LA PENDUE
1 nous faut maintenant expliquer à nos lecteurs comment il avait pu se faire sue Raoul de Champ-d’Hivers, à qui Marquis, Varroz et Jean-Cliude Prost venaient de confier la garde d’Égiantine, et que nous avons vu s'éloigner avec elle sous la conduite de Garbe ;, fût arrivé si complètement à | sur la place Louis XI, comme le Deus ex machin. des poètes antiques, pour arracher lo capitaine au poignard de Lespinassou.
Cette explication est facile à donner.
Eglantine et Raoul, guidés par Garbas qui marchait devant eux d’un pas rapide, arrivèrent en quinze ou vingt minutes à cette partie de la ville qui s’appelait la descente de la Poyat, et qui n’était pas précisément une rue, mais une réunion de chaumières séparées les unes des autres par des jardins plantés d'arbres à fruits.
Chaumières et jardus se trouvaient situés sur la pente roide de la colline et non loin du rempart que Lacuzon et ul avaient escaladé la nuit précédente.
La demeure de Pied-de-Fer était une pauvre maison bâtie moitié en pierres à peine dégrossies, moitié en bois, et composée seulement d’un rez-de-chaussée partagé en deux pièces de dimensions égales.
En face de la porte, une petite source d’eau froide et pure jaillissait d’un rocher entre trois noyers 5 pq et formait un ruisseau qui s’en allait, en murmurant d’une voix grêle, se perdre dans la Bienne, au fond de la vallée. |
— Voilà le logis, dit Garbas ; il n’est pas beau et il est bien pauvre, mais c'est ce qui fait sa sfreté.….
Il ouvrit la porte qui n’était fermée qu'au loquet et il ajouta : Entrez là-dedans; il y a un verrou intérieur que vous pousserez. Tenez-vous tranquilles et ne ne vous montrez pas, car il fera chaud tout à l'heure sur la place Louis XI... .
Et Garbas, portant avec une politesse montagnarde la main à son bonnet fourré, tourna sur ses talur, et remonta sans perdre une minute la pente abrupte de la poyat.
Raoul et Eglantine entrèrent, et, une fois dans la maison, le jeune homme poussa le verrou ainsi que Garbas venait de lui recommander.
Peut-être nos lecteurs s’étonnent-ils de voir un logis pouvant se fermer depuis le dedans, mais non depuis le dehors. La chose est commune et peut se justifier par la pauvreté même de la maison.
Lorsque le maître est chez lui, il verrouille sa porte, afin qu’on ne vienne point troubler son travail ou son sommeil.
S'il sort, au contraire, dans quel but prendrait-il une précaution RAA ? Il sait trop bien qu’en s’éloignant il ne laisse rien à voler.
Pied-de-Fer avant de devenir un des lieutenants des corps francs de Lacuzon, et de recevoir le sobriquet caractéristique sous lequel il était connu, s'appelait Antoine Gaté, et il exerçait la profession de vannier ; aussi des bottes d’osier brut et préparé, des corbeilles, des vans, des paniers commencés, encombraient-ils les deux pièces.
Ce ne fut pas sans peine qu’au milieu de ce désordre Raoul vint à bout de trouver un siège pour Eglantine. Lui-même s'assit, ou plutôt s’appuya en face d'elle sur le coin d’.ne table vermoulue,
Peut-être si nous étions purement et simplement ;ymancier, c'est-à-dire ne relevant que de notre imagination Er ou moins féconde, et libre de nous égarer selon notre bon plaisir dans les domaines infinis de la fantaisie, peut-être serait-ce ici le lieu de placer une scène touchante entre ces deux jeunes gens, ces deux amants, si longtemps séparés, et que la destinée réunissait enfin dans des conditions étranges et inattendues.
Mais, avant tout, nous sommes historien, et nous devons à la vérité de convenir qu'un très profond silence ne cessa de régner dans la pauvre maison qui donnait asile à Églantine et à Raoul.
Sans doute leurs cœurs se comprenaient, maîs leurs lèvres restaient muettes.
t comment en aurait-il été autrement ?.… glantine, pâle et morne, les yeux baissés, les mains jointes, versait des larmes silencieuses.
Elle’se disait que dans un instant allait s'engager une lutte suprême dans laquelle ses plus chers amis exposeraient leur vie pour sauver celle de son père, et l'issue de cette lutte était incertaine! Lacuzon, Varroz et Marquis pouvaient succomber sans parvenir à sauver le médecin des pauvres.
Les pensées de Raoul étaient d’une nature presque aussi sombre que celles de sa fiancée.
Le jeune homme songeait avec une profonde amertume qu’on allait se battre sans lui et que, tandis qu'il se cachait avec une jeune fille derrière la porte verrouillée d’une chaumière, les trois
hommes qu’il honorait le plus en ce monde verraient peut-être couler le sang dans un glorieux combau.
Vainement il se répétait qu’un gentilhomme est toujours à sa place quand il veille à la sûreté d’une femme ; vainement il paraphrasait ces paroles de Lacuzon : Ü’est un grand acte de courage que de laisser son épée au fourreau. vainement il se représentait à luimême que défendre Eglantine contre tout péril, c'était défendre son propre bonheur, il ne trouvait point de raisonnements assez forts pour se convaincre et pour se consoler, et la vivacité de ses regrets lui faisait presque oublier son amour!
n incident inattendu vint le distraire de ces pensées sinistres.
Tout auprès de la maisonnette, un bruit de pas et de voix se fit entendre... Des cris, dés imprécations, des gémissements se mélaient, et de longs éclats de rire répondaient à des supplications désolées.
Raoul quitta la table sur laquelle il s’appuyait et s’approcha de la fenêtre qui donnait sur le chemin.
Une épaisse couche de poussière recouvrait les petits carreaux verdâtres et ne permettaient point au regard de percer leur douteuse transparence.
Le jeune homme enleva la poussière avec son mouchoir sur une surface large comme une pièce de monnaie, et il attacha son œil à cette ouverture.
Il vit alors, de l'autre côté de la rue ou de la route, comme on voudra, auprès de la fontaine et sous les noyers séculaires, dont nous avons parlé, un groupe de quatre personnes.
Il y avait trois hommes et une femme. Les trois hommes étaient des soldats à figure patibulaire, et portaient l’uniforme gris des routiers de Lespinassou. La femme, âgée de cinquante-cinq à soixante ans, grande et maigre, avait l'humble costume des sis pauvres paysannes franc-comtoises.
Ses cheveux grisonnants s’échappaîent de sa câline déchirée et tombaient en désordre sur ses ( paules ; l'épouvante et le désespoir décomposaient son visage, ont les traits, jadis, avaient dû offrir une certaine beauté.
Cette femme se tordait les mains et s’agenouillait devant les soldats en murmurant des paroles entrecoupées de sanglots.
C’est à ces paroles et à ses sanglots que les Gris répondaient par des ricanements farouches et de longs éclats de rire.
Par instants, la malheureuse essayait de saisir avec ses mains suppliantes les genoux de l’un des trois hommes, espérant peutêtre l’attendrir en implorant ainsi sa pitié... mais le routier la repoussait brutalement du pied, comme s'il eût craint d’être souillé par son contact. f
L'un des Gris se sépara du groupe, et déroulant üne corde qui faisait cinq ou six fois le tour de ses reins, il leva la tête et il examine en connaisseur les branches les moins hautes du noyer le plus rapproché. Il ne tarda guère à en trouver une qui lui parut merveilleusement appropriée à l'usage qu'il en voulait frire. Il grimpa lestement sur l’arbre, il attacha à la branche en question
l'extrémité de sa corde, à l’autre bout de laquelle. ft un nœud coulant.
Cette besogne achevée, il redescendit, et Raoui l’eniendit qui
disait à ses compagnons:
— Lespinassou et les camarades ont leur bûcher... Nous avons, nous, notre pes gibet qui vaut bien autant! Tout à l'heure nous allons rire ! Vous verrez la laide grimace que fera la sorcière au moment de s’en aller rejoindre dans l’antre monde messire Satanas, son maître et seigneur |.
Les deux Gris applaudirent à ce petit discours et piquèrent avec la pointe de leurs épées la vieille femme qui,toujours genoux, continuait à les implorer, sans que ses supplications produisissent le plus léger effet eur leurs cœurs de‘granit.
Sans doute alors elle comprit qu’il ne lui restait aucun espoir, car ses larmes et ses gémissements cessèrent. Son visage prit la froide impassibilité du marbre ; elle écarta avec ses deux mains les cheveux qui voilaient ses yeux: elle se releva, et elle se tint droite, roide et immobile, devant ses bourreaux.
—Allons, la vieille! . ui dit l’un d’eux, au gibet!.… au gibet!.…
Elle marcha d’un Pr ferme jusqu’à la corde qui se balançait au-dessus de sa tête à la branche du noyer.
Celui des Gris qui s’occupait plus spécialement des détails de cette exécution d’amateur, avait placé une fort grosse pierre, haute de près d’un pied, précisément sous le nœud coulant.
—Voici le marchepied. qui te ranrochera du ciel, sorcière !.… dit-il, monte là-dessus!
La vieille femme obéit.
Le Gris se haussa sur la pointe des pieds et passa le nœud coulant autour du cou de la victime.
Il ne restait plus, pour lancer celle-ci dans l'éternité, qu'à retirer la pierre qui la soutenait.
—Ah ça, mais! se dit en ce moment Raoul qui sentait son sang bouillonner dans ses veines, je ne puis cependant pas voir Poe ct ainsi devant moi cette misérable créature saus lui venir en aide !.…
Il se débarrassa de son manteau, puis, après s'être assuré que son épée était bien à sa place et à portée de sa main et avoir recommandé à Églantine de refermer la porte derrière lui, il sortit vivement de la maison.
Les Gris le regardèrent avec étonnement et curiosité, et interrompirent pendant une seconde le supplice commencé,
Nous avons décrit dans un précédent chapitre le costume de Raoul, costume qui participait, avons-nous dit, de l’uniforme de l'officier et de l'habit du gentilhomme.
Les Gris supposèrent que le porteur de ce costume pourrait bien appartenir à l'état-major d'u comte de Guébriant, et ils firent le salut militaire.
Le jeune homme désirait éviter, si faire se pouvait, une collision avec de pareils gredins, à qui la supériorité du nombre donnait contre lui, d’ailleurs, un avantage manifeste.
Ii résoiut donc de profiter d’une erreur dont ii devinait faciie-
LZ MEDECIN DES ral RE. 145
ere use, et, s'avprochanÿ des Gris sans tirer son épée, il eur dit.
— Quelle diable de besogne faites-vous donc là, camarades ?..
—Vous le voyez, mon officier, répondit un des routiers, nous prenons un peu de plaisir.
— Et votre plaisir est de pendre une vieille femme ?.…
— Ce n’est pas une femme, mon officier.
— Qu'est-ce donc?
— C'est une sorcière. .
— Qui vous a dit qu’elle le fût ?.…
— Tout le monde le sait à Saint-Claude.. Les gons du pays ne l’appellent jamais autrement que Magui la sorcière (1).
— Et par qui cette sorcière a-t-elle été condamnée ?..
— Par nous-mêmes. Nous avons prononcé la sentence et nous sommes en train de l’exécuter.…
pd que vous êtes des juges ou des inquisiteurs, par hasard ?.…
— Mon officier, nous sommes des Gris du capitaine Lespinassou, et les Gris de Lespinassou valent tous les juges et tous les inquisiteurs de la terre. Nous avons décidé que la sorcière serait pere elle sera pendue! Passez donc votre chemin, si vous avez
e cœur sensible et si vous craignez de voir ce gibier du diable se balancer au bout d’une corde...
— Je crois, Dieu me pardonnel s’écria Raoul avec hauteu:, je crois que vous venez de me dire de passer mon chemin !.….
— Parfaitement! répondit le Gris avec insolence.
— Et s’il me plaît de rester? .. et s’il ne me plaît pas de vous laisser faire ?.…
— Nous nous passerons de votre permission, voilà tout.
— Croyez-vous !
— Oui, pardieu ! nous le croyons... et nous avons raison de le croire.
— C'est ce qu’il faudra voir, et nous le verrons tout de suite! Je vous ordonne de rendre la liberté à cette femme, et si vous n’obéissez de bon gré, vous obéirez de force!
— Le Gris auquel Raoul s’adressait le plus spéciglement depuis le commencement de cette scène, croisa ses bras sur sa poitrine, puis, regardant le jeune homme en face, il lui dit d’un ton plein de brutalité et d’arrogance :
— Ah ça! qui diable êtes-vous donc, vous qui commandez en, maître et qui prétendez vous mêler des affaires des autres ?..
— Vous n’avez pas besoin de savoir qui je suis, répliqua Raoul, mais je vous préviens que dans une seconde, si vous ne m'avez pas obéi, vous allez faire connaissance avec mon épée...
— Soit ! fit le routier, flamberge au vent... et l’on pourrait bien vous couper la crête, jeune coq de combat !...
— Puis, tout en dégaînant sa rapière, il ajouta, en s'adressant à celui de ses compagnons qui faisait l'office d'exécutour en titre:
— Limassou, finis-en avec la vieille.
nn mn nn nant (1) Magui, abréviation franc-comtoise du nom Marguerite,
L'honorable Limassou obéit aussitôt, et d’un coup de pied il fit raue la pierre qui servait de point d'appui aux pieds de la pendue.
Raoul s'élança l'épée à la maiz sur le Gris et l’attaqua avec une impétuosité foudroyante. Le routier essaya de rompre, tout en appelant ses deux compagnons à son aide.
Js arrivèrent, mais trop tard.L'épée du jeune homme venait de À ed prpébid dans la poitrine du misérable, qui tomba raide mort. «
Les deux autres, à ce spectacle, tournèrent les talons et s’enfuirent de toute leur vitesse, laissant Raoul seul avec le cadayre du routier et le corps de la malheureuse femme que secouaient déjà les convulsions de l’agonie.
Le jeune homme se hâta de trancher la corde.
La prétendue sorcière roula sans connaissance sur le sol,