XXV
Fabrice sortit, après avoir échangé avec soh oncle une dernière poignée de main, et M. Delarivière franchit le seuil de la chambre de Jeanne.
Il était en ce moment dix heures du soir.
La jeune femme dormait d'un sommeil agité, mais le docteur Vernier avait prévu la lièvre, et le banquier ne s'inquiéta point.
Ainsi que nous venons de l'entendre le dire à Fabrice, la fatigue l'accablait. — Le besoin d'un repos immédiat s'imposait impérieusement à lui.
Ainsi, — reprit le banquier au bout d'un instant, — c'est convenu?... >
— Vous m'ouvrez les portes d'un avenir que je n'aurais jamais rêvé et que | certes je ne méritais point. — Je suis le plus heureux des hommes, et le plus | reconnaissant, vous n'en doutez pas... i
]\^Q,j^ certes, je n'en doute pas! — Allons, embrasse-moi encore etretourne \
auprès de ton ami et des amies de ton ami... —Et, à ce propos, mon cher ^
enfant, j'ai une piètre idée de ces gens-là. |
— Pourquoi cela, mon oncle? | Tout simplement parce qu'ils sont ici dans le but d'assister à un effroyable
spectacle!... — L'attrait de la tète qui tombe et du sang qui jaillit! — triste |
curiosité... malsaine et de mauvais augure !...^ |
Je suis de votre avis, mon oncle, et je me promets bien, pour ma part, i
de ne point voir le dénouement du lugubre drame. ]
Je t'en félicite... — Quand comptes-tu retourner à Paris? :;
— Demain, par un des premiers trains... \ . — Seras-tu libre toute la journée ? \
— Désirez-vous que je le sois? \
\ —Oui. i
; — Je passerai donc chez mon agent de change pour lui dire de ne pas compter \
\ sur moi... ?
i — Et tu ajouteras que tu vas le quitter d'une façon définitive. \
\ Ce sera fait si vous le voulez. |
\ A merveille... Nous partirons ensemble. Tu t'occuperas de tes affaires. \
'• Nous nous retrouverons à un endroit convenu, et nous irons tous deux à Saint- \
\ Mandé chercher ma fille à son pensionnat... — Maintenant je te quitte... — Les
; émotions de la journée m'ont brisé... — Je vais m'assurer que ta tante repose
; toujours et je tâcherai de dormir pendant quelques heures... j'en ai grand
\ besoin... — Au revoir, mon enfant, à demain.
\ A demain, cher oncle, et bon sommeil.
'mw}?:m^.;^im^mf>.:
Tous les pauvre?, tous les malheureux des environs l'appelaient le bon ange. .Page 110.)
Il efÛeura de ses lèvres le front humide et les joues brûlantes de sa compagne bien-aimée, et il regagna sa chambre oii il se jeta tout habillé sur son lit, en murmurant :
— Si ma chère Jeanne s'éveille cette nuit, et si elle a besoin de moi, j entendrai son premier appel.
Sa tête avait à peine touché l'oreiller qu'un lourd sommeil s'emparait de lui.
En voyant Fabrice sortir de chez son soncle, ou l'eût pris pour un homme ivre.
LiV. l i . F. ROy. édib^iir
Maintenant qu'il n'était plus contraint de veiller sur son attitude et sur l'expression de son visage, ses nerfs bandés outre mesure se détendaient brusquement, la réaction s'opérait et le rendait plus faible qu'un fiévreux de la Campagne romaine.
H s'arrêta sur le palier, chancelant, se soutenant à peine, et il lui fallut s'appuyer à la rampe de l'escalier pour ne pas tomber.
Ses mains tremblaient. — Une sueur froide mouillait la racine de ses cheveux. — Un ourag-an de pensées confuses, heurtant les parois de son cerveau, réalisaient ce que Victor Hugo appelle iine tempête sous un crâne...
— Douze millions!... — balbutia-t-il, les yeux perdus dans le vague, ne regardant rien, mais croyant voir des rouleaux d'or et des liasses de billets de banque entassés devant lui. — Douze millions!... A lui, douze millions... et quatre seulement àmoi... à moi... son seul parent... à moi qui devrais hériter de tout si ces femmes n'existaient pas ! . . . — Douze millions ! — Si je les possédais, quelle existence ! Oh ! la belle vie !... Tous les plaisirs... tous les luxes... toutes les ivresses... — Avec douze millions, je serais le roi du monde ! !
Un peu de force lui revenait.
Il descendait lentement, marche par marche, fixant toujours d'un œil ébloui ce chiffre qui flamboyait devant lui, tandis que ses lèvres balbutiaient sans relâche : — Douze millions! douze millions !...
Au bas de l'escalier, il fit halte.
La porte du corridor donnant sur la place était ouverte. — L'air rafraîchi du soir, baignant son front brûlant, lui causa une sensation délicieuse et dissipa cette sorte d'ivresse, cette fièvre de l'or, — golden fever, — qui l'avait envahi de façon si complète.
De joyeux éclats de rire arrivèrent à son oreille. Une réaction nouvelle s'opéra en sens inverse, — il redevint maître de lui et se souvint qu'il avait laissé Pascal et les deux femmes dans le petit salon.
— Allons!... — murmura-t-il.
Et, composant sa fig'ure, appelant le sourire sur ses lèvres, il entra dans le cabinet.
Le petit baron, Mathilde et la jeune Adèle de Civrac, née Greluche, avaient passé le temps sans engendrer de mélancolie, en sablant le vin de Champagne de madame Loriol.
Ils étaient tous trois quelque peu la?ice's, cela se voyait à leurs yeux brillants et à leurs paupières clignotantes.
Une clameur joyeuse accueillit Fabrice.
— Je vous ai fait attendre, mes bons amis... — dit-il.
— Nous avons pris patience en tutoyant les fioles ])SiS mal... — répliqua le petit baron, — et, comme disent nos bons amis les Ang-lais, vous nous voyez très con/ortaùles... Aohl yesl — C'est d'un cachet énorme, parole d'honneur!
— Fabrice a la mine riante d'un iiéri lier qui suit le deuil ! — s'écria Ala thilde
— L'oncle d'Amérique a débouclé la sacoche aux bons jetons I
— Fabrice est truffé de banknotes ! — ajouta mademoiselle de Ci\Tac. Le jeune homme secoua la tête.
— Truffé de morale, voilà tout ! — répliqua-t-il ; — l'oncle d'Amérique n'a débouclé que la valise aux récriminations, et Dieu sait si elle était pleine !...
— Quoi, pas même une vingtaine de mille livres pour indemnité de déplacement?
— Pas seulement un billet de mille ! .. . — Cependant je ne me plains point.. .
— A l'avalanche des reproches et à la cataracte des sages conseils a succédé une sorte de réconciliation qui. dans un temps donné, peut amener des résultats utiles... Il est bon de se rapprocher d'un parent millionnaire. — Mon oncle passe l'éponge sur ce qu'il nomme Jiies erreurs, et me prend avec lui.
— Comme associé? — demanda Mathilde.
— Comme secrétaire... ce qui n'est pas la même chose.
— Une sinécure?
— Un travail diabolique qui me tiendra cloué sur un rond hvgiénique de maroquin vert, de neuf heures du matin à six heures du soir...
— Aux appointements de cent mille francs par an?... — glapit le petit baron.
— Aux appointements de cinq cents francs par mois, avec promesse d'augmentation si je suis bien sage, — répondit Fabrice en riant.
— Et vous acceptez cette rémunération dérisoire?
— Il le faut bien... — je suis à sec. ou peu s'en faut.... — les toiles se touchent...
— Mes enfants, — s'écria Mathilde, notre ami nous fait poser I — Je le connais... S'il n'y avait que ce qu'il nous dit. il aurait envoyé l'Amérique aux cinq cents diables... — H y a autre chose... — Voyons, Fabrice, déboutonnezvous!... Qu'est-ce qu'il y a?...
— Une bagatelle... — Mon oncle paye mes dettes... et vous savez que j'en ai pas mal...
— Ça, c'est plein de galbe... — murmura le baron. — Une fois les vieilles dettes payées, on en fait de nouvelles avec le plus grand chic.
— Mon petit Fabrice. — dit Mathilde en enlaçant le jeune homme dans ses bras gracieux, — qu'est-ce qui t'empêche de dire à ton oncle que tu me dois cinquante mille francs?... — Ce serait bien gentil...
— Assurément, ce serait très gentil. — répliqua le jeune homme... — mais il y a un obstacle sérieux...
— Lequel donc ?
— Il faudrait présenter la facture! Et le moyen de la motiver?...
— Le cas est prévu par Gavarni... rien de plus simple : Valeur reçue en sentiments affectueux.
^ïon onclo serait homme à ne pas se contenter de celle rédaction un peu
vagne.
i),j peut chanijer le texte et mettre : En rnarcltandises...
— Mon oncle voudrait savoir lesquelles...
\h| Des nèfles, alors ! — C'est un oncle impossible I — s'écria Malhilde
avec impalience.
Lt l'héritage, où en esl-il? — demanda le petit baron... — La dame ago-
nisanlc? la tante de la main gauche?
— Entièrement remise d'un malaise passager...
— Encore une tuile!
Et non pas la dernière, — reprit Fabrice. — A partir do demain matin,
adien la liberté! — Mon oncle s'empare de moi.
— Ca veut-il dire que je retournerai seule à Paris? — demanda vivement Malhilde.
— Sans moi, mais non pas seule, puisqu'Adèle et Pascal vous accompagneront.
La jeune femme donna sur la table un coup de poing qui fit s'enlre-choquer les verres.
— Comme c'est gracieux ! — répliqua-t-eiie. — ?sous venons ici pour nous amuser tous ensemble, et monsieur nous plante là!... On ne m'y prendra plus aux parties de campagne !... — On couperait doréiiavant la tôle à l'univers entier que je ne me dérangerais pas !... je suis furieuse!
Pour se calmer sans doute elle rempht son verre et le vida d'un trait. — Cette dernière libation joua le rôle de la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Malhilde eut une crise de rire nerveux, puis se mit à pleurer, et enfin, appuyant ses coudes sur la table et sa tète sur ses mains unies, s'endormit profondément.
Fabrice, — on l'a vu, — venait de mentir à ses compagnons, comme un iiislant plus tôt il mentait à M. Delarivière,
11 avait pour cela de bonnes raisons, voulant cacher à tout le monde les dispositions nouvelles de son oncle à son égard, et — (s'il devait quitter Paris), — tenant essentiellement à ce que Mathilde ignorât dans quelle situation brillante il allait se trouver en s'éloignant.
Peu à peu les bruits s'éteignaient, — la ville et l'hôtel devenaient silencieux...
Les curieux attirés par l'exécution du lendemain, et qui se trouvaient au Grand-Cerf^ s'étaient casés le plus commodément possible dans tous les coins, qui sur un canapé, qui sur un fauteuil ; ceux-ci sur les billards; ceux-là dans les greniers à fourrages; quelques-uns sur des tables, etd'autres sur des chaises.
Tout ce monde payait d'un bon prix une minute de plaisir cruel.
Il fallut réveiller Mathilde pour la conduire à cette chambre du troisième
élage où les deux couples devaient coucher, et où elle monta de fort mauvaise humeur.
11 était onze heures et demie. — La bonne ville de Melun s'engourdissait dans son premier sommeil...
Cependant, aux bords de la Seine, une lueur brillait derrière les vitra^-es sertis de plomb de cette élégante villa que nos lecteurs n'ont point oubliée. Dans ce logis, mis en deuil par le crime, veillait une jeune fille. Paula lîaltus avait appris, quelques heures auparavant, que le meurtrier de son frère monterait sur l'échafaud le lendemain au point du jour.
Cette nouvelle, quoiqu'elle ne fût point imprévue, ravivait ses douleurs et faisait saigner de nouveau sa blessure incurable.
Depuis la fin des débats, que la jeune fille avait été obligée de suivre pour répondre aux questions du président des assises, elle s'était non point habituée mais résig-née au vide désolant qu'une main infâme avait fait autour d'elle. Elle n'espérait pas oublier... elle cherchait à s'étourdir... Et voici que brusquement toutes les phases de l'elfroyable drame se représentaient à son esprit avec une netteté terrifiante et, comme à l'aube de sinistre mémoire qui suivit la nuit du meurtre, il lui semblait revoirie corps roidi de son frère, étendu, la poitrine trouée, sur la neige tachée de rouge...
C'est que Frédéric et Paula s'étaient aimés de cette tendresse profonde, infinie, qu'éprouvent l'un pour l'autre un frère et une sœur, orphelins depuis leur enfance, grandis côte à côte, la main dans la main, heureux ensemble et ne s'étant jamais séparés...
Frédéric aimait Paula plus que tout au monde... Paula adorait Frédéric...
Trois balles de revolver avaient anéanti pour toujours cette tendresse et ce bonheur...
Frédéric atteignait sa dix-huilième et Paula sa treizième année lorsque la mort successive de leur père et de leur mère était venue créer autour d'eux un isolement complet.
Ils possédaient une fortune considérable.
Le jeune homme, doué d'un esprit sérieux et d'une raison précoce, avait été émancipé par le conseil de famille et s'était consacré sans réserve à l'éducation de sa sœur, dont il se trouvait désormais le guide et le soutien.
S'absorbant tout entier dans l'accomplissement d'un devoir qui lui semblait doux, Frédéric ne songeait point au mariage et ne se sentait pas attiré vers ces
faciles plaisirs que la jeunesse recherche avitlement et que sa grande fortune pouvait lui prodiguer.
Le frère et la sœur habitaient d'un bout à l'autre de l'année leur ravisante maison voisine de Melun et ne faisaient dans la g-rande ville que des séjours de peu de durée.
Paula s'était pliée sans peine à la douce et calme vie de campag-ne, et ne la trouvait point monotone.
En d'assez rares occasions Frédéric avait conduit sa sœur dans le monde, à Paris, chez d'anciens amis de sa famille. — La jeune fille, très entourée, obtenait de réels succès par la puissance de sa beauté, de sa grâce et de sa simplicité charmante; mais, au milieu de la foule brillante et joyeuse, elle éprouvait une sorte d'oppression, et, sous le feu des lustres, regrettait son joli castel des bords de la Seine, car là seulement elle respirait à Taise et se sentait absolument heureuse.
Dans une des soirées dont nous parlons, Fabrice Leclère avait été présenté par Frédéric à Paula, que nous l'avons vu saluer au passage lorsqu'elle s'était montrée sur la terrasse de la villa.
Certes, aucune impression profonde n'était restée dans l'esprit de mademoiselle Baltusà la suite de cette présentation.
xS'ous devons dire cependant que Fabrice, avec son apparence sérieuse, son visage rég"ulier offrant des traces de fatig-ue, et son élégance sobre, avait déplu beaucoup moins à la jeune fille que les jolis gommeux coiffés à la Capoul et décolletés, qui papillonnaient autour d'elle, attirés par ses deux millions plus encore peut-être que par ses grands yeux sombres, ses lèvres rouges et ses cheveux noirs.
Ceux-là lui paraissaient ridicules et l'agaçaient au delà du possible.
Yivant sans cesse avec son frère, Paula avait pris l'habitude de penser et de parler comme lui avec une franchise absolue. — Le mensonge lui faisait horreur. — On trouvait en elle la loyauté d'un chevalier. — La charité lui semblait non une vertu, mais un devoir auquel, sous aucun prétexte, le riche n'a le droit de se soustraire, la fortune n'étant qu'un dépôt dans ses mains.
Tous les pauvres, tous les malheureux des environs la connaissaient et l'appelaient le bon ange. — Elle donnait beaucoup et savait donner. — Les secours qu'à chacune de ses visites elle laissait dans les chaumières étaient mieux qu'une aumône, ils étaient une consolation.
Mais si la jeune fille se recommandait par une extrême douceur et par une générosité sans bornes, elle possédait en même temps une volonté ferme et une incomparable virilité morale.
La mort tragique de Frédéric Baltus avait fait brusquement le vide dans son cœur comme dans sa maison. — La solitude maintenant lui paraissait odieuse, et son inguérissable douleur se doublait d'un immense ennui.
LE MÉDECIN DES FOLLES 111 l
Lorsqu'on lui annonça le dénouement prochain du drame dont son frère avait été la victime, sa poitrine se gonfla, de grosses larmes jaillirent de ses yeux, des sanglots la prirent à la gorge.
Le cœur serré, l'esprit plein d'orages, elle gagna lentement une chambre dont les volets restaient clos sans cesse, et oii brûlait jour et nuit une lampe d'argent ciselé suspendue au plafond par trois chaînettes de même métal.
Cette chambre était celle oii Frédéric avait vécu, où on l'avait rapporté mort.
Paula, d'une main tremblante, ouvrit la porte, s'arrêta sur le seuil avec un recueillement douloureux; ses sanglots redoublèrent, puis, au bout d'un instant, elle s'avança et vint tomber à genoux devant un portrait en pied du jeune homme.
Là, les mains jointes, en face de cette image dont les traits nobles et fiers, le regard bienveillant, le bon sourire, lui rappelaient toutes les joies de sa jeunesse, elle subit une formidable crise de désespoir, évoquant l'âme de son frère assassiné, donnant les noms les plus chers à cette toile immobile et muette. .. lui parlant, l'interrogeant, comme si l'œuvre du peintre pouvait l'entendre et lui répondre...
Fox, le grand lévrier gris de fer qui, lui aussi, avait été le fidèle ami de Frédéric, s'était glissé dans la chambre derrière Paula.
En entendant les lamentations et les sanglots de sa maîtresse, rintelligent animal poussa un rauque hurlement, et cette plainte lugubre résonna comme un écho dans le grand silence de la nuit.
— Oh ! mon frère, — s'écria Paula tout à coup avec une agitation nerveuse voisine de la folie, — que lui avais-tu fait, à ce misérable, pour qu'il t'assassinât lâchement? — Rien!... tu ne lui avais rien fait!... C'est pour te voler qu'il t'a pris ta vie !
Elle s'arrêta brusquement, comme sous le choc d'une pensée soudaine, puis elle continua :
— Pour le voler I... — Te voler, toi... toi dont la bourse était sans cesse ouverte et la main toujours prête à donner !... c'est impossible !... — Le mobile du crime^ c'est la haine, c'est la vengeance, et non pas le vol...
De nouveau elle s'interrompit, le regard vague et comme égaré, et répéta :
— La vengeance ? la haine? — Mais qui donc pouvait te haïr, toi que tous adoraient? Qui donc voulait se venger de toi qui n'avais offensé personne? — Non, ce n'est pas la vengeance ! Non, ce n'est pas la haine ! — Mais alors qu'est-ce donc? — Quel motif armait le bras de cet homme que la justice a condamné et qui jure qu'il est innocent? — Innocent! et l'on a trouvé sur lui la preuve de son crime... ce portefeuille troué d'une balle... L'évidence était là... et cependant il a dit, cet homme, il a soutenu, il a juré, qu'un inconnu lui avait donné ce portefeuille !...
u Si c'était vrai pourtant?... —Les juges ont condamné... — Mais il se \ trompent parfois, les juges... — Ah! je n'y peux pas croire... — Une erreur \ serait effrayante... Ils n'en ont point commis... Ils ont frappé justement ce l misérable qui refuse de dire son nom, même pour se défendre !... — Quel est-il, 1 cet homme enveloppé de mystère?... D"où venait-il? -^ Où allait-il? — Il le I cache, et nul n'a pu le comprendre ou le deviner... — Sans doute il a fait le I serment de ne point livrer son complice, car l'infâme n'a pas agi seul... — \ Il existe un complice, mon instinct me le crie, et ce complice est le plus s coupable !... »
l Paula Bal tus se leva brusquement, comme mue par un ressort, attachant un
l regard inspiré sur l'image peinte de Frédéric, elle continua d'une voix sourde l d'abord mais qui bientôt devint éclatante :
I — Tu l'as vu, toi, mon frère, tu l'as vu, le véritable assassin... tu l'as connu...
I tu peux le nommer!... parle-moi... réponds-moi... j'attends!... I Elle se tordit les mains et poursuivit avec emportement :
— Mais non... lu ne peux pas répondre... tu es mort... ta bouche est muette... — Eh bien, j'agirai seule... — S'il y a un complice, comme je le sens, comme j'en suis sûre, je ferai ce que la justice n'a pas su ou n'a pas pu faire... je le traquerai jusqu'au fond des ténèbres où il se cache... et je jure devant Dieu de le découvrir !... je jure devant Dieu de te venger ! ..
En ce moment Paula Baltus, exaltée, l'œil rempli de flammes, les narines frémissantes, la main droite étendue avec un geste de menace, ressemblait à la ISémésis vengeresse, à la déesse du châtiment...
Un tel état de surexcitation physique et morale ne pouvait se prolonger. Les larmes remplacèrent les éclairs dans les prunelles sombres de la jeune fille. — Les lignes du visage perdirent leur expression farouche. — Mademoiselle Bal lus se laissa tomber sur un siège en face du portrait et s'absorba de nouveau dans sa douleur silencieuse, priant tout bas pour l'âme de ce mort bien-aimé...
Deux heures du matin sonnaient.
Déjà sur la grande place de Melun un certain nombre de curieux venaient s'assurer de visic que l'exécution promise pour le point du jour n'était point contremandée.
Peu à peu quelques fenêtres s'ouvrirent et des visages endormis parurent, interrogeant les ténèbres...
Le nombre des curieux augmenta bientôt. — Des groupes se formèrent, jetant dans la nuit encore noire le bourdonnement des voix confuses.
Une escouade de geudarnies à cheval lui laisail escorte. (.Page llo.j
Mille propos incohérents se croisaient au milieu de ces dialogues à bâtons rompus, où chacun des interlocuteurs s'appelait multitude.
— Ça ne sera pas pour aujourd'hui... — disait celui-ci.
— Mais si, positivement.. — répondait un autre.
— Comment le savez-vous?...
— J'étais à la gare passé minuit... — J'ai vu arriver le train spécial qui amenait le bourreau et la guillotine... — Donc ça sera pour ce matin...
— D'ailleurs, — ajoutait un troisième, — on ne pouvait pas remettre... — j'ai fait le compte des jours... le délai est passé...
LiV. 15 F. ROY, éditeur.
Et sur toute Téteudue de la place s'échangeaient des phrases jetées dans le même moule et le plus souvent vides de sens.
Une heure encore s'écoula.
La foule devenait compacte.
Des troupes de bourgeois de la ville, d'ouvriers, de paysans des environs, débouchaient de toutes les rues.
Les toits se couvraient de monde.
Des g-rappes d'hommes s'accrochaient aux corniches et aux entablements, et n'hésitaient point à risquer leurs os pour assister au terrible drame qui se préparait.
Les patriciennes de Rome prenaient jadis un plaisir sauvage aux luttes de gladiateurs et aux grandioses égorgements...
Les belles Andalouses se pâment en voyant le sang couler dans les cirques sous la corne des taureaux et sous l'épée des toréadors...
Une tête coupée roulant dans le panier du bourreau est un spectacle de haut goût pour les foules de tous les pays...
— Ainsi le pourvoi a été rejeté ? — demanda un paysan couvert d'une \ limousine à raies grises et noires, et qu'à ses allures on reconnaissait facilement > pour un maraîcher. \
— Il n'y a pas eu de pourvoi, et le recours en grâce n'était point sérieux.. \ — répondit un bourgeois de la ville. \
— Pourquoi donc ça? \
— Parce que le condamné, malgré les instances de son avocat, n'a rien voulu > signer. j
— Ah! bien, par exemple, — s'écria le paysan, — on peut dire qu'en voilà un qui ne tient vraiment guère à vivre !
— Il n'y tient même pas du tout, puisqu'il a refusé de se défendre ! — dit un troisième personnage qui trouva moyen de se gHsser au milieu du groupe, grâce à son agilité et surtout grâce à la vigueur de ses coudes.
— Qu'est-ce que ça peut bien être que cet homme-là ?
— D'aucuns prétendent que c'est un ex-pétroleur condamné par les conseils (le guerre, et qui cache son nom de peur d'être fusillé...
— C'est pas malin, ce que vous dites h ! De crainte d'être fusillé, il se laisse roiiper la tête ! — Tout à fait Ciriboiiille qui se jette dans la rivière pour éviter la pluie...
Un formidable éclat de rire accueillit cette réllexion, dont la logique d'ailleurs était inattaquable.
— Eh bien, moi, — fit un autre curieux, — je me suis laissé conter que le particulier en question est un individu de la haute qui a eu des malheurs et qui garde Vincogiiito pour ne pas compromettre sa famille.
— Ça se pourrait bien tout de même !
Un monsieur décoré, de bonne mine, qui se trouvait au milieu du groupe et
haussait les épaules depuis un instant, s'écria :
— Toutes ces histoires sont des cancans de bonnes femmes... Le condamné est un assassin qui mérite cent fois l'échafaud...
— Beaucoup de gens croient cependant qu'il n'est pas si coupable qu'il en a l'air. ' \
— Allons donc ! — Tout l'accuse ! tout l'écrase !.. . — D'ailleurs la justice ne \ se trompe jamais... |
— Eh bien ,... et le courrier de Lyon? \
— Vieille histoire, dont on n'a pas su le dernier mot... \
— Vieille histoire, soit, mais les autres exemples d'erreurs judiciaires sont ;; bigrement nombreux !... Lisez les Causes célèbres... — Je suis d'avis, moi, que \ le malheureux qui va mourir a un secret, et que pour garder ce secret il a caché \ son nom... — Je crois que son entêtement seul est cause de sa perte, et je soutiens qu'en face de cet incompréhensible entêtement on aurait dû, non le con- ; damner, et surtout l'exécuter, mais attendre et chercher encore... — Mieux vaut \ laisser vivre un coupable que de guillotiner un innocent... ^
Plusieurs approuvèrent, — d'autres blâmèrent. ]
En ce moment on entendit au loin le bruit sourd d'une voiture, et des pas de \
chevaux résonnant sur le pavé. \
Tous les yeux se tournèrent du côté d'où venait ce bruit. |
Une lueur sinistre brilla sur la foule. |
Cette lueur était produite par de torches éclairant la marche d'une char- j
rette et d'un fourgon. \
La charrette apportait les « bois de justice ». \
Une escouade de gendarmes à cheval lui faisait escorte. \
Derrière les gendarmes marchait un bataillon d'infanterie de ligne, qui se \
déployant en carré et formant la haie, de manière à laisser un vaste espace j
libre au milieu de la place, refoula sur le trottoir la foule des curieux. \
Le fourgon suivait le cortège et vint se ranger près de la charrette. — Il \
devait, après l'exécution, emporter le corps du supplicié. l
M. de Paris, amené par un train spécial avec son tragique appareil, s'était j
rendu à la prison dès son arrivée et laissait à ses aides le soin de dresser la \
machine que le pittoresque argot des maisons centrales a nommé V Abbaye de \
Monte-à-Regret. \
lie LE MÉDECIN DES FOLLES
Les bois de justice furent déchargés en un instant.
Les aides de l'exécuteur se mirent aussitôt à la besogne avec cette habileté qui résulte de l'habitude, et les coups de marteau, ajustant les poutres dans leurs mortaises et les chevillant ensuite, éveillèrent les échos de la place.
Tout était déjà fini que le jour n'avait point encore paru.
Les lueurs vacillantes des torches, errant autour de léchafaud, rendaient le spectacle effrayant et pittoresque à la fois.
Le bourdonnement sourd des voix étouffées de la multitude ressemblait au murmure confus produit par la houle sur les galets des plages bretonnes.
Les soldats ne maintenaient point sans peine la marée montante des curieux qui menaçaient à chaque minute de forcer la haie.
La foule comprimée formait une masse à tel point compacte qu'une épingle jetée d'en haut n'aurait pu se faire jour pour tomber sur le pavé.
L'échafaud occupait le centre de la place.
Cinquante mètres à peine le séparaient de l'hôtel du Grand-Cer/ ,
La sinistre lunette faisait face à l'immeuble de madame Loriol.
Au mois d'avril, les matiuées sont fraîches. — Les curieux, dont la plupart avaient passé la nuit debout, se sentaient transis, piétinaient sur eux-mêmes pour se réchauffer, et ce piétinement régulier de toute une foule ébranlait les maisons comme le passage d'une locomotive.
Quoique l'heure fixée pour l'exécution fût loin encore, presque toutes les fenêtres du Grand-Cerf êini&n\. ouvertes et garnies de spectateurs.
Fabrice Leclère, le petit baron de Landilly, Mathide Jancelyn et mademoiselle Adèle de Civrac, née Greluche, accoudés sur les barres d'appui des croisées de la chambre, attendaient qu'on levât le rideau, comme disait Pascal.
Les fenêtres de l'appartement occupé par M. Delarivière et par Jeanne restaient seules hermétiquement closes.
Quittons pour un moment la foule impatiente.
La demie après trois heures du matin venait de sonner.
Le directeur de la maison d'arrêt de Melun entra dans la cellule du condamné.
L'aumônier, le greffier, le gardien chef, des gardiens subalternes, le bourreau et deux de ses aides l'accompagnaient.
Un gardien et un détenu veillaient, selon l'habitude, auprès du prisonnier qui, assis devant une petite table, lisait à la pâle lueur d'une lampe Yhiiitation de Jésiis-Chjnst.
Vers deux heures du matin, Pierre — (nos lecteurs n'ont point oublié qu'il prétendait se nommer ainsi) — s'était réveillé et, après avoir {baigné d'eau fraîche son visage défait mais calme, s'était mis à lire.
En entendant la clef de sa cellule grincer dans la serrure, il avait tressailli et levé brusquement la tête ; puis, croyant à une ronde de nuit, il s'était remis à sa lecture
La porte tourna sur ses gonds et des pas foulèrent les dalles.
Cette visite ultra-matinale étant évidemment insolite, le condamné leva de nouveau la tête.
Un seul regard jeté sur les visiteurs suffit pour lui révéler la vérité tout entière.
Jl comprit qu"un temps désormais bien court le séparait de sa dernière heure.
Quelle que fût sa résignation habituelle, il ne put vaincre tout à fait les révoltes de la chair. — Une pâleur livide s'étendit sur son visage contracté.
Il quitta son siège cependant, avec un peu de peine, et salua sans forfanterie, mais aussi sans bassesse, les messagers de mort.
Le condamné — nous le savons déjà, avait, ou du moins paraissait avoir quarante-cinq ans. — Il était d'une taille au-dessus de la moyenne — Ses traits réguliers, amaigris et fatigués, son front large, couronné d'une épaisse chevelure jadis brune, maintenant presque blanche, annonçaient l'intelligence. — Ses grands yeux d'un gris bleu exprimaient la douceur et la bonté. — Sa bouche contractée, aux lèvres minces et pâles, donnait parfois à sa physionomie, habituellement mélancolique, une expression de méprisante amertume.
Il portait le costume traditionnel des condamnés à mort : — pantalon de molleton d'un gris jaune, veste et casquette de même étoffe et de même couleur.
Son bras droit paralysé pendait inerte le long de son corps.
— C'est pour ce matin, n'est-ce pas, monsieur le directeur? — demandat-il dune voix très basse, mais à peine agitée.
— Oui, mon pauvre ami... — répondit simplement le direrteur.
Le condamné leva les yeux vers le ciel, ou plutôt vers le plafond de la cellule, et murmura :
— Que la volonté de Dieu soit faite!...
— Soyez courageux... Soyez fort...
— Yous le voyez, monsieur, je ne tremble pas... — Je suis fort et j'ai du courage, et j'en aurai jusqu'au bout, je vous le promets.
Ces derniers mots furent prononcés avec un calme qui donnait le frisson. Ils laissaient entrevoir tout im monde de pensées mystérieuses. Le directeur ne s'y trompa point.
— Oui, — reprit-il, — vous êtes courageux, vous l'êtes même plus qu'il ne faudrait, car ce courage, — j'en ai la conviction, — résulte d'un etfort violent de votre volonté pour cacher des choses qui peut-être vous auraient sauvé en rendant plus facile la tâche de la justice...
— J'ai dit à la justice ce que j'avais à lui dire... Je lui ai dit ce qui était vrai... — répliqua le condamné. — Elle ne m'a pas ci'u... c'est un malheur... je n'accuse point les juges... ils ont prononcé selon leur conscience...
l — Avouez, au moins, que vous n'avez pas tout dit...
i — Je n'avoue rien...
\ — Vous avez un secret et vous voulez l'emporter dans la tombe... — Vous
j êtes prêt à subir la peine d'un crime commis par un autre. — Votre obstination vous a perdu!
— En êtes-vous sûr, monsieur le directeur? — Pensez-vous réellement que mon silence, en irritant mes juges, a provoqué la condamnation?
• — Oui, et très justement, car ce silence était un aveu...
\ — Eh bien, — répéta le condamné, — c'est un malheur! voilà tout...
i XXVIII
i — C'est un malheur... — avait dit le condamné. l
\ — Et le plus grand de tous!... — s'écria le directeur dont les traits altérés \
\ et la voix tremblante trahissaient l'émotion profonde. — Mais peut-être est-il ) < temps encore de l'éviter... — Dites-moi que vous êtes prêt à faire les aveux, î \ ou plutôt les révélations vainement sollicitées depuis le commencement de votre j \ procès... — Le procureur de la République, prévenu sans retard, accourrait. — > \ Il deviendrait possible de surseoir à l'exécution... — une revision du jugement j suivrait sans doute... Ce serait la vie... ce serait la liberté peut-être... >,
\ Le condamné secoua la tête. \
\ — Je vous en supplie, réfléchissez!... — reprit le directeur avec insistance, \
— Le moment suprême approche... — Ne consentez-vous point à parler?... Nouveau signe négatif.
— N'avez-vous rien à m'apprendre?...
i — Rien.
l — Pas même votre véritable nom?... - \
l — Je l'ai dit, je me nomme Pierre.
; — Toujours cette obstination aveugle, cause de tout le mal! — Vous avez une j
i famille cependant... i
— Je n'en ai pas... \
— Allons, un bon mouvement... un mot... un seul... Songez-y, c'est le \ salut...
Le condamné fit un geste de découragement profond.
— Pourquoi toujours me parler du salut? — murmura- t-il. — Croyez-vous que j'y tienne? — Ne vaut-il pas mieux mourir que de vivre comme je vis?
Et il montrait son bras paralysé. ;
— Il ne manque pas de gens charitables qui seraient heureux de vous secourir... —répliqua le directeur. ;
Le condamné eut un geste de farouche orgueiL
— L'aumône! — s'écria-il, — jamais!...
— Songez à ceux que vous laissez derrière vous... — N'avez-vous point un père?... une mère? deux vieillards qui, tôt ou tard, sauront la vérité funeste, et que le désespoir tuera. ..
— Je ne laisse rien ici-bas...
— Quoi, pas un être cher dont en ce moment la pensée remplit votre cœur?... En entendant ces mots le condamné frissonna visiblement. — Un tlot de
sang- vint colorer son visage livide.
Ce fut court.
Il baissa la tête et répondit :
— Pas un...
— Quoi, — poursuivit le directeur, — ni une femme?... ni un enfant? La fermeté du malheureux parut au moment de se démentir.
Il appuya sa main valide sur le côté gauche de sa poitrine, comme pour comprimer les battements de son cœur qui l'étoutTaient, ses paupières battirent, deux larmes tombèrent de ses yeux, ses lèvres s'agitèrent, mais personne ne les entendit prononcer ces mots : — Ma femme.., mon fils...
Puis, redevenant maître de lui-même ainsi qu'il l'était depuis des mois, il balbutia :
— Je suis seul au monde... — Je ne laisse ici-bas ni un regret ni un souvenir, et personne ne s'inquiétera de savoir si l'homme qui va mourir était innocent ou criminel...
En face de cette résolution si visiblement inébranlable, le directeur se sentit vaincu.
Il n'insista plus et céda la place au greffier.
Ce dernier donna lecture au condamné du rejet du recours en grâce fait à son insu.
— J'avais refusé de signer... — dit Pierre, — je savais bien que ce serait inutile... — Je n'en remercie pas moins très sincèrement les personnes qui se sont intéressées à moi malg^ré moi...
Le temps s'écoulait.
Les aides du bourreau commencèrent la toilette.
L'aumônier de la prison, vénérable ecclésiastique à cheveux blancs, un de ces prêtres admirables, modèles de charité et d'abnégation, qui passent leur vie dans l'oubli d'eux-mêmes pour apporter des consolations aux souffrances d' autrui, prit la main du condamné et se mit à lui parler à voix basse.
Pierre écoutait les paroles de Tapôtre du Christ avec une attention profonde et une expression de foi ardente.
Sa fig-ure, par instants, s'illuminait.
On voyait qu'il était loin des choses de la terre.
Cependant, lorsqu'il sentit sur son cou le froid des ciseaux qui coupaient ses cheveux, l'effet produit fut soudain et terrible ; — il lui sembla que le fer se la guillotine le touchait déjà , — il baissa vivement la tête par un mouvement tout machinal, mais il triompha presque aussitôt de cette sensation nerveuse et rendit à Taumônier son attention tout entière.
Quand le vieux prêtre eut montré le chemin du ciel à l'âme prête à partir, il se tut et. après avoir embrassé paternellement le condamné, il appuya son mouchoir sur ses yeux pour cacher ses larmes.
La toilette était finie.
Pierre se leva.
Voulez-vous prendre quelque nourriture? — lui demanda le gardienchef.
Xon, monsieur, merci... Je n'ai pas faim... et puis, à quoi bon?
— Vous ne désirez rien ?
— Une seule chose...
Laquelle? — fit vivement le directeur. — Si cette chose est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance et de bon cœur.
Je voudrais... — répondit Pierre après une seconde d'hésitation, — je
voudrais vous presser la main à tous...
Toutes les mains se tendirent vers lui par un mouvement spontané.
Il les serra l'une après l'autre avec effusion.
Ce fut pendant quelques secondes une scène profondément émouvante, un spectacle étrange et saisissant.
Ce malheureux qu'allait frapper la loi trouvait, presque sur les marches de l'échafaud, d'honnêtes gens abandonnant leurs mains pures à l'étreinte de cette main qu'on prétendait souillée d'un crime abominable!...
L'n éclair de joie s'alluma dans les prunelles du condamné.
— C'est presque la réhabilitation... — pensa-t-il. — Je vais mourir du supplice des assassins, mais tous ceux qui m'entourent croient à mon irmocence...
Il ne se trompait pas.
En ce moment et dans ce cachot, aucun des spectateurs de la scène que nous venons de décrire ne voyait en lui le véritable meurtrier de Frédéric Baltus.
Les plus sévères l'accusaient seulement d'égarer ta justice eu cachant le nom du coupable que certainement il connaissait.
— Avant de vous quitter pour toujours, — balbutia-t-il, — je veux vous dire : merci ! — Vous avez eu pour moi de grandes bontés, monsieur le directeur, et je vous dois une grande reconnaissance... — Vous m'avez donné, monsieur l'aumônier, la résignation, le calme, l'espoir... la confiance... Soyez béni!.. — Vous avez adouci tous ma dernière heure par votre pitié... Vous avez touché sans horreur ma main qu'on croit sanglante... — Merci du fond de mon Ame I... merci cent fois!... merci à tous!
i Jeanne, les mains crispées sur la barre d'appui, contemplait avec des yeux fixes cet hommes prêt à \ mourir. (Page 125.)
Le condamné ne luttait plus contre son émotion.
Elle déborda brusquement.
Un sanglot remplaça les paroles sur ses lèvres, tandis qu'une pluie de larmes inondait son visage.
Le détenu qui, depuis quelques purs et quelques nuits, ne quittait pas la cellule du condamné à mort, subissait la contagion de cet attendrissement et pleurait à chaudes larmes.
Il prit la main de Pierre et, malgré la résistance de ce dernier, il la porta respectueusement à ses lèvres.
LiV. 16. F. ROy. éditeur
\ — Ah! — s'écria-t-il ensuite avec impétuosité, — les jurés et les juges se
I sont trompés tous !... cette main est celle d'un honnête homme!... elle n'a jamais
\ fait couler le sang!...
', — Je le jure! — répondit le condamné d'une voix ferme. — je suis inno- \
\ cent ! Dieu qui m'attend le sait bien... \
\ Le moment du départ était arrivé. \
' L'aumônier se rapprocha.
j — Du courage, mon fils... — dit-il, — venez... voici mon bras...
;; Pierre inclina la tète en signe d'adhésion, jeta autour de lui un long et der-
\ nier reg'ard et, s'appuyant sur le bras du vieux prêtre, quitta la cellule.
\ Une voiture cellulaire attendait dans la cour de la prison.
\ Il y monta suivi de l'aumônier et de deux agents.
\ Un gendarme prit place sur le siège à côté du conducteur.
'', Au signal donné, l'altelage s'ébranla.
\ Un piquet de gendarmerie à cheval formait escorte.
\ Le lugubre véhicule sortit de la cour et roula bruyamment sur le pavé de
j la ville de Melun.
\ Innocent ou coupable, le condamné n'avait plus que vingt minutes à vivre.
; L'aube du jour commençait à poindre, grise et blafarde, au momenif oii la
\ voiture cellulaire déboucha sur la place au centre de laquelle se dressait l'écha-
< faud.
Un sourd murmure de la foule accueillit son arrivée.
Ce murmure s'éteignit brusquement et fut remplacé par un profond silence...
On entendait les longs fourreaux des sabres des gendarmes heurter leurs \ bottes éperonnées... {
Nous savons que Fabrice Leclère se trouvait avec Mathilde à l'une des fenêtres du troisième étage, et que Pascal de Landilly, en compagnie de mademoiselle de Civrac, née Greluche, occupait la croisée voisine.
A la minute précise où le panier à salade faisait halte, Fabrice se pencha pour ne perdre aucun détail de l'exécution.
Son visage était pâle comme celui d'un mort. — Une flamme sombre luisait dans ses yeux.
Il avait la tête nue et tenait de la main gauche des gants de peau de Suède qu'il tortillait fiévreusement de la main droite.
L'un de ces gants lui échappa sans qu'il y prit garde, et après avoir tournoyé dans l'air vint s'abattre sur la tète d'un spectateur placé devant la porte principale de l'hôtel du Crrand-Ccrf.
Ce spectacteur. — qui n'était autre que Claude Marteau, surnommé Bordeplat, — leva machinalement la tète, curieux de voir d'oii tombait le projectile inoffensif, et reconnut du premier coup d'oeil la figure de Fabrice.
— Mon particulier d'hier, — murmura-t-il, — avec les deux cocottes et le petit jeune homme qui trouve tout épatant !... — Tonnerre de Brest, ça lui fait rudement d'effet!... 11 est plus blanc qu'une toile à voile... — Parole d'honneur, on croirait que c'est à lui qu'on va couper le cou!... — Ces Parisions, quelles femmelettes!
Jeanne avait dormi longuement de ce sommeil fiévreux prévu par le docteur \
Yernier. ]
Vers deux heures du matin elle s'était réveillée, le front moins brûlant, la \
tète moins lourde et, quoiqu'elle éprouvât encore une extrême lassitude, elle \
\ sentait qu'un mieux sensible s'était opéré en elle et que ses forces ne tarde- \
raient point à revenir. >
Pendant toute la durée de sa somnolence, à la fois lourde et agitée, elle avait \
eu à se débattre contre des rêves effrayants, ou plutôt contre des cauchemars. >
— Elle se trouvait heureuse du réveil qui la délivrait de ces fantômes de la \
nuit... - \
; Une veilleuse recouverte d'un globe en verre dépoli répandait dans la cham- \
\ bre une lueur incertaine, suffisante pour dissiper les ténèbres, insuffisante pour \
\ permettre de distinguer nettement les objets. \
\ Jeanne se souleva sur son coude et promena ses regards autour d'elle. >
\ Elle cherchait Maurice Delarivière et ne le trouva pas. |
Le banquier dormait dans la pièce voisine. \
La jeune femme le comprit et s'en réjouit, sachant combien l'excellent homme, ',
brisé par les fatigues et les émotions de la journée précédente, avait besoin de \
calme et de repos. '
Elle laissa retomber sa tète sur l'oreiller, joignit les mains, ferma les yeux \
et se dit avec un sourire : \
— Aujourd'hui, je verrai ma fille... \ Puis elle s'absorba dans le souvenir de sa chère Edmée, et dans la pensée i
délicieuse qu'elle ne quitterait plus cette enfant adorée. \
Tout à coup elle fut distraite de sa rêverie par des bruits singuliers dont |
elle ne pouvait deviner la nature. | Ces bruits venaient de la place.
Ils ressemblaient au murmure sourd et monotone de la mer sur une plage à
l'heure du flot montant.
— Que se passe-t-il donc au dehors? — se demanda la jeune femme. — On
dirait une foule qui parle tout bas... — Suis-je bien éveillée? Est-ce que les cauchemars recommencent?...
Et se soulevant sur son coude pour la seconde fois, elle écouta avec uu redoublement d'attention.
Bientôt le bruit changea de nature et lui sembla de plus en plus inexplicable.
Ce furent des coups de marteau, sourds d'abord, puis retentissants, tantôt rapides et tantôt raleatis, mais se succédant sans relâche.
Rien ne se pouvait imaginer de plus lugubre que ces coups ininterrompus dont le grand silence de la nuit doublait la sonorité.
On eût dit qu'une légion de croque-iwjrU clouaient un entassement de cercueils.
Jeanne retint son haleine pour mieux écouter, cherchant à comprendre ce qu'elle entendait, mais ne parvenant point à trouver le mot de Ténigme sombre.
Au bout d'une demi-heure les marteaux cessèrent de heurter le bois, et le murmure de marée montante recommença, mais agrandi.
— Qu'est-ce donc? — se répétait la jeune femme. — Qu'est-ce donc et que se passe-t-il? — Je suis éveillée... je ne rêve pas... — Cela est bizarre... Si je ne savais que Maurice est tout près de moi, et qu'il me suffirait d'un cri pour l'appeler, j'aurais peur...
De temps à autre des lueurs intermittentes, pareilles à celles que produirait unt" flamme secouée par le vent, se reflétaient sur les rideaux fermés des deux fenêtres.
Ces lueurs disparurent peu à peu, noyées sans doute dans les pâleurs de l'aube naissante.
Des sabots de chevaux, des fers de roues sonnèrent sur le pavé de la place ; une sourde clameur s'éleva, aussitôt réprimée, et il se fit uu grand silence, un silence de mort.
Ces bruits singuliers, ces rumeurs mystérieuses, avaient surexcité la curiosité de Jeanne.
— A coup sur, — se dit-elle, — il se passe au dehors quelque chose d'étrange... — Je veux savoir...
Elle quitta son lit. — Ses vêtements se trouvaient à portée de sa main, sur une chaise. — Elle prit un peignoir, le jeta machinalement sur ses épauk-s, glissa ses pieds nus dans des petites mules sans talon, et se servant des meubles conime de point d'appui, car sa faiblesse trahissait sa volonté, elle se dirigea vers une fenêtre et elle en écarta les rideaux.
Il faisait maintenant grand jour et la voiture cellulaire venait de s'arrêter au pied de l'échafaud.
Jeanne mit la main sur l'espagnolette, la fit mouvoir et la fenêtre s'ouvrit.
Une bouffée d'air glacial vint frapper le visage de la jeune femme et sa poitrine baignée de sueur.
Elle ne s'en aperçut même pas et se pencha au dehors pour reg-arder.
D'abord elle ne distingua rien qu'une fourmilière humaine entassée au-dessous d'elle autour d'un carré vide gardé par des soldats, et dont une machine peinte en rouge et de forme sinistre occupait le point central.
Un second regard lui fit tout comprendre.
La machine rouge était l'échafaud, et sur cet échafaud on allait tuer un homme.
Jeanne fut prise d'une angoisse indéfinissable; — son cœur se serra; — uti nuage passa devant ses yeux; — elle maudit sa curiosité; elle aurait voulu se réfugier au fond de la chambre, laisser retomber les rideaux, se soustraire à l'horreur du tragique spectacle.
Elle ne pouvait pas... — Elle n'était plus maîtresse d'elle-même... — Une force invincible, dominant sa volonté, la maintenait à cette fenêtre en face du terrible drame dont le dernier acte commençait.
On ouvrit la portière du panier à salade.
Un prêtre en descendit, tenant un christ de cuivre cloué sur une croix noire... — Un homme qui priait vint ensuite...
C'était le condamné.
Jeanne tressaillit de tout son corps, puis devint pareille à rincarnation de la stupeur et de l'épouvante.
Ses pupilles dilatées se rivaient sur le malheureux dont elle apercevait les épaules, les cheveux crépus et grisonnants, mais non le visage.
La foule attendait, haletante et presque silencieuse.
A peine si de faibles chuchotements s'échappaient de ses rangs pressés.
Le condamné, soutenu parle prêtre, monta lentement les quelques marches conduisant à l'échafaud.
Tandis qu'il gravissait ces degrés, Jeanne voyait sa figure de profil...
Les mains crispées sur la barre d'appui de la fenêtre, le cou tendu vers la g-uillotine, elle contemplait avec des yeux fixes cet homme prêt à mourir et qui semblait si calme en présence de la mort...
Les lèvres de la jeune femme s'agitaient comme celles de certains fous murmurant sans relâche des paroles qu'on n'entend pas. — Des tressaillements convulsifs secouaient ses épaules. — Une pâleur cadavéreuse envahissait ses joues.
Arrivé sur la plate-forme, le condamné embrassa à plusieurs reprises l'image du divin crucifié, puis se jeta dans les bras du prêtre qui le serra contre sa poitrine avec une efi"usion attendrie.
Jeanne regardait plus que jamais.
A mesure que s'écoulaient les secondes, ses yeux devenaient hagards ; les veines de son front et de son cou se gonflaient ; sa pâleur Hvide cédait la place à une rougeur brûlante, en même temps qu'un affreux travail se faisait dans sa pensée.
En se penchant vers la jeune femme, on aurait entendu des mots à peine distincts tombant de ses lèvres frissonnantes.
— Si c'était lui?... —balbutiait-elle. —Si c'était lui... si c'était lui !...
En ce moment le condamné se dégagea des bras du prêtre et fit face à l'hôtel, par conséquent à Jeanne.
Le bourreau lui toucha doucement l'épaule.
Il inclina la tête, s'approcha du bord de la plate-forme, promenant son regard sur la multitude, et dit d'une voix haute et ferme qui retentit au fond de tcus les cœurs :
— Je meurs innocent !
En entendant la voix de cet homme, en contemplant enfin son visage tourné vers elle, Jeanne poussa un cri d'horreur.
Elle chancela en étendant les bras et s'abattit de toute sa hauteur sur le parquet.
A ce cri terrible, éclatant dans le silence, des milliers de regards s'étaient dirigés vers l'hôtel du Grand-Cerf.
Le condamné, lui aussi, leva les yeux.
Mais, avant qu'il eût eu le temps de fixer la fenêtre vide, les aides du bourreau s'étaient emparés de lui et l'avaient poussé sur la bascule.
Le bourreau toucha un bouton, — le couteau descendit, — la tête tomba...
Ce qu'on appelle la justice des hommes était satisfaite...
Nos lecteurs se souviennent sans doute que nous avons quitté le docteur Georges Vernier au moment où, appelé par une dépêche de sa mère à Saint- Mandé, près de son père malade, il prenait à la gare de Melun son ticket pour Paris.
Le train passait à six heures quarante-quatre minutes.
Georges n'attendit pas longtemps.
A peine sur le quai de départ il entendit siffler la vapeur, et la machine stoppa.
Le jeune homme monta dans un compartiment de première classe où il se trouva seul, à sa grande satisfaction.
Un coup de cloche retentit, suivi d'un sifflement nouveau, une colonne de vapeur s'éleva, et le train se remit en marche.
Les pensées de Georges, quoiqu'il fût dominé par ses préoccupations filiales, le ramenaient par une ponte insensible aux événements dont il avait été, depuis le matin, témoin et acteur à la fois.
Ce vieillard et cette jeune femme venant d'Amérique chercher leur fille dans un pensionnat des environs de Paris, cette malade sauvée par lui et dont les traits, malgré leur altération momentanée, lui rappelaient d'une façon frappante le doux visage de la charmante enfant qu'il aimait, ne pouvaient manquer, on le comprend, de l'intriguer au plus haut point.
Comment éclaircir ses doutes ?
Comment savoir si les voyageurs descendus à l'hôtel du Grand-Cerf, et dont il ignorait le nom, étaient véritablement le père et la mère d'Edmée ?
M. Delarivière, dans les circonstances exceptionnelles où le hasard le plaçait, n'avait pas songé à s'inscrire sur le registre de l'hôtel, ainsi que cela se fait d'iia- . bitude et que l'exigent les règlements de police.
Un tel oubli s'explique de lui-même, et l'on s'explique non moins bien que madame Loriol, respectant la douleur et les angoisses de son hôte, ait remis à plus tard par délicatesse l'accomplissement d'une formalité nécessaire.
Donc une seule personne à l'hôtel pouvait connaître le nom du banquier, c'était Tiennette chargée par lui de porter sa carte à Fabrice Leclère. — Mais qui sait si la jeune servante avait jeté les yeux sur cette carte, ou si elle se souvenait du nom gravé sur le vélin ?
Le train omnibus dans lequel était monté Georges desservait toutes les stations à partir de Melun.
Impatient de voir son père, le docteur trouvait intolérables ces haltes incessaules.
Il se dit qu'il avait eu tort de prendre son billet pour Paris car, le train s'arrêtant à Charenton-le-Pont, rien n'était plus facile que d'aller à pied de Charenton à Saint-Mandé. \
Continuer jusqu'à Paris, descendre à la gare de Lyon, gagner la gare de Vincennes, et là attendre un train se dirigeant vers Saint-Maudé, lui ferait perdre au moins une heure.
— C'est une maladresse facile à réparer, — pensa-t-il; — je descendrai quand même à Charenton...
On arrivait seulement à Brunoy.
Georges se replongea dans sa rêverie, et le gracieux fantôme d'Edmée lui tint fidèle compagnie.
Combien de châteaux en Espagne édifia le jeune homme, et quelles furent ses alternatives de vif espoir et d'absolu découragement. — Il nous semble inutile de le dire.,. — jNos lecteurs le devineront sans peine.
Enfin la machine ralentit sa marche.
— Charenton I — crièrent les employés.
Georges quitta son compartiment, sortit de la gare, descendit l'escalier de
bois qui conduit au quai, longea le canal de Saint-Maur, de construction''récente
! et formé par un bras de la Marne, tourna à gauche, gravit une rue montante et
l atteignit la Grande me de Paris de Charenton-le-Pont.
II prit de nouveau à gauche, passa devant la mairie, devant la nouvelle église,
\ longea les bâtiments de lécole communale, et vint déboucher dans le bois de
1 Yincennes dont les avenues et même les moindres allées lui étaient familières.
I Quelques minutes lui suffirent pour arriver à la route de la Croix-Rouge,
l côtovant la pointe des îles Daumesnil; — il traversa l'avenue de ce nom, suivit
i l'avenue Saint-Maur jusqu'à la porte de Saint-Mandé s'ouvrant sur le bois.
l Là, il tourna à gauche dans la grande rue, il entra dans la rue de 1" Alouette
\ " et s'arrêta devant une petite maison portant le no 4.
I En moins de trois quarts d'heure il avait parcouru la distance qui sépare Charenton de Saint-Mandé.
l La porte de la maisonnette était fermée.
; Ce n'est pas sans une émotion profonde que Georges saisit et agita la chaîne
l mettant en branle à l'intérieur une sonnette qu il entendit résonner dans le
l vestibule.
l Allait-il être accueiUi par une mauvaise nouvelle ?
\ A cette pensée, son cœur cessa de battre. — Edmée, en ce moment, n'exis-
; tait plus pour lui.
\ Il attendit pendant quelques secondes qui lui parurent d'une longueur interminable.
; On ne répondait pas.
Il recula pour interroger du regard les fenêtres qu'enveloppait l'obscurité. — Aucune lueur ne se dessinait derrière les persiennes closes.
î La maison semblait en deuil. — Il eut sérieusement peur et sonna de nou-
\ veau d'une main agitée.
i Enfin, au premier étage, une clarté parut. — Une fenêtre fut ouverte et une
; voix de femme demanda :
■ — Qui est là ? — Qui vient de sonner ?
l — C'est moi, mère ! — répondit Georges. — Ouvre vite.
] Le jeune homme n'avait point achevé sa courte phrase que madame Yernier
< quittait la fenêtre avec une exclamation joyeuse, et descendait en toute hâte.
; Une ou deux secondes plus tard la porte tourna sur ses gonds et le jeune
} homme embrassait sa mère.
; — Voyons, parle... — s'écria-t-il après le premier baiser; — que s'est-il passé?
j — Depuis l'arrivée de ta dépêche je ne vis plus... — Rassure-moi!... — Mon
} père n'est pas en danger ?
j — Il l'a été, cher enfant... — répondit madame Vernier. — Sa situation était
l grave... — Je devais te prévenir et je ne pouvais t'attendre... J'ai requis les
l soins d'un médecin de Saint-Mandé... — Il a fait le nécessaire et, à l'heure qu'il
] est, toute inquiétude a disparu...
LE ME:DECIN des FOLLEï
Le jeune homme n'avait point achevé sa courte phrase que madame Vernier descendait en toute bâte.
(Page 123.)
Georges poussa un soupir d'allégement.
— Ah! que Dieu soit loué !... — murmura- t-il. — Embrasse-moi encore pour cette bonne nouvelle!... Si tu savais comme tu viens de me rendre heureux !...
Puis, après avoir de nouveau serré madame Vernier sur son cœur, il reprit :
— Mais qu'a donc eu mon pauvre père ?
— Une congestion cérébrale...
— Je l'avais deviné! Tu dois comprendre si je tremblais.
LiV. 17 F- HOY, éditeur.
Les paroles qui précèdent s'étaient échangées dans le vestibule et presque sur le pas de la porte.
Entre, cher enfant, — dit la bonne dame. — Ton père t'attend... Il sait
que j'ai télégraphié... — il sera heureux de te voir...
— Il ne sommeille pas?...
— Non. -^
— C'est très bon signe cela...
— Oh! M. Chanteloup, le médecin que tu connais, l'a bien soigné... — Je n'ai eu qu'à me louer de son zèle et de son dévouement ; je suis sûre d'avance que tu approuveras tout ce qu'il a fait.. Ton père n'a point de fièvre... — Il est très calme et nullement abattu,
La voix de M. Yernier s"^éleva.
— Marguerite, — demanda-t-il depuis fe premier étage, — qui a jsonné, et avec qui causes-tu si longtemps ?
— Avec ton fils, père! — répondit Georges.
Il gravit l'escalier en trois bonds et entra dans la chambre.
Le malade, galvanisé par ces accents connus et aimés, se souleva sur son lit et lendit les bras au jeune docteur qui s'y précipita. — Pendant quelques secondes les deux hommes mêlèrent leurs baisers et leurs larmes.
Georges, le premier, reprit son sang-froid.
— Allons, père, allons... — dit-il. — Nous ne sommes pas des enfauts, que diable, pour pleurer là tous deux comme des petites filles... — Il est vrai que c'est de joie et que ces larmes-là ne font jamais de mal! — Essuyons-nous les yeux et causons sérieusement.. — Comment vous trouvez-vous?
— Très bien, mon cher garçon, mais, parole d'honneur, il y a eu un moment où je n'aurais pas donné cher de ma peau...
— Vous avez été rudement secoué ?*»
— Comme un prunier dont on veut avoir les prunes sans se donner la peine de mo4iter dans les branches.
Georges prit la main de son père.
— Point de fièvre. .. — dit-il; puis, après avoir soulevé la lumière et examiné le visage du malade, il continua : — Ce ne sera rien et, maintenant que nous sommes avertis, nous ferons en sorte de prévenir toute nouvelle atteinte... — Chanteloup est un médecin très intelligent... Voyons son ordonnance...
Madame Yernier la lui présenta.
— Je n'aurais pas prescrit autre chose, — poursuivit le jeune homme après avoir lu. — Mais comment cette crise est-elle arrivée? A quel propos?
— A propos d'une futilité, — répondit le vieillard.
— Une discussion, — ajouta madame Vernicr.
— Avec toi, mère ?
— Non, certes, pas avec elle... — répliqua le malade; — avec l'adjoint Lambert, et au sujet d'une chose qui ne nous touchait directement ni l'un ni l'autre.
— Il s'agissait d'un malheureux dont tu as entendu parler certainement, car il a été condamné à mort à Melun, que tu habites...
— Comment, — s'écria Georges, — vous vous occupiez de cet homme ! et sans doute vous discutiez sa condamnation?.... Vous preniez fait et cause pour ou contre l'arrêt de la cour d'assises?
-^ Tu vas voir comment les choses se sont passées. . . — répliqua Robert Yernier. = — Le matin, ayant reçu la visite d'un entrepreneur de maçonnerie avec lequel j'ai d'anciens comptes à régler, je le g-ardai à déjeuner et je le conduisis ensuite au café... Tu sais bien, le grand café de l'Epoque, place du Bel- Air, près du chemin deier, à droite en sortant de la gare.
— Oui, oui, je sais. ■ .. . '
— L'adjoint Lambert était là, lisant son journal et prenant un bock. — Un bon garçon, s'il en fut, radjointLambert,mais diablement vif. — Je m'assis à côté de lui, je lui donnai une poignée de main, je commandai deux mazagrans et je continuai à causer avec mon entrepreneur. — Voilà que, subito, sans dire gare, l'adjoint donna sur le marbre un grand coup de poing qui fit sauter en l'air son bock et nos mazagrans, et s'écria d'une voix tonnante : — Bravo! c'est bien fa.it! j'en suis content!
— De quoi parlait-il?
— C'est justement ce que je lui demandai, tandis que tous les habitués du café se retournaient et le regardaient avec stupeur. — lime répondit : — « Papa Vernier, je suis content parce qu'on vient d'ordonner l'exécution d'un misérable condamné à mort à Melun, et qui vraiment ne méritait point qu'on s'intéressât à lui et qu'on fît parvenir à qui de droit un recours en grâce qu'il avait refusé de signer... » Et là-dessus, l'adjoint Lambert entra dans des détails à n'en plus finir... — ïl nous raconta les péripéties du crime, les preuves de la culpabilité de l'assassin, sa manière de se défendre, le mystère dont il s'enveloppait.
Bref, tout cela me parut d'un intérêt si poignant que, moi qui ne jette jamais les yeux sur un journal, tu le sais, je regrettai de n'avoir pas suivi les débats de cet élrange et curieux procès.
— Très étrange et très curieux, en effet... — dit Georges, — je les ai suivis, moi...
Robert Vernier reprit :
— Comment! — dis-je à Lambert^ — on n'a pas pu savoir le nom du criminel?
— « On a tout fait pour cela sans y réussir, » — me répondit-il. — « Cependant,
— fis-je observer, — son bras droit, paralysé à la suite de blessures, devait
rendre facile la constatation de son identité. » — « Oui, en apparence, — répliqua Lambert, — mais, non en réalité... — On a forcé le criminel, malgré sa résistance obstinée, à poser devant l'objectif d'un photographe... On a expédié des épreuves aux quatre coins de la France, aux préfets, aux sous-préfets, aux maires, aux commandants de gendarmerie, aux directeurs de prison... Ça n'a amené aucune découverte... Voulez-vous voir le portrait du gredin?... »
« Je répondis affirmativement.
« Lambert tira de son portefeuille un portrait-carte qu'il me présenta. — L'homme ayant remué pendant la pose, il y avait comme un nuage sur la figure... Néanmoins ce qu'il était possible de distinguer des traits me causa un profond étonnement..
— A vous, père? — s'écria Georges.
— Oui, à moi...
— Il me semblait reconnaître ce visage.
— N'étiez-vous pas le jouet de quelques ressemblance?...
— J'aurais pu le croire comme toi, mais la blessure et la paralysie du bras droit rendaient le doute bien difficile... — J'affirmerais avec une certitude presque absolue que j'ai vu cet homme et que même je lui ai parlé...
— Où donc?
— A Millerie, eu Savoie...
— Sur les bords du lac de Genève?
— Oui... — à quatre lieues d'Evian-les-Bains... — Tu te souviens que l'année dernière je suis allé en Savoie, envoyé par un des grands entrepreneurs de Paris pour examiner une certaine pierre bleuâtre, d'un grain très dur et du plus bel effet, qu'on tire des carrières de Millerie...
— Vous m'en avez parlé et je ne l'ai point oublié...
— Lorsque j'arrivai aux carrières avec un ingénieur d'Evian qui organisait et surveillait l'extraction de la pierre dont il s'agit, un accident venait d'avoir lieu...
— Quel accident?
— Cne mine, mal dirigée par la faute d'un conducteur de travaux, avait fait sauter tout un quartier de roc, détaché du flanc de la montagne par une fissure inaperçue. — Cette masse de pierres roula comme une avalanche jusque sur la route. — L'imprudent conducteur fut cruellement puni... il eut le bras droit engagé sous un bloc d'un poids considérable.
— Le malheureux !
— On opéra le sauvetage... on dégagea le conducteur, mais son bras était presque broyé...
— El vous croyez que cet homme?...
Georges s'interrompit.
— Oui, mon cher enfant, — acheva Robert Yernier, — je crois que cet homme est celui dont l'adjoint Lambert me montrait ]e portrait... l'assassin mystérieux... \ le condamné de Melun... \
— Vous lui avez parlé, disiez-vous? \
— Oui... — On l'avait provisoirement transporté dans une auberge oii Fin- '/ génieur alla le voir... — J'assistai à la visite... Le pauvre diable souffrait d'in- \ croyables tortures avec un courage héroïque... Il faisait preuve d'une volonté de l fer... — L'ingénieur lui adressa de bonnes paroles, cherchant à lui donner l'es- \ poir que ses blessures guériraient et que l'amputation du bras ne serait pas né- \ cessaire... — Le malheureux secouait la tête, mais son calme stoïque ne se dé- ; mentait point... — J'avais des larmes dans les yeux en le regardant... — Ses l traits réguliers, que la douleur rendait livides, conservaient leur expression d'in- ; domptable fermeté... — Jamais ce visage énergique et doux ne s'effacera de ma \ mémoire... — Au moment oii je te parle il me semble le voir... — Pauvre \ homme ! — Je me souviens d'avoir serré sa main valide... l
— Ne vous trompez-vous pas?
— Cent fois non! — Les lèvres minces du conducteur de travaux donnaient l à la partie inférieure de son visage quelque chose de dédaigneux et d'amer. — \ Je retrouvai cette amertume et ce dédain sur la photographie. — Naturellement j je racontai ces choses à Lambert... — ^^11 se mit à beugler comme un sourd que i j'avais manqué à tous mes devoirs en n'éclairant point la justice et en gardant ; pour moi seul les renseignements que je possédais. — a Eh!... — répliquai-je, l — Je ne savais même pas qu'on jugeât un homme à Melun... Je ne lis jamais les \ journaux... » — «Il fallait les lire! » — cria-t-il en frappant de nouveau sur la l table. — J'ajoutai : — « Et, quand même je les aurais lus, est-ce que j'avais sous i les yeux la photographie de cet homme? » — « Il fallait l'avoir! » — reprend \ mon Lambert, et le voilà qui gesticule comme un épileptique, comme un maniaque, avec des cris de Mélusine et des raisonnements d'aliéné... — (^a m'était bien égal, mais figure-toi que tout à coup, irrité de mon silence, car je ne daignais pas dire un mot, il me prend à partie et m'accable des plus désobhgeantes épithètes... Ça dépassait les bornes. — Tu comprends que la moutarde me monta au nez...
— Je comprends cela très bien... — répondit Georges, — et, en même temps que la moutarde vous montait au nez, le sang vous montait au cerveau... 1
— Positivement.
— L'idée vous est venue d'étrangler un peu l'adjoint. |
— Tiens, tu as deviné cela? ]
— Ou tout au moins de lui jeter votre mazagran à la tête..,' ^>
— Juste ! i
— Alors la congestion est arrivée... ;
— Voilà l'affaire... — Il m'a semblé qu'on me donnait un coup de bâton sur \
le crâne... J'ai eu le temps de penser à ta mère et à toi, et je suis tombé comme une masse... — On m'a apporté ici... on m'a tiré pas mal de sang-, et me voici g-aillard, prêt à donner une poignée de main à ce brave Lambert, comme j'ai fait tantôt d'ailleurs, car il est venu me voir et m'a témoigné le plus vif regret de son emportement ridicule.
Après un silence, Georg-es demanda :
— Ce conducteur de travaux, ce blessé de Millerie, saviez-vous son nom?
— Du tout... — je n'avais pas aie lui demander...
— Vous auriez pu l'entendre prononcer par quelqu'un...
— Peut-être l'a-t-on fait... Je ne m'en souviens pas... — Je sais seulement que l'ingénieur plaignait beaucoup et sincèrement ce malheureux qui n'avait droit à aucune indemnité sérieuse, l'accident, de son propre aveu, étant arrivé par sa faute... — « C'est, disait-il, un homme honnête et intelligent, un infatigable travailleur... et voilà son existence perdue! »
— Admettons, — reprit Georges, — admettons que le condamné de Melun, qui doit mourir demain au point du jour, soit l'infortuné que vous avez vu en Savoie; comment expliquez-vous cette métamorphose si brusque d'un honnête homme en assassin?...
— Je ne me charge point de point de trouver le mot de l'énigme, seulement la misère explique souvent bien des choses...
— Sans doute, mais elle n'explique pas tout... — Enfin il est indiscutable que, si vous aviez lu les journaux et vu l'épreuve photographique, vous auriez pu donner à la justice des renseignements de haute importance... — jXe sachant rien, vous ne pouviez agir, et maintenant il est trop tard...
— En es-tu sûr?
— Sans doute... — Vos déclarations, à cette heure, ne pourraient rien arrêter, d'autant qu'elles ne constatent aucun fait nouveau à la décharge du condamné... — Ce n'est pas sur un mot de vous qu'on sursoierait à l'exécution. — Le malheureux n'a plus rien à attendre de la justice des hommes... — Il doit mourir... qu'il soit coupable ou qu'il soit innocent...
— Innocent, as-tu dit? Est-ce qu'on croit à son innocence?
— Beaucoup de gens, et je suis du nombre de ceux-là...
— Que faire, alors?
— Rien... Je vous le répète, il est trop tard! — La tête d'un infâme assassin ou la tête d'un martyr doit tomber demain... Elle tombera...
Le vieillard poussa un soupir en essuyant ses yeux humides...
XXXTI
C'était une bonne et franche nature que celle de Robert Yernier.
Cet honnête homme n'avait jamais aimé que sa femme Henriette, et Georges leur unique enfant.
Fils d'architecte et lancé d'une façon toute naturelle dans la même carrière que son père, il s'était créé, lentement et en travaillant beaucoup, une modeste aisance. — Il possédait une douzaine de mille livres de rente et sa maisonnette de Saint-Mandé.
Dès la première jeunesse de Georges, Robert Yernier. reconnaissant en son fils une intelligence précoce, des goûts studieux, un esprit posé, des idées saines, avait résolu de le laisser maître de choisir la carrière qui lui conviendrait le mieux.
Georges se passionna pour la médecine, cette science admirable entre toutes, qui permet à l'homme de soulager toujours et bien souvent de sauver ses semblables.
Jl voulut être médecin.
Robert ne recula devant aucun sacrifice pour lui donner les moyens d'arriver à son but.
Installé à Paris dans le quartier Latin, Georges n'eut ni la pensée ni le désir d'imiter bon nombre de ses camarades qui lâchaient carrément les cours de l'Ecole de médecine pour les caboulots du bouvelard Saint-Michel et les bosquets cythéréens du jardin BuUier.
Assis le premier sur les bancs de l'école, il les quittait aussi le dernier, et se reposait des fatigues d'un labeur acharné en faisant à ses parents de fréquentes visites.
Il ne connaissait que par ouï-dire la vie de bohème émaillée de bocks, de carambolages, de tendresses faciles et de pipes culottées.
Dès ses débuts dans l'existence d'étudiant, il se gara des fréquentations malsaines. — Il évita comme la peste les paresseux et les bambocheurs.
Le docteur Yulpian lui enseigna la médecine.
D'autres maîtres, non moins remarquables, lui donnèrent les notions pratiques de la chirurgie.
Les princes de la science, — pour nous servir de l'inévitable cliché, — reconnaissant e» leur élève des aptitudes rares et un insatiable désir de savoir, s'intéressèrent sérieusement à lui et mirent leur amour-propre à le pousser aussi vite et aussi loin que possible.
Au bout de deux années d'étude, Georges conquit le titre de docteur.
Pendant deux années, attaché comme interne à l'un des grands hôpitaux de Paris, W piocha sans reh\che sous les yeux de ses professeurs illustres, soutenu par leurs encouragements, et il acquit ce qui lui manquait encore.
Robert Vernier et sa femme étaient fiers à bon droit de leur fils et de ses succès, et ne doutaient point qu'une brillante carrière ne lui fût réservée et qu'il ne se fît, dans un prochain avenir, un nom de première grandeur.
Nous savons déjà que ces pronostics commençaient à se réaliser dans une certaine mesure.
Revenons à Saint-Mandé, près du lit du vieil architecte.
La conversation relative au condamné de Melun était épuisée.
Après un instant de silence Robert Vernier, regardant avec amour ce jeu: e visage sur lequel les veilles studieuses et les préoccupations de la science mettaient déjà leur empreinte, reprit :
— Dis-moi, cher enfant, que fais-tu là-bas ?...
— Ce que je fais toujours, père... — répondit Georges en souriant. — Jo travaille...
— Et sans relâche, je le sais... Mais ma question avait un autre sens...
— Lequel ?
— Es-tu content? — Les clients sont-ils nombreux?...
— Au delà de mes espérances...
— Alors tu te plais à Melun?...
— Beaucoup...
— Tant mieux cent fois, mais combien je regrette que tu ne sois pas auprès de nous ! . . .
— Si tu savais comme tu nous manques ! — ajouta madame Vernier.
— Qui vous empêche, chers parents, de venir demeurer avec moi?... L'architecte secoua la tête.
— C'est impossible... — répondit-il.
— Pourquoi ?
— Nous avons passé trente années de notre vie dans cette bicoque où tu es né... — Elle est pour nous ce qu'est la carapace à la tortue et la coquille à l'escargot... — A notre âge, on ne change plus ses habitudes... — Ici nous avons vieilli... C'est ici que nous mourrons...
— Mais, — dit à son tour madame Vernier, — qui t'empêcherait, toi, de venir te fixer auprès de nous ?...
— A Saint-Mandé ? — fit Georges vivement. T— Non, mais à Paris...
— En ce moment, bonne mère, ce serait une folie; les concurrents sont trop nombreux, la lutte trop difficile... — Je pourrais être vaincu et ne rien trouver en échange delà position abandonnée par moi... — Certes, j'espère un jour réussir dans la grande ville, mais j'y veux arriver précédé d'une réputation déjà faite.