ŸII TRISTAN DE CHAMP-D’HIVERS
Raoul commença son récit.
Mais ici nous “'cyons utile de retirer Pour un instant la parole à notre héros et de ous substituer à lui, dans l'intérét du livre qt® nous écrivons.
Cette substitution sera faite dans D'abord elle nous permettra de et c
place certains faits ertains détail rait.
Ensuite, elle nous épargnera Jan ons ei les interruptions fr tions qui venaient Ê nuisant ainsi i intérêt, aïtentives & i du moins pou nos lecteurs fatigués.
baron Tristan de Champ-d'Hivers, le père de Raoul, venu an monde vers 1586 dans les propriétés immemses ssédait en Franche-Comté, dans le bailli Pétain extrêmement simple qu’on do Poque ; puis, ap à ique le roi d’Es agne, il ne et il ne fit plus
moi la hoicevérité d, un nblent ln péible ñ l'ace , d'u ivers Dur:
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aspivant sans doute à de plus solides affections, n'avait jamais cependant cessé de rester libre parmi ces attachements passagers.
fistan atteignait sa vingt-cinquième année, et il songeait au Marlage, non point par amour pour une femme, mais afin de perpétuer ra race, quand il fut appelé en Franche-Comté par son père mourant.
peine venait-il d'arriver qu’un mieux sensible se manifesta dans l’état du malade, qui, pour un peu de temps au moins, se trouva hors de tout danger.
Forcé par les convenances de passer quelques semaines dans les domaines de 1a baronnie de Champ-d'Hivers, Tristan consacra sen Journées presque entières aux plaisirs de la chasse à courre, sous les futaies séculaires de ses bois seigneuriaux,
Or, une après-midi, comme il s’apprêtait À sonner 1g mort d’un pere cerf qui faisait vainement tête aux chiens dans un hallier,
entendit soudain, et non loin de lui, des cris perçants poussés par une voix de femme,
Abondonnant aussitôt la chasse, Tristan mit son cheval au galop dans la direction de ces cris, et il netarda pas à apercevoir une jaune fille emportée avec une effrayante vitesse par la jument qu'elle montait, et suivie, à une très grande distance, par deux laquais effarés qui criaient: Arrêtez !.… Arrêtez .… et qui enfonçaient les molettes de leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux, sans parvenir à rejoindre la jument fugitive.
Messire de Champ-d'Hivers, profitant de la supériorité de sa Rors monture, cheval arabe pur sang, qu'il avait ramené
"Espagne, en coupant d’eilleurs au plus court par des sentiers qu’il connaissait, gagna les devants et saisit É bride de la haquenée indocile juste au moment où, folle d’épouvante et chancelant sur sa selle, la jeune fille allait perdre complètement connaissance.
La jument, arrêtée par un poignet de fer, se cabra mais dut obéir, et Tristan, sautant à terre, reçut dans ses bras l’amazone qu’il posa sur le gazon, où elle s’évanouit.
Le jeune baron put alors considérer avec attention celle à qui il vengit de sauver la vie.
C'était une enfant d’un peu plus de seize ans, blanche comme les fleurs du lis, ou comme la neige immaculée des montagnes, sous de longs et soyeux cheveux d’un noir velouté. ù
Ses yeux étaient fermés, et ses longs cils brüns estompaient de leur ombre les pommettes de ses joues pâlies.
La richesse de son costume, la beauté de son cheval, la livrée de ses valets, étaient les indices d’un rang élevé et d'une fortune : considérable. Un écusson blasonné se dessinait en relief sur le pommeau de la cravache que venait de laisser tomber sa main engourdie. Mais le temps manqua au jeune baron pour se rendre compte de ces armoiries, car en ce moment les deux laquais arrivaient enfin auprès de leur maîtresse,
L'un de ces hommes, un vieux servitenr À cheveux blancs et à figure vénérable, dont les traits étaient bouleversés par l'émotion stl’épouvante, mit un genou en terre auprès du corps inanimé,
en s’écriant: Que Dieu soit béni! notre demoiselle n'a d'autre mal que la peur !.… Puis, saisissant les mains de Tristan et les baisant malgré la lance de ce dernier, il ajouta:
— Que grâces vous soient rendues, monsieur le baron, car c'est
Vous qui, avec l’aide de Dieu, nous avez cun-ervé cette chère cofant 1...
— Vous me connaissez ? demanda le jeune homme avec quelque surprise.
— Comment ne connaîtrais-je pas monsieur le baron ? Mon mine est l’un des plus proches voisins du château de Chaup-
ivers.
— Comment spa votre maître?
— 34€ comte de Mirebel.
— Ah! fit Tristan avec un brusque haut-le-corps.
Puis il continua :
— Ainsi, cette jeune fille ?...
— Est mademoiselle Blanche, l’unique enfant de mon maître, qui, ainsi que monsieur le baron ne peut manquer de le savoir, est l’un des plus riches seigneurs de tout le Hatilinge..
.— J'esnère que les suites de tout ceci n'auront aucune gravité, dit alors Tristan avec une extrême froideur ; je vous prie de témoigner à votre jeune maîtresse toute la part que je prends à l'accident, fort léger par bonheur, dont elle vient d’être victime.
Et M. de Champ-d'Hivers, relevant le chapeau qu'il avait jeté sur le gazon, fit quelques pas du coté de son cheval qu'il avait attaché par la bride au tronc d’un chêne. «
gs Quoi! messire, vous vous éloignez déjà ?.. s'écria le vieux valet.
— Mais sans doute. Qu'ai-je à faire ici, je vous prie?
— C’est que. je pensais. je croyais. que monsieur le baron serait peut-être bien aise de voir. hors de tout péril... et revenue à elle-même... celle dont il vient de sauver la vie.
Vous vous trompez, mon brave homme, répliqua Tristan. Mile de Mirebel n’a besoin ni de mes soins. ni de ma présence. je la laisse parfaitement en sûreté sous votre garde. Je vou: souhaite le bonjour.
Et le baron, tout en parlant, avait le pied à l’étrier.
Voici l’explication de sa conduite en cette circonstance, conduite au moins bizarre, on en conviendra, de ja part d’un galau’ homme et surtout d’un homme galant.
Cette explication est simple.
. Îl's’agit de la mille et unième édition de l’immortelle chronique des mt a et des Capulets.
Depuis des siècles, les barons de Champ-d'Hivers et les comtes de Mirebel, voisins de suzeraineté et rivaux de puissance, s'étaient voué une haine terrible, compliquée de duels, d'enlèvements, d' violences, et, il faut bien le dire, de quelques assassinats. j . Élevé par son père dans les principes ae cette haine instinctivr et irraisonnée, le baron n'avait pu se défendre de ressentir u° éloignement subit en se trouvant tout à coup face à face av l'héritière d'une famille détestée.
T1 ne réfléchissait point que cette héritière était une adorable enfant de seize ans, bien innocente, à coup sûr, des sanglants pe que les barons de Champ-d’Hivers reprochaient aux comtes
e Mirebel. Il sentait la haine héréditaire couler dans ses veines avec son sang, et il s’éloignait, voilà tout.
Cependant, il ne partit pas.
Au moment où, comme nous l'avons dit déjà, il mettait le
ied à l’étrier, saisissant de la main gauche la crinière flottante
e son cheval et de la droite le pommeau de la selle, Mlle de Mirebel, qui peu à peu reprenait ses sens, ouvrit les yeux en poussant un profond soupir.
Tristan se retourna.
Blanche, à la vue d’un étranger, devint rouge comme une grenade en fleur et fit un mouvement pour se soulever. Mais elle était faible encore et elle retomba.
Fasciné par une toute-puissante attraction, M. de Champd’Hivers lAcha les rênes qu’il avait rassemblées dans sa main et se rapprocha de la Jeune lle.
— Que s'est-il donc passé? demanda Blanche d’une voix tremblante, en s'adressant au vieux domestique, et pourquoi suis-je ainsi couchée sur le gazon et faible comme si j'allais mourir ?.… :
— Chère demoiselle, répondit le valet avec cette familiarité tendre des anciens serviteurs qui font pour-ainsi dire partie intégrante d’une famille, votre jument s'est effrayée du passage d’une bête fauve et vous a emportée à travers la forêt avec une vitesse si grande que nous ne pouvions vous suivre... Vous aviez pris peur, et vous alliez tomber et vous briser contre quelque tronc d’arbre, quand M. le baron que voici s’est jeté courageusement au-devant de votre jument, et est parvenu à l'arrêter.
— En effet, dit Blanche avec un sourire charmant, je commence à me souvenir.
Elle attacha sur Tristan un regard tout à la fois curieux et reconnaissant, une-nouvelle et pudique rougeur vint colorer ses jones et son front, et elle tendit la main au baron avec tout
‘abandon d’une adorable chasteté, en disant:
— Oh! merci, monsieur... merci |. Mon pauvre père aurait tant pleuré si j'étais morte |...
Tristan hésita pendant une seconde avant de prendre la main mignonne qui s’avançait vers lui... mais il dut obéir de nouveau à l’involontaire attraction qui le subjuguait.
Il saisit les doigts blancs et effilés de la jeune fille, et il les
orta à ser lèvres avec une vivacité si grande, qu’elle les retira
en vite en poussant un petit cri.
Tristan fit alors un pas en arrière, et se tint debout et embarrassé devant cette enfant si belle et si pure, dont les regards s'attachaient sur les siens avec une ravissante expression de reconnaissance et de candeur.
Mile de Mirebel était un peu pâle encore, mais déjà cependant je brillant col: de la jeunesse se remontrait sur ses joues véloutées, et *: :: rire revenait à ses lèvres,
— Monsieur. dit-elle.
elle s’interrompit pendant un instant,
— Que désirez-vous de moi, mader. :-!:? 4emanda Tristan d’une voix qui voulait étre calme, ‘Le 163 battements du cœur faisaient légèrement trem' -:
— Monsieur, répéts Blanche en lui tendant de nouveau la main par un geste simple et gracieux, vous m'avez sauvé lu vie.
Le baron, qui s’apprétait à appuyer pour la seconde fois ses lèvres sur le gant parfumé qui couvrait la petite main de la jeune fille, n’acheva point ce mouvement et fit un geste de dénégation.
— Pardonnez-moi.. reprit Mile de Mirebel ave: ard d’une angélique expression, c’est à vous que je avis de revoir encore cette verdure si belle et ce soleil si doux... Au moment où j'étais emportée à travers la forêt, au moment où ma tête s’égaralt, au moment où je lächais les rênes et où je fermais les yeux, j'ai bien senti que j'allais mourir, et (que vous en conveniez ou non) je suis bien sûre que vous êtes mon sauveur... Dites-moi donc votre nom, monsieur, afin que je le redise à mon père et que ni lui ni moi nous ne l’oubliions jamais!
Il fallait obéir 4 cette dernière prière.
Le jeune baron s'inclina et il entr’ouvrit les lèvres. Mais au moment de prononcer son nom, il hésita pendant une seconde, et il attacha avec une persistance presque passionnée sur le beau visage de Blaache son regard devenu naines triste.
Durant cette seconde, un monde de pensées traversa son esprit.
Il se dit que jamais il n'avait ressenti à l'aspect d’une femme une impression semblable à celle qui l’agitait en ce moment,
Il se dii que rien ne le séparait en apparence de cette jenne fille, son égale par le rang et par la fortune, et que cependant son nom, prononcé par lui-même, allait creuser entre eux aussitôt d'infranchissables abîmes.
Il maudit presque alors ce nom dont il était si fier, et il entrevit l'odieuse iniquité de ces préjugés de race, desquels il avait accepté jusqu'à ce jour et jusqu'à ce moment le faisi héritage, et il lui sembla que quelque malheur inconnu allait briser son avenir et faire à son cœur une profonde et i:.urable blessure.
Cependant Blanche attendait tou; :urs la :éponse de Tristan, et l’on pouvait lire sur son front candide l’étonnement que lui . Causait ce retard inexpliqué.
M. de Champ-d’Hivers ne pouvait r-:1.:er davantage. Il brisse les yeux et il murmura son nom. Ua eût pu croire qu'il faisait l’aveu d’une honte ou d’un crime, tant il y avait dans sa voix de trouble et presque de crainte.
— Ah 1 s’écria Blanche avec une sorte d’effroi, qua: ells eut entendu.
Tristan ne se méprit point À l'expression m-n0o8yllabe échappé à la tte fille. Ses yeux se levèrent e: ‘att: :èrent de nouveau sur le visage de Mile de Mirebel.
Ce visage s"1it perdu la douce bienveillance et la reconnaissance émue jui j’animaient un instant auparavant, Ii n'expr mait plus qu’une crainte instinctive et involontaire. .
Tristan sentit une douleur aiguë, douleur physique autant que morale, lui traverser le cœur. Il recula de quelques pas, et d’une voix lente et basse il dit:
— C'est vous qui l’avez voulu, mademoiselle, Dieu sait que j'aurais mieux aimer garder le silence! Au moins, ainsi, vous auriez conservé peut-être un bon souvenir à l'inconnu, tandis que maintenant je ne suis plus pour vous qu’un homme que vous devez haïr..
— Haïr!... interrompit Blanche vivement, oh! monsieur !.…
— Hélas! mademoiselle, reprit Tristan, je sais combien est
terrible Letapies de certaines préventions héréditaires que l'enfant suce avec le lait qui le nourrit. Avant de vous avoir vue, mademoiselle, il faut bien que je l’avoue, je partageais ces préventions… À vos yeux je ne dois être qu'un ennemi de votre famille ; ce sentiment, je le déplore, mais je ne m’en étonne point. Maintenänt, mademoiselle, nous allons nous séparer, nous séparer pour ne jamais nous revoir sans doute... J'emporte avec moi le bonheur de vous avoir rendu un trop léger service. et j'ose vous supplier, mademoiselle, d'oublier à tout jamais mon nom si vous daignez penser quelquefois à moi...
Fn prononçant ces dernières paroles, le baron s’inclina profondément devaut la jeune fille et se rapprocha de son cheval qui hennissait en piaffant d'impatience.
Il que la bride et remit le pied à l’étrier.
— Adieu, mademoiselle... murmura-t-il en se retournant une Jernière fois.
— Adieu... répondit Blanche, mais d’une voix si basse que ::tan ne put l’entendre.
Le jeune homme était à cheval, il passa sa main sur son front comn.° pour en éloigner une pensée importune ; puis, enfonçant ses « ns dans les flancs de sa monture, qui fit un bond prodigieux, il partit au galop et il disparut comme l'éclair au détour d’un sentie:
Blanche €. : demeurée immobile et rêveuse au pied âu grand chêne sous lequel nous l’avons laissée.
Quand son vieux valet s’approcha d’elle, en lui disant d’un ton respectueux : Mademoiselle veut-elle remonter à cheval ?.. Monsieur le comte serait certainement inquiet d’une trop longue absence. Blanche tressaillit.
Elle fit un mouvement brusque, comme si on l'éveil! t au milieu d’un rêve, et elle murmura cette phrase interrompue, oui sans doute répondait à sa pensée intérieure :
— Mon ennemi! lui !... oh! non...
ROMÉO ET JULIETTE Le récit de Raoul au capitaine d’aventures, quelle que soit d'aiieurs l'imporionce de ce récit qui met sous ies yeux de nos lecteurs des faits anciens déjà, mais rattachés par des liens in-
dissolubles à ceux qui vont. suivre, n’est cependant en quelque sorte qu'un hors-d’œuvre datis ce livre. ‘
Ceci doit expliquer comment il se fait que nous passions, sans presque y toucher, à côté d'une charmante et délicate analyse que nous eussions essayée avec bonheur, celle du naissant et mutuel amour du Lieune baron Tristan de Champ-d'Hivers et de Mi: Blanche de Mirebel, car on a deviné déjà que le drame shakspearien de Roméo et Juliette allait se recommencer dans ces pages, brièvement, soyez-en sûrs, et que, par la raison même qu'ils devaient se haïr, les deux jeunes gens étaient prêts à s’aimer,
Toujours est-il qu'après la scène que nous avons racontée, Tristan revint au château la tête en feu et le cœur agité par des sensations inconnues,
Toujours est-il, et ceci est plus significatif encore, que, chemin faisant, et sous le prétexte assez plausible de ne point effrayer son père par l’inutile récit du danger qu’elle avait couru, Blanche donna l’ordre à ses domestiques de garder un silence absolu sur les événements de la matinée,
— Mais ce silence n’avait-il pas en réalité pour but d’épargner à ce nom de Champ-d’Hivers, nom qu’à son insu elle aimait déjà peut-être les injurieuses récriminations que le comte de Mirebel ne manquait jamais de prodiguer dans ses discours, à l’occasion de cette famille détestée ?
Que la pers picacité de mes belles lectrices décide cette question importante...
Pendant la nuit qui suivit ce jour, l’amour naïssant et les vieilles haines de race se livrèrent dans l’âme de Tristan une lutte acharnée,
Tantôt il songeait à quitter la Franche-Coxité pour toujours, et à fuir, en emportant dr son cœur, comme eût dit Benserade, le trait qui l'uvait blessé 1.
Tantôt il projetait de se jeter aux pieds de Blanche, de lui révéler son subit et impérieux amour. et de se tuer en sa présence si elle ne consentait pas à partager cette passion fougueuse.
Il est facile de comprendre que, dans une semblable disposition d’esprit, Tristan ne pouvait songer à dormir. Quand les premières clartés du jour vinrent faire pâlir la lueur des bougies qui achevaient de se consumer dans FP massifs candélabres d’argent, il marchait encore à grands pas dans sa chambre à coucher après une nuit de complète insomnie,
Mais alors la violente surexcitation du jeune homme se calma tout à coup, et fit place à une fatigue extrème et à un épuisement complet.
Tristan regarda les portraits des barons ses ancêtres, dont les
teintes froides du matin rendaient plus sévères, dans leurs cadres
ternis, les figures rébarbatives, il lui sembla que Me Îine
sensée pour la descendante des ennemis de sa race paraissait
Se et me je
Léde di
at dE. dite:
nm
tout à coup avec les dernières ténèbres, et à cette pensée une
joie vive et profonde s’empara de tout son être.
— J'étais fou 1 se dit-il, adieu !.… adieu mes rêves fee
Et, durant la matinée entière, il se répéta sans cesse qu'il était
eureux de ne point aimer,
Ce qui ne l’empêcha pas de monter à cheval à la même heure que la veille, mais seul, cette fois, sans piqueurs et sans attirail
e chasse, et de se diriger vers l’endroit où l’image de la jeune enchanteresse lui était apparue uelques heures auparavant.
Qu'on juge de sa surprise, et, isons-le, de son bonheur, quand il entrevit, à travers un rideau de verdure, la jeune fille assise à cette même place, sur le de et tenant à la main une fleur sauvage, une pâquerette, dont ses doigts aristocratiques effeuillaient distraitement les pétales.
À quelques pas de là, le vieux domestique à cheveux blancs promenait deux chevaux blancs dans la clairière,
Tristan était loin encore,
En apercevant Blanche, il arrêta sa monture qu'il fit entrer dans un fourré où il l’attacha ; ensuite, certain de ne pas avoir été vu, il se glissa sans bruit parmi les troncs d'arbres et les brous- Fri bhg il parvint ainsi à une très faible distance de Mlle de
irebel. .
Blanche était pâle et semblait souffrante. Un cercle d’azur dessinait le contour de ses grands yeux et témoignait d’une nuit d’insomnie. Cette râleur et cette fatigue augmentaient l'ex pressia de ce ravissant visage qu’elles rendaient plus touchant et plus
oux
Tristan se demanda si la jeune fille avait eu À soutenir les mémes combats qu'il avait be” 1 lui-même. Sa réponse, comme on pense, fut affirmative, il se dit qu'il était aimé, il oublia les obstacles insurmontables qui semblaient devoir faire de ce mutuel amour un éternel malheur, et il s’absorba, avec une volupté naïve, dans la muette contemplation de la jeune fille.
‘Ainsi, quelques heures avaient suffi pour raétamorphoser le grand seigneur, le brillant colonel, l'homme dont on citait les succès et les bonnes fortunes à la cour de Madrid, pour métamorphoser cet homme, disons-nous, en un timide soupirant qui n’osait même point parler à celle qu'il aimait |...
Et ce que nous avançons là est exact littéralement, car Tristan ne quitta son poste d'observation que lorsque la jeune fille se fut retirée, sans que rien fût venu lui faire soupçonner la présence de celui auquel elle pensait peut-être.
Plusieurs semaines se passèrent ainsi.
Chaque après-midi, M. de Champ-d'Hivers allait se cacher aux alentours de cette clairière tro'g fois bénie où Blanche, de son côté, était ramenée invinciblement par l'instinct de son cœur. Quant à ses soirées, il les passait tout entières à errer autour des clôtures du parc de Mirebel, et s'il était parvenu à entrevoir une robe blanche flottant dans les sombres allées, il s'éloignait plein d’espérance et l’âme enivrée d’une joie céleste,
Cependant le moment approchaït où cet amour, grandissant
d'heure en heure, ne pourrait plus rester silencieux et contenu. Il devait tôt ou tard déborder et faire explosion.
C’est en effet ce qui arriva. ;
Un jour, l’atmosphère était tiède et prunes, l’air se remplis. salt des émanations de la verdure et du chant des oiseaux ; les rayons du soleil, brisés par les branchages touffus de la forêt,
iapraient capricieusement les mousses jaunies et les feuilles tombées ; Blanche, assise au pied du vieux chêne, jouait comme de coutume avec des pâquerettes, la fleur des amours naïves, et demandait peut-être à leurs pétales les révélations de l’avenir.
valet de confiance s'était éloigné avec les chevaux, un peu plus que de coutume ; Blanche, restée seule, donnaît audience d bn dont son regard chargé de langueur indiquait assez la nature,
Tristan, poussé pee une irrésistible impulsion, quitta sa retraite et s'approcha de la jeune fille. Il hésitait comme un enfant timide et des gouttes de sueur perlaient sur son front. L'épais tapis de mousse assourdissait le bruit de ses pas.
lanche, les yeux baissés et l'oreille distraite, ne le voyait pas venir et ne l’entendait point.
— Mademoiselle... murmura-t:il.
Blanche tressaillit; elle releva la tête. En reconnaissant M. de Champ-d’Hivers, elle poussa un cri de surprise, et ses joues 8e couvrirent d’un beau nor pourpre ainsi que son cou et la naissance de ses charmantes paules.
— Vous, monsieur!... dit-elle avec une émotion pleine de pudeur, vous icil... Oh! pourquoi êtes-vous venu, et qu'avez-vous donc à me dire ?..
La chaste et ignorante jeune fille trahissait ainsi sans le vouloir le secret de sa préoccupation, car enfin, à tout prendre, rien n’était plus naturel que la présence de Tristan dans cette forêt, et certes il n’y avait lieu ni de s’en étonner ni de s’en alarmer.
— Vous me demandez pourquoi je suis venu, mademoiselle ? répondit vivement lejéune homme: je suis venu aujourd’hui parce que chaque jour, depuis notre première rencontre, je viens ici, où, caché derrière ces arbres, je puis vous contempler avec une attention muette... Vous me demandez ce que j'ai à vous dire, mademoiselle, eh bien. :
Tristan ne put achever ea phrase. Blanche s'était levée, et d'un geste rapide elle venait de lui imposer le silence.
— Assez, monsieur, dit-e{le avec dignité et presque avec hauteur, je crains de vous cemprendre et je ne puis vous écouter plus ae Je suis seule, vous le voyez, et je dois À moi: même et au nom que je porte de ne pas entendre un mot de plus... je vous prie, en outre, de vouloir bien me quitter à l'instant... Vous êtes trop bon gentilhomme, monsieur, pour ne pas regarder comme un ordre la prière d’une jeune fille.
— Vous avez raison, mademoiselle, répondit Tristan, et puisque vous le voulez, je me tais et je pars: mais, au nom du ciel, an nom de votre mère qui de là-haut veille sur vous, iaissez-moi vous adresser une question. une seule... De votre réponse dépendra la joie ou le malheur de ma vie entière.
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— J'écoute, monsieur, murmura Blanche.
. — Eh bien, dit Tristan rapidement et d’une voix basse et passionnée, puisque vous m'avez compris, puisque vous savez que je vous aime, me permettrez-vous de mettre en œuvre tous les moyens possibles pour effacer les derniers vestiges de la haine insensée qui sépare nos deux familles. et, si je réussis dans cette noble tâche, me permettrez-vous d'espérer...
— D'espérer quoi, monsieur? bulbutia la jeune fille, — Votre amour... répondit Tristan.
: Mais ce mot fut proroncé si bes que Manche le devina plutôt qu’elle ne l’entendit.
— Réussiesez d’abord, dit-elle, tremblante d'émotion ; réussissez, monsieur, et alors, en présence de mon père, je pourrai vous répondre...
Ces mots renfermaient un aveu: Évidemment ils équivalaient
au vers célèbre mis par le vieux Corneille dans la bouche de l’a-
mante du Cid :
Sors vainqueur d’un combat dont Chimène est le prix!
Tristan ne s’y trompa point et il allait, malgré la défense de Blanche, ajouter quelques paroles nouvelles, quand il vit la jeune fille approcher de ses lèvres un petit sifflet d'argent dont elle tira
deux reprises différentes un son aigu et prolongé.
Aa même instant se dessina, à travers lé arbres, la silhouette du vieux valet, qui accourait en toute hâte au signal de sa maftresse,
Tristan de Champ-d'Hivers salua nrofondément Mlle de Mirebel et se perdit dans un fourré.
Blanche le suivit du regard, et, quand il eut disparu, elle appuya ses deux mains sur son cœur dont elle ne put comprimer qu'à grande peine les battements impétueux.
Plus que jamais la chronique des Montaigus et des Capulets se reprcduisait fidèlement sous une forme nouvelle.
Juliette aimait Roméo !.…
11 étaïic un peu moins de midi lorsque, le lendemain, Tristan de Champ-d’Hivers se présenta à la porte des appartements de son père. ;
1. jeune homme avait revêtu son uniforme de colonel, et telle était à luxueuse et éblouissante recherche de son costume qu’on eût pu croire qu’il se préparait à paraître devant Sa Majesté le roi d'Espagne, dans les salons de l'Escurial.
Trois ou quatre valets en grande livrée, qui baguenandaient dans l’antichambre, se levèrent à son aspect et s'inclinèrent respectueusement devant lui.
— Allez Gemander à monsieur le baron s'il pout me récevoir en ce moment, dit Tristan à l’un d’entre eux.
Le valet sortit, et revint au bout d’une minute.
1] appor'aît une réponse affirmative.
Le er homme traversa les deux salons qui précédaient ls chambre à coucher de son père, et il entra dans cette chambre.
Elle était de forme ovale, remarquable par sa magnifique tenture de cuir de Cordoue gaufré et par son plafond en coupole dont les fresques avaient une réputation méritée dans toute la province.
L'arbre généalogique des Champs-d’Hivers, peint sur parche-
min avec la délicate perfection qu’on retrouve dans les miniatures des missels du moyen âge, et splendidement encadré, occupait l’un des panneaux.
‘ Dans les autres se voyaient des portraits de famille avec leur double écusson que couronnait le tortil baronial
Le vieillard, étendu dans un haut et large fauteuil de chêne, garni de tapisserie et blasonné à ses armes, ramenait autour de ses membres amaigris les plis d’une robe de chambre de velours noir,
Quoiqu'il fût décrépit, jusqu’à ce point d’avoir presque l'air d’un centenaÿre, le baron de Champ-d'Hivers n'avait rien perdu de l’imposante majesté de son visage et de son regard. Son front entièrement dégarni et brillant comme de l’ivoire annonçait une indomptable fermeté; ses sourcils, aussi blancs que la La à étaient encore toufus, et, comme ceux de Jupiter Olympien, devaient en se fronçant faire trembler ceux qui l’approchaient ; enfin ses yeux, toujours perçants et toujours jeunes, étonnaient par l'éclat et la fixité de leur regard. et luisaient comme des Ai ardents au milieu de cette figure pâle et sillonnée de rides. -
Tristan s’approcha du vicux baron, lui prit la main et la porta à ses lèvres d'in façon qui ressemblait davantage à l'étiquette cérémonieuse d’un courtisan près d’un souverain, qu’à la tendresse d’un fils à côté de son père.
— Bonjour, monsieur mon fils, bonjour. dit le baron après ces préliminaires ; je suis en vérité fort aise de vous voir. Mais que signifie, je vous prie, cet uniforme que vous avez revêtu? Votre régiment serait il par hasard aux portes de mon parc, et vous disposeriez-vous à vous mettre à sa tête ?.….
— Mon régiment est bien loir: d'ici, monsieur le baron, répondit Tristan en s’efforçant d'amener sur ses lèvres un demi-sourire. Mais je viens faire auprès de vous, en ce moment, une démarche solennelle, et j'ai pensé qu’il convenait de l’entourer de toutes les formes extérieures du respect que je vous dois et dont je ne me départirai jamais...
— Vous avez eu raison, nonsieur, répondit le baron avec uns satisfaction visible, je suis heureux de reconnaître que vous n’êtes point de ces enfants ingrats qui cherchent à s'affranchir de l'autorité paternelle aussitôt qu'ils sont devenus des hommes. Voyons, de quoi s'agit-il?
— Du bonheur de ma vié entière...
— Ah! ah! Mais: ce bonheur, je vous prie, de qui peut-il dépendre? Vous êtes jeune, très bien fait de votre personne, riche
.€ la fortune de votre mère; vous êtes colonel, vous êtes Champ: d’Hivers, et je vous crois en passe de devenir, après moi, grand d’Espagne de première classe. Ÿ a-t-il donc en ce bas monile, je vous prie, un gentilhomme plus heureux que vous ?.…
—. Vous avez raison, monsieur le baron ; et, d’ailleurs, il ne tient ge vous de rendre complet le bonheur dont vous purlez.….
— Comment cela ?.….
— J'ai vingt-cinq ans, commença Tristan.
-— Je le sais parbleu bien! s’écria le vieillard ; bel Age, monsieur mon fils, et auquel je voudrais pouvoir me retrouver l.….
— Je suis lassé, plus que je ne saurais vous le dire, des amours de passage et des galantes aventures.
— Déjà! murmura le baron avec un geste de surprise et de dédain, qui signifiait clairement: Morbleu, monsieur mon fils, vous ne me faites guère honneur !.. j'étais, moi qui vous parie, de trempe plus gaillurde!...
Tristan poursuivit:
— Je voudrais goûter les douces joies de la famille, les chastes, délices d’un amour légitime et partagé...
— Vous parlez comme un berger, monsieur mon fila k.. Qù donc voulez-vous en venir ?
— À ceci: je songe à me marier...
— Rien de mieux! I1 me conviendrait fort de me savoir un petit rejeton de ma race en ce bas monde, avant de m'en aller dans l’autre rendre mes comptes à Dieu. Mariez-vous donc, monsieur mon fils, mariez-vous |.
— Ainsi, vous approuvez?
— Sans doute, parbleu ! j’approuve !.. I] ne s’agit que de bien choisir votre femme, et c'est facilel Toutes les héritières de Franche Comté, fussent-elles Beaufremont, Saint-Mauris ou Toulongeon, seraient fières de porter votre nom !.…
— Mais, mon père, s’il ne vous convenait pas d'accepter pour belle-fille la femme que je vous proposerais ?.…
— Impossible ! C’est inon sang qui coule dans vos veines, et vous êtes de bonne race pour songer à vous mésallier
— Une mésalliance ! Pop monsieur le baron i et cependant je tremble au moment de vous nommer celle que j’1ime.…
— Celle que vous aimez? dit vivement le vieillard. Ah çà. monsieur mon fils, vous êtes donc amoureux ?.….
— Oui, mon père, et pour toute ma vie! :
Un sourire ironique vint plisser les lèvres minces du baron ; il } baussa les épaules en murmurant ce mot:
— Enfant !…
Et certes, ce dut être une chose étrange que d'entendre ce vieillard décrépit appliquer railleusement une telle épithète à ce beau colonel de vingt-cinq ans, qui représentait la vie dans sa fleur et dans sa force.
— Enfant! répéta-t-il pour la seconde fois.
Puis il aionta avee une condescendunce naternella: Cintinnes monsieur mon fils. Vous tremblez, dites-vous, au moment de
prononcer le nom de celle que vous aimez pour loute votre wie, et il appuya surces derniers mots, est-elle donc indigne de vous ?.….
— Oh s'écria Tristan, mis hors de lui-même par ce #impie soupçon, oh! mon père, qu’avez-vous pu penser? Les anges À ras ne sont pas plus purs que ne l’est cette enfant adora-
Eee
— Fort bien! Je veux le croire et je n’en suis ove plus désireux de savoir le nom de cet ange. :
Tristan s’arma de tout son courage st répondit avac un calme âpparent que démentait sa voix émue:
elle que j'aime, mon père, est la fille unique de votre voisin, le comte Théobald de Mirebei.…