‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 25 sur 66 · LE FEU · texte numérisé non relu

LE FEU

Raoul se pencha vers le corps qui semblait sans vie, et ilappuya sa main sur le cœur. Ilbattait faiblement. Cette minute supréme où l’Ame, dépouillant son enveloppe terrestre, s’envole vers le ciel ou vers l’enfer, n’était pas encore arrivée.

Le jeune homme s’agerouilla près de la fontaine, qui n’était ge quelques pas da là ; il puisa de l’eau dans ses deux mains, et il répandit cette eau sur le visage livide et sur le cou meurtri de la vieille femme.

Tandis qu’il NE cette acte de charité, deux coups de feu retentirent à une faible distance, et deux balles passèrent en sifflant à quelques lignes de la tempe de Raoul.

Ce dernier tourna vivement la tête, et des flocons de fumée blanche montant dans l'atmosphère grise, derrière une muraille croulante située à une cinquantaine de pas sur la gauche, lui indiguèrent clairement l'endroit d’où l'on venait de tirer sur lui.

C'’étaient ies deux Gris qui cherchaient à venger la mort de leur camarade.

Raoul se dirigea de leur côté, les vit fuyant à toute course sur le versant dela colline et déchargea contre eux ses pistolets, mais de trop loin et sans les atteindre.

Quant il revint auprès de la vieille Magui, il la trouva, non plus étendue, mais assise sur la terre durcie par la gelée. Elle avait complètement repris connaissance, grâce sans doute à l’eau froide dont il l’avait inondée,

— Comment vous trouvez-vous maintenant, ma pauvre femme ? lui demanda-t:il.

— Je me trouve aussi bien que possible, messire, répondit-e!!

er ci

d’une voix que le commencement de strangulation qu’elle avais dû subir avait notablement enrouée.

Et elie ajouta, avec une pureté de langage et un choix d’expressions qui contrastaient avec la sordide pauvreté de ses vêtements :

— Étje ne :«is, messire, comment vous remercier de ce quo vous venez de faire si généreusement, en uant votre vie pour sauver celle d’une misérable créature à laquelle vous ne pouviez vous intéresser, puisque vous ne la connaissiez même pas.

— Je n'ai fait que mon devoir, répliqua Raoul, en empêchant des misérables de commettre un assassinat.

— Hélas! murmura la vieille, nous vivons dans un temps cù bien peu de gens savent le sens du mot: devoir. Heureux ceux qui ne l'ont pas oublié [... :

— Qu'aviez-vous donc fait à ces hommes, et pourquoi voulaientils donc vous tuer?

— Je ne leur avais rien fait, messire.. Ils metuaient sans raison, pour le plaisir, disaient-ils, comme les enfants qui s'amusent à noyer un malheureux chien.

— Pourquoi vous appelaient-ils Magui ia sorcière?

— Parce que c'est un nom qu’on m’a donné dans le pays.

— Et pourquoi vous a-t-on donné ce nom?

— de :° vis pauvre, seule et triste, et que la pauvreté, la solitude et l: … .sse rendent suspects ceux qui sont sous le coup de ce triple : : ‘eur...

— Puis-je queique chose pour vous ?

— Vous avez déjà fait beaucoup, messire, en me conservant une vie à laquelle j'ai la sotte faiblesse de tenir, jo ne ssis pourquoi, car qu’eit-ce que la vie sans affections ?.… Mzintenant vous pouvez me rendre un autre service, le dernier, le seul...

— Lequel Loos

—Tendez-moi votre main, messire, car, sans votre aide, je sens que je ne pourrais me relever... Cette chute m’a brisée.

Raoul fit ce que lui demandait la vieille femme.

Une fois debout, elleleregarda pour la première fois bien on facs.

Après une seconde d’examen elle poussa une sourde exclamation, et elle recula d’un pas en faisant une geste d’étonnement.

— Que trouvez-vous donc de si étrange dans ma figure? demanda Raoul.

— Rien, messire... rien... Seulement, il m'avait semblé... Mais non, c’est de la folie. Cette image me poursuit, et je crois trouver partout une ressemblance qui n'existe pas.

— De quelle res*emblance parlez-vous ? s’écria le jeune homme, non sans un peu d'émotion ; mon visage vous a-t-il donc rappelé quelqu'un que vous ayez connu ?.. |

— Oui... du moins je l'ai cru d’abord...je me trompais. D'ailleurs, que signifiait une ressemblance ?.. Celui de qui je ms souviens est mort, et sa race est éteinte...

Raoul, convainou que la vieille femme faisait allusion à Tris'an de Champ-d'Hivers, allait l’interroger de nouveau, mais elle 2e lui en laissa pas le temps.

— Messire, dit-elle. votre costume ne m’apprend point à que)

parti vous appartenez.. Etes-vous pour les Suédois et les Français, ou bien pour les Francs-Comtois?. :

Je suis pour les Francs-Comtois, répondit Raoul, et je n’ai nulle raison de le cacher. Mais pourquoi cette question ?

— Parce que, jus ‘à ce jour, honnie, bafoué, persécutée par tous les partis, Sué:ois, Français et montagnards me semblaient tous des ennemis. Vous êtes le seul homme qui, depuis tant d'années longues et douloureuses, m'ait donné une preuve d'intérêt. Je m’attache au parti qui est le vôtre, messire, et ne souriez

! la vieille Magui... Magui la sorcière, comme ils disent, sera peut-être une alliée plus utile que vous ne le croyez maintenant.

Raoul évita de sourire, mais 1l se dit tout bas à lui-même ane le pauvre femme était folle.

u bout d’une seconde elle ajouta :

— Je voudrais savoi, votre nom, messire, pour ne l'oublier jamais et pour le répéter dans mes prières.

— Je m'appelle Raoul, répondit le jeune homme.

— Merci. murmura la vieille femme. Raoul, c’est un doux nom... Raoul, c’est un nom que j'aime...

Puis, sans prononcer une parole de plus et sans attendre de : nouvelles questions, Magui, malgré son âge, malgré sa récente pendaison, malgré sa chute et son évanouissement, s'éloigne d’un pas rapide et qui semblait assuré.

Raoul se Le à entrer dans la chaumière de Pied-de-Fer et à rejoindre Eglantine qui, debout derrière le vitrage de *’une des fenêtres et l'œil collé à l'ouverture ménagée par le jeune homme dans un carreau poudreux, n’avait pas perdu un seul détail des scènes qui précèdent, suivies par elle avec une anxiété fiévreuse.

Déjà méme il avait fait quelques pas dans la direction de la porte, quand un bruit soudain, apporté per le vent et Venant du rs de la place Louis XI, le fit tressaillis, s'arrêter et prêter l’oreille.

C'était le coup de pistolet du Masque noir.

.… À cette détonation, ox s'en souvient, succéda presque immédiatement une décharge des Suédois et des Gris disséminés dans la foule, puis une formidable clameur.

Les montagnards commençaient leur œuvre de destruction.

I1 n'était possible ni de se tromper, ni de se faire illusion sur la nature de ces bruits. Là-bas il y avait bataille,

Le fracas de la mousqueterie fit sur Raoul l’effet que la trompette produit, dit-on, sur le cheval de guerre.

Le jeune homme oublia tout, sa promesse, la mission qu'il avait ruçue, Eglantine elle-même, pour ne plus penser qu'à une. seule chose : c'est que ses amis couraient un danger et qu’il n’était pas

là pour leur venir en aide.

1 se mit à gravir en courant la rude montée de la Poyat et il s'engages duns ie dédaie des petites rues qui conduiraient à la place Louis XI.

Mais il n'avait pas fait cinquante pas dans ce labyrinthe qu'il s’égara complètement. Les maisons 8e ressemblaient toutes. Rien

ne pouvait je guider, et les fuyards qui le croiseient en courant avec une vitesse qu’aiguillonnait l’épouvante, et auxquels il demandait son chemin, passaient sans lui répondre et sans, doute ne l’attendaient pas.

Le mousqueterie, cependant, continuait à pétiller, et Raoul se heurtant à des culs-de-sac, se perdant dans des impa ses, ne pouyant, malgré ses efforts, se rapprocher de ce bruit qui l'attirait, Raoul se sentait devenir fou !..

Enfin, au moment où il commençait à dése.pérer complètement d'arriver jamais, au moment où des cris tumultueux succédaient à un grand silence, qui lui-même avait succédé au tapage des tambours et au fracas de plusieurs décharges terribles, il vit tout à coup devant lui, au détour d’une rue, au-dessous d’un véritable dais de fumée, un large espace dans lequel s’agifait une mélée confuse et sanglante.

C'était la place Louis XI.

En même temps il attendait des voix qui hurlaient:

— À mort Lacuzon !...à mort! Suède et France!

Eù d’autres voix qui répondaient :

— À mort Lespinassou !.. Saint-Claude et Lacuzon !..

Raoul s'élança au milieu des combattants des deux parties 5 il bondit là où la mélée était la plus épaisse, où le danger était le plus grand. :

Nous savons déjà qu'il arriva à temps pour sauver une seconde fois la vie du capitaine Lacuzon.

purs la victoire, ou plutôt après le triomphe de la place Louis XI, le capitaine et Varroz, à la tête des montagnards, s'étaient jetés avec une ardeur farouche à la poursuite des vair us; nous croyons l’avoir déjà dit,

oul les avait suivis.

Le combat, ou plutôt le massacre, continuait dans la ville, dont on gardait les portes afin que nul ne pût s'échapper.

Les Suédois traqués comme des loups enragés par leurs terribles ennemis, cherchaient des lieux d’asile.et n’en trouvaient pas.

Vainement ils jetaient leurs armes, vainement ils se traînaient au seuil des maisons, criant qu'ils se rendaient et en demandant quartier. Les montagnards et les habitants de la ville eux-mêmes avaient trop de haïne au cœur, avaient à exercer de trop formidables représailles pour étre ac:essibles à la compassion.

Les Suédois vainqueurs égorgeaient sans pitié jusqu'aux vieillards, jusqu'aux femmes et jusqu'aux enfants ! Par un terrible mais juste retour des choses de la guerre, on égorgeait sans pitié les Suédois vaincus.

Un certain nombre d'entre eux parvinrent ssnendant à se réunir; ils se frayèrent une route enranglantée parmi les montagnards qui gardaient une des portes de Ja ville, ils sortirent pur cette trouée et gagnèrent la campagne, où Lacuzon, qui ne voulait pas

voir ses hommes se disséminer, donna l’ordre de ne noint les poursuivre.

Le comte de Guébriant et le Masque noir avaient disparu, et personne ne pouvait dire de quel côté s'était dirigée leur fuite. : Désormais la ville de Saint-Claude était reconquise, l'ennemi chassé ; sans doute sa tête tranchée ne repousserait pas de sitôt.

Lacuzon et Varroz donnaient leurs derniers ordres, et, suivis de Raoul, se disposaient à revenir à la place Louis XI, où ils croyaient trouver encore le curé Marquis.

Mais voici que tout à coup un bruit de fatal augure traversa es airs.

Le guetteur qui, jour et nuit, était placé en vigie dans le clocher de la cathédrale, éveillait les lugubres notes du tocsin, et le tocsin est un oiseau de bronze qui ne s'envole d’un clocher que pour se poser sur un autre; bientôt toutes les églises de Saint-Claude er ce sinistre appel, cri d’alarme et de gémissement à la o1s |. H

En même temps des colonnes de fumée noire et épaisse surgirent aux quatre points cardinaux et enveloppèrent la ville comme dans un manteau de brouillards.

Puis un immense cri, composé de mille cris, s’éleva de toutes parts, et ce cri répétait :

— Au feu! au feu... au feu!

L'incendie était un terrible et dernier souveuir que les Suédois laissaient à la inalheureuse cité; ils se vengeaient jusque dans leur défaite, et, comme ils voulaient que cette suprê:ae vengeance fût complète et formidable, ils avaient attaché la flamme aux quatre coins de Saint-Claude.

Or, dans une ville où l’eau manquait, où les rues étaient très étroites et où les deux tiers des maisons étaient construites en bois, ‘on comprend que toute résistance, toute lutte contre le fléau, ne pouvaient présenter la plus légère chance de succès. Il fallait fuir ei l’on n’aimait mieux s'ensevelir sous des ruines fumantes.

Lacuzon et Varroz ne pouvaient cacher leur découragement et

leur désespoir.

Un montagnard, dont les vêtements et les cheveux étaient en partie brûlés, et dont la respiration entrecoupée attestait qu'il venait de faire une course longue et rapide, arriva auprès d'eux.

— Capitaine, dit-il d’une voix haletante, le feu est partout. Du côté de la basse ville on ne peut plus passer dans les rues.

Puis se tournant vers le lieutenant qui se trouvait là, il ajouta :

— Je viens de la Poyat... la maison de Pied-de-Fer flambe comme un fagot d'épines sèches...

Raoul et Lacuzon se regardèrent en fremissant.

—— Eglantine !.. où est Eglantine ? cria le capitaine en saisissant le bras du gentilhomme. :

— Nous Îa sauverons.. balbutia Raoul dont le cœur cessait de ‘baïtre, nous ja sauverons.…

— Ah { malheureux !... poursuivit Lacuz: n, malheureux |... vous l'avez abandonnée !.…. il fallait la sauver ei me laisser mourir !..

Puis il s'élança dans la direction de la Poyat avec une incroy-

able rapidité. Raoul et quelques hommes le suivirent, mâis distancés de bien loin par lui.

Quand le capitaine arriva devant la demeure de Pied-de-Fer, après avoir traversé des rues dans lesquelles l'incendie grandissant entassait d’ardents décombres, il se trouva face à face avec un epectacle effrayant.

La chaumière, presque entièrement construite en bois, flamboyait comme un volcan ; les larges pierres plates qui formaient sa toiture, et qu’en Franche-Comté on appelle des laves, s'étaient écroulées dans l’intérieur ; la charpente embrasée profilait sur la fumée noire ss silhouette incandescente.

Des langues de feu jaili.ssaient à travers les fissures multipliées de la por qui brûlait leritement.

— Comment donc se fait-il que cette porte soit fermée ? se demanda Lacuzon avec stupeur. Eglantine a cependant dû fuir... il est impossible qu’elle n’ait pas fui

Et, s’approchant de la porte, il la poussa du bout de son épée. Le bois carbonisé céda sous le choc du fer, mais la porte ne s’ouvrit point.

Lacuzon ne put contenir un cri d'horreur et d’effroil.… il venait de s’apercevoir qu’elle était clouée en dehors.

Les deux Gris de Lespinassou, après avoir inutilement tiré sur Raoul et l’avoir vu s'éloigner, avaient conçu cette idée infernale qu'ils s'étaient empressés de mettre à exécution.

D'un coup d'épaule, le capitaine fit voler en mille éclats le panneau crevassé et voulu se précipiter dans l'intérieur; mais une nappe de flamme, jaillissant par la nouvelle issue qui venait de lui être offerte le contraignit à reculer sous peine d'être à la fois étouffé et avauglé

— Eglantine |... Eglantine, ma sœur bien-aimée!.. cria-t-il dans un accès de désespoir et presque de folie. C’est donc vrai !.…. c’est GES DUR vrai... tu es perdue... tu es mortel... je ne te reverrai

us L...

è Une voix qui semblait sortir des profondeurs de la terre répondit:

— Je suis là, mon frère... me voici. je suis vivante, sauve-moi..

Dans le premier moment, en entendant cette voix souterraine qui répondait du milieu des flammes, Lacuzon crut à un prodige, ou tout au moins à quelque surprise de ses sens, à quelque mensongère illusion.

ais il réfléchit bien vite qhealnnne en 8e voyantenveloppée par l'incendie, en trouvant Îa porte clouée en dehors, avait dû chercher un moyen de salut, et que le seul qui se fût offert à elle avait été de se réfugier dans la cave.

Généralement à cette époque (et souvent même encore aujourd’hui), dans les ma. ons pauvres de Franche-Comté on descendait à la cave par une trappe pratiquée dans le plancher d'une des pièces du rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, et, lorsqu'on construisait les fondations, on avait soin de laisser une ouverture à la voûte sur laquelle reposait le plancher. La trappe s’ajustait à cette ouverture.

Or, par un hazard presque miraculeux, le plafond de la toiture, en s’écroulant, n'avait pas condamné la trappe. Plusieurs poutrelles, se croisant et s'enchevétrant dans leur chute, s'étaient réunies en une sorte de fragile échafaudage, qui la protégenit encore, mai qui, tout flamboyant, menaçait de s'écrouler d’un instant à l’autre

Eglantine, réfugiée dans cette cave dont l’atmosphère devenait étouffante, appelait à son aide.

Mais comment la secourir ?..

Comment pénétrer dans cette ardente fournaise ?.. Comment traverser ces flammes et respirer cet air embrasé?

Comment enfin, si l’on parvenait jusqu'à la jen fille, la soustraire à l’action dévorante du brasier qu'il faudrait traverser pour la ramener au dehors ?..

Aucune réelle et sérieuse chance de salut ne se nrésentait, et cependant chaque seconde en s’écoulant rendait le péril plus imminent et la mort plus prochaine !.…

Toutes les pensées que nous venons d'indiquer se succédèrent avec une électrique promptitude dans l'esprit du capitnine.

Pour la seconde fois la voix d’Eglantine se fit eutendre, et cette voix cria : : À

— Frère, j'étouffe… frère, je raeurs !.… Viens donc! viens vite, sauve-moil... .

Lacuzon se meurtrissoit le visage et s’arrachuic es cheveux ! Il cherchait.

Soudain son regard sllumina, une exclamation de triomphe s’échappa de son gosier contracté, et volontiers il eût répété après Arhhibie.

— Euréka! euréku 1...

Il venait de trovver !..

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