‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 26 sur 66 · LE TOTON · texte numérisé non relu

LE TOTON

Lacucon déploya son manteau qu'il avait roulé autour de son brss gauche pour en faire une sorte de bouclier. Il courut à la fontaine et ii trempa dans l'eau le drap épais et lourd.

En ce moment Raoul arrivait avec Pied-de-Fer, Garbas et quelques montagnards.

Il leur avait fallu franchir les débris enflammés d’un édifice qui s’était écroulé presque sur eux à l'entrée de la rue de la Poyat, et les difficultés à peu près insurmontables de ce périlleux passage les avaient retardés.

— Où est-elle ? cria Raoul au capitaine, où est-elle?

— Î, répondit Lacuzon en désignant du geste ie foyer de l’inconcie.

Raoul s’élança.

— Arrêtez-le, dit vivement Lacuzon, il périrait sans la sauver!

Garbas et Pied-de- Fer saisirent le jeune homme par les deux bras ke le continrent malgré sa résistance désespérée et malgré ses cris.

— Laissez-moi ! répétait-il avec rage, je veux au moins mourir avec elle...

L'un des montagnards avait un manteau. Le capitaine s’en saisit et le trempa dans la fontaine comme il venait de faire du sien. :

Puis, s'enveloppant dans ce tissu dont l’eau ruisselait, s’en faisant un capuchon qui retombait sur son visage en lui permettant seulement de voir assez peur se diriger, et mettant sous son bras son propre manteau qu’il venait de mouiller une fois encore, il sel dirigea vers la maison, il se jeta hardiment dans les flammes en : retenant son haleine ; il toutes la trappe, et il disparut dans la cave, au milieu des cris d’admiration et d'épouvante des spectatateurs de cette scène héroïque et terrible.

— Eglantine.. dit-il en descendant rapidement les degrés, Eglantine, me voici. Eglantine, ma sœur, où es-tu ?.…

jeune fille ne répondit pas.

Suffoquée par l’étouffante chaleur, asphyxiée par l'air qui se raréfiait de plus en plus et cessait d’être respirable, elle venait de s’évanouir, et elle était tombée à la renverse sur le sol fumant.

Lacuzon, sans perdre un instant, la roula dans le second manteau comme on enveloppe un mort dans son suaire ; il gravit d’un seul bond les marches qu’il venait de descendre, et il se lança pour la seconde fois dans la fournaise qui grondait et sifflait autour de lui comme le cratère du Vésuve ou de l’Etna.

Au moment où il franchissait le seuil avec son précieux fardeau, et où il tombait presque étouffé dans les bras de Raoul, la charpente, restée debout jusque-là, s’abîma avec un fracas d'enfer et écrasa sous ses débris la trappe refermée.

Si une seconde de moins se fût écoulée, la cave ‘de la maison incendiée serait devenue le tombeau d'Kglantine et du capitaine!

— Vi ! mon ami... mon frère. balbutia Raoul d’une voix entrecoupée par de joyeux sanglots, je vous avais sauvé la vie... mais comme vous venez d'acquitter votre dette envers moi!

Et il serrait dans les siennes les mains de Lacuzon. et il le ri contre sa poitrine, et il l’embrassait avec une sorte de

ire.

Après ce premier moment d'indicible effusion, les deux jeunes

ens écartèrent les plis du manteau protecteur et découvrirent le eu visage d’Egluntine.

La jeune fille était pâle, mais pas un de ses cheveux bruns n'avait été touché par les flammes ; une respiration égale et douce soulevait sa poitrine, on eût dit qu’elle était endormie.

, — Quelques gouttes d’eau dissiperont cet évanouissement, dit le capitaine; puisez à la fontaine, Raoul, et baignez les tempes de notre chère enfant.

Raoul se disposait à employer ce moyen, dont l'efficacité NE Le point douteuse, mais 1! en fut empêché par un nouvel incident. ’

Un partisan des corps francs, qu’on eût dit soutenu par des ailes tant sa course était im. étueuse, descendait la côte et se dirigeait vers l'endroit où se trouvaient nos personnages.

Comme le soldat de Marathon, il semblait près de rendre son dernier souffle au moment où il s'arrêta devant Lacuson. Cependant par un suprême effort, il paoronse ces mots :

— Aux armes, capitaine... Là-bas... sur la route de Longchaumois, les Suédois et les Gris sont ralliés.… ils marchent sur la ville... ils viennent... Le colonel Varroz m'envoie vers vous. il vous attend...

— Enfants, dit vivement Lacuson, vous entendez!... En avant! Saint-Claude et Lacuzon |

Puis, se tournant vers Raoul, il ajouta:

— Frère, vous comprenez bien, cette fois, que vous ne pouvez nous suivre... Reprenez Egiantine dans vos bras... descendez la Poyat jusqu’au rampart; vous trouverez une poterne que vous ouvrirez, vous traverserez la Bienne à gué en face de l'endroit où Garbas nous attendait cette nuit, vous gagnerez la lisière de la forêt qui couvre le versant de ls montagne et vous m’attendrez là, cachés tous deux dans le hallier qe s'étend derrière le gigantesque sapin que vous voyes d'ici... Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas ?

— Oui, répondit Raoul.

— Allez donc, et que Dieu et Notre-Dame. d’Einsiedeln soient avec vous! Je vous reverrai bientôt, car j'en veux finir avec ce ramassis d'aventuriers et de bandits !...Le serpent rejoint ses tronçons et veut mordre encore... nous écraserons la tête du ser-

Puis, après uvoir serré une dernière fois la main de Raoul, le capitaine s’éloïgna avec ses montagnards et disparut à l’un des tournants du chemin.

Le jeune homme, resté ceul auprès d’Eglantine, n’avait plus désormais qu’une pensée : s'éloigner de cette ville abandonnée de Dien, sortir de cette cité qui semblait maudite et que, depuis quelques heures, la guerre et l'incendie emplissaient de cadavres et de ruines.

11 souleva sa fiancée, il la coucha en quelque sorte sur son bras

auche, de manière à ce que sa poitrine servît d'oreiller à la tête 4 la pauvre enfant, et il s’engagea dans cette rapide descente qui devait le conduire à la poterne.

Il avait déjà fait quelques centaines de pas, il entrevoyait déjà le rampart au-dessous de lui, de l’autre côté du rampart une prairie que la Bienne traversait, et, plus loin, cette forêt qui lui promettait un asile sûr.

Il allait passer devant uns cabane isolée, bâtie avec de la boue et des branchages, et d’une si misérable apparence que les Suédois, selon toute vraisemblance, avaient pensé qu'eile ne valait pas la torche qui servirait à l’allumer.

La porte de cette hutte s’ouvrit tout à coup, et deux hommes se campèrent en avant de Raoul avec l'intention manifeste de lui barrer le passage.

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Ces hommes, qu’il reconnut d'ailleurs à l’instunt, étaient les compagnons du Gris tué par lui une heure auparavant.

— Ah! ah! fit l’un d’eux avec un profond et ironique salut et un ricanement sinistre, vous voilà donc, beau gentilhomme, défenseur de sorcières |...

— Ne vois-tu pas, reprit l’autre, ne vois-tu pas qu’il porte la belle Magui sur son bras et qu’il est en bonne fortune avec sa conquête, la conduisant sans doute au sabbat?.…

— Oh! oh !.. en bonne fortune dans une ville qui flambe et où le diable fait des grillades avec des côtes de chrétiens! Tudieul!... quel gaillard !..

— Le muguet ert amoureux de Magui et le véritable amour ne recule devant rien |...

— Je crois qu'il ne fera pas mal, s’il tient à sauver sa peau, ni. aan à la sorcière le manche à balai qui lui sert de mon-

ure...

Tandis que s’échangeaient entre les deux routiers les phrases qi précèdent, Raoul avait affermi sur'son bras gauche Eglantine

ont le manteau de Lacuzon voilait toujours le visage, et de la main droite il avait tiré son épée,

’ — Faites-moi place, dit-il ensuite froidement et d’une voix erme.

— En vérité, mon noble seigneur... Et si nous ne voulons

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