‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 21 sur 66 · LE SECRET DE PIERRE PROST · texte numérisé non relu

LE SECRET DE PIERRE PROST

Ceperidant le temps pressait. Deux jours et deux nuits s'étaient écoulés, et Dieu semblait ne point entendre l’ardente prière de Pierre Prost.

Le troisième jour, dans la matinée, le montagnard eut à subir un simulacre d'interrogatoire après lequel il apprit ca que tout le monde savait depuis longtemps dans la ville, c'est-à-dire qu'il était condamné à mort comme espion, et qu'il serait brûlé vif, le lendemain, au point du jour.

A partir de ce moment, les pensées de Pierre Prost n'appartinrent plus à la terre : son Ame se détacha de toutes les choses de ce monde, et il ne songen, après avoir bien vécu, qu’à se préparer à bien mourir.

— Quand pourrai-je recevoir le confesssur qui m'est accordé ? os os à l’un des ga-diens qui le ramenaient dans son cachot. u

— Cette nuit, répondit le soldat. 12

nuit arriva, et tous ces bruits du jour qui retentissaient sous les voûtes des vastes bâtiments de l’abbaye et dont l'écho faible et lointain descendait jusqu'au prisonnier, se turent les uns après les autres.

Vers minuit, Pierre Prost n’entendit plus que le pas lent et monotone de la sentinelle qui passait et qui repassait devant la porte étroite et basse de l’oubliette où, couché sur une botte de paille, il attendait la venue du prêtre consolateur.

Les heures se succédèrent sans rien amener.

Pierre Prost commençait à craindre que le confesseur ne vint pas et que le Masque noir, dans sa défiance de toutes choses, n’eût retiré l'autorisation qu’il avoit accordée d’abord.

Enfin, un peu ne trois heures du matin, un bruit vague arriva jusqu'au “aptif et vint ranimer ses espérances défaillantes. Il se souleva sur son coude, il retint sa respiration et il écouta.

Le bruit se renouvela plus distinct. Les pas de plusieurs personnes s’approchaient du cachot. à

— Ce ne peut être déjà le bourreau, pensa Pierre Prost, donc, c’est le prêtre...

Les pas s'arrétèrent. La clef gronda dans la serrure, les verrous grincèrent, la porte s’ouvrit.

Un moine parut sur le seuil entre deux soldats; un des soldats portait une larterne.

— Voilà l’hoë +, dit-il au moîne en lui montrant Pierre Prost et en posant Ia la. “ne “ur le sol, Vous avez une heure... dépschez-vous de le coï.i «4x 2t d: \'absoudre.

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Et il sortit avec son compagnon, en riant e6 en refermant à grand bruit serrures et verrous.

— Oh! mon père! murmura Pierre Prost, qui joignit les mains, je vous attendais et je vous appelais comme le prisonnier qui va mourir attend et appelle la vie et la liberté 1...

— C’est qu’en effet c'est la vie et la liberté que je vous apporte! répondit le moine d’une voix basse qui fit tressaillir le captif.

— Qui donc êtes-vous ?..…. demanda ce dernier haletant d'émotion.

— Silence! dit le moine, silence !... Songez que, derrière cette porte a il y a peut-être des oreilles attentives qui guettent non paroles,

Ki saisissant la lanterne que le Suédois avait posée sur ‘es dalles, ii l’éleva d’une main à la hauteur de son visage, tandis que de l’autre il rejetait en arrière le capuchon qui jusqu’à ce mowent avait caché ses traits.

— Jean-Claude... balbutia Pierre Prost; toi, mon enfant...toi ici |

— Silence, mon oncle! répéta le capitaine, une parole prononcée trop haut peut nous perdre tous deux.

— Ainsi, c'est bien vrai, cher fils de mon cœur... continua le prisonnier avec ke indicible émotion... tu n’as pas voulu me laisser mourir sans m'avoir donné cette consolation suprême de te serrer une dernière fois dans mes bras... Oh ! inerci... merci... Va, tu me rends bien heureux 1... tu fais ma mort bien doucel..

"ve ÿ . vous ai dit, mon oncle, que je vous apportais la vie et la ertél.….

— La liberté l... la viel.… répéta Pierre Prost ; est-ce bien possible? Dans quelques heures, ne le sais-tu pas? la sentence qui we condamne aura reçu son exécution !.… L

— Dans quelques heures, mon oncle, ceux qui vous ont vondamné seront tombés à votre place. Dieu est juste 1...

— Mais comment ?.…

— Ne m'interrogez pas, car le temps est mesuré... Je vous dis seulement: Espérez !... et quand bien même vous vous verriez sur le bûcher, enveloppé déjà dans des tourbillons de flammes et de fumée, je vous dirais: Espérez encore !... Maintenant, mon oncle, il faut tout prévoir. Dieu tient la vie des hommes dans sa main et il peut faire échouer les projets les mieux conçus et dont la réussite semble le plus assurée... Vous m'avez parlé jadis d’un secret de vie et de mort dont vous étiez le dépositaire, en m'’enjoignant de venir vous le demander si jamais je vous voyais en péril. La péril existe, et me voici prêt à vous entendre...

—— Écoute-moi donc, et tacne qu'entre tes fortes mains ce secret devienne une arme contre l’homme qui me tue aujourd'hui, et qui, j'en ai la conviction douloureuse, est un des plus terribles enpemis de la liberté franc-comtoise….

— Quel est cet homme ? demanda le capitaine.

— Le Masque noir, répondit Pierre Prost.

— Comment | s’écria le jeune homme stupéfait, le Masque noir joue un rôle dans votre vie?

— Oui, mon enfant, et non seulement dans ma vie, mais encore dans l'existence de ma famille qui est la tienne.

— C'est étrange! murmura Lacuzon.

— Oui, et plus étrange encore que tu ne pourrais le croire... Tu vas tout savoir, et tu verras que dans les faits que j'ai à te raconter la vérité prend des allures d’une fiction inventée à plaisir.…Par le premier mot, d’ailleurs, tu peux juger du reste: Eglantine n'est pas ma fille!

Le capitaine regarda Pierre Prost d’un air qui signifiait clairement: Üst-ce que vous devenez fou, mon oncle ?.….

— Le médecin des pauvres ne se méprit point à la signification de ce regard ; il secoua doucement la tête et il répondit:

— Non, mon enfant, j'ai toute ma raison, quoiqu'il m'ait fallu traverser dans ma vie des épreuves assez rudes pour désorganiser une tête plus solide que la mienne... Tu vas voir: mais, comme tu le disais tout à l'heure, notre temps est mesuré !... Laisse-moi donc parler, et fais en sorte de ne pas m'interrompre, car il importe que tu connaisses mon secret tout entier.

Le capitaine fit un geste d’acquiescement, et Pierre Prosi commença le récit rapide des événements de la nuit du 1” janvier ne événements que nous avons racontés dans le prologue de ce livre.

—Pendant les deux années qui suivirent cette nuit terrible, dit-il en terminant, rien ne vient troubler la paix profonde dont je jouissais dans ma maisonnette de Longchaumois; mais j'étais sous le coup de terreurs incessantes ; je me réveillais brusquement la nvit, et il me semblait voir des assassins autour de mon lit et pre du berceau d’Eglantine ; je me figurais qu’un jour ou l’autre

e Masque poir se repentirait de m'avoir témoigné une sorte de confiance, & voudrait ensevelir à tout jamais dans une tombe le secret dont j'étais le seul dépositaire. Cette conviction, devenue dans mon esprit une idée fixe, m'obsédait sans relâche. Je ne tremblais point d’ailleurs pour moi-même, mais pour cette chère enfant que j'aimais avec un cœur et une sollicitude de père L.. Voulant me soustraire à tout prix à ces dévorantes inquiétudes, je me décidai à quitter le pays, et, en même temps, je résolus rune mon départ, ou plutôt ma fuite, d’un, impénétrable mystère... e

à] ’allai donctrouver mon frère, qui était ton père, Jean-Claude. Je le mis au fait de mes projets, mais sans lui en révéler les

. véritables motifs que j'avais juré de taire ; je lui dis que j'allais

partir pendant la nuit, en laïssant ma maisôn à l’abandon ; je lui demandai de paraître ignorer comme tout le monde l'endroit où j'irais chercher un asile, et je le priai, quand une année ou deux se seraient écoulées, de répandre peu à peu, et avec habileté, le bruit de ma mort.

“Toutes ces choses eurent lieu ainsi que je le souhaitais. Les gens qui m'’avaient connu et aimé dans nos montagnes récitèrent un De pre undis et firent brûler un cierge pour le repos de mon âme. Puis on cessa de penser à moi. Varroz, Marquis et mon frère furent seuls dans le secret de ma retraite, et ce secret ne te fut confié que lorsque ton âge permit de compter d’un trçon absolue sur ta discrétion.

‘Bref, je croyais ne jamais quitter cette chaumière de lu forêt de Chaux, où tu es venu me voir quelquefois; mais lorsque les trou françaises envahirent le pays, la merveilleuse beauté d’Egluntine devint un danger terrible... Pendant plusieurs mois nous fûmes protégés par un bon et noble ira homme, un officier français qui se nommait Raoul Marcel, et qui, je le crois bien, n’avait pu voir ma chère fille sans l’aimer, mais du plus respectueux et du plus discret de tous les amours... Malheureusement, cet officier fut forcé de quitter la Franche-Comté à la suite de M. de Villeroi, son général ; la sécurité que devait nous inspirer sa présence disparut en même temps que ui.

“Durant un peu de temps encore j’espérai conjurer le péril en cachant Eglantine à tous les regards. C'était chose impossible! D'autres officiers, mais qui n'étaient ni discrets ni respectueux ceux-là, virent ma fille par hasard et la trouvèrent helle… Quelques mots échangés entre eux, et que jesurpris, me firent comprendre qu’ils songeaient à un enlèvement et à des violences infâmes... Ce jour-là-même, Eglantine reprenait le chemin de nos montagnes et demandait de ma part au curé Marquis de la recevoir chez lui et de la faire passer pour sa nièce... Trois mois après, je revenais seul, je répandais le bruit que ma fille était morte au bas pays, et je m'établissaise dans un chalet abandonné sur un des pics de la montagne qui fait face à la ville... Là, selon toute apparence, aucun danger ne pouvait m'atteindre; et cependant j'avais le pressentiment d’un prochain malheur... pressentiment qui ne fut pas trompé... Tu sais le reste... Il y a trois jours une bande de Gris, en Su rs sous les ordres de Lespinassou, mais commandée en réalité par le Masque noir. s'emparait de moi et m’amenait ici garrotté.…

—Quoi, mon oncle! s’écria Lacuzon, le Masque noir! cet être mystérieux et insaisissable!... celui que moi-même j'ai

oursuivi si souvent sans pouvoir l’atteindre, c’est l’homme de a nuit du 17 janvier 1620.

—C'est lui.

—Vous êtes bien certain de cela, mon oncle?

—Comme je le suis de croire en Dieu! je l'ai reconnu du jus coup d’œil. J’ai reconnu sa voix, son geste. C'est lui, te

is-je !.. c’eit le seigneur du château où j'ai été conduit, et dont une des voûtes doit conserver encore l'empreinte de ma main sanglante! Et, d’ailleurs, quel autre que lui me poursuivrait d’une haine aussi acharnée?.. Quel autre voudrait m’anéantir pour anéantir en même temps le terrible secret que je possède?

—Mais alors, murmura Lacuzon d’une voix indistincte, absorbé qu’il était par une pensée nouvelle se faisant jour dans son esprit, mais alors, ce seigneur au masque noir serait donc ve même homme dont m’a parlé Raoul de Champ-d’'Hivers!.. Oh! si cela était! mais non, c'est im pen impossible, puisque Raoul affirme que le vieux Marcel a reconnu le sire de Montaigu, et puisque Antide de Montaigu est l’un des ardents défenseurs de nos jibertési... Mu tête s'égare dans ce dédaiei.. Ohi qui donc me donnera la clef de tous ces ténébreux mystères L... Qui

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donc arrachera ce masque... Qui donc me mettra face à face avec cet infâme inconnu,’à visage -découvert.et l'épée à la main |

Puis après une qu deux secondes de silence, le capitaine reprit à voix haute:

—Et le bijou, mon oncle, ce médaillon que vous remit la malheureuse mêre, l’avez-vous conservé?

—Certes!..je ne m'en suis jamais séparé!

—Où est-il]

— Le, sur ma poitrine, et je vais te le donner...

Pierre Prost entr'ouvrit son pourpoint et sa chemise, et brisa le cordon qui suspendait à son cou le médaillon enveloppé dans un sachet de peau.

—Prends-le, dit-il en le tendant à Lacuzon, et je meurs victime de cet homme, tâche qu’il t'aide à me venger!

Le capitaine allait répondre, un bruit de pas arrêta les paroles sur ces lèvres.

L'heure était écoulée et les soldats suédois venaient faire sortir le moine du cachot.

—Adieu, pour jamais peut-être! murmura Pierre Prost en embrassant son neveu avec effusion.

—Et moi, mon oncle, murmura rapidement le jeune homme tandis qu’on ouvrait la porte lourde et doublée de fer, et moi, je vous dis: À bientôt! espérez! espérez!

Tout en parlant ainsi, il avait fait retomber le capuchon de son froc sur son visage.

Les Suédois entrèrent,

—Espérez, mon frère! répéta tout haut le capitaine pour la troisième fois, et que la paix du Seigneur goit avec vousl…. .

Et il suivit les deux gardiens.

Quand il sortit du cloître, cinq heures du matin sonnaient au beffroi de l’abbaye. Le jour était loin encore. et cependant une foule curieuse et épouvantée se pressait déjà sur la place Louis XI, autour du bûcher dressé depuis la veille, afin de conquérir par la patience les meilleures places pour ce funèbre spectacle onné gratis au peuple de Saint-Claude par cette prétendue justice militaire dont la volonté implacable du Masque noir avait dicté l'arrêt.

Çà et là, parmi les groupes, erraient des montagnards appartenapt aux corps francs de Lacuzon. Ces hommes étaient bien déguisés, et bien armés sous leur déguisement.

Le capitaine les reconnaissait tous en passant au côté d'eux; mais il n’adressa à aucun ni une parole ni un geste, et il regagna d’un pas rapide cette maison basse de la grand’rue, dans laquelle il avait laissé le colonel Varroz, le curé Marquis, Raoul de Cham pd’Hivers et cet excellent frère Mulo qui faisaient tant de cas des

chesses monacales et des bons vieux vins.

Ajoutons que, depuis le départ du capitaine, il ne s'était pas réveillé; et cependant sa vie en ce moment était en jeu aussi bien que celle de Lacuzon, à qui il avait prêté sa robe et donné son laissez- passer, et il le savait | ur

histoire nous parie avec une exaitation ro ue de Tu- ’

repne s'endormant. la veille d’une bataille, sur l'affût d’un canon.

Faut-il conelure de ce qui précède que le bon frèré Malo fût aussi héroïque que le vainqueur de Malplaquet ?.… Nous ne prétendons formuler aucune opinion à cet égard.

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