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— Et savez-vous aussi que tandis que Condé, le grand général, le prince du sang royal, reculait devant les murailles de Dôle, savez-vous que le général suédois et son armée de bandits dévastaient nos montagnes, combattant avec Je fer et avec le feu, empoisonnant les sources; tuant les enfants et les vieillards. violant les filles et les femmes, faisant de chaque vilie un amas de ruines, de chaque village un monceau de cendres.
— Infamie! infamiel... Ah] ceux qui font ainsi la guerre ne sont Le des soldats |.
— Ce ne sont pas des soldats non plus, messire, ce sont des
pillards et des assassins !.. Mais il est arrivé ceci : nos monta-
gnards et nos paysans ont relevé tout à coup leurs têtes qu'on voulait écraser! De montagne en montagne, de vallée en vallée, le mot de liberté a couru, r pété par toutes les bouches, agrandi par tous les échos! Alors une ponulation sauvage et forte a quitté ses champs et ses forêts, et s’est fait des armes du soc de ses charrues et du fer de ses haches! Alors une armée s’est trouvée debout, et ce n’est pas une armée de brigands et de routiers, celle-là !... non, pardieu 1... Pas un des hommes qui la composent ne reçoit de solde ; ils combattent tous pour leur pays, pour leur maison, pour leur famille |... Aussi, ce sont de vrais soldats, et que le grand diable m’emporte si Français et Suédois en peuvent dire autant |...
— Et sans doute, interrompit le voyageur, Varroz, Lacuzon:et
Marquis sont les trois chefs de cette armée?
ous devinez juste, messire.… Nos Franc-Comtois ont choisi d’abord Jean Varroz, un vieux soldat, brave comme son épée, mutilé dans vingt combats pendant ces guerres continuelles que les seigneurs se faisaient entre eux, et nommé colonel par le roi d'Espagne. J'ai servi sous Värroz, messire, et honora lement, je m'en flatte! Si jamais vous le rencontrez, parlez-lui de Jacques ernier !.… Varroz s'est chargé d'organiser la cavalerie, et pas un maréchal de France ne s’en serait tiré comme lui! Varroz s’est donné un lieutenant, un bras droit, Jean-Claude Prost, qui bien vite est devenu son égal, presque son supérieur... Il a vingtdeux ans à peine, savez-vous, notre capitaine Lacuson, l’âge d’un enfant ! et c'est un homme Et quel homme! Il commande nos partisans montagnards, nos corps france, et comme il les commande! et comme il est adoré par eux! Tous, sans exception, tous, depuis le premier jusqu’au dernier, s’élanceraient pour lui dans un précipice ou traverseraient un incendie … et vive le capitaine Lacuzon |...
— Pourquoi donc ce surnom de Lacuszon ?
— Parce que Jean-Olaude Prost, préoccupé sans cesse du bon ordre de ses corps francs et du salut de notre province, est souvent absorbé, soucieux, et que ces deux mots patois: la veulent dire de souci. Ses soldats, entre eux, le désignaient ainsi, et le surnom lui en est resté... et je crois bien que dans quelques années d'ici on aura ouhlié Jean-Claude Prost pour ne so souvenir que du pes Lacuzon. af
— Et le troisième? le curé Marquis?
— C’est le desservant du petit village de Saint-Lupicin, près de Saint-Claude. C’est un bon chrétien, c’est un bon prêtre, c’est un bon Franc-Comtois…. 11 a de tout, cet homme, du cœur et de la tête... Il a le dévouement d’un saint, il a le courage d’un soldat! Et quel grand esprit! . On parle du ministre du roi de France, du fameux cardinal, comme ils disent!... Ah. si le curé Marquis était cardinal et ministre, on verrait comme ce Richelieu serait peu de chose à côté de luil. Marquis combat pour la Franche-Comté avec toutes les armes dont un homme et dont un prêtre peuvent se servir ! il combat avec la prière et il combat avec le glaive l.. Les jours de bataille, il marche en tête de nos montagnards, un crucifix dans la main gauche et une épée dans la main droitel.…. il invoque Dieu et il frappe, et Dieu donne la victoire à sa prière et à son épéei.… Il faut le voir, dans ces moments-]à, tête nue, ses cheveux noirs ou vent, sa robe rouge serrée autour de ses reins par une ceinture de cuir!…. car il porte une robe rouge quand on va se battre. c’est sa cuirasse, il n'en met pas d'autre, et l'on prétend que les balles glissent sur cette robe couleur de sang comme sur un corselet d'acier.
— Ah! vous aviez raison de le dire, s’écria l'étranger avec enthousiasme, ces trois hommes sont trois héros, et la province qui les voit à la tête de ses défenseurs peut, jusqu’à son dernier souffe d'agonie, garder l'espoir de rester vivante et libre 1.
— Jt ce souffle d’agonie n’arrivera jamais !... répliqua Jacques Vernier, aussi vrai que nous allons boire à la santé de Lacuzon, et que je vais ensuite descendre à la cave pour en rapporter une seconde bouteille, plus vieille que ceile-ci de cinq ou six ans au moins,
Le voyager toucha du rebord de son verre le gobelet de l’aubersiste, et tous deux, en approchant de leurs lèvres le vin géuéreux qui brillait comme des rubis en fusion, répétèrent d’une commune voix: :
— À la santé du capitaine Lacuzon !.…
Jacques Vernier s’en alla quérir à la cave la bouteille annoncée, puis il revint se rasseoir en face du jeune homme et la conversa: tion un instant interrompue reprit son cours.
— Dans quelle partie de la Franche-Comté est né le capitaine Lacuzon ? demanda le voyageur.
— Dans nos montagnes, messire, dans nos montagnes |! s’écria l'aubergiste avec orgueil, Jean-Claude Prost est originaire du village de Longchaumois, à quelques lieues d'ici. La maison où il est venu au monde est située dans le Champ-sous-le- Daim, sur la lisière d’un petit bois qui se trouve entre le moulin de Dardey et le hameau de Combes, et pas un aysan, depuis le commencement de nos guerres, ne passerait devant cette maïson sans ôter son chapeau et sans dire un Pater et un Ave pour obtenir longue
vie et prospérité au capitaine Lacuzon, — Sa famille est-elle nombreuse ?
— Non; et c'est un malueur, car, bien que les Prost ne fussent point nobles, c'était une forte et pure race, une race d’honnêtes CAES Aujourd'hui, le capitaine Lacuzon est à peu près seul au mondes, ’
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— Quoi, ni frère ni sœur?
— Jean-Claude était fils unique, il avait trois ou quatre ans
quand il a perdu sa mère, et son père est mort il y a deux ans.
— Mais ne lui reste-t-il donc aucun parent ?..
Il aurait été facile de remarquer un léger tremblement dans la voix de l'étranger tandis qu’il adressait l’aubergiste cette deraîère Guen: Jacques Vernier répondit :
— Il lui en reste un, le frère de son père, Pierre Prost, que jadis on appelait dans le pas le médecin des pauvres...
— Et, sans doute, cet oncle habite avec lui ?.…
— Non, et c’est une triste histoire que celle de ce pauvre Pierre, un savant et un homme de bien!
— Une triste histoire? répéta le voyageur avec un accent interrogatif.
— Oui, il a toujours eté bien malheureux, et il l’est encore...
— Que lui est-il donc arrivé? demanda le jeune homme en pâlissant visiblement et en reposant sur la table le verre plein qu’il allait porter à ses lèvres.
— Pierre Prost, il y a dix-sept ou dix-huit ane, conduisit au cimetière sa femme qui venait d'assouoher d’une petite fille... Il paraît que le chagrin qu'ii eut de cet événement lui tourna la tête, et on ne tarda guère à s’-n apercevoir, car il commença (lui qui était un homme d'esprit et de bon sens) par donner à sa fille le nom d’Eglantine, au lieu de l'appeler Jeanne: Antoine, ou Jeanne- Marie, ou Jeanne- Claude, comme tout le monde. Maïs ce n’est rien que cela, vous allez voir. Deux ou trois ans ge passèrent, et, un beau matin, un farinier du moulin de Dardey, qui s'était démis le bras en chargeant un sac de blé, vint frapper à la porte de Pierre Prost...
— Eh bien, dit le voyageur, que se passa-t-il alors ?
— Îl se passa qu’ii ne se passa rien ; on ne répondit point au garde-moulin, et cela pour une bonne raison. médecin des pauvres et sa fille avaient disparu pendant la nuit, laissant la maison à l’abandon.… Tout le monde ignorait ce qu'ils étaient evenus, et il paraît que le propre frère de Pierre Prost n'en savuit pas plus que les autres.
— Et ensuite ?
— Dame! ensuite, il se passa bien du temps, quinze ou seize sns, un peu plus ou un peu moins, sans qu’on entendît parler âu médecin. On le croyait mort. Son frère ne prononçaitjamais MA NOM...
— Et ensuite ? répéta de nouveau l'étranger, prétant une attention haletante à ces détails qui cependant devaient lui paraît. insignifiants, et ensuite ?.…
— Enfin, l’année dernière, Pierre Prost est revenu au pays...
— Avec ea fille ?..
L’aubergiste secoua la tête.
— Non, messire, répondit-il, il était seul, et c’est pour cela que je vous disais tout à l’heure que Pierre Prost avait toujours été malheureux et l'était encore. Il paraît qu'Égiantine est morte... FE
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— Morte!... murmura le Midi d’une voix sourde et n!té: rée, tandis que son visage déj pâle devenait livide. Morte 1... mais où... mais comment?
— On n'en sait rien. C’est le bruit public. La chose m'a été répétée par des gens qui l'avaient entendu dire à d’autres, vous comprenez... Pour ma part, i’y crois, mais un peu moins qu’à l'Évangile cependant, et je ‘n’affirimerais point que ceux qui m'ont raconté cette mauvaise nouvelle ne m'ont point trompé, ayant été trompés eux-mêmes par ceux de qui ils la tenaient.
Le voyageur ne répondit rien ; il semblait même ne plus rien entendre.
Tandis que le digne Jacques Vernier prononçaîit les dernières paroles que nous venons de répéter, il avait appuyé ses coudes sur la table, il cachait son visage entre ses deux mains, et si le regard eût pu plonger à travers ses doigts entrelacés, on aurait de deux grosses larmes se suspendre aux longs cils de ses yeux
eus.
L'aubergiste, plus discret, malgré sa loquacité prodigieuse, que ne le sont d'habitude ses honorables confrères, avait quitté sa place en s’apercevant que l'étranger désirait garder le siience, et s'était assis sur une escabelle sous le manteau de la cheminée, après avoir décroché l'un des pistolets d’arçon qui se trouvaient de chaque côté de la statuette de saint Jacques de Compostelle.
Il occupait agréablement ses loisirs en fourbissant ce pistolet avec un peu de cendre et quelques gouttes d'huile de navette.
Un quart d'heure, environ, se passa ainsi.
Au bout de ce temps, le voyageur releva la tête.
Sa pâleur n’avait 70 diminué, et un large cercie de bistre se dessinait autour de ses paupières.
— Mon hôte, dit-il, nous allons, s’il vous plaît, compter ensemble, et je vais me mettre en route.
— Déjà, messire!.,. mais c'est tout au plus si votre cheval a fini de manger sa provende, et il n’a bien certainement pas eu le temps de se reposer. Et, de par tous les diables! c’est une vilaine action que de surmener un bel animal comme celui-là.
— Il faut que je parte... il le faut.
— Mon auberge n’est point une prison, messire, On y entre comme on veuf, on en sort de même. Ce que j’en disais n’était que
+ par intérêt pour votre monture, pardieu !.. Je m'en vais lui don-
ner à boire, je la sellerai et la briderai, et, ensuite, à la garde de
ieu! Bon voyagel.…. Que saint Jacques de Compostelle et le capitaine Lacuzon vo:s préservent des mauvaises rencontres | Voilà tout ce que je puis faire pour votre service. messire…
— Vous vous trompez, mon hôte... vous pouvez autre chose...
— Quoi donc?
— Vous pouvez me procurer un guide...
— Où voulez-vous aller, messire ?.…
— Je veux aller à Saint-Claude.
Jacques Vernier, stupéfait, frappa l’une contre l’autre ses deux grosses mains. : ‘ ai Fr Mine s'écris-til ensuite, vous vouliez aiier à Saint
\' e tas .
— Oui. Qu’'y a-t-il d'étonnant à cela 7...
— Îl ya, messire, que vous n’arriveres point vivant... Vous serez que avant d'avoir fait les deux tiers du chemin !... Voilà ce qu'il y a.
— fARaReLne, ditesvous ?... Par qui et pourquoi? Expliquezvous!
— C'est facile. Per qui? Par les Suédois ou les Gris. Pourquoi? Pour vous voler votre bourse; votre cheval, et jusqu'à Vos vêtements...
— Mais, répliqua le Voyageur, je croyais que les hostilités étaient momentanément suspendues et que les armées d’occupation venaient de prendre leurs quartiers d'hiver.
— Et cela serait ainsi, sans doute, sans le comte de Guébriant, :
entilhomme français au seryice de la Suède. La semaine dernière il a reparu dans la montagne avec un corps de troupes considérable ; il a ramené le pillage, le viol, l'incendie. I1 tient en ce moment tout le pays compris entre Nozeroy et Saint-Claude, et Saint-Claude lui-même est depuis deux jours en son pouvoir... Vous voyez bien, messire, que puisque vous n'êtes ni Suédois-ni Français, votre projet est insensé |.
Le jeune homme fit un geste de découragement profond et presque de désespoir. ;
— Tout me manque donc à la fois! murmura-t-il à voix basse.
Puis tout haut il ajouta, comme se parlant à lui-même :
— Si je n'arrive pas vivant, qu'importe ? Qu'est-ce, après tout. que ma vie, et qui donc maintenant me pleurera.. oui, qui donc ?
— Mon hôte, continua-t-il en s'adressant à Jacques Vernier, je vous répète que je veux aller à Saint-Cluudo et que je vous demande un guide.
— Ma foi, dit alors l’aubergiste, d'un ton moitié haut, moitié bas, ma foi, je m'en lave les mains 1... On n'a jamais vu chose pareille! Hélas! qu'y faire... Un bon averti en vaut deux; mais quand il ne tient pas compte de l'avis. est-ce la faute de celui qui le donne ?.. D'ailleurs, le colonel Varroz ne m'a point appris de recette pour empêcher un fou de faire sa folie. et
eut-êétre bien qu'il n’en savait pas! Enfin, à la grâce de
jeu... Celui qui. les yeux bandés, veut sauter du haut en bas du rocher de la Pucélle sait bien qu'il n’en reviendra point |. Chacun pour soi, pardieu l.. et le diable pour les Suédois de Saxe. Weimar |...
Après avoir achevé ce morologue rentencieux et énigmatique,
Jacques Verniér se décida à répondre à la demande du voyaeur.
, — Vous désirez un guide, messire, et vous n’en aves pas
besoin. dit-il.
— Vous oubliez que je ne connais pas le pays.
— Ça n’y fait rien. Suivez la route qui passe devant mon auberge, et allez-vous-en toujours tout droit. Après beaucoup de rev et pas mal de descentes, vous finirez par arriver à Saint- Claude...
— Je crains que ie danger dont vous m'avez parlé ne se dou. .
Re TU TA Ur ee
ble en suivant cette route... N'existe-t-il donc auc:n chemin de traverse ?
— Îl en existe un,’en passant pas le Morbier, Orzières, la val-
lée de Morez et Longchaumois.… — Eh bien?
— Mais c’est un sentier à peine tracé, bien difficile en toutes saisons, dans de certains endroits, pour un homme à cheval, et qui doit être complètement impraticable dans ce moment où la nelge le couvre en partie. :
. — Les difficultés du chemin ne m'effrayent point. J'ai tou-
Jurs cru, et je crois encore, qu’une volonté déterminée triom phe
+ facilement des obstacles physiques. Procurez-moi donc un guie, et je partirai sans retard.
— C'est bon. c’est bon, messire.… répliqua l’aubergiste, on va Vous contenter; mais au moment précis où vous vous romprez 8 08, souvenez-vous de dire: @ n'est pas la faute de ce brave
me de Jacques Vernier qui m'avait bien mis en garde! et ça ne sera que l’exacte vérité 1...