‹ Le médecin des follesChapitre 7 sur 36 · MONSIEUR PERCIER · texte numérisé non relu

MONSIEUR PERCIER

notaire, - v.;. rue Louis-le-Grand, n'' 9,

à PARIS.

Le mot notaire lui sauta aux yeux d'une façon spéciale.

Debout à côté delà table, M. Delarivière attendait.

Enfin la clarté se fit dans les souvenirs du médecin, et sans hésitation nouvelle, d'une main rapide et sûre, il écrivit son ordonnance, assez longue et suivie d'une série de prescriptions détaillées.

— Yoilà, monsieur... — fit-il en se levant et en tendant la feuille au banquier. — Conformez-vous de façon ponctuelle aux instructions que j'ai l'honneur de vous remettre et, si la fièvre revient, elle sera victorieusenitMit combattue,.. — Agissez vite, je vous eu prie...

— Je ne perdrai pas une minute...

Les deux hommes rentrèrent dans la chambre de Jeanne.

— Toutes nos mesures sont prises, madame... — dit le docteur à la jeune femme ; — il ne me reste qu'cà vous souhaiter, ou plutôt à vous promettre une nuit de sommeil paisible et des rêves d'heureux augure.

— Merci, docteur... — Emportez tous nos vœux pour la santé de monsieur voire père, et à bientôt.

— A bientôt, madame...

Georges serra tour à tour la main de Jeanne et la main du banquier, prit son chapeau et sortit, la poitrine oppressée, les yeux humides, en proie à une agitation sans motifs et à un trouble indéfinissable.

Il lui semblait qu'en quittant la jeune malade quelque chose se détachait de lui pour rester près d'elle, et laissait un vide dans son âme.

Il gagna rapidement la gare et se fit délivrer un billet de première classe pour Paris.

Après leur promenade en canot les deux couples, Fabrice Leclère etMathilde, Landilly et Adèle, avaient regagné l'hôtel du Grand-Cerf et s'étaient assurés qu'avec un supplément de matelas ils passeraient la nuit tant bien que mal dans la chambre du troisième étage, louée quinze louis pour quelques heures par le petit baron.

Celte chambre, — chose essentielle, — possédait Jeux fenêtres donnant sur la place où devait, au point du jour, se dresser l'échafaud.

Deux loges de face ! — s'écriait le g^ommeux. — Deux loges à cent cinquante francs la loge ! à soixante-quinze francs la place! Dans un théâtre de province, c'est d'un relief à tout casser ! —Il est vrai que la pièce n'aura qu'une représentation!... Epatant! épatant!!!...

Il avait raison, le joli baron; c'était épatant en effet de folie stupide et d'immorale curiosité ; mais que voulez-vous ? — Le monde des petits messieurs et des petites dames est fait ainsi; — nous ne le chang-erons point. — D'ailleurs nous racontons, nous ne commentons pas.

Leur visite d'exploration achevée, les Parisiens redescendirent au rez-dechaussée, jetèrent un coup d'œil au menu du dîner et se firent apporter absinthe, bitter, vermouth et curaçao sec, pour s'ouvrir l'appétit.

Fabrice, singulièrement sombre pendant la dernière partie de la promenade, était tout à coup redevenu gai, d'une gaieté nerveuse, bruyante, presque tapageuse... Il parlait haut, riait à propos de tout, et ne tarissait point en plaisanteries au gros sel. >

Mathilde ne l'avait jamais vu ainsi. j

Les trains du chemin de fer apportaient une affluence inouïe d'étrangers \ venus pour assister à l'exécution du lendemain. j

L'hùtel du Grand-Cerf regorgeaii de monde. {

Madame Loriol commençait à se dire avec mélancolie qu'elle avait loué ses ; fenêtres beaucoup trop bon marché. j

La moindre petite ouverture, à n'importe quel étage, trouvait preneur à trois l louis par personne. [

Un Anglais avait payé cinq cents francs la fenêtre en tabatière d'une man- > sarde dans une maison voisine de l'hôtel, et il offrait à madame Loriol dix louis j d'une table et d'un matelas pour y passer la nuit. ]

Le procès ayant fait un bruit énorme, les blasés, avides d'émotions malsaines, \ voulaient voir tomber la tête de cet étrange criminel dont pas une minute la \ force de volonté ne s'était démentie, ni pendant l'instruction ni aux séances de î la cour d'assises. \

La maîtresse du Gra?id-Cerf ne savait où donner de la tête, à qui répondre { et qui servir. l

Elle avait pour la circonstance doublé son personnel, et comptait laisser la \ maison ouverte toute la nuit afin d'accueillir les infortunés curieux qui se con- j tenteraient de dormir sur un fauteuil, sur une chaise ou sur un tabouret. ]

Naturellement les Parisiens étaient en majorité. •

Les gommeux et les cocottes débarquaient par filos serrées comme aux courses de Chantillv. — Melun semblait en fête... -

Quelques arrivants vinrent serrer les mains de Fabrice, du jieLiL baron et de leurs compagnes.

Les conversations, — on le comprend sans peine. — roulaient toutes sur le même sujet.

C'était à qui parlerait d'exécutions célèbres et de condamnés innocents ; à qui raconterait des crimes bizarres et romanesques, avec des variantes inédites et des commentaires singuliers.

— Voyons, Fabrice, — demanda Mathilde, — que pensez-vous vraiment de ce batelier et de son histoire?

— L'histoire n'a pas le sens commun, et le batelier e.-t un bavard...

— Il semblait cependant très sincère et fort convaincu.

— D'accord, mais sa conviction ne signifie rien...

— Si quelqu'un s'est servi de son canot, ce qui n'est pas prouvé, il est absurde de supposer que ce quelqu'un soit précisément l'assassin de Frédéric Baltus...

— Cet homme paraissait savoir autre chose... Fabrice haussa les épaules.

— Baste, laissez donc! — répliqua-t-il. — S'il avait su autre chose il l'aurait dit... C'est un hâbleur... — Il voulait nous épater — style du petit baron. — Voyant qu'il n'y parvenait pas, il a pris sagement le parti du silence...

On vint prévenir Fabrice et ses amis que le dîner les attendait.

De tous côtés les tables étaient g-arnies d'un nombre invraisemblable de convives.

Le va-et-vient des garçons et des servantes emplissait l'hôtel. — Le cliquetis de l'argenterie, le bruit des assiettes et des verres formaieut un tapage presque assourdissant.

Madame Loriol avait réservé pour les deux couples un petit salon donnant sur le couloir qui conduisait au principal escalier de Ihôtel.

L'aspect du couvert dressé dans ce petit salon était à lui tout seul un puissant apéritif. — Le potage à la bisque d'écrevisses fumait dans une soupière découverte, et aux quatre coins de la table les bouteilles de vin de Champagne, hommage de madame Loriol, plongées dans la glace et le salpêtre, étalaient leurs goulots d'un vert sombre et leurs casques d'argent...

On s'attabla joyeusement et, chose rare, l'entrain des convives commença avec la première cuillerée de potage.

— Inénarrable, celte bisque! — s'écria le petit baron avec enthousiasme. — Respirez ce parfum, capable de ressusciter un mort! Admirez cette jolie couleur

LE MEJDECIX DEb FuLLES

d'un rose pâle I Savourez ces queues d'écrevisse qui fondent sous la denl et. donnent au palais des sensations à la fois délicates et corsées ! — La cuisinière de céans est un cordon bleu monumental!... EHe m'épate, parole d'honneur!...

— Sapristi, baron, quel lyrisme! — dit Fabrice en riant.

— Voilà comme je suis!,., poète à mes heures, et d'un galbe à tout casser ! — Je redemande de la bisque...

En ce moment il se fit dans la cour un grand tapage de grelots. Les deux femmes, quittant la table, s'approchèrent d'une fenêtre.

— Ah! les beaux chevaux! — dit la jeune Adèle, — Venez donc voir, je jure sur la tête de Pascal que ça en vaut la peine!

Fabrice et le petit baron se levèrent à leur tour.

Un grand breack venait d'arriver, attelé en poste de quatre spleudides steppers noirs aux harnais de cuir fauve et aux grelottières de maroquin rouge.

Un gentleman d'une cinquantaine d'années, aux pommettes saillantes, aux longs favoris d'un blond fauve, portant en bandoulière une jumelle énorme, descendait du siège élevé.

Deux grooms en culottes blanches et en bottes à revers se tenaient, les bras c:oisés, devant les chevaux.

Pascal de Landilly poussa un rugissement dadmiration.

— Epatant ! épatant ! mes petits enfants! — dit-il. — C'est (;a un vrai chic ! C'est ça un galbe! C'est ça un relief!

Et comme Rose ouvrait la porte, il lui demanda :

— A qui cet attelage mirifique, la belle lille?....

— A un Russe si riche qu'il ne connaît même pas sa fortune ! — répliqua Rose ;

— il habite un château à quatre ou cinq lieues d'ici, et il a loué depuis huit jours le grand appartement du premier étage pour voir l'exécution de demain...

— Boyard folâtre, tu as mon estime ! — murmura Landilly. >

— Pascal, mon petit Pascal, — fit mademoiselle de Civrac, née Greluche, j

— (juand récompenserez-vous ma tendresse désintéressée en me dédiant un l pareil équipage?... l

— Je vous donnerai ça, ma mignonne, en même temps que la maison de ] campagne, quand j'aurai hérité de mon oncle... — répondit le baron. \

— Ah ! oui, l'oncle de cinquante uns, qui vous enterrera deux fois pour ; une !... — Les oncles à succession, mauvaise affaire! — Ils vivent plus long- \ temps que leurs neveux, rien que par taquinerie !... l

Un s'était remis à table.

— Fabrice, — dit Mathilde en riant, — je parierais que vous possédez aussi, > quelque part, un oncle à succession... |

— Pariez, vous gag'nerez... — J'en ai un-.. |

— Vrai ? \

— Parole d'honneur !... l

— C'est ici, monsieur. . fit-elle eu désignant une porte. (Page 94.)

— Un oncle d'Amérique ?. . .

— D'autant plus d'Amérique qu'il est en Amérique...

— Profession ?...

— Banquier à New York...

— C'est un état très chic... — Riche ?

— Cinq ou six fois millionnaire... au moins..

— Et vous êtes §on neveu de près ?

— D'aussi près que possible, étant fils de sa sœur...

LiV. 12. F. ROy. éditftnr

t — Mais alors, positivement, vous êtes son héritier?...

; — Direct.

: — Quel âge a l'oncle ?

•; — Soixante ans...

; — Dix de plus que celui du petit baron... — c'est toujours ça !... — Dites

; donc, mon cher, vous avez de sérieuses espérances ?...

; Fabrice secoua la tête.

l — Je n'en ai aucune... — répondit-il.

l — Pourquoi ?

;: — Parce que mon oncle est acoquiné avec une maîtresse depuis dix-sept à

; dix-huit ans, que de sa maîtresse il aune fille, et que mère et fille, vous le com-

; prenez facilement, s'arrangeront de façon à se faire donner tout par un bon

< testament...

[ — Ah ! mais pardon !... Halte-là ! mon très cher ! — glapit Pascal !... — <'a

l ne va pas tout seul...

î — Que voulez-vous dire, baron ?

i — Je veux dire que vous avez la loi pour vous... — Je m'y connais, moi...

l — J'ai fait ma ju-emière année de droit, et j'ai particulièrement étudié le titre Drs

\ successions, au point de vue de mon oncle... — Epatant, le titre des successions,

\ parole d'honneur !.. — Je me suis fourré tout ça dans ma boîte à musique d'une

\ façon rer tersante ! — Ecoutez plutôt : — Titre 1% chapitre \n, section \, article

l 756 : Lf' i enfants naturels ne sont point héritiers ; — la loi ne leur accorde de droits

; sur leu père ou mère décédés que lorsqu'ils ont été lér/aleinent recojinus.

; — C'est possible, — répliqua Fabrice, — mais mon oncle a sans doute re-

\ connu la fille de cette femme qui s'est emparée de lui et qui le domine abso- |

\ lument...

\ — Eh bien, — reprit le petit baron, — même dans ce cas vous ne perdriez

\ pas tout... — Nous avons l'article 757, mon excellent bon...

'' — Quelle mémoire ! — s'écria la jeune Adèle. — Que dit-il, l'article 757?

\ — Il lient ce langage : « Le droit de l'enfant naturel sur les biens de ses

\ père et mère décédés est réglé ainsi qu'il suit : si le père ou la mère a laissé

\ des descendants légitimes, ce droit est d'un tiers de la portion héréditaire que

\ l'enfant naturel aurait eue s'il eût été légitime. — Il est de moitié lorsque les

\ père ou mère ne laissent pas des descendants, mais bien des ascendants ou

\ des frères. » Et voilà votre affaire, Fabrice, puisque vous représentez votre \

; mère, qui était la sœur...

\ — Mais si mon oncle fait un testament en faveur de sa bâtarde ?

\ — []n testament ne saurait vous enlever votre part.

\ — Vous en êtes sur ?

;■ — Tout ce qu'il y a au monde de plus sur. — Une seule chose peut vous

'', déshériter complètement.

— Laquelle?... l

— Un mariage... — Si l'idée venait à votre oncle d'épouser son crampon et ' de légitimer sa progéniture, tout serait dit... — Vous pourriez vous fouiller, l mon très bon ! — Nettoyé radicalement... Pas un radis en perspective... l

— Je n'ai pas cela à craindre, du moins... — répliqua Fabrice. — Mon oncle l n'épousera point sa maîtresse... l

— Qui l'en empêcherait ? j

— La meilleure de toutes les raisons... — il est marié depuis vingt ans... \

— Et il a lâché sa légale pour s'offrir de l'agrément avec une célibataire de | mon sexe ! — s'écria Mathilde en riant aux éclats. — C'est donc un joli cas- l cadeur, l'oncle d'Amérique ! ;

— ïl y a des circonstances atténuantes, — dit Fabrice en riant aussi. — Ce l n'est pas mon oncle qui, le premier, la fit à la cascade. — Ma tante, essentiel- \ lement fantaisiste à ce qu'il paraît, avait filé vers de lointains pays avec un ) acrobate. |

L'hilarité des deux jeunes femmes redoubla, et Mathilde se mit à fredonner ces-deux vers de la vieille chanson si connue : \

Alors la dam' s'en fat au bois d'Boulogne, '1

En emportant un troupier sous son bras! \

Puis Adèle et Landilly, frappant sur les assiettes avec leurs couteaux, chan- \

tarent à tue-tête le refrain : '^

Drin, drin, drin. drin, drin, etc. ',

— Epatant ! épatant! — reprit ensuite le petit baron. — Mon excellent bon, \ votre situation devient magnifique... \

— Et comment ?

— Suivez-moi bien... — Votre oncle, se trouvant en puissance de femme \ légitime, ne peut ni épouser ni reconnaître, et sa fille étant non une enfant \ naturelle, mais une enfant adultérine, ne peut hériter d'aucune part, petite ou | grande, ce qui est d'un galbe sérieux... — Vos actions sont en hausse ! Vos \ chances se corsent !... A votre santé, mon excellent bon, et à celle de votre \ héritage d'Amérique ! \

Les coupes pleines de vins de Champagne frappé se heurtèrent avec un bruit >

cristallin, et chacun fit raison au toast de Landilly. |

La petite servante Tiennette {Valter ego de Rose) parut sur le seuil

du cabinet. |

Elle tenait du bout des doi.als une carte de visite.

— Quel bon vent vous amène, virginale anguille de Melun ? — lui demanda j

i Pascal. I

\ —Ce n'est pas un bon vent, monsieur, — répliqua l'ingénue — c'est une <

i commission à vous faire...

{ — A moi ? i

l — Je ne sais point. l

\ — Serait-ce à moi ? — dit Fabrice. j

\ — Je ne sais point... j

\ — A moi, peut-être? — s'écria Mathilde. I

I — Non, c'est à un monsieur... |

— Alors, comme nous ne sommes que deux messieurs ici, choisissez, — > reprit Fabrice. j

— Bien sûr, mais faut m'en laisser le temps... \

— Prenez le temps, piquante marmitonne, mais prenez-le vite ; nous avons \ faim, et l'incertitude entrave notablement le coup de fourchette. j

— Y a-t-il un de vous deux, messieurs, qui s'appelle Fabrice Leclère ?... ]

— Oui, moi... — dit l'ami de Mathilde. |

— Alors, ça, c'est pour vous... i Et la jeune fille lui tendit la carte. ] Fabrice, très intrigué, regarda vivement cette carte et devint blanc comme j

un linoe. '/

XXIT

En même temps que son visage se décomposait visiblement, le jeune homme murmura :

— Lui. ici !... à Melun !... Dans cet hôtel !... c'est impossible!...

— Qu'y a-l-il donc? — s'écria Mathilde. — Vous avez l'air tout chaviré, comme disait notre batelier tantôt.

— Mes enfants, — répliqua Fabrice, — ma stupeur est bien naturelle... — Je vous donnerais en cent, je vous donnerais en mille à deviner le nom inscrit sur cette carte... Mais vous ne devineriez jamais... — Ce nom, le voici : Maurice Delarivière !

— Qu'est-ce que c'est que Maurice Delarivière? — demanda le petit baron.

— C'est mon oncle.

— L'oncle d'Amérique?

— Lui-même.

— Le fait est que la chose est au moins singulière — fit Mathilde.

— Epatante ! — appuya Pascal.

— Quel est donc ce mystère? — fredonna la jeune Adèle sur un air \ inconnu. >

Fabrice se tourna vers la servante. |

— Qui vous a remis cette carte ? — lui dit-il. ]

— Un monsieur descendu ce matin, au petit jour, dans l'hôtel, avec une \ dame malade... \

— Une dame malade?... — répéta le jeune homme. \

— Oui, monsieur, bien malade, la pauvre dame. — Elle était comme une \ morte, et même on croyait qu'elle n'en reviendrait pas...

— L'accapareuse d'héritages ! — déclama mélodramatiquement Mathilde. — Dieu est juste !...

L'émotion de Fabrice redoublait.

— Mais comment ce monsieur a-t-il su que j'étais ici ? — reprit-il.

— Paraîtrait qu'en passant dans le couloir il vous a entendu parler à travers la porte, — répondit la servante.

— Sapristi! — fit le petit baron, — s'il a écouté mes commentaires sur le Code civil, titre Des successions, il doit me trouver d'une jolie force... — Quel relief!

Fabrice haussa les épaules avec impatience.

— Alors, — continua Tiennette, — ce monsieur m'a remis sa carte en me commandant de demander si l'un des messieurs du cabinet s'appelait Fabrice Leclère, et il a ajouté : — « Si, comme je le crois, ce monsieur s'v trouve, dites-lui que je désire beaucoup le voir après son dîner... »

— il désire me voir?

— Après votre dîner, oui, monsieur...

Fabrice se leva vivement et jeta sa serviette sur la table.

— Je monte àl'instant... — dit-il.

— Vous nous quittez?... — s'écria Mathilde.

— Continuez sansmoi, je reviendrai bientôt... — L'aventure est trop bizarre, et le désir manifesté par mon oncle trop inattendu pour que je ne tienne pas à savoir tout de suite le mot de l'énigme...

11 reprit en s'adressant à Tiennette :

— Conduisez-moi à l'appartement de M. Delarivière, ma fille, s'il vous plaît...

— Oui, monsieur... c'est au second étage, chambre n°' 7 et 8. Le jeune homme quitta le petit salon avec la servante, laissant ses compagnons très surpris et très intrigués.

L'aventure leur semblait, comme à Fabrice, prodigieusement bizarre... — Elle était, au fond, toute simple.

Le banquier, rentrant à l'hôtel après avoir jeté ses lettres à la poste et attendu chez le pharmacien la potion ordonnée par Georges Vernier, traversait le cou-

loir lorsqu'une voix qu'il lui sombla connaître l'avait fait tressaillir en frappant

son oreille.

1 Pour éclaircir ses doutes il venait d'employer le moyen le plus naturel,

I A Paris, et en toute autre circonstance, il se serait gardé de faire le premier

\ pas vers son neveu, il aurait attendu que le hasard les mît en présence, sauf à I aider un peu le hasard; mais le chaleureux plaidoyer de Jeanne avait brisé la ^ olace qui le séparait du fils de sa sœur; — il se sentait prêt à oublier les torts 1 de Fabrice dans le passé et à ne pas douter d'un meilleur avenir; — il était < heureux enfin de tendre une niciiii amie à ce parent qu'il allait enrichir, et de la l lui tendre sur-le-champ,

; Tout en montant l'escalier qui conduisait à l'appartement du second étage,

l Fabrice réfléchissait,

Il m'a entendu parler... il a reconnu ma voix !,.. — se disait-il. — Serait-ce

au moment oia je m'expliquais d'une façon si carrée sur le compte de sa maîtresse et de sa bâtarde ?... — C'est possible... — L'entrevue dans ce cas serait orageuse, mais en me tenant sur mes gardes je puis m'en tirer... Tout mauvais cas est niable !.., — Si, au contraire, aucune parole distincte et compromettante n'est arrivée jusqu'à lui, je jouerai en grand comédien mon rôle de neveu besoio-neux d'un oncle millionnaire... — (^est à mon étoile peut-être que je dois cette rencontre ! . . . qui sait ?

Fabrice en était là de son monologue.

Tiennette s'arrêta.

— C'est ici, monsieur,.. — fit-elle en désignant une porte.

— Merci, mon enfant.., La servante redescendit.

Le jeune homme frappa légèrement.

Une ou deux secondes s'écoulèrent, puis la porte s'ouvrit et M. Delarivière

parut sur le seuil.

— Je ne m'étais donc pas trompé! c'est bien toi! — dit-il en tendant les mains à son neveu.

Fabrice les saisit et les serra avec une effusion et un attendrissement si sincères en apparence que le plus défiant s'y fût laissé prendre. En même temps, il balbutiait d'une voie émue :

— Mon oncle ! mon cher oncle ! que je suis heureux de vous voir ! — Quand tout à l'heure on m'a remis votre carte, je ne pouvais en croire mes yeux tant votre présence me semblait invraisemblable! — Vous ici ! à Melun I

— Oui, mon ami,,, et je n'y suis pas seul. Fabrice parut surpris,

l — Comment? — demanda-t-il.

^ — viens.,,

^ Le banquier conduisit sou neveu vers le lit.

Jeanne, soutenue par les oreillers, s'appuyait sur l'un de ses coudes.

A sontourelle tendit la main au jeune homme, avec un sourire presque timide.

Il la prit, la pressa avec une froide politesse en s'inclinant. et murmura :

— Madame...

— Appelle ma chère Jeanne d'un nom phis doux...— interrompit le banquier.

— Appelle-la ta tante... — Elle aura bientôt droit à ce titre... — L'obstacle qui m'empêchait de lui donner mon nom a cessé d'exister, j'en ai la preuve enfin.

— Je t'expliquerai tout cela. — Avant trois mois, Jeanne sera ma femme devant Dieu et devant les hommes.

Fabrice se sentit chanceler.

L'annonce imprévue du mariage possible et prochain, c'était la foudre tombant à ses pieds, car ce mariage semblait anéantir sa dernière et frêle espérance.

Mais il fit appel à son énergie, il eut le courage de rester calme, et l'héroïsme de sembler joyeux.

Décidément son oncle n'avait rien-entendu; — l'entrevue serait cordiale; — peut-être le banquier, touché d'un désintéressement admirable, le récompenserait-il en se montrant généreux...

Cette hypothèse valait la peine de pousser la comédie jusqu'au bout.

— Recevez tous les deux mes plus sincères félicitations... — dit-il. — C'est avec une joie profonde que je vous verrai légitimer votre bonheur...

— Merci, Fabrice, — répondit Jeanne à voix basse, — Je vous jugeais bien... je savais que vous étiez bon...

— Mais que se passe-t-il donc? — reprit le neveu du banquier. — Comment se fait-il qu'au lieu d'être à New York vous soyez dans cette chambre d'hùtel, et souffrante à coup sur, car votre main a brûlé la mienne?

M. Delarivière expliqua rapidement ce que nos lecteurs savent déjà.

— Vous avez été bien imprudente ! — s'écria Fabrice en s'adressant à Jeanne après avoir écouté ce récit. — Il fallait, comme le voulait mon oncle, vous reposer à Marseille pendant une semaine,

— Il est certain que cela eût été plus sage... — répondit la jeune femme avec un nouveau et charmant sourire. — Mais nous n'aurions pas la joie de vous voir en ce moment... — D'ailleurs, avant trois jours je serai complètement remise... J'aurai repris toutes mes forces...

— Ce n'est pas douteux, mais tu parais fatiguée ce soir... — dit avec inquiétude M. Delarivière voyant Jeanne essuyer son front oii perlaient des gouttes de sueur.

— Le docteur m'a prévenue que j'aurais cette nuit un accès de fièvre et que ce serait le dernier... — Je le sens qui s'approche...

— Nous allons te laisser reposer...

— Je tâcherai de dormir... — D'ailleurs, Fabrice et toi. vous devez avoir le désir de causer longuement...

— Oui... nous avons bien des choses à nous dire... — Nous serons là tout jirès daus la chambre voisine... — Si tu avais besoin de moi, tu m'appellerais...

— Je n'ai besoin que de sommeil...

— A bientôt, chère tante, — dit Fabrice, — à demain...

— A demain, mon neveu...

Le jeune homme se pencha vers la malade et lui posa respectueusement ses lèvres sur le front.

Ce baiser la fit tressaillir, en même temps qu'il causait au banquier une sensation de joie profonde.

C'était le premier témoignage d'estime et de tendresse donné par « la famille » à celle qui serait bientôt l'épouse légitime et la mère honorée.

Hélas ! c'était aussi le baiser de Judas!

— Fabrice n'est plus le même, grâce à JDieu ! — pensa M. Delarivière.

— Viens avec moi... — reprit le banquier, et il emmena Fabrice dans sa chambre dont il referma la porte derrière eux.

Après un moment de silence, il demanda :

— Ma chère Jeanne est bien changée depuis deux ans, n'est-ce pas ?

— Changée ? — répéta le jeune homme. — Non, mon oncle... — La fatigue d'un long voyage, le malaise qu'elle vient d'éprouver, ont momentanément altéré ses traits, mais elle est toujours belle... — Elle a conservé son doux regard, son visage sympathique et son gracieux sourire...

— La pauvre femme a cruellement soufTert !...

— L'empreinte de la souffrance disparaîtra bien vite...

— Enfin le danger est passé, grâce à Dieu !... il n'y faut plus penser... — Voyons, assieds-toi...

Fabrice prit un siège.

— Et causons... — poiu-suivit M. Delarivière; — parlons de toi...

— Une enquête... un interrogatoire sur faits et articles!... — se dit le jeune homme — je m'y attendais. ..

— Il y a deux ans, — reprit le banquier, — tu avais gaspillé les sept huitièmes de ta fortune... Je suis convaincu que de cette fortune il ne te reste rien aujourd'hui... — Est-ce exact?

— Oui, mon oncle, malheureusement.

— Comment vis-tu ?. . .

La question était posée à brùle-pourpoint, d'une façon nette et précise.

Il fallait y répondre carrément, sinon véridiquement, — (chose difficile, pour

— Tout en parlant, M. Delarivière tirait son portefeuille. (Pase 101.)

ne pas dire impossible), — et avec une dose de vraisembLince suffisante pour n'éveiller aucun soupçon dans l'esprit du banquier.

— Mes occupations actuelles, — répliqua Fabrice, — ne me conslituent pas une position sociale bien brillante, mais enfin elles me sortent de l'existence oisive qui fut trop longtemps la mienne... — Je m'occupe d'affaires de Bourse pour un agent de change de mes amis...

— Et cela te rapporte ?

— Fort peu d'argent... le strict nécessaire à peine...

LiV. 13 F. ROY, éditeur.

— Et tu taccommodes de cette portion congrue?

l\ le faut bien. . . — Je me suis fait une loi de ne pas dépenser un sou au delà

de ce que je gasne... — Je n'emprunte rien à personne. — Je suis pauvre, mais tranquille...

Est-ce toi que j'entends ! — s'écria M. Delarivière stupéfait de l'air calme

et convaincu avec lequel son neveu disait ces choses surprenantes.

- Oui, mon oncle, c'est bien moi... — répondit Fabrice en souriant : — la métamorphose vous étonne, je le comprends ; mais, en réfléchissant, vous la trouverez logique. — J'ai subi les entraînements de la jeunesse et de la liberté, et mal m'en a pris puisque l'héritage de ma mère s'est fondu au creuset de la vie à outrance. — Aujourd'hui j'ai vingt-sept ans ; il était plus que temps de mettre de l'eau dans mon vin.

— Tu le bois pur encore quelquefois cependant, ton vin, puisque tu es ici en compagnie de deux jeunes femmes qui sont, m'a-t-on dit, très jolies...

— C'est par hasard ! . . . — J'accompagne un de mes amis, un charmant garçon fort bien né et très riche, sa maîtresse et une amie de sa maîtresse. . . — Ces dames désirent assister à l'exécution d'un condamné dont le procès a fait grand bruit.

— Singulière fantaisie !...

— Singulière, oui. mais bien parisienne.

— Tu pourrais ajouter : et bien cruelle! Mais ce n'est pas mon affaire... — Enfin, positivement, tu t'es rangé?

— Oui, mon oncle, positivement.

— Tu as assez de cette vie où Ton gaspille son argent et sa santé, quand on n'y gaspille que cela ?

— Ah ! certes oui ! — répondit le jeune homme avec un soupir, — et je regrette profondément de n'avoir pas trouvé en moi la force et la raison de m'y soustraire plus vite...

— Je suis heureux de ces regrets... S'ils ne rachètent point le passé, ils sont rassurants pour l'avenir... — Je veux croire à ta conversion...

— Elle est sincère, n'en doutez pas...

— Mais, — ajouta M. Delarivière en souriant, — je manquerais, tu le comprends, à tous mes devoirs d'oncle sérieux, si je ne te faisais pas, séance tenante, une courte morale. — Il faut respecter les traditions! — Les fautes de ta jeunesse ont pour circonstances atténuantes la jeunesse elle-même... — Tu avais la bride sur le cou ! voilà l'excuse ! Tu as succombé aux enivrements du plaisir comme l'auraient fait tant d'autres à ta place... — Ma chère Jeanne, qui ce matin encore plaidait ta cause, me disait tout cela... — Parmalheur, tesbonnes résolutions sont venues bien tard ! — C'est il y a huit ans que j'aurais voulu le voir ainsi:.. — Je t'aurais jtris avec moi à New York... — Tu serais devenu mon associé, et lu pourrais, à l'heure qu'il est, renoncer au travail et vivre heureux et riche.

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— Songez-Yous donc à quitter les affaires, mon oncle? — s'écria Fabrice.

— C'est une résolution arrêtée chez moi...

— Yous liquidez votre maison de banque?

— Cette liquidation est commencée...

— A votre âge !

— J'ai soixante ans.

— Ce n'est pas la vieillesse, tant s'en faut ! — Avec votre expérience, avec votre habileté, il vous serait facile de doubler votre fortune.

— J'en suis certain, mais à quoi bon ? — Et puis tu te trompes, Fabrice.. . je suis vieux... je suis même plus vieux que mon âge !... Regarde-moi... mes cheveux sont tout blancs, les rides ont creusé mon front, le travail et les soucis ont courbé mes épaules... — Je me sens fatigué, mon enfant... — J'ai besoin de repos après un si rude labeur...

— Qui vous empêcherait de mettre vos intérêts dans les mains d'un homme ] honnête et intelligent, et de garder la facile tâche de surveiller ses opérations et î de le conseiller. \

— Cet homme m'a manqué jusqu'ici... — il faut un habile pilote au gou- i vernail d'un vaisseau de haut bord... j

{ — C'est vrai... \

'> —D'ailleurs, je le répète, c'est le repos complet que je veux, et je l'ai bien j

j gag-né... — Si ma chère Jeanne n'était point souffrante, l'avenir serait sans ; ; nuages... — Quelques mots t'ont fait comprendre tout à l'heure que ma position \ l va changer... — L'indigne créature qui portait mon nom a cessé de vivre depuis j '/ dix-huit ans, et je viens seulement de l'apprendre... — Dans deux ou trois mois | > Jeanne sera ma femme... Edmée, que nous venons chercher en France, sera ; \ ma fille léefitime... — Je régularise ma vie... ie donne à ma tendresse la sanction j ; du devoir et de la loi... Je récompense le dévouement d'un ange ! — Tu m'ap- > l prouves d'agir ainsi, n'est-ce pas? l

] La résolution de M. Delarivière était irrévocable, cela sautait aux yeux. — Il \

ne consultait son neveu que pour la forme. \

Fabrice ne s'illusionna point à cet égard et, malgré la sueur froide qui mouil- | \ lait ses cheveux, il s'écria avec une expression presque enthousiaste en serrant \ \ les mains du banquier :

I — Si je vous approuve, mon oncle? — Ah ! vous me faites, je l'espère,

] l'honneur de n'en pas douter ! — Qui donc ne vous approuverait? Vous agissez I en homme de cœur, en homme loyal, et j'applaudis de toutes mes forces au ; ; parti si honorable que vous prenez !

j M. Delarivière ne dissimula pas l'émotion vive que lui causait cette

î réponse.

— Tu me rends bien heureux ! — dit-il en pressant à son tour les mains de \ son neveu. — Tu es uu brave graçon, je le vois, et tu ne songes même pas que

'< mon mariage et la légitimation de ma fille peuvent te causer dans l'avenir un |

1 préjudice énorme en anéantissant tes droits à mon héritage. ]

j Vous me jugez bien, mon oncle, — répliqua le jeune homme, — et je l

\ vous jure qu'une si odieuse pensée est en effet loin de mon esprit... — Vivez l

I longtemps et que votre bonheur soit immuable, voilà le plus cher de mes \

vœux... — Quant à votre fortune si noblement acquise, je n'y ai jamais >

soneé... î

i -Ebbien, mon cher enfant, j'ai songé, moi, à ton avenir... — Si je suis |

I heureux je veux que tu le sois aussi... et tu vas en avoir la preuve... \

i Le banquier s'interrompit. |

\ Fabrice attendait, sur les épines, le résultat de la savante comédie qu'il venait |

1 de jouer, mais il avait la force de rester impassible en apparence. |

— Continue à m'ouvrir ton cœur avec une franchise qui t'honore, — pour- l

l suivit le banquier. — Réponds-moi sans hésitation. — Te crois-tu détaché pour |

[ toujours de la vie de plaisir?... l

\ — Oui, mon oncle. i

\ — Te supposes-tu la force de remuer Tor à pleines mains sans éprouver des j

\ tentations qui te semblaient jadis irrésistibles ? \

\ — L'existence dont vous parlez m'est devenue antipathique... — Je ne la |

I comprends plus... Je rougis de l'avoir aimée, et rien ne pourrait modifier les >

\ sentiments qu'elle m'inspire aujourd'hui. '\

\ — Donc, tu es sur de toi ? \

\ — Oui, mon oncle, absolument sûr. \

', — Tu te sens alors assez de plomb dans la tète, comme on dit vulgairement, \

\ assez de sérieux dans l'esprit, pour accepter la responsabilité d'une importante ',

\ affaire?... \

\ — Je me sens assez fort pour effacer un passé d'erreur et de folie qui m'a \

\ coûté la fortune, mais qui, je vous l'affirme, a laissé l'honneur intact... j

\ — Et le travail ne t'effraverait pas ? \

; — Le travail m'attire à présent comme m'attirait autrefois le plaisir. \

'> — Que Dieu soit loué! — s'écria M. Delarivière... — J'ai trouvé l'homme \

j qu'il me faut, et cet homme est mon unique parent, le fils de ma sœur bien- x

j aimée!... — Écoute-moi, mou enfant... \

\ L'agitation de Fabrice grandissait. |

\ Quelles paroles le banquier allait-il prononcer ?... — Que serait cet avenir

\ dont il allait d'un mot dévoiler les perspectives peut-être éblouissantes?...

\ Le jeune homme répondit d'un ton ému :

I — Je vous écoute, mon oncle, et Dieu sait avec quelle attention profonde,

\ avec quel respect filial 1

M. Delarivière se recueillit pendant un instant, comme pour rassembler ses idées, et commença :

— Ce malin, en voyant ma douce compagne frappée d'une façon si brusque et si cruelle (car elle a été pendant quelques heures en grand danger), j'ai compris pour la première fois l'instabilité de la vie, et j'ai eu peur de mourir, bien moins pour moi que pour les deux chères créatures auxquelles appartient toute mon âme... — Je me suis dit qu'un coup de sang- pouvait me foudroyer... — Je me suis demandé ce que deviendraient la mère et la tille si je succombais avant d'avoir légalisé ma situation et la leur... J'ai maudit ma longue négligence et j'ai fait mon testament.

— Votre testament !... — répéta machinalement Fabrice.

— Ah! cela t'étonne que j'aie négligé si longtemps une précaution si simple et si importante ?... — Que veux-tu, c'est ainsi! — On se croit immortel... on oubhe... on remet au lendemain... — Une catastrophe soudaine arrive, et l'on meurt désespéré, ayant fait le malheur de ceux que l'on aimait...

Après un court silence, M. Delarivière continua :

— Dans cet acte suprême, devant assurer le sort de Jeanne et celui d'Edraée si je mourais avant le mariage, je ne t'ai point oublié...

Fabrice sentit un frisson d'espoir courir sur sa chair, mais il ne prononça pas un mot et se contenta de donner à son visage l'expression d'une gratitude anticipée.

— Je jugeais sévèrement tes écarts, — poursuivit le banquier, — je les jugeais même trop sévèrement, je le vois bien, mais nous étions unis par les liens du sang; je t'aimais malgré la folie de ta conduite et je n'acceptais point pour toi la pensée d'une vieillesse misérable...

Tout en parlant, M. Delarivière tirait son portefeuille.

Il y prit le double du testament, le dépHa d'une main fiévreuse et, posant le doigt sur le paragraphe où il était question de son neveu, il lui mit la feuille sous les yeux en lui disant :

— Regarde.

Une joie immense et débordante envahit l'âme de Fabrice, mais il comprima cette joie comme il avait comprimé son angoisse.

L'éclair jaillissant de ses yeux pouvait trahir ses pensées cupides et détruire en un instant l'impression produite par son hypocrisie savante.

Il éteignit la flamme de son regard et, repoussant le testament en détournant la tête, il répondit d'une voix tranquille :

— Non, cher oncle, je ne veux rien voir... — Ai-je besoin d'une preuve

\ nouvelle de la générosité de votre cœur, de Tindulgence de votre tendresse ? —

\ Qu'importe le chiffre écrit sur cette feuille ?... Quelle que soit la part qu'il vous

i ait plu de m'assigner, vous aurez trop fait pour moi ! — Votre fortune entière

I appartient à ma tante Jeanne et à ma cousine Edmée...

\ Fabrice n'hésitait plus à donner ces noms à celles qu'une heure auparavant il

l appelait Y Aveiitinière et la Bâtarde.

\ L'habile fourbe combinait son rôle comme un acteur émérite calcule et gradue

\ ses effets...

\ Le banquier, touché de cette admirable délicatesse, répliqua :

\ — Ta tante et ta cousine ne seront point appauvries par un partage... — je

\ suis riche... je suis très riche...

I — Je le sais, cher oncle.

\ — A combien évalues-tu ma fortune ?

— A quatre ou cinq millions peut-être.

M. Delarivière sourit en hochant la tête.

— Me suis-je trompé?... — demanda Fabrice.

— Oui, mon enfant, tu es loin de compte. — Je posède, au bas mot, douze millions.

En entendant ce chiffre, le jeune homme ne fut pas maître de lui.

— Douze millions ! — s'écria-t-il avec un accent indéfinissable. — Douze millions ! — Est-ce possible?

— Possible et certain... et, ce qui ne l'est pas moins, c'est que par ce testament, par ces trois lignes que tu n'as pas voulu lire, je dispose en ta faveur du tiers de cette somme.

Fabrice devint plus pâle qu'au moment où Tiennette lui avait remis la carte du banquier... — Son cœur bondit dans sa poitrine comme un oiseau captif qui veut briser sa cage.

— Le tiers à moi !... — balbutia-t-il. — A moi quatre milHons !

— Oui, à toi... bien à toi.

— Mais c'est trop I beaucoup trop 1

— Laisse-moi donc achever. — J'espère vivre encore de longues années, et nécessairement mon mariage annulera ce testament, mais tu n'y perdras rien... Ta tante, qui sait ce que je fais pour toi et qui l'approuve de toutes ses forces, a eu une heureuse pensée. Elle veut qu'à la sig^nature de notre contrat les quatre millions te soient acquis, comme cadeau de noces. — J'ai applaudi à cette inspiration de son cœur, et la chose sera faite au jour indiqué par elle.

— Oh ! cœur généreux !... âme vraiment divine ! — s'écria Fabrice en portant son mouchoir à son visage pour essuyer les larmes jaillissant de ses yeux.

Cette explosion de pleurs était produite par un effet purement nerveux, et ne résiillait point de la reconnaissance que Fabrice devait éprouver pour la compagne di; son oncle.

Ce dernier s'y trompa pourtant.

— Oui, oh! oui, — balbutia-t-il, — tu l'as dit, c'est un cœur d'or, c'est une âme divine ! Chère Jeanne bien-aimée !... et j'ai failli la perdre!... — Puisse Dieu me faire mourir avant elle !

Puis, gagné par l'attendrissement, à son tour il éclata en sanglots et, se penchant vers Fabrice, il appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme. Un silence de quelques secondes suivit cette crise d'émotion. M. Delarivière le rompit.

— Ceci étant arrêté, — dit-il — j'ai une proposition à te faire et, si elle ne te convenait pas, j'en serais bien surpris.

— Ah ! cher oncle, elle est acceptée d'avance.

— Existe-t-il quelque chose ou quelqu'un qui te retienne à Paris?

— Non, mon oncle.

— Bien vrai ?

— Je vous l'affirme.

— Aucune liaison?

— Aucune.

— Dans ce cas, rien ne s'oppose à ce que tu viennes avec nous en Amérique, où nous allons retourner pour un an encore, dès que sera atteint le but de notre voyage. Or, ce but est de retirer ta cousine Edmée du pensionnat qu'elle habite depuis son enfance. — Elle est d'âge à rentrer au foyer paternel pour y faire son éducation de famille. — Jl est temps de nous dédommager de sa longue absence et de jouir enfin de notre enfant. — A New York, je te mettrai sans peine au courant des affaires et, renonçant à liquider ma maison de banque, je te placerai à sa tête comme mon représentant et mon associé, — Que dis-tu de cela ?

— La reconnaissance m'étouffe... — Je ne trouve pas une parole... — Moi, votre représentant... votre associé !

— Mon Dieu, oui... — Tu laisseras tes quatre millions dans la maison, et avec mes conseils, joints à ton intelligence et à ton travail, il ne te faudra pas de bien longues années pour doubler ton capital... — Tu te marieras alors selon ton cœur... Tu auras une femme bonne et jolie... de beaux enfants, et à ta folle jeunesse, à ton âge mûr laborieux, succédera une vieillesse heureuse et honorée... — Est-ce entendu ?

Fabrice, comme tous les hommes très forts, se défiait de lui-même.

Il eut peur de donner aux sentiments qu'il devait éprouver une expression trop froide ou trop emphatique.

Aussi, pour toute réponse, il se contenta de se jeter dans les bras de son oncle et de pleurer sur sa poitrine.

Ce silence et ces larmes parlaient avec une éloquence qu'aucune parole ne [)0uvait dépasser.

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