LA PLACE LOUIS XI
Les hommes d'action de toutes les époques ont presque toujours eu dans le caractère un point de contact avec les auteurs dramatiques du xtx' siècle : ce point de contact, c'est l'entente des cou ps de théâtre.
Cette assertion peut sembler paradoxale à nos lecteurs, et cependant nous ne serions point embarrassés de l’étayer par de nombreux exemples.
C'était un coup de théâtre que se ménageait le disais lorsqu'il pos aiusi brusquement le jeune baron de Champ-d’Hivers
Eglantine, qui poussa un cri charmant, balbutia le nom de Raoul, et cacha dans ses deux petites mains son visage empourpré.
Le capitaine les regardait tous deux en souriant. Le curé Marque appelait sur eux, du fond de son âme, la bénédiction de
ieu qui protège les chastes amours. Varroz tordait sa moustache blanche avec tous les ha bn d’une satisfaction indicihle, et il se rappelait les années disparues de sa jc inesse et le lointain parfum de ses amours passées.
— Chère Eglantine bien-aimée, murmura Raoul en ployant le genou devant la jeune fille, depuis le jour de notre séparation, je n’ai eu qu’ane pensée, je n’ai eu qu'un désir, la pensée de me rapprocher de vous, le désir de veus retrouver, et voilà votre cousin, votre frère, le capitaine Lacuzon, qui vous dira que je voulais mourir parce que je vous croyais morte |...
Eglantine releva timidement les yeux, non pas sur Raoul presque Lan mais sur le curé Marquis.
—Comment|... demanda-t-elle d’une voix presque indistinote, je puis l’aimer ?.. lui? Ruoul?... lui. un Français ?..
e fut Lacuzon qui répendit :
— Ce n’est pas un Français, dit-il c’est un Franc-Comtois, c’est
un gentilhomme, c’est un des nôtres! Aime-le donc, cousine,
. #ime-le bien, car je te jure qu'il le méritel.…
Eglantine tendit la main au capitaine, comme pour le remer-
cier de ce qu'il venait de dire.
— Oui, mon enfant, tu peux l'aimer ! fit à son tour le curé Maruis. Ne baisse pas les yeux, ne rougis pas, chère fille, car Raoul partir de cette heure est ton fiancé, et tu seras bientôt sa fem-
me devant Dieu et devant les hommes... Aime, puisque l’amour
. est une création céleste... aime, poene dans la nature tout est
amour, et puisque sans l’amour le sublime architecte des mondes eût vu bientôt périr son œuvre infécondée !.. aime, c'est la loi commune |. aime, c'est la loi divine i aime, car tu es aimée. et c'est dans l'amour saint et pur que tuinspires et que tu ressens
"26 LE MEDECIN DES PAUVRES, que tu trouver2s les-joies de ta jeunesse et les souvenir de toute ta viel.….
Le curé Marquis avait prononcé ces dernières paroles d'une voix doucement émue.
Eglantine et Raoul, poussés par un même mouvement, tombèrent à genoux devant lui en murmurant comme d’une seule voix :
— Bénissez-nous, mon père |.
Le prêtre appuya l’une de ses mains sur les cheveux noirs d’Eglantine et l’autre sur la blonde chevelure de Raoul.
— Soyez justes, soyez bons, soyez forts et heureux, leur dit-il;
voilà ce que je demande à Dieu pour vous.
—Æt maintenant, s'écria Lacuzon, tandis que les deux jeunes gens se relevaient, fasse le ciel que dans une heure Pierre Prost soit vivant et libre, car alors nous célébrerons demain de joyeusas noces, après les fiançailles un peu tristes de ce matin!
— Dieu le voudra, répondirent Varroz et Marquis.
Un faible rayon de lumière terne et blafarde commençait à tomber par la fenêtre à petits carreaux et faisait pâlir la lueur de la lampe près de mourir.
-— L'heure aprroche, dit le colonel en bouclant autou. de sa taille le ceinturon de sa forte épée.
— Nous serons prêts, répondit Lacuzon.
Il entr’ouvrit la porte qui donnait sur la rue et il jeta un rapide coup d’œil au dehors.
Une foule de gens du peuple et de inontagnards passaient devant cette porte, allant tous du même côté, car ils se rendaient tous à la place Louis XI.
Le capitaine fit entendre ce sifflement faible et doux que nous connaissons déjà ; presque aussitôt un homme sortit de la foule et entra dans la maison.
C'était Garbas, le trompette des corps francs montagnards et le bras droit du capitaine, ainsi que nous l’avons entendu dire à Lespinassou lui-même.
—Tu çconnsis la maison de Pied-de-Fer ? lui demanda Lacuzon.
— Tout au bout de la descente de la Poyat, juste en face de la fontaine, oui, capitaine.
— Combien te faut-il de temps pour aller à cette maison et revenir ?
— Une demi-heure, au plus.
— Tu vas y conduire ce gentilhomme et la nièce du curé Marquis, et tu viendras ensuite me rejoindre...
En parlant ainsi, Lacuzon avait désigné Eglantine et Raoul.
— Oui capitaine, répondit Garbas.
Raoul entraîna Lacuzon dans un des angles de la pièce et lui dit avec vivacité et d’un ton de reproche:
— Comment, capitaine, vous voulez m'éloigner de vous au moment où l’on va se battre ! Suis-je donc une femme, ou suis-je un enfant? Je réclame ma part du danger, et me la refuser serait me faire une mortelle injure que je ne pardonnerais pas même à mon frère...
— Enfant, répondit Lacuzon, vous oubliez que je vous ai vu à
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mn stars bé brides cat destin ca 3
F Ÿ L'EAPIOR JON TEEN
l’œuvre, et vous supposez peat-êtreque je doute de votre courage ?
— Non, car vous ne m'auriez pas tendu la main si vous me croyiez un lâche! Mais je serais jaloux des périls que vous allez courir si je ne les partageais pas.
ec Lou à vous voulez nous accompagner à la place Louis XI et combattre auprès de nous ?.…
— Je le demande, et vous ne pouvez me le refuser.
— Soit... que votre volonté s’accomplisse donc et non la mienne! dit Lacuzon avec amertume. Venez, et si nous succombons et que vous succombiez avec nous, Eglantine ne vous aura retrouvé que pour vous perdre! Eglantine, seule au monde désormais, restera exposée sans défense aux outrages d'une soldatesque ivre et féroce, déchaînée dans la ville ii pl Mais que vous importe la pauvre fille? Vous aurez sauvegardé votre orgueil irritable, vous aurez satisfait votre ardeur batailleuse !.… Venez, baron de Champ-d’Hivers, et que Dieu veille sur la triste abandonnée !.…
Raoul baissa la tête, et pendant une seconde son front se piissa et se. lèvres se contractèrent, irrécusable indice d’uge violente lutte intérieure.
— Capitaine, dit-il, vous avez raison, je le reconnais ; allez sauver le père, moi je garderai la fille 1...
— Bien, Raoul ! bien 1... je vous retrouve ! s’écria Lacuzon. C’est parfois un &rand acte de courage, n’en doutez pas, que de laisser à épée au fonrreau !.…
iglantine, après avoir présenté son front aux trois défenseurs de son père, s’enve!oppa dans une longue et ample pelisse brune, . pareille à celle que les papas franc-comtoises portent encore aujourd’hui pendant les froids de l'hiver. Raoul cacha ses armes et une partie de son visage sous les plis de son manteau; puis les deux jeunes gens suivirent Garbas qui les conduisait À la maison de Pied-de-Fer, tandis que Lacuzon, Varroz et le curé Marquis s’apprétaient à gagner la place Louis XL
La place Louis XI, au xvrre siècle, n’était autre chose que lim. mense cour intérieure autour de laquelle se dressaient les vastes et magnifiques bâtiments de l’abbaye de Saint-Claude, remarquables ps Le richesse de leur architecture et par la régularité de leurs
açades.
La principale entrée de la cathédrale donnait sur cette cour, ce qui permettait aux moines de se rendre à l’église à couvert, en suivant les cloîtres voûtés qui régnaient autour du couvent et établissaient de faciles communications entre tous les corps de logis.
L'entrée donnant sur la grand’rue de la ville était défendue par une porte épaisse et solide confiée à la garde vigilante d’un frère purtier.
Du côté opposé existait une secvnde entrée, et par conséquent une seconde porte, mais cette porte restait habituellement fermée,
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st ne s’ouvrait que dans de certaines occasions solennelles, telles, par exemple, que l'époque où les tenanciers de l’abbaye venaient acquitter leurs dîmes. nombre de ces tenanciers était tel que, pour en faciliisr l'écoulement, il fallait leur ménager une entrée et une sortie.
Depuis que les Suédois,çcommandés par le comte de Guébriant, s'étaient emparés de la ville et avaient chassé du monastère les religieux qui l’occupaient paisiblement pe tant de siècles, il ne pouvait plus être question ni de discipline intérieure, ni de frère portier,
Les portes, arrachées de leurs gonds et brisées à coups de hache, attestaient que ce dernier emploi resterait pendant bien longtemps une sinécure
L'état-major de l’armée suédoise s'était installé dans le couvent, et le comte de Guébriant avait pris possession de l'appartement de l’abbé lui-même. Aussi, et dans le but de da bg à ce gentilhomme d'assister sans se déranger au supplice de Pierre Prost, u place Louis XI avait-elle été choisie pour le théâtre de l’exécution.
Nos lecteurs se demandent sans doute pourquoi ce nom d’un
roi français avait été octroyé à l’une des places d’une ville ennemie de la France. Nous allons leur donner en peu de lignes une explication à cet égard.
On sait que lorsque Louis, devenu depuis Louis XI, n'avait encore que le titre de Dauphin, des conspirations dont le but était de le mettre sur le trône de son père, le roi Charles VII, éclatèrent de temps à aut:e.
Rélégué dans son gouvernement du Dauphiné à la suite de l’une de ces conspirations, le Dauphin apprit que son père, voulant en finir une bonne fois pour toutes avec ses ambitions prématurées, envoyait contre lui un corps d'armée commandé par Antoine de Chabannes, comte de Dammartin.
La Chronique Martinienne nous apprend à le Dauphin, se sentant impuissant pour la résistance, demanda à Ja fuite la liberté et la vie peut-être. Certain de trouver asile et bon accueil auprès de son parent le duc de Bourgogne, père de ce comte de Charolais qui fut plus tard Charles le Téméraire, il gagna les Etats de ce price. et, chemin faisant, il s'arrêta pendant quelques jours à
aint-Claude qu se trouvait sur son passage.
Sans doute, à cette époque, le Dauphin de France ne faisait point encore profession, de cette parcimonie peu royale qui
evint plus tard un des traits distinctifs de sun caractère; toujours est-il qu’il déposa sur la châsse vénérée du grand saint Claude d’assez riches offrandes pour que les moines franc-comtois voulussent éterniser le souvenir de la visite de leur hôte illustre en donnant son nom à la plus belle place de leur ville, lorsque cet hôte fut devenu roi.
De Saint-Claude, le Dauphin se rendit à Bruxelles, où la femme et la belle-fille de Philippe le Bon, la duchesse Isabelle et madame de Charolais, lui firent une réception digne de son rang de fils de France.
Uu peu après, le duc de pou ogne lui donna pour résidence le obâteau de Grenoppe, situé sur la rivière la Dyle, à peu de distance de Bruxelles. C’est là que ie futur Louis XI, le roi dévot, sans cesse agenouillé devant les figurines de plomb et d'étain qu'il portait autour de la forme de son bonnet, et qui représentaient des saints et des Notre- Dame, c'est à, disons-nous, qu'il charma ses loisirs par la composition de ce recueil de contes graveleux et libertins, devenus célèbres sous le titre des Cent Nouvelles nouvelles, et publiés plus tard par Antoine de la Salle.
elle que nous venons de la décrire, la place Louis XI, une heure avant le moment fixé pour l'exécution de Pierre Prost, était encombrée d’une foule composée de deux éléments bien distincts.
Ici des soldats suédois, des Gris, des Français, des étrangers enfin et des ennemis agressifs, bruyants tapagéurs, applaudissant d'avance au supplice, et s’extasiant en connaisseurs sur la façon artistique dont le bûcher était disposé
à, au contaire, les habitants de la ville et les montagnards arrivés de tous côtés au point du jour, car le sire de Guébriant, sûr de sa force, avait donné l’ordre que les portes de Saint-Claude fussent ouvertes à tous venants, dès six heures du matin. Citadins et paysans formaient une population silencieuse, morne, lugubre. Ils allaient voir mourir un des leurs, iniquement condamné ; ils pleuraient sur lui et ils tremblaient sur eux-mêmes, car, en ces temps de désordre où l'arbitraire était la seule loi et la seule justice, personne ne pouvait être certain de ne point partager le lendemain le sort de Pierre Prost.
uit heures sonnèrent à la cathédrale. :
Au premier coup du beffroi, la foule ondula comme les épis d’un champ de blé fouettés par une brise soudaine,
Au dernier coup, un roulement de tambours se fit entendre, puis une sonnerie de trompettes.
Le cortège se mettait en marche.
L’une des façades de ces bâtiments quadrilatéres qui se dressaient autour 4 la place Louis XI, avait à son point central une porte monumentale. à laquelle on arrivait par un large escalier de quatre marches.
Au-dessus de cette porte, que timbrait à son couronnement le blason de l'abbaye, un balcon de pierre, soutenu par des gargouilles en forme d'animaux fantastiques, étalait ses colonnettes grêles et ses trèfle: découpés à jour comme une dentelle marmoréenne. Du haut de ce balcon on pouvait embrasser d’un seul : regard la placb tout entière. |
‘est par la porte dont nous venons de parler, et qui se trouvait sous le balcon, que débouchait le cortège conduisant su supplice le médecin des pauvres.
Au moment où les tambours et les trompettes paraissai-nt sur la marche la plus élevée de l'escalier, précédant les gardes du condamné et faisant retentir leur funèbre fanfare un détachement de soldats suédois, le mousquet sur l'épaule, prit position antour du bûcher qui occupait le centre de 1n piace, refouia brutulement les curieux. et se rangea en double haie depuis le bû-
cher jusqu’à la porte, laissant ainsi libre et vide un large espace pour le passage des gardes et des bourreaux.
Tandis que se faisait le brusque reflux de la populace, chassée en arrière par des coups de crosse libéralement distribués, un mouvement en sens inverse avait lieu, mouvement combiné et exécuté avec une habileté si grande qu’il demeura complètement inaperçu pour les soldats eux-mêmes.
ne certaine quantité d'hommes jeunes et vigoureux, revêtus du costume de paysans de la montagne, et qui, depuis le matin, n’avaient point quitté la place Louis XI, mais sans chercher à se rapprocher du bûcher, laissèrent reculer autour d'eux les cita- ‘ dins, malmenés par les soldats du comte de Guébriant et se glissèrent un à un, doucemnt et avec une prudente lenteur, à la place des fuyarde, de façon à ce que deux ou trois d'entre eux se trouvassent immédiatement derrière chaque Suédois quand le cercle et la haïe furent formés, et quand le lieutenant du peloton commanda de mettre l’arme au bras.
” Tous ces montagnards offraient des figures honnêtes et placides ; aucune intention hostile ne se lisaït dans leur calme attitude, ni dans leurs regards que la curiosité seule semblait animer.
Une demi-douzaine de bourgeois de Saint-Claude, mieux avisés que les autres, ayant reconnu Garbas et Pied-de-Fer parmi ces tranquilles spectateurs, se dirent tout bas les uns aux autres : il va se passer ici | LE ie chose de terrible 1... quittèrent prudemment la place Louis X1, regagnèrent leurs maisons, et résolurent
d'y attendre gr bien et sans danger les événements.
Cependant le cortège avançait avec une lenteur calculée, car on voulait laisser à tous le temps de voir et de bien voir.
Pierre Prost, la tête nue et les mains attachées derrière le dos, marchait d’un ferme entre deux détachements de soldats commandés par le géant Lespinassou.
À la droite et à la gauche du condamné se tenaient les exécuteurs, vêtus de rouge et portant à la main des torches enflammées.
La contenance et l’allure du médecin des pauvres étaient fières et assurées ; il marchait la tête haute ; on regard se promenait sur la foule avec une re tranquille ; il avait plutôt l'air d'un vainqeur qui marche au triomphe que d’un condamné qui marche à la mort.
Sans doute Pierre Prost avait confiance dans le courage de Lacuzon et dans la parole donnée ; sans doute i] espérait la délivrance promise ; mais il savait aussi que l’entreprise, folle an apos qu’on aliait tenter, pouvait échouer, et c'est moins à
espoir du salut qu'il devait sa force et sa résignation, qu’au calme profond de sa conscience pure et qu'à la volonté ferme de montrer à ses amis et à ses ennemis comment un juste sait mourir.
La foule silencieuse et atterrée regardait défiler le cortège avec ane muette épouvante. Les Suédois eux-mêmes se taisaient et ne trouvaient plus en eux l'infâme courage d'insulter à cette fermeté héroïque.
I] ne restait à Pierre Prost que ral ‘pas à faire pour at. tcindre la première marche du bûcher.
‘souci
Soudain, une immense clameur s’éleva de toutes parts, et l’attention, ardemment fixée jusqu'alors sur le condamné, s’en détourna avec la promptitude de l'éclair.
C’est que de nouveaux personnages venaient de paraître sur le balcon vide jusqu'alors, et que l’un deux était cet homme étrange, énigme vivante et terrible, autour duquel se concentrait depuis si longtemps la curiosité ardente et inassouvie des populations franc-comtoises.
Le grand seigneur mystérieux, le gentilhomme au masque noir, se tenait debout et enveloppé dans les plis de son manteau, à côté du comte de Guébriant.
— Le Masque noir! le Masque noir! répétaient mille voix à la fois, tandis que la foule, entassée sur la piace, désignait du regard et du geste le sinistre inconnu, et que de tous les yeux fixés sur lui jaïllissaient des éclairs de haine et de vengeance.
Impassible sous le feu de ces regards, le Masque noir, les bras
|‘ croisés sur sa poitrine, gardait son attitude hautaine et dédai-
gneuse.
Que lui importaient ces clameurs ? que lui im ortait la haïne de cette multitude impuissante? Il était venu là pour s'assurer par ses propres yeux que rien ne lui enlèverait sa victime ; il était venu pour contempler les flammes grandissantes du bûcher où Pierre Prost devait payer de sa vie le crime involontaire de savoir un secret funeste ! Dans quelques minutes il allait être satisfait ; dans quelques minutes le médecin des pauvres n'existerait plus.
pe et cela seulement, intéressait le Masque noir. Il n'avait nul
i du reste.
Comme tout le monde, comme les gardes et comme les bourreaux, Pierre Prost leva les yeux sur le balcon que l’unanime clameur désignait et, lui aussi, vit le Masque noir.
Un sourire méprisant contracta sa lèvre; il fit une halte d’une seconde, et se tournant vers son terrible et presque fantastique ‘ennemi, il lui cria:
— Prends garde de triomphertrop vite! Le secret de la nuit du 17 janvier 1620 ne meurt pas avec moi !.…
Mais le bruit de ces mots se perdit dans les rumeurs populaires, et pas une seule des paroles prononcées par le condamné n’arriva jusqu’au Masque noir. Pierre Prost se remit en marche.
La diversion dont nous venons de raconter les rapides incidents fut d’ailleurs de courte durée.
Le comte de Guébriant fit un signe. Les tambours recommencèrent à battre et les trompettes à sonner.
Pierre Prost-venait d'atteindre les premières marches du bûcher, et il les gravissait d’un pas ferme sans étre soutenu par les bourreaux qui l'escortaient.
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LE BUOHER
Au centre du bûcher s'élevait un poteau muni d’un collier de fer ou carcan. Les exécuteurs assujettirent ce collier autour du cou du condamné, etle luissèrent seul et enchaîné à cette sorte de pilori, sur sa plate-forme qui bientôt se métamorphoserait en une fournaise ardente
— Ils n’ont pas pu! murmura Pierre Prost en promenant un long et dernier regard sur la foule redevenue morne et silencieuse. Ils n’ont pas pu !...
Et détachant soù esprit de la terre, il cessa de penser à ceux qui semblaient l’abandonner et il recommanda son âme à Dieu.
Un des bourreaux se tourna vers le balcon, attendant un ordre.
Le comte de Guébriant échangea quelques mots avec le Masque noir, puis il fit le geste attendu.
Les deux exécuteurs secouèrent leurs torches pour les aviver, etils approchèrent la flamme des fascines entassées sous les souches de sapins qui formaient le bûcher.
Alors, au milieu du silence, retentit un siflement aigu.
Un mouvement d'une foudroyante promptitude se fit dans les premiers de la foule.
Chacun des soldats suédois formant le cercle et la haie chancela sous la formidable étreinte d'un montagnard qui, le contenant d’une main, lui appuyait de l’autre la pointe d’un couteau sur la gorge. ;
n même temps, trois hommes oondirent sur le bûcher écrasant en passant les torches sous leurs pieds, et le peuple battit des mains et poussa de longs cris de joie en voyant debout à côté de Pierre Prost le colonel Varroz qui brandissait sa lourde épée, tandis que le curé Marquis laissait tomber le manteau sombre qui cachait sa robe écarlate, et que Lacuzon détachait les chaînes du curcañ et tranchait les cordes qui liaient les mains du condamné.
Lorsque le capitaine eut terminé son œuvre, quand Pierre Prost, libre enfin, put tendre ses mains meurtries aux mains de ses défenseurs, les acclamations de la multitude redoublèrent et retentirent comme le tonnerre ou le canon.
C'est qu’en effet c'était un spectacle grandiose et sublime que celui qui s'offrait en ce moment aux regards de la foule enivrée. I] était beau comme un chant de l’Iliade ou comme un drame du vieux Corneille, l'héroïsme chevaleresque de ces trois hommes ge dévouant pour en sauver un seul, lui faisant de leurs corps un triple bouclier et voulant, ainsi qu'ils se l’étaient juré, le sauver ou mourir pour lui. :
Varroz, ce grand vieillard À tête blanche, inébranlable comme ces montagnes dont les cimes sont couvertes de neiges éternelles,
M Re SRE ROSE CNUP ME AE
ortait haut sa tête martiale et appuyait l’une de ses mains sur pe ule du médecin des pauvres. .
arquis, les yeux tournés vers le ciel où montait l'action de grâces de son cœur bondissant, avait le régard inspiré d’un prophète et l'attitude résolue d’un soldat. Son regard pâle s’éclairait des reflets de sa robe urpre. Il soutenait de l'un de ses bras Pierre Prost dont l'émotion de la délivrance anéantissait les forces. Devant eux, Lucuzon, l'épée à la main, la joie et l’orgueil dans les yéux, la lèvre soulevée par le fier sourire de la victoire, n'avait jamais mieux senti sa force et mieux savouré les ardentes ivres-
- ses du triomphe.
8mOntagnards, terribles dans leur calme menaçant et tenant au bout de leurs couteaux la vie des soldats anéantis, com plétaient le tableau, tandis qu’en face de cette scène, sur le balcon gothique, le comte de Guébriant et le Masque noir, paralysés en quelque sorte par la stupeur, doutaient du témoignage de leurs sens et que 12 foule hurlait avec un délire grandissant :
— Noëll... ncël!... vive Lacuzon !…
Le sire de Guébriant était brave; mais, dans la position où il se trouvait placé, embrassant d’un seul coup d’œil tous les détails de la dramatique péripétie qui précède et qui s'était accomplie en bien moins de temps que nous n’en avons mis à la raconter, il comprit vite que ses troupes étaient à la discrétion des montagnards qu'un geste du capitaine Lacuzon suffirait pour amener un massacre général, et que pas un Suédois, peut-être, ne sortirait vivant de Saint-Claude.
Il hésita pendant une seconde sur le parti à prendre, mais l’orgueil du grand seigneur ne tarda guère à l'emporter sur la prudence du général, et il cria d’une voix tonnante :
— Par Notre-Dame! c'est trop d’audace!.. Feu ! soldats]. Feu! Suède et France 1...
Pas un homme ne pouvait obéir, et pas un homme n’obéit en effet.
Le capitaine Lacuzon, qui déjà venait de descendre les marches
du bûcher, s'arrêta, et, se tournant vers le balcon, il dit avec éclat mais avec calme :
pins forts! N’essayez pas d'engager une lutte sanglante et qui tournerait contre vous et contre les vôtres : aujourd’hui je ne suis
passage, et, je vous le jure sur mon honneur de soldat, il ne leur sera fait aucun mal... ernain, si vous le voulez, nous nous retrouverons face à face et je vous offrirai votre revanche de l'échec que vous subissez aujourd'hui.
Lacuson n'avait pas fini de parler, que déjà de toutes parts les Buédois, sans attenûre l’ordre de leur général, laissaient tomber leurs mousquets
Le sire de Guébriant, comprenant qu'il fallait céder à la toutepuissante nécessité, se tut.
Lacuson prit ce silence POUr un «cquiescement, et, saluant le
comte. avec son épée, il fit quelques pas en avant, précédant Pierre Prost qui marchait appuyé d’un côté sur Varroz et de l’autre sur le curé Marquis. La foule s’écartait sur leur passage.
Tout allait se terminer sans effusion de sang.
Soudain une détonation retentit.
Le capitaine se retourna. Pierre Prost, échappant aux bras qui le soutenaient, tombait sur le sol, baigné dans son sang et la poitrine trouée par une mortelle blessure.
Sa main défaillante s'élevait vers le balcon, et ses lèvres murmuraient d’une façon presque indistincte:
—C'est lui...lui...le Masque noir...
Lacuzon, frissonnant, leva les yeux.
Le gentilhomme inconnu remettait lentement à sa ceinture le pistolet fumant dont il venait de se servir.
Quand les regards de Lacuzon redescendirent à Pierre Prost, ils s’arrétèrent sur un cadavre...
Le capitaine étendit la main au-dessus de ce corps sans vie.
—Frère de mon père, tu seras vengé! balbutia-t-il.
l'uis d’une voix que la fureur rendait vibrante somme le clairon du jugement dernier, il s’écria :
…—Trahicon !... à moi. Franc-Comtois ! Lacuzon !.… Lacuzon et vengeance |...
Tout en poussant son cri de guerre et d’appel, le capitaine, suivi ce Garbas, de Pied-de-Fer et de deux ou trois hommes des corps francs s'était précipité vers la porte du couvent et s'élançait sur l’escalisr qui conduisait au balcon où le Masque noir et le comte de Gébriant se trouvaient encore.
Deux cents Suédois tombèrent en même temps sous le couteau des mcntagnards. Ceux qui formaient les pelotons commandés par oi de) et d’autres, disséminés dans la foule, s'efforçaient de se railier, en faisant feu de leurs pistolets et de leurs mousquets et en.criant: Suède! Suède !…..
La mélée devint générale. Lespinassou avait disparu.
Au bout de quelques instants la place Louis XI présentait le plus terrible et le plus effrayant aspect. C’est qu'il ne s'agissait gui là d’une rencontre ordinaire entre soldats marchant sous
es bannières différentes, mais d’un combat corps à corps, d’une lutte d'homme à homme, dans laquelle tout l'avantage devait rester à la force physique et surtout à l'audace et à l’agilité. C'est assez dire combien était grande la supériorité des montagnards.
Et puis, le sifflement bien connu de Lacuzon, l’apparition de cette robe rouge du curé Marquis, à laquelle la superstition, nous l'avons déjà dit, attachait des idées surnaturelles, la mort de Pierre Prost qui venait d’être, non point exécuté, mais assassiné, tout cela avait rempli les Suédois d’une profonde épouvante. Ils se sentaient vaincus d'avance.
Cependant, vaillants aventuriers et soldats déterminés pour la plupart, sachant d'ailleurs qu'ils n'avaient ni merci ni quertier à espérer de leurs implacables ennemis, ils n'étaient point hommes à se laisser égorger sans résistance comme les moutons dans ur
abattoir, et, puisqu'il fallait mourir, ils résolurent de vendre chèrement leur vie.
Une demi-douzaine de montagnards s'étaient rangés autour du curé Marquis, qui, presque agenouillé, soutenait dans ses bras le corps inanimé de Pierre Prost.
Le colonel Varroz, passant et repassant dans la mêlée comme un héros d'Homère, faisait tournoyer sa longue épée, et, à chaque coup, fauchait un homme.
Bientôt ce ne fut plus un combat, ce fut une boucherie. Les Suédois ne pouvaient fuir, car un double rang d’épées nues gardait les deux entrées de la place Louis XI. Ecrasés par le nombre et par l'impétuosité des mo:.tagnards, ils tombaient les uns après les autres, et les vainqueurs que le sang répandu et l’ardeur de la vengeance enivraient, frappaient encore, frappaient toujours, et s’acharnaient même sur les cadavres, à défaut d’ennemis vivants.
Ce qui précède s’était passé dans un intervalle d’un peu moins de dix minutes.
Lacuzon reparut sur le seuil de la haute porte blasonnée, avec les hommes qui l’escortaient, et fit retentir son coup de sifflet. Les montagnards abandonnèrent aussitôt leur œuvre de destruction et s’empressèrent autour u 3 lui.
—ÆEh bien ! lui demanda Varroz, en essuyant son épéesanglante
ui s'était ébréchée en plus d’un endroit sur les crânes qu’elle racassait, le Masque noir ?.…
—]1 a fui, le lâche ! répondit le capitaine avec rage, il a fui en verrouillant les portes derrière lui ! et, tandis que nous brisions ces portes, il avait le temps de quitter l’abbaye |... mais je le retrouverai, je le jure l...... Oui, je le retrouverai, et alors...
Il n'acheva pas.
Silence, dit vivement le colonel, écoute...
Lacuzon prêta l'oreille.
On entendait, du côté de la grand’rue, des rumeurs confuses, des cris de détresse, les bruits des pas réguliers d’une troupe nombreuse, un cliquetis d’armes et le fracas des tambours qui battaient une charge impétueuse.
En même temps, un des hommes qui gardaient l'issue dévastée de la place, se replia vers Lacuzon et lui dit :
—Capitaine, les Suédois et les Gris arrivent.
Lespinassou avait profité du premier moment de confusion et de désordre pour s'éc apper ar les cloîtres intérieurs et pour aller chercher des troupes fraîches. Il revenait avec ce renfort.
—Les Suédois ! les Gris ! répéta Lacuzon, tant mieux, en. fants 1... Bataille ! bataille |... J'ai promis à mon oncle der funérailles splendides 1... Aidez-moi à acquitter ma promesse! ti vos armes |... formez-vous sur trois rangs, et atten-
ONB.00
Les montagnards ubéirent avec cette admirable et intelligente promptitude qui, de tout temps, a caractérisé les partisans des , corps francs, et dont nos chasseurs d’Afrique et nos zouaves, les premiers soldats du monde, a dit un général qui s’y counaissait, semblent avoir reçu le glorieux héritage.
Cette triple ligne de montagnerds formait une barrière infransr entre le curé Marquis et les assaillants qui se rapprochaient.
Le Ten se tenait à la droite des partisans, Varros à la gauche.
Il y eut un moment d'attente et de silence profond. Les hommes de Lacuzon avaient leur arme à l'épaule, comme des chasseurs prêts à faire feu.
La tête de colonne des Suédois et des Gris déboucha sur la place avec ardeur, mais en désordre.
Lacuzon la laissa s'approcher à portée de mousquet, puis son coup de sifflet donna le signal d’une décharge terrible.
Les montagnards, comme les Vendéens de 1798, visaient avant de tirer et manquaient rarement leur coup. Le premier rang des ennemis tomba foudroyé. Le second rang riposta par un feu mal noürri, tout en reculant, st une ee fumée enveloppa pendant une seconde les deux partis, les blessés et les morts.
—Rechargez ! crie Lacuzon, et attendonsencore...
La brise Su matin souleva le nuage qui voilait les combattants ; les tambours suédois recommencèrent à battre la charge, et la colonne ennemie regagna le terrain qu’elle avait RESt
Mais, ac lieu de donner le signal d’une seconde décharge, le capitaine poussa un cri de fureur et bondit seul en avant.
1 venait de voir seul aussi et en tête du premier rang, le géant Lespinassou brandissant au bout de son bras démesuré sa gigantesque rapière, pareille à ces she à deux maine dont nos ancêtres se servaient dans les combats, et dont un homme robuste ne soulèverait qu’à grand’peine aujourd'Lui la lourde lame.
Les montagnards d’un côté, les Suédois et les Gris de l’autre, firent un mouvement pour se porter au secours de leurs commandants. Mais presque aussitôt ils s’arrétèrent d’un commun accord, et semblérent décidés à rester simples spectateurs de la rencontre corps à corps qui se nai
Ce n’était pas chose rare à cotte époque, on le sait, qu’un combat singulier entre deux chefs, devant le front de la bataille de deux armées ennemies qui faisaient trêve pour servir de témoins à ces duels chevaleresques et pour juger les vaillantes estocades qui se portaient de part et d'autre.
Lespinassou avait pour armes la rapière qu'il faisait tournoyer au-dessus de sa tête, un court poignard à lame aiguë et triangulaire, suspendu à sa ceinture, et deux pistolets,
Le capitaine, lui, n'avait que son épée. Ses pistolets déchargés, et son poignard brisé en cherchant à forcer une des portes qui le pre du Masque noir, ne pouvaient lui être d'aucun usage.
1 marcha ou plutôt il courut sur Lespinassou en lui disant :
—Misérable !.… bandit !.… pillard !. double traître et double Jâche !... vas-tu fuir tout à l’heure comme tu fuyais la nuit passée à Longchaumoïis ?... à
—Si je fuis, tu le verras bien ! répondit le géant, et quand tu auras vu, tu n'iras le répéter à personne |... : Et il accompagna ces paroles d’un si terrible coup d'épée, que
le capitaine devait infailliblement périr, car aucune parade n’6tait capable d'arrêter ou seulement de ralentir la chute foudroyante de la pesante rapière.
Lacuzon dut son salut à la justesse sans rivale de son oou d'œil et à la souplesse de ses membres d'acier.
Avant que l'arme de Lespinassou fût descendue, le capitaine s'était mis hors de ligne par un écart rapide ; la rapière ne frappa que le vide, et, tandis que le géant se relevait, son adversaire, d’un coup de pointe l’ii faisait au bras gauche une entaille d’où le sang jaillit, teignant subitement en rouge la manche grise du pourpoint. ,
—Je changerai de cette façon la couleur de ton pourpoint tout entier, et de tes hauta-dé-dfauese par-dessus le marché !...dit Lacuzon en se remettant en gnrde ; je les rendrai plns écarlates que la robe du curé Marquis 1... Je in ton corps d'autant de tree qu'il y a de trous dans les écumoires de nos ménagères !.….
—Fais-le donc! répliqua Lespinassou en grinçant des dents, fais-le donc !..
Et profitant de sa haute stature et de sa force prodigieuse que la rage nugmentait encore, il lança à Lacuzon toute une série de coups d’estoc et de taille, en face, de côté, de droite à gauche et de gauche à droite, avec une si effrayante rapidité que le regard pe pouvait suivre les évolutions de cute arme invisible qui coupait l’air en sifflant.
Le capitaine. sans même chercher à parer, multipliait ses écarts, de façon à se trouver hors de la ligne tournoyante que décrivait la rapière, et, de seconde en seconde, il ripostait par un coup droit ; son bras ployé se tendait comme un ressort, son épée filait comme une flèche, une nouvelle tache sanglante apparaissait sur le pourpoint gris.
Lespinassou ne parlait plus; ses dents serrées s’entre-choquaient, sa poitrine haletante se soulevait avec des mugissements sourds, son visage s’injectait de sang.
La fatigue venait.
Lacuzon voulut en finir à l'instant même avec le chef hideux des Gris, avec l’âme damnée du Masque noir; il profita du moment où Lespinassou relevait plus lentement sa rapière, pour le frapper en p'eine poitrine. | é
ette tentative prématurée était une imprudence ; le coup porta, mais la blessure fut peu profonde ; le géant ne tomba point, et sa rapière rencontrant l'épée du capitaine la.brisa comme si elle eût été de verre
Lacuzon était désarmé.
Les Suédois youssèrent une clameur de triomphe, les montagnards un cri de détresse et d’épouvante.
Varroz, Garbas, Pied-de-Fer et d’autres encore, allaient s’élancer pour venir en aide à leur capitaine, mais ils seraient arrivés trop tard, si Lacuzon, par une manœuvre d’une incompréhensible hardiesse, n’eût rendu soudainement nul avantage marquant que Lespinassou venait de remporter.
Jetant loin de lui l’irutile tronçon qui lui restait à ls main, car son épée s'était rompue à deux pouces à peine de la poignée en forme de croix, il bondit sur le géant, le saisit par le lieu du corps, enlaça ses bras autour de ses reins, ses jambes autour de ses jambes, et s’efforça de le renverser. :
Lespinassou, surpris par cette brusque et rude étreinte, laissa tomber à son tour la rapière dont il ne pouvait plus se servir.
Il comprenait que dans cette nouvelle phase de la lutte engagée entre lui et le montagnard, lutte qui ne devait vraisemblablement se terminer que par Îa mort de l’un d'eux, il ne lui fallait compter d’une manière efficace que sur sa vigueur de taureau.
Si, dans ce temps, il eût tenu son poignard ou l’un de ses pistolets, il aurait brûlé le plus facilement du monde la cervelle de Lacuzon, ou bien il lui aurait enfoncé six pouces de fer entre les deux épaules. Mais poignard et pistolets étaient à sa ceinture, et Este du capitaine ne lui permettait point d'y porter la main.
Cependant Lespinassou, par la seule puissance de sa pesanteur, résistait aux efforts de at qui cherchait à le renverser et ne l’ébranlait même pas. Le géant s’arc-boutait sur ses jambes d'Hercule Farnèse. Les forces réunies de trois hommes ne l’auraient pas fait vaciller.
Cette situation pouvait se prolonger indéfiniment. Lespinasson ne bougeait point, mais le capitaine ne desserrait pas les nœuds vivants dans lesquels il enserrait son adversaire.
Les deux hommes restaient muets, et leurs respirations sif fantes passaient bruyamment à travers leurs dents serrées.
Alors Lespinassou eut une idée, et voici quelle fut l’idée de Lespinassou.
Il avait songé d’abord à broyer la poitrine du capitaine en l’appuyant contre lui et en le pressant de toute la force de ses bras Es mais il était trop grand pour atteindre les reins du jeune
omme.
C'est en ce moment qu’il pensa à l'étraugler en lui comprimant le cou entre ses deux mains, jusqu’à ce que mort s’ensuivft.
Le moyen était bon et sûr. Heureusement Lacuzon devina l'intention du géant et la paralysa en enfonçant sa tête entre ses épaules. Lespinassou ne se découragea point, et s’obstinant dans son projet de strangulation, il se mit à peser de tout son poids sur les deux épaules qui protégeuient si mal à propos le cou qu'il voulait serrer.
Le capitaine pouvait se considérer comme parfaitement perdu si le Gris venait à bout de le prendre à la gorge, car le carcan de la garrotte espagnole, qui termine en quatre secondes l’agonie des Et n’était qu'un joujou enfantin à côté des poignets da fer
u géant.
En face de cet imminent danger, il fit, sans croire au succès, une tentative désespérée.
Profitant de ce que le colosse se suulevait lui-même et détruisait en partie son équilibre pour appuyer plus violemment ses deux mains sur ses épaules, 1l rassembla toutes ses forces, raidit
EL SOUS NU See > 2-27
ses nerfs, tend!" ses muscles, déracina pour ainsi dire Lespinassou, le fit chanceïe , le renversa, et tomba sur iui.
La physisauvmie du combat chargeait encore, et, cette fois l’avantage de ia situation était pour le capitaine: avantage bien précaire du reste, car d’un bond puissant t irrésistible Lespinassou pouvait reprendre le dessus.
Le géant ne songea qu’à saisir son poignard à sa ceinture, ce que maintenant il pouvait faire. Il Îe tira rapidement et il le brandit sur la tête de Lacuzon.
Ce dernier dénoua son étreinte, et saisissant des deux mains la main qui tenait le poignard, il se coucha sur l'autre bras de Lespinassou afin de le paralyser, et il essaya, non point de le désarmer, mais de le forcer à se frapper avec sa propre main et son propre poignard.
Lespinassou comprit le péril ; il se tordit comme un serpent, il cramponna ses talons sur le sol, et, donnant un coup de reins formidable, il parvint à se soulever, à soulever Lacuzon, à le faire rouler à sa place et à l'étendre sous lui.
Le capitaine, tout en s’avouant que sa position devenait désespérée n’avait pas lâché le bras armé de Lespinassou et contenait noue le poignard levé sur sa tête.
equel des deux l’emporterait ? lequel des deux se lasserait le remier ? Il n’y avait là, désormais, qu’une question de patience.
8 témoins de cet étrange combat, à quelquecamp qu'ils appartinssent, se sentaient involontairement frissonner ; d’un commun accord, ils rompirent la trêve tacitement convenue et s'élancèrent les uns contre les autres, les montagnards pour tuer Lespinassou, les Suédois pou égorger Lacuzon.
La mort des deux adversaires devenait la seule issue vraisemblable du combat.
C’est autour de ces corps *hiAee pEIDI ten, mais presque immobiles, que l’action s’engagea. Elle fut terrible. Suédois et montagnards s’empêchaient mutuellement d'approcher, et ils entassaient les cadavres comme un rempart sanglant, pour défendre l’abord des lutteurs acharnés,
Le colonel Varroz, dix fois repoussé déjà, poussa le cri des montagnards :
—Lacuzon !…. Lacuzon !.… et, revenant à la charge, fit une trouée parmi les Suédois et ne se trouva plus guère qu’à deux pas du capitaine et de Lespinassou.
Le géant tourna la tête à demi, il vit la moustache blanche et la flamboyante épée du vieux soldat ; il voulut tuer avant de mourir, et, dans uno contraction qui fit craquer ses os, il arracha sa main armée aux deux mains du capitaine.
En même temps, une douzaine de Suédois se précipitèrent contre Varroz, qui, l’'écume de la fureur aux lèvre:, fut contraint de lâcher pied.
C'en était fait du capitaine.
Le poignard déjà levé de Lespinassou allait retomber et disparaître dans sa gorge.
Soudain, un nouveau combattant, qui ne portait ni le costume
des montagnards, ni l'uniforme des Suédois, ärriva sur la place Louis XI.
Il écartait et renversait, dans son impétueux élan, tout ce qui s’opposait à son passage.
—Lacuzon! Lacuzon! cria-t-il à son tour; et, bondissant jusqu'à Lespinassou, il enfonça d’un seul coup son épée jusqu’à la garde entre les épaules du géant qu'il clous ccatre terre, et qui, rAlant son derr..er souffle et lAchant son poignard, rendit dans un blasphème sa vilaine âme au diable qui l’avait faite à son image.
Ce nouveau venu, arrivé si fort à propos, était Raoul de Cham d’Hivers, qui sauvait pour la seconde fois depuis la veille la vie du capitaine Lacuzon.
à pa erci, frère | lui dit simplement ce dernier en se relevant d’un ond.
Puis, saisissent la pesante rapière de Lespinassou, à la place de son épée brisée, il cria:
—}#n avantl!... en avant!...tuel... tue!
Et, à la tête de ses montagnards, il chargea les Suédois atterrés par la mort de leur chef, et qui, cutbutés dès le premier choc, jetèrent leurs armes, se débandèrent, et cherchèrent leur salut dans la vitesse de leurs jambes.
Les partisans, roulant derrière eux comme une avalanche, les poursuivirent l’épée dans les reins avec force mousquetades et pistoletades.
En moins d'une minute. il ne restait sur la place Louis XI que le curé Marquis et les quatre ou cinq hommes qui lui servaient d’escorte et auxquels il donna l’ordre de transporter dans la cathédrale le corps de Pierre Prost.
—Que deux d'entre vous restent avec moi, leur dit-il ensuite, afin de m'aider à rendre les derniers honneurs à cette noble victime... Quant aux autres, qu’ils rejoignent Varroz et le capitaine et qu'ils leur disent que je n'ai’ plus rien à craindre ici, et que, si je ne lés vois pas ce soir à la maison de la grand’rue, je les retrouverai demain au trou des Gangônes.
Les montagnards se mirent en devoir d’obéir aussitôt à l’injonction de l’un de leurs chefs. ‘
Quand ils sortirent de la cathédrale, où cependant ils n'avaient passé que quelques minutes, un spectacle fort bizarre, et, à certain point de vue, très réjouissant, s’offrit à eux.
Les bourgeois sont comme les moineaux-francs: ils s’effarou: chent vite, mais ils se rassurent encore plus vite. Une certaine qua des bons habitants de Saint-Claude, qui s'étaient enfuis
ans toutes les directions au moment du coup de pistolet du Mas-
que noir, et s'étaient tous soigneusement cachés dans leurs maisons
pos la bataille, venaient de reprendre possession de la place uis XI aussitôt après la complète déroute des Suédois:
Ils avaient ramassé, pores les monceaux de cadavres qui jonchaient le sol, le corps hideux de Lespinassou. Ils avaient tratné ce corps jusqu'au bûcher.
/ Ils l’avaient, à grunds renforts de bras, hissé sur la plateorme.
En
ED LÉ EM ART RS AU RE É ANS Mr tu
[ls l’avaient dressé contre le poteau qui formait, au centre de cette pi te-forme, une sorte de pilori.
Ils l'avaient enchaîné à ce poteau en assujettissant le carcan de fer autour d# son cou.
Enfin, ils venaient de mettre le feu aux fascines, puis, tandis que la fumée et les flammes commençaient à envelopper de blancs tourbillons et de langues fourchues le cadavre moxstrueux du géant, ils s'étaient pris par la main, et, les pieds dans le sang, ils ormaient une ronde autour du bûcher, tant était profonde et exubérante la joie intérieure qu'ils ressentaient de se savoir enfin à tout jamais délivrés de l’infâme et terrible soudard !
Certes, le matin de ce jour, on aurait bien étonné Lespinassou e ne venant dire que c'était à lui que servirait le bûcher de Pierre
ost.
L'homme propose et Dieu dispose 1.