LES CHEMINS PERDUS
Quoique le projet du jeune voyageur lui parût la plus bizarre et la plus absurde de toutes les folies, Jacques Vernier n’en sortit pas moins de l'auberge pour chercher un guide.
Aussitôt que l'inconnu se trouva seul dans la pis que nous avons décrite et où il avait pris son repas, il cessa de lutter contre les terribles et douloureuses préoccupations qui l’assiégeaient ; son visage et son attitude désolée exprimèrent l’accablement morne et profond qui dominait son Ame et sa pensée.
— Morte! murmurait-il, elle est morte 1. Ainsi, je ne la reverrai plus, cette chère et douce enfant 1... je ne la reverrai plus, mon Eglantine bien-aimée... Si c'est vrai. si, comme ils
e disent, elle a quitté ce monde, à quoi bon vivre maintenant, et qu'ai-je à faire, désormais, sur cette terre où elle n’est plus ?...
Puis, au bout d’un instant, et comme s’il eût voulu 8e ranimer lui-même, il ajoutait avec ardeur et avec conviction :
— Mais non! non 1... c’est im possible !... Eglantine est vivante. Je le sais.….je le sens l.. Est-ce que toute mon existence pren et à venir n’est pas indissolublement liée à la sienne?... Est-ce
u’une voix intérieure ne m'aurait pas crié: Églantine va mourir !... t-ce que quelque chose ne se serait pas brisé en moi au moment de sa mort? Est-ce que, dans mes rêves devenus des visions, je n'aurais pas vu son âme Een son âme belle et blanche comme elle, et couronnée de fleurs vierges comme elle... Non fie non!... c’est impossible! Églantine n’est pas morte [— Mais il faut que ie parte... Il faut que je sache. Il fout que je voie
celui qui, seul, peut m'apprendre la vérité... Oh1 Lacuzon,
Lacuzon, mon héros, c’est moi, bien --lus que toi, qui devrais
aujourd'hui me nommer Le souci !.…
Cette sorte de jan de mots, qui se formulait ainsi par hasard dans sa pensée, fit sourire involontairement le voyageur et lui
arut d’un heureux augure, I] lui semblait que sa tristesse serait
ien autrement tenace et sombre si véritablement glantine était morte.
En ce moment, Jacques Vernier rentra dans la cuisine,
Il était suivi d’un jeune paysan de douze à quatorze ans, dont le visage pâle et maigre, encadré dans de longues touffes de cheveux très épais et d’un blond si jâle qu'ils ressemblaient à de la filasse, ne manquait cependant ni d’un certain caractère, ni : d’une expression hardie et intelligente. .
garçon, très grand pour son âse et ridiculement fluet, uvait se comparer à ces arbres efanqués qu’on laisse pousser
e distance en distance parmi les jeunes coupes et qu’on appelle
es baliveaux. |
I] était monté sur de longues jambes, aussi gréles que celles d’un héron, et muni de longs bras menus, qu'il agitait, en marchant. comme les ailes d’un moulin à vent.
Son costume, Lao à trop succinct par le froid rigoureux, consistait en une veste déchir 6, recouverte À demi par une peau de chèvre. Son haut-de-chausses, percé à jour, bravait ouvertement les lois de la décence, comme celui de l'enfant de chœur chanté par Gresset dans son Lutrin.
Il te- ait à la main son bonnet de laine rayé de blanc, de vert et de rouge; ses pieds étaient nus dans ses sabots rembourrés de
ille.
ré Messire, dit l’aubergirte, voici Nicolas Paget, qui est le garçon du bonhomme Puget, lequel est mon compère et un très
igne chrétien. Le petit n'est point bête, il a de la capacité, et s’il avait seulement quatre ou cinq ans do plus, ça serait une brave recrue pour les corps francs de Lacuzon.. Tcl que le voilà, et pour nn écu, il vous conduira dans le vrai chemin. Prenez-le donc de confiance. je réponds de lui, et quand Jacques Vernier répond de quelqu'un, on nd suivre le paroissien les vu he oui, pardieu {... Demandez plutôt au colonel
arroz |...
—J'accepte de grand cœur les services de cet enfant, répondit le voyageur. Sa figure me revient fort, et, au lieu d’un écu que vous demandez pour lui, il en aura deux.
— Nicolas, s’écria l’aubergiste, remercie ce gentilhomme... et viens m'aider à brider le cheval,
Cinq minutes après, le jeune étranger, après avoir largement pavé sa dépense, se mettait en selle.
Tandis que Jacques Vernier lui souhaitait heureuse chance et bon voyage, Jeanne-Antoine, la servante aux yeux noirs, debou: sur le seuil et les deux bras croisés sur sa poitrine plantureuse, dévoreit des yeux le besu cavatier.
Ce dernier, tout en s’éloignant, entendit l’aubergiste qui s’écriait d’une voix colère :