Ce n'est pas elle, c'est mon père.

— Rien de grave, au moins, monsieur Georges?...

— Je ne sais... — La dépêche est alarmante et vague, et j'éprouve les pins cruelles aneoisses...

— Quel malheur I mon Dieu, quel malheur ! — s'écria la bonne femme en essuyant ses larmes, — Pauvre M. Vernier ! un si digne monsieur...

— Eh ! Madeleine, — interrompit Georges, — gardez-vous de prévoir un malheur qui n'existe, grâce à Dieu, que dans votre imagination, et écoutez-moi.

— Oui, monsieur!... oui... je vous écoute...

— Je ne puis plus partir pour Paris par le train de quatre heures quarantesix, il me faut prendre celui de six heures quarante-quatre... — Je vais, en attendant, faire une visite pressée... — Si la maladie de mon père n'est point sérieuse, je rentrerai demain... — Si au contraire, — ce qu'à Dieu ne plaise, — la gravité de la situation rendait nécessaire ma présence à Saint-Mandé, je vous écrirais...

— Oui, monsieur Georges.

— Si d'ici à demain on venait réclamer mes soins, vous expliqueriez le motif de mon absence...

Et, comme la vieille servante fondait en larmes de nouveau, il ajouta :

— Allons, Madeleine, soyez raisonnable; ne pleurez pas, et attendez demain, soit mon retour, soit des nouvelles...

Puis il partit précipitamment.

Il avait promis à Jeanne de la voir avant la nuit; — il voulait tenir sa parole, prescrire une nouvelle ordonnance, s'il y avait lieu, et surtout avertir de son brusque départ.

Quoique la question de la santé paternelle dominât pour lui toutes les autres, il songeait malgré lui que son absence inopportune l'empêcherait peut-être de savoir le lendemain ce qu'il avait un si grand intérêt à connaître, c'est-à-dire si la jeune fille qu'il aimait était l'enfant de la convalescente; mais le devoir lui commandait de partir, et rien au monde n'aurait pu le retenir un moment de plus.

Arrivé à l'hôtel, il monta droit à l'appartement du second étage et frappa doucement à la porte.

M. Delarivière lui-même vint ouvrir à Georges Yernier. — Entrez, cher docteur, — lui dit-il. — et sovez le bienvenu ! Xotre oonva lescente vous attend...

Le jeune médecin se dirigea vers le lit.

Jeanne, presque assise, jîTàce aux oreillers placés sous ses épaules, lui tendit l la main en souriant.

'< Georiies, tout en pressant celle main, appuya ses doigts sur l'artère dont il

I trouva les pulsations irrégulières et trop multipliées.

> Avez-vous pris le bouillon que je vous ai fait apporter? — d»^manda-t-il.

i — Oui, docteur.

i — Sans répugnance ?

i — Oui, docteur, et même avec plaisir... ^ •

I — Et ensuite vous avez dormi? y^-

i — Un peu...

I — D'un sommeil calme?...

I Xon, très tourmenté, au contraire, et peuplé de mauvais rêves...

i — Ceci m'explique l'agitation du pouls que je ne comprenais pas... — Il est

I probable que cette nuit vous aurez un peu de fièvre...

— Quoi, docteur, encore de la lièvre? — murmura tristement Jeanne.

— Ce sera le dernier accès... — Je vais écrire une ordonnance...

— Je la porterai moi-même chez le pharmacien, — dit M. Delarivière, — et je ferai préparer sous mes yeux les remèdes indiqués par vous.

— A merveille, et je suis sûr que demain dans la journée, quand je verrai madame, je trouverai que le mieux a fait de grands progrès...

— Xe viendrez-vous pas demain matin, docteur? — demanda la jeune femme.

— Non, madame, à mon grand regret... — Je quitte Melun dans quelques minutes, appelé par une dépêche de ma mère qui m'apprend que mon père est malade...

— Yoilà une triste nouvelle et qui m'afflige sincèrement ! — s'écria le banquier. — Mais du moins la maladie dont vous parle madame votre mère n'a rien d'inquiétant?

— Je l'ignore et je ne puis que l'espérer de toute mon âme... — Le temps me presse... — Je vous serai reconnaissant de mettre à ma disposition une plume et du papier...

— Nous trouverons cela dans ma chambre... — Voulez- vous venir avec moi?...

Georges suivit M. Delarivière dans la pièce voisine.

Sur la table se voyaient, à côté de l'encrier, les lettres écrites par lo banquier I i et posées, nous l'avons dit, l'une sur l'autre.

' { Le docteur s'assit, prit une plume, la trompa dans l'encre et s apprêta à for-

i I mulor son ordonnance.

l Pendant quelques secondes il n-sta pensif, la plume entre les doigts, fouillant

> une case de sa mémoire pour y trouver les doses indiquées par le Codex et qui (Jeva'onI rompospr le médicament doni il allait tracor la formule.

Machinalement, tandis que son esprit s'occupait ainsi, ses regards rencontrèrent la lettre placée près de lui et il épela mentalement, sans en avoir conscience et par censéquent sans la moindre curiosité, la suscription tracée sur l>iiveloppe qui frappait sa vue et portait ce nom et cette adresse :

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