‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 22 sur 66 · ÉGLANTINE · texte numérisé non relu

ÉGLANTINE

Au moment où, après avoir frappé les trois coups à la porte et répondu par le mot de passe au qui va là ? du colonel Varroz; au moment, disons-nous, où le capitaine, Ross revêtu de son costume de moine, entra dans ia salle basse, arquis, Varroz et Raoul se urent retenir une exclamation de joie qui réveilla le bon frère

Le sommeil avait enlevé à ce dernier le sentiment de la gituation.

—Déjà les matines! murmura-t-il en se frottant les yeux. Je crois qu’il n’est pas encore l’heure...Vous sonnez trop tôt, frère eacristain,

—Eh bien, Jean-Claude, demanda vivement le curé Marquis.

Le capitaine, au lieu de répondre, mit un doigt sur ses lèvres, en désignant Malo du regard. Geste et regard voulaient dire:

—S$ilence, ne m'interrogez pas devant le moine.

Puis il ajouta, en s'adressant au religieux:

—Je vous remercie de nouveau, mon bon frère; vous venez de nous rendre à tous un bien grand service qu'aucun de nous n’oublira jamais.….croyez-lel...Reprenez maintenant votre froc, retournez sans retard à l’hôtel de ville, car votre supérieur pourrait g’étonner d’une trop longue absence, et permettez-moi de vous A pd un bon conseil que vous ne vous repentirez pas d’avoir suivi...

— Un conseil n’est jamais de refus, surtout quand il est bon, répondit le moine. Donnez-moi ce conseil, capitaine, et je vous promets d’en faire mon profit.

— Eh bien, mon frère, enfermez-vous, si faire se peut, sous de bonnes serrures et sous des verrous solides, et n'ayez point la curiosité dangereuse de venir assister ce matin, sur la place Louis XI, au supplice de Pierre Prost,

—S$uffit, capitaine, à bon entendeur, salut. Je ne mettrai dehors ni un pied, ni un œil, et si les choses tournent bien, comme je le souhaite, j'entonnerai de tout mon cœur le : Gaudeamus igitur !.…

Frère Malo, tout en parlant, s'était réinstallé dans sa robe et sous son capuchon. Il À congé de nos personnages et il quitta la maison ds la grand’rue. À

; Va pi que la jrorte se fut referimée derrière lui, le curé Marquis & A . A" À — Tu as vu ton oncle ?..

— Oui, et d'après ce que je lui ai dit, il attend et il espère la délivrance.

—Qui ne lui manquera point! appuya Varroz.

— Et, demanda le prêtre, ce secret qu’il devait te confier ?.…

… Nous intéresse tous, répondit le capitaine, et va nous mettre, je le crois, sur la voie d’une infernale trahison |...

— Une trahison ? répéta Marquis.

— Oui, car nous découvrirons enfin, sans doute, quel est le mauvais génie qui se cache sous le masque noir !…

— Ah! murmura le curé au comble 4 l’étonnement, ton oncle t’a parlé du Masque noir ?..

— Etil m'en a dit assez pour me donner la certitude que cet homme, ce misérable, qui, dans quelque ténébreux intérêt, fait cause commune avec nos ennemis, est l’un des plus grands seigneurs de la province.

— Et ce seigneur, quel est-il ?..

es us lesaurons, curé Marquis !.… nous le saurons, je vous le ure |... k

gp As-tu des indices et des soupçons ?.…

— Je n'ai pas de soupçons, mails j'ai des indices,

—Lesquels 2...

— Écoutez...

Après avoir répété brièvement à ses auditeurs stupéfaits et épouvantés le récit de Pierre Prost et leur avoir montré le médaillon enrichi d’une églantine en diamants, Lacuzon ajouta avec feu en détachant une chaînette d'acier qui cerclait la forme de son chapeau, en la sus ndant à son cou, comme un collier, après y avoir fixé le médaillon :

— Ce bijou brillera sur ma poitrine jusqu’à ce que j'aie découvert une trace de la malheureuse femme à laquelle il a appartenu et je fouillerai, s’il le faut, tous les châteaux des trois bailliages, jusqu’à ce que j'aie trouvé, sur la voûte de l’un deux, l’empreinte de la main sanglante !.…

— Alors, dit Raoul de Champ-d’Hivers d’une voix profondément émue, allez au château de l’Aigle!... vous y trouverez ce que vous cherchez !.…

—Quoi ! s’écrièrent à la fois le colonel Varros et le curé Marquis, vous accusez Antide de Montaigu !.…

—Oui, répondit Raoul, et le capitaine Lacuzon peut vous dire pour net l’accuse !.….

“hot fit vivement Lacuzon, prenez gardel."Cette nuit, vous m'avez raconté les odieux attentats commis contre le sire de Mirebel et contre sa fille, contre votre père et contre vous-même, et dont vous croyez que le seigneur du château de l’Aigle fut l'instigateur..J’ai dû convenir avec vous que d’accablantes présomptions semblaient en effet peser sur la conduite passée de ce gentilhomme, mais j’ai ajouté, et vous vous en souvenez certuineiment, qu’Antide de Montaigu était en ce moment l’une des plus fermes colonnes de nos libertés. Jadis, peut-être, la jalousie, la soif de la vengeance ont poussé le seigneur de l’Aigle à des actions infâmes

et dont il devra rendre un compte terrible à in justice de Dieu. Mais

a le gentilhonme au masque noir d'il y a vingt ans était Antide

de Montaigu, soyez certain, comme nous le sommes nous-mêmes,

qu'aujourd'hui sous ux masque pareil se cache un visage qui n’est

ee le sien ! J'en appelle au curé Marquis, j'en appelle au colonel arroz.…

—Ce que Jean-Claude pense et vient de dire, répondit Varroz, ie le pense et je l'aurais dit comme lui.

—Et j'ajoute, répliqua le curé Marquis à son tour, que la loyauté patriotique d’Antide de Montaigu et son dévouement à notre cause ne peuvent pas même être gone FE

Queer rüte répondre à cela, Raoul ? demanda Lacuzon.

Un seul mot, capitaine, un mot que je vous ai déjà dit cette nuit:

“J'attendrai 1...”

Il y eut, après ses dernières paroles, un long silence:

Lacuzon le rompit en demandant:

Quelle heure est-il?

Six heures viennent de sonner, répondit le prêtre.

Alors, dit le capitaine, il nous reste encore un peu de temps pour régler d'autres intérêts, qui, moins graves peut-être que ceux de Fe province, n’en sont pas moins sacrés!...J’ai à vous parler d'Églantine.

Raoul de Champ-d’Hivers comprit qu'il allait être question de lui; il tressaillit, et un rouge pourpre couvrit pendant une seconde ses joues et monta jusqu’à son front.

Lacuzon fut le seui qui remarqua cette émotion.

Il reprit, en s'adressant 4 Varroz et à Marquis :

—Croyez-vous qu’il soit nécessaire, creyez-vous qu’il soit utile de révéler en ce moment à Eglantine le triste secret de sa naissance, et, puisque nous n'avons pas de famille à lui donner, croyez-vous qu'il soit bon et généreux de lui dire que ma famille n’est pas la sienne, et que l’homme qu’elle appelle son père et celui qu’elle nomme son cousin ne sont que des étrangers pour elle ?

—Non! cent fois non ! s’écria Marquis, cela n’est point nécessaire et ne serait pas généreux...Que a pauvre enfant ignore tout ce que nous venons d'apprendre, aussi longtemps qu'il sera possible de PL L cette ignorance. C’est mon avis.

—C'est aussi le mien, dit Varroz.

—AÀ merveille ! sontinua Lacuzon. Voilà donc un point décidé; mais il en est un second, et bien autrement important.

—Lequel ?

—Celui-ci: dane peu d’instants nous allons jouer sur un cou de dé une partis terrible dont la vie de mon oncle et notre vie tous les trois sont l’enjeu...Nous devons gagner, je crois que nous gagnerons, j’en ai presque la certitude, mais enfin il faut tout prévoir, et, sur cent chances, n’eu eussions-nous qu’une seule contre nous, cette chance suffit pour nous faire perdre...Dans deux heures nous serons triomphants, ou dans deux heures nous serons morts.

C'est ]à un hasard que nous affrontons souvent, ce me semble, interrompit Varroz

—Je vous demande pardon, colonel, mais ii est rare ..u contraire que nous nous exposions ainsi tous les trois en même temps...Jamais d’ailleurs, jusqu'à ce jour, le danger qui nous menace n’avait menacé en même temps Pierre Prost...Mais voici à quoi j’en veux venir : si nous succombons dans la lutte, si ce soir aucun de nous n’est vivant, vous êtes-vous demandé ce quo deviendrait après nous Eglantine, restée seule au monde!

—Ah ! diable, murmura Varroz, je n'avais point pansé à cela.

—$i le malheur dont tu parles se réalise, répondit Marquis a près avoir réfléchi pendant un instant, Eglantine trouverait un asile sûr et respectable dans le couvent des Annonciades de Baume les-Dames.…

—Sans doute ; mais elle ne pourrait y rester longtemps.

—Pourquoi ? Rien ne l'empécherait de prendre le voile et de consacrer sa vie à Dieu.

—{t qui vous dit que ce soit 1à sa vocation ?...

—Eglantine est une fille piense, et je ne lui crois point de pensées mondaines…

—Eglantine est un ange, je le sais bien !...s’écria le capitaine, et cependant je vous affirme que la vie monastique n’est point du tout son fait.

— Te l’a-t-elle dit?

— Jamais. Mais j'ai de bonnes raisons pour en être ce ‘ain.

— Puis-je connaître ces raisons ?

— Parfaitement. Eglantine aime et elle est aimée.

— Par toi, peut-être ?.. s’écria le curé, en attachant un long regard sur Lacuson.

captain fit un effort violent pour ne rien laisser paraître du trouble que lui causait cette question, et il répondit :

— Non, curé Marquis, pas par moil... Est-ce que je suis libre moi? Est-ce que je puis aimer uütra chose que mes montagnarde et la liberté 1... :

— Eh bien, alors demanda le prêtre, par qui ?..

— Par un noble jeune homme, qui m'a déjà sauvé la vie, et qui veut partager avec la filleadoptive du paysan médecin son grand nom et sa grande fortune... par le baron Raoul de Champ-d'Hivers...

— Raoul, mon enfant, fit Varroz, les yeux remplis de larmes d'attendrissement, c'est bien ce que vous voulez faire là! c’est d’un grand cœur et d’une âme généreuse! c’est l’action du digne file de Tristan !

— Raoul, dit à son tour le curé Marquis en serrant la main du jeune homme, vous avez aimé l’orpheline, et votre récompense ne se fera pas attendre... Eglantine vous apportera ce qui vaut mieux

ue tous les blasons et toutes les richesses de la terre ! elle a pour dot la beauté, la jeunesse et l'innocence... Elle vous donnera le bonheur!

Raoul trouvait qu’en aimant la jeune fille et en la désirant pour femme, il faisait une chose toute simple et parfaitement naturelle et il avait raison ; il ne comprenait donc rien aux louanges et aux félicitations de Varroz et de Marquis, et il en éprouvait de l’em-

barrus et presque de l’humiliation, mais en même temps il ressentait une joie vive et profonde, car il devenait évident pour lui que nul obstacle ne viendrait entraver son union avec Eglantine.

Cette joie redoubla quand il entendit Lacuzon dire au curé :

. — Ne seriez-vous pas, comme moi, plus tranquille pour l'avenir si, en partant pour uffronter les dangereux hasards de la place Louis XI, vous laissiez notre enfant chérie sous la protection d’un fiancé, presque d’un époux, qui veillerait sur elle avec amour et la préserverait de tout danger ?.…

— CANNES le curé Marquis ; et, comme je lis dans ta pensée, je réponds à ce que tu n’as pas dit encore, aussi bien qu'aux paroles que tu viens de prononcer. Va chercher Eglantine.…

Lacuzon se dirigea vers la porte qui conduisait à la chambre voisine. é

Raoul de Champ-d’Hivers, qui ne se doutait point que la jeune fille se trouvât dans cette maison même et séparée de lui seulement par une frêle cloison, reçuten plein cœur une commotion pareille à celle d’une décharge électrique. À deux reprises différentes, son visage passa de la plus extrême pâleur au rouge le pres cramoisi ; le vieux colonel sourit en le PE tee et le curé

arquis lui-même admira la juvénile vivacité de ces impressions qui se reflétaient sur la charmante figure du gentilhomme comme sur la surface polie d’un miroir.

Be a Div dit le capitaine après avoir frappé légèrement contre la porte. 6

— Cousin ? répondit une voix douce et délicieusement timbrée, tu m’appelles ?

— Est-ce que tu dormais ?

— Non... Comment pourrais-je dormir par une nuit pareille ?...

— Alors, viens ici, ma chère enfant. Le curé Marquis, le colonel et moi, nous avons à te parler.

— Me voilà...

La porte s’ouvrit et Eglantine entra dans la chambre.

C'était une svelte et ravissante jeune fille, et d’une beauté tout à la fois patricienne et naïve, et qui portait avec une grâce infinie le pauvre et simple costume des femmes de la montagne.

En jupe, d’une sorte de flanelle épaisse, rayée de rouge et de noir, ne descendait que jusqu’à ses chevilles et laissait voir deux petits preds minces et cambrés, dont ae AN DE frappait tout d’abord, malgré les disgracieux chaussons de laine, à semelles épaisses, qui les emprisonnaient.

Les formes riches et finement découpées de son buste ressortaient sous un corsage de calmande brune. Un étroit bonnet de velours noir ne contenait qu’à grand’peine la soyeuse épaisseur de ses cheveux sombres qui, divisés en deux lourdes nattes, tombaient presque jusqu’à ses talons.

De grands yeux expressifs, d'un bleu transparent et profond, éclairaient un doux visage mélancolique, dont la pâleur était marbrée par des traces de larmes récentes. Un large cercle d’azur, se dessinant autour de ses paupières, témoignait en outre des

préoccupations douloureuses de sa longue nuit d'insomnie.

Au moment où la jeune fille pénétra dans la pièce qui touchait à sa chambre, son regard s'arrêta tout d’aboid sur le curé Marquis qui lui tendait la main, et elle ne vit point Raoul dont le cœur bondissait et qui se tenait à l’écart. .

— Mon enfant, lui dit le prêtre, nous avons à te donner une bonne nouvelle.

Les yeux d’Eglantine étincelèrent.

— Alors, s’écria-t-elle, il s’agit de mon père?

— Oui, répondit Marquis. Jean-Claude, tout à l'heure, caché sous un costume de moine, a pénétré dans son cachot.…

— Brave cousin, balbutia la jeune fille.

—Il a porté l'espérance au prisonnier, poursuivit le prêtre ; il lui a dit que dans quelques heures il serait libre, il serait au milieu de nous... dans nos bras.

— Libre !... dans nos bras !.…. répéta tristement Eglantine. Oh! mon Dieu... mon Dieu... je n'ose y croire; il me semble que c’est trop beau pour être possible.

— Rien n’est impossible à ceux qui, comme nous ont une volonté ferme, une résolution inébranlable, une absolue et aveugle confiance en Dieu, qui doit protéger la bonne cause! Du fond du cœur, mon enfant, je te dis d'espérer, comme Jean-Claude l’a dit à ton père.

— Je vous crois. je vous orois… balbutia la jeune fille, je veux vous croire. c’est si bon d'espérer !... J'ai tant pleuré, j'ai tant souffert |...

— Maintenant, mon enfant, reprit le curé, il me reste à te donner trs autre nouvelle, et celle-là aussi, je le crois, est ‘une bonne nouvelle.…

Eglantine regarda le prêtre avec un candide étonnement.

—Que voulez-vous dire ? demanda:t-elle, je ne vous comprends pas, mon père...

— N'’as-tu laissé là-bas, continua a avec une douceur tou: ‘ tapes. n’as-tu lai’sé là-bas, dans la forêt de Chaux, aucune affection... aucun souvenir?

Eg'antine devint écarlate comme une grenade en fleur, elle baissa ses beaux yeux et elle ne répondit pas.

— Chère cousine, dit en ce moment Lacuzon, n’essaye pas de nous cacher les charmants secrets de ton cœur... Il sont doux comme ton visage ! ils sont chastes comme ton âme... Ty aimes, nous le savons ; mais le bon ange qui veille sur toi n’a jamais dû rougir ni d’une de tes‘actions, n1 d’une de tes pensées | Tu aimes, 4 celui que tu as choisi est un noble cœur! il est digne de toi |. :

—Oh ! mon cousin, s’écria vivement Eglantine, entraînée mal. gré elle par un insurmontable sentiment de curiosité féminine, qui donc t'a dit ?.…

Elle s’arrêta sans avoir achevé.

— Regarde, répondit le capitaine.

Etil poussa Raoul en avant.

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